Samedi Samedi 3 juillet 2010

 

Vendredi Vendredi 2 juillet 2010



Comme un passage ensoleillé entre deux orages d’été, la visite de Sarah à la maison, deux timidités qui s’affrontent et du coup finissent par se livrer bien davantage que ce dont elles ont sans doute l’habitude. Conversation abritée par des volets mi-clos pour tenter de freiner la chaleur tout en laissant passer un peu la lumière, succès mitigé de l’opération.

Après avoir raccompagné Sarah à la gare, le sentiment d’en savoir un peu plus sur l’auteur de ces Séries magnifiques, mais alors le ciel se referme d’un coup, la fin d’une éclaircie.  

Jeudi Jeudi premier juillet 2010

L’école des enfants les ayant libérés avec deux jours d’avance sur les autres écoles du royaume, j’en profite pour les emmener passer la journée au parc Saint-Paul, près de Beauvais, parc dont j’ai l’impression d’avoir vu la croissance progressive, sur les douze dernières années, d’abord les quelques premiers manèges qui ne payaient pas de mine, vieux manèges récupérés certains de Belgique et de pays de l’Est, rafistolés et puis remis en service, et tout le parc est un peu comme cela, une vaste opération de recyclage, le succès progressif du parc étant réinvesti chaque année à de nouvelles opérations d’embellissement et d’achat de nouveaux manèges. Le caractère familial de l’entreprise est manifeste, Pablo le clown à l’entrée qui accueille toujours les enfants qu’il a vus grandir depuis le temps où nous habitions à Puiseux-en-Bray, en les appelant par leur prénom. Pour moi, c’est aussi l’occasion de voir que les enfants grandissent, que chaque année ils ont accès à de nouveaux manèges, mais surtout cette année, c’est de voir à quel point Nathan a grandi et muri depuis notre dernière visite de l’été dernier, autonome, demandant poliment la permission aux jeunes forains, courageux aussi, acceptant finalement, après moultes tergiversations, de monter avec Madeleine dans les montagnes russes, vraiment russes puisque le manège porte un très bel écriteau made in USSR. La faible affluence du parc, les vacances scolaires n’ont pas démarré officiellement, me permet de laisser un peu la bride sur le cou des enfants, de les laisser s’aventurer d’eux-mêmes dans certaines attractions et de se donner des points de rendez-vous réguliers.

Et c’est comme cela que je surprends de loin Nathan faisant gentiment la queue pour les trempolines, puis son tour venant, discipliné, retirant ses chaussures et s’élançant d’abord avec circonspection, puis, de plus en plus fort, sur le matelas rebondissant, son rire clair, et sa propre surprise à se maintenir droit avec une belle constance.

C’est idiot bien sûr, mais j’ai le sentiment de le voir, comme je le vois peu souvent, débarrassé de sa nature, et entièrement rattrapé par son naturel de petit garçon de dix ans, riant aux éclats de faire du trempoline. Et quand il me voit enfin le regardant, son regard s’illumine davantage encore.

— T’as vu, Papa ?
— Oui, j’ai vu Nathan.

 

Mercredi Mercredi 30 juin 2010

Je viens de reprendre contact avec mon ancienne analyste. Le besoin de faire le point sur mes dernières interprétations, s’assurer qu’elles ne relevaient pas de l’analyse sauvage ou même de ce que j’appelle habituellement la psychologie de comptoir. En sortant du cabinet de mon analyste, je monte ficelle au septième étage où je retrouve avec plaisir la vue panoramique sur le carrefour de la Croix de Chavaux à Montreuil. Et tandis que je me livre à cet ancien rituel photographique, je ressasse à propos de l’opportunité, ou non, d’entammer une nouvelle analyse.

Y aura-t-il une saison 3 ?

Photographiant avec plaisir l’agitation de cette grande place, je me laisserais volontiers tenter, mais de retrouver les lieux tout à l’heure me rappelle aussi les quarante-cinq minutes de souffrance que cela était souvent, pénible accouchement, maieutique laborieuse entre toutes.

On verra après l’été, me dis-je, après avoir plongé tous les jours dans les eaux fraîches de la Cèze, dès la semaine prochaine. Finalement je ne devrais jamais prendre de décisions importantes sans m’être préalablement jeté dans l’eau froide. Préférablement celle pure d’un rû cévennol.

 

Mardi Mardi 29 juin 2010

Profitant d’un moment de libre dans l’après-midi avant d’aller chercher les enfants à l’école, je décide de faire la liste des travaux photographiques en cours pour lesquels je continue une lente collecte d’images, et voir aussi si je ne peux pas réactualiser les images en cours. Parmi de telles séries, il y a celle de Surexposé. Effectivement je continue, jusqu’à la nausée ?, de prendre en photo toutes les unes sur lesquelles figure les portraits du président des otaries de droite et de sa famille royale. Et sûrement je devrais ré-éppaissir l’image en cours. Ce que je me propose de faire cet après-midi.

Mais à mon désespoir je ne retrouve plus dans l’arborescence de mes quatre disques durs les couches précédentes en haute définition, en basse définition si, puisqu’elles sont en ligne, mais dans leur définition maximale, rien à faire, je ne vois plus la moindre trace de ce dossier intitulé, justement c’est cela le problème, je ne me souviens plus du premier nom que j’avais donné à cette série et qui m’aurait permis de rechercher ce nom de dossier, et le nom des fichiers des images qui peuplent ce dossier cela, si, je m’en souviens parfaitement, mais cela ne va pas m’aider vraiment puisque tous les fichiers s’appelent 001.tif, 002.tif etc... Ce qui doit être commun à plusieurs dizaines de séries d’images résidentes de mon disque dur. Il n’y a donc pas de différence objective entre avoir perdu la boîte qui aurait contenu les tirages de cette série et le répertoire qui contient les fichiers.

Et je passe un bon bout de cet après-midi à explorer les arborescence de mes disques durs phil/images/photographie/numerique/ et je ne trouve rien, puis je tente de chercher dans phil/image/graphisme/sarkozy/ mais rien non plus, puis dans phil/images/divers/ ou encore phil/images/photographie/divers/, il est partout, mais tout de même pas dans phil/divers/divers/ ? non, tout de même pas.

Je suis bien déconfit, après une bonne heure passée à tenter de retrouver ce sous-dossier, et je pars à l’école un peu amer de cet échec qui surtout commence à me laisser penser que peut-être j’ai supprimé par inadvertance ce dossier et ses sous-dossiers.

Le soir au pique-nique de la classe de Madeleine, je discute avec quelques parents d’élève, ambiance décontractée, auberge espagnole, chacun impatient de faire découvrir son vin aux autres ou, dans mon cas, sa recette de tiramisu, bonne humeur, je ne parviens pourtant pas à me départir de cette préoccupation de savoir ce que j’ai bien pu faire de ces putains de fichiers, je dois faire un convive très médiocre, déjà que, oui, déjà que d’ordinaire, sans compter que justement ce soir j’ai encore été d’une maladresse habituellement brutale, bref, un sauvage social par ailleurs fort distrait, et je m’étonnerais presque que les autres parents d’élèves ne soient pas plus prompts à venir à ma rencontre.

Le soir, tard, je viens de coucher les enfants, je redescends dans le garage, résolu d’en découdre avec la machine à coudre, parce que pendant le pique-nique, je crois que j’ai fini par comprendre ce qui a du se passer, j’ai du, sans m’en rendre compte, déplacer le dossier dans un autre dossier, erreur de manipulation qui était presque courante avec l’ancien ordinateur lorsqu’il patinait, et alors la seule ressource est d’aller inspecter tous les dossiers de mon arborescence pour retrouver le tiroir dans le sous-tiroir. Empli d’un bel enthousiasme, celui d’avoir pensé à cette possibilité d’égarement, je ne me rends même pas compte de ce qu’implique une telle nouvelle recherche. C’est que des dossiers et des sous dossiers, j’en ai quelques-uns.

Il y a malgré tout un dieu pour les ivrognes puisque je finis par retrouver effectivement le dossier de ces images imbriqué dans un autre sous-dossier, cela m’apprendra à donner un nom de dossier aussi stupide qu’overexposed, pourquoi en anglais ?, je ne me souviens naturellement plus du tout. Tout est bien qui finit bien.

Mais juste deux questions : il est donc possible de se rendre coupable sur un disque dur du même genre d’approximations catastrophiques de rangement que dans une très grande bibliothèque dans laquelle le mauvais rangement d’un livre, même à quelques encablures seulement de son emplacement voulu, et le livre est perdu à jamais. Mais aussi, est-ce bien normal qu’en 2010, le système d’exploitation de mon ordinateur ne soit toujours pas pourvu d’un système de recherche d’images par analogie de formes ? Fonctionnalité qui me rendrait tellement service.

Aller se coucher finalement soulagé d’avoir retrouver les images perdues et assez mécontent de soi pour tant d’inefficacité. Et d’aller-retours stériles.

 

Lundi Lundi 28 juin 2010



Les anciens étudiants de Joyce Neimanas s’allient pour obtenir de la Society for Photographic Education un titre honorifique pour couronner sa longue carrière de professeur de photographie. A ma grande (et très heureuse) surprise je fais partie des étudiants auxquels Joyce a pensé pour receuillir des témoignages à propos de son enseignement. Ce n’est pas Joyce qui fait la demande de ce titre honorifique, sans doute pas trop son style, mais pressée de donner des noms d’anciens étudiants, elle a donné mon mail à une personne qui fédère tout ça. C’est en Anglais, je m’en excuse par avance.

I have been a graduate student of the photography departement of the School of the Art Institute of Chicago from september 1988 to May 1990. During the second year of this curriculum, Joyce Neimanas was my graduate adviser for one semester, she also was the chair person for the Photo Department. During the two years of my graduation there it would be an understatement to say that I was almost living on the premices of the photo departement. For that reason I have witnessed many classes of Joyce that were not intended for me, rather for beginning students and other classes as well. And last but not least, during my second year as a student at SAIC, Joyce had offered me to be the assistant and the cibachrome printer for her late husband Robert Heinecken, I was then very lucky not only to work with Robert, but also to be fed by Joyce — the lunches there were my only real meals of the week — and best of all, to be the witness of many fascinating discussions between Joyce and Robert : this was certainly unofficial curriculum, but was indeed marvelous.

Every new year, Joyce would hand out to her beginning students a questionnaire that was entitled "this is for you not for me" and it specifically stated that she did not want to see any of the answers that her students needed to provide to themselves only. She had given me a copy of this single sided sheet of paper. I had thought that this questionnaire was one of the best teaching tools I have seen. The questions started very mundanely, where are you from ? (which obviously could be answered straight forwardly, I come from Alburqueque — being french I have never been able to pronounce that name properly — or rather one could very much ask oneself where one came from, socially, psychologically and what were one’s motives to be here at the first place), and then the questions were growing a bit more personnal and focused, what are your devices ? And one could imagine that some students would have thought funny to answer that they were smoking the pipe for inspiration or whatever, but also some could have thought a bit more soundly and deeply to consider their own practice. The questionnaire ended up with two questions, what is the biggest risk you have ever considered taking ?, and last what is the biggest risk that you have actually taken ? And that was the first class for beginners, their menu ! I was really wondering what sort of helpings the more experienced students would get, let alone graduate students.

I was soon to find out.

As a graduate student when you first show your work to your graduate adviser, you are rather excited at the prospect, a sort of pride of what ou have achieved so far, and eagerness to obtain the approval of your senior adviser. Well if such is the case, don’t choose Joyce as an adviser, as chances are that when you will exit the interview, you will think poorly of the things you thought you were quite clever to have done, and on the other hand, she will have pointed out the promises laid in very tentative stuff that she has seen under the pile, and that you did not think of showing her at the first place. But what I liked best also about the first interviews, is that no matter how much work you were coming up with you were exiting with a lot more to do. And living in the darkrooms as a vital environnement then, I digged that a lot, there was no satisfying this teacher : it was relentless.

But the first sign of discouragement you were showing out and Joyce was quick to point that this was a good sign : you were growing tired of your old ways, and were about to make a breakthrough. And also there was no limit to the things you could think of doing and trying, she was game for everything, if it failed, no big deal, let’s try something else.

As I have said earlier, I was also very lucky to work in the studio that she was sharing with Robert Heinecken, and I am quite consciencious that this was an opportunity that very few had. The one thing I could witness there, was that as an artist Joyce was as demanding of herself than she was of her graduate students, probably a lot more.

I remember that as Robert’s assistant, some of my tasks involved sorting his archives or the piles of magazine pages that he would collect then, task during which I would often come across notes that Robert would take for himself, mostly there were lists of questions, such as why I am tearing down the magazine pages rather that cutting them properly with a razor blade ? I once dared to ask Robert if he would always do that, he shrugged and answered that this was nothing compared to the self-scrutinity that Joyce would go through !

The teaching of Joyce was not just good for me, I could see it work for others as well, it was quite wonderful indeed to see the work of my fellow graduate and under graduate students take stronger directions throughout the year, and that was something that the photo Department of SAIC was, thanks to the remarkable contribution of its chair person, a very busy bee house, with student emulating one another, some of them bound to remain friend for life and still sharing their views on each others work.

As you have asked me to write this short note for the Society for Photographic Education to present Joyce Neimanas with the Honored Educator Award for 2011, I am considering the past recipients of this honor, amongst which I find Robert Heinecken, Bart Parker and Barbara Crane : I must be a very lucky soul for having benefited from the teaching of these four teachers, Joyce being the fourth.

It obviously has nothing to do with what you are asking me to write about, but Joyce is also an extremly witty person, a very kind person, I love her dearly, and she makes a mean soup in the winter in Chicago.
 

Dimanche Dimanche 27 juin 2010

 

Samedi Samedi 26 juin 2010



Ce matin, à Clermont-Ferrand, au supermarché, tandis que je fais rapidement quelques courses alimentaires pour le week-end, le tapis de ma caissière ne cesse de se déclencher inopinément, ce qui crée un fameux désordre dans les courses étalées des autres dans cette queue, sans compter que ma caissière doit sans cesse rattraper des articles dans leur chute en bout de course de ce tapis facétieux, effet comique garanti quand on est du bon côté de la manœuvre. Compatissant je lui offre une comparaison avec Charlot dans les Temps modernes de Charlie Chaplin. Je me fais envoyer bouler, elle me reproche de la prendre pour un charlot (sic).

Si un des tenants de l’argument que la culture est un luxe qu’on ne peut pas se permettre en temps de crise, et d’austérité budgétaire, passait par là, j’aurais pu lui montrer que la culture cela sert justement à cela, à ce que deux personnes qui ne se connaissent pas puissent s’adresser la parole selon un biais courtois. Retirez la culture, dans le cas présent, ma caissière n’a jamais vu un film de Charlie Chaplin, au point même de ne pas savoir qui est le personnage de Charlot, ce qui n’est tout de même pas la mer à boire, et je ne peux pas lui adresser la parole et parler avec elle d’autre chose que de la somme totale du prix de mes achats, et de quel moyen de paiement je compte faire usage pour m’acquitter d’une telle somme.

23 euros 45, par carte ?

— bah oui, par carte, tant qu’à déréaliser les rapports humains, autant de ne pas payer en espèces.

Et pour m’achever tout à fait, elle me fait remarquer qu’étant donné que j’avais moins de dix articles, j’aurais pu passer par une des caisses automatiques. Là c’est certain, je n’aurais même pas pu échanger des banalités météorologiques.

Ça y est je crois que l’été est enfin arrivé, remarquez qu’on est officiellement en été seulement depuis le début de la semaine.  

Vendredi Vendredi 25 juin 2010

 

Jeudi Jeudi 24 juin 2010



— Papa qu’est-ce que je peux faire pour t’aider, dit Nathan en entrant dans la maison tandis que je suis occupé à préparer le déjeuner.
— tu veux éplucher les pommes de terre ?
— il est où l’économe ?

Et il épluche les pommes de terre pendant que je fais revenir les oignons et les poivrons. Quel chemin il parcoure cet enfant tout de même ! Bien sûr, il y avait des épluchures partout dans la cuisine, mais la petite dizaine de pommes de terre épluchées par lui, étaient alignées sur le rebord de l’évier, luisantes de leur rinçage. Et le mot d’économe.  

Mercredi Mercredi 23 juin 2010



En hommage à Eric Chevillard, on ne doit pas être nombreux à s’identifier à ce personnage de lui.


En chemin vers le cardiologue,
le gros célibataire,
poste son testament à son notaire.  

Mardi Mardi 22 juin 2010

Pour Clément Aubert


Je viens de recevoir par la poste un très beau puzzle de Clément Aubert. La petite centaine de pièces de ce puzzle ramassées dans une enveloppe, en vrac. Aucune indication de l’image globale qu’elles devaient représenter une fois rassemblées, en bon ordre. Si je n’avais pas rapidement mis la main sur un des coins de l’image, je n’aurais pas été certain que celle-ci fut rectangulaire ou tout du moins qu’elle présente un angle droit. Les pièces de ce puzzle ont une qualité extraordinaire, petits morceaux déchiquetés aux formes terriblement irrégulières et contrariées, aucune ressemblant à une autre, avec une infinité de formes concaves et convexes, variété dont j’ai d’abord cru, naïvement, que ce serait une aide précieuse pour trouver les voisines de chaque pièce, en fait il n’en est rien, la complexité de forme de chaque pièce fait qu’au tout début de la construction du puzzle tout rapprochement même inexact entre deux pièces apparaît miraculeux.

Première pensée, c’est donc cela, un véritable puzzle en bois tel qu’il est décrit au début de La vie mode d’emploi de Georges Perec, et m’en remémorant assez bien la description, et le puzzle m’étant personnellement adressé, je comprends que je vais devoir passer par toutes les chausses-trapes prévues par le créateur de ce puzzle, et que, ce faisant, je vais retrouver, enfin je l’espère, à l’envers, toutes les motivations du fabricant de ce puzzle.

Face à toute énigme, c’est cela que le mot puzzle signifie en anglais, il est important de se laisser un peu de temps, d’échafauder lentement des théories, de ne pas s’engouffrer trop rapidement dans des voies qui s’avéreront rapidement, ou, au contraire, très lentement, des impasses piégeuses.

Je commence par me dire que le mieux, sûrement, est de trier les pièces et de mettre les bords de côté, mais je tombe très vite sur une pièce dont un des bords est droit à l’exception d’une petite protubérance et qui laisse à penser que de commencer par les bords est peut-être la pire des façons de démarrer, je poursuis néanmoins, mais j’inspecte avec circonspection chaque pièce au bord droit, avant qu’elle ne rejoigne le groupe des "bords". Je remarque qu’il existe deux types de bord, des bords, les plus nombreux, qui représentent des traits de dessins à la plume — ou de la gravure, sur le coup je pense aux traits tellement libres des gravures de Rembrandt — et les autres bords au contraire semblent être en couleur, d’une part, mais aussi le contenu paraît photographique, voilà qui est bien mystérieux : qu’aurait fait Rembrandt avec un appareil-photo ?

Commençons par les bords, alors. Je suppose, mais est-ce bien prudent, que l’image entière est rectangulaire, j’ai repéré quatre pièces en forme de coins, très bien, mais comment orienter ces quatre coins, aucune idée, le découragement guette. Et si l’image est un rectangle, horizontal ou vertical.

Prenons les pièces de bord en couleur, d’ailleurs elles sont presque toutes d’un vert kaki avec quelques nuances, ici, ce qui semble être un mur de briques, mais là encore dans quel sens regarder ce mur de briques. Non sans mal, je finis par assembler la petite dizaine de pièces de bords en couleur, les deux coins et deux autres pièces de bord qui reprennent les deux coins orthogonalement. Ce n’est pas de la tarte, mais quel plaisir quand deux pièces voisines finissent par se retrouver, presque au-delà de ma volonté et de ma perspicacité, il y a dans cette joie de leur ajustement ce qui ressemble un peu au soulagement de constater que deux pièces de bois que l’on vient de couper selon des mesures très précises effectivement s’assemblent sans faire de jour. Mais que les intervalles de temps entre deux trouvailles peuvent être longs parfois : ce n’est pas loin de me faire penser à ces ceuillettes de champignons quand cela fait un moment que l’on n’en a pas trouvé un et puis finalement si, on finit par en retrouver un, parfois même un autre, alors on reprend courage, puis on se désespère de nouveau. Et le cadre entier des bords n’est pas encore totalement assemblé que c’est déjà l’heure d’aller chercher les enfants à l’école.

Après l’école, je bénéficie désormais d’un renfort précieux en la personne de Madeleine, qui rapidement jure ses grands dieux qu’elle n’a encore jamais vu un puzzle aussi compliqué à faire de sa toute chienne vie de onze ans. Je lui explique toute la différence qu’il y a entre un puzzle de fabrication industrielle, différentes images pouvant être aveuglément découpées selon le même emporte-pièce, tandis que là, ma petite Madeleine, nous sommes entièrement à la merci des feintes et des pièges du constructeur de ce puzzle. Et c’est qui ?, une personne qui s’appelle Clément Aubert. Tu le connais ?, Non, Madeleine, je ne le connais pas, mais j’ai l’impression que je commence à le connaître et d’ailleurs à beaucoup apprécier son soin pour égarer son prochain. Il y a à ce sujet une citation fameuse de Platon qui, approximativement, dit que l’on connaît mieux son prochain après une heure de jeu avec lui qu’après plusieurs années de conversation, je vois très exactement ce dont il est question ici.

Avec Madeleine, nous finissons les bords, le rectangle de cette image se regarde donc, apparemment, de façon horizontale et la tête de la femme tout en haut à droite dans la partie photographique de l’image semble indiquer que je l’ai installé dans le bon sens. Juste à côté de cette image au cadrage curieux, se trouve, semble-t-il une colonne de photographies d’architecture toutes petites au point d’être des vignettes, cela me rend l’image vaguement familière, j’en viens même à me demander si ce ne serait pas un collage de mes photographies dans la Vie, mais dont je ne parviendrais pas à reconnaître les contours tant ces derniers seraient morcelés et les morceaux dans un désordre sans nom, et est-ce que ce ne serait pas là le piège parfait que de me refaire découvrir une de mes propres images ?

Oui, mais. Le cadre une fois fermé, la partie droite de l’image reconstituée, ne restent plus en ma possession que des pièces noir et blanches issues vraisemblablement d’une gravure, et, oui, je continue de jurer que c’est du Rembrandt, mais alors ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes, pour reprendre le titre fameux de ce texte remarquable de Jean Genet, à la réflexion, ce puzzle dont je commence à cerner un peu mieux la généreuse personnalité de son auteur, étant un tel piège, que je ne serais pas surpris que ces extraits très réduits de Rembrandt soient en fait un piège de plus.

Et puis, comme le fait remarquer Madeleine, cela n’a ni queue ni tête sur la bonne soixantaine de pièces restantes, à l’exception de trois mains et d’un bout de visage, on ne reconnait rien. Elle n’a pas tort, ma petite fille, cela pourrait tout aussi bien être un puzzle d’une toile de Jackson Pollock, on serait tout aussi peu aidé, ou le puzzle difficile par excellence, une couleur unie.

Il ne reste alors plus qu’une seule chose à faire, inspecter les crevasses ou les bosses les plus irrégulières dans les pièces de bords, et en inspectant une à une les pièces restées libres tenter de retrouver la pièce négative de cette forme si singulière, oui, décidément on aurait autant de "plaisir" à reconstituer une toile de Barnett Newman. J’admire l’opiniâtreté de ma petite Madeleine qui est un très bon antidote à mon découragement, et puis on finit par en trouver quand même, de ces maudites pièces.

Il doit rester une bonne vingtaine de pièces libres, l’image qui semble de plus en plus être une gravure de Rembrandt, je reconnais quelques passages sombres dans le fond, ne présente cependant toujours aucun contexte général et une intuition me vient : tant que je n’aurais toujours pas reconstitué tout le puzzle, jusqu’à la dernière pièce, je ne saurais toujours pas de quoi il est question dans ce puzzle. Et je savoure, à juste titre, l’admirable maîtrise de mon fabricant de puzzle dont je ne doute plus un seul instant que chaque pièce a été découpée par lui pour obtenir ce remarquable cheminement dans cette image, que je finis par reconnaître pour être l’un des collages photographiques de C. de Trogoff, de la série Ce qu’en disent les apôtres, ce qui explique que l’image m’apparaissait familière, mais là aussi je regardais dans la mauvaise direction.

Je suis vraiment épaté du (long) moment que je viens de passer à reconstituer ce puzzle, le moindre de ses cadeaux n’étant pas qu’il me semble avoir perçu dans la gravure de Rembrandt des éléments de compréhension du dessin de Rembrandt dont je n’avais que l’intuition jusque là, par exemple sa jouissance dans le trait, dans les motifs.

Le petit mot qui accompagne ce merveilleux envoi de Clément Aubert m’amuse puisque ce dernier, non content de m’avoir passé cette image à reconstituer, m’offre de lui envoyer une de mes images, ce que je comprends comme : après voir fabriqué un puzzle à partir d’un collage photographique de C. de Trogoff et l’avoir donné à reconstituer à Philippe De Jonckheere, je voudrais bien prendre une image de ce dernier pour en faire un puzzle et le donner cette fois à reconstituer à une troisième personne. Dont acte. Clément, je vais t’envoyer un fichier en bonne définition de l’image ci-dessous.

Je laisse le mot de la fin à Georges Perec dans son introduction de la Vie Mode d’emploi : On en déduira quelque chose qui est sans doute l’ultime vérité du puzzle : en dépit des apparences, ce n’est pas un jeu solitaire : chaque geste que fait le poseur de puzzle, le faiseur de puzzle l’a fait avant lui ; chaque pièce qu’il prend et reprend, qu’il examine, qu’il caresse, chaque combinaison qu’il essaye et essaye encore, chaque tâtonnement, chaque intuition, chaque espoir, chaque découragement, ont été décidés, calculés, étudiés par l’autre.



 

Lundi Lundi 21 juin 2010



Je prends une seule photographie de toute la journée, celle que je prends tous les jours, celle de mon lit défait, ici par une petite heure de sommeil grapillée en milieu de cette journée justement blanche de tout autre sommeil, après la nuit au travail, quel paradoxe tout de même, l’image d’une journée sans dormir restera celle d’un lit. Et combien d’autres photographies sont pareillement menteuses !

Le jour le plus long de l’année.  

Dimanche Dimanche 20 juin 2010



Chez Anne et Bastien, je découvre le travail photographique de Michael Wesely. Poses longues de plusieurs mois, donc j’imagine, film très peu sensible, fermeture du diaphragme au maximum, sans doute aux alentours de f512 ou F720 si de telles "ouvertures" — sans doute devrait-on parler de "fermetures" — existent, donc profondeur de champ quasi-infinie et une épaisseur très conséquente de filtres de densité neutre empilés les uns aux autres. Très probablement du sténopée(1).

Les photographies de Michael Wesely représentent des paysages urbains au moment même où un chantier de construction est sur le point de s’installer. Alors le photographe arrime fermement plusieurs appareils(1) à des trépieds, ferme au maximum leur diaphragme et part faire un tour. Longtemps. Plusieurs mois en fait. Des temps de poses longs de plusieurs mois, aussi longs que les chantiers dont ils sont la représentation si particulière. A ce sujet, je me demande bien quel peut être l’état de surexcitation de Michael Wesely en développant ses films, après des temps d’exposition aussi longs ! — personnellement je ne suis pas certain que je survivrais à une telle agitation.

Les photographies de Michael Wesely, de grands tirages muraux, représentent avec précision, dans un détail très fouillé, des images-univers, des angles dégagés sur la grande ville, New York, Berlin, mais dans un éclairage tout à fait inédit. Ces images sont presque autant photographiques que cinématographiques tant les paysages sont ici augmentés d’une effervescence bouillonnante, la nature organique de la ville ayant laissé une empreinte gazeuse sur le paysage, effervescence telle que regardant ces grands tirages on a le sentiment que les grains qui la composent sont encore agités et qu’ils bougent, que les photons miroitent encore.

Le spectateur de ces images est également devant une énigme, un film qui est passé à l’envers, de grands immeubles ont laissé des traces évanescentes dans le ciel de la ville, et il faut au spectateur rebrousser chemin par la pensée pour comprendre que ces immeubles n’ont pas existé — et qu’ils ont été détruits, qu’ils ont disparu — cette trace que ces immeubles laissent dans le ciel c’est celle même qui a au contraire progressivement gommé le ciel, bouché la vue, l’immeuble lentement érigé.

Tout comme ces images apparaissent de prime abord porter les traces du passé de la ville, de comment la ville a été avant la construction de tel ou tel édifice, les ciels de ces villes sont également striés à grands traits surexposés par les levers et les couchers du soleil — d’un strict point de vue technique, il est absolument remarquable que Michael Wesely ait à ce point défié le soleil de face, contre-jour absolu en même temps que les phénomènes de non-réciprocité inhérents à ses poses interminables. Ces grandes hâchures lumineuses dans le ciel nimbent le paysage d’un éclairage iréel, atomique presque, et en font un décor de science-fiction étonnant, l’image contient de la sorte les trois temps de la ville, son passé, le présent, le temps même de l’image autant en construction que la ville et son futur incertain, comme si promis à la destruction. Ce dernier point n’est pas le moindre des paradoxes de ces images, elles représentent la construction de la ville et donnent à voir, presque, sa destruction, comme une promesse, laquelle est ensuite soulignée par le dépeuplement de la ville, du fait des poses longues, tout comme les grands boulevards sont dépeuplés dans la célèbre photographie de Claude Daguerre.

Cette désertification de la ville par le temps de pose, rejoint d’une drôle de manière le travail de Matt Logue, consistant à vider la ville de Los Angeles, en effaçant toute trace humaine à l’aide du tampon de clônage de l’outil numérique, ce sont deux photographies tout à fait contemporaines qui décrivent un remarquable retour en arrière mental, enjambant toute la photographie du XXe siècle pour rejoindre le pictorialisme photographique du XIXe siècle. Ce faisant elles confèrent à la photographie de Daguerre une magie inouie, comme si de la boîte du petit cireur des grands boulevards s’était échappé un génie aux immenses pouvoirs, la photographie, et que ce dernier, avec Matt Logue et Michael Wesely retournait à sa boîte. Pour réinventer une nouvelle photographie ? Chiche !

Je lis, par ailleurs, ici ou là, que Michael Wesely est devenu un photographe très célèbre et surtout très demandé, souvent commissionné, désormais, lors de grands chantiers architecturaux et urbains de par le monde pour installer ses appareil-photos et enregistrer ce caractère organique de la ville. La pensée que le photographe laisse ses appareils ouverts un peu partout dans le monde, s’absente des lieux même de la photographie et qu’elle agit en son absence, ou son ubiguité, cette pensée m’obsède : il y a en ce moment même, dans le monde plusieurs appareils de Michael Weley qui sont en train de produire de telles images. En son absence.

Autre pensée curieuse en regardant ces photographies, certains immeubles en se contruisant finissent par bloquer la course du soleil dans son lever ou son coucher, de telle sorte que la trace photographique qu’ils laissent et qui zèbre le ciel avec lenteur donne le sentiment que ces immeubles ont été construits derrière le soleil, c’est comme si l’on pouvait voir derrière le soleil !




(1) Par appareil, je ne sais pas s’il s’agit d’un appareil optique ou plus vraisembablement d’un sténopée, c’est-à-dire, d’une boîte à chaussures avec un trou d’aiguille sur l’une de ses parois.  

Samedi Samedi 19 juin 2010

 

Vendredi Vendredi 18 juin 2010



Je soigne ma juste colère en regardant Zelig, enfin téléchargé autrement qu’en version italienne ou espagnole, de Woody Allen, dans le garage, je ris comme une baleine, mais une baleine échouée, aux coutumières plaisanteries de Woody Allen, dont le personnage Zelig, se prenant pour un psychiatre expert en masturbation, explique qu’il doit vraiment partir pour aller donner son cours, que c’est important, et que s’il arrive en retard, ils vont commencer sans lui. Une bonne idée cela de profiter de ma faculté de compartimenter.

Et le soir, pendant que je passe un coup de balai et que j’arrose mon petit jardin, dans la nuit qui tombe, j’entends du garage monter le rire clair de Madeleine et Nathan, assis au même endroit, et qui regarde The Mask.

De temps en temps, je monte voir qu’Adèle dorme, et surtout reste bien couverte, menue dans mon grand lit, épuisée qu’elle était ce soir, à bout de nerfs.

Mais que le rire des deux grands me fait du bien. Le soir tard, s’offrir, une fois n’est pas coutume un très bon whisky et sur une page blanche, en pleine conscience, à l’ancienne, rédiger des choses définitives. Qui seront sûrement contredites la semaine prochaine. C’est que je commence à avoir un peu pris le pli de ces pensées définitives qu’il m’arrive d’avoir ces derniers temps. Je fais semblant de les prendre au sérieux.

Finalement, je suis capable, avec un peu d’entraînement d’être mon propre Auguste.  

Jeudi Jeudi 17 juin 2010



L’institutrice de Nathan qui m’attrape par la manche presque, pour me dire qu’en ce moment Nathan va bien, qu’il fait des progrès sensibles, elle semble regretter sincèrement qu’il ne soit pas là pour l’entendre et de conclure qu’elle aura beaucoup appris cette année avec "mon fils", selon son expression.

Vu le beau brin de femme que c’est je ne peux décemment pas la prendre dans mes bras, ça prêterait à confusion et pourtant. Et pourtant.  

Mercredi Mercredi 16 juin 2010



Et si le chef d’oeuvre de la journée n’était pas tout simplement ce velouté de fèves et de carrottes que j’ai réussi pour ce midi, hélas en trop petites quantités, au point de souffrir de fringale l’après-midi sur le terrain de rugby, un chef d’oeuvre imparfait, comme en toutes choses.  

Mardi Mardi 15 juin 2010



Ce petit jeu sot qui est le mien, de temps en temps, après avoir terminé une de ces grandes images composites de tant d’autres images, collage patient, de prendre le pinceau du programme de retouche numérique et de maculer l’image de quelques gestes empressés de souris mauve, rose ou violet, c’est rarement réussi, et il suffit de faire Ctrl Z pour revenir en arrière.

Aujourd’hui pour la première fois je réalise que le geste énervé de ma souris a hypothétiquement répandu de la peinture mauve hypothétique sur une toile hypothétique de cinq mètres par quatre, et pourtant ma main a à peine bougé au dessus de la souris posée sur la table de travail.  

Lundi Lundi 14 juin 2010

 

Dimanche Dimanche 13 juin 2010



 

Samedi Samedi 12 juin 2010



 

Vendredi Vendredi 11 juin 2010



Je laisse, ces quatre prochains jours, les images prendre le relai des mots pour tenter de retenir un peu de la richesse de ces quatre journées. De ce voyage à Autun.  

Jeudi Jeudi 10 juin 2010



Nous n’avions pas encore eu l’occasion de nous revoir depuis l’automne à Lussas. Par esprit communément pratique, davantage que par goût commun pour les terrasses de café, nous avions choisi de nous retrouver à celle-même où nous nous étions rencontrés la première fois il y a un peu moins d’un an, et dont le choix si je me souviens bien, n’avait pas été facile, ni pour l’un ni pour l’autre, tous les deux ne comptant vraisemblablement pas une liste longue comme ça de cafés dans son répertoire des endroits dans lesquels on peut facilement se donner un rendez-vous. Sans compter qu’avec mon don inné de donner rendez-vous dans des endroits réputés calmes et qui le jour de l’entretien prévu sont en fait rendus fort brutants de façon exceptionnelle du fait de travaux ou de je ne sais quel cataclysme impondérable, ce rendez-vous rejoignait parfaitement le précédent puisque, cherchant un coin de ce bistro où nous puissions discuter calmement et sans crainte d’être entendus, nous nous sommes une nouvelle fois aventurés vers les trois petites tables de l’arrière-salle qui vues comme cela paraissent le calme parfait, mais une fois la conversation entammée, elle est rapidement polluée par les bruits infernaux d’une cuisine en pleine ébullition et aux mirlitons farceurs et de bonne humeur.

Bref, nous nous sommes revus avec Pierre Hanau pour évoquer notamment l’expérience de l’année dernière à Lussas.

Epuisante conversation pour moi en fait, en grande partie à cause de la raréfaction ces dernières semaines de conversations de ce type, conversations où l’intelligence est requise, plutôt que le pilotage automatique, la recherche aussi, et une certaine idée, haute, de l’échange.

Mais tout de même au bout de deux heures et grâce à un rapide croquis sur un morceau de papier, je crois que nous étions d’accord sur ce que pourrait être une manière de "table de montage hypertextuelle", baptisons-la Ursule et pourquoi pas Urusla plutôt ?, et qui serait destinée à restituer à des cinéastes documentaires l’écheveau de leurs notes et de leur matière première dans un désordre gentiment opérable.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Le bruit des cuisines sans doute.




Quelques jours plus tard chez Martin et Isa, je prendrai le temps de dessiner les premiers contours de cet outil.

Pas bien sûr que ce soit plus clair. Mais au mail de Pierre en retour, l’impression que nous nous soyons compris.
 

Mercredi Mercredi 9 juin 2010



Se surprendre, depuis quelques temps, avoir le sentiment de prendre des décisions qui sont définitives. Avoir le sentiment, en effet, que certaines décisions prises aujourd’hui n’auront plus le temps d’être contredites désormais. Et puis combattre tout à fait ce curieux mouvement de la pensée, y voir une fossilisation bien précoce. La pensée même qu’une telle chose soit possible n’est-ce pas déjà la mort qui rode ?

Autrement dit, tout individu est libre de reprendre la rédaction de son testament. En dépit des formules solennelles, y voir surtout un brouillon, finalement.

Et ne considérer son existence que tel un brouillon.

Et pourtant, considérer avec envie telle ou telle de ces existences pleines, admirablement remplies et abouties. Hâte d’y être. En pleine conscience.

Au bas du questionnaire de Proust, comment aimeriez-vous mourrir, s’être plusieurs fois fait la réfléxion que la seule réponse acceptable à mes yeux était "heureux", et "satisfait de ce qui avait été accompli".

Est-ce qu’une vie réussie est aussi miraculeuse, et difficile à définir, qu’une journée réussie ? — je fais ici allusion à l’Essai sur la journée réussie de Peter Handke.

Petite journée et bien grandes questions.  

Mardi Mardi 8 juin 2010



Madeleine en rentrant de l’école m’explique qu’aujourd’hui une équipe de journalistes du Monde est venue dans leur école pour faire un article de fond à propos de Decroly. Il y avait apparemment un photographe avec eux. Madeleine me demande, le photographe il avait un D700, Papa c’est du sérieux ça un D700 ? Mieux que ce que tu as ?, Oui, Madeleine, tu avais affaire à un photographe très correctement équipé.




Quelques jours plus tard, l’article paru, les deux photographies retenues sont toutes les deux de très bonnes images, à la fois bien composées et offrant deux regards très justes à propos de cette école. Madeleine : t’avais raison papa ce n’était pas un rigolo.
— Madeleine, ce n’est cependant pas la longueur de la sagaie qui fait la valeur du guerrier.
 

Lundi Lundi 7 juin 2010



Et ce placard là, et ses cartons, c’est avec la sueur que je les mouille, empli de rage.  

Dimanche Dimanche 6 juin 2010



Réveillé le matin par une Adèle fort câline sur la mezzanine. Par la petite fenêtre je constate que le temps hier radieux et chaud a laissé sa place pendant la nuit à une ouate épaisse d’humidité, après l’orage, vaguement entendu dans mon sommeil fort lourd, au milieu de la nuit.



Je pars à la Ferté-Vidamme chercher des croissants et acheter quelques légumes sur le petit marché sous le préau, route toute droite et déserte, forêt de Senonches sous la pluie, spectacle vu cent fois, pas la moindre lassitude.



Dans la bibliothèque de Justine, je débusque Les bienveillantes de little Jonathan Littell, à peine entammé par Justine apparemment, et sans doute lu l’année dernière jusqu’à la page 13 — en fait la page 3 — si j’en juge par le petit épi d’orge tout rabougri qui fait office de marque-pages, je profite du calme des enfants tous occupés à différents jeux pacifiques, pour redonner une énième chance à ce livre détesté sans l’avoir lu et comme lors des tentatives précédentes c’est aussi, comme Justine finalement, sur la page 3 que je bute et cette image admirable de bêtise : Ma tête se met à rugir, sourdement comme un four crématoire, c’est fou comme cette seule phrase, au bout de trois pages disqualifie d’office ce livre, qu’une critique plus parasseuse que jamais comparait, la longueur du livre seule dénominateur commun à mon sens, aux grands auteurs russes du 19ème siècle. Bon passons. Discussion avec Florence qui s’amuse toujours de mon indignation. Et je lui parle par le menu du livre indigeant de Yannick Haenel — d’autant que j’ai lu récemment le livre écrit par Jan Karski lui-même, ulcéré de penser qu’Haenel, petit gratte-papier à la voix blanche du type qui a beaucoup lu Blanchot, se soit autorisé cette synthèse scolaire, dans sa deuxième partie de Jan Karski d’un témoignage aussi remarquablement écrit, Haenel jugeant sans doute que son grand talent littéraire — inexistant — l’autorisait à ce geste méprisant, quand il ne sera justement jamais un auteur comme Karski a pu l’être de son propre témoignage. Bon passons.



Le midi on mange de oeufs de cailles dont je n’ai pas su faire grand chose photographiquement, ne disposant pas avec moi de mon objectif macro — quand j’y pense, il fut un temps il aurait beau fait voir que je ne sois pas correctement équipé en toutes circonstances, traînant avec moi mon lourd sac de matériel, d’objectifs notamment. Par ailleurs ces oeufs, et n’est-ce pas l’essentiel, après tout, étaient délicieux.



L’après-midi promenade dans les grandes allées de la forêt, nombreuses photographies, aucune qui me satisfasse vraiment, si ce n’est la dernière quand le petit groupe que nous sommes sort du bois.



Je profite de l’heure du goûter des enfants pour tirer quelques flèches dans la cour, aucune de convenable si ce n’est la dernière qui occasionne que la corde rompe, on ne peut donc dire que cette flèche fut remarquable, bien qu’en plein centre, parce que sûrement la corde en rompant l’a déviée d’une course qui devait être exécrable pour finir pareillement détournée au beau milieur de la cible. Il faudrait que je reprenne le temps de tirer plus souvent. Il faudrait. rait aussi ne jamais commencer une phrase par "il faudrait".



C’est l’heure de rentrer, les enfants se disent au revoir, miraculeusement, en suivant les conseils de Pascal, je parviens à passer entre les gouttes d’une circulation dense de dimanche soir. En passant par Créteil où je travaille en ce moment, j’aperçois le haut de l’immeuble dans lequel je passerai la prochaine nuit et me fais l’effet de ce dessin de Sempé dans lequel un employé modeste au retour de son week end à la campagne est rattrapé par les pensées soucieuses de son travail.



C’est pas tous les jours dimanche. Surtout pour moi. Qui travaille habituellement le dimanche.  

Samedi Samedi 5 juin 2010



Aux Rigaudières où je n’avais plus été avec les enfants depuis plus d’un an, la dernière fois c’était l’hiver et sous la neige. Je dois être heureux de retrouver les lieux, pas loin de cinq cents photographies prises dans la journée, je me promets là un fameux tri.  

Vendredi Vendredi 4 juin 2010



Sur l’immensité blanche et lumineuse d’un fichier de bloc-notes ouvert sur l’écran, jeter en note : "ne plus hésiter, foncer !"

Le lendemain, en ouvrant à nouveau le fichier, ne plus bien savoir de quoi il est question. Et bien si c’est cela toute l’attention dont je suis capable ? Et on se dit que c’est une sacrée révolution que je nous prépare là !  

Jeudi Jeudi 3 juin 2010



Deuxième semaine de nuit de suite. Et le sentiment qu’un très épais manteau de fatigue recouvre tout. Il y avait longtemps que je n’avais pas fait une semaine de nuit entière, cela datait de Portsmouth en 1998. Et aucun souvenir d’une telle fatigue. D’un tel état de délabrement, d’être à ce point à bout de force dans les moindres gestes.

Douze ans ont passé et je vois bien que la résistance au mal n’est plus du tout la même. La volonté de tenir, si. Mes les forces sur lesquelles je peux compter, je vois bien qu’elles n’ont plus le même volume.

La première fois que j’ai travaillé de nuit, je n’avais pas tout à fait vingt ans. Ce dont je me souviens, c’est que je ne trouvais pas cela particulièrement pénible, qu’à la fin de la nuit, je prenais le RER aux Halles et que je rentrais jusqu’à la gare de Saint-Cloud, dont je remontais à pied jusqu’à Garches. Je me couchais, trouvais le sommeil instantanément et dormais d’une seule traite jusqu’au milieu de l’après-midi, frais comme un gardon, prêt à en découdre pour une nouvelle nuit. C’est beau d’être jeune.

Je me souviens que de temps en temps cela tirait un peu, mais rien d’insupportable, rien qui provoque de la douleur. Et demande des efforts de volonté pour garder les yeux ouverts.

De retour des États-Unis, en 1991, je recommençais à travailler de nuit début 1992. Et je me souviens que j’avais découvert avec un peu d’incrédulité que le sommeil après la première nuit de travail m’emmenait rarement au delà de midi, que j’étais fatigué la seconde nuit et que passé ce pas de la deuxième nuit j’étais dans le rythme, cela allait. Mais je m’étais quand même posé la question de savoir comment cela se faisait qu’après la première nuit, incapable de dormir jusqu’à l’après-midi.

De 1995 à 1998 en Angleterre, j’ai souvent travaillé de nuit. Là aussi, une difficulté croissante à se récupérer en début de semaine, et puis après cela allait, je tenais. En Angleterre, il y avait malgré tout une difficulté inédite en hiver, les semaines de nuit, je m’astreignais à me lever vers midi, j’avalais une tasse de thé et j’allais rapidement me promener sur les plages de Southsea une heure ou deux, pour être sûr de voir un peu la lumière du jour, lequel tombait très tôt dans l’après-midi, et puis j’allais me recoucher avec la tombée de la nuit, un sommeil de deux étapes, ça fonctionnait assez bien. Je tenais bien le coup.

cela fait douze ans que je ne travaille plus que le week end, sauf exception notable, comme en ce moment, mais ce sont vraiment des exceptions. Et je ne travaille qu’un week end sur deux de nuit. Et même si c’est dur, deux nuits sont insuffisantes pour me déséquilibrer tout à fait.

En revanche toute une semaine et je vois bien que je n’ai plus vingt ans. Curieux comme je peux bien me moquer de toutes une série de dégradations physiques lentes mais sûres, mais cette résistance qui s’émousse, je ne l’accueille pas en bonne part. Sans doute parce que je sais qu’en s’estompant progressivement, elle n’existera bientôt plus, et sans la résistance à la fatigue, est-ce que cela vaut encore le coup de vivre ?

Mais ces derniers temps, oui, avoir bien l’impression que c’est désormais sur le capital que l’on commence à payer ses dettes.  

Mercredi Mercredi 2 juin 2010



Depuis quelques années je vois régulièrement apparaître le nom de Pierre Gonnord dans les lieux d’expositions de photographie, la première fois c’était à Arles en 2008, lors de l’épouvantable édition de Christian Lacroix. Lors de cette journée éprouvante d’expositions de photographie de mode, l’exposition des portraits de Pierre Gonnord avait pour elle de présenter un peu autre chose que des bouts de chiffons posés sur des corps faméliques. Mais je me souviens qu’une forte dominante verte des tirages me les avait rendus irregardables. Et puis j’étais de mauvais poil, je n’y ai plus prêté attention.

Lorsque récemment j’ai reçu l’invitation du Centre de la Photographie d’Ile de France pour l’exposition de Pierre Gonnord, je me suis dit que ce serait l’occasion de me faire une opinion plus fiable à propos du travail de Pierre Gonnord.

Mais je ne pouvais m’empêcher de remarquer, pour moi-même, que deux années séparant les deux expositions du même photographe et c’était peu ou prou la même exposition que celle d’Arles il y a deux ans. Je m’interdis de penser a priori que cela tendrait à dire qu’en deux ans Pierre Gonnord n’a pas produit de nouveaux travaux, mais je me pose tout de même la question, de même que celle de savoir combien de nouvelles séries d’images a du produire une photographe comme Barbara Crane dans le même laps de temps ? Soyons charitables.

L’exposition de Pierre Gonnord au CPIF, comment la décrire ?, autrement que sommairement, une galerie d’une douzaine de portraits, tous sur fond noir, intitulée Témoins, images frontales, regards directs, éclairage neutre, n’était-ce toujours cette dominante souvent verte mais pas toujours, ce qui est encore plus gênant que si la dominante était constante, cela traduit surtout une certaine incapacité de la part du tireur de produire des images chromatiquement équilibrées. Les tirages sont par ailleurs de grande taille, à vue d’œil, un mètre de base sur un mètre et demi, tirés sur du papier surbrillant façon Cibachrome, encadrés avec verre réfléchissant ce qui, compte tenu de la constante du fond noir de ces images, n’est peut-être pas le choix le plus judicieux qui soit : on se voit autant dans ces images que l’image en elle-même difficilement visible dans de telles conditions. Le premier qui me dit que ce soit là un effet scénographique ou muséal désiré, arguant que c’est pour renforcer la rencontre des sujets avec le spectateur gagnera un gage sévère, comme de devoir lire tout Houllebecq et Angot pendant les vacances d’été.

Et c’est un peu ça le problème de cette exposition, de vouloir être un peu plus qu’on est vraiment. On fait des portraits mal léchés, pas si bien finis que cela en fait, on les fait tirer en grand, il y a des dominantes de toutes les couleurs, un tireur échouerait à son C.A.P. de photographe en produisant de telles tirages, on tire ça en très grand, sans bien savoir tirer donc, sur du super brillant, on encadre cela dans des cadres prétentieux, on est tellement fier de ses petites images on les abrite derrière des verrières de blindage, et, c’est le dernier détail qui trahit l’exposition, ces images numériques sont tellement gonflées que l’on observe un début de pixellisation !

Il me semble qu’il y a une fable de Lafontaine dans laquelle un animal de petite taille voudrait tellement être tel autre animal de la création, mais qui lui est grand et fort. Finalement, je me demande si ce n’était pas ma première impression du travail de Pierre Gonnord qui était la bonne. Et d’être un peu surpris qu’il emporte tant l’adhésion. Ce serait tout ce que la photographie contemporaine française peut proposer ?, une photographie numérique mal maîtrisée techniquement et dont le sujet serait aussi passionnant que la peinture pompière du XIXe siècle ?

Pauvres de nous  

Mardi Mardi premier juin 2010



François en a récemment fait passer le lien. Il s’agit de la série Empty L.A. du photographe américain Matt Logue. Une série de photographies de la grande ville américaine de Los Angeles dont toutes les traces humaines, passants, et plus intrigant encore à Los Angeles, tous ces véhicules, toutes gommées, sans doute à l’aide de l’outil tampon de clonage d’un logiciel de retouche numérique des images. Le tampon de clonage est un outil de la retouche numérique qui permet de remplacer une zone de l’image par une autre avec des effets de transition qui restent entièrement paramétrables. Par exemple sur une pelouse traine un détritus, vous ne souhaitez pas voir ce détritus sur votre image, vous remplacez la zone du détritus par un morceau d’herbe immaculée pris ailleurs sur la même image et on y voit que du feu, le gazon se mélangeant au gazon. Dans le cas d’une photographie de la série Empty L.A., la travail méticuleux qui a consisté à éradiquer toute présence humaine a sans doute consisté à remplacer les zones de chaque image où figurait une présence humaine par le bout de mur ou de route vierges de toute présence qui leur étaient directement voisins. A noter que l’on peut réaliser la même opération en important de la matière d’une autre image, ainsi telle photographie d’une autoroute est sans doute la synthèse de plusieurs photographies du même endroit (l’appareil-photo posé sur un trépied).

Les photographies de Matt Logue sont des vues de l’esprit, ce qu’elles représentent ne peut pas avoir lieu, un tremblement de terre ou tout autre forme de cataclysme ne laisseraient pas la ville intacte même s’ils parvenaient à en vider toute présence humaine. Pareillement une attaque à l’arme chimique laisserait un grand désordre de cadavres et de voitures arrêtées, ce que l’on a sous les yeux est une photographie de quelque chose qui ne peut pas être. Cela en soi remet en doute la définition même de la photographie. Sans négliger que ces photographies sont un clin d’oeil manifeste, une citation, à la célèbre photographie de Daguerre connue sous le nom du cireur de chaussures, et son client, tous les deux, du fait de leur immobilité relative pendant le long temps de pose, sont les seules présences humaines décelables de cette vue d’ensemble des grands boulevards au XIXe siècle. En revenant aux origines de la photographie et utilisant pour cela les dernières fonctionnalités de l’outil numérique, Matt Logue, dans sa série Empty L.A., referme une boucle et rappelle utilement qu’historiquement la question même de la représentation — et celle de la ressemblance qui lui est inhérente — a été défaussée sur la photographie par la peinture. Qu’en quelque sorte c’est un non-sens, un quiproquo, et que la photographie a toujours été médiocre dans cette tâche, au point d’être devenue une imposture — c’est un peu comme si on avait confié à des faussaires la charge de graver les plaques officielles de la monnaie.

Qui pourrait, en effet, après avoir regardé la série de Matt Logue, encore croire que ce qui est représenté sur une photographie présente les contours de la véracité ?

Par ailleurs, concomitance, toute personnelle, dans le temps, entre la découverte de cette série d’images récentes et la sortie de la dernière version d’un logiciel de retouche numérique fameux. Or la grande affaire de cette dernière version, la grande innovation qui fait de cette version une véritable évolution, c’est la notion de contextualisation des zones qui composent une image. Soit une image de paysage parasitée par un premier plan indésirable, le programme permet d’entourer grossièrement ce premier plan et de le supprimer en le remplaçant par de la matière contextuelle, c’est-à-dire voisine de la zone à remplacer. Un arbre ou un poteau au milieu du paysage, en trois clics et l’image est débarrassée de ces encombrants parasites. Soit une vue d’une ville, un passant, trois clics, une voiture trois clics, un bus quatre ou cinq clics et c’est toute une ville que l’on dépeuple. Je constate une fois de plus qu’un artiste, Matt Logue, a devancé dans sa pratique ce que l’outil, la dernière version du logiciel de retouche numérique d’images, permettait, tout comme je reste persuadé que sans Robert Heinecken ou John Baldessari l’infographie n’existerait pas, ni les programmes pour en faire.

Ce que je trouve remarquable dans cette concordance, entre l’œuvre de Matt Logue, et cette toute dernière évolution technique en matière de photographie, c’est qu’elle demeure un cas isolé de concordance entre un progrès technique et la réflexion critique relative à cette évolution. Avant que cette dernière version du logiciel de retouche numérique n’existe on pouvait déjà faire ces permutations de contextes et de zones de l’image, cela demandait surtout du temps, de la patience et une belle dextérité.

Pour avoir téléchargé cette dernière version, et avoir fait d’assez nombreux essais des fonctionnalités périphériques à cette notion de contexte visuel, je suis émerveillé par son efficacité et la facilité de son utilisation, j’avais déjà le sentiment que les limites du programme commençaient à coïncider avec les limites de ce qu’il était possible d’imaginer en tant qu’artiste, photographe, avec cette nouvelle mouture, la photographie est à jamais débarrassée de la corvée de représentation et il devient possible, à peu de chose près, de photographier ce qui n’existe pas, de tordre entièrement ce que l’on photographie, de photographier ce qui est imaginaire.

Dans les plis de cette aspiration du réel, des œuvres futures fourmillent déjà.

Enfin je trouve assez remarquable aussi bien dans le travail de Matt Logue, mais je repense aussi à celui d’Aziz et Cucher, plus ancien, que l’emploi de ces récentes possibilités numériques serve des images qui font disparaître l’homme, comme un coup de semonce.






Il y a quelques temps déjà, Julien m’en avait passé le lien, dans cette petite vidéo d’un développeur de la société Adobe, on pouvait voir en avant première quelques exemples de la manipulation de cet outil de remplacement contextuel  

Lundi Lundi 31 mai 2010



Toute la semaine dernière, je n’ai cessé de m’interroger à propos de ces panneaux décoratifs dans la salle de repos, près de la machine à café, dans cette entreprise dans laquelle je suis en mission encore deux semaines.

Dans un premier temps, je me suis amusé de me dire que cette image d’un arbre, nu et seul en monochrome était une sorte d’archétype de décoration au point sans doute que l’on ne se pose même plus la question de savoir ce que représente cette image, ni même, finalement, si c’est une image à proprement parler. Je me posais la question, qu’est-ce qui avait bien pu motiver l’architecte intérieur de cette grande pièce de faire de tels choix, étaient-ce même des choix ? Décorateur, plutôt qu’architecte intérieur, c’était tout de même un drôle de métier.

Et je continuais de me gausser à propos de cette image non-image, à propos de ses vertus décoratives, et même de son doublement, oui, cette image d’arbre en monochrome était non seulement tirée en grand, deux mètres de hauteur sans doute, mais en plus on en avait fait deux exemplaires au point qu’elle devienne une sorte de papier peint.

Et c’est cette moquerie intérieure à propos du doublement de l’image qui m’a mis sur la voie. Après tout ces derniers temps, notamment dans l’exercice quotidien du collage de la Vie, ne me suis-je pas servi du doublement ou même de la répétition à plus grand nombre encore de la même image à peu de choses près. Et une idée en entraînant une autre, je m’apercevais, in fine, que les deux images de l’arbre en monochrome étaient espacées par un autre cadre qui, lui, contenait tout bonnement une imitation de bois de placage. On avait donc, un cadre qui contenait une grande plaque de faux bois, un cadre contenant une image d’un arbre nu en plein hiver, puis de nouveau un cadre contenant la plaque de faux fois et de nouveau l’image de l’arbre. Une double répétition, il m’avait fallu un peu de temps pour m’en rendre compte.

Qu’est-ce qu’il pouvait y avoir encore dans ce mur et sa décoration que je n’avais pas remarqué ? A la réflexion, rien, j’en étais tout à fait sûr désormais. Mais je ne pouvais détacher tout à fait mon esprit du fait que ces deux grands tirages photographiques avaient tout de même été produits. Que des tirages d’une telle taille, cela coûte un bras. Cela je le sais pour ne disposer, finalement, que d’une poignée de mes propres images dans de telles dimensions. Et pourtant il y aurait bien quelques séries, quelques-uns de mes images pour lesquelles, si les moyens financiers m’en étaient donnés, pour lesquels un tel agrandissement permettrait d’envisager leurs images d’une toute autre façon.

Et je me prenais à rêvasser à une telle possibilité, quel genre d’exposition, dans une galerie de belle taille, allez soyons fanfarons, dans un musée même, et de grands tirages, justement de certaines de mes dernières tentatives de redoublement, de triplement ou de plus grandes multiplications encore d’images similaires et voisines.

A cette pensée devant ces quatre grands cadres j’étais un peu moins cynique déjà, à la fois à l’idée que la probabilité pour qu’un jour je sois à la tête d’une telle exposition restait très faible et que justement le décorateur qui avait dessiné cet espace avait déjà accompli beaucoup plus que moi en la matière. Et même, il fallait bien l’admettre, que la même succession de quatre grandes images ou l’image d’un arbre intercalé par celle d’un grand panneau de bois, puis redoublement des deux, dans de tels cadres argentés si je l’avais vue dans une galerie ou même dans un musée, est-ce que je l’aurais diqualifiée si vite, ou pire ne lui aurais-je pas trouvé des qualités que j’aurais bien du mal à voir dans cette salle de repos.

J’étais, finalement, aussi facile à piéger que n’importe qui par le contexte.

Une expérience tout à fait comparable a eu lieu il y a quelques années dans le métro de Washington, Joshua Bell a joué des partitas de Paganini au violon dans les couloirs du métro, non seulement il a récolté très peu d’argent, mais très peu de personnes ont ralenti leur marche pour l’écouter un peu, concert gratuit pourtant, le soir-même, le même violoniste virtuose jouait les mêmes partitas dans une salle de concert au très grand prestige, avec des places à des prix parfaitement inabordables. Lorsque j’avais lu un article relatif à cette expérience j’avais un peu tiqué et m’étais dit que je ne risquais pas de me faire piéger de la même façon. Qu’un concert de Joshua Bell dans le métro je m’arrêtais toutes affaires cessantes.

Force est de constater que rien n’est moins sûr puisque toute la semaine dernière jai été tellement hésitant devant cet effet décoratif d’un grand hall désert d’une grande société en pleine nuit.

 

Dimanche Dimanche 30 mai 2010



Pour une fois que je ne suis pas à Clermont le week end, je ne me suis pas fait prier pour être volontaire à accompagner mes petits poussins au tournoi de Senlis. Et ils ont drôlement bien joué mes petits poussins. Les A ont gagné le tournoi avec deux matchs de phase finale à couteaux tirés, dans ce groupe-là ils risquent d’être encore copains quelques années. Et les B n’avaient certes pas les armes pour inquiéter des équipes comme celles de Stains ou de Senlis mais ils ont vendu chèrement leur peau, et comme je leur ai dit après ces deux matchs, je ne pouvais rien leur reprocher, en face ils étaient plus grands et surtout ils étaient plus expérimentés. Et puis les A les ont vengés en battant ces deux équipes difficiles.

J’aurais vu mon petit Nathan faire deux beaux placages dans son style singulier, façon arrachage de la mauvaise herbe, mettre la tête de façon convaincante dans deux ou trois regroupements et pousser dans les mauls, souvent avec force. Ah ça !, le jour où Nathan comprendra mieux ce qui est attendu de lui sur un terrain et qu’il y mettra toute sa force, ça va déblayer, c’est sûr. Patience.

Rire aux éclats avec mon collègue Mathieu dans le car au retour d’entendre ces petits joueurs entonner les chansons paillardes de troisième mi-temps, en chantant à la fois haut et juste, là où d’habitude c’est mâle et souvent faux.

Nathan tu nous délaisses,
Ça fait longtemps qu’on n’les a pas vues,
Allez Nathan montre-nous tes fesses,
Allez Nathan montre-nous ton cul ! ton cul ton cul
Et même si elles ne sont pas belles,
Et même si elles sont poilues,
Allez Nathan montre-nous tes fesses,
Allez Nathan montre-nous ton cul !
Mais comme il ne les montres pas "Il n’a pas d’organe", avec des voix de petits chanteurs de la croix de bois.  

Samedi Samedi 29 mai 2010



Mon amie Joëlle, toujours fort facétieuse, à qui j’explique au téléphone que non, ce week end je ne suis pas à Clermont-Ferrand, que je n’y pars pas tout à l’heure, me répond : mais alors qui est-ce qui va prendre en photo la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire ?

Jusqu’au 19 juin 2010, je ne serai pas en mesure de photographier la dite centrale, si quelqu’un veut bien s’en charger ?

A la place de quoi, je choisis la photographie la plus proche dans le temps possible de l’heure du passage devant ladite centrale. Pas sûr que cela remplace.  

Vendredi Vendredi 28 mai 2010



je lis que cette gourde manchote de Rama Yade vient enfin de touver LA solution pour rendre légal le fameux projet de l’extrême droite d’interdire le voile intégral en France — il fallait y penser — un référendum.

Alors là j’avoue que j’applaudis à deux mains, on nous demande enfin notre avis, pour tout. Parce que j’imagine que si on nous demande notre avis pour une loi qui risque de concerner au grand maximum deux cents personnes, on va aussi nous demander notre avis sur plein d’autres choses.

Et, de ce fait, puis-je suggérer à ce gouvernement d’incapables peigne-culs un certain nombre d’autres questions à nous soumettre rapidement, et promis, une fois que j’aurais répondu par le vote à toutes ces questions, je promets de me déplacer aux urnes pour donner mon sentiment à propos de la burqa.

Alors voilà la liste des questions que j’aimerais beaucoup que l’on nous pose.

Êtes vous pour ou contre la nationalisation pure et simple des banques ?

Êtes-vous pour ou contre l’allongement du temps de travail et le report de l’âge de la retraite pour aider à financer la prochaine crise financière ?

Êtes-vous pour ou contre la réduction des allocations de R.S.A. pour tenter de combler la dette nationale, ces derniers temps en grande partie accrue par le sauvetage des banques ?

Êtes-vous pour ou contre la réduction des allocations d’aide à la personne handicapée pour les mêmes raisons ?

Seriez-vous favorable à un arrêt pur et simple de la politique de reconduite à la frontière des étrangers sans papiers ? Et seriez-vous favorable à la dissolution du Ministère de l’Immigration ?

Êtes-vous pour ou contre le bouclier fiscal ?

Êtes-vous pour ou contre la privatisation des services publics ?

Êtes-vous pour ou contre la réduction des effectifs dans le service public telle qu’elle est pratiquée par le gouvernement notamment en ne remplaçant qu’un départ de fonctionnaire à la retraite sur deux ?

Êtes-vous pour ou contre la consolidation du statut des intermittents du spectacle ?

Seriez-vous favorable à l’annulation de la loi HADOPI ?

Êtes-vous favorable au maintien en détention de prisonniers au delà de leur peine dûment purgée ?

Êtes-vous pour ou contre le fichier base-élèves ?

Êtes-vous pour ou contre la culture d’OGM en France ?

Êtes-vous pour ou contre l’adoption du traité de Lisbonne (à vrai dire je vous dispense de nous poser la question, la réponse qui avait été apportée en 2005 devrait vous suffire, autant s’éviter un peu de travail et des frais en cette période de crise des dépenses publiques)

Pour tout vous dire Madame Yade, je crois que vous vous doutez un peu des réponses que l’on risque de donner à toutes ces questions, évitez donc de nous les poser. Quant à la question de la burqa, et de ces deux cents personnes concernées, la réponse est prévisible aussi : on n’en a rien à foutre. Mais je salue la volonté de vouloir nous demander notre avis. Ce qui serait bien surtout c’est que la gouvernement de peigne-culs auquel vous appartenez apprenne effectivement à tenir compte de ce l’on veuille. C’est pas gagné. Mais c’est bien d’essayer Madame Yade.  

Jeudi Jeudi 27 mai 2010



Ce matin en sortant du travail, le jour pas encore levé, sur l’autoroute, je fais une petite douzaine de photographies. Plus tard, dans la journée, en me levant, les déchargeant de l’appareil-photo sur mon disque dur, je comprends que ces quelques images sont sans doute tout ce que j’aurais fait de notable de cette journée. Ce sont ces photographies qui sauvent la journée, tout comme, finalement, c’est la photographie elle-même qui m’aura sauvé de l’ennui d’une existence trop rangée, terriblement normée.

Souvenir alors qui reflue : lorsqu’adolescent mon père m’avait aidé à installer le petit labo dans la salle de bain, cette pensée, visionnaire, que plus jamais je ne m’ennuierai, et qui ne s’est jamais démentie.  

Mercredi Mercredi 26 mai 2010



— Qu’est-ce qu’il a ton père Nathan à nous crier dessus comme ça ?
— Papa en ce moment il travaille quand on dort. Alors il dort pas.

Pas facile, effectivement, de travailler la nuit, en ce moment, exceptionnellement la semaine sur un site parisien, et de courir à l’entrainement des poussins, le café tout juste bu. On essaiera de faire mieux la semaine prochaine. En attendant des sourires tout de même, quand je les sermonne, comme d’habitude, les chasubles vous n’êtes pas en attaque, vous ressemblez à une armée de crabes.  

Mardi Mardi 25 mai 2010



Journée de poussière, d’anciennes étoffes et de vieux souvenirs, ces vêtements-là sont emballés, mouillés par mes larmes. Sentiront-ils bientôt le moisi ?  

Lundi Lundi 24 mai 2010

Ce matin, dans les rues désertes de Clermont-Ferrand, jour férié oblige, la gare également déserte, deux heures à attendre avant que le premier train ne parte, le café où nous avions bu une bière ensemble l’année dernière était, lui, seul, ouvert et en entrant j’étais son premier client. La patronne derrière le bar avait l’air fatigué, elle m’a servi le chocolat chaud que je lui demandais — avant d’aller me coucher dans le train, bien avant l’heure de départ — elle y a mis de l’art presque avec l’appareil à vapeur, le café était rempli de Breaking the levee, et j’attendais la fin du morceau avec angoisse presque, certain que la radio allait enchaîner avec une fadaise, et en fait pas du tout, le morceau suivant était le suivant sur l’album. J’ai dit à la patronne, ah ce n’est pas la radio c’est vous qui avez mis le disque, elle a souri et alors je lui ai répondu, vous savez ce qui est drôle Madame, c’est que la dernière fois que je suis venu dans votre café, c’était l’année dernière avec un ami, et cet ami est écrivain et il était, l’année dernière, justement en train d’écrire la biographie de Led Zeppelin.

Quand le train est passé devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, je dormais, mais quand j’étais encore à Clermont-Ferrand ce matin, dans la bar d’en face, j’ai pensé à toi.


Le plaisir de voir Nathan prendre Adèle à bord de sa trottinette, d’une façon tellement protectrice, et l’anticipation heureuse de les voir plus grands, sans compter que je plains par avance les pauvres enfants qui chercheront des ennuis à Adèle. C’est qu’elle a un sacré grand frère. Je repense à Nathan la semaine dernière qui m’expliquait qu’entre Adèle et lui c’était en train de s’arranger, selon son expression.

 

Dimanche Dimanche 23 mai 2010



Le bon photographe se distingue des autres hommes en cela seulement : il n’a pas oublié son appareil-photo.

Eric Chevillard dans l’Autofictif. Assez remarquable de lucidité, il faut avouer.

Deux corrolaires à cette maxime, tous les deux éprouvés cet après-midi, en marchant sur le Puy de Laschamp.

Un photographe est un marcheur qui se donne souvent l’occasion de reprendre son souffle.

Le désir de photographies fait beaucoup marcher le photographe.  

Samedi Samedi 22 mai 2010

 

Vendredi Vendredi 21 mai 2010

Petit déjeuner avec les enfants, je les conduis ensuite à l’école sans encombre — si ce n’est que j’oublie de prendre mon arbre en photographie, lorsque nous traverson le bois de Vincennes, et je fais alors un crochet sur le chemin du retour qui n’est pas le même pour prendre cette photographie manquante — reviens juste à temps pour venir au secours de mon amie Laurence en proie à des palpitations fulgurantes, pas grand chose à faire si ce n’est dévier le cours de ses pensées pendant qu’elle est clouée au lit, incapable, sans grande peine, du moindre mouvement, le regard au plafond, et généralement le cours sombre des pensées, impression que la maladie recouvre tout.

Je vaque aux corvées domestiques de fin de semaine, pendant que Laurence gagne progressivement du terrain sur la crise et nous finissons par déjeuner ensemble, papillotes de poissons avec du citron et du riz blanc pour le faire aucune offense à son corps éprouvé — je fais donc l’impasse sur le curry vert et le lait de coco que j’avais initialement prévu, sauce Lièvre quoi — et de fil en aiguille, elle parvient à se mettre sur les rails de sa journée. Et dire que c’est comme cela pour elle un jour sur deux, ou presque.

Je passe la soirée avec les enfants bien plus calmes que la veille et nous regardons, la carte-son de l’ordinateur de Madeleine a l’air foutu, dans le garage, tous les quatre, assis en rang d’oignons, les Indestructibles des studios Pixar. La porte du garage est grande ouverte sur l’air paisible du dehors. Adèle est vite blottie contre moi, nos bancs ne sont pas très confortables, mais nous sommes bien, tous les quatre, comme cela, dans le garage. Je finis par les coucher et me souviens in extremis qu’il faut absolument arroser mon petit jardin, ce que je fais dans la plus grande obscurité, l’éclairage public étrangement défaillant ce soir, plaisir de ces bruits d’eau dans le noir.

 

Jeudi Jeudi 20 mai 2010



J’ai promis à Clémence que je ne mettrai pas en ligne ce soir la photographie d’elle en train de souffler ses vingt-sept bougies, les joues gonflées, comme, ressemblance frappante, celles d’Adèle dans le même exercice. Donc je ne le fais pas. Mais c’était une belle soirée avec Clémence, donc, Julien, Nevruz, Laurence et les enfants, et on a bien ri, surtout en évoquant les récents succès de Clémence qui est parvenue, ces derniers temps, à placer, ici ou là, des photographies, en ce sens elle fait bien mieux que moi.

Mais avant cette belle soirée, il aura fallu franchir un sacré col, celui d’une conversation extrêmement âpre avec Madeleine, tout au long de cete conversation je tentais de concentrer mon regard sur ses traits, ceux qui me rappelaient encore très bien la petite fille d’il y a un ou deux, traits que je retrouvais sans mal mais désormais barrés par une coupe de cheveux un peu trop mature à mon goût, mais surtout par une moue adolescente proche de l’infranchissable.

Nous voilà donc rendus.

Il y a un peu plus de onze ans, quand Madeleine venait de naître, j’avais un peu surprise, choquée même peut-être, la très gentille et compétente Madame Maréchal, la sage-femme qui venait de donner naissance à Madeleine, en faisant quelques plaisanteries complétement hors de propos sur le fait que je tenais là une personne qui dans une douzaine d’années me donnerait du fil à retordre, mais la sage-femme avait sourri tout de même, en m’assurant, malgré tout, qu’il y avait un peu de temps avant cela. De mon côté je me doutais bien que ce temps filerait vite, je ne me suis pas trompé, nous y voilà.

Belle passe d’armes. Je me suis surpris, une paire de fois, au plus gros de l’orage, à trouver une ténacité admirable à ma grande fille, Madeleine, elle campait avec force sur sa position, et n’était pas du tout impressionnée par mes arguments. N’empêche c’était un drôle de mélange cette conversation, le mélange savant d’exaspération, de recherche secrète des traits de Madeleine plus jeune, d’admiration pour la solidité de son attitude, quand bien même elle était exaspérante. Ca a donc commencé. Au rude combat que fut cette argumentation, je réalise que j’ai drôlement intérêt à prendre des forces, et surtout à marcher droit.

Et bien sûr, on aura bien rigolé de cela avec Clémence et Julien, plus tard dans la soirée, les enfants couchés, de cette discussion vive avec Madeleine, même si j’ai respecté ma promesse envers Madeleine de ne pas en divulguer le contenu. Et comme me le fait remarquer Clémence, certes j’ai intérêt à prendre des forces, mais je peux tout de même compter sur une solide base d’entraînement par le passé. Je ne sais pas si je dois remercier Clémence pour cela.  

Mercredi Mercredi 19 mai 2010



Aujourd’hui, à l’entraînement des poussins, je me suis mis dans un ruck pour protéger le ballon et donner une chance à mes poussins porteurs de chasubles de s’organiser quand tout d’un coup j’ai reçu une bonne charge dans le côté. Alors toujours la tête dans le ruck, ne pouvant donc voir d’où cela venait, j’avais déjà un autre poussin sur le dos, j’ai gueulé quel est le vilain poussin qui vient sur le côté du regroupement, éclat de rire de mes poussins, c’est Nathan, c’est Nathan !

Bon cela ne va pas être facile d’expliquer à Nathan que l’on ne doit venir dans un regroupement qu’en passant derrière les pieds du dernier joueur entré, non, ça ça ne va pas être facile, mais c’est tellement bien qu’il y rentre, même par le côté, quand bien même c’est proscrit. En tout cas à la petite douleur que j’ai dans les côtes ce soir, je souris à l’idée que quand il rentrera comme il faut dans les rucks, ça fera du ménage !  

Mardi Mardi 18 mai 2010

 

Lundi Lundi 17 mai 2010



Après avoir déposé les enfants à l’école ce matin, je m’offre, pour me laver de la fatigue des deux derniers jours de travail à Clermont-Ferrand, une promenade dans le bois de Vincennes, les herbes hautes, les senteurs et la lumière tranchée au travers des feuillages, quel contraste par rapport aux derniers jours tellement gris et neutres.

Je rentre en fin de matinée et me mets rapidement au travail dans le garage, et dans certaines des dernières constructions des collages de la rubrique la Vie, je me plais à remarquer des idées neuves, des façons de faire inédites, se pourrait-il que le renouveau de l’environnement ait quelques répercussions sur le renouvellement des idées et des images ?

Le sentiment d’avoir attendu mon propre printemps depuis des années.  

Dimanche Dimanche 16 mai 2010

 

Samedi Samedi 15 mai 2010



Hier soir, hasard du vagabondage télévisuel dans la chambre d’hôtel, j’assiste en direct au lancement d’une navette américaine. Spectacle pas neuf, vu cent fois entre la réalité dé-réalisée des images de la NASA et les films de science-fiction, et pourtant je continue de concevoir de la fascination pour cette image. Elle me renvoie chaque fois à cette soirée de décembre, pendant que mes parents faisaient des courses pour Noël, dans un centre commercial, il y a très longtemps, je ne devais pas avoir dix ans, il y avait tout un documentaire qui passait sur une télévision qui m’apparaissait alors gigantesque mais qui surtout était en couleur, documentaire qui parlait du dernier programme de la NASA, la conception et la construction d’une navette spatiale destinée à emmener à son bord des astronautes, mais aussi des satellites qui plus tard permettraient des choses auxquelles je ne comprenais pas grand-chose alors, tout ceci paraissait fort lointain, au point que je me demandais même si je verrais de telles choses de mon vivant. On aurait dit une de ces prophéties de l’an 2000.

Hier soir, regardant ce prodige technologique se réaliser une nouvelle fois, remarquant au passage que le truchement des caméras embarquées un peu partout dans la navette, dont l’une le long du fuselage, produisait désormais des images stables, de très bonne qualité presque aussi léchées que l’étaient les films d’animation de la NASA au début des années 70, dans le petit film documentaire en démonstration dans les allées du centre commercial, la premier de cette taille en France je crois, Parly 2, je ne pouvais m’empêcher de penser cyniquement que cette prouesse que j’avais sous les yeux — et dont le fait que j’en recevais les images en direct depuis le Sud de la Floride étant en soi une sacrée prouesse — était sans doute destinée à la mise en orbite de quelques satellites qui in fine allaient permettre à nombreux de mes contemporains d’échanger leurs impressions à propos des résultats sportifs du week-end par téléphones de poche, et que chaque fois que je constate cette gabegie de communications, je ne peux faire autrement que de penser à la débauche de moyens technologiques pour permettre tant d’inutile et d’anodin.

Ce matin, au contraire, dans la cafétéria du centre commercial de Clermont-Ferrand, où j’ai mes habitudes le samedi matin, en allant faire mes courses pour le week-end, j’écoutais discrètement, mais avec bienveillance, la conversation des deux jeunes femmes à une table voisine de la mienne, l’une d’elles venait de faire emplette de l’un de ces téléphones de poche munis de petits écrans tactiles et l’autre, apparemment plus expérimentée lui donnait des conseils d’utilisation qui semblaient assez judicieux, au point que, n’étant pas utilisateur moi-même d’un téléphone de poche, je me surprenais à trouver de l’intérêt à certaines de cette explications et un côté très pratique assez miraculeux à certaines des utilisations permises par ce téléphone de poche, tel que le Guidage par satellite couplé aux informations concernant la circulation et sa fluidité, ce qui ne lasse pas de me bluffer. Ce qui m’amusait dans cette conversation entre deux amies, à propos d’un sujet qui m’était tout de même assez étranger, c’est qu’on aurait dit quelques-unes des premières conversations auxquelles j’avais participé avec l’équipe de publie.net au moment de la sortie des premières liseuses, sorte de découverte pas à pas des possibles, sentiment de vertige parfois devant ce qui était possible, un inexploré pour lequel nous n’étions sans doute pas assez nombreux pour en saisir les contours tellement lointains. Oui, ces deux jeunes femmes nous ressemblaient à s’y méprendre, à la fois passionnées, excitées et prises d’un léger vertige. Comme si le futur commençait ce matin pour elles deux dans cette cafétéria de centre commercial, comme, finalement, il avait pu commencer il y a deux ans à la bibliothèque de Bagnolet où nous tenions cette première réunion. François, Fred et Pierre-Philippe s’en souviennent sûrement.

Retournant au travail, en sortant de cette cafétéria, je souriais en pensant qu’il n’était peut-être pas totalement exclu que dans cette démonstration de téléphone de poche aux fonctions tellement avancées, certaines informations aient cheminé d’une façon ou d’une autre grâce au satellite qui avait décollé la veille de la Floride.

Monde vertigineux.




Image extrait de A Softer World, hautement recommandé par Julien.

Par ailleurs j’emprunte l’expression téléphone de poche à Philippe Didion, parce que je ne connais pas de meilleure appellation de ce qui pour moi, en dehors de cette appellation fort précise, n’a précisément pas de nom et provoque donc la défiance.
 

Vendredi Vendredi 14 mai 2010

 

Jeudi Jeudi 13 mai 2010



Grasse matinée et petit déjeuner royal avec les enfants ce matin. En fin de matinée, nous allons nous promener dans le parc des Beaumonts, ce qui change un peu du bois de Vincennes comme le fait justement remarquer Madeleine, non sans à propos, d’autant que les paysages que ce parc donne le sentiment de traverser sont plus variés, en grande partie à cause du fort relief du parc.

L’après-midi, travail avec Julien sur la construction du futur fourbi. Toujours cet étonnement devant les raccourcis que sait prendre et même construire Julien, cela paraît tellement simple quand c’est lui qui le fait. Sans doute devrais-je m’interroger à propos de ma propension à moi, au contraire, à rendre les choses tellement plus tortueuses. Mais à vrai dire je me suis déjà amplement tenu cette interrogation et j’en connais les raisons, bénéfice colatéral de la psychanalyse. Pas nécessairement envie de dévoiler ces rouages-là non plus.

Je remarque cependant que l’informatique, dans ce qu’elle permet de gommer la lenteur des chemins tortueux en les parcourant presque aussi vite que les chemins rapides, en tout cas la vitesse des programmes est telle que l’écart de temps pour les deux parcours paraît toujours négligeable à l’humain, cette rapidité éclair, finalement, rend service aux esprits compliqués et encombrés comme le mien.

Dans la préférence de mes enfants pour le Parc des Beaumonts à Montreuil, et ses chemins étroits et pleins de virages, plutôt que les grandes allées du Bois de Vincennes, je me demande si je ne leur ai pas fait cadeau de ce goût pas très utile pour la complication.  

Mercredi Mercredi 12 mai 2010



Soyons honnête, José Morel Cinq-Mars est mon amie. La chronique qui suit à propos de son dernier livre intitulé Psy d’banlieue ne sera donc pas très objective. Sans compter qu’elle m’a fait l’insigne honneur de choisir une de mes images pour la couverture de son livre.

Il faut lire Psy d’banlieue de José Morel Cinq-Mars. Parmi les raisons pour lesquelles il faille absolument le lire, il y a celle-ci que les banlieues qui y sont décrites, et surtout leurs habitants, y sont enfin décrits dans un éclairage juste, un éclairage qui ne fait pas d’ombre excessive à un paysage qui ne manque pas de contraste mais qui continue d’appeler un chat un chat, un violeur un violeur, une brute une brute, un dealer un dealer, un éclairage qui ne tente pas, par tous les moyens de tamiser des réalités souvent âpres, mais sans perdre de vue les paroles et les gestes lumineux de celles et ceux qui affrontent ce qui serait à beaucoup insoutenable.

José Morel Cinq-Mars est psychologue et psychanalyste. Elle est aussi québéquoise. Et elle explique dans un chapitre précieux, celui des territoires mentaux, que le voyage qui l’a amenée du quartier de Trois Rivières, au Québec, à Bobigny en Seine Saint-Denis, est davantage une évidence qu’un hasard capricieux. Et cela nous la rend tout de suite sympathique, avec elle, la Révolution commence ici et tout de suite. Ou encore avec elle, la psychanalyse est un sport de combat, pas seulement un petit jeu taquin pour sociétés de vieux viennois juifs qui fument le cigare et correspondent entre eux au travers de longues lettres très bien argumentées et écrites, et dont on peut faire plus tard des ouvrages épistolaires très recherchés.

José Morel Cinq-Mars, la Psy d’banlieue, reçoit ou rend visite surtout à des familles qui viennent de perdre un enfant, ce qui est déjà une assez mauvaise blague de l’existence, et ce qui paraît sans espoir quand on sait que l’histoire se passe dans des territoires où l’âpreté règne sans partage.

Elle est comme ça José Morel-Cinq Mars, elle voit au travers des situations, les apparences n’ont pas prise sur elle, assise sur une cagette retournée devant la porte d’une caravane, au milieu d’un terrain vague, elle tient sa consult’, et fait opérer en terrain exotique les trucs des vieux viennois juifs qui étaient tout de même très forts. Et cela marche parfois. L’enfant mutique finit par s’ouvrir et accède au langage, cela prend du temps mais cela finit par arriver. C’est qu’elle s’accroche, elle paye pas de mine, elle a son bureau qu’elle partage avec une collègue dans la petite PMI, murs lavande, qui sert de base à tout ce petit monde de femmes fort occupée à panser les plaies vives d’un territoire que tout le monde feint de chercher sur des cartes fausses, et sinon elle a sa petite voiture qui traverse les paysages désolés, dont la beauté a systématiquement et brutalement été éradiquée par ceux-là même qui souffrent d’univers en grise déliquiscence. Elle aurait bien la chance, à un moment, de travailler dans un univers plus feutré, plus cossu, plus dans la veine des vieux viennois juifs dont il a déjà été question, mais finalement non, elle pense qu’elle est plus utile en Seine Saint-Denis. Ca c’est son côté joueur de rugby, pilier, s’en fout la boue, s’en fout les coups, à force de pousser on finira bien derrière la ligne.

N’allez pas penser qu’elle est une sainte rayonnante ou une femme aux supers pouvoirs, et donc pas non plus une joueuse de rugby râblée et rugueuse, non, elle est comme vous et moi, elle a ses peurs, ses limites, les camps de Gitans lui font peur par exemple, elle n’est pas étanche aux menaces des brutes, mais elle est là, aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui, c’est là qu’elle travaille, qu’elle gagne du terrain sur la violence, pouce de terrain à pouce de terrain, qu’elle en perd aussi, beaucoup d’un coup, de temps en temps, terrain qu’il faudra regrapiller. C’est qu’elle est têtue. Elle a de la suite dans les idées. Elle a compris de longue date que les promesses que l’on tient sont celles qui permettent d’en faire d’autres, de nouvelles, et que justement sur ces territoires ce qui ne repousse plus ce ne sont pas les pelouses pelées devant les tours, mais les promesses non tenues.

Avec José Morel-Cinq-Mars, on en prend pour son grade aussi, quand c’est elle qui change de trottoir, par peur, dégoût ou honte, c’est sur nous, ses lecteurs, que la honte rejaillit, parce que l’on sait, d’instinct, que l’on n’aurait pas fait mieux. Et surtout quand elle parvient à gagner du terrain, on comprend que nous on aurait abandonné de longue date et que justement c’est notre abandon quotidien qui ne rend pas le monde meilleur, la Révolution c’est ici et c’est maintenant. Les familles sur lesquelles tombent la lotterie funèbre de la mort du nourisson, on les penserait hâtivement maudites, sacrifiées. Ce serait regarder trop vite et ce regard trop rapide c’est justement cela que la psy d’banlieue refuse. Convaincue que ces êtres décapités du bonheur par les tours puissants de la grande faucheuse ont parfois en eux les clefs d’un avenir meilleur, par leur propre parole, à force d’une écoute patiente, elle leur donne justement cela, l’impensable espoir au beau milieu du noir.

Et puis la Psy d’banlieue a ses propres examens de conscience, qui sont nécessairement honnêtes, venant de pareille femme, pas toujours claire d’ailleurs la conscience de la psy d’banlieue, elle ne craint pas l’auto-dérision, fustige sa propre lenteur à saisir la clef d’une situation, est paralysée par ses propres erreurs, ses jugements erronés, se méfie par dessus tout d’elle-même, de ses diagnotics trop rapides, ou trop lents. En cela le livre, en donnant une épaisseur humaine inhabituelle au soignant fait penser au personnage de Bruno Sachs dans la Maladie de Sachs de Martin Winkler, voilà des soignants qui ont bien compris que l’erreur fait partie intrinsèque de leur pratique et que l’humilité nécessaire pour les admettre est en fait ce qui les honore et sans doute les rend plus forts, meilleurs soignants.

Rares sont les témoignages, quels qu’ils soient, qui contiennent dans leur texte à la fois la force poignante du témoignage même, celle qui pousse à l’empathie et à la compassion, mais aussi cette intelligence vive qui permette à la fois de donner une voix à ses témoignages, mais aussi une langue qui rende le témoin intelligible.  

Mardi Mardi 11 mai 2010



Dans ma boîte aux lettres ce matin, que je n’avais pas vidée hier, tout le courrier accumulé ce week-end en mon absence. Si nombreuses publicités, en dépit, évidemment de la mention, sur la boîte aux lettres, que je ne souhaite pas en recevoir — à ce sujet, je me demande si une indication no pub svp sur une boîte aux lettres n’a pas, à peu de choses près, la même efficacité que de tenter de se désabonner de ces listes de distribution auxquelles on n’a jamais souhaité être inscrit, ce faisant on envoie, en fait, un message redoutable sur la validité de l’adresse mail en question, avec une indication no pub svp sur sa boîte aux lettres, on indique qu’on se rend bien compte que l’on reçoit de la publicité ce qui finit par agir comme un encouragement paradoxal. Des ouvriers couvreurs laissent leurs cartes à tout hasard, ils ne se rendent donc pas compte que, faisant cela, ils m’inquiètent terriblement, ils auraient vu dans mon toit des défauts, des voies d’eau futures ? Des livrets d’une vingtaine de pages qui font l’inventaire de toutes sortes de promotions d’articles de bricolage, étant donné mon goût pour le bricolage, cela aussi ne tombe pas à pic. Les supermarchés du coin sont passés, eux aussi, me faire la réclame de tous ces produits écoeurants qui sont les leurs, ces gens n’hésiteraient pas un seul instant à faire leurs besoins dans votre boîte aux lettres si cela pouvait leur rapporter une poignée d’euros. Nombreux dépliants pour toutes sortes de plats à emporter, ou à m’apporter plutôt, les publicités pour les sushis sont les plus nombreuses, j’en viens à me demander si les personnes ayant déposé ces petits catalogues de sushis ont remarqué de dehors le grand collage de mes rayogrammes de sushis accroché dans le salon, et je serais prêt à consulter mes voisins pour savoir si eux aussi reçoivent de la publicité pour du poisson cru, ce qui dans leur cas, et étant donné leur goût pour les sardines grillées, mes voisins sont portugais, serait particulièrement mal ciblé, mais je me retiens de le faire, je ne suis pas si naïf, je sais très bien que tout ceci est du spam papier, de la publicité non ciblée. Finalement le seul vrai courrier qui me soit destiné est un carton d’invitation du Centre de la Photographie d’Ile de France pour l’exposition de Pierre Gonnord. Et là pour ne pas nuire à la réputation de cet établissement, je précise tout de suite que j’ai effectivement fait la demande pour recevoir ces invitations. N’empêche, elle a fière allure cette photogaphie de Pierre Gonnord, perdue au milieu de tous ces prospectus publicitaires, dont on ne peut pas dire qu’ils brillent par leurs images ou leur mise en page — d’un autre côté si je devais mettre en page une carte pour un couvreur ou un menu de restaurant japonais, je ne suis pas certain que je ferai beaucoup mieux, soyons charitable, une publicité pour un supermarché, je ne sais même pas par où je commencerais.

Le décalage évident entre cette image de Pierre Gonnord, photographie bien élevée en somme, et cette chiasse visuelle de publicité, dans son écart, entre une image que j’ai volontiers invitée dans ma boîte aux lettres et toute un peuple d’intrus, me laisse à penser que les marchands et les publicitaires ont franchi une nouvelle étape, jusqu’à récemment leur but était encore de nous vendre des articles dont nous n’avions pas besoin, désormais ils entendent nous vendre des articles dont nous ne voulons pas.

Lorsque je fais le ménage dans ma boîte aux mails de toutes les pillules bleues que l’on veut me faire gober, je râle un peu, mais finalement ce ne sont que quelques clics à produire pour se débarrasser de ces saloperies — il n’empêche toujours je me fais la réflexion que cette activité bornée, mais apparemment viable puisqu’il suffit qu’une personne sur un million réponde et statistiquement il y aura bien un couillon sur un million, je pense, donc, souvent, que tout ceci doit avoir un coût environnemental prohibitif, toute cette électricité consommée pour stocker et envoyer et restocker ces données merdiques. Et j’en conçois du dégoût.

Lorsque je fais du ménage dans ma boîte aux lettres de toutes les sushis de thon rouge que l’on veut me faire gober, je râle beaucoup, mais finalement ce ne sont que quelques imprimés à ranger dans la poubelle idoine pour me débarrasser de ces saloperies — il n’empêche je me fais la réflexion que cette activité bornée, mais apparemment viable puisqu’il suffit sans doute qu’une personne sur cent ou mille appelle le numéro indiqué, et, statistiquement, il y aura bien un couillon sur cent, je pense, donc, souvent que tout ceci a un coût environnemental prohibitif, tout ce papier consommé pour imprimer ces denrées merdiques.

Le spam dans sa boîte mail et les publicités dans sa boîte aux lettres personne n’en veut, et pourtant nous continuons d’en recevoir beaucoup au motif que cela peut rapporter de l’argent à quelqu’un. Et cette opportunité économique aussi infime soit-elle est nécessairement suffisante à justifier d’une part le désagrément de centaines de milliers de personnes, des millions, et une dépense énergétique dont il est évident que ce ne sont pas les émetteurs qui en soutiennent la charge. L’attitude en question paraît bien peu morale. Donc condamnable. Or, tout ce que je lis sur le sujet du spam, et surtout à propos des faibles tentatives de poursuites de ces pratiquants — parce qu’il faut tout de même rappeler que le spam est illégal — m’indique que de traquer et poursuivre ces pollueurs est proche de l’impossible.

newsletter@datamel.ccemails.net vient de m’envoyer, à l’instant, un mail concernant la collection Printemps-été de Vertbaudet, vêtements pour enfants, c’est dire s’ils me connaissent bien ces marchands de chiffons. Ils n’ont pas le droit de le faire. Ils le font quand même. Est-ce si difficile de remonter jusqu’à eux et de leur adresser une amende au montant disuasif ? Non, sans doute pas. Mais on me rétorquera vite que si on fait cela, on risque de les mettre en péril financièrement et que si on le fait ce sera des personnes au chômage. Donc on ferme les yeux. On passe l’éponge.

D’abord, il faudrait sans doute se renseigner, Vertbaudet, qui sont-ils ? Se demander combien d’employés vivent effectivement de cette merveilleuse activité qui consiste à envoyer des mails à la terre entière pour vendre des articles, probablement fort chers et fort périssables, et évidemment produits en Chine, sinon c’est pas drôle, et puis mettre tout cela en équation, pour découvrir que la dépense environnementale, accrue notamment par la fabrication des articles dans un pays aussi lointain que la Chine, est considérable pour un nombre d’employés négligeable, qui plus est dans des conditions salariales peut-être pas très florissantes, mais je suis fatigué d’avance à l’idée de toutes ces recherches qu’il faudrait faire. On va dire, pour ne courir aucun risque légal que Vertbaudet est, au contraire, une entreprise réputée virtueuse socialement et préoccupée par son empreinte carbone. Pour ce qui est du spam qu’ils viennent de m’envoyer, c’est sûrement un informaticien véreux qui travaille pour eux et nul doute qu’ils sauront rapidement y mettre de l’ordre.

N’empêche, quand je tente de faire fonctionner les rouages de ce genre de raisonnements, reprenant à mon compte des formules mille fois entendues, celles de savoir s’il ne faut pas épargner telle ou telle entreprise pour sa conduite environnementalement douteuse, ou socialement malhonnête au bénéfice du doute qui veuille qu’on devrait encore être reconnaissant de ces entreprises de bien vouloir payer une misère des employés pour des postes dans lesquels il doit être aussi plaisant de travailler que le sont à l’oeil leurs visuels et campagnes de publicité, je me rends vite compte que l’écran de fumée fonctionne à plein : je ne suis plus sûr de rien et je doute beaucoup de la véracité et du mordant de ma mauvaise humeur première. Mes présomptions sont fortes mais je ne peux rien prouver. Donc je suis condamné au silence. Et à recevoir des tonnes de papiers gras dans ma boîte aux lettres et du cornedbîf dans ma boîte de mail, en toute impunité.

Pas étonnant non plus, dans ces conditions, que de tenter de lutter, à la plus modeste des échelles, la sienne en propre, pour se prémunir de toute cette boue, ressemble, chaque jour davantage, à nager à contre-courant à la sortie d’une écluse ; sans compter que l’eau du canal sent de plus en plus mauvais.




Et je demande pardon par avance à Pierre Gonnord, que je ne connais pas, dont j’apprécie la photographie, de l’avoir involontairement associé à ce raisonnement, dont pourtant, la présence de son image au milieu de toutes ces publicités, fut le déclencheur.  

Lundi Lundi 10 mai 2010

 

Dimanche Dimanche 9 mai 2010



Parti marcher, ce qui paraissait une excellente idée depuis la plaine de Clermont, dans la neige, je suis accueilli, dès le col des Goulles, par la boue et une pluie suintante et pénétrante.

Une erreur d’orientation me fait gravir le Puy de Come selon sa pente la plus dure, pour atteindre son point le plus haut. Je glisse cent fois dans ce mélange parfait de boue et de neige, tant que je grimpe au milieu des bois cela va encore, je m’accroche à toutes les branches sur mes côtés, mais les derniers deux cents mètres, à découvert, je les finis, presque honteux, à quatre pattes. J’arrive en haut dans un état de saleté tout à fait comparable à celui d’un match de rugby, en hiver.

Les deux oranges avec lesquelles j’avais lesté mes deux poches à fermeture, je les mange, triomphal depuis le haut du volcan, je prends le temps de les éplucher bien comme il faut en faisant des entailles dans l’écorce avec mon canif suisse, et quand enfin je peux mordre dans leurs quartiers, c’est une explosion de feu dans ma bouche, sous la pluie.

Dans les derniers mètres, je glisse une dernière fois et je peste contre le volcan éteint, salopard, j’ai fini par gagner tu pourrais être beau joueur et me laisser monter jusqu’au bout sans encombre. Il ne répond pas. Puis dans la descente c’est mille fois pire que dans la montée, je glisse sans cesse, manque je ne sais combien de fois de tomber, l’appareil-photo en bandoulière. Moralité : ne jamais jurer contre un volcan, même éteint. Et le volcan a en fait été beau joueur, je ne suis pas tombé dans la descente, il m’a juste appris une leçon. Le plus fort, évidemment, c’est lui.

Peu de temps, finalement, à consacrer à la question à laquelle j’avais décidé de réfléchir pendant cette marche, dois-je ou ferai-je mieux de ne pas, m’immerger dans les quelques mille planches-contact des photos des États-Unis entre 1988 et 1991. Prendre prétexte que sûrement l’achat du scanner qui permettrait effectivement de les scanner correctement sera prohibitif, et rester à l’abri des souvenirs pas tous sereins de cette période.

Je prends ma relève, en rentrant au travail, sale et trempé. Ce n’est pas sérieux. Et pourtant mes collègues ignorent l’euphorie qui est la mienne depuis que je suis rentré fourbu de cette longue marche  

Samedi Samedi 8 mai 2010

 

Vendredi Vendredi 7 mai 2010



Dans cette lettre de Nathan, ce n’est pas tant le compte-rendu scolaire de sa deuxième partie, sans grande faute, qui me subjugue, ce sont les deux premières lignes, incompréhensibles pour qui ne connait pas le contexte d’une récente discussion que j’ai eue avec Nathan, le jour même de son anniversaire. Nathan me parle là, avec son petit coeur de garçon de dix ans, qui comprend avec retard qu’il m’a fait du mal et qui, quelques jours plus tard, en classe verte, est rattrapé par cette pensée et saisit l’occasion de cette lettre, exercice imposé, pour tenter de réparer le mal fait. Ces deux petites lignes appliquées me fendent le coeur en deux aussi sûrement qu’avec un sabre : c’est lettre la plus bouleversante que je n’ai jamais reçue, accessoirement c’est la première lettre que Nathan m’écrit.  

Jeudi Jeudi 6 mai 2010





Dispositif scénique plus simple et plus sobre, je ne crois pas qu’on puisse. Les quatre saxophonistes, Marc Baron, Stéphane Rives, Bertrand Denzler et Jean-Luc Guionnet sont tous les quatre tassés juste devant la scène déjà modeste des Instants Chavirés à Montreuil, le premier rang des spectateurs pourrait facilement les toucher en allongeant le bras. Trois des saxophonistes sont assis sur une chaise, en rang d’oignon, le quatrième, ténor, joue debout. Jean-Luc Guionnet pose au devant des quatre sa vieille lip par terre, vérifie auprès de chacun si tous peuvent voir la petite montre, tous acquièscent. On mouille sa anche, on se concentre, on ferme les yeux et les voilà partis, lancés dans le jeu labyrinthique d’une première pièce, pour cette première partie de concert.

Arqueboutés sur leurs tuyaux, tous ayant apparemment coincé une note, la bonne, ont les doigts crispés sur les clefs.

Il y a quelque chose de tout à fait admirable dans la simplicité apparente de ce concert, quatre musiciens assis dans le coin d’une pièce n’ont pas besoin d’une sonorisation ou de quel qu’autre artifice que ce soit, et jouent une musique savante, même si elle est composée davantage de plages que de séries de notes. Exit tout le decorum habituel du concert, pas de tenue particulière pour les concertistes, pas d’introduction, de présentation, d’explication, la musique seule, triomphale dans sa simplicité. Nue.

Et il s’agit bien de cela. De musique. D’une musique au pouvoir immense, celui de tendre une corde et de la faire résonner, de la faire vibrer et de jouer de cette modulation, une musique d’archers qui tendent et détendent la corde de leur arc — je fais référence ici à la Haine de la musique de Pascal Quignard. Une musique qui s’est débarrassée de toutes les questions concernant son apparition, une musique à la fois primale pour ce qu’elle n’est, pour chaque instrument, que cette seule note, les doigts de chaque musicien ne produisant que de très faibles mouvements pour déserrer parfois l’étau des clefs, puis le refermer de façon étanche, mais à la fois aussi incroyablement savante à force de décliner, pour chaque instrument, toutes les variations possibles d’une même note, et ces variations sont nombreuses, la créativité de chacun de ces musiciens étant très grande qui s’entendent pour jouer avec ou sans sourdine, avec ou sans anche, la anche dans le bon sens ou retournée, la anche pincée ou la anche à peine prise, la pression maximale d’un souffle très longtemps comprimé pour être relâchée d’un coup ou au contraire dispersé dans un gémissement, et ces quatre musiciens experts d’enchaîner chacun de ces effets avec une science inouie des relais entre chaque instrument.

Les alliages produits par les quatre instruments sont tels qu’il est parfois déconcertant de comprendre avec un temps de retard que telle note tenue dans un registre assez haut l’est pas le ténor plutôt que par le soprano comme on l’aurait cru de prime abord. Les souffles des quatre saxophones se recouvrent par endroits ou se laissent à découvert, il y a dans cette recherche systématique de toutes les combinaisons possibles de quelques effets seulement, comme une citation musicale de la peinture de Barnett Newman, manière de dire, oui, ce sont des notes, comme Barnett Newman admet que oui, ce sont des rayures verticles, mais l’endroit où les notes se recouvrent et celui où elles s’interrompent découpent l’espace sonore d’une façon qui équilibre le tableau, comparable à aucune autre, on pense également aux sculptures de Ruckriem dans ce qu’elles découpent la matière en un endroit précis et dont la déterminatio paraît aléatoire, mais jamais gratuite.

Le mélange des sonorités des quatre instruments donne le jour à des notes tierces, des notes hybrides et dont la résonance est une musique qui va au delà d’elle-même au point de donner à entendre le mouvement même, l’origine même, de la musique. Et c’est bien le miracle déroutant de ce concert, quatre musiciens en tenue de ville, il y en a même un qui a un trou à son pantalon, descendus de la scène, massés devant la scène, devant le public, presque indistincts du public, et ils nous font toucher, serviteurs de cette musique, aux origines mêmes de la musique ?

D’ailleurs il n’est question que de cette musique lors de ce concert, les musiciens lorsqu’ils se concentrent avant d’happer leurs anches en fermant les yeux, revêtent le masque de la concentration, dont ils ne se départissent qu’à la fin des deux pièces de ce concert en deux parties, avec des billes d’automates qui se déconnectent — d’ailleurs l’un d’eux en profite pour regarder si des fois son téléphone de poche remisé dans la valise de son saxophone, n’afficherait pas de nouveaux messages, celui-là a des retours de téléportation fort prompts. Le public est trop attaché à cette notion de concert pour ne pas applaudir, cela met presque les musiciens dans l’embarras, eux étaient là pour jouer de la musique pas nécessairement faire le spectacle, ils tournent le dos au public, Jean-Luc Guionnet profite de sa haute stature pour, par dessus l’épaule d’un de ses collègues lâcher un modeste "Merci bien" au public, on devine sans mal que les musiciens sont surtout pressés d’échanger entre eux leurs compte-rendus de cette odyssée modeste.

A force d’avoir débarrassé le concert de sa coutumière décoration, ces quatre saxophonistes ont juste dénudé la musique, devant nos oreilles incrédules. Ce n’est quand même pas tous les jours que l’on assiste à de tels miracles, à moins sans doute, de vivre dans le voisinage de l’atelier de l’un de ces musiciens.  

Mercredi Mercredi 5 mai 2010



Je me souviens, il y a deux ou trois ans, des réunions d’équipe éducative pour Nathan, réunions hostiles, malhonnêtes, chantage, au cours desquelles des enseignants se lamentaient des difficultés de Nathan et comment cela leur donnait à eux des difficultés inédites, comme il était impossible de leur expliquer que soièmême dans son travail, on ne détestait pas justement que des difficultés encore jamais rencontrées apparaissent parce que cela donnait un intérêt neuf au travail, ou encore, comme ils se lamentaient également que tel ou tel enseignement semblait échapper entièrement à Nathan, je répondais parfois qu’apparemment cette compétence-là ou telle autre, au rugby elle était parfaitement acquise par Nathan et la condescendance avec laquelle on me répondait que le rugby c’était quand même moins compliqué que d’apprendre à lire ou à écrire. Je me taisais, mais intérieurement je tentais de me représenter mon interlocuteur hostile devoir expliquer à une vingtaine de poussins la règle du hors-jeu dans une phase de ruck et ses nombreux corrollaires.

Aujourd’hui, nous avions, les entraîneurs de l’école de rugby, une réunion dite de terrain, réunion au cours de laquelle on se soumet nous-mêmes aux exercices que nous donnons à faire aux enfants et de tenter de se représenter la difficulté qu’ils représentent pour ces mêmes enfants. C’est à la fois très constructif dans l’échange et l’occasion de franches rigolades entre copains du rugby. Aujourd’hui c’était un peu plus sérieux parce que nous avions le secours de deux entraîneurs très chevronnés qui ont décortiqué pour nous ce qui m’était jusqu’à présent toujours apparu comme un bête exercice de deux contre un. Et de nous montrer à quel point nous avions de nombreuses choses à apprendre à nos petits joueurs, sur ce simple geste dit du cadrage du défenseur, un geste parmi une bonne centaine qui composent ce sport. Et tandis que je me décourageais à l’idée, mercredi prochain, de devoir essayer d’expliquer à mes petits poussins cette notion de découpage fictif en deux du défenseur par l’attaquant, son intérieur et son extérieur, et comment notamment profiter que l’intérieur est découvert, rafuter, passer les bras, jouer dans le dos de l’adversaire, je repensais à ces réunions, où, fanfaron, je me plaisais à imaginer ces instituteurs peiner avec une troupe de poussins dans un regroupement, je n’avais plus qu’à démontrer, mercredi prochain, qu’effectivement j’en étais capable.

Pas sûr que j’y parviendrais.  

Mardi Mardi 4 mai 2010



Le soir tard, dans le garage, de nouveau au travail après ces deux semaines dans les Cévennes, le spectacle de mes mains qui courent sur le clavier sombre, combien de kilomètres ont-elles parcourus mes mains sur ce clavier, et ses prédécesseurs, pour écrire toutes les lignes du bloc-notes ?  

Lundi Lundi 3 mai 2010



Nathan parti pour la semaine en classe verte, c’est l’occasion ou jamais de faire des exceptions, Adèle dort depuis un petit quart d’heure, Madeleine lit sagement dans sa chambre, aussi je monte et lui propose de redescendre sans faire de bruit pour venir regarder avec moi Invictus, récemment téléchargé. On s’installe tous les deux dans le garage, côte à côte devant mon écran d’ordinateur et on regarde le film qui a fait tellement sensation.

Quel épouvantable navet que ce film ! Je ne ferai certainement pas mieux que Mona Chollet dans son article — encore que Mona a commis quelques imprécisions en matière de rugby — à propos de ce film, donc je ne vais pas tenter de commettre un article de plus sur le sujet, en revanche je trouve intéressant de discuter à propos de ce film avec Madeleine et de décrypter pour elle tous les mensonges de ce film hagiographique, et de lui expliquer, en termes qu’elle peut comprendre, qui a intérêt à ce genre de révisionisme.

— D’abord Madeleine, un film de fiction, ce que nous regardons là est un film de fiction, il raconte une histoire, n’est jamais un point de vue honnête par rapport à l’histoire qu’il raconte. Pour les besoin de l’histoire, on raconte des histoires, qui sont des mensonges par rapport à l’histoire, tu me suis Madeleine ?
— Pas très bien Papa.
— Si tu fais un film, que tu décides de raconter une histoire, un récit, de temps en temps tu vas être obligée de t’arranger avec la réalité parce que tu ne pourras pas nécessairement reproduire les choses exactement comme elles se sont produites. Par exemple, tu trouves que l’acteur qui joue Francois Pienaar, il ressemble à un troisième ligne, à un gros, à quelqu’un comme mon copain Jean, ou à Boris.
— Ben non il n’est pas très grand et il n’est pas très barraqué.
— Donc pour raconter l’histoire d’un troisième ligne légendaire, on décide de choisir un acteur qui lui ressemble assez vaguement et comme l’acteur est trop petit, tu peux être sûre que dans le film il y a des d’endroits où il marche sur une estrade par rapport aux vrais joueurs de rugby qui miment les scènes de rugby, donc c’est le début du mensonge.
— Mais Papa c’est quand même pas de leur faute aux gens qui ont fait le film s’ils ne trouvaient pas un acteur qui était assez grand pour ressembler à un joueur de rugby ?
— Non ; ce n’est pas leur faute, mais tu remarques que c’est un arrangement avec la réalité, celui-là n’est pas moralement condamnable, en revanche tu peux te douter qu’il y a plein d’autres arrangements du même genre dans le même film.

— Tu vois au début du film on voit des Blancs qui s’entraînent au rugby sur un terrain tout propre et de l’autre côté de la rue il y a des Noirs qui jouent au foot sur un terrain tout pelé, ils sont pieds nus, les autres ont des beaux maillots.
— Papa il est drôlement vert le terrain sur lequel ils s’entraînent au rugby !
— Exactement Madeleine, rien à voir avec le champ de boue sur lequel on joue à Vincennes. Mais ce n’est pas le seul mensonge. Tu crois rééllement que les Noirs et les Blancs à l’époque — et même encore maintenant — ils vivaient dans le même quartier et que leurs terrains de jeu étaient à ce point voisins ?

— Et donc si tu regardes chaque scène du film attentivement, tu t’aperçois qu’il y a quelque chose qui n’est jamais tout à fait juste.
— Donne-moi d’autres exemples Papa.
— Dans le film on explique bien que les Springboks étaient nuls, qu’ils se faisaient battre par tout le monde ?
— Ils n’étaient pas nuls ?
— Non, Madeleine les Boks ça a toujours été une équipe très difficile à battre, ils ont toujours été bons à ce jeu. Et à l’époque, ils étaient plutôt très bons, Francois Pienaar, par exemple, c’était déjà une légende, Chester Williams aussi, ils avaient aussi un très bon 9, Joost van der Westhuizen, et un 10 qui tapait très bien les pénalités, Joël Stransky, si je me souviens bien.
— Donc dans le film on essaye de nous faire croire que c’est parce qu’ils ont reçu les conseils de Madiba qu’ils sont devenus bons ?
— Exactement
— Alors qu’en fait ils étaient déjà bons ? Est-ce qu’ils étaient meilleurs que les All Blacks ?
— Attends Madeleine une chose après l’autre.

— Maintenant que tu as compris que beaucoup de scènes de ce film sont des mensonges, est-ce que tu peux me dire quelles sont celles que tu devines être suspectes ? Ou encore me dire quelles sont les scènes qui sont vraies ?
— Par exemple, Papa, est-ce que c’est possible que l’avion soit passé juste au dessus du stade ?
— Alors ça tu vois c’est une très bonne question, je n’en sais rien, on peut faire une recherche sur internet par exemple ? — et nous découvrons qu’effectivement un Boieng 747 est passé au dessus du stade, mais certainement pas en rase-mottes (le Boeing 747 se prêtant mal à ce genre de sports) mais que la chose était prévue de longue date, certainement pas l’initiative isolée d’un commandant de bord à la fois casse-cou et très fana des Bocks. On recoupe un peu les informations que nous avons trouvées sur internet et ça a bien l’air d’être cela.

— Tu vois Madeleine, c’est un bon exemple. Le truc de l’avion n’a pas été inventé, cela a vraiment existé, mais pas du tout comme c’est présenté dans le film. Dans le film on essaye de faire croire que la menace contre le bon Mandela était telle qu’on pouvait croire qu’un commandant de bord blanc aurait été écraser son avion dans le stade, en exagérant on finit par raconter une autre histoire, et dans le cas présent cette histoire a été inventée pour ressembler à une autre histoire, celle des attentants du 11 septembre 2001.
— Donc tout est faux dans ce film ?
— Presque tout.
— Qu’est-ce qui est encore vrai ?
— Les Bocks ont effectivement gagné contre l’Australie en match d’ouverture, et ils ont effectivement gagné la coupe du monde, en éliminant l’équipe de France en demi-finale et les Blacks en finale.
— Mais ce n’était pas grâce à Madiba ?
— Alors ça tu vois, cela sport du cadre du film.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Le fait que les Sud Af’ aient gagné la coupe du monde de rugby de 1995 a certainement contribué à appaiser le climat dans le pays, et même, sans doute à éviter une guerre civile. C’était un symbole. Mais contrairement à ce que décrit le film, cela ne s’est pas fait avec le seul courage des avants Sud-Africains, leur ténacité et leur grand leader noir qui venait leur réciter de la poésie à l’entraînement.
— Papa, tu exagères.
— Oui tu as raison. Ce que je veux te dire, c’est qu’en fait les Sud-Africains ont triché.
— Comment on peut tricher au rugby ?
— Ben entre deux équipes de poussins, on ne peut pas vraiment tricher, mais dans une coupe du Monde on peut.
— Comment ?
— En demi-finale par exemple, les Sud-Africains n’auraient jamais du gagner contre les Français. L’arbitre n’a pas cessé de siffler des pénalités contre les avants français, mais cela n’a pas suffi, les Français allaient gagner. Ils avaient une mêlée à cinq mètres, ils ont enfoncé la mêlée des Bocks, les Bocks ont écroulé la mêlée sur leur ligne sept ou huit fois, normalement l’arbitre aurait du siffler un essai de pénalité. Sur la dernière mêlée, Benazzi a ramassé le ballon et il l’a aplati sous un maul, l’arbitre a refusé cet essai, tu peux être sûre que cet arbitre était nettement plus riche à la fin de la coupe du monde qu’au début. Et en finale la moitié des joueurs néo-zélandais avaient la chiasse, sans doute parce qu’on avait empoisonné leur nourriture, surtout celle de Jonah Lomu, l’ailier inarrêtable des Blacks.
— Ce sont des tricheurs les Sud-Africains, Nelson Mandela est un tricheur.
— Oui, un peu comme les manchots français quand ils ont gagné la coupe du monde en 1998, eux aussi en empoisonnant des joueurs-clefs dans l’équipe adverse.
— Donc Nelson Mandela c’est pas du tout le grand bonhomme qui est montré dans ce film ?
— Si, Nelson Mandela est un très grand homme, mais ce n’est pas le saint qui est dépeint dans ce film. C’est un film faux, qui raconte faussement des choses qui dans la réalité avaient été amplement salies par le mensonge, donc on ne sait plus très bien ce qu’il raconte. Ce film est un film de propagande, un film révisionniste.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ca veut dire qu’il réécrit l’histoire à sa convenance.
— Pourquoi il fait cela ?
— Il fait cela pour tenter de convaincre que les choses se sont passées d’une certaine façon qui aurait tendance à donner raison à certaines personnes aujourd’hui. C’est cela le révisionnisme, c’est réécrire l’histoire pour tenter de modifier le présent.
— Papa, je ne suis pas sûre d’avoir tout compris.
— Ce n’est pas grave Madeleine, essaye juste de te souvenir que quand tu vois des images ce sont souvent des mirages et des mensonges, essaye de ne pas perdre cela de vue.


Bref, il ne me reste plus qu’à télécharger la liste de Schindler et cette petite sera équipée contre le révisionnisme au cinéma.  

Dimanche Dimanche 2 mai 2010

 

Samedi Samedi premier mai 2010

Je reçois un mail rapide de François, depuis Providence, me dit-il, un simple bonjour, mais il ne pouvait pas se douter que la simple mention de Providence, petite ville américaine, dans l’un de ses plus petits états, l’Etat de Rhode Island, au sud de Boston, ferait resurgir en moi des souvenirs que je n’avais plus convoqués depuis des lustres.

François

Providence. Souvenirs en vrac. la Rhode Island School of Design, là que mon amie Daphna avait commencé ses études, mais trop chères, alors elle avait passé le concours des Arts Décos. Par ricochets, en partageant beaucoup avec Daphna j’avais le sentiment de recevoir un peu de cet enseignement spécifique de RISD.

Rhode Island, de là aussi que vient mon ami Halley, rencontré aux Arts Décos (lui il avait fait l’échange dans le mauvais sens, grâce à lui que j’ai rencontré Barbara Crane), ancien assistant de Duane Michals, me souviendrait toujours de la fois où il est allé récupérer à développer des photos à la FNAC, en disant, avec son accent inénarrable, excusez-moi Mademoiselle mais j’ai oublié mon slip ("reçu" en anglais). Les premières photographies qu’Halley me montra étaient celles de son père dans sa chambre d’un hôpital pour Vétérans de l’Armée américaine. Son père souffrait de quelque démencer, tramatisme hérité de la guerre de Corée, si mes souvenirs sont bons. Je me souviens de l’une de ces photographies où l’on voyait son père en débardeur blanc, assis sur le bord de son lit, abîmé dans la contemplation du sol où gisaient éparses ses deux chaussons, apparemment incapable de les réunir tous les deux pour reconstituer la paire.

En septembre 1991, quand j’ai quitté Chicago, j’avais pris une voiture avec Halley et mon collocataire indien, Mouli, on devait passer une semaine chez la soeur d’Halley au bord d’un petit lac, derniers moments américains. Cette année-là, c’était là que je voyais Bart Parker pour la dernière fois. Deux soirées extraordinaires en tête-à-tête avec lui, l’une il m’offre le restaurant, je mange du homard (du Maine lobster, il paraît que c’est insurpassable, j’avais effectivement trouvé cela délicieux) pour la seule fois de ma vie. Le soir suivant, on jouera au billard, à la bille neuf, jusqu’à la fermeture dans un grand pool hall — on plaisantait tous les deux à propos des très vastes dimensions de ce loft qui ferait un fameux atelier et il y aurait encore de la place pour garder une table de billard ou deux — lui jouait, évidemement très bien — je pense que je me suis fait sévèrement corriger ce soir-là — tout en me racontant des histoires invraisemblables à propos de Robert Heinecken — qui était, lui aussi, un prince à ce jeu — comme je l’appris à mes dépens — notamment une anecdote où, fin saoûls tous les deux, remontant à leur chambre d’hôtel, à Rochester, dans l’Etat de New York, capitale mondiale de la photographie, sortant de l’ascenceur, ils sont accueillis par une moquette au motif très années 70 qui zigzaguait, ce qui ne leur rendait pas l’équilibre facile, Heinecken prenant les choses en main, resdecendant à la réception pour exiger sur l’on change la moquette. Et les deux fois, retour de nuit dans son bolide, gestes extrêmement rapides, ronronnement du moteur, toutes règles de la circulation oubliées, je peux légitimement dire que j’ai fait du stock car deux fois dans ma vie, pilote de Stock car cela avait été le premier métier de Bart Parker (tout comme Heinecken avait été pilote de chasse aéroportée, pour les deux c’était à peine croyable à les voir dans les années 90). Le dernier jour, je devais passer chez lui laisser des diapos pour un poste de prof à RISD où il me promettait d’intercéder, il s’est habillé en tenue légère et chaussures de sport, il devait aller courir, comme toutes les après-midis, il m’a quand même emmené avec lui au cimetière de Providence pour me montrer la tombe de Lovecraft et les petits objets que les visiteurs y laissaient.

Puis il m’a serré dans ses bras, m’a dit see you soon, et il est parti courir, je l’ai regardé s’éloigner sur le gazon du cimetière, c’est la dernière fois que je l’ai vu, entre mes deux pieds la tombe de Lovecraft.

Quelques jours plus tard, retour en France via trois ou quatre jours d’attente à New York, mais le coeur à rien me rendant bien compte que c’était la fin du Lent voyage, si, suis quand même allé voir l’exposition de John Baldessari au Whitney, sans doute l’une des expositions qui m’a le plus impressionné de toute ma vie, je crois que je pourrais encore te dessiner le plan de l’exposition au sol et te dire quelles étaient les oeuvres exposées.

Les deux années qui ont suivi ont sans doute été les pires années de ma vie, le 26 juillet 1993 mon frère Alain se tuait en se jetant par la fenêtre de sa chambre qui avait été la mienne jusqu’à l’âge de 18 ans.

Amicalement

Phil


 

Vendredi Vendredi 30 avril 2010

 

Jeudi Jeudi 29 avril 2010



Sous l’écran, de part et d’autre, en deux groupes distincts, et les deux batteries au centre, le Surnatural Orchestra.

A l’écran, le film Profondo Rosso de Dario Argento, 1975, film jaune, un giallo par excellence, au point sans doute d’être un canon du genre, toutes les règles dudit genre respectées à la lettre, le premier plan du film montrant à la fois la clef et le coupable de l’énigme.

Et puis, devant l’orchestre, un comédien qui ne paye pas de mine qui, du coup, surprend l’auditoire avec une mascarade de discussion d’après projection du film, gag assez remarquable, très bien conduit, de façon pas trop appuyée, juste ce qu’il faut et qui est à la fois l’occasion de préciser au spectateur que d’une part le ciné-concert est placé sous le patronage du cinéma italien d’auteur, singulièrement celui de Pier-Paolo Pasolini, dont il entamme d’ailleurs la lecture d’un manifeste testamentaire, mais d’autre part, surtout, c’est l’occasion d’alerter le spectateur sur la nature même du projet du Surnatural Orchestra ce soir, qui va s’arroger tous les droits d’une tentative de remontage du film de Dario Argento, pas seulement celui de subvenir entièrement ou presque à la bande-son du film, mais aussi, en plusieurs occasions, de montrer un projet plus global de travestissement du film.

La musique, pour commencer. Le film original a sa propre musique d’Enio Morricone, exit la musique orginale, le Surnatural Orchestra a composé une musique qui de bout en bout soutient le film dans une narration légèrement déviée de l’originale, des rabbins récitent le Kaddish au dessus de la tombe de la première victime du film, la musique n’est pas du tout la lamentation à l’écran, mais un petit swing guilleret, effet comique plutôt réussi, même si casse-gueule par excellence. A d’autres moments, elle profite de sa sonorité nécessairement très cuivrée, des notes tenues, et de leur variation, dont le Surnatural Orchestra sait très bien jouer, pour installer des ambiances lourdes, plus convenues pour un film d’angoisse. Tout au long du film, la musique oscille entre ces deux pôles, celui de détourner entièrement le propos du film, souvent avec des effets humoristiques, soit celui de souligner l’action même du film comme pour préserver sa narration des enfreintes précédentes.

Mais la manipulation, ou remontage, du film ne s’arrête pas là, c’est-à-dire, finalement, à peu près au même endroit, poétique, que le Surnatural Orchestra atteint lors des ciné-concerts de la Nouvelle Babylone, où l’orchestra, au bas de l’écran joue une partition écrite de bout en bout, synchrone d’un récit muet, rendu à sa beauté formelle, débarrassée par une musique sans rapport avec son contexte, de sa portée de propagande soviétique très pesante. Avec Profondo Rosso, le Surnatural Orchestra par quelques ajouts scéniques éclaire le film d’une façon inattendue.

Dès les premières scénes du film tout cinéphile reconnaît sans mal ce cinéma italien des années 70, des années de plomb, et avec David Hemmings en acteur principal, on s’amuserait gentiment des citations extrêmement nombreuses, dans le film de Dario Argento, du Blow-up de Michelangelo Antonioni. Par ailleurs on y verrait volontiers de la maladresse, surchargée par des effets spéciaux très datés pour un film d’angoisse, surtout pour un public contemporain habitué à une autre maîtrise, celle, plus contemporaine, qui s’appuie sur la retouche numérique. Un cri strident d’épouvante venu d’une actrice perdue au milieu des spectateurs, par ce qu’ils nous surprend, a tôt fait de donner de l’épaisseur à l’angoisse narrée par le film, et surtout opère, à peu de frais, un décollement réussi du film, de l’écran, le ciné-concert auquel nous assistons a gagné en strates par rapport à une simple projection.

Un autre passage du film, dialogue entre deux personnages masculins, est l’occasion d’un petit morceau de bravoure de la part du comédien au devant de la scène, qui synchronise en direct cette conversation en la détournant probablement beaucoup de la scène originale, l’artifice est assez remarquable, l’orchestre se tait, et cette fausse bande-son émane du comédien plongé dans l’obscurité sur le bord de la scène, sa synchronisation parfaite, seule la voix unique pour les deux personnages finit par mettre le spectateur sur la voie de la supercherie.

Plus tard, à son paroxysme, une scène de crime est gelée, l’orchestre se tait d’un coup, le déluge de violence est interrompu et le comédien en profite pour faire lecture de quelques textes testamentaires de Pasolini, textes politiques qui disent assez bien comment dans cette Italie des années de plomb, Pasolini était pleinement conscient d’être traqué, mais ne se départissait pourtant pas de son courage accusateur, c’est dit sur le ton du cinéaste qui interrompt une projection pour expliquer telle ou telle intention dans son film, puis l’image reprend et le crime est consommé — on pense à la scène de la télécommande dans Funny Games de Michael Haneke. Une autre fois, le spectacle de ce ciné-concert devient total, le comédien est déguisé en crooner italien, accompagné par l’orchestre il entonne une fadaise de cette variété italienne particulièrement indigeste, esquisse un pas de danse, invite une spectatrice à danser, puis la congédie, il en fait des tonnes, pendant ce temps-là à l’écran, le film déroule une scène de dialogue animée, désormais entièrement détournée de son sens premier.

On pourrait craindre que toutes ces incartades concourent à un mouvement destructeur, mais l’intrigue et la mise en scène, grâce soit rendue à Dario Argento, sont tellement solides qu’elles résistent admirablement à ce traitement de choc, mieux elles acquièrent une dimension qui n’était peut-être pas celle décelable lors d’une projection normale de ce film.

Ce que le Surnatural Orchestra parvient à faire ici est un peu plus qu’une tambouille de spectacle, c’est littéralement du cinéma, un cinéma qui s’essaierait timidement à suivre les pas de Jean-Luc Godard dans son Histoire(s) du cinéma. Pas moins. Et ce n’est pas rien.




Parce que je les aime bien, je leur fais deux petits reproches en sourdine, dans un corps plus petit, voire minsucule : ça bave un peu dans certains raccords, vu le traitement cavalier qu’ils font au film, il serait meilleur que tout soit parfaitement en place dans les passages de remontage, et enfin, je ne suis pas certain qu’il soit très respectueux de lire le texte de la description de la dépouille de Pasolini après son accident, en illustration directe à l’écran de la scène d’agonie du meurtrier, qui est une scène de burlesque morbide. Pasolini, dans sa mort même, à la fois violente et pleine d’interrogations, méritait sans doute mieux.

Note pour les lecteurs attentifs : ce dernier paragraphe a été amendé suite à une conversation avec Hanno qui trouvait la formulation de ce dernier reproche trop féroce, elle était à tout le moins maladroite.


 

Mercredi Mercredi 28 avril 2010

 

Mardi Mardi 27 avril 2010



Nathan mon grand garçon.

Aujourd’hui tu as dix ans. Comme tu es fier de pouvoir enfin le dire, j’ai dix ans. Quel chemin parcouru ! Dix années d’un chemin jamais droit, dix années d’atermoiements, d’hésitations, de doutes, de questionnement sans fond et tu es là, aujourd’hui, devant moi, armé de tes dix ans, sûr de ton droit, sûr de ce que tu as vaincu, sans doute pas entièrement débarrassé de tes entraves, mais libre, pas moments, cela oui.

Comme il est étrange pour moi ce jour, ce jour de ton anniversaire, de tes dix ans, d’avoir le sentiment de m’être débarrassé de mon propre fardeau. Pourrais-je un jour te parler de cette nouvelle liberté qui est la mienne, et dont je comprends combien je dois t’en être reconnaissant ? Oui, je suis confiant qu’un jour, et pourquoi pas dans les Cévennes, sur le chemin même, dans lequel je marchais cet après-midi, à travers bois, pendant que tu faisais cette fameuse promenade à cheval dont tu avais tellement envie pour ton anniversaire, nous pourrions avoir cette conversation, jeune homme tu te poserais toutes sortes de questions sur l’enfant que tu as été et le parent que j’ai été pour toi, tout comme je me suis tant posé ces questions, et je répondrais calmement à tes questions, je te dirais que ce sont des fourmis noires qui en me mordant les fesses ont fini par me tirer de cette étrange rêverie qui était la mienne cet après-midi et qui m’aura fait voir en pleine lumière ce qui reste profondément caché et enfoui depuis des années. Et je pourrais te dire ce jour-là, qu’aujourd’hui tu avais dix ans.

qu’aujourd’hui tu avais dix ans, et que cette force que je devine désormais en toi, m’aura donné à moi une force dont je me serais pas cru capable de toute ma vie.

Alors ce soir, ceux qui regardent trop vite peuvent bien me dire que tu fais des colères en ce moment, que tu t’oublies ou que sais-je encore, dans ton regard de grand garçon de dix ans, je puise ma force pour les vingt prochaines années, quand je pourrais enfin te parler de tout cela.

En attendant mon grand garçon, ne perds pas de temps, amuse-toi, fais le plein de cette drôle d’enfance qui est la tienne et pendant laquelle tu as insuffisamment pris le temps de jouer. Profite à fond des Cévennes que tu aimes tant. Ce sera ta force plus tard.

Je t’embrasse

Ton Papa qui te doit tant.
 

Lundi Lundi 26 avril 2010



Hier nous nous baignions dans les eaux (très) fraîches en cette saison de la Gagnière, petit affluent de la Cèze, dans les environs de Saint-Ambroix, aujourd’hui nous marchons dans les dernières congères de neige sur le sommet du Mont-Lozère. Quel pays de Cocagne les Cévennes tout de même !  

Dimanche Dimanche 25 avril 2010



Mon amie Valérie est une très vilaine sorcière, chaque fois que je tente de prendre une photographie d’elle, sous des airs charmeurs elle se laisse faire, seulement en apparence, parce que derrière ce regard doux et souriant, la foudre couve qui bien souvent veut le plus grand mal à mon appareil. Aujourd’hui c’est donc la troisième fois qu’après avoir pris une photographie de Valérie, mon appareil tombe en panne. Jusqu’alors les pannes ne furent jamais fatales. Une première fois mon D200 sous-exposait de deux diaphs toutes ses prises de vue. Il suffisait de surexposer en conséquence, visite chez le vétérinaire à la première occasion, remise à jour du logiciel et tout rentra dans l’ordre. Une deuxième fois le même D200 ne parvenait plus à faire le point automatiquement. Ce n’était pas rédhibitoire, je le faisais à la main, comme je l’avais toujours fait en argentique. Je me suis tellement bien accommodé de cette demi-panne que j’ai amplement retardé le moment de porter l’appareil chez le véto, et quand l’appareil me fut volé dans le train, mon voleur hérita de cette panne. Maigre consolation.

Aujourd’hui, je me demande si je ne ferai pas bien de me méfier plus sérieusement de Valérie, puisque pour s’en prendre à mon appareil, son mauvais sort, cette fois-ci, m’a fait tomber moi, et l’appareil, à cause de cette chute, d’être désormais affligé d’une déficience du mécanisme de redescente du miroir. Le reste de l’appareil semble indemne.

Moi, presque rien, le genre de douleur après un mauvais placage et une chute sur le côté. En y repensant un peu d’expérience au rugby m’aura permis dans ma chute d’avoir le réflexe de serrer l’appareil en bandoulière et de me mettre sur le côté : ne jamais lâcher le cuir.

Donc je peux continuer de me servir de mon appareil, moyennant, entre chaque prise de vue, éteindre l’appareil, dévisser l’objectif, abaisser le miroir avec le pouce, revisser l’objectif, rallumer l’appareil.

Madeleine est un peu incrédule de ce petit manège à chaque prise de vue, tu ne vas quand même pas faire cela à chaque fois que tu fais une photo ? Ben, en fait, si, Madeleine, et puis tu sais cela me rappellera d’autres temps, d’autres mœurs photographiques, ce sera un peu comme de remonter le mécanisme du 6X6, ou encore, sans être aussi compliqué, de rabaisser le volet d’un châssis, sortir le châssis, le retourner, vérifier que l’objectif est bien fermé, remonter le mécanisme de l’obturateur, remonter le volet.

N’empêche elle a raison Madeleine, c’est assez fastidieux et je prends note, rétrospectivement, de cette facilité nouvelle offerte par le numérique d’être définitivement affranchi de l’action de réarmer. Et je mesure, il serait temps, à quel point cette minuscule libération a des conséquences importantes sur la façon de faire des photographies, comment doubler ou tripler sont devenus un réflexe et avec lui un affinement manifeste, très précis, du cadrage, mais aussi comment la possibilité de véritables rafales permet de s’affranchir beaucoup des écueils habituels des grimaces, attitudes curieuses — il est par exemple très difficile de prendre en photo une personne qui marche et de déclencher à un moment de sa marche qui ne la surprendra pas dans un pas étrangement suspendu, ce souci a disparu pour moi depuis la possibilité de la rafale qui permet de prendre trois ou quatre photographies de suite et de choisir a posteriori celle de ces trois ou quatre images qui contiendra mon marcheur dans une attitude naturelle de marcheur. Sans compter que de doubler ou tripler permet — préoccupation de plus en plus présente chez moi ces derniers temps à cause des tremblement de mes mains — d’éviter tous les effets de bougé — quand je pense que j’ai eu un temps la main assez sûre pour faire des photographies presque systématiquement piquées au quinzième de seconde avec un lourd boîtier argentique, s’il est un signe du vieillissement qui me gêne, en voilà bien un — quand ce n’est pas le mouvement du sujet qui gâche la prise de vue.

Curieux comme je n’aurais pas nécessairement mis sur le dessus de la pile l’affranchissement du réarmement comme une des vertus importantes du numérique, et comment cette petite panne, pas léthale, m’en fait prendre conscience aujourd’hui.

Et je ne serai pas surpris si les prochains jours un certain raidissement de mes prises de vue revienne au galop.  

Samedi Samedi 24 avril 2010



Le rêve enchanté, ce matin, de la lecture d’un livre, un livre de demain, un livre à l’étrange format, dont les pages effectivement se tournaient mais étaient pleines d’images, certaines mouvantes, de sons, les tournes des pages étaient aimantées ou non, le livre contenait aussi des indications purement personnelles, des photos de mes enfants, des notes de lecture, sa manipulation était gracieuse, limpide, les pages douces dans une matière que je n’aurais su définir, un de ces matériaux composites qui brillent à la fois par sa solidité et sa souplesse, mais aussi, dans mon rêve, par la douceur de son toucher, de temps en temps des sons sortaient de ma lecture et je pouvais les entendre clairement, dans le confort serein d’être certain de ma solitude à les entendre, ce livre était un objet parfait, dont les formes, tandis que je revenais lentement à l’état de veille devenaient de plus en plus vagues, au point de devenir informes, une première pensée consciente était que je devais absolument prendre des notes à propos de ce livre parfait, et dont les contours s’avachissaient au fur et à mesure que ma conscience revenait, jusqu’à ce que je réalise, conscient, réveillé, qu’en fait, le livre qui avait été dessiné par mon rêve, n’était autre qu’un site internet. Nos rêves sont parfois moins brillants qu’il n’y paraît. Ou encore le futur que l’on se figure, nous avons déjà les deux pieds dedans, mais nous ne savons pas nécessairement en reconnaître la portée.

Tout comme, il est peu probable que Gutenberg, après avoir sorti son premier imprimé, ait nettoyé sa presse et rangé son atelier comme il faisait tous les soirs, puis soit allé boire une pinte à la taverne où il avait ses habitudes, et le houblon dépassant un peu les perches, il se soit écrié, fanfaron, vous savez quoi les gars ?, je crois que je viens d’inventer un truc qui va révolutionner le monde.  

Vendredi Vendredi 23 avril 2010



Nous descendons au Moulin du Roure, dans mon idée pour nous assurer que les forts courants de l’hiver ont défait le sabotage des crues de l’hiver précédent qui avaient charrié des galets à profusion et comblé les gourds de ce magnifique endroit de baignade. L’endroit est désert, majestueux, comme souvent, l’air y est bon, la chaleur s’est encaissée à force de frapper les lauzes qui rendent maintenant cette chaleur, les enfants me pressent de leur donner l’autorisation de se baigner, je manque d’accepter, mais je me fais la réflexion que je dois vérifier par moi-même la température de l’eau. Je m’assoies sur un rocher, me déchausse, remonte les jambes de mon pantalon et trempe mes pieds, c’est une électrocution presque tellement l’eau est froide.

Je sais bien que ces trois enfants ont tous les trois goûté à la fraîcheur de la Cèze alors qu’ils étaient encore nourrissons, mais qu’est-ce qui a bien pu leur donner un tel sang de serpent pour avoir envie de se baigner dans pareille froidure ?

Ou est-ce moi qui suis trop fatigué. Ou qui vieillis ?

Douze ans que je ne vis plus à Portsmouth, serai-je encore capable de me baigner sur l’Ile de Wight début novembre, comme j’avais fait alors ? En sortant mes pieds rouge écrevisse de la morsure de l’eau, je n’en suis pas si sûr.  

Jeudi Jeudi 22 avril 2010

Après-midi à l’accrobranche avec les enfants, comme chaque fois, c’est pour eux le meilleur moment des vacances, il faut juste garantir que le moniteur ou la monitrice qui s’occuperont de Nathan soient assez patients pour comprendre que leur client a son propre sens de l’orientation dans la vie. Je glisse à l’oreille de la monitrice que Nathan n’est pas comme les autres, qu’il est autiste, et que donc cela nécessitera sans doute un surcroît de patience de sa part. Elle réfléchit un moment puis me demande si cela veut dire qu’il n’a pas peur des mêmes chose que nous ?, que par exemple il risque d’avoir peur du bruit des poulies et pas du tout d’être tout en haut d’un arbre ? Je souris, j’ai manifestement affaire à une personne qui comprend à toute vitesse, alors en rigolant je lui dis que non, il va avoir peur d’être hauteur ET du bruit de la poulie ! Alors il va falloir être patiente, me répond-elle. Et de fait, je lui trouve rapidement beaucoup de pédagogie et une belle assurance quand elle contraint Nathan à certains efforts tout en le félicitant dès qu’il s’enhardit à un nouveau pas. Et d’ailleurs Nathan devient très autonome sur le petit parcours de découverte, assez pour que la monitrice et moi puissions échanger un peu — à moi cela fait toujours du bien de parler avec un adulte après une période d’immersion avec les seuls enfants — et elle m’interroge beaucoup sur la scolarité de Nathan, elle est très intéressée à propos de ce que je peux lui raconter à propos de l’école Decroly. Nous profitons d’une pause et je lui demande si, comme je le devine, elle est étudiante et ce qu’elle étudie ?, l’histoire me répond-elle et qu’elle veut être prof d’histoire-géographie.

C’est un plaisir indicible que de rencontrer cette jeune monitrice, de l’entendre me parler de ses aspirations et de ses premiers crédos, belle jeunesse, dont je ne doute pas qu’en quelques années l’Éducation Nationale finira bien par rogner un peu les ailes, mais ce beau sourire cache de la détermination bien cévennole. En tout cas à la fin de l’après-midi quand nous lui rendons les baudriers, l’étreinte de Nathan ne ment pas, celle-là fait partie de nos alliés.

 

Mercredi Mercredi 21 avril 2010

Plus de trente ans certainement que je viens marcher sur cette draille, peu de chose ont changé, certains des pâturages ont désormais des enclos et quelques-unes des cahutes de berger ont fini par s’effondrer depuis, il en reste encore deux parfaitement debout et une sans doute dont je finirai bien par la voir redevenue tas de lauzes. L’endroit est donc immuable à peu de choses près, ce qui en fait naturellement l’endroit parfait pour chaque fois y venir comme à une sorte de méditation. Et souvent cette méditation est simplement photographique. Pour les enfants, c’est l’occasion de courir à perte de vue, inconscients, forcément, qu’ils construisent, pour plus tard, les premières épaisseurs d’un endroit qui aura peut-être pour eux la même utilité pour moi depuis quelques années.



Photographie de la série Un été 2002  

Mardi Mardi 20 avril 2010



Les enfants sont odieux, singulièrement Madeleine qui ne cesse de se rebiffer et de geindre, par moment sur son visage je vois passer des airs de défiance et une ombre recouvre mon esprit, est-ce si tôt l’adolescence ? Tenter de se rappeler la promesse que je m’étais faite il y a longtemps, rester patient avec les enfants quand ils grandiraient et ne feraient rien de ce que j’avais sans doute espéré pour eux. Garder confiance qu’ils sauraient trouver des formes auxquelles je ne pourrais jamais penser par moi-même. Je sens que l’heure des travaux pratiques relatifs à cette bonne pensée a commencé.

Et de réaliser que mon éducation est un échec sur toute la ligne, ni Madeleine ni Adèle, n’aiment marcher. Parce que privées de ce plaisir dans les Cévennes qu’est-ce qu’il reste à faire vraiment ?

Je m’endors épuisé le soir, fatigué d’avoir tant lutté pour faire avancer des mules retorses, au point de me demander si cela ne m’aurait pas coûter moins d’efforts de les porter toutes les deux. Non, quand même pas. Madeleine ne goûte pas du tout que je l’appelle Modestine, en référence à l’ânesse de Robert-Louis Stevenson lors de sa traversée des Cévennes.  

Lundi Lundi 19 avril 2010

 

Dimanche Dimanche 18 avril 2010

 

Samedi Samedi 17 avril 2010



M’écrire pour obtenir cette chronique


 

Vendredi Vendredi 16 avril 2010

 

Jeudi Jeudi 15 avril 2010



Regardez bien toutes ces photographies de Nathan et tentez d’en déterminer le sujet. Parce que sujet il y a, c’est même le seul point en commun qui relie toutes ces photographies (en dehors de leur cadrage souvent déséquilibré, de leur flou et de toutes sortes d’autres maladresses qu’on lui pardonnera pour la clarté du raisonnement).

Vous ne trouvez pas ?

Prudent, histoire de ne pas donner votre langue au chat trop facilement, vous tentez, des voitures ? Vous brûlez, sans vraiment réchauffer.

En fait ce sont des photographies de Pras.

Les Pras sont sans doute ce que vous, férus d’automobile, appelez des Smarts, vous savez ces petits pots de yahourt compressés desquels s’extraient ces Parisiens friqués frimeurs, surtout quand ils parviennent à garer leur petit bolide dans le sens de la largeur, alors-là notez comme ils sortent fièrement de leur pseudo-voiture, c’est leur façon à eux de se démarquer.

Ces derniers temps, en voiture, Nathan s’est mis en tête de photographier chacune d’elles que nous croisons sur le chemin de l’école et alors la chasse devient collective, ses deux soeurs lui prêtant main forte pour lui débusquer celles qu’il n’a pas vues. J’en connais d’autres qui photographient des centrales nucléaires depuis les fenêtres de leur train hebdomadaire, je me garderais bien alors de porter un jugement sur le choix du sujet photographique de mon petit garçon. En revanche dans mon regard rétrospectif de toutes ses photographies, je demeure devant une énigme. Une indétermination.

Parmi les expressions populaires, il en est une qui m’a souvent arrêté, il s’agit de "si seulement tu pouvais te voir avec mes yeux", ou toute autre expression approchante et qui met en jeu cette notion impossible d’échange du regard, voire simplement de point de vue. C’est très souvent que l’on prête à la photographie ce tour de passe-passe, on parlera du regard du photographe, de ce qu’il a vu et nous prête à voir, soit-disant, au travers de son regard. J’ai toujours buté sur cette expression, et sur ses ramifications. Sans doute parce que je n’ai jamais vraiment considéré la photographie comme une affaire de regard, mais bien davantage comme un matériau, une pâte de lumière, qui habilement pétrie par certains photographes produit des images dont les principaux enjeux, les plus intéressants, sont formels. Pour donner une autre image à cette pensée, je suis soupçonneux de la peinture de s’être délestée à bon compte sur la photographie de son ancien devoir de représentation, la peinture y a évidemment gagné en vigueur, pas la photographie, notamment dans ce qu’elle tenait de plus prometteur, en devenir, dans les oeuvres naissantes, notamment de Henry-Felix Talbot, la photographie, elle, a été incapable de se débarrasser de cet encombrant fardeau vers le cinéma, trop rusé, lui, qui a refusé d’endosser cette responsabilité de la représentation, sauf peut-être dans sa branche documentaire, mais rarement avec ce pouvoir de stupéfaction propre à la photographie, immodeste, quand elle nous propose telle ou telle image comme seuls viatique et représentation possibles d’un événement — ou d’une absence d’événement — au point de contaminer ces mêmes événements : par exemple, est-il encore loisible aujourd’hui de penser au Printemps de Prague autrement que dans le noir et blanc ténébreux des photographies de Josef Kudelka ? Mais je dévie, je m’en rends bien compte.

C’est donc mal équipé que je suis en sémiologie — on l’aura compris, je ne crois pas en la signification des images que je trouve trop flexibles, informes, pour signifier fiablement — que je considère les photographies de Nathan et leur improbable sujet.

Ici, je vais retarder encore un peu le dévoilement de ce que m’apprennent ces images avec quelques précautions réthoriques. Ce que j’écris dans ces pages du bloc-notes à propos d’autisme a généralement peu de valeur. Il s’agit, au mieux, du point de vue énervé du père d’un enfant autiste, si cela devait apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit, ce serait plus sûrement à propos des effets de l’autisme sur l’entourage direct d’un enfant autiste, et encore rarement avec toute la précision scientifique qui est celle de mes sources, résultant de mes quelques efforts de documentation personelle sur le sujet. En d’autres termes, sur le sujet même de l’autisme, j’estime volontiers que mon point de vue est nul tant il est vicié justement par la trop grand proximité affective qui est celle d’un parent d’enfant autiste. En somme je suis à la pire des places pour en parler. Ne m’écoutez jamais sur le sujet.

En revanche, je reconnais volontiers un terrain d’entente avec les vrais spécialistes sur le sujet de l’autisme, celui du balbutiement, l’état des connaissances à propos de l’autisme est tel que tous les progrès de la science sur le sujet, toute connaissance neuve, sont encore beaucoup le fruit de spéculations prudentes pour ne pas dire des intuitions qu’il est ensuite très difficile de démontrer à tout coup.

Et donc que m’apprennent les photographies de Nathan lorsqu’il s’attache à photographier des Pras ?

Je pourrais, presque, répondre : rien. Presque rien.

Ces photographies sont incroyablement indéterminées. Comme j’ai tenté de le montrer au début de cet article, si je ne donne pas à leur spectateur la clef de ce qu’elles sont sensées représenter, il est très peu probable que même le plus attentif des lecteurs aurait échoué à le débusquer. Tout au plus le spectateur de ces photographies aura risqué de penser que ces photographies malhabiles étaient des photographies de circulation.

Pourquoi est-ce que je prends la peine de préciser que ces photographies sont des photographies de Pras, plutôt que des photographies de Smarts ? Parce que je ne sais pas pourquoi Nathan appelle ces voitures des Pras et quand j’ai tenté de lui en demander l’explication, ses réponses ne m’ont pas beaucoup aidé, ces voiture sont des Pras, elles n’ont jamais été des Smarts, d’ailleurs je vois bien à l’adoption facile de ce terme par les soeurs neurotypiques de Nathan, qui régulièrement, sur le chemin de l’école, attirent l’attention de Nathan sur une de ces voitures, "Nathan là, regarde une Pra", que c’est sûrement rigidité d’esprit de ma part que de demander pourquoi ces voitures s’appellent des Pras plutôt que des Smarts.

Tout comme il ne me serait jamais venu à l’esprit, à moi, photographe, d’entamer une série de photographies de ces voitures, je l’écrivais plus haut, l’air naturellement fât d’un conducteur de ce genre de voitures me donne assez sûrement de l’urticaire, il est donc improbable que je m’attache un jour à m’intéresser à leur forme pour quelque série photographique. J’évacue la présence visuelle des Smarts comme un des nombreux éléments visuellement polluants de notre société.

Certes Nathan ne porte pas encore de jugement de valeurs sur les choses, pour lui une Pra est une Pra, une chose parmi tant d’autres que nous croisons tous les matins en voiture sur le chemin de l’école. Et cette fixette du moment sur les pras rejoint la longue cohorte des obsessions passagères de Nathan, parmi lesquelles, les requins, les débroussailleuses, les haut-parleurs, les centaines d’euros — sujet du moment — le bruit des machines etc... Qu’est-ce qui fait que dans le vaste continuum du monde qui nous entoure, Nathan tente d’isoler tel ou tel éléments et d’en exagérer la proportion de représentation, cela reste un mystère, et risque de le rester un moment, on peut espérer que plus tard Nathan, plus habile avec ces notions sera capable d’expliquer a posteriori cette façon curieuse de voir le monde, tout comme il est possible qu’il n’en soit jamais capable, incapable justement de comprendre la particularité de son propre regard.

Lorsque je regarde les photographies de Pras prises par Nathan avec lui, je tente rétrospectivement de comprendre avec lui ses façons de faire et de voir. Sur certaines images, la présence d’une Pra est à peine décelable, quand sur d’autres la proportion de surface de l’image dévouée à cette représentation est nettement plus grande, pourtant il semble que Nathan les juge pratiquement d’égale valeur. Ceci me rendrait perplexe si je n’avais pas désormais une certaine habitude des modes de représentation et d’appréhension du monde par Nathan. C’est une fausse indétermination. Le regard de Nathan ne fait pas abstraction de ce qui n’est pas strictement le sujet. Sujet et décor forment une même entité, ils participent à égale valeur de la même image. D’ailleurs cela est souvent déterminant dans la déception fréquente de Nathan vis-à-vis de ses images, parce que tous les plans de l’image photographique ne sont pas tous nets, ce qui le froisse dans sa vision plus continue de la réalité.

Lorsque Nathan voit une situation, il n’en abstrait pas les éléments d’importance secondaire à nous les neurotypiques, non seulement cela le ralentit dans sa compréhension de la situation en question, dont il semble toujours percevoir les tentants et les aboutissants avec un temps de retard, mais de surcroît, plus la situation est complexe et plus longue sera la latence. Une personne impatiente, inhabituée à l’autisme, pensera volontiers que cette latence est infinie au point de devenir inextricable, ou même apparemment inactive. Ce n’est pas le cas, loin s’en faut. Ce qu’il se passe pendant ce petit temps supplémentaire excède en fait les capacités mentales d’une personne neurotypique, c’est l’envisagement à égale valeur de TOUS les paramètres de la situation, avec un très faible recours à l’analogie.

Cela c’est la théorie en vigueur en matière d’autisme, cette trop grande utilisation de la mémoire visuelle et au contraire une utilisation atrophiée de la mémoire auditive. Le comprendre quand on est soi-même neurotypique, c’est-à-dire un utilisateur massif de la mémoire auditive et de l’analogie, est ardu, au point, cela a été mon cas pendant longtemps, de ne pas croire la chose possible. Mais des années de vie quotidienne aux côtés de Nathan ont eu raison de mon incrédulité. C’est effectivement ce qu’il se passe, l’enfant autiste apprend par coeur toutes les situations auxquelles il fait face, comme il le ferait de tableaux, ou même d’images, et par la suite éprouve une certaine difficulté au classement de ces tableaux, mémoire morte rarement rappelée, sauf dans le cas d’une reproduction parfaite d’une même situation.

Bien sûr les choses ne sont pas aussi nettes et tranchantes, pures et non diluées, en revanche je remarque aussi la pérénité de ce qui a été assimilé, d’une façon qui est souvent indéfectible une fois qu’une passerelle a été lancée entre une situation et la réaction qui lui est la meilleure réponse, cette réponse devient définitvement acquise.

Les photographies de Nathan — à la différence par exemple de celles de Madeleine, comparons ce qui est comparable, il serait stupide de comparer les photographies de Nathan avec les miennes — ne comportent aucun effet esthétique, elles sont objectives jusqu’à la rigidité. Elles ne se départissent pas ce ce qu’elles représentent. J’ai traversé les mêmes extraits du réel que Nathan — puisqu’il était avec moi quand il a pris ces photographies — et naturellement, j’en reconnais des bouts dans ses images, mais je ne ME reconnais pas dans ses images. Rétrospectivement je m’aperçois que traversant les mêmes situations, les mêmes paysages, je n’ai jamais cessé d’opérer des modifications et des travertissements visuels, occultant ce qui plaît moins à mon regard et au contraire appuyant avec emphase sur ce qui lui plaisait — ce qui reviendrait à dire que même ne photographiant pas, je traverse les paysages en en faisant des images mentales, ce qui est sans doute ma façon à moi d’éprouver le continuum du réel. Une habitude esthètique sans doute.

En revanche je ne peux me cacher une certaine tristesse en considérant désormais ces photographies de Nathan, tant j’ai le sentiment d’y découvrir un monde, le sien, dénué de beauté, comme si Nathan n’avait justement pas accès à la beauté. Si on devait me priver moi de beauté, j’en souffrirais beaucoup, au point sans doute de ne pas comprendre l’intérêt de la vie. Pourtant je ne pense pas que Nathan soit malheureux, plutôt même le contraire, n’étaient-ce, de temps en temps, ces passages nuageux qui font de l’ombre au dessus de sa tête, moments de conscience fugitive de sa part, réalisant qu’il n’avance pas au même pas que ses semblables. L’absence de la beauté ne semble pas faire souffrir Nathan.

Comme bien d’autres situations qui s’avèrent douloureuses pour son entourage, il arrive fréquemment que l’enfant autiste ne souffre pas de ce qui fait souffrir son entourage à son sujet. Parce que sa perception n’a rien de commun avec la notre, neurotypiques.  

Mercredi Mercredi 14 avril 2010



Je crois que je viens d’ajouter à un emploi du temps déjà bien chargé de chauffeur de ministre une nouvelle série de rendez-vous médicaux, parce que, vraiment, les dents de Madeleine sont rangées n’importe comment dans ses machoires et il est désormais urgent de lutter contre un tel désordre. Donc l’orthodentie rejoint la cohorte de la psychologue, de l’orthophniste, du psychomotricien et du neuro-pédiatre pour Nathan, de la nutritionniste pour Madeleine et Nathan, et on part ici dans un tunnel orthodentique de deux ans minimum.

Si sur une plage prochainement je tombe sur une bouteille de laquelle je libérerais quelque génie, si ce dernier en rétribution de sa libération — je n’ai jamais très bien compris comment un génie capable d’exaucer des voeux compliqués n’a jamais le pouvoir de briser les parois de verre de sa geôle étroite — m’octroie un voeu, ce sera, sans hésiter, celui qu’il me rende en heures pour le travail dans le garage toutes les heures creuses passées à accompagner les enfants à leur rendez-vous médicaux et à la lecture de magazines sordides dans les salles d’attente de ces spécialistes.




Sculpture de Tony Cragg  

Mardi Mardi 13 avril 2010



La journée de mardi habituellement si libre et qui me donne l’occasion de travailler un peu dans le garage est aujourd’hui parasitée par toutes sortes de petites exigences bureaucratiques, au point de la gâcher tout à fait et de la rayer entièrement. Je n’aime pas devoir me débarrasser de toutes ces tracasseries au prix d’un temps que je préférerais dévolu au travail dans le garage, parce qu’alors, les pépins administratifs et leur réglement font figure de sueur au front et le travail dans le garage, de loisir. La société me renvoit déjà suffisamment que cette activité, quasi subreptice, relève, au fond, du passe-temps, je n’ai pas besoin, pris en défaut par mon manque d’organisation, de me le révéler à moi-même.  

Lundi Lundi 12 avril 2010



Dans la ville, il y avait une gare, elle n’était pas exactement adjacente à l’une des autres gares de la grande ville, mais sûrement que leurs rails auraient du parallelisme commun pendant les premiers kilomètres, ceux qui permettent aux trains de s’extraire de la grande ville, d’ailleurs au delà des rails, je reconnaissais bien les alentours striés par les rails que j’empruntais toutes les semaines dans une autre direction. Un seul escalier permettait aux voyageurs d’accéder à cette gare dont les quais étaient plus hauts que les rues voisines, d’ailleurs c’était sans doute pour cette raison que l’on ne voyait pas cette gare, de nulle part vraiment. Ce n’était pas une très grande gare, un hall, quelques quais, tous déserts, sauf un, arrivait-on en fin de journée, au point que, c’est vrai, c’était principalement les trains du lendemain qui étaient signalés sur le tableau d’affichage ? Peu de guichets étaient ouverts. Les voyageurs épars dans ce hall de gare, étaient lourdement chargés et aucun qui fût habillé d’un costume et qui ne portât qu’une de ces petites malettes de personne importante à son travail pour seul bagage, non, tous les voyageurs de cette gare paraissaient se préparer à affronter un long voyage, pas du tout le genre de déplacements sans charme auxquels nous ont habitués les trains à très grande vitesse qui filent sans un regard pour le paysage, gommant tout sentiment de distance parcourrue, avec une efficacité comprable au glissement des avions dans les airs dans un faux surplace qui va, en fait, à toute vitesse. Non, décidément, les voyageurs de cette gare n’avaient pas cet air blasé des autres gares, on les trouvait plus sûrement sur les bancs de la gare, vérifiant plusieurs fois qu’ils n’ont pas oublié leur billet, leur pièce d’identité, leur appareil-photo, leur brosse à dents, que sais-je ? Ou encore déballant d’épais sandwichs de leur emballage d’aluminium froissé.

Les voyageurs de cette gare n’avaient pas cet air harassé de fatigue des autres voyageurs, ils avaient plutôt l’air content. Et les personnes sans bagage étaient manifestement celles qui accompagnaient les voyageurs qui n’allaient plus tarder à monter dans le train — un petit groupe discute, assez gravement finalement, de la propension, décevante, de tel penseur, à se dévoyer, dans ses conférences, dans des jeux de mots que l’on dira lacaniens pour maquiller ses calembourgs pauvres. Et d’ailleurs par admiration pour ce penseur contemporain, on taira volontiers son nom — ni n’installerons de lien hypertexte qui le trahirait.

Dans le train ?

Il n’y aurait donc qu’un seul train dans cette gare cachée, et en fin de journée, ouverte à un vent glacial, qui intimait aux personnes venues accompagner les voyageurs, de ne pas attendre jusqu’au départ effectif du train pour agiter leur mouchoir, ou plus sûrement, en ce début de vingt-et-unième siècle leur téléphone de poche ?

Oui, il n’y avait qu’un seul train dans cette gare. Un train de nuit. Pour une seule destination. Venise. Arrivée au matin le lendemain. Oui, Venise, aux cent mystères et qui justement étendait son mystère jusqu’à ce curieux passage secret depuis la grande ville, Paris.

Et qu’est-ce qui pourrait bien me retenir un jour, moi, de monter dans ce train. A croire que l’insistance de l’ami que j’accompagnais avec d’autres, n’était que sa manière discrète de me montrer le passage, le pli par lequel s’engouffrer, la gare à une seule destination vénitienne.  

Dimanche Dimanche 11 avril 2010



Dans mes marches dans la chaîne des volcans au-dessus de Clermont-Ferrand, depuis quatre ans, après avoir accumulé probablement plus d’un millier de ces photographies prises pendant la marche, aujourd’hui, tandis que je monte sur le Cliersou, le sentiment de me promener dans mes propres photographies, et, par extension, dans certaines pages de mon site. Le projet depuis quelques temps de regrouper toutes ces photographies de mes marches et de les géolocaliser approximativement sur la carte d’état-major sur laquelle je noircis les chemins déjà empruntés.

Cette idée me ramène à cette autre que, marchant, je suis tout autant au travail que dans le garage.

De même, si marchant je suis au travail, quels sont, finalement, les interstices de cette existence pendant lesquels je ne suis pas au travail ? longtemps que je ne prends plus la peine de répondre à cette question, ni à me produire des éclaircissements à propos de cette existence dont je ne suis pas certain d’avoir choisi tous les contours.  

Samedi Samedi 10 avril 2010

 

Vendredi Vendredi 9 avril 2010





Magnifique lecture de Ermano Cavazzoni par L.L. de Mars aux Buveurs d’encre.

Le soir dîner fort tard et conversations fort tardives, riches en échanges, comme toujours, avec L.  

Jeudi Jeudi 8 avril 2010



Adèle, ma petite fille, nous fêtons aujourd’hui ton sixième anniversaire. En décembre dernier, à Autun chez Martin et Isa, tu avais beaucoup aimé l’album photo de Garance et tu avais exprimé le désir d’en avoir un du même genre. Las, je ne sais pas fabriquer d’aussi beaux livres que ceux d’Isa, mais, c’est vrai, je sais faire des photos, voilà donc l’album de tes six ans.

Ma saloperie d’imprimante a fort mal choisi son moment pour tomber en rade, je n’aurais donc pas le loisir d’imprimer ces quelques deux cents photographies d’Adèle pour son album. Ce sera pour les sept ans j’imagine.

La photogénie n’est pas le moindre de tes génies, ma petite Adèle.  

Mercredi Mercredi 7 avril 2010



Que dire d’une journée, tout entière tendue dans l’attente, l’expectative, de mauvaises nouvelles, lesquelles ne sont jamais arrivées, dépassant le soir, finalement, leur délai de péremption : une journée réussie ?

Réussie ?, je ne crois pas. Tout au plus débarrassée des scories, des pertes de temps et d’énergie qu’elle promettait d’être, mais exempte d’ennui. Des ennuis non, mais de l’ennui, celui de l’attente anxieuse, oui.

Ce qui explique, sans doute, que le soir au moment d’aller se coucher, c’est encore la déception qui prend le pas.

Le téléphone sonne une dernière fois, tétanie, adrénaline, il est tard, bien plus tard que l’heure habituelle des coups de téléphone, et puis non, c’est une erreur, cette mauvaise nouvelle-là est pour quelqu’un d’autre, on s’en réjouirait presque. En tout cas le sentiment d’avoir vécu abrité par une puissance tutélaire. Celle de la chance sans doute.  

Mardi Mardi 6 avril 2010



le matin quand j’accompagne les enfants à l’école, c’est presque à chaque fois que je prends en photo cet arbre, me félicitant même quand il pleut, le photographiant au travers du brouillard de ma vitre perlée de gouttes de pluie, et pendant que j’y suis, je garde l’appareil-photo en main et je poursuis en faisant quelques photographies des bois qui défilent, d’autant plus motivé de le faire si la lumière est gracieuse, ou au contraire s’il pleut.

Ce matin, parce que j’ai été contraint de faire une petite manœuvre de dépassement d’une installation de chantier, ayant besoin de mes deux mains pour manœuvrer j’ai posé mon appareil, comme je le fais souvent en pareil cas, sur les genoux de Madeleine assise à côté de moi.

Et lorsque j’étais disposé à le reprendre, mon dépassement accompli, j’ai tendu la main — Madeleine rompue à cette routine me le repose habituellement comme il faut dans la main — ne sentant pas le poids de l’appareil me revenir dans la main, j’ai tourné la tête pour voir Madeleine l’oeil rivé à l’appareil prendre des photos des bois qui défilaient, à l’endroit même, la grande ligne droite qui mène à l’institut sportif dans le bois de Vincennes, où je prends mes photos au petit bonheur la chance, sans regarder dans le viseur, ni même dans la direction que je photographie, je conduis, et devant mon incrédulité, Madeleine était rieuse, en m’annonçant qu’elle se chargeait de faire elle-même mes photos, selon son expression.

Et quand arrivés à l’école, m’étant garé et ayant coupé le moteur, je regardais les photographies que Madeleine avait prises à l’endroit où je les prends, dans des circonstances analogues, j’ai pu constater que ses photographies étaient non seulement correctes, mais pas moins bonnes que les miennes les jours d’avant au même endroit. N’était-ce, ce que je lui montrais pour lui expliquer, qu’il fallait qu’elle plaque rigoureusement l’objectif contre le carreau de sa portière pour éviter tous les reflets.

Ce qu’elle me promit de faire à l’avenir. Je me demande si je ne vais un peu loin ces derniers temps dans certaines de mes tentatives photographiques, dans ces desseins de relevés photographiques des mêmes endroits, des mêmes instances et circonstances et personnes photographiées et re-photographiées, au point, apparemment, que je pourrais facilement en déléguer une bonne part, celle des relevés à proprement parler, à une enfant de onze ans, fut-elle ma propre fille.

 

Lundi Lundi 5 avril 2010



Extrait d’une discussion en cours sur la liste de discussion du Terrier

A mon sens la photographie est un excellent révélateur de ce qui est la pratique de l’artiste. Du temps où elle était argentique sa pratique semblait terriblement compliquée au point de paraître magique à beaucoup (souvent le qualificatif que j’ai entendu de la part des personnes auxquelles j’ai un jour montré pour la première fois de leur vie un tirage se révéler, l’apparition de l’image) quand en fait cela n’avait rien de bien compliqué. Ce qui était ingénieux dans la photographie c’était d’en découvrir le procédé, de l’inventer, mais de la pratiquer, cela ne demandait, en fait, que de la patience. En somme je compare volontiers la pratique de la photographie à celle de la résolution du problème du Rubick’s cube. Très peu de gens ont effectivement posé sur le papier les équations nécessaires à la résolution du problème du Rubick’s cube, en revanche de très nombreuses personnes ont appris par cœur, tels des singes savants, le schéma de résolution du cube et apparaissaient alors fort doctes.

La bourgeoisie du 19 et du 20 ème siècles a très bien compris cela dans la photographie qui a été longtemps le confortable refuge des ratés des bonnes familles, de ces rejetons auxquels on ne pouvait pas confier grand chose on avait la possibilité d’en faire des photographes, des magiciens du temps d’alors (Lartigue et Cartier-Bresson sont en fait des exemples de cette théorie un peu personnelle, je le concède).

Dans de telles conditions, les photographes étaient une sous-division des prestidigitateurs, le secret de leurs mensonges et manipulations devait être gardé jalousement, seulement transmis en de rares occasions sur des lits de morts presque. C’est un peu ce qui fait la différence entre le professeur et le magicien, le professeur dispose d’un savoir très large dont il lui importe d’enseigner la plus large palette possible, tandis que le magicien dispose d’un savoir très étroit (certains même ne connaissent qu’un seul tour de cartes) et c’est leur intérêt vital de ne surtout pas l’ébruiter.

En fait la photographie argentique était une pratique pas très compliquée qui demandait un peu de savoir-faire, rien qui n’aurait pu s’apprendre en deux ou trois mois de pratique pour devenir un technicien tout à fait correct (en gros, la seule lecture avec ses exercices pratiques du Zone-System d’Anseln Adams est suffisante à cela). Mais cela devait être un secret bien gardé, parce que pendant toute son histoire, la photographie argentique est restée le domaine des petits magiciens.

Avec l’arrivée de la photographie numérique, la chose photographique devient accessible au plus grand nombre, débarrassée qu’elle est de son cortège de manipulations en chambre noire. Et ce faisant des personnes qui jusque là avaient été tenues à l’écart des secrets de magicien, ont pu accéder à la photographie (autrement que dans sa plus simple pratique sociale, celle décrite par Bourdieu dans un art moyen) pour en faire un appareil d’expression visuelle. Les automatismes de plus en plus perfectionnés intégrés dans les appareils numériques ont faire perdre leurs complexes à ceux qui jusque là avaient été abusés par les photographes-magiciens. Ces mêmes automatismes performants ont rendu des tas de services également aux photographes eux-mêmes qui seraient bien en peine de produire des images aussi équilibrées en tonalité s’ils devaient encore le faire avec une chambre et une cellule et développer leurs films eux-mêmes, j’en fais même partie, sur mon appareil-photo numérique, il y a certaines corrections qui me laissent pantois et qui dans des conditions difficiles de prises de vue produisent des résultats dont j’étais jusque là incapable.

C’est en fait ce qui pouvait arriver de mieux à la photographie elle-même. Elle serait enfin débarrassée de ses plus "petits" praticiens, et serait enfin rendue aux artistes et aux poètes. Il y a dans le Terrier un magnifique exemple de cette libération : la photographie de minuit de C. de Trogoff. C. de Trogoff, que je connais un peu depuis, n’aurait sans doute pas beaucoup aimé la photographie argentique, ses contraintes, ce procédé aussi capricieux qu’un violoncelle à apprivoiser. Débarrassée de tout cela par le numérique, mise dans les mains d’une C. de Trogoff, la photographie renaît, elle devient indifférente aux critères de qualité anciens, le flou versus la précision, C. de Trogoff n’en ai rien à faire, elle multiplie les effets de séquence quasi cinématographique dans leur montage, et elle s’attache à représenter ce que plus personne ne regarde, et justement elle le fait avec un regard neuf qui nous montre bien que nous ne savons pas regarder. Le résultat ne cesse de m’étonner, en grande partie pour sa poésie parfois fort sombre.

Et je serais sans doute d’accord avec L. pour penser que C. de Trogoff, la question du style, centrale dans la photographie argentique, elle s’en moque un peu. Sans doute.

Approfondissons cette question du style : au pays des magiciens argentiques, il est étonnant de voir à quel point la plupart ne savaient juste pas lire au point d’avoir négligé, pour le plus grand nombre, de lire le seul livre utile, mentionné plus haut, le "Zone-System" d’Adams. Et naturellement ce qui devait arriver arriva, en tâtonnant, ils firent des erreurs et finirent par produire des résultats marginaux. Et certains même de ces résultats leur plurent beaucoup, selon des critères esthétiques souvent discutables d’ailleurs et ce qui était une erreur devint une marque de fabrique au point de devenir des recettes indigestes parce que rabâchées. Un exemple : le photographe Sebastio Salgado a dû, une fois, dans sa jeune carrière, s’endormir sur la cuve de révélateur de ses films et, résultat escompté, il obtint des tôles. Par bonheur pour lui, sur les rouleaux sur-développés devait se trouver LA photographie qu’il ne pouvait pas ne pas avoir, il s’astreint donc à produire un tirage de cette image à la limite de la réticulation, temps de pose infini et obtint une image fort granuleuse avec de très belles auras de lumière surexposée rendue par un gris à la Turner : il venait de trouve la recette avec laquelle il allait développer TOUS les films de son interminable carrière épuisant des générations de tireur qui devaient rester les mains sous l’agrandisseur pendant très longtemps pour obtenir les images du petit maître. Malheureusement pour ces tireurs qui tous doivent souffrir d’arthrite à l’heure qu’il est, personne pour souffler aux oreilles de petit grand maître que l’inversion des proportions entre le phénol et l’hydroquinone dans son révélateur, aurait sûrement produit le même résultat.

En photographie, le style c’est ça. Cela se limite à ça. Autant dire que la question est fastidieuse.

LLDM ==> le savoir-faire technique est, pour un artiste, consubstantiel à son gigantesque appétit.

Cette remarque de L. m’apparaît très juste, si elle avait été énoncée en anglais, j’aurais cru que la formule était de Barbara Crane.

Barbara Crane, voilà une artiste dont l’œuvre est précisément riche de n’être affectée d’aucune style ou de tous les styles à la fois. Des "erreurs" à la manière de celle de Salgado, chaque fois qu’elle en fit — et la photographie est pleine de ses erreurs qui résultent d’un paramètre mal maîtrisé — elle les documenta pour pouvoir les réutiliser dans des conditions qui soient toujours surprenantes, cela donne une œuvre absolument pléthorique et aux variations extrêmement nombreuses. Il est intéressant pour moi — et c’est en cela que ce long préambule était promis en réponse à la question de l’enseignement — de penser rétrospectivement que Barbara Crane fut également un professeur de photographie, un vrai professeur, c’est-à-dire, un anti-magicien, son savoir était immense et il lui importait d’en distribuer de larges parts. Si l’on ne parvenait pas chimiquement à obtenir le résultat que nous recherchions, ses étudiants, elle se penchait immédiatement sur le sujet et trouvait le moyen technique d’y parvenir, refusant de tout son être que nous passions du temps à la résolution de problèmes techniques, mais dans le même temps elle n’aurait jamais proposé ou suggéré d’autres procédés que celui que nous avions choisi a priori. Elle n’intervenait sur ce point que si nous n’étions pas contents. Ce qui lui importait c’est que nous soyons en recherche de tout à fait autre chose : des images.

Donc pour répondre à votre question commune, ce que Pierre Masseau fait, ce sont des expositions qui ne sont pas logiques et dont il amplifie la direction avec un post-traitement qui va dans le même sens illogique, ainsi un univers sombre il le sous-exposera et en plus le rendra plus sombre dans son logiciel de retouche numérique, ou au contraire il va surexposer un univers clair et ensuite va faire le contraire et le foncer au point de le boucher et pareillement avec le contraste. Bref, il ne fait, d’un point de vue technique, que triturer la matière photographique. Ce qui en fait des photographies très habitées, c’est son expérience, sa capacité à trouver une solution technique pour exacerber ce qu’a produit son regard.

Après on peut se poser la question de savoir pourquoi vous avez posé cette question à un photographe et que vous ne poseriez sûrement pas à un peintre ou à un sculpteur. J’ai ma petite idée là dessus.


 

Dimanche Dimanche 4 avril 2010

 

Samedi Samedi 3 avril 2010



Hier, dans le train, je tombe sur cet article du Monde, dont rien que le titre, Morano veut encourager les "méthodes comportementalistes", pourrait me faire rire si je devais connaître quelques pannes intermittentes du sens de l’humour sur ce sujet. Aujourd’hui, an allant faire mes courses, je tombe sur la une d’un magazine populaire de fin de semaine, en couverture duquel on voit Raymond Domenech — si vous êtes hyper au courant comme moi, vous savez que Raymond Domenech est l’entraîneur de l’équipe nationale des manchots — avec un enfant, le titre, mon autre combat, et en sous titre, l’homme le plus détesté en France a un cœur et un côté cachés, il se bat pour les enfants autistes ou quelque chose d’approchant. Et dans l’article à propos de Morano, je lis ceci : "Deux députés UMP ont déposé jeudi une proposition de loi visant à faire de l’autisme une grande cause nationale en 2011."

Et là je me dis que ce n’est plus une panne intermittente du sens de l’humour dont je souffre, c’est la nausée et l’envie physique de faire déguerpir tous ces peigne-culs de droite, ces résistants du mois de septembre, ces accoucheurs de temps de cerveau disponible, de leur dire tout simplement d’aller frimer ailleurs, d’aller s’acheter une bonne conscience toute propre aux Puces.

Cela n’étonnera personne mais dans la petite communauté de parents d’enfants autiste à laquelle j’appartiens, j’ai la réputation du mauvais coucheur-né, de celui qui n’est jamais content, du type de mauvaise foi. Et c’est souvent que devant ce genre de manifestations bruyantes de sympathie envers la cause autiste par ces singes habillés célèbres, quand je manifeste mon dégoût, on me répond que je ne suis pas réaliste que même si cela n’est pas élégant cela fait parler de l’autisme. Et que c’est important de parler de l’autisme.

Et alors ?

A quoi cela sert que l’on parle de l’autisme ?

A rien.

Cela n’éveille pas les consciences, comme on dit. Cela n’attire pas les fonds qui pourront être consentis. Cela ne crée pas des bonnes volontés qui seront toujours utiles. Et les célébrités qui s’investissent, comme il est dit, le seul cadeau avare qu’elles font en fait c’est de caler un rendez-vous dans leur emploi prétendument surchargé avec un photographe, on tente de faire sourire l’enfant — ma seule consolation, c’est de me dire que ça doit pas être facile pour un entraîneur de manchots de comprendre le mode d’emploi d’un enfant autiste et que pour obtenir le beau sourire, c’est moins facilement gagné qu’un titre de gloire sur une pelouse remplie d’enfants gâtés habiles de leurs pieds — hop c’est dans la boîte, ne me remerciez pas, vous savez j’ai un coeur gros comme ça. Et voilà comment une réputation en péril apparemment — c’est ce que je déduis de l’expression "l’homme le plus détesté de France", en manchots je dois reconnaître que je n’y connais rien — est entièrement repeinte de façade, je ne sais pas qui fait un cadeau à qui ?

Au passage j’aimerais beaucoup savoir quelle est la profession de la personne qui a écrit cet article hagiographique à propos de "l’homme-le-plus-détesté-de-France-qui-en-fait-avait-un-cœur-gros-comme-ça" ? Journaliste ? Vous voulez dire que la personne en question s’est renseignée à propos de l’autisme que lorsque le patron des manchots dit qu’entre les enfants autistes et lui, c’est une affaire de regards, elle n’a pas manqué de lui demander si c’était là une métaphore ou un fait — je renvoie au lien que j’ai précédemment donné à propos d’une conférence de Monica Zilbovicius au Collège de France sur les raisons de l’autisme, conférence dans laquelle on comprendra facilement que cette histoire de regards est sujette à caution — ou encore écrivant que le patron des manchots ne compte pas ses heures, qu’elle a effectivement planqué quelques jours après cette intervention, pour vérifier toute la véracité de l’expression "ne compte pas ses heures", enfin que chaque mot de cet article est bien pesé et le reflet de faits avérés et vérifiés ? Journaliste, je ne crois pas, l’article prend l’eau de partout, publicitaire, cela sûrement.

Et je ne souhaite pas non plus accabler la présentatrice de télévision dont le petit garçon est autiste et qui est présentée ici comme la Mère Courage parce qu’elle a fondé un lieu d’accueil pour enfants autistes, cela c’est très bien, mais ces portraits élogieux de célébrités concernées au premier chef par l’autisme — je pense à un article également hagiographique à propos de Francis Perrin dans Marie-Patch — me laissent toujours un arrière-goût pénible tant jamais n’est mentionné que leurs initiatives plus grandes que nature sont surtout grandement possibles parce que leurs moyens financiers ne sont pas ceux du quidam moyen dont l’enfant est autiste, et que justement l’autisme d’un enfant en plus d’être un handicap lourd pour cet enfant est une torpille dévastatrice dans le budget de ses parents. Donc non seulement, de tels cas ne sont pas représentatifs de la cause, mais en plus cela ferait volontiers passer les parents plus modestes pour des impuissants.

Mais ne nous acharnons pas sur le chef des manchots et ses amis fortunés. Revenons à notre Sinistre Morano.

Sa visite d’une école expérimentale recourant à une méthode éducative, fondée sur l’analyse du comportement appliqué, dite ABA (Applied Behavior Analysis).

L’école expérimentale en question, j’ai fini par recoupements successifs par le retrouver, n’est autre que la Futuroschool, bastion avancé de l’association Léa pour Samy, qui est indéniablement communicative. Là je marche tout de suite sur des œufs et comme je ne souhaite pas m’attirer des ennuis, j’en ai déjà suffisamment comme cela merci, je vais tenter, de façon très inhabituelle, de parler de façon diplomatique. L’association Léa pour Samy a deux crédos, en dehors de la sacro-sainte méthode A.B.A. mise au point par des psychologues pour chiens, point de salut, et le deuxième — et sur ce point ils sont en train de parvenir à leurs fins, ont-ils raison ?, c’est une autre question — pour soutenir leur politique ils ont des besoins financiers, notamment pour créer les structures d’accueil qui sont les leurs, et la seule façon d’obtenir de tels fonds est un patient travail de lobbying et une publicité permanente la plus bruyante possible. Pour avoir reçu plusieurs fois — jusqu’à ce que je leur indique que je n’étais pas l’ami de leur cause — leurs coups de téléphone pour faire nombre lors d’une de leurs opérations, j’ai bien compris que j’avais affaire là à une véritable machine de guerre, pas toujours très élégante dans ces luttes, on se souvient de leur gué-guerre contre le Professeur Delion à Lille. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’ils aient fini par obtenir l’attention de notre gouvernement d’extrême droite, notamment parce qu’un de leurs arguments de vente, c’est qu’ils ont un pourcentage de guérison de plus de 54,3% — en matière de statistiques ce sont surtout les décimales qui sont édifiantes.

Je ne vais pas ré-expliquer de fond en comble tout le mal que je pense des psychologues pour chien de leurs béquilles merdiques et de leur attachement à produire des enfants autistes socialement acceptables, cela m’a valu bien des déboires la fois dernière, je n’insiste pas. Je peux être assez voltairien même pour reconnaître que leur existence en soi ne me dérange pas plus que cela, je peux même aller jusqu’à dire que pour les plus habiles d’entre eux, mieux vaut cela que le rien ou pas le grand chose proposés par un grand nombre d’institutions psychiatriques de notre pays. En revanche je suis contraint de voir que ce que je pressentais depuis des lustres, connaissant d’une part la propagande des partisans de la psychologie pour chiens — la propagande est consubstantielle au comportementalisme — et les vues courtes de notre gouvernement d’incapables d’extrême droite, a fini par se produire, en matière d’autisme la faveur de l’état ira désormais à la psychologie pour chiens.

En fait c’est à cela que cela sert de parler de l’autisme.

On attire avec force manifestations, vedettes de passage chez le photographe, l’attention d’un gouvernement de peigne-culs de droite, on leur dit cette chose très comique qu’avec cette grande nouvelle des années 70 méthode de psychologie pour chiens, on guérit 54,3% les enfants autistes, et les peigne-culs de droite sont prompts à verser, culture du résultat oblige, dans la solution de facilité, le court-terme. Cela devrait donner, sur le long terme à peu près les mêmes très bons résultats de la droite en matière de sécurité et de désenclavement des banlieues. Et d’ailleurs qu’est-ce que font les peigne-culs de droite ? De la communication. Dans laquelle, en matière de bruit et de vacarme, ils s’entendent également.

Cette visite a lieu lors de la journée mondiale de l’autisme. Ca m’a fait toujours sourire le principe de ces journées dédiées à une cause, jeudi c’était donc la journée de l’autisme et je présume que tous les autres jours de l’année sont les journées de l’indifférence ? Et il faudrait sans doute que l’année prochaine soit celle où l’autisme serait une grande cause nationale — "Deux députés UMP ont déposé jeudi une proposition de loi visant à faire de l’autisme une grande cause nationale en 2011."

Pour ceux de mes amis dont les enfants sont autistes, ne vous réjouissez pas trop vite. L’année prochaine ce sera hyper tendance d’avoir un enfant autiste, tout comme le 14 juillet 2004 ce vieux con de Chirac avait décrété que le handicap serait une grande cause nationale, ce qui avait fait accoucher la droite de cette merveilleuse loi du 11 février 2005, jamais appliquée, vous le savez comme moi. L’embêtant avec ces histoires de mode, c’est qu’elles passent vite, l’année prochaine tout le monde voudra avoir un enfant autiste, mais en 2012, ceux qui s’étaient équipés d’un enfant autiste, en seront fort encombrés, parce qu’en 2012, ce sera complétement ringard et has been d’être autiste.

Vomir ce monde et restez près de ses bases et de ses fondamentaux. Continuer d’emmener Nathan chez ses spécialistes anti-comportementalistes, à l’école Decroly, seule école qui veut bien de lui, et au rugby.




Dessin de L.L. de Mars  

Vendredi Vendredi 2 avril 2010

 

Jeudi Jeudi premier avril 2010



Comme souvent les enfants, Adèle est assez championne pour fabriquer en papier, ou en carton, ou avec des morceaux de bois, ou je ne sais quoi d’autres encore qu’elle trouvera sans mal notamment dans le désordre du garage, les jouets qui lui manquent, et souvent elle s’appliquera à singer en miniature des objets du quotidien qu’elle pourra ensuite engager dans les parodies de la vie de tous les jours qu’elle fait jouer à ses poupées.

Aujourd’hui je tombe un peu en arrêt devant son ordinateur de papier.  

Mercredi Mercredi 31 mars 2010



Ce matin Nathan est descendu de bonne heure, j’étais déjà réveillé, j’ai aimé l’entendre faire son possible pour ne pas faire trop de bruit dans l’escalier du haut. Il a ouvert avec douceur la porte des toilettes, a fait ses besoins et allait remonter quand remarquant mon sourire dans le lit en ayant passé la tête par la porte de ma chambre, il a décidé de venir s’allonger près de moi. Douceur de ses cheveux ras dans mon cou et de ses traits tirés par le matin.

— Tu as bien dormi mon petit garçon ?
— Oui Papa
— il est encore tôt, tu veux essayer de te rendormir un peu ou tu veux que l’on descende sans faire de bruit prendre le petit-déjeuner.
— non, je veux juste rester avec toi.
— et si moi je m’endors, c’est grave ?
— Oh Papa, regarde ton oiseau préféré

Je lève la tête et la tourne vers la fenêtre, m’attendant au miracle de voir un chardonneret élégant, mais c’est une pie.

— Mais Nathan ce n’est pas mon oiseau préféré.
— Mais si papa, c’est ton oiseau préféré, parce que tu dis toujours que ta couleur préféré c’est le noir et blanc.

Finalement c’est cela que je préfère dans une journée, les matins de bonne heure avec les enfants, leur douceur et leurs pensées confuses.  

Mardi Mardi 30 mars 2010



Est-ce si fréquent qu’un auteur sorte deux livres en même temps ? Qu’il les ai écrits tous les deux dans le même temps, à peu de choses près ? Chez deux éditeurs différents ? Au point même qu’il puisse être douteux que ce soit le même auteur qui ait écrit les deux livres tellement dissemblables ?

Éric Chevillard vient de faire justement cela. Aux Éditions de Minuit, il publie Choir et à l’Arbre vengeur, l’Autofictif voit une loutre.

L’année dernière quand avait paru le premier tome de l’Autofictif, recompilation graphique des billets du blog d’Eric Chevillard, je dois reconnaître que j’y avais vu un renouveau radical d’un corpus dont il m’avait semblé que les derniers romans ne produisaient plus les mêmes ouvertures et dont le principe de déraison, d’achoppement sur des détails, de renversement de point de vue, paraissait s’essouffler, au contraire d’une écriture plus vive, plus variée dans ces champs d’observation, celle de l’Autofictif, qui donnait raison de croire qu’Éric Chevillard était toujours porteur d’une œuvre capable de renouvellement et d’explorations neuves. Ce n’était pas tant que les romans d’Éric Chevillard aux Éditions de Minuitt fussent de mauvais romans, ils restaient de très bons textes, mais lecteur d’Éric Chevillard depuis ses premiers romans, on avait acquis l’impression d’un procédé qui ne nous était plus inconnu, au contraire de cette nouvelle forme des trois paragraphes quotidiens, tous très jouissifs et enlevés.

On se demande même si Eric Chevillard n’était pas conscient et peut-être même inquiet de cette disparité entre le large corpus et l’exercice de croquis quotidiens, au point que justement, à la publication de Choir, on le voit ironiser, dans l’Autofictif, sur le risque que ce dernier roman fasse fuir même les plus fidèles lecteurs, prêtant à son œuvre les mêmes vertus désastreuses que celles du monde sans joie de Choir et les lecteurs de Chevillard de devenir des habitants de Choir, tout entiers tendus vers ce seul but de quitter Choir, déserter l’œuvre d’Éric Chevillard.

La publication simultanée, cette fois, des deux livres montre que c’est tout le contraire qui a toutes les chances de se produire.

Est-ce lassitude quotidienne, on n’est moins surpris par les billets du second tome de l’Autofictif, on leur reconnaît les qualités déjà présentes dans le premier tome, mais surtout ces mêmes billets paraissent cette fois presque peu de chose en regard de la densité littéraire de Choir.

Choir vient de bien plus loin, son mouvement prend son amplitude dans le corpus entier d’Éric Chevillard et il tutoie des oeuvres plus anciennes, le Dépeupleur de Samuel Beckett, les mondes de déraison cauchemardesques d’Henri Michaux, on pense aussi aux chants de Maldoror de Lautréamont et même au monde aussi tellurique et dénué de couleurs vives qu’est celui des Saisons de Maurice Pons. L’écriture penche admirablement du côté de ce monde dur, elle est râpeuse, ses sonorités sont souvent graves, gutturales, c’est un des points évidents de distance entre l’univers de Choir et celui de l’Autofictif, dans ce dernier l’écriture est vive, elle est limpide, elle file, elle épouse avec bonheur la forme ternaire des trois paragraphes comme le fait l’écriture des trois lignes d’un haïku, dans Choir, le même auteur, au contraire, choisit de bousculer sa phrase, de n’en pas polir les méandres, combien sont-ils les auteurs contemporains capables d’avoir deux styles distincts, aussi dissemblables que les deux styles de Romain Gary et Émile Ajar ? En tout état de cause, la langue est ici travaillée comme une glaise, l’auteur lui fait rendre ce texte âpre, brutal, mais justement pas brut, tant on pressent tout le travail patient de son auteur.

La torsion du réel dans Choir est une vue de l’esprit cumulative, dans un paragraphe une simple pirouette modifie un des aspects du monde connu sans toucher au reste, on se figure ce monde alors avec une première béquille, et puis c’est une nouvelle cheville, un nouvel accroc dans la belle continuité de ce réel, et le monde penche davantage encore, et dans cette longue accumulation sur plus de deux cents pages, en faisant peu de bruit, autant que la neige tombant sur la neige, le monde de Choir est recouvert de toutes ces sédimentations qui toutes concourent à en faire le cauchemar qu’il est, monde sans joie dans lequel chaque élément, aussi insignifiant soit-il, est transformé pour devenir une nouvelle source de tourments infinis pour ses habitants. C’est sans doute dans cette tracasserie méticuleuse que Choir fait le plus penser au Dépeupleur de Samuel Beckett — qui prend rapidement la peine, par exemple, de préciser qu’au surplus des inconforts spatiaux du cylindre, la température ne cesse de varier du trop chaud au trop froid.

La fiction de Choir est une parabole contemporaine qui n’en a pas les apparences, rien de post-moderne dans son approche esthétique, au contraire, et pourtant ce monde de fables, toutes inventées par Éric Chevillard lui-même, fiction prolixe, toute fondue dans ce que la phrase construit presque d’elle-même — on touche de très près à l’écriture sous la dictée de la poésie, là aussi une poésie qui n’est pas sans rappeler celle de Henri Michaux — est une admirable métaphore de notre monde que nous contribuons tous les jours à rendre de plus en plus inhabitable, et nous ses habitants, à l’image des habitants de Choir, qui ne songent, sans jamais y parvenir, qu’à en fuir, sommes tels des poissons prisonniers d’un bocal posé sur un bec de gaz, la température parce qu’elle s’élève progressivement est tolérée jusqu’à ne plus pouvoir y vivre, mais il est trop tard. Le même poisson jeté dans un bocal d’eau déjà bouillante sera prompt à tout faire pour tenter de sauter hors de ce bocal impossible.

Et dans notre monde vieillissant ce n’est pas seulement une question de température toujours plus chaude, c’est notre propre incapacité à nous élever, à dépasser ce croupissement confortable, de moins en moins, mais encore suffisant, qui nous empêche de prendre notre essor, tels les habitants de Choir.  

Lundi Lundi 29 mars 2010

 

Dimanche Dimanche 28 mars 2010



White material le dernier film de Claire Denis est une médaille à deux faces, deux faces d’inégale valeur, disparité de deux faces qui pourrait mettre en péril la valeur même de la médaille.

Le film s’ouvre avec la maîtrise coutumière des images et du montage, celle que l’on peut reconnaître d’emblée dans tous les films de Claire Denis, le premier plan, celui de l’avancée nocturne sur une route de brousse, dans la lumière faiblarde de phares qui ne portent pas très loin, on remarque la traversée de quelques grands animaux, mais l’image est à ce point fugace qu’on ne peut dire avec précision, certitude, si ces animaux sont des antilopes ou des guépards, des prédateurs ou des proies, ce qui, étant donné le cheminement du récit à venir, est une merveille d’image dans son indécision.

L’image suivante dans le montage prolonge l’indétermination qui restera le maître-mot du film, un intérieur est visité de nuit à la lumière d’une lampe de poche qui troue maladroitement les murs sombres de cet intérieur, apparaissent des masques africains et tout un désordre plein de vie qui, on finit par le découvrir, est la dernière chambre d’un mort, allongé sur son lit encore habillé et dont la plaie au flanc, de même que son arme rangée dans sa ceinture sont les indications que cette mort fut violente.

L’indétermination est aussi celle des lieux qui apparaissent dans le film parfaitement générique, une plantation de café en Afrique Noire, mais où ?, on ne sait, tenue par une famille de colons blancs et qui tentent de se maintenir sur la plantation en dépit de l’approche d’une guérilla, laquelle exactement ?, on ne sait, on ne sait seulement, finalement, qu’elle oppose des troupes armées et une troupe d’enfants-soldats, les deux camps étant d’égale violence, crainte par toute la population redoutant l’approche de l’une comme de l’autre de ces deux troupes, aucun élément de contexte venant aider le spectateur à rapprocher cette guerre sans contexte donc, à celles passées et encore présentes dans cette région du monde. Ce flou est souligné par un montage qui fait de très fréquents aller-retours entre différentes temporalités du récits, là aussi sans donner de repères fiables au spectateur.

En cela, c’est une des grandes réussites du film, le spectateur est plongé dans la même absence de repères que celle que l’on suppose facilement aux personnages du film, c’est la guerre, on est au milieu de cette guerre, mais naturellement bien malin celui qui saurait en prédire, ou même dire, le cours, l’approche tant redoutée des troupes, on la pressent, on ne la voit pas, spectateur on la lit sur les visages des personnages dont les traits se figent de peur. Claire Denis filme tout cela comme personne, sa caméra traque des détails pas tous significatifs, mais qui tous contribuent à tisser une trame singulière, écrin parfait pour une intrigue nouée et qui elle aussi procède davantage dans la suggestion que dans les révélations.

Et la mayonnaise prend, on accorde volontiers à ce film la vertu de nous révéler le caractère sournois des guerres civiles africaines, leur violence déroutante, le désordre et même le désastre qu’elles laissent derrière elles, et cela dans des contours qui ont la vertu d’être génériques sans être réducteurs. On reprochera peut-être, mais sans certitude, l’esthétisation quasi systématique des images, ce qui étant donné le caractère démoralisant du contexte n’est peut-être pas le plus évident des partis pris. Et c’est peut-être dans ce dernier pli que le film finit par pécher.

Et un des ingrédients, sans doute surdosé, de cette beauté cinématographique, beauté des images, tient tout entier dans l’omniprésence stéréotypée d’Isabelle Huppert tout au long du film. La fascination de la caméra pour Isabelle Huppert est telle qu’elle finit par ne filmer que cela : Isabelle Huppert qui, finalement, ne fait que se jouer elle-même jouant et jouant le genre même de personnages qu’elle a cent fois déjà campés. On peut comprendre la fascination de Claire Denis à voir le corps frêle, mais dur et anguleux de son actrice courir poings serrés sur des chemins de terre, ce qui motiverait une telle scène une fois dans le film, ce dont on ne lui tiendrait aucun grief, mais ce plan reparaît tant de fois dans le film, qu’on aurait presque envie de se lever de son fauteuil, de faire signe au projectionniste de passer ces scènes en accéléré et que oui, on a compris que le personnage d’Isabelle Huppert est celui d’une femme arrimée à sa position, qui ne se rendra à rien, intimement persuadée que sa ténacité au travail aura raison de tout. Toute ressemblance avec le personnage de la mère dans Un barrage contre la Pacifique de Marguerite Duras n’étant certainement pas un hasard.

C’est étonnant tout de même de voir une cinéaste tellement douée avec les images finir par balbutier son cinéma et tomber dans le travers permanent du cinéma fictionnel, sa fascination pour les acteurs. Écrira-t-on un jour une histoire du cinéma fictionnel dans laquelle on parlera de tous ces films ratés à force d’avoir été piégés par la beauté et l’aura de leurs acteurs. Les acteurs au cinéma c’est vraiment la chienlit.  

Samedi Samedi 27 mars 2010

 

Vendredi Vendredi 26 mars 2010



Soirée de lancement d’Echap, projet éditorial des étudiantes de la Sorbonne qui m’avaient invité ainsi que de nombreuses autres personnes à plancher à partir d’une image dont les éléments de contexte étaient inexistants. Par ailleurs, le thème autour duquel il fallait travailler était le hors-champ. Nous étions enfin grandement encouragés à produire des contenus qui fussent à la fois conçus pour l’édition graphique et numérique.

J’avais donc résolu de morceler l’image d’origine dans un jeu de taquin.

Ce soir je découvre le résultat de leur travail éditorial, pas bien convaincu de l’effet surprenant du pavé vide qui troue tous les paragraphes de texte (à mon sens l’idée de hors-champ aurait pu se manifester selon des partis pris graphiques moins centraux justement), mais surpris du soin qui est apporté à la fabrication de ce petit livre.

Étrange sentiment inédit mais auquel il devient sans doute urgent que je me fasse, je dois être la personne la plus âgée de cette assemblée de personnes, toutes terriblement jeunes.

Je croise dans l’espace exigu de cette soirée, Arnaud Maïsetti avec lequel nous avons le temps de discuter et même de marcher un peu (nous perdre presque) dans cet étrange arrondissement qu’est le quinzième — il me semble qu’il y a des choses de ce quartier qu’on ne peut comprendre qu’avec un plan, comme par exemple, comment fait-on pour rallier le café La Grenouille bleue, rue de Balard, à la station de métro Lourmel, de même que je serais surpris de savoir à quoi sert (ou a servi) cette usine à l’architecture lugubre, sans compter sa cheminée déprimante dans la rue des Cévennes, et marchant avec Arnaud, je me promettais d’aller regarder tout cela depuis Google maps, et je me fais la réflexion que c’est la première fois que j’anticipe mon utilisation de cette fonctionnalité pour suppléer mon manque de compréhension d’un lieu, sans doute que si j’avais disposé d’un téléphone de James Bond, comme celui de Julien, aurais-je pu tenter de comprendre ces minuscules énigmes sur le champ, du coup je me pose la question, est-ce que dans cette anticipation de descendre tout à l’heure dans le garage pour me connecter à ce service de cartographie en ligne, je ne serais pas dangereusement en train de me rapprocher de l’acquisition d’un téléphone de poche (de James Bond) ?, cela reste peu probable. Je raccompagne Arnaud jusqu’au Panthéon où il a rendez-vous, c’est l’occasion d’échanger davantage encore.

Je trouve Victor, le baby-sitter, des enfants qui s’amuse devant la Folie des grandeurs ? suis-je en train de corrompre cette jeunesse avec mon goût immodéré pour les films de Louis de Funès ?  

Jeudi Jeudi 25 mars 2010



La psychologue de Nathan a vu clair dans mon jeu si j’ose dire, après tout elle est fort psychologue. Je lui disais toutes mes hésitations suite à ses propositions d’espacer un peu les séances de Nathan, comment cette évolution m’apparaissait comme une diminution d’intensité dans le combat, comme de baisser sa garde finalement, que certes j’arrivais à me raisonner, à y voir le côté très positif, mais que j’avais du mal à lâcher prise finalement.

Est-ce que je ne me rendais pas compte que Nathan grandissait, qu’il murissait, qu’il progressait et qu’il y aurait un jour, coup de grâce, estocade finale, botte secrète de la psychologue, un jour donc, où Nathan viendrait tout seul à ses sécances en prenant les transports en commun ?

Oui, c’est cela, est-ce qu’il ne serait pas tant que je me rende compte que Nathan avait grandi ?

Au point d’être désormais aussi grand que sa psychologue.  

Mercredi Mercredi 24 mars 2010



Journée d’inhabituelles réussites, le cake que nous avions fait avec Nathan la veille n’était pas bon, pas assez cuit, trop de farine, trop de rhum et pas assez de levure, celui que je refais aujourd’hui est une réussite complète — depuis que je m’apprends à faire des gâteaux, j’ai fait de grands progrès en réalisant que c’était un peu le même genre de chimie intuitive que la photographie argentique, juste pas les même poudres qu’on se rassure.

En revanant du rugby, mes forces peu nombreuses, je parviens à me botter le train, et je viens à bout de la corvée d’emmener, en plusieurs voyages à la déchetterie, les branchages des deux tuyas tronçonnés il y a déjà quelques temps et dont l’amas condamne la descente de garage, je reviens du dernier voyage les mains noires de sève séchée, je donne un copieux coup de balai dans la descente et dans le reste de la cour, je n’en reviens pas moi-même. J’ai donc fini par le faire !

Le soir, sur le point de monter me coucher, je descends dans le garage voir mes mails, pense-je, et, je ne sais quelle mouche me pique, mais je tente, sans doute faute de meilleure occupation, de régler les trois ou quatre problèmes qui demeurent depuis l’acquisition et l’installation de mon nouvel ordinateur en novembre dernier. Je ne parvenais pas à installer mon programme de mise en page, une version plus récente récemment téléchargée s’installe sans difficulté, en revanche je lance cette dernière version et je palis un peu que son interface ait grandement changé depuis la version précédente, combien d’hésitations futures dans le maniement de ce programme qui faute d’une pratique quotidienne, m’apparaît comme neuf à chaque fois que je dois m’en servir.

Je ne parvenais toujours pas à installer mon imprimante, d’ailleurs je m’en plaignais beaucoup à qui voulait bien m’entendre, à propos de cette société de consommation maladive qui rendait tout matériel vieux de deux ans définitivement obsolète et qu’il faudrait des lois contraignantes pour empêcher ce genre de choses, je m’entends encore, pourquoi ce soir ?, je trouve en un rien de temps un patch qui, dès sa première application, rend mon imprimante parfaitement opérationnelle.

Idem pour le programme de montage de sons, une case décochée au bon endroit et tout rentre dans l’ordre. On n’est pas informaticien pour rien, serait-on presque prêt à se vanter — encore que dans mon cas ce soit surtout la fable des cordonniers pas très bien chaussés qui soit la plus opérante.

Et j’attaque le problème de mes archives de courrier que je ne parviens plus du tout à réinsérer dans ma mesagerie, en grande partie parce que cette saloperie de putain de bordel de merde de système d’exploitation est vérouillée et m’interdit ma petite cuisine de transvasement de fichiers dans les fichiers-système de la messagerie. RTFM — Read the fucking manual — m’exhorte-je, et de fait en quelques recherches sur des forums d’utilisateurs, je finis par retrouver les chemins d’accès à toute cette cuisine souterraine.

Et quand je m’interroge sur ces succès informatiques inescomptés et si soudains, je suis obligé de reconnaître que je suis parvenu à tout cela parce que j’ai rétabli l’apparence graphique du système d’exploitation pour qu’elle soit celle que je connais depuis plus de quinze maintenant, histoire de retrouver mes petites habitudes et d’y voir plus clair. Voilà qui diminue grandement le caractère un peu miraculeux de mes travaux informatiques herculéens de ce soir. Qu’on me change un peut trop radicalement le contexte visuel d’une situation et je perds tous mes moyens et repères. Le bilan cumulatif de ces réussites d’une seule journée est soudain plus mitigé. Et mon humeur avec lui.  

Mardi Mardi 23 mars 2010



Jour de grève dans la fonction publique. Grasse matinée avec les enfants. Madeleine rentre aujourd’hui de sa classe de neige si toutefois un train veut bien nous la ramener avec ses petits camarades. Adèle joue dans sa chambre, elle est fort occupée à son petit bureau duquel j’ai parfois le sentiment qu’elle gouverne un monde. Je fais un cake aux fruits confits avec Nathan, sa patience et sa constance sont très pratiques dans le tour permanent de cette pâte qui prend graduellment de l’épaisseur avec l’adjonction de chaque nouvel ingrédient. Son autonomie va grandissante ces derniers temps au point qu’il n’est pas content, et le fait amplement remarquer, quand je sous-estime ses capacités, ou quand je le reprends, des petits gestes Nathan, mais Papa laisse-moi faire.

Dans l’exercice donc assez compliqué qui consiste à lui laisser faire le plus de choses possible, en surveillant le moindre de ces gestes tout en faisant progresser correctement la recette, je suis un peu obligé de m’agiter comme une guèpe autour de lui, notamment quand il ne va pas assez vite, menaçant la synchronisation de certaines étapes, aussi par maladresse et précipitation, venant d’allumer le feu plein gaz sous une petite casserole qui contient les raisins secs couverts d’eau pour qu’ils gonflent, avant de les insérer à la pâte, mon allumette passe tout près de Nathan, dans son dos, qui en ressentant la chaleur me dit, attention Papa, tu vas me mettre le feu aux fesses.

Et il est très content de son jeu de mots laid. Et c’est un peu terrible de devoir constater que dans cette transmission mal aisée à Nathan, là où finalement je parviens le mieux à lui transmettre, c’est dans mon goût très discutable pour les plaisanteries potaches.

Contre-temps de quatre heures à la gare pour aller chercher Madeleine, pas grave, j’en profite pour retourner à la maison et j’ai même le temps de fabriquer les collages des vingt derniers jours de la Vie.  

Lundi Lundi 22 mars 2010



Mon corps me fait honte. Non pas que je le trouve trop gros ou je ne sais quoi d’autre, pas assez ceci ou pas assez cela. Non. Mon corps a une mentalité de midinette qui suit de près les tendances de son temps. Ce n’est pas la première fois que je le prends à ce genre de manège.

J’apprends aujourd’hui que le mal du moment ce sont les carences de sommeil, hyposomnie, insomnie, difficultés respiratoires, agitation somnambulique et rêves exténuants. Colloques, recherche et campagne de santé publique.

Et tout ceci, avais-je vraiment besoin qu’on me le rappelle ? que l’air du temps me le rappelle ?, c’est précisément ce dont je souffre en ce moment.

Rappelez-vous dans les années 90, le mal du dos, mal du siècle. Mal qui m’avait conduit à l’opération d’une réduction de hernie discale et à toutes sortes d’anecdotes toutes plus ridicules les unes que les autres, comme de ne pas pouvoir ouvrir la porte à un livreur parce que venant des toilettes, je ne parvenais plus à remonter caleçon et pantalon, des stocks entiers de ce genre de déconvenues.

Et quand je pense que je tente de mener mon existence dans une certaine recherche, exigente, d’orginalité, d’émancipation même, le corps ne trouve rien mieux que de me conduire dans des salles d’attente bondées de spécialistes dont la spécialité est la mode du moment. C’était bien la peine.  

Dimanche Dimanche 21 mars 2010

 

Samedi Samedi 20 mars 2010



Avant la télédiffusion du match de rugby, France - Angleterre, j’assiste, effaré, à un reportage à propos des Jeux Olympiques d’hiver pour compétiteurs handicapés, l’une des dernières épreuves de cette quinzaine étant celle de la descente à ski.

Pour comprendre l’intéressant écart qui sépare les Jeux Olypiques d’hiver entre valides et handicapés, avant de regarder ce reportage de la descente à ski pour compétiteurs handicapés, il faut se faire une représentation de ce qu’est le reportage de la même compétition, sur la même piste, des valides. Ce que le reportage retiendra de la compétition des valides, ce seront en générale trois descentes, les deux descentes des deux premiers de la compétition et comment le premier a réussi à terminer quelques centièmes de secondes plus tôt que le second, et généralement aussi la descente du premier des Français en lice dans cette compétition, quand bien même d’ailleurs le premier des Français termine dix-septième au prix d’une descente laborieuse et sans grâce, la preuve, il termine dix-septième. Il arrive, mais c’est plutôt rare que le reportage inclut également les images filmées d’une chute spectaculaire lors de cette descente avec des nouvelles plus ou moins rassurantes à propos de la santé du skieur tombé.

Que montre le reportage de ce soir à propos de la descente parylimpique, une demi-douzaine de gamelles de ces skieurs pour la plupart unijambistes, sur un seul ski donc, aidés dans le maintien de leur équilibre instable de deux bâtons dont l’extrêmité est en fait une petit section de ski, un peu à l’image de stabilisateurs sur un hydravion. Et après cette demi-douzaine de gamelles, en fait destinées à nous édifier quant au caractère très compliqué de skier sur une seule jambe, même équipé de deux stabilisateurs, la descente du premier, tout de même, dont on pourrait se dire, en l’absence de toutes autres images d’un autre skieur finissant la course, que le premier donc, a gagné moins pour sa capacité à descendre rapidement que pour celle de finir la course tout bonnement.

Il se trouve que j’ai un peu tâté de la compétition de descente, il y a fort longtemps. Or ce dont je me souviens, c’est que parmi nous skieurs valides, dans chaque compétition, les gamelles étaient nombreuses, d’ailleurs mon front porte encore la marque de l’une de ces chutes, sous la forme de quelques points de suture. Ce dont je me souviens aussi, c’est que cela demandait beaucoup de cran que de s’élancer dans une telle descente, que certaines arrivées en haut d’un mur étaient l’occasion l’apnées de panique et de peur, et que justement une partie de l’entraînement consistait à apprendre à ne pas retenir son souffle et tenter au contraire de lui commander des respirations plus régulières pour ne pas arriver en bas hors d’haleine. Au delà de la peur, toujours présente, il y avait aussi la lutte contre la tétanie des cuisses qui devaient porter tout le point du corps, pliées en deux, pendant une minute et demie, deux minutes, absorbant tous les chocs des irrégularités de la descente, les pentes n’étant pas du tout comme elles apparaissent à la télévision, uniformes et lisses — pour vous faire une idée de l’effort requis, exercez-vous à vous maintenir en position de squat, le dos au mur plus d’une minute, vous devriez très rapidement ressentir les efforts attendus des cuisses d’un skieur. Le cran qu’il fallait pour se lancer du haut de ces descentes, je ne l’ai pas eu très longtemps, j’ai vite arrêté ce sport pour lequel je n’étais pas du tout taillé.

Lorsque je vois à la télévision un unijambiste s’élancer dans une descente olympique, je suis certain d’une chose : je regarde un homme au courage invraisemblable, et dans cette façon qu’il a de s’approcher le plus possible des portes, je lis la détermination d’un homme qui se surpasse, et je me doute un peu de l’esprit de compétition qui doit régner entre des concurrents comme lui. C’est pour moi l’image même du dépassement de soi.

Je constate, une fois de plus, que le réalisateur de ce reportage sportif est incapable de regarder cette compétition en tant que telle, d’en rendre la férocité entre des compétiteurs surdéterminés et qu’au contraire ce qu’il voit c’est que le compétiteur handicapé est handicapé, ce faisant, par son montage brillant d’une demi-douzaine de gamelles, heureusement sans gravité, indique le commentaire, il maintient de tels compétiteurs dans le ghetto de leur handicap.

Souvent, je me demande ce que devrait réaliser de surhumain une personne handicapée pour que l’on cesse de la voir comme handicapée ?  

Vendredi Vendredi 19 mars 2010

 

Jeudi Jeudi 18 mars 2010

Corvée de linge. Une montagne à plier. Je finis par m’y mettre. De mauvaise grâce comme souvent. Certain de devoir y passer une bonne partie de l’après-midi qui aurait pu être occupée à tant d’autres choses plus subtiles — crois-je. Mais je finis par m’y mettre, non sans avoir utilisé tous les subterfuges possibles pour ce qui est de passer au travers, sans doute pas, mais retarder le moment de s’y mettre, cela oui, j’ai même passé des coups de téléphone. C’est dire — je déteste absolument le téléphone.

Deux bonnes heures plus tard, j’exagère toujours, ce n’est pas toute une après-midi qu’il me faut pour plier deux semaines de linge, mais deux heures, tâcher de s’en souvenir pour une autre fois. Quelques galettes, et comme souvent en pareille corvée, Exile on the main street des Rolling Stones, et je ne note pas cela pour faire plaisir à vous savez qui.

Les piles des uns et des autres, père et enfant, atteignent tout de même de belles hauteurs, et la lumière de fin de jour vient souligner avec élégance la pile de mes t-shirts.

Tous les considérations que je pourrais tenter de tenir sur ma façon de m’habiller sont contenues dans une seule remarque de mon ami L. : je ne m’habille pas, je mets des vêtements. Remarque entièrement corroborée par cet autre ami, de plus longue date encore, qui m’a connu à Chicago, Halley, qui avait coutume de saluer mes arrivées au Gold Star ou à Leo’s par : a man walks in wearing a white tshirt and a pair of black jeans, that must be my french friend Phil — un homme entre portant un tshirt blanc et une paire de jeans noirs, ce doit être mon ami français Phil, comme cela ce n’est pas très drôle, mais chantonné par Halley sur l’air de je ne sais plus quelle chanson, c’était impayable. C’est vrai je n’ai aucune élégance. Absolument aucune. Tous les matins Je m’habille, je mets mes vêtements en très peu de temps, et comme je ne me rase qu’une à deux fois toutes les deux semaines, il ne serait pas inapproprié de penser que je ne me regarde ni ne me vois même pas.

Tout aussi bien j’aurais pu choisir une mauvaise fois pour toutes un autre uniforme, par exemple un costume gris anthracite, chemise blanche cravate à pois — j’aime bien les cravates à pois —, ou même un pantalon de treillis avec des tshirts portant les inscriptions de mes groupes de rock préférés, les Rolling Stones par exemple — me connaissant cependant j’imagine que j’aurais évité les Stones et aurait au contraire choisi des groupes obscurs, le Van Der Graaf Generator, les New York Dolls, les Violent Femmes ou les Dead Kennedys —, on peut même rêver, j’aurais choisi, une mauvaise fois pour toutes donc, des pantalons de velours cottelé et des chemises un peu du goût de celles que porte le personnage de Moss dans IT Crowd, mais non j’ai choisi, si on appelle cela choisir, l’uniforme qui va dans le plus grand nombre d’occasions possible, jeans et tshirt, ne m’invitez pas à un mariage ou à un enterrement, vous me mettriez dans l’embarras.

Et voilà donc bien ma garde-robe, deux paires de jeans, aussi identiques, choix des paires de jean en question entièrement dicté par seule taille disponible à mes dimensions dans tout le supermarché, et donc t-shirts grande largeur aussi, mais cela on trouve plus facilement. Et grande fantaisie, jugez plutôt, de couleurs différentes, soyons fous !

Je viens de faire le relevé en données hexadécimales de toutes les couleurs qui apparaissent sur la tranche de cette pile de mes tshirts pliés, et je viens de toutes les mélanger dans un logiciel tout exprès, histoire d’en faire une moyenne, et surprise, j’obtiens un très beau #666666, le gris moyen parfait. A 18% de réflexion, optimal pour un relevé de lumière incidente, photographe, sors de ce corps. Pour la fantaisie, vous repasserez.

Mais quand même, je me pose quelques questions. Je ne peux pas être ce type à ce point dénué de fantaisie, gris dans l’âme et gris dans les tshirts, désaturé dans sa chromie. Un type en noir et blanc. Une Zone V parfaite ?

Mais à la réflexion, comment puis-je encore en douter. Puisque c’est finalement en prenant en photographie ma pile de linge et en analysant les données numériques de ces couleurs fades, que je me rends compte in fine que je suis gris, pour ne pas dire terne. Vous en connaissez beaucoup vous des types qui se reconnaissent dans la moyenne chromatique de leurs tshirts ?

Jamais je me suis senti aussi nu devant moi-même. Je n’ai plus qu’à me rhabiller.




Et je constate, apaisé, que les piles des vêtements des enfants sont nettement plus colorées, une génération spontanée, ou plus sûrement, le goût plus harmonieux de leur mère ?  

Mercredi Mercredi 17 mars 2010



Drôles de montagnes russes que cette journée qui s’ouvre dans le souci à la réception d’une de ces lettres sur papier vert de ma banque pour m’expliquer en termes laconiques que mes dépenses sont supérieures à mes recettes, ce qui presque tous les mois me donne un souci toujours plus oppressant.

En sortant de chez l’orthophoniste avec Nathan et Adèle, je suis entièrement accaparé par les pensées soucieuses ouvertes depuis ce courrier de ma banque. Nous croisons un couple de jeunes gens qui font la manche, Adèle est ravie que je lui confie de leur donner une pièce. Nous engageons la conversation avec ces deux jeunes gens, qui m’apprennent que s’étant absentés ce week-end pour aller dans une rave party, ils ont constaté à leur retour au Bois de Vincennes la disparition de leurs quelques biens, matelas, sacs de couchage, réchaud. Ils sont assez mignons, on s’est présenté, lui c’est Cédric, qui m’explique qu’elle, Océane, est enceinte et ils sont apparemment tous les deux très réjouis de cet heureux événement, sauf que voilà depuis qu’elle est enceinte Océane semble avoir un appétit vorace.

Et dire que je me faisais du souci encore il y a cinq minutes.

Je leur demande s’ils seraient d’accord pour que je les invite à la maison pour déjeuner, Nathan et Adèle sont à Ducasse (ils sont très contents) et nous conduisons donc Cédric et Océane à la maison. Je suis ravi de voir Adèle insister pour emmener Océane dans sa chambre, je suis un peu sur mon quant-à-moi, j’hésite un peu, mais je leur propose finalement de prendre une douche si cela leur chante : ils sont enchantés — et dire que je pensais faire un impair. Nous déjeunons, j’entends parler de tout un monde musical — c’est je crois ce qu’ils appellent le son — dont je n’ai jamais entendu parler, de même que tout un imaginaire de jeux vidéo, crois-je, qui me montrent bien à quel point je suis gentiment largué — vieux dans ma tête, diraient-ils, sans méchanceté — et c’est vraiment un plaisir de les avoir à table. On prend le café, qu’ils prennent très sucré, ce dont je me félicite pour l’énergie que cela va leur donner pour cette journée visiblement placée sous le signe de la galère, et je leur propose de leur faire un carton avec quelques conserves, des pommes de terre, des draps même s’ils veulent, ils veulent bien, je regarde dans ma pharmacie, je leur propose des compresses surnuméraires et deux ou trois médicaments que je pourrais toujours me refaire prescrire le cas échéant, ils se confondent en remerciements, je les arrête.

Je ne peux pas leur expliquer qu’ils sont en train de me laver des préoccupations de ce matin, d’un seul coup sec, mais je leur dis que cela me fait tout de même du bien d’avoir leur compagnie ce midi, je ne développe pas, mais c’est vrai que cela fait du bien.

Adèle passe des genoux de Cédric à ceux d’Océane. Je les trouve bien courageux ces deux jeunes futurs parents.

Le soir j’épluche mes comptes pour m’apercevoir que le courrier que j’ai reçu ce matin reflète une situation vieille de trois semaines, qu’elle n’a plus cours, qu’alors je ne me faisais pas de souci — pas de trop, je le suis toujours un peu, la voiture ces derniers temps ayant fait quelques mauvaises blagues — et que donc je n’ai pas de souci objectif à me faire aujourd’hui. Quel poltron je fais tout de même ! On m’inquiète si facilement.

Et Cédric et Océane comment font-ils eux pour paraître si confiants ? Je ferai bien d’en prendre de la graine.  

Mardi Mardi 16 mars 2010

Comme l’appartement de mes parents est en chantier, ils m’ont invité au restaurant chinois. Je crois que c’est la première fois depuis très longtemps que je vais dans le centre de Garches. Et je m’interroge à propos de mon étonnement d’y trouver la place de l’église et le quartier qui a été entièrement reconstruit autour de cette place tel qu’il est maintenant depuis de très nombreuses années et que j’ai effectivement connu de la sorte, au début des années 80 estime-je, et c’est justement cela qui m’étonne. N’étant pas allé dans ce centre ville, peut-être depuis une douzaine d’années, oui, c’est cela, je me souviens, en compagnie d’Anne et d’Hanno d’un concert de Michel Portal avec Richard Galliano au centre culturel Sidney Bechet, j’avais rangé dans ma mémoire, à la case "centre-ville de Garches" des souvenirs nettement plus anciens qui datent en fait des années 70. Alors, en voiture, on passait devant l’église, à côté de l’église il y avait un petit magasin de jouets et le marché se tenait sur une toute petite place qui apparemment existe toujours mais qui sert désormais de parking, toute la place piétonnière n’existait donc pas.

Ce n’est pas la première fois que je remarque à quel point ma mémoire est prompte à un fonctionnement aussi aberrant, c’est-à-dire conserver des souvenirs plus anciens intacts aux dépens de souvenirs plus récents complètement défigurés. Et de constater dans le même mouvement de pensée que ma mémoire du court terme est de plus en plus médiocre, tandis que se fossilise celle de plus long terme.

Par exemple, si je pense à la maison de Tante Moineau à Bailleul, dans le grenier, désormais vide, je continue de voir la table de ping pong, la table de billard, que mes cousins avaient construite avec Mon Oncle Jean, et le circuit 24 et une effervescence assez remarquable autour de ces trois tables. De même, je refuse de me souvenir du papier peint actuel de l’ancienne chambre de mon cousin Raymond, et je continue d’y voir la caverne d’Ali Baba que c’était alors et les nombreuses affiches de concert qui couvraient les murs, sans compter l’immense langue des Rolling Stones peinte à même le mur — et que l’on devine encore au travers du papier peint d’aujourd’hui. Mes motivations à faire ainsi sont assez claires, je refuse la disparition de souvenirs heureux que je préserve, coûte que coûte, comme longtemps, à Bailleul, je me suis obstiné à jouer sur une table de billard qui n’était plus du tout en état, avec des queues tordues et dont le bleu avait entièrement disparu, sans compter un tapis facétieux et des bandes aux rebonds parfois surprenants et très mous. Ce refus que je qualifierais trop vite de puéril, pour son attachement à l’enfance, m’apparaît en fait comme terriblement sénile.

Mais aussi il me surprend dans son attachement à l’enfance supposée heureuse. Or je sais bien que ce n’est pas ce monde doré qui a forgé l’adulte que je suis devenu, la psychanalyse m’aura amplement renseigné sur ce sujet, peut-être même excessivement lorsque les découvertes de l’analyse étaient fraîches, ce qui me conduisait dans mes réflexions sur le passé à un assombrissement exagéré du tableau. Avec un peu de distance et sans doute de l’indulgence, j’ai sans doute redoré le blason de cette enfance, malgré tout choyée, pas indemne d’accidents mais choyée. Et il me semblait justement qu’un des bénéfices de l’âge mûr était d’équilibrer le tableau, de vivre de façon plus sereine, plus en paix, avec soi-même, et avec les êtres aimés. Jusqu’à ce que je me rende compte, ces derniers temps, donc, du caractère pernicieux de la mémoire qui continue son travail de déformations malhonnêtes, là-même où on s’était abusivement cru en paix. L’émancipation, si elle advient un jour, m’apparaît toujours plus lointaine et plus fuyante. Et celui qui m’en prévient, c’est toujours la même personne : moi-même.

 

Lundi Lundi 15 mars 2010

 

Dimanche Dimanche 14 mars 2010



Il y avait quelque chose de magique et d’artificiel, qu’arrivant directement de Paris avec Julien et Nevruz, nous nous arrêtions au col de la Nugère, là même où commençait la neige, recouvrant finement les pierres noires du chemin.  

Samedi Samedi 13 mars 2010

 

Vendredi Vendredi 12 mars 2010

Le corps traditionnel français, s’il existe, Monsieur Longuet, il est urgent de le violer. Peigne-cul.

 

Jeudi Jeudi 11 mars 2010





Quelle crise de rire ce matin en entendant Nathan chanter Yellow Submarine sous la douche ! Du coup quand il descend je mets le disque et on a même le temps de faire une danse chahut avec les filles sur Hey Bulldog. Quel admirable début de journée !  

Mercredi Mercredi 10 mars 2010



Matinée agréable avec les enfants, Adèle joue gentiment dans sa chambre, je redoute un peu le rangement qu’il faudra sans doute faire de sa chambre en fin de semaine, et Madeleine et Nathan m’aident à faire le tiramisu dont C. m’a donné la recette.

Mes parents passent déjeuner, ma mère a soixante-dix ans aujourd’hui, elle est fort surprise quand j’apporte le dessert et ses sept bougies. Ils partent ensuite pour Bailleul et j’emmène Nathan au rugby.

Entrainement de reprise, je fais travailler les A avec Lorelei, petit parcours de décrassage qu’ils doivent ensuite faire à deux puis à quatre en faisant circuler un ballon entre chaque étape du parcours, puis on les fait jouer un peu. Leur attitude est décourageante par endroits, il faut sans cesse les replacer et leur crier d’écarter les ballons de récupération, on parvient pourtant à les faire terminer sur un beau mouvement. Il était temps, les esprits s’échauffent. Quelques étirements et jenvoie tout ce petit monde au vestiaire.

Fin d’après-midi dans le garage, je bouine un peu, fais un peu de ménage dans les derniers répertoires d’images, assemble les dernières images de la Vie — je me permets même le luxe d’inover un peu — et commence les pages que je voudrais consacrer dans le désordre aux photographies de Pierre Masseau.


Photographie de Pierre Masseau  

Mardi Mardi 9 mars 2010

Curieuse impression cette coexistence de deux onglets sur mon navigateur, l’un est titré les raisons de l’autisme, il s’agit de la conférence de Monica Zilbovicius au collège de France, lien que m’a envoyé Anne — je suis un peu surpris par les explications extrêmement pédagogiques de cette chercheuse dans le sein du Collège de France, intéressante percée cependant que la détermination de ce canal temporal supérieur, en revanche je suis très méfiant envers les diagnostics a posteriori, même si je trouve amusante cette idée de la bossa nova en ritournelle autistique — le second onglet n’est autre que celui de la Vie qui justement me renvoit l’image du visage un peu contrarié de Nathan.

Plus tard dans la journée, Nathan est inhabituellement monté dans sa chambre, pour jouer m’a-t-il dit, et une petit demi-heure plus tard, il m’appelle, je monte le voir et je suis bouché bée devant cette petite tour faite de cent exactement — précise-t-il, et je vérifierai, il y en a effectivement cent, pas quatre-vingt-dix-neuf ni cent une — planchettes de bois.

Nathan est calme, content de me montrer sa construction. Je le regarde différemment ces derniers temps.

Moment de doute à la décheterrie en tentant de redémarrer la Xantière, comme l’appelle Adèle, imitant en cela Madeleine et Nathan plus petits, la pompe à diesel est morte et ma tentative de la relancer en la reliant directement à la batterie avec des pinces et du fil électriques dénudé, avec mon canif suisse, aux connecteurs de la pompe sous le siège arrière manque de finir en désastre, à la fois mon électrocution et l’incendie de la voiture : mon désir d’autonomie des fois m’emmène un peu au delà de ce que je suis vraiment capable d’accomplir. Je me rends à l’argument manifeste de mon incompétence, l’employé de la déchéterrie m’aide gentiment à pousser la voiture sur une place de parking, il y a une cabine de téléphone sur le trottoir d’en face de laquelle j’appelle le garagiste, chacun son métier et les xantières seront bien gardées.

Curieusement ce contre-temps ouvre l’après-midi en grand, je prends un bus direct qui me ramène au chateau de Vincennes où je récupère mes légumes de la semaine et vais ensuite me promener par beau tremps froid dans le bois de Vincennes me dirigeant lentement vers l’école des enfants où j’arive avec un peu d’avance, assis sur un banc enseolleilé, un peu transit de froid, je lis Choir d’Eric chevillard.

 

Lundi Lundi 8 mars 2010



Journée de corvées diverses, je profite d’énergies renouvellées pour même pousser jusqu’à l’hôtel des impôts et y faire les démarches nécessaires dont je repoussais beaucoup la réalisation avant ces quelques jours de vacances et de voyage. Soleil radieux en allant chercher les enfants à l’école. Soirée agréable, dîner simple, lectures. Je ne me couche pas beaucoup plus tard que les enfants, assomé par cette fatigue qui est habituellement la mienne dans les Cévennes.  

Dimanche Dimanche 7 mars 2010



Retrouver les enfants après deux semaines, le fracas de leurs étreintes, quel bonheur simple et comme c’est bon, calmant, de les voir reprendre rapidement leurs repères dans leur maison de Fontenay, Adèle qui fonce dans sa chambre s’installer à son petit bureau que je lui ai bricolé récemment, du bout des doigts elle parvient toujours à allumer la lampe et la voilà partie dans des découpages toujours créatifs. Nathan est plus concret dans son approche, il aime retrouver sa place en bout de table, s’y asseoir et participer aux discussions en cours pendant que je fais la cuisine tout en tentant de garder le cap dans le récit échevelé que me fait Madeleine des quinze derniers jours. A eux trois, ils réinjectent la chaleur qui fait encore défaut dans la maison dont la chaudière n’a pas brûlé ces deux dernières semaines, et contaminent de vie des pièces qui étaient vides sans eux.  

Samedi Samedi 6 mars 2010



Séjourner, presque, dans l’atelier d’un peintre, est, en fait, l’occasion rare d’éprouver à quel point le procédé même de la peinture peut-être long, d’une richesse que l’image ne peut que lui envier, et dont, finalement, le résultat final, le tableau, même s’il en porte intrinséquement toutes les étapes, ne donne pas à voir nécessairement ce lent franchissement qu’est, justement, le travail du peintre. Quand on regarde un tableau de peinture, on pourrait facilement se méprendre et n’y voir qu’une image, or la peinture n’est précisément pas une image. L’image est cet objet pauvre, sans profondeur, pas nécessairement sans intelligence, ni même sans âme, mais elle est sans cesse renvoyée à l’immédiateté de son procédé, quel que soit ce procédé : elle est montée d’un coup. C’est ce qui est matérialisé, par exemple, dans le geste de photographier, le photographe cadre, il règle les paramètres de sa prise de vue — dans la photographie aujourd’hui il est grandement aidé par toutes sortes d’expédients numériques qui lui simplifient la tâche, et c’est tant mieux — il déclenche et dans dans ce processus simplifié il obtient une image. Naturellement ce processus simplifié peut être l’aboutissement d’un processus que l’on pourrait qualifier d’intérieur, personnel, beaucoup plus long que ce simple geste et l’image ainsi obtenue peut encore être amplement retravaillée, mais ses contours ont tout de même été obtenus dans cette soudaineté plane, tous en même temps, je grossis volontairement le trait pour la clarté du raisonnement. La gravure, la lithographie, les images imprimées pour englober hâtivement tous ces procédés, de même que l’illustration, partagent, en un sens, ce surgissement rapide des formes pour devenir une image.

Il en va tout autrement de la peinture. Dès les premiers gestes du peintre pour apprêter sa toile, elle se charge, elle monte. Le peintre travaille toute la toile à la fois, il sédimente — je pense par exemple aux couches de jaune citron dont Jasper Johns enduisait ses toiles avant d’attaquer ses cibles vertes, de telle sorte que toutes les tonalistés de vert soient saturées — pas un geste du peintre, pas une partie de la toile sur laquelle il intervient sans chaque fois courir le risque de déséquilibrer l’ensemble monté jusque là avec les précautions d’un démineur.

Ce qui compte finalement dans la peinture, c’est le geste même du peintre, ce sont les gestes de Rembrandt que l’on retrouve dans ses empâtements, ses imprécisions qui agissent comme des suggestions, des invitations faites au spectateur de finir le tableau de lui-même, par la pensée. C’est dans ce mouvement de la pensée que la peinture emporte l’adhésion. C’est ce qui relie finalement Rembrandt aux expressionistes abstraits américains, cet agissement de la peinture.

Pour celui qui vient de l’image, au point d’en être pollué, distendu visuellement, c’est toute une éducation qui est à refaire par moi pour appréhender la peinture de mon ami dans son atelier. Je dois outrepasser mes déceptions locales qu’en certaines parties les toiles se contentent d’une impression, qu’elles ne représentent pas avec davantage de précision, celle plus optique à laquelle je suis habitué, et de m’obliger à une vision plus enveloppante, aidé en cela par des formats souvent très grands, qui lorsque je m’approche d’eux finissent par saturer ma vision périphérique et me laisser alors faire prisonnier, me rendre aux tableaux.

Si je suis assez concentré pour cela, je peux regarder une toile, me détacher presque entièrement de ce qu’elle représente, et dans le travail de Martin cette notion de représentation est sans cesse mouvante, parce que souvent elle donne à voir, elle représente l’acte même de peindre, et dans ce détachement si difficile à produire, je peux percevoir de façon très fugace, que la peinture vit, qu’elle n’a pas tout à fait achevé son parcours quand le peintre a remisé ses pinceaux ou même qu’il ait apposé la couche finale de vernis qui a si souvent cette façon de creuser les ombres. Voyage captivant en fait. Plusieurs fois j’ai photographié la palette de Martin qui est un véritable bourbier justement parce que c’est encore là que je discerne le mieux ce qui grouille.

Toutes les séries d’après les grands maîtres de Martin m’ont reconduit devant les grands maîtres justement. Ces toiles-là m’ont donné un regard neuf à propos de tableaux que j’avais étudiés dans une perspective qui n’était finalement que celle de l’histoire de l’art. Ce que j’ai négligé d’étudier dans le clacissisme par exemple, mais aussi le romantisme, l’académisme même, et même encore une peinture comme celle de Courbet qui m’a le plus souvent ennuyé, j’ai pu le regarder à nouveau, me surprendre au surgissement imagé de toiles de Boucher.

Dans cet aller-retour du travail d’un peintre contemporain vers les classique, puis retour à aujourd’hui, j’ai pu regarder à nouveau les peintres que j’avais aimé passionément, les expressionistes abstraits, mais aussi la peinture allemande des années 80, les Baselitz et les Immendorf. Dans ce périple mal orienté, j’ai du accepter de ne plus rien savoir, ou plus exactement de cesser de m’appuyer sur ce que je tenais pour vrai, réalisant enfin toute la fragilité de ces connaissances, certaines anciennes, peu revisitées, j’ai même accepté l’idée que ma vie ne serait peut-être pas assez longue pour refaire le tour de cet ancien savoir, de ce qui m’a mené jusqu’ici.

Et pourtant cet étonnant voyage je l’ai accompli en un rien de temps, assis dans le fauteuil de l’atelier de Martin, fauteuil dont je me moquais enfin de cet amusement simple qu’il était effectivement représenté dans le tableau même que j’étais en train de regarder, détail récursif sur lequel je me serais volontiers apesanti, un autre jour, au point finalement de trouver naturel que cette toile, par ailleurs, comporte un cerf au beau milieu de la toile, la tête en bas. Assis dans le fauteuil au milieu de l’atelier, j’étais aussi sot que ce cerf égaré.  

Vendredi Vendredi 5 mars 2010



Quand je viens à Autun c’est souvent que Martin ou Isa me font une petite place pour que je puisse brancher mon ordinateur portable et travailler comme cela, dans un coin de leurs ateliers. Et je suis souvent médusé de constater à quel point cet effet de coucou est bénéfique pour mon travail. L’été dernier, j’ ai écrit, dans l’atelier d’Isa la première version du Déluge de Pâques (dont je dois préciser ici que l’éditeur a été assez grossière — et stupide — pour m’en avoir passé la commande, accepté le texte original, mûr de six mois de travail, et après m’être plié de bonne grâce à toutes ses corrections — que je n’approuvais pas toutes — de refuser de publier le texte en m’envoyant un mail lapidaire, ce qui en plus d’être extrêmement mal poli est de la dernière lâcheté, une dernière tentative de sauver ce texte est en cours, je ne peux pas dire que je place beaucoup d’espoirs dans cette tentative — la preuve ! — il est donc plus que probable, que je finisse par mettre ce texte en ligne, mais éditeurs de ce bas-monde, sachez que dorénavant les règles avec moi vont changer : je me fous éperduement de vos quelques centaines de lecteurs, âprement apportées selon des pseudo-stratégies petit-bras, quand j’ai des lecteurs par milliers — une Fuite en Egypte a été, à ce jour, téléchargé, approximativement, 2500 fois, certes gratuitement, mais mon tambour n’a pas non plus la taille du votre — comme je me fous amplement des quelques centaines d’euros que ces faibles droits d’éditeur — je propose une mauvaise fois pour toutes que l’on appelle désormais un chat un chat et que l’on fasse tomber en désuétude complète l’expression "droits d’auteur" trop malhonnête — me promettent, je constate que chaque fois que j’ai eu affaire à votre profession de publicaitaires littéraires, je n’ai eu droit qu’à la lâcheté et la plus crasse incorrection, à de rares exceptions près — non que je veuille ménager quiconque, l’honneteté intellectuelle m’oblige à préciser qu’Irène Lindon des Editions de Minuit et Bernard Wallet à Verticales ont tous les deux dialogué avec beaucoup d’intelligence, de courtoisie et se sont montrés sincèrement encourageants — donc, si d’aventure l’un de vous avait encore la folie de croire qu’il puisse "travailler" avec moi, sachez que ce sera d’après mes règles, vous commencerez par payer et je travaillerai ensuite ; je ne fais pas commerce avec les morts et c’est justement ce que vous êtes, des morts-vivants). Mais revenons à nos moutons, bien que je constate que je me sens nettement mieux, allégé, après ce suicide éditorial en règle. Je parlais donc de cette curieuse notion de transposition de mon atelier dans celui de mes amis.

Nos ordinateurs portables permettent justement ceci, un coin de table et nous voilà au travail. Et de même qu’il fait bon marcher une après-midi en forêt après une semaine de travail, il est décidément très sain de changer d’air, de quitter le garage, son confinement sans grand confort, pour des lieux aux respirations plus amples.

Je m’amuse d’ailleurs que la photographie que Martin n’a pas manqué de faire de moi avec mon appareil-photo, au travail, sur le coin de table de son bureau ressemble à s’y méprendre à celle faite par L. la semaine dernière à Bruc-sur-Aff, dans des conditions analogues de travail en bout de table.

Sans doute aussi qu’il est important pour cette symbiose, cet échange de biotope — pour qu’il soit possible — qu’il y ait assez de confiance entre nous. Ce n’est pas tout le monde à qui je confierai les clefs du garage, pensez les enfants n’ont pas le droit d’y descendre, et pourtant l’été dernier, tandis que j’étais des les Cévennes, j’avais plaisir à savoir que L. et C. séjournaient à la maison et le soir sans doute travaillaient dans le garage.

Aujourd’hui j’aurais pris beaucoup de plaisir à cette session de travail sur les photographies du Quotidien des deux dernières années, leurs mise en page et leur mise en ligne tandis que du coin de l’oeil je pouvais amicalement épier la lente progression d’une toile de Martin, qui justement représentait son atelier. Je savais qu’il était important de ne pas proférer une parole, de ne pas troubler les quelques moments pendant lesquels Martin s’interrompait pour s’asseoir à bonne distance de ces deux ou trois toiles qu’il faisait progresser de front, prenant le nécessaire recul pour évaluer l’équilibre des masses de chacune de ses toiles.

Plus tard redescendu tous les deux faire du thé, remontant avec nos tasses respectives, nous pouvions discuter un peu, plaisanter même, comme de lui suggérer un effet récursif sur cette toile représentant son propre atelier. Plaisanterie dont je m’amusais en allant me coucher ce soir de constater qu’elle avait été acceptée et même tentée.




Photo ci dessus, L.L. de Mars, Bruc-sur-Aff, photo ci-dessous, Martin Bruneau, Autun



 

Jeudi Jeudi 4 mars 2010



Toujours mon étonnement à mon arrivée à Autun, surtout en arrivant de Clermont, du travail, de son excitation parfois mauvaise, de trouver instantanément un sentiment d’appaisement, dont la cuisine de sorcière d’Isa n’est sans doute pas totalement étranger. Oubliés en un instant la fatigue, l’énervement, les soucis, évaporés. Et l’entrée de plain-pied dans un monde de peinture et d’images amies.

Même si je reconnais, pas toujours de bonne grâce, la nécessité du travail alimentaire, je réalise souvent à ces occasions à quel point les habits du travail rénuméré ne sont pas à la bonne taille pour moi et que je m’en trouve chaque fois comme endimanché et engoncé.

Le soir, dans l’immensité de cathédrale de l’atelier de Martin, à la faveur d’une ampoule minuscule, je poursuis ma lecture lente de Choir d’Eric Chevillard, au dessus de moi la charpente gémit sous les bousculades répétées d’un fort vent.  

Mercredi Mercredi 3 mars 2010



C’est assez fréquent que nous utilisons dans le langage courant des comparaisons, des métaphores, que nous prenons dans le jargon de l’informatique ou du réseau pour décrire des situations qui peuvent être parfaitement déconnectées justement soit du réseau soit même du monde de l’informatique. On parlera de la mémoire vive de telle ou telle personne, ou on dira de façon pas très courtoise que sa disquette est pleine, on parlera de discussions offline, là c’est pire que tout un mauvais franglais vient suppléer une capacité à la description extrêmement pauvre.

A vrai dire aux tout débuts de l’informatique privée, les pédagogues faisaient le contraire, ils utilisaient des expressions et des situations de la vie courante pour les produire comme des analogies de ce qu’un programme ou une application produisaient, combien de fois, je me suis moi-même servi de poupées russes pour décrire l’arborescence d’un disque dur, ou encore de boîtes dans des boîtes qui contenaient de nouvelles boîtes, toutes les boîtes contenant soit des boîtes elles-mêmes, soit des petits objets, parfois les deux, boîtes et objets. Mais à vrai dire l’enchevêtrement de pensées et de concepts que génèrent désormais à la fois les applications de plus en plus puissantes et leur mise en réseau, finit par rendre impossibles ces représentations simplifiées et nous contraint, utilisateurs, de devoir les comprendre de façon native. Ce qui n’est pas sans créer de la confusion et surtout une porosité des deux mondes, celui connecté et celui qui le contient.

Cette confusion irait même croissante depuis l’arrivée en masse de toutes sortes d’outils participatifs, je crois que l’on appelle cela communément le web 2.0, en soi c’est une utilisation typique d’un langage informaticien pour décrire une situation qui est beaucoup moins nette que le passage d’une version à une autre d’un programme. Et je n’ai sans doute pas besoin de faire un dessin à quiconque ou de donner d’exemple de comportements de certains de nos contemporains dans leur vie en société qui ne sont pas hérités des habitudes de nos vies en ligne. Un exemple, malgré tout, pour le clin d’oeil, tel chercheur qui prend en note la conférence d’un collègue, finit par dessiner un smiley manuscrit.

La réalité de ce nouveau monde échappe donc souvent aux descriptions, surtout celles faites de comparaison.

Et pourtant en faisant oeuvre de fiction, il semble qu’Atom Egoyan, dans Adoration parvienne justement à cela, à une manière de description de nos rites connectés et comment ils déteignent sur nos moeurs tout court, et le cinéaste de parvenir à ce petit exploit en vertu d’une contrainte de narration étonnante : se priver en grande partie de toute représentation sur écran, si ce n’est celle de l’écran du personnage principal, lycéen qui contient, divisé en neuf parties égales, les visages filmés à la webcam de neuf de ses nombreux correspondants de forum, image somme toute générique, qui ne sert, finalement, qu’à rappeler à intervalles réguliers au spectateur que tel est le sujet de ce film : internet.

Et le spectateur est plongé dans cette intrigue avec une façon brouillone tout à fait comparable à celle qui est la notre lorsque nous abordons en ligne un sujet pour la première fois : les premières informations que nous recevons ne sont pour le moment pas vérifiées ni vérifiables, on doit les prendre pour argent comptant dans un premier temps, avant de découvrir qu’elles sont fausses, inexactes ou parcellaires. On lit une première version d’une histoire, on la fait sienne pour commencer avant de comprendre que c’est une fiction dans la fiction — au passage on serait efficacement désarçonné et oublieux que l’on est soi-même spectateur d’une fiction — c’est l’histoire que Simon décide de s’inventer, qu’il personnalise, la sienne fait-il croire, au prix d’une certaine torsion de la réalité.

Cette histoire est ensuite colportée, Sabine, le professeur de Français de Simon, l’invitant à la raconter désormais comme si elle était vraie. On comprend, mais peut-être pas de façon définitive que cette histoire est peut-être fausse, cependant une certaine forme d’attachement que nous avions à ce premier récit nous fait douter qu’il soit entièrement inventé.

L’histoire présentée comme vraie connait un grand retentissement. En ligne on dirait sans doute qu’elle buzze. Et de fait c’est ce qu’elle finit par faire au sein de la communauté de lycée, celle des élèves, de leurs parents et des enseignants. On est alors dans le commentaire, ou dans les commentaires, cette zone mal définie, bruyante dans laquelle certains avancent masqués (en ligne à l’aide d’un pseudonyme), dans le récit d’Adoration en portant un masque religieux. Dans cette zone de turbulences, l’auteur de l’histoire (celui qui a posté) est une personne qui continue d’être active, elle répond aux commentaires et d’ailleurs elle s’y perd, est rapidement dépassée par ce qu’elle a engendré et finalement finit par être agressée en retour du caractère devenu monstrueux de sa création : Simon se retrouve l’idole d’un jeune homme nazi et révisionniste.

D’une certaine façon on peut dire que le point Godwin est atteint, et il n’est pas anodin, évidemment pas, que cela se produit dès que le sujet touche, même d’assez loin, l’histoire récente du Proche-Orient. Et sans doute que c’est à ce point que la discussion perd tout son intérêt, elle a trop dévié de son point initial, tous repartent d’où ils sont venus, chargés d’une électricité un peu toxique. En ligne le récit s’arrête là.

Atom Egoyan, lui, dans son film décide, au contraire, d’accompagner encore quelques temps son personnage principal, parce que justement, sans doute, c’est ce qui l’intéresse vraiment, ce que la propre histoire de Simon contient de résonnance pour Simon lui-même, et par extension quelques-unes des répercussions sur son entourage, dès lors engagé dans un processus de dévoilement de récits plus anciens. Et ce point de fusion est atteint lors de ce que l’on appelle en ligne une rencontre in real life, des personnes qui ne se sont pour le moment connues qu’en ligne, en fait ici par le truchement de communications biaisées, décident finalement, d’un commun accord de se rencontrer en vrai, c’est la scène du restaurant.

C’est sans doute à ce point du récit qu’Atom Egoyan aurait du clore son film, par grand malheur, par maladresse, attachement stérile envers ses personnages (ou, plus sûrement, caprice de la production américaine nécessairement intéressée par un happy end), il mène le film vers des miévreries indignes et éteint tout à fait les braises qu’il était parvenu à couver tout le long de ce film dont l’entrecroisement du montage est une merveille et épouse avec grâce les aller-retours justement entre les deux mondes. Et puisque nous en sommes aux conseils à Atom Egoyan pour remonter son film, en plus de couper le dernier quart d’heure d’u film, je ne saurais trop lui conseiller également de virer tout à fait de la bande-son cette musique de violon continue, artifice grossier — oui, c’est bon, on a compris que le personnage de la mère de Simon, défunte, était violoniste et que son père était luthier, c’est vaguement congruent d’avoir de la musique de violon plutôt que de xylophone ou de sousbassophone comme bande-son, c’est bon on suit le film — dans un film dont la construction est par ailleurs un remarquable mouvement d’horloge, à la fois précis et inéluctable. Et qui sommes-nous pour donner des conseils de montage à un cinéaste aussi accompli ?  

Mardi Mardi 2 mars 2010

Je découvre à la lecture d’un article du Monde à propos du "Grand Paris" que nous promet le président des otaries de droite que celui-ci proposait d’agrandir les possibilités d’urbanisation en tentant de bâtir sur des zones inondables. C’était la semaine dernière. Le lendemain de la tempête, quelques jours après ce grand discours d’urbanisation, le voilà qu’il trépigne contre la courte vue des promoteurs immobiliers, selon lui, responsables — mais seront-ils poursuivis ? — des morts et des dégats causés par Xynthia. Evidemment pas un journaliste pour tenir tête à cet homme aux petites mains et lui rappeler ses déclarations pourtant fraîches de la semaine passée ?

Lors de la campagne de 2007, cet homme petit proposait rien moins que d’importer en France le marché des subprimes et des hedge funds — notamment avec la généralisation des taux variables sur les emprunts immobiliers, comme le moyen sûr de relancer notre économie et notre croissance, tout en faisant miroîter l’idée d’une France de propriétaires. Par chance sans doute, il n’a pas eu le temps de mettre ce plan remarquable en forme, l’économie mondiale s’est écroulée un peu plus d’un an après de telles propositions en grande partie à cause de ce système financier malade. Mais qui pour lui ressortir froides ses promesses électorales dangereuses ?, personne naturellement.

Après trois ans de ce pseudo-régime politique, on remarque que la seule promesse électorale tenue est celle qu’on lui pardonnerait justement de ne pas tenir, celle de son petit secrétariat aux questions raciales, son ministère de l’immigration et de ses reconduites à la frontière. Et là aussi quels sont les journalistes pour suivre ces reconduites sur le long terme et nous donner des nouvelles des quelques 70000 personnes déportées depuis 2007 ? Toujours personne.

Et pourtant, il y a moyen, véritable moyen, de relever aujourd’hui de telles contradictions et la toxicité de la politique d’immigration en France, non pas en lisant ou en écoutant la presse, mais en multipliant ses sources d’informations sur internet — je donne ici le seul lien de rezo.net parce qu’en suivant les liens de ses liens vous arriverez justement sans mal à cette multiplicité d’informations.

Oui, internet, ce grand démon de la calomnie, de l’information mal vérifiée, non-profressionnelle, quand ce n’est pas anti-professionnelle, de la diffamation, des débats stériles, des points Golwin, repère de brigands. Au milieu des sites pornographiques, une information qui ne soit pas chimiquement pure, qui ne soit pas le seul relai des paroles du palais ?

Et pourtant toujours ce doute dans mon esprit que cette présence est en fait tolérée par la domination, qui se contente de discréditer le réseau comme le lieu de tous les proxénitismes, le mensonge parce qu’il est énorme passe auprès du plus grand nombre et l’équilibre n’est pas menacé ? Est-ce possible ?

Ces énormes ficelles sont comme le nez au milieu de la figure pour ceux qui savent regarder, mais seulement pour eux. Est-ce que l’on peut cependant garder espoir que des regards vont finir par s’ouvrir et les digues rompre sous la pression ? J’aimerais tellement y croire, mais je ne suis résolument pas optimiste par nature.

 

Lundi Lundi premier mars 2010



Nuit au travail, couché au matin à l’hôtel, réveil, retour au travail, et après une huitaine d’heure au travail, retour à l’hôtel, qu’est-ce qui peut bien rester d’une telle journée, hormis, finalement, cette photographie de mon lit défait, seule photographie prise de toute la journée ?  

Dimanche Dimanche 28 février 2010



Le FRAC d’Auvergne a déménagé. C’est annoncé avec grand renfort de publicité. Il occupait autrefois d’anciennes écuries dans une petite rue du centre de Clermont-Ferrand, à mi-chemin entre son épouvantable cathédrale et la magnifique basilique de Notre Dame du Port. L’endroit y était spacieux, plutôt neutre, d’une seule pièce légèrement alvéolée, peintres et sculpteurs pouvaient y exposer avec des bonheurs égaux, j’y ai vu quelques expositions magnifiques, Rémy Hysebergue, Marc Bauer, Katarina Grosse. L’endroit était calme, le dimande après-midi, mon créneau de prédilection pour y vister les expositions, il était rare d’y croiser d’autres visiteurs.

Le nouveau lieu d’expostion du FRAC d’Auvergne est un peu moins excentré, il se situe à une cinquantaine de mètres de l’épouvantable cathédrale déjà mentionnée, mais surtout, il ne s’ouvre plus du tout sur un grand espace propice au développement de toutes sortes d’oeuvres, notamment installations et scultpures, mais au contraire, il est désormais constitué de plusieurs pièces aux dimensions nettement plus restreintes qui se suivent les unes aux autres selon un parcours un peu labyrinthique. On entre désormais par une pièce d’entrée, et non plus de plain-pied dans les expositions, et il faut franchir l’étape du comptoir derrière lequel une jeune femme se précipite presque pour vous accueillir, notamment en vous expliquant à la fois les raisons de ce déménagement et, le discours étant conscient que le déménagement attire un public inhabituel, elle vous explique, tout à trac, les lois de financement et de fonctionnement du FRAC. Elle ressemble un peu à ces jeunes femmes employées lors des expositions Monumenta au Grand Palais et dont le T-shirt indique qu’elles s’emploient à la médiation culturelle. Elle est là pour expliquer.

C’est de plus en plus souvent que de telles volontés d’expliquer se manifestent, et il est patent qu’elles s’adressent au public qui manque de repère dans de tels lieux. Beaucoup y verront sans doute le signe appaisant que la culture fait des efforts pour se mettre à portée de publics qui l’ont désertée depuis fort longtemps. Je suis moins optimiste.

Lors de l’exposition de Richard Serra, Promenade au Grand Palais, par jeu, et un peu par perversion, je n’avais pas résisté à faire mine de demander quelques explications à propos de l’oeuvre de Richard Serra auprès d’une des jeunes femmes au T-shirt noir et aux lettres de médiation culturelle. Ce que j’avais pu constater m’avait laissé pantois, la jeune femme en question était parfaitement renseignée à propos des dimensions de l’eouvre que j’avais sous les yeux, Promenade de Richard Serra, et de toutes sortes d’autres données techniques, dont j’avouais sans mal que je m’en moquais un peu, autant dans un catalogue de disposer de telles indications est utile pour tenter de se représenter les oeuvres, autant quand on est en présence même de l’oeuvre, j’avoue que j’ai bien du mal à en comprendre l’intérêt. D’autant que, pervers et taquin, je lui demandais quelle était la distance entre le sol et le point le plus haut de la verrière du Grand Palais, et malheureusement la jeune femme ne disposait pas d’une telle connaissance et pleine de bonne volonté elle l’estima, je n’étais pas tout à fait d’accord avec son estimation d’ailleurs, mais là n’était pas la question. Non pas pour la désarmer, je faisais quand même remarquer que c’était dommage de ne pas disposer de cette information parce que cela aurait été intéressant de la mettre en équation avec la hauteur des plaques de Promenade et tenter d’y débusquer ce genre de proportions qui sont souvent instructives dans les oeuvres de Richard Serra.

De même les repères que cette jeune femme m’offrait à propos des oeuvres passés de Richard Serra étaient essentiellement biographiques, je ne dis pas que je n’y appris pas la date de naissance de Richard Serra, ni quelles étaient les dates de ses principales réalisations, ce que je n’appris pas de cette jeune femme, c’était justement ce qui pouvait relier ces oeuvres passées à celle que j’avais sous les yeux, et au travers de laquelle, nous marchions de concert, la jeune femme de la médiation culturelle et moi, comme nous nous serions promenés dans une futaie aux arbres immenses et comme j’en fis la remarque, elle fut très contente de me dire que c’était sûrement parmi les intentions de l’artiste que nous nous promenions de la sorte puisque voilà, elle me le révélait volontiers, tel était le titre de l’oeuvre Promenande. Je la remerciai chaleureusement et lui annonçai que j’allais faire quelques photographies, qu’elle pouvait donc aider une autre personne, lui aussurai de mon vif intérêt pour cette exposition, elle m’assura en retour que si je disposais d’internet à la maison, il y avait un site dans lequel il y avait de nombreuses vidéos et photos de cette oeuvre.

Je ne suis pas si idiot que cela. Je comprends bien que je ne suis pas le genre de personnes à qui sont destinées de telles médiations. Et je n’ai pas renouvellé l’expérience à l’exposition de Boltanski dans les mêmes lieux, parce que je me doutais bien que les informations que j’y glânerais, seraient prolixes en chiffres, plus rares en matière de symbolique. Mais tout de même, je me demande quelles peuvent bien être les personnes qui trouvent leur content dans de telles explications, ou qui débarquent comme cela, au débotté, au FRAC d’Auvergne et qui apprennent ces faits hyper-connus à propos de la logique des FRAC, l’une des grandes réalisations de Jack Lang lors du premier septennant de Mitterrand, et comme cela avait d’ailleurs été critiqué ! Combien d’autres choses encore ces personnes ont manqué les vingt-cinq dernières années ? Et je ne voudrais certainement pas les décourager de tenter de combler ce retard, mais je m’interroge tout de même sur les chances de succès d’une telle entreprise de rattrapage dès lors qu’elle est épaulée par ce genre de dispositif.

Parce que j’ai mauvais esprit, je ne peux m’empêcher d’y voir le signe d’une culture de droite, la tentative à la fois timide et naïve que si on fait les efforts nécessaires, on arrivera peut-être à réparer la résultante de décennies et de décennies au cours desquelles l’école et l’enseignement supérieur se seront beaucoup tenus à distance de telles connaissances, parce que systématiquement jugées comme accessoires, non vitales et certainement pas rentables. Pendant ces temps d’obscurantisme moderne, d’aveuglement culturel, ce qui fait la culture n’a pas cessé de vivre, et la dernière préoccupation des vrais artistes est bien de se demander si leur oeuvre est suivie par le public — tout artiste qui se pose de telles questions est soit un artiste mort ou un artiste bien parti pour faire carrière comme publicitaire. Donc un fossé s’est creusé. Plus exactement pendant les vingt cinq ans des FRACs, les lèvres du gouffre déjà existant se sont disjointes pour créer d’immenses béances, infranchissables désormais.

Restent les acquisitions qui ont été faites par les FRACs et lors du déménagement dans ses nouveaux locaux, on comprend bien comment il est pertinent de retracer vingt-cinq d’acquisitions. Acquisitions qui sont dans l’ensemble fort pertinentes, Paul Graham, Pierre Tal-Coat, Yan Pei-Ming, certaines même courageuses, Marc Bauer, Philippe Cognée, Roland Flexner, d’autres plus évidentes mais qui ont le mérite d’avoir soutenu des artistes de valeur, Georges Rousse ou Gilles Aillaud, et certaines plus discutables, sans doute un peu trompées par des modes devenues démodées, Richard Fauguet et Emmanuel Lagarrigue. Mais on ne peut pas ne pas sentir derrière ce catalogue raisonné de la collection du FRAC d’Auvergne une volonté parasite de rendre des comptes, comme de s’excuser d’avoir effectivement mené une politique d’acquisition d’artistes contemporains. Et s’en excuser auprès de qui ? Du public que l’on suppose, et peut-être à tort, comme largué et perdu à la cause de l’art contemporain.

Pour les visiteurs plus réguliers des lieux, des anciens lieux de ce FRAC, la rétrospective n’est pas déplaisante en soi, mais ils ne pourront s’empêcher de redouter que les lieux désormais plus morcellés accueillent plus malaisément des oeuvres aux vastes dimensions ce que l’ancien lieu, celui des anciennes écuries, faisait très bien.  

Samedi Samedi 27 février 2010



Route longue et un peu monotone entre Bruc-sur-Aff et Orléans, où j’ai rendez-vous avec mon ami P. En traversant Tours, puis en passant au large de la centrale nucléaire de Saint-Laurent, une pensée d’à quoi tu penses ?, pour François.

A Orléans, je serais presque déçu par le côté un peu pompier de la cathédrale et je fais sans peine mon deuil de sa visite, parce que je suis arrivé juste à temps à l’heure de mon rendez-vous avec P. et T. Ils m’invitent à déjeuner dans un très bon restaurant, dans lequel je goûterai à une carbonnade, qui certes ne vaut pas celle de Tante Moineau, mais qui est tout de même très honnête. Agréables discussions à propos des quelques sujets de conversations en ligne qui ont été les nôtres ces derniers temps, c’est toujours une bonne chose de se re-préciser de visu nos avis, surtout quand ils divergent, sans doute parce que la confrontation de visu est plus douce, moins tranchée. Nous ferons une rapide promenade sur les bords de la Loire, le peu que je vois d’Orléans aujourd’hui ne me fait pas beaucoup aimer cette ville dont le centre est apparemment très policé, rien à redire quant à la bonne conservation des immeubles anciens qui composent son centre, mais pas du tout métissé, il est notable, et nous en avons discuté avec P. qui s’en étonnait aussi, que les habitants des quartiers populaires que j’ai traversés en voiture pour rejoindre le centre de la ville, ne semblent pas avoir un véritable accès à ce centre de la ville. Et P. me montrera même une curiosité surprenante, un immense bâtiment en bordure de la Loire, à la construction récente et au dessin architectural pas du tout déplaisant, entièrement vide depuis déjà quelques années que P. séjourne à Orléans trois quatre semaines tous les ans, ce bâtiment est inoccupé. Il ne sert à rien. Il avait apparemment été prévu pour tenir lieu de halle pour quelque marché, le projet n’a pas abouti et sa reconversion n’est pas à l’ordre du jour. J’imagine qu’il est inutile d’écrire à la mairie de cette ville bourgeoise pour leur préciser qu’ils pourraient facilement loger les ateliers d’une bonne vingtaine d’artistes, le genre même de résidences d’artistes doit leur être entièrement étranger, au même titre que les habitants des quartiers populaires rejetés, je ne sais comment, en périphérie d’une ville bien propre. Propre à en étouffer.

Je reprends la route pour Clermont-Ferrand et je suis pris par surprise par ce qui semblent être les prémices d’une belle tempête, sur l’autoroute la voiture chasse parfois et donne le sentiment d’être davantage conduite au gouvernail.

Au travail dans la nuit, en suivant la progression de cette tempête à la fois sur les cartes des sites spécialisés et en sortant prendre l’air (par bols entiers pour le coup), j’apprendrais que cette tempête porte presque le même nom que mon ancienne femme et je dois reconnaître que les similitudes de caractères sont étonnantes entre les deux cyclones.  

Vendredi Vendredi 26 février 2010



Aller-retour rapide à Rennes pour aller chercher les planches de Kaporal et commandant des frères LeGlatin à la Cour des miracles, on dépose Elie chez lui à Rennes, l’occasion pour moi, inespérée, de rencontrer Julien Pauthe, rencontre brève, trop brève, de ces rencotnres dites en vrai qui ne peuvent pas aboutir, du premier coup, je ne pense pas, au même niveau de rencontre qui est le notre au travers de nos échanges de mails et de l’accueil du court texte de Julien dans le Désordre.

Rentrés à Bruc par une route ensoleillée, discussion avec Karine dans la voiture, repas, parties de cartes, j’ai appris à mes hôtes les règles du Barbu, fous rires, et vers minuit, quand la raison voudrait que j’aille me coucher rapidement pour grapiller quelques heures de sommeil avant mon départ de fort bonne heure, le lendemain matin, nous décidons, C., L. et moi de donner une suite aux Eaux du fleuve.

Nous choisissons rapidement trois objets chacun, les neuf objets sont donc posés sur la table du salon, je suis le premier, je réfléchis un peu, la fatigue m’encourage à une solution assez simple, mettre en scène la harpe de C. comme si la pièce my harp as a filter de Jean-Luc Guionnet était en train d’être jouée, je coince les neuf objets du mieux que je peux entre les cordes de la harpe, un peu inquiet tout de même de lui faire subir des outrages dangereux pour son intégrité, et je prends quelques photographies de ces objets en les isolant en suspension avec le flash.

Je passe la main à L. et je monte me coucher.  

Jeudi Jeudi 25 février 2010



Rencontre de Jérôme et Karine.

Maisonnée pleine, je finis par dormir dans la pièce habituellement dédiée à la pratique de la musique dans cette maison, entouré de toutes sortes d’instruments de musique — dont une très belle loillieuse — tous muets, amplement concurrencés, dans mon sommeil, par mes ronflements sans doute. Lorsque je me lève le lendemain au milieu d’eux, je ne dirais pas qu’ils sont presque admiratifs, mais le doute est permis, il m’a semblé surprendre dans sa course le mouvement d’un archer de violoncelle qui allait tapoter sur un pupitre.  

Mercredi Mercredi 24 février 2010

Je me réveille dans une maison silencieuse, je me fais mon premier café lyophilisé de la journée et je sors marcher un peu. Je décide de refaire la marche que j’avais faite l’été dernier, de nuit avec L. et C. chemin que je finis par retrouver sans difficulté. Je suis amusé de voir que les lieux présentent un mystère un peu différent de celui qui avait été le leur pendant la marche nocturne, et je suis impressionné en revanche par la fidélité dans mon souvenir du parcours, je me souviens de chaque bifurcation, comme si le plan au sol de cette marche l’été dernier était resté gravé dans mon esprit pour suppléer l’absence d’autres souvenirs visuels, eux, tous enfouis dans la nuit.

L’après-midi, je fabrique avec Elie une étagère pour C., moment agréable d’échange avec ce jeune homme de treize ans qui restera attentif à tous mes conseils pendant deux heures tout de même, et sa fierté d’apporter l’étagère montée à C. fait plaisir à voir.

Le soir je regarde Je me fais rare de Dante Desarthe en compagnie de L. Nous gloussons de concert à cet humour ravageur, tournant dans une étonnante dérision le petit monde du cinéma, non sans manquer d’une auto-dérision extrêmement saine. Ce film a par ailleurs la vertu de montrer avec une belle distance récursive ce qui est à l’œuvre dans toute pratique artistique, les débordements de l’œuvre sur la vie, les chemins indirects, les détours, les pertes de temps, les fulgurances, les raccourcis, les expédients, les erreurs, les doutes, la tentation de la facilité.

Je me couche le sourire aux lèvres, presque confiant de l’admirable qualité de sommeil qui a été la mienne les deux nuits précédentes dans cette maison amie.

 

Mardi Mardi 23 février 2010



Marche dans les environs de Bruc, cafés lyophilisés, soupe de poisson, trois épisodes d’IT Crowd, j’en profite pour copier quelques films sur mon disque durs, dont les 71 fragments d’une chronologie du hasard de Michael Haneke, dont j’avais un souvenir incertain, vu il y a trop longtemps, et dont j’oublie, très rapidement le but secret que je m’étais donné en le regardant à nouveau, compter le nombre de plans qui composent le film, emporté, en somme, par la démonstration.

Le soir nous regardons ensemble le très beau Adoration d’Atom Egoyan, film admirable dans sa description de l’envahissement d’internet dans nos vies, véritable prouesse si l’on pense que très peu de scènes montrent effectivement des écrans connectés (seuls les écrans de forums en webcam qui partagent en neuf rectangles égaux le petit écran de l’ordinateur portable, représentation générique de ce qui fait écran), la représentation s’attachant bien davantage à celle du retentissement, discussions, commentaires, partage, archives, dans le film, est, en fait, hors ligne. Pour bien regarder ce film, il faudrait sans doute installer une minuterie qui le couperait un bon quart d’heure avant sa fin tant il semble que le réalisateur peine, dans le dernier quart d’heure, donc, à prendre congé de ses personnages et étire la fin au delà du tolérable, ce qui finit par faire de ce film redoutablement intelligent un récit fort mièvre. J’imagine qu’il faudrait sans doute également éradiquer de sa bande-son l’épouvantable violon pleurnichard, les scènes de ce montage savant s’enchaîneraient très bien les unes aux autres sans le recours à cet artifice pesant.

Nouvelles discussions jusqu’à pas d’heure, et quand je vais me coucher, les habitants de cette maison ont encore du travail, C., qui monte dans son atelier et L. qui retourne dans le sien dessiner la planche du jour d’une nouvelle bande dessinée dont les vingt premières planches me sidèrent un peu. Je regrette un peu de ne pas disposer de mes énergies propres pour participer, comme je le fais d’habitude dans cette maison, à cette activité nocturne fort saine.  

Lundi Lundi 22 février 2010



levé à six heures, arrivé à huit heures à Bourges, j’ai toute la cathédrale pour moi seul pendant deux heures, l’éblouissement provoqué par les vitraux n’en est que plus fort. Et lorsque je sors de la cathédrale, deux heures plus tard donc, la lumière crue du dehors me blesse presque et m’apparaît sans attrait, dénudée qu’elle est de ses habits de cathédrale aux si beaux motifs.

Plusieurs fois, en photographiant des détails de la cathédrale, je préférerais ne pas m’apercevoir, mais je ne peux pas regarder ailleurs justement, du tremblement de mes mains, cette maladie nerveuse est en train de prendre possession de tout. Rester calme, prendre patience, garder confiance, il y aura bien une cure un jour.

Route sans encombre, quelques courses de poisson notamment à Redon, et arrivée à Bruc-sur-Aff. Cafés lyophilisés, discussions à bâtons rompus, L. et C. me font découvrir la série télévisée anglaise It Crowd, rires à gorges déployées, coucher à pas d’heure, je sens que je vais déjà mieux.  

Dimanche Dimanche 21 février 2010



la gentille désespérance de constater que le corps n’est pas un allié, ne l’a jamais été vraiment, qu’il devient un ennemi. Priver une personne de sommeil c’est la torturer, le corps en refusant de se reposer et en m’imposant sa fatigue, en m’en donnant la charge, me torture, je suis mon propre instrument de torture.  

Samedi Samedi 20 février 2010



Je viens de découvrir cette photographie de Thomas Bernhard sur le site de François Bon.

Composition entièrement déséquilibrée. Et immense étendue noire dans les quatre cinquièmes de l’image qui repoussent le sujet vers le coin en haut à droite de l’image. Impossible de ne pas voir dans cette image ce que l’on tiendrait pour le portrait psychologique de Thomas Bernhard, noirceur de la photographie à l’image de ce que serait le pendant de cette noirceur des livres de Thomas Bernhard. Je trouverais cela volontiers trop facile, parce que le portrait psychologique de Thomas Bernhard, de cette incroyable personnalité qui était sûrement celle de Thomas Bernhard, ne pourrait décemment pas tenir dans une seule image, ni même être tenté, en une seule image, pourtant je trouve dans cette photographie une grâce inhabituelle.

L’étendue de noir qui repousse Thomas Bernhard vers les extrêmités du cadre est en fait obtenue au tirage de cette image dans laquelle le tireur, de la main, a redonné, c’est-à-dire qu’il a ajouté de l’exposition à son tirage initial, qu’il a noirci une partie de l’image qui n’aurait pas été nécssairement noire s’il s’était contenté de tirer l’image telle quelle, sans cet artifice de noircir les quatre cinquièmes de l’image, en "redonnant" donc. Le geste que le tireur a accompli est un geste mobile de la main qui détourne la lumière vers la partie de l’image désirée. Ce geste revient presque à celui de repousser la figure de Thomas Bernhard vers les bords du cadre, en lui faisant signe de déguerpir. Le geste du tireur exclut Thomas Bernhard du cadre de l’image.

Or bien davantage que la noirceur de l’image sensée représenter Thomas Bernhard dans sa propre noirceur, le geste même du tireur, ou du photographe aussi dans sa composition, paraît exclure Thomas Bernhard, comme, en fait, l’excluait à la fois l’Autriche-même et la bien-pensance tant il ne faisait aucun doute que la virulence de Thomas Bernhard n’était que la réponse à la violence qui lui avait été faite, sa vie durant, homme brillant au milieu d’imbéciles et d’esprits courts, de la société plus généralement comprise.

C’est, à mon sens, cela, surtout, que représente cette photographie.

Je viens d’aller regarder les autres photographies de ce photographe allemand, Joseph Gallus Rittenberg, essentiellement des portraits donc, principalement de personnalités célèbres, Josef Beuys, Patrice Chéreau, Günter Grass, Nina Hagen, Elfriede Jelinek, Heiner Müller ou encore Rainer Werner Fassbinder, et je suis singulièrement déçu de trouver toute une galerie de photographies aux allures très décoratives à force d’utiliser de façon systématique le déséquilibre dans la composition et aussi ce geste qui me plaît tant dans la photographie de Thomas Bernhard.  

Vendredi Vendredi 19 février 2010

 

Jeudi Jeudi 18 février 2010



En relisant l’ordonnance de mon médecin pour la faxer (sic, j’avoue que je suis assez troublé qu’en 2010, le fax soit encore un outil de communication, ne savent pas qu’il y a un truc qui s’appelle mèl ces gens-là ?) au service des pathologies du sommeil à la Salpétrière, je suis surpris par l’expression, "retentissement dans la vie".

Je n’aurais pas écrit cela comme ça.

Pour moi le rentissement c’est quelque chose de bruyant. Or justement ce dont je souffre comporte des ramifications insidueuses et souterraines, à mon sens tout le contraire du retentissement.

Et puis je m’amuse que l’expression "la vie" corresponde tellement, dans mon esprit, à ce journal en images que je tiens depuis sept ans maintenant, et je m’empresse d’aller jeter un oeil sur les six derniers mois de ces images, tentant, assez vainement, de trouver dans les images le signe du retentissement — drôle de façon sans doute d’annoncer à mes visiteurs que j’ai remis à jour la chronique de la Vie.

Et je suis stupéfait de découvrir qu’il y a six ou sept mois effectivement, j’ai entammé une série de photographies des endroits où je dors. Donc si mal.

Et, de fait, je me rends aux arguments de mon médecin, je trouve cela rententissant.  

Jeudi Mercredi 17 février 2010



Cher confrère,

Je vous adresse Monsieur De Jonckheere, âgé de 45 ans, qui présente une XXX avec retentissement sur la vie.

Bien confraternellement

Docteur XXX.
 

Mardi Mardi 16 février 2010

Comme elle le dit Madeleine, elle ne l’a pas vu venir. Elle n’a pas vu que j’avais comploté. Nous revenons de la piscine comme tous les mardi soirs, avec son amie Yuma, et je congédie les enfants dans leurs chambres, en prenant mon air bougon habituel et en les prévenant qu’il ne faut pas s’attendre à des miracles pour le dîner, que ce sera probalement pommes de terre à l’eau et jambon.

Et comme ils montent un peu râleurs dans leurs chambres, Madeleine, pensant, il a oublié, se consolant comme elle peut qu’elle va passer, de toute manière la soirée avec Yuma, je m’affaire rapidement en cuisine pour mettre en route une dinde au congnac expresse, le plat préféré de Madeleine. Lorsque c’est prêt, une demi-heure tout de même, je me suis bien débrouillé, j’appelle les enfants avec un air las, ils descendent en cavalcade, c’est que la piscine ça creuse et Madeleine sourit de voir que le jambon purée s’est transformé en dinde au coganc et petits légumes. Mais elle pense sans doute encore que j’ai oublié. que j’ai oublié quelque chose.

Après le plat, petite tartine de boursin pour tous, histoire de donner le change. Pendant qu’ils croquent dans leur tartine, je fais mine de devoir descendre en toue urgence au garage, où j’allume, en hâte et me brûlant les onze bougies du petit gâteau que j’ai cuit cette après-midi en cachette. Je remonte subrepticement du garage, j’eteins et Madeleine est stupéfaite de me voir lui présenter un gâteau d’anniversaire.

— mais Papa ce n’est pas aujourd’hui, c’est demain.
— Mdeleine, dinch’Nord, tu sauras que ml’on fête toujours les anniversaires la veille au soir, et je lui tends son cadeau d’anniversaire, un petit appareil-photo.

Elle est drôlement émue ma petite Madeleine et elle avoue, tu sais Papa, je croyais que tu n’y penserai jamais.

Bon anniversaire ma petite Madeleine, tu sais il n’y a aucun risque que j’oublie un jour ce qu’il s’est passé pour tes parents un 17 février, il y onze ans maintenant. Aucun.

 

Lundi Lundi 15 février 2010

 

Dimanche Dimanche 14 février 2010



Dimanche après-midi, temps couvert, paysages couverts de neige, marche au hasard, les chemins gommés par la neige, je m’oriente du mieux que je peux en fait en suivant les traces d’animaux, du coup le sentiment d’une marche erratique, arythmée et sans but.  

Samedi Samedi 13 février 2010

 

Vendredi Vendredi 12 février 2010



On dira peut-être un peu facilement que dans son exposition au Grand Palais, Christian Boltanski est un artiste parvenu au sommet de son art, sans doute inspiré en cela par les très vastes dimensions de cette dernière oeuvre, Personnes, immense installation comme celles que permet la grande halle et la vaste verrière du Grand Palais. Au même titre sans doute que dans les mêmes lieux, Anseln Kieffer, ce qui paraît discustable dans le sens où l’installation géante que constitue son propre atelier dans les Cévennes est sans doute bien davantage là son grand oeuvre, ou Richard Serra, dans le cas de ce dernier ce serait effectivement un peu plus fondé, il y a dans Promenade, une oeuvre qui dépasse en aboutissement toutes les autres qui y ont effectivement conduit, notamment dans la relation poétique et spaciale du spectateur à l’oeuvre.

Avec cette dernière oeuvre de Christian Boltanski on peut se demander si les dimensions très vastes qui lui ont été assignées ne finissent pas par emmener l’eouvre dans le voisinage d’un écueil qu’elle était parvenue jusque là à éviter. Il n’y a pas dans cette oeuvre de Christian Boltanski de formes inédites pour le connaisseur de son travail. Elle est composée d’un mur de boîtes de biscuits en fer blanc, numérotées sur une face, mais surtout très rouillées sur tous les côtés. L’uniformité de cette rouille, quasi-mêmes avancement et dessins sur toutes les boîtes, laisse à penser que le très grand nombre de ces boîtes a en fait contraint l’artiste à les faire produire pour cette exposition, et non être, comme cela a été plus souvent le cas dans d’autres oeuvres utilisant le même matériau, ce qui paraissait davantage résulter d’une longue collecte. Et ce n’est justement pas le même geste, dans la lente collecte d’objets similaires et leurs assemblages progressifs, l’oeuvre renvoit nécessairement à sa propre recherche de formes. Dans le cas de l’exposition au Grand Palais le spectateur ne peut s’empêcher de reconnaître une forme et de s’apercevoir qu’elle est devenue vocabulaire, et qu’elle est désormais produite d’une façon plus industrielle.

Donc première partie d’Personnes. La deuxième partie est elle de très grandes dimensions, elle utilise toute la longueur de la nef. Elle est constituée de rectangles au sol, marqués par des assemblages de vêtements posés à même le sol, chaque rectangle de cet assemblage étant également matérialisé par quatre poteaux d’angle en acier, du sommet desquels partent quatre câbles qui maintiennent en suspension un long tube de néon, allumé de jour comme de nuit. Tous ces rectangles dessinent au sol un plan quadrillé et autoritaitement défini.

La troisième partie d’Personnes est un immense cône, d’une dizaine de mètres de hauteur, petite montagne faite de l’entassement de vêtements de toutes tailles, de tous genres et de tous âges. Au sommet de ce cône, une grue actionne une machoire qui de façon répétitive plonge dans le sommet de cet immense tas de vêtements, en pince une vingtaine, parfois moins, c’est assez aléatroire, puis remonte vers le sommet de la verrière pour relâcher les vêtements pris dans la machoire qui s’étiolent dans leur chute alanguie vers le sommet du tas.

L’exposition tout entière est habitée par la rumeur obsédante de palpitations cardiaques très amplifiées qui d’ailleurs se mélangent assez bien avec le bruit de mécanisme de la grue dans son mouvement répétitif.

Il ne faut pas chercher bien loin dans notre imaginaire et notre histoire, de quoi Personnes peut bien être la métaphore ? : la terrible histoire de la destruction es Juifs d’Europe par les Nazis. Non que l’on soit aidé ici par une certaines connaissance des oeuvres antérieures de Christian Boltanski, mais les symboles qui composent Hommes sont assez limpides. La répartition en quadrillage des rectangles de vêtements mime assez bien le plan au sol d’un camp de concentration et de ses barraques, le mur des boîtes en fer blanc rouillé et leurs numéros symbolise sans mal des urnes de cendres anonymes, les numéros tenant lieu d’identité, comme dans les numéros tatoués aux bras des détenus des camps de concentration et la grue dans son mouvement sempiternel, de pioche aléatoire dans un immense tas de vêtement, rappelle sans mal elle aussi les photographies de ce qui était appelé le Canada à Birkenau, la barraque dans laquelle les détenus triaient sans cesse les nouveaux arrivages de vêtements et d’effets personnels des dernières victimes.

Et c’est un peu cela qui fâche ou simplement déçoit dans cette dernière oeuvre de Christian Boltanski, elle est trop littérale, les symboles ne font plus office de métaphore ou d’allégorie, ils sont des signes et des descriptions sans distance, là même ou le reste de l’oeuvre de Boltanski quand elle s’attache à des représentations très lointaines, très symboliques du même indicible sujet, représentations infiniment plus mystérieuses et insaisissables qui permettent justement d’apprivoiser ce qui justement échappe à la représentation.

Par ces vastes dimensions, dont on a finalement le sentiment qu’elles échappent aux vraies possibilités de l’artiste — quels sont effectivement les artistes contemporains qui peuvent habiter des lieux aussi vastes ?, ils ne sont peut être pas si nombreux, après tout — l’oeuvre n’est plus incarnée par les visages flous, les listes de noms, cette dimension terriblement intime qui était celle des oeuvres du passé. Ici, dans Personnes il n’est plus possible de voir dans chaque vêtement un disparu, une personne isolée, le processus de destruction de tout un peuple est désormais représenté dans son entier, et même sa dimension industrielle.

Et qui a besoin d’une telle représentation, d’une telle image ?  

Jeudi Jeudi 11 février 2010

J’ai bien eu vent comme tout un chacun de la récente querelle qui oppose Yannick Haenel, auteur de Jan Karski et Claude Lanzmann à propos, justement, du livre du premier. D’ailleurs je ne peux me cacher que je suis appaisé, un peu, que cette dispute fasse baisser le référencement du Désordre sur les requêtes concernant Claude Lanzmann, tant je trouve regrettable que les logiques de référencement des principaux moteurs de recherche mettent en avant ma chronique, effectivement pas très flatteuse, de l’autobiographie de Claude Lanzmann, quand cette dernière n’est pas son oeuvre principale.

Bref je me renseigne un peu, j’ai beau demeurer méfiant par rapport aux positions toujours très tranchées et même violentes de Claude Lanzmann, mais sur le fond j’aurais plutôt tendance à lui donner raison. Je profite de l’accès d’une amie pour regarder sur le site d’Arrêt sur images, l’entretien avec Yannick Haynel animé par Judith Bernard et Hubert Artus, pensant que cela équilbrera mon point de vue sur la question, non pas que je pense urgent d’ailleurs d’en avoir un, mais voilà, par réflexe et, si possible, par honnêteté, je me renseigne.

Je ne trouve pas cet entretien très passionnant, autant le dire tout de suite. J’y entends la volonté de Yannick Haynel que le sujet de son livre et son livre soient davantage lus et jugés dans le champ littéraire, qu’il a bien conscience que ce livre ne peut être un document historique, parce qu’il est fictionnel et qu’il ne juge pas dangereux d’arpenter des pentes savonnneuses parce qu’il se sent protégé à la fois par le patronnage de Georges Didi-Huberman dont il isole une citation d’Images malgré tout, lui donnant donc la permission si ce n’est le devoir d’"imaginer" — ce que d’emblée je trouve très malhonnête parce que c’est une citation tronquée, hors de contexte, prise dans un livre qui justement a été écrit avec une extrême rigueur, notamment historique — mais Yannick Haynel se sent également garanti du soupçon par le simple fait qu’il fait ici oeuvre de littérature, "qu’il entre dans ce que Maurice Blanchot appelle l’Espace littéraire" (ce sont ses mots).

Sincérement, je trouve l’argumentation un peu courte, mais je me décide à lire le livre, après tout, ce serait un terrible erreur de juger un livre et son auteur sans les avoir lus.

Lecture faite donc.

Jan Karski de Yannick Haenel se présente donc comme un texte en trois parties, la première d’une durée d’une trentaine de pages qui sont la description, sans grande analyse d’une scène de Shoah de Claude Lanzmann, celle de l’entretien au départ si difficile, avec Jan Karski, d’abord submergé par ses émotions au point de s’absenter de l’entretien avant même d’avoir pu dire quoi que ce soit. Cette scène révèle que Jan Karski était courrier de la résistance polonaise pendant la seconde guerre mondiale et qu’à ce titre il eut à porter un message très important en provenance de résistants juifs du ghetto de Varsovie qui d’ailleurs lui permirent de se rendre compte de visu de la situation dramatique des Juifs à l’intérieur même du ghetto, de même des résistants ukrainiens lui permirent également la visite subreptice du camp de Belzec en action, en fait Jan Karski s’est à l’époque trompé sur ce sujet puisque le camp qu’il visita sous l’uniforme d’un kapo ukrainien était celui de Izbica Lubelska.

Il faut savoir ici que les entretiens que Jan Karski consentit à Claude Lanzmann durèrent presque huit heures réparties sur deux journées de tournage, desquelles, ne furent retenues, dans le montage final, qu’une poignée de minutes, lesquelles concernaient, effectivement, sa visite du ghetto de Varsovie — c’est un reproche que Yannick Haenel fait à claude Lanzmann, n’avoir utilisé que cette partie de l’entretien et avoir délaissé tout le reste du témoignage de Jan Karski notamment à propos de la résistance polonaise, apparemment pour obtenir ce qu’il voulait, le récit de la visite du ghetto de Varsovie, Lanzmann aurait menti à Karski sus ses intentions, on peut cependant objecter que le sujet de Lanzmann dans Shoah est centré sur l’extermination des Juifs par les Nazis et que pour cette raison, il n’a pas jugé bon d’y inclure le reste de l’entretien, sans doute très intéressant, sinon sans doute il ne l’aurait pas filmé, parce qu’il l’a jugé hors-sujet, que Lanzmann ait maquillé ses intentions pour obtenir ce qu’il voulait, cela n’a rien de très étonnant, je me demande quel genre de balivernes il a racontées aux anciens nazis pour obtenir leurs entretiens en caméra cachée.

La deuxième partie du livre est elle constituée d’une soixantaine de pages qui se proposent d’être la synthèse d’un livre nettement plus ample, 600 pages et dont l’auteur était Jan Karski lui-même et qui n’est autre que son témoignage de première main, sur d’une part son enrollement dans le conflit en 1939, et aussi comment il fut fait prisonnier par les Soviétiques, comment il leur échappa, puis échappa aux Allemands, enfin comment il entra dans la résistance polonaise, en devint rapidement un courrier à l’intérieur des cercles les plus centraux de cette organisation clandestine, et comment à ce titre il fut donc le porteur du message de la résistance juive à l’intérieur du ghetto de Varsovie, de même que le témoin de l’extermination des Juifs, message qu’il parvint à conduire jusqu’à Londres dans un premier temps, et là aussi jusqu’à des instances militaires supérieures et ensuite aux Etats-Unis, où il fut reçu par Roosevelt lui-même. Ayant lu cette soixantaine de pages d’une synthèse un peu indolente et à la garantie de fidélité rapidement suspecte, il faudrait être fou pour ne pas se procurer le livre de Karski lui-même, Histoire d’un État secret.

Vient la troisième partie qui est annoncée d’emblée, dans l’avertissement du livre, comme une fiction et qui se propose de reprendre à son compte là même où le témoignage de Karski, publié en 1945, s’interrompt, Jan Karski ayant vécu jusqu’en 2000.

Il faut un certain courage pour affronter la lecture de cette troisième partie après la lecture des deux premières parties, ou faire à son auteur une confiance aveugle.

Puisque Yannick Haenel souhaite être lu et jugé dans le champ de la littérature, attachons-nous, dans un permier temps, à ce seul éclairage. Je n’arriverai pas bien, je ne crois pas, à discerner la vaillance de la tentative littéraire de Yannick Haenel dans ces deux premières parties, la première est une description très légèrement analytique d’une scène de Shoah qui n’est pas centrale, certainement moins déterminante que l’entretien d’Abraham Bomba l’ancien coiffeur de Treblinka, celle de l’analyse d’un horaire de train par Raul Hilberg, celle qui ouvre le film dans lequel Simon Srebnik est conduit sur un bateau à fond plat sur la rivière même qui bordait le camp d’extermination de Chelmno dont il a miraculeusement survécu. En soit la scène de l’entretien de Jan Karski reprend un schéma narratif dont il est fait un usage quasi systématique dans tout le film, premier plan serré sur la personne avec laquelle on s’entretient et sa présentation grâce à un sous-titre, début du témoignage, et puis à mi-parcours, tandis que la bande-son de l’entretien garde son flux, la caméra balaye les environs de la rencontre entre le témoin et Claude Lanzmann, souvent accompagné d’une interprète. Jan Karski étant interviewé dans son appartement à New York, les fenêtres duquel donnant sur l’Hudson River, et plus singulièrement sur la Statue de la Liberté, il y a effectivement un iatus entre ce que le récit révèle et le symbole de la statue de Bartoldi, qui opère de la même façon qu’un des premiers entretiens avec un des survivants de Sobibor, sur ce qu’il reste des quais sur lesquels descendaient les Juifs menés à la mort et pareillement la caméra filme la douceur du balayage des cimes de la forêt par un léger vent d’été. La description de cette scène par Yannick Haenel est donc, en plus d’être minimale, très parcellaire et omet de préciser qu’il s’agit là d’un principe de montage récurrent.

La deuxième partie n’est pas meilleure, elle n’est, après tout, qu’un résumé, un résumé assez long, de l’autobiographie de Jan Karski, elle présente l’intérêt de se faire une représentation plus fouillée de qui était Jan Karski, son importance historique dans la résistance polonaise, mais aussi sa mission de devoir porter des témoignages cruciaux et il est stupéfiant de se dire qu’un témoin visuel de l’horreur du ghetto de Varsovie et l’industrie de mort des Nazis dans leur entreprise d’extermination des Juifs d’Europe, que cette personne a pu par la suite traverser des frontières nombreuses dans l’Europe occupée et parvenir à rejoindre l’Angleterre et ait pu quelques temps pls tard porter son témoignage jusqu’à Rossevelt en personne. Et une telle épopée, non, vraiment, ne se résume pas dans une soixantaine de pages, qui se lisent, certes, mais qui ont tout de même l’immense défaut de vivre en coucou d’un autre texte, et le lecteur ici ressentirait presque de la gêne pour celui qui se livre à une telle facilité littéraire.

Ces deux premières parties sont donc des appéritifs plutôt insipides, frelatés même, qui auraient plutôt tendance à rester sur l’estomac de leur lecteur, au point d’installer un début de dégoût.

La vraie nausée vient rapidement au lecteur attentif. Il y a dans les phrases de la troisième partie, un ryhtme, un systématisme lancinant, des redites rabâchées, un point de vue qui se meut par cercles concentriques répétés et qui grandissent progressivement la périphérie du texte, qui font tout de suite penser à un auteur autrichien, qui n’est autre que Thomas Bernhard. Au point d’ailleurs de reprendre en plus de la litanie intrabilaire à la Bernhard la forme même du paragraphe unique d’une petite centaine de pages. Enfin, qu’on se rassure n’est pas Thomas Bernahrd qui veut, là où le grand auteur autrichien nous prend par les tripes et nous relâche qu’en fin de livre après nous avoir sévèrement maltraités — dans Extinction après six cents pages d’agonie d’une famille rance, la libération en apprenant à la dernière page que le personnage héritier rebelle de cette épouvantable lignée qui a fait ses choux gras de l’antisémitisme, décide de confier les valeurs et les propriétés de cette famille qu’il execre à un sien ami, rabbin de son état, après la nuit dense de six cents pages terribles le mince jour d’une résilience — Haenel ne fait que fantasmer nombre d’idées reçues sur la destruction des Juifs d’Europe jusqu’à mettre dans la bouche de son personnage, dans un sens très ambigu de "personnage" puisqu’il imagine le testament moral de cet homme ayant vraiment vécu, des interrogations poncives aussi stupides que de se demander si Dieu n’est pas mort à Auschwitz ?

Il y a de l’obscénité vraiment dans ce livre. Et chez son auteur de ne revendiquer pas moins que de faire ici de la "littérature", ou comme il le dit lui-même dans cet entretien un peu consensuel, certainement pas hostile, qu’il entre dans l’espace littéraire comme aurait dit Maurice Blanchot. On peut raisonnablement soupçonner Yannick Haenel de n’avoir compris ou simplement lu que le titre de ce livre éponyme de Maurice Blanchot, qui très sûrement n’aurait pas dit ou écrit quelque chose d’aussi pompeux que d’"entrer dans l’espace littéraire". Il faut d’ailleurs un certain culot, une si haute estime de soi pour penser qu’en ayant écrit deux romans, dont celui-ci terriblement médiocre, que l’on puisse "entrer dans l’espace littéraire" au sens blanchotien du terme et, de ce fait, figurer parmi les Mallarmé, Proust, Beckett et quelques autres, Monsieur Haenel il vous ferait du bien de prendre un peu de recul ne serait-ce que sur la question littéraire, et modestement, effectivement lire L’espace littéraire de Maurice Blanchot au delà du titre même du livre, d’y noter, entre autres concepts que l’auteur est nécessairement dépassé par ce qu’il écrit, qu’il ne peut être son propre lecteur, certainement pas son propre critique ou l’avocat même de son texte, et que toute visée littéraire est nécessairement vouée à l’échec même.

Donc d’oeuvre littéraire, il nous sera possible de douter ici.

Reste qu’au delà de la suffisance littéraire de Yannick Haenel quelques questions subsistent. Depuis quand la littérature, si elle existe, est affranchie de toute morale au point d’absoudre le canibalisme, le plagiat et finalement une certaine forme de paresse intellectuelle ? Le plagiat et la paresse sont moins graves que le canibalisme. Restons sur ce dernier.

De quel droit Yannick Haenel peut raisonnablement espérer nous convaincre qu’il a écrit ce livre dont la moitié n’est pas de lui à proprement parler, la description indolente d’une seule scène de Shoah de Claude Lanzmann et une synthèse digne du Reader’s digest d’un livre à l’endroit duquel on aurait aimé qu’il manifestât un peu plus de respect à la fois pour le texte mais aussi pour son auteur. Ce manquement au plus élémentaire des respects vis à vis de Jan Karski ne porte pas de nom, il vampirise la pensée d’un mort, d’une personne qui lui est singulièrement étrangère, et pour nous assurer de la pertinence de ce projet dément, Yannick Haenel assène plusieurs fois dans l’entretien d’Arrêt sur images qu’il s’estime être le frère spirituel de Jan Karski. Yannick Haenel aurait-il eu le pseudo-courage d’un tel livre du vivant de Jan Karski, probablement pas tant il montre dans cette phagocie répugnante du mort que ce qu’en aurait dit Jan Karski lui-même ne l’intéressait pas, s’estimant littérairement supérieur à cet homme, dont il aurait tout à craindre, de la crainte de l’homme lâche devant celui qui n’a sans doute jamais eu besoin de prouver son courage.

Yannick Haenel se présente également, dans le voisinage bien dégoûtant de Jonathan Littell, comme appartenant à une génération d’écrivains, qui parce qu’ils sont nés dans les années 60, pensent que l’heure est venue pour eux de reprendre le flambeau des témoins de la destruction des Juifs d’Europe, et que sans doute le meilleur hommage qu’ils puissent rendre aux victimes, c’est celui d’affabuler grossièrement et d’avoir des fantasmes bien courts sur ce fait majeur de l’histoire de l’homme. En cela Yannick Haenel fait montre de la même immodestie, se pensant entré dans l’espace littéraire, le voilà qui s’imagine prophète a posteriori. La réalité est moins flatteuse, il est un faible révisionniste qui écrit très médiocrement. Comme Jonathan Littell.

Chère Judith Bernard, quand vous avalisez chez votre invité son entrée fracassante dans « l’espace littéraire » et que vous arguez que c’est sans doute cela que Claude Lanzmann n’a pas compris, comment vous expliquez à vous ce que vous n’avez pas compris ? Et donnez un peu plus de crédit à l’intelligence de Claude Lanzmann, honnêtement, il le mérite. Et il comprend bien des choses. Dans le cas de ce livre, peut-être trop bien.

 

Mercredi Mercredi 10 février 2010



Cette image a été détruite. Après une heure du patient assemblage de ces presque trois cents calques, j’ai envoyé l’enregistrement de l’image sur un gros disque dur externe et je suis monté me coucher, confiant que le lendemain matin, je pourrais éteindre, satisfait de la besogne accomplie, mon ordinateur. C’était compter sans cette programmation écrite avec les pieds des développeurs de Microsoft qui fait que la mise à jour d’un module secondaire passe toujours avant toute chose et dans la milieu de la nuit, l’ordinateur s’est éteint, ne gardant aucune trace de ce qui avait été accompli jusque là. Détruite, disparue cette grande image.

Celle que vous voyez là en est un autre, en fait, presque la même, je l’ai refaite patiemment, j’ai réassemblé les 289 calques du collage et à un endroit j’ai juste inversé l’ordre de deux calques dans le quadrillage général. Rien ne me poussait à le faire vraiment, je ne suis pas certain d’ailleurs que cela constitue une amélioration, c’est peut-être même un erreur, elle est à peine visible, je ne suis même plus sûr de l’endroit exact où j’ai opéré cette inversion.

L’aurais-je fait par superstition ? en bon athée, c’est bien possible, comme un rituel pour m’abriter de la colère des dieux numériques, pour conjurer le sort, fâché que j’étais tout de même d’avoir eu à refaire ce collage, ce qui est fastidieux et astreignant pendant presque une heure.

Ces derniers temps, j’ai fait ces collages en écoutant de vieux disques de Robert Wyatt.

Cette série de grandes images composites est presque finie. Je me demande si je ne suis pas en train de la faire durer un peu, de la fignoler inutilement, de prolonger le plaisir.

Sans doute est-il temps de passer à autre chose.  

Mardi Mardi 9 février 2010



Emmené toute la famille, avec Yuma, la petite camarade de Madeleine, voir le film de Jacques Perrin, Océans, rarement je me serais à ce point ennuyé au cinéma, mais d’être à côté d’un Nathan frissonnant de bonheur devant ce film qui faisait la part belle aux requins, aux baleines et aux raies, quel bonheur ! Etonné aussi de l’ampleur de ses connaissances en la matière, faisant des distingos inattendus entre baleine bleue et baleine à bosse, entre grand requin blanc et requin tigre. En sortant du cinéma, il me dit que plus tard, c’est ce métier là qu’il voudrait faire et, solennel, qu’un jour il aimerait caresser une baleine. C’est idiot bien sûr, mais j’y vois comme une auto-prophétie.  

Lundi Lundi 8 février 2010



Adèle, moqueuse, à son frère qui a du mal avec un mot aux sonorités difficiles, tu devrais aller voir un orthophoniste. Ca me fait beaucoup rire, jsuqu’à ce que Nathan finisse par devenir très triste avec cette impression que je me moque de lui, il ne comprend pas alors que je me réjouisse et le félicite de cette susceptibilité, qui, venant de lui, est un excellent signe, les progrès de cet enfant sont décidément spectaculaires.  

Dimanche Dimanche 7 février 2010

 

Samedi Samedi 6 février 2010



C’est sûrement boiteux, mais je voudrais quand même essayer. Ce soir je suis allé voir le dernier film des frères Coen, A serious man et avant de dormir j’ai fini de lire Lily et Braine de Christian Gailly. Deux œuvres de fiction, l’une cinématographique, l’autre littéraire. L’une parle d’un professeur de mathématiques américain qui se débat avec toutes sortes de questions morales dans le contexte évidemment très biblique de la communauté juive traditionaliste à laquelle il appartient, en recourant notamment au conseil de trois rabbins. L’autre parle d’un ancien joueur de bugle, rangé des voitures, si on peut dire, puisque devenu mécanicien, après avoir combattu en Indochine et y avoir été blessé, encore que les éléments de cette fiction-là vous seront saupoudrés selon le principe habituel de l’atomisation des indices auquel recoure quasi systématiquement Christian Gailly.

Alors commençons par cette dernière fiction. Dans laquelle il est question d’un joueur de bugle, donc, autrefois engagé dans une formation de jazz qui avait son petit succès, mais voilà il s’est retiré de la scène, et aurait même oublié jusqu’à l’existence de cette vie antérieure, notamment au profit d’une amnésie partielle et passagère qu’il semble avoir contractée en étant blessé au combat dans une guerre coloniale. Évidemment on ne peut pas avoir touché au sublime en tant que musicien de jazz, sans qu’un jour où l’autre, cela finisse par vous revenir, dans le cas présent c’est d’autant plus facile de s’y soumettre que le personnage principal y est aidé par une femme, nécessairement sublime, on n’est pas, dans ce roman, à un poncif près, au point que la vamp en question, on la rencontre en panne sur le bord de la route et que soi-même on est dépanneur, ce ne sont plus des ficelles, mais du cordage tressé gros, qui retiennent cette intrigue. Et cette tentation plus déchirante que l’ancien musicien dans sa nouvelle vie est marié, ils ont un enfant, en attendent un autre. Vous avez le sentiment d’avoir déjà lu cela quelque part ? De l’avoir lu même dans un autre livre de Christian Gailly ? Vous avez raison. Un soir au club, il serait faux de dire qu’il s’y passe autre chose que dans ce dernier livre du même auteur.

On aurait volontiers pardonné à l’auteur de nous raconter la même histoire, le même récit, si ce dernier s’était trouvé augmenté de voies nouvelles, d’angles inédits ou encore qu’il débouche sur une autre morale, celle tout de même un peu stéréotypée que le jazz ce n’est qu’un repère de mauvais garçons, de types brûlés de l’intérieur et qui finissent par attirer la mort dans des circonstances tragiques autour d’eux. Comme finalement on lui avait pardonné dans Un soir au club de construire une histoire de pas grand-chose qui plus est avec de comparables poncifs à propos du jazz, de ses mauvais types incandescents comme leur chorus, et des femmes, sublimes, évidemment sublimes, happées dans leur sillage dangereux, sans doute parce que l’écriture était vive, qu’elle tenait le tempo, qu’il était alerte et que les trouvailles du côté de l’écriture étaient nombreuses, plaisantes à l’oreille, le lecteur était embarqué. Retirez le style, qui ici s’est assagi, un peu à la manière de certains musiciens de jazz partis à l’aventure, vers les frontières du free jazz même, et qui tout d’un coup reviennent de cet enfer et jouent désormais de vieux airs de blues parfaitement carrés, exit donc le style, l’écriture musicale, et on finit par lire un roman, oui, un roman, au XXIe siècle !, avec une intrigue, une progression, des personnages, un homme et deux femmes, on dirait un de ces nombreux disques de jazz des années cinquante, inutile, il y a beau y avoir du monde, une section rythmique au petit poil et des solistes qui assurent, des vraies pointures, tout le monde est trop content de jouer les uns avec les autres, de se retrouver, la mayonnaise ne prend pas, et c’est du jazz à la papa de la pire espèce. Et bien Lily et Braine, c’est un peu ce genre de mauvais retour dans la mauvaise direction à la mauvaise case. On lui reconnaîtra une chute imparable, mais dans le style seulement, parce que sinon, l’accumulation des stéréotypes fait que le lecteur s’oriente très fiablement dans ce récit au point de pouvoir le conduire à la place de l’auteur et ne sera donc nullement surpris par cette chute.

Alors quel peut bien être le point commun entre ce livre, Lily et Braine de Christian Gailly et le dernier film de Joel et Ethan Coen, A serious man. Qu’est-ce qui peut motiver la comparaison, peut-être pas, mais en tout cas la mise en commun dans cet article ?

Pas grand chose en fait. Si ce n’est que ces deux œuvres de fiction ont ceci qu’elles manient le stéréotype, l’un donc, on l’aura compris, que le jazz c’est le purgatoire, et l’autre que de grandir dans une communauté juive traditionaliste dans le très ennuyeux Mid-West des trente glorieuses, en pleine révolution hippie, ce n’est pas peut-être pas la somme de tous les poncifs de cette communauté mis à bout à bout, même mâtiné de l’humour juif qui va avec, c’est peut-être, au contraire, l’image familière de la complexité de nos existences, de notre difficulté à y naviguer, à résoudre les énigmes de cette vie qui n’est toute droite qu’en apparences, bref, on touche à l’enseignement biblique par excellence, même sur fond de banlieue américaine, même sur fond de Jefferson Airplane.

Rien de bien original dans la narration et la description de ce petit monde, de cette communauté juive, certes un peu repliée sur elle-même et jamais tout à fait sans friction avec les Goys alentours, les réalisateurs du film n’hésitent pas à appuyer sur certains traits des personnages et des circonstances, ce n’est jamais sans tendresse, même mordante, ni sans compassion, voire une extrême empathie, sans doute toute naturelle tant le cadre dépeint ici est celui vraisemblablement de leur enfance et de leur adolescence. Mais alors qu’est-ce qui fait que le récit finit par décoller se l’archétype, d’une part, mais surtout devenir une allégorie, quelque chose de plus vaste que le récit — ce que vous l’aurez compris, Lily et Braine de Christian Gailly ne parvient pas du tout à faire — et qui finit par emporter d’une part l’adhésion de son spectateur mais aussi à magnifier la forme cinématographique en elle-même ?

Les frères Coen décident de prendre leurs personnages au mot, de faire tourner à plein régime la communauté et ses traditions, un léger complexe de persécution et c’est le ciel qui graduellement s’assombrit jusqu’à devenir celui d’une tornade menaçante, la colère de Dieu personnifiée. Les membres de cette communauté se font forts d’obéir aux préceptes qui les unissent, ils tentent de faire les choses dans les règles, un pas de côté et c’est la sanction, ainsi le personnage d’Abe qui meurt dans un accident de voiture, sans doute divinement puni par Dieu pour avoir convoité la femme d’Autrui. Le décalogue est réactualisé, tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, même par le truchement d’un Guet (divorce religieux), ou tu seras tué dans un accident de voiture en tenue ridicule de golf azurine.

Dieu — les réalisateurs pris en flagrant délit de mégalomanie ? — éprouve donc ses fidèles dans leur foi, leur refuse les enseignements trop faciles, n’allez pas trouver votre rabbin pour lui demander un conseil pratique, vous hériterez d’une histoire compliquée aux enseignements aussi diffus qu’incertains, bref votre situation restera entière dans sa complexité, si ce n’est augmentée d’une nouvelle sédimentation de doutes, de même Dieu paraît condamner la superstition presque aussi sévèrement que des péchés que l’on aurait crus moins véniels, ne pas systématiquement punir tous les péchés, ni avec la même intensité selon ses fidèles. Celui de ces derniers qui tentera le plus d’être droit et vertueux, sera sans doute celui qui sera le plus sévèrement puni, à son premier écart. Et pour aggraver les difficultés de ses fidèles, ceux-ci auront souvent à naviguer dans les eaux troubles de visions et de rêves, lesquels auront surtout la vertu de se superposer avec efficacité à une réalité déjà amplement minée.

C’est sans doute dans ce dernier pan du récit que le cinéma des frères Coen se fait le plus virtuose, en maniant les symboles de façon drolatique, l’honnête homme, le Mensch qui fait son devoir d’homme, en tentant de régler la réception par antenne de la télévision, et étant alors dans le surplomb du jardin de la voisine, qui bronze entièrement nue, mais aussi parce que ce cinéma donne à voir à son spectateur là où s’achèvent les rêves, jamais là où ils commencent, sans exclure tout à fait non plus que ces derniers s’enchevêtrent entre eux pour tisser un conte compliqué sans vraie morale, certainement pas tranchée et finalement oser la question de savoir si d’aventure ce ne serait pas cette vie fictive elle-même qui est le conte ? Ou même le cinéma ? Ou encore la vie, non-fictive, de tous ?

Impossible de savoir, surtout quand les éclaircissements peuvent venir d’hommes, aussi tortueux, que les trois rabbins de ce film, jusqu’au plus vieux d’entre eux qui finit par réciter des paroles de Jefferson Airplane en forme de bénédiction au jeune homme le jour de sa bar-mitzva au cours de laquelle il a chanté en étant complétement raide. C’est vrai que cela devait être étrange les années hippies et ce que l’on en percevait dans une école hébraïque. Les frères Coen en profitent pour nous dire d’où ils viennent, comme pour nous expliquer d’où leur vient ce cinéma gentiment déjanté qui est le leur.  

Vendredi Vendredi 5 février 2010

 

Jeudi Jeudi 4 février 2010



Dans l’activité du rêve, ce qui ne me paraît pas le moins paradoxal, finalement, c’est que cette activité fort laborieuse se produit, et avec elle toute la conception de ces images compliquées, complexes et extraordinairement nombreuses au point que nous n’en retenions que quelques-unes, l’écume, les dernières, qu’elles nous paraissent pourtant déjà relever d’un épuisant écheveau, cette activité exceptionnelle donc, se produit justement dans le moment de notre sommeil où nous nous reposons, moment pendant lequel nous refaisons nos forces pour affronter les complexités de la journée à venir. Nous devrions en fait nous réveiller nettement plus fatigués que quand nous nous sommes endormis — le plus souvent en laissant mentalement les images nous emporter dans leur monde où elles vont se distendre et former des images jusque là inconnues de nous et qui pour leur plus grand nombre vont rester effectivement inédites ou incompréhensibles — comme cela devrait au contraire nous fatiguer si toutefois nous avions dû nous charger nous-mêmes d’une telle fabrication d’images.  

Mercredi Mercredi 3 février 2010



Le rugby est un drôle de désordre, une pâte dans laquelle il est difficile de voir clair, de comprendre même dans quel sens va le jeu, comment il se construit ? Il y a des matchs miraculeux, comme la demi-finale entre l’équipe de France et la Nouvelle-Zélande, un match gagné d’avance part les All Blacks qui menaient très largement à un peu plus de la moitié du temps de jeu, et puis tout d’un coup ce qui n’était que brouillon et voué à l’échec prend forme, le puzzle se met en place et le jeu atteint à sa plus sublime expression. D’autre fois ce sont ce que l’on appelle sans doute les matchs pièges, la moins gracieuse des équipes à force de fermer le jeu, de construire très patiemment des avancées qui ne paraissent jamais décisives, mais qui mises bout à bout finissent par devenir déterminantes et alors l’équipe qui est menée, même plus forte, même plus élégante dans ses mouvements, cette équipe est maintenue comme sous un éteignoir et l’inexorable fuite du temps conduit les laborieux vers le gain. Ce jeu est capable de produire à la fois des matchs historiques, légendaires, ou encore des matchs que l’on oublie vite, par exemple la finale de la Coupe de France l’année dernière qui a vu la victoire de Perpignan sur Clermont-Ferrand mais qui se souvient d’une seule action de jeu de ce match ?, personne.

Cette espèce de non-jeu, j’ai tendance à appeler cela de la bouillie et quand mes poussins jouent ce genre de jeu sans forme c’est ce que je leur dis, je leur dis qu’ils font de la bouillie, et à l’entraînement, quand nous travaillons les phases de jeu, je gèle les mauvais mouvements, ils doivent tous faire la statue, alors je replace le ballon où il était et je les interroge, je leur demande de regarder, de lire. Mais même dans le désordre de leurs coprs emmêlés dans des rucks trop garnis, ils ont parfois du mal à voir, alors je prends le ballon moi-même et je l’envoie d’une seule longue passe vers une aile déserte et je dis, Jouez !, l’ailier reçoit le ballon, comme un miracle, il n’a plus qu’à courir, et il va dans l’en-but, seul.

Alors les plus malins commencent à comprendre, c’est généralement à ce moment là de l’année, ils prennent du recul, se placent mieux et tout d’un coup quelques enchaînement de suite prouvent qu’ils ont compris quelque chose, quel chose qui n’est pas facile à comprendre, que ce n’est pas seul, en dépit d’un cœur vaillant, d’une forte volonté que l’on avance à ce jeu, c’est en groupe. Souvent ils finissent par reprendre leurs travers, leurs courses sur la largeur, ils sont aimantés par le cuir, alors on crie, on les pousse, soi-même on vient faire un peu de ménage dans les rucks, histoire de donner une chance à certaines actions d’aboutir, et dans ce désordre, de temps en temps, quelque chose finit par se produire qui ressemble à du jeu.

Finalement quand je leur apprends cela, je ne fais rien d’autre que de leur apprendre que de lire dans le désordre. De reconnaître les figures quand celles-ci sont recouvertes d’informe.

En fait c’est ça que j’aime bien dans ce jeu.  

Mardi Mardi 2 février 2010



C’est souvent que je reprends les enfants sur cette faute de Français, le même ordinateur que Maman, non le même ordinateur que celui de Maman, Maman n’est pas un ordinateur, la même voiture que Grand-père, non la même voiture que celle de Grand-Père, Grand-Père n’est pas une voiture, le même ballon que Nathan, non le même ballon que celui de Nathan, Nathan n’est pas un ballon, le même livre qu’Adèle, non c’est le livre d’Adèle, c’est d’ailleurs le titre du livre — l’album d’Adèle de Claude Ponti — le même appareil-photo que Papa, non Papa n’est pas un appareil-photo ?, mais disant cela en suis-je si sûr ?, tant souvent j’ai le sentiment de ne pas être autre chose qu’un regard enregistreur.  

Lundi Lundi premier février 2010



Ce matin dans le train, j’ai fait un de ces rêves que j’aime tant faire qui me replonge dans l’ambiance des deux grandes villes américaines que je connais le mieux, Chicago et New York, mais je remarque au réveil que certains détails manquent, non pas que je ne parvienne pas à reconstituer le puzzle ardu du rêve, non, dans les visions de ces deux grandes villes je remarque que certaines parties des images sont floues et imprécises comme s’il avait manqué à mon inconscient des détails pour reconstituer l’ensemble des images du rêve. Et cela me donne du souci de me dire que mon inconscient semble subir les mêmes coups de rabot dans ce dont il se souvenait parfaitement au point de produire, il n’y a pas cinq ou six ans, des rêves tellement plus détaillés. Et je trouve très inquiétante, vraiment, cette médiocrité grandissante de ma mémoire consciente ou inconsciente. Et moi qui plaçais tant de foi dans la puissance de mon inconscient, si souvent émerveillé par sa capacité à reconstituer avec minutie des scènes de la vie éveillé et leur décor, certes dans un désordre pas toujours facile à décrypter, mais néanmoins avec une fidélité troublante dans les détails.

Si cette érosion venait à s’accélérer, ce dont je ne doute pas, mes rêves vont-ils connaître, bientôt, des formes de plus en plus molles et qui résisteront définitivement à toute analyse, tout possibilité de compréhension, tout souvenir, fût-il du même ordre que celui qui je conserve, malgré tout, de certaines toiles abstraites — comme certaines de Franz Kline patiemment observées à Art Institute de Chicago justement.

Peinture de Franz Kline  

Dimanche Dimanche 31 janvier 2010



Il est étonnant que d’aller au travail pour moi équivale à l’opportunité, une fois toutes les deux semaines, de monter sur un des volcans de la chaîne de Puys, plaisir sans ombre, surtout quand ce dernier est enneigé comme aujourd’hui. Et n’est-ce pas là, finalement, pour moi, une manière de contrepartie du désagrémanet de devoir travailler si loin de mon domicile ? La contrepartie paraît très généreuse aujourd’hui, mais son souvenir, les autres jours est parfois unsuffisant à gommer la lassitude de ces aller-retours. Qu’importe, aujourd’hui c’est le jour de la contrepartie, faisons le plein, sans comptabilité.  

Samedi Samedi 30 janvier 2010

 

Vendredi Vendredi 29 janvier 2010



Cela a été une belle semaine avec les enfants, une semaine gastronomique presque, puisque j’ai réussi mercredi midi une très belle potée, qu’ils ont dévorée, Nathan ne rechignant pas à manger son chou, ce soir c’est une quiche aux brocolis qui est engloutie par des enfants affamés et en dessert nous avions prévu de déguster le bavarois aux kiwis à la confection duquel tout le monde avait participé, Madeleine en tournant patiemmment la crème anglaise sur le feu doux, avant qu’on y jette de l’agar-agar, Nathan an broyant les kiwis, Adèle en pressant le citron et moi finalement à la baguette de ce dessert compliqué que nous avions déjà raté une fois faute d’agar-agar, mais cette fois-ci l’apparence du dessert était parfaite, le démoulage sans accroc, on se léchait tous les babines par anticipation, mais je crois que je fus le seul à cette table à goûter vraiment ce dessert que je qualifierais tout de même d’un peu expérimental.

Madeleine concède que ce n’est pas une chose facile d’agrémenter les kiwis et est prompte à me suggérer la même tentative, mais cette fois avec des pommes ou, gourmande, avec des mangues, je me demande si ce n’est pas elle qui a raison.

Pendant qu’ils montent se coucher, je fais bouillir la carcasse du poulet de la veille, ça emabume dans toute la maison et quand je monte les embrasser Madeleine, tout sourire, me dit qu’à l’odeur elle a compris que lundi soir je ferai du poulet au riz et aux raisins secs, ce dont elle raffole. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est que si j’ai le temps dans l’après-midi en rentrant de Clermont, je ferais une nouvelle tentative de bavarois, mais cette fois avec les deux belles mangues qui devraient être mûres la semaine prochaine.

Et des fois, cela suffit à mon bonheur, cuisiner pour les enfants.  

Jeudi Jeudi 28 janvier 2010

Journées de corvées administratives, pressé de m’y consacrer par la date butoir du 31 janvier commune à plusieurs de ces pensums. Comme je renâcle à cet exercice, vider les deux tiroirs du bahut, et en faire le tri sur la grande table du salon, faire des piles, des reçus et des courriers dont je peux me séparer, poubelle, faire une pile des factures qui tiennent lieu de garantie, comme celle de la visite annuelle du chauffagiste que j’espère ne jamais avoir à produire à mon assurance, tant cela signifierait que la maison a brûlé en partant de la chaudière, ce qui signifierait que l’essentiel du garage a brûlé, faire un tas des trucs qu’il faut absolument régler aujourd’hui, jour de corvée, essentiellement des paiements en retard, donc pas de gaité de coeur, faire un dernier tri dans le tas de coupures de journaux, parmi lesquelles je trouve quelques coupures qui concernent Alan Turing, toujours cette idée chimérique qu’un jour il faudrait que je m’attèle à un interminable projet de biographie de cet homme étrange, mais chaque fois que je me promets de m’y mettre, je réalise que ce projet supposera d’étudier sérieusement les mathématiques pour avoir la moindre chance de comprendre de l’intérieur ses théories sur la computabilité du réel, et aussi le danger pour moi de m’atteler à une telle tâche et d’être coupable d’une certaine forme de révisionisme en tentant notamment une sorte de pose de diagnostic d’autisme a posteriori sur un homme dont je ne suis pas le contemporain, l’égal en rien, et qu’y gagnerait la compréhension de son travail ?, quelques lettres manuscrites, certaines pour lesquelles je me promets de faire une réponse détaillée, quelques numéros du Manière de Voir que je souhaite envoyer à des amis ou des connaissances dont je devine l’intérêt vif pour la chose, bref tout un monde de papiers auquel j’ai tant de mal à donner un peu d’épaisseur. Est-ce parce que j’ai passé la journée de lundi avec Barbara, je tente une manière de récupération grahique de ce fatras désormais organisé en piles, mais je me fatigue vite de cette tentative de rattrage. Il n’y a rien à faire, factures, reçus garanties et correspondances officielles ne sont pas des papiers que l’on peut recycler si facilement.

 

Mercredi Mercredi 27 janvier 2010



Ce matin, d’assez bonne heure, je prends mon petit déjeuner en tête à tête avec Nathan pendant que les filles dorment encore, de telle sorte que nous soyons à l’heure pour le rendez-vous chez l’orthphoniste. Nathan n’est pas bien réveillé qui révasse au dessus de son chocolat chaud et de ses deux tartines, Nathan il faut te dépêcher un peu sinon nous allons être en retard. Et Nathan de répondre, reprenant soudainement ses esprits. Excuse-moi Papa, j’étais dans la Lune.

Question. Est-ce que quand un enfant autiste excuse une de ses absences en expliquant qu’il était, comme tout un chacun, dans la Lune, est-ce qu’on ne peut pas raisonnablement penser qu’il a atteint un point d’autisme négligeable ?, ou encore que plus rien n’est grave, ou bien encore qu’il est guéri.

Qu’on se rassure, je ne suis pas vraiment en train de m’emporter, de perdre le sens commun, de ne plus regarder la réalité en face. Mais tout de même cette remarque de Nathan me donne un putain d’espoir.  

Mardi Mardi 26 janvier 2010



Parfois le quotidien, dans ses écarts imprévisibles, se montre bien généreux. Ainsi ce soir je proposais à Yuma la petite camarade de classe de Madeleine de venir à la piscine avec nous, ce à quoi son père consentit sans mal. Séance de piscine très agréable, pas de chamaillerie entre les enfants, Trois tours de toboggan avec Nathan, Yuma qui accepte aussi de l’accompagner une autre fois, Nathan n’aimant pas y aller tout seul quand il fait nuit et qu’une partie du tunnel, celle qui sort du bâtiment de la piscine pour y rentrer à nouveau et jeter les petits baigneurs dans un petit bassin d’une profondeur de cinquante centimètrès d’une eau tumultueuse. Dans les vestiaires à la sortie, les enfants étaient à la fois calmes et rieurs, l’attention de Madeleine sûrement détournée par la présence de sa petite amie, de même celle de Nathan et d’Adèle, toujours pas de ces disputes répétitives, non, si non si, non si, non si non etc... ad lib. Lorsque nous sommes arrivés chez Yuma pour la déposer nous avons eu la surprise d’être tous les quatre invités dans cette maisonnée aux cinq filles toutes plus grâcieuses les unes que les autres. Et tandis que la fin du repas voit les enfants des deux familles se mélanger dans des jeux, nous entamons avec mon hôte, longue expérience de la danse contemporaine, une conversation à propos d’une tablette tactile qu’il me présente et qui me donne quelques idées pour la collaboration avec Michele, Dominique et François, mais notre conversation est souvent interrompue par des enfants qui demandent à leur père le film tant promis. Il semble que dans cette maison aussi, le mardi soir, veille du jour sans école, soit le soir d’un film. Et dans cette famille de danseurs et de musiciens, il y avait depuis fort longtemps en suspens la promesse de regarder en famille les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Et la bonne humeur de cette belle soirée me fait redécouvrir les charmes, certes un peu désuets, surtout pour moi qui n’a aucun goût pour les comédies musicales, de ce vieux film, sans doute aidé aussi par Guillaume, qui en danseur pointe pour moi des détails de chorégraphies auxquels je n’aurais vraisembablement accordé aucune importance sans ses remarquaes aidantes. D’ailleurs à plusieurs reprises, Nathan se lève de son siège pour tenter d’imiter les danseurs du film et il est rejoint chaque fois par Guillaume qui tente de struturer un peu ces imitations pataudes de Nathan. Quel plaisir inattendu cette soirée cinéphile avec huit enfants scotchés par la vieille magie d’un film que j’aurais cru sans surprise.

On m’aurait dit ce matin que je prendrais un tel plaisir à revoir les Demoiselles de Rochefort, je n’aurais pas été facile à convaincre.  

Lundi Lundi 25 janvier 2010



Dans une toute petite galerie du centre parisien se tient en ce moment une exposition rare, voire très rare, celle de la photographe Barbara Crane, non que Barbara Crane soit une photographe méconnue ou même rare, mais cette exposition doit être en soixante ans de carrière de Barbara Crane sa troisième exposition en France. Et ce qui m’amuse chaque fois c’est l’incapacité des galeries, qui se risquent à tenter de l’accueillir, à faire toute la place qu’il faudrait à une photographe d’une telle importance, d’une part, mais d’autre part aussi, assise sur un tel corpus. Chacune de ces tentatives ressemblent toujours à celle qui consisterait de prier un éléphant de se faufiler par un trou de souris.

La galerie Françoise Paviot, troisième galerie française à historiquement repousser le plus possible ses cimaises pour faire un peu de place au géant Barbara Crane, est sans doute celle qui soit parvenue à la plus élégante et la plus sensée des tentatives. En effet la galerie présente quatre extraits de séries d’images — on peut estimer que Barbara Crane a produit, à peu près, 60 séries abouties de photographies réparties sur une soixantaine d’années de carrière — l’une datant des années 60, Neon people, l’autre des années 70, Chicago Loop, la troisième des années 80, Private views et enfin une autre série, des années 80 également, off the fence. Pour celui qui connaît toute l’oeuvre de Barbara Crane — privilège indirect d’être son webmaster je suppose — cette exposition fait surtout l’effet de représenter avec précision une goutte d’eau dans l’océan qu’est l’ensemble du travail de Barbara Crane. Et il serait sûrement tentant de se moquer un peu de la tentative, de la taille de la galerie qui accueille une telle exposition. Mais ce serait là le fait d’un enfant gâté, gâté de connaître intimement l’oeuvre entière de la photographe, tandis que d’autres en Europe, et singulièrement en France, n’ont jamais eu la chance de voir de leurs propres yeux des épreuves orginales de Barbara Crane.

Alors voilà ce qui est suggéré, si d’aventure mon lecteur résidant en France est désireux de rencontrer l’oeuvre de Barbara Crane. Se rendre à cette exposition en gardant en tête que ce qu’il voit n’est qu’une minuscule synecdote de l’oeuvre. Malgré tout, apprécier toute la finesse des épreuves, aussi bien celle des tirages en noir et blanc, particulièrement les tirages de Chicago Loop, tirages par contact de négatifs 13X18, une rareté en soi. Ou encore ce que devient un petit polaroid, objet presque vulgaire, lorsqu’il est produit par une Barbara Crane au meilleur de son advention, circulant, petite, au travers d’une foule de gens en fête, le Taste of Chicago, armée d’une petite chambre 4’x5’ portative, le dos chargé de film polaroid et prenant des photographies au jugé, tâchant d’isoler les gestes les plus significatifs de ses contemporains en fête. De même dans les six images exposées de la série Off the fence il ne faut pas manquer la plus étonnante des trois qui est en fait le collage de trois photographies différentes et qui à lui tout seul montre tout l’opportunisme dont est régulièrement capable Barbara Crane dans son travail, et qui ferait volontiers dire au plus enthousiaste des amateurs de son travail qu’elle a inventé les logiciels de retouche d’images numériques bien avant que ces derniers n’existent.

Mais il ne faudrait surtout pas arrêter sa visite là, entre les murs de la galerie François Paviot. C’est à ce moment qu’il faut d’urgence compulser l’épais catalogue de Challenging vision qui n’est autre que le catalogue de l’immense rétrospective que le Cultural Center de Chicago a accordé au travail de Barbara Crane à la fin de 2009, début 2010. Il faudra alors que le visiteur de l’exposition fasse l’effort mental d’imaginer qu’à chacune des séries représentées par quelques pages, chacune, du catalogue, correspond en fait des séries aussi nourries — davantage en fait — que celles dont il vient de voir un aperçu — aucune des séries présentées ici par la galerie François Paviot n’étant une série entière. Et ce n’est pas un effort que le visiteur doit essayer de produire en terme de quantités, mais bien davantage dans une tentative désespérée d’imaginer la puissance créative d’une photographe qui pendant soixante années a produit un travail immense dans un nombre invraisemblables de directions, mûe par une curiosité sans limite, sans hierarchie également — pour qui s’est déjà promené ou a déjà voyagé avec Barbara Crane, il est toujours manifeste que ce qui retient le regard de Barbara est avant tout une forme, comme de photographier en très grand format les déjections de poils régurgités par un chat, ou encore toute une collection de petits rongeurs morts, et autres cadavres de petits animaux — un travail acharné à produire dans les limites de ce que la photographie peut produire, un regard définitevement affranchi des canons et des us du genre, pas de jugement de valeur, et si certaines des dernières séries des images de Barbara Crane sont entièrement floues, ne pas y voir le signe d’un regard faiblissant, mais, au contraire, la volonté toujours aiguisée de chercher là même où d’autres disqualifient trop rapidement.

Une fois cette drôle de visite considérée, j’invite mon lecteur français à se rappeler toutes les dernières rétrospectives inutiles du petit et très médiocre Henri Cartier Bresson, images rabâchées avant d’être ressassées, auxquelles nous avons été contraints ces vingt dernières années, n’aurait-il pas, mon lecteur, comme moi, préféré échanger l’une de ces grandes messes à la gloriole locale, contre une véritable rétrospective de Barbara Crane qui n’aura jamais lieu dans ce pays.

Quelques autres suggestions du même calibre, Robert Heinecken, John Baldessari, Ken Josephson, Bart Parker, John Coplans, Joyce Neimanas, Joel Sternfled, Natalie Bookchin, Karen Savage, Harry Calahan, Aaron Siskin, Lucas Samaras, et ceux-là sont juste ceux qui me passent par la tête sans faire d’effort de mémoire, sans compulser le moindre catalogue.  

Dimanche Dimanche 24 janvier 2010

 

Samedi Samedi 23 janvier 2010

Un échange de mail avec mon ami P. à propos d’un de mes articles récents du bloc-notes, celui de la lettre pour la réunion-débat à DeCroly me fait réaliser avec un temps de retard, ce n’est certainement pas P. et sa légendaire courtoisie toute nippone qui m’y encourage, mais la périphérie de certains de ses arguments, que j’ai sans doute mal dit certaines choses, plus exactement que j’ai omis une donnée importante.

Je m’en voudrais terriblement qu’un visiteur de ce site lisant cet article en vienne à culpabiliser de reconnaître chez lui des traits de cette honte nationale que je décris, comme étant celle qui régit principalement nos rapports avec les personnes handicapées. Il n’y a pas de culpabilité, même collective à cela. Il y a un état de fait. Celui d’une ostracisation des personnes handicapées, de leur mise à l’écart, singulièrement des personnes handicapées mentales. Cette honte si je pense aujourd’hui en être détaché en bonne part, je ne peux pas dire que je ne l’ai jamais éprouvée, pire encore je l’ai la plus connue vis à vis de mon propre enfant : en de très nombreuses occasions j’ai eu honte de Nathan.

C’est une honte double.

D’abord il faut comprendre que Nathan est la première personne autiste que j’ai rencontrée, si tant est que l’on puisse rencontrer son propre enfant. De même ma connaissance de ce que pouvait bien être l’autisme était à la fois vague et très imprécise. Pour moi un autiste était une personne profondément isolée, mutique et dont la perception du monde extérieur était presque nulle. Avec le recul, je me rends compte que je n’avais pas poussé bien loin le raisonnement puisque j’aurais du me demander alors comment une telle personne pouvait ne serait-ce que manger, boire et même marcher, et accomplir toutes sortes de gestes que l’on tient pour acquis et qui, pour de nombreuses personnes autistes, sont précisément extraordinairement difficiles à apprendre, du fait, justement, de leur perception isolée. Et si j’avais vraiment raisonné sur le sujet, j’aurais dû également me poser la question de leurs besoins sanitaires. Il existe effectivement un sous-groupe de personnes autistes qui répondent à cette très vague et imprécise définition, il s’agit des autistes de Kaner. Les autistes de Kaner sont effectivement très déficients, mais il n’est jamais impossible de les atteindre un peu, de même que de leur faire quelques petits progrès qui rendront leur vie et celle de leurs proches moins compliquée. Il existe en revanche une très grande palette d’autismes et de personnes autistes, et sans doute c’est parmi cette grande famille de symptômes que le profane aura sûrement le plus de mal à s’orienter et ne pas reconnaître la déficience autistique chez son prochain, ce qui vaut ce genre de remarques "mais pourtant il parle, donc il n’est pas autiste" — pour connaître un petit garçon autiste qui savait lire et écrire à l’âge de deux ans, je ne commets plus moi-même cette erreur d’appriéciation.

Il y a un corrollaire à cette difficulté à reconnaître les personnes autistes, c’est de penser qu’elles sont rares et d’être incrédule d’apprendre qu’un enfant sur mille nait autiste — proportion qui serait en hausse constante et dont une piste de réflexion à cette hausse serait environnementale. Et pourtant cette densité n’est pas une fable, rien que dans mon quartier, je connais cinq enfants autistes. Et le fait que je les connaisse n’a évidemment rien d’étranger avec ma fréquentation assidue de lieux comme les salles d’attente des spécialistes chez lesquels j’emmène Nathan. Ainsi certaines conduites qui seront jugées curieuses par mes contemporains portent souvent un nom dans le monde de l’autisme, on parle par exemple de stéréoptypies, comme d’agiter de façon insensée les mains juste devant les yeux — l’enfant qui fait cela tente de sur-stimuler son cerveau pour se procurer un sentiment d’apaisement, ce qui peut paraître paradoxal pour nous les neurotypiques.

Il y a donc une familiarité qui s’installe et qui permet à ceux qui savent de reconaître et qui au contraire défie la compréhension de ceux qui ne savent pas. Et ceux qui savent, dans le même temps ont davantage de chance d’avoir un regard compréhensif d’une part, mais d’autre part aussi d’avoir une attitude qui sera plus adéquate, plus accueillante vis-à-vis de la personne autiste, sachant que naturellement plus le comportement de la personne autiste est extravagant et plus la méfiance est de mise et avec elle des comportements graduellement hostiles. Ainsi l’année dernière une association qui veillait à donner des loisirs à de jeunes autistes avait choisi le mardi soir pour aller à la piscine de Montreuil, ce qui coïncidait avec notre propre horaire avec les enfants. Naturellement leur arrivée causait souvent du désordre et de l’étonnement, tandis que cela réjouissait beaucoup Madeleine parce qu’elle avait noué des liens avec deux jeunes femmes et toutes les trois avaient trouvé ensemble des terrains d’entente sous la forme de jeux dans le petit bassin. Inutile de préciser que Madeleine a nécessairement une bonne habitude des enfants autistes, elle est avec eux en terrain très familier et n’est gênée en rien de tout ce qu’ils capables de produire — juste garder un oeil sur elle quand elle joue avec le grand François, des fois que ce soit de couler Madeleine qui l’amuse lui, elle moins, moi pas du tout.

Lorsque l’on n’a pas accès à cette familiarité on est nécessairement pris en défaut. Que penseriez-vous d’une personne avec un regard un peu possédé qui à la piscine décide de vous étreindre assez fort en poussant des cris de satisfaction qui pourraient vous rappeler ceux des pigmées dans les scènes finales des films de Tarzan quand tous les porteurs de l’expédition sont gentiment massacrés à tour de rôle par l’immense gorille ? Cela sans doute vous plongerait dans l’embarras. Que penseriez-vous d’un jeune homme qui n’aurait de cesse de vous demander votre date de naissance pour immédiatement vous répondre quel jour de la semaine ce jour est tombé, renseignement que peut-être votre propre mère aurait du mal à vous fournir fiablement ? Vous en concevriez sûrement une certaine gêne. Que penseriez vous d’un enfant de cinq ou six ans au regard totalement absent et qui laisserait s’échapper des cuisses de sa culotte courte, en plein surpermarché, des étrons qui lui couleraient lamentablement le long des cuisses sans que cela ne semble le perturber ? Vous seriez sans doute très gêné. Plus léger mais pas moins gênant, vous intervenez dans une réunion publique sur le thème du handicap, vous même vous devisez sur le thème de l’autisme, et au premier rang de la grande salle qui vous donne amplement le trac, vous ne pouvez détacher votre regard de deux jeunes gens qui font des grimaces vraiment impossibles, votre concentration n’est pas à son zénith, vous bafouillez, vous auriez surtout envie de rire, mais vu les circonstances cela pourrait être très mal interprété.

A vrai dire, j’ai vécu toutes ces scènes avec cinq enfants autistes différents, et bien d’autres encore, un peu moins frappantes mais néanmoins gênantes. Et je n’ai pas toujours bien réagi, loin s’en faut, et de nombreuses fois j’ai eu honte. J’ai eu honte, parfois parce que le comportement de ces enfants et singulièrement celui de Nathan était très inconvenant, et alors honte de sentir peser sur moi tous les regards alentours. Imaginez n’importe quelle situation embarrassante et publique dans laquelle vous vous êtes déjà retrouvé, et pensez à ce que cela pourrait être quand l’origine de votre honte n’est autre que votre propre enfant : c’est une vraie torture. Et le regard des autres d’ailleurs n’est jamais doux quand vous ne vous faites pas carrément engueuler. Un jour dans le RER un voyageur gêné par Nathan m’a apostrophé pour me demander si je ne pouvais pas "le tenir un peu mon gosse". Ce à quoi, ce jour-là, mais tous les jours ne sont pas aussi fastes du côté de la répartie, esprit d’escalier oblige, j’avais répondu que non je ne pouvais rien faire, que mon fils était enragé et surtout ne l’énervez pas de trop il pourrait vous mordre, moi ça va je suis vacciné, forcément, mais vous ?

Je me suis de nombreuses fois questionné sur ce qui était le moteur de cette honte, je suis chaque fois retombé sur le fait que ce n’était pas nécessairement le comportement de Nathan ou celui d’autres enfants autistes qui me faisaient honte, mais les regards des autres et la pression sociale que cela représentait. D’ailleurs, les premiers temps je m’excusais souvent et discrètement j’avouais que Nathan était autiste, le fait est que cela calmait souvent les regards et m’assurait parfois des remarques bienveillantes, je faisais mon possible pour ne pas relever la contradiction, un enfant fait une connerie dans la rue, c’est une honte, on apprend que l’enfant est autiste et ce n’est plus grave du tout s’il se déshabille en pleine rue. Et chaque fois que je fournissais cet aveu volontaire, je me faisais horreur, je me sermonais me disant que je manquais terriblement de personnalité pour ne pas assumer le handicap de Nathan, sans compter que je divulgais une information le concernant qui n’appartenait qu’à lui et à ses parents. Très progressivement, j’ai appris à ne plus m’excuser, tout du moins à ne plus donner d’explications qui finalement ne regardaient que nous. Mais cet apprentissage a été long et très lent. J’ai été aidé en me rendant compte que bien souvent cette explication, l’autisme de mon garçon, n’était pas crue par mes interlocuteurs, qu’en quelque sorte ils ne comprenaient pas du tout ce que cela voulait dire et que pour eux, comme pour moi autrefois, un autiste c’était une personne qui ne parle pas, qui est isolée qui ne vous voit même pas, et Nathan ne correspond pas du tout à cela, il est bavard et il a une façon très pénétrante parfois de vous regarder.

Un soir, dans la salle d’attente du psychomotricien, vers la fin de la séance de Nathan, un enfant très perturbé est entré accompagné de sa mère qui visiblement avait du mal à le canaliser. L’enfant s’est tout de suite jeté sur moi et a tenté de me griffer le visage, ce que, levant in extremis le nez de mon livre, je suis parvenu à écarter, sa mère était défaite, elle n’avait de cesse de s’excuser pour finir par lâcher que vraiment elle était désolée, que son fils était autiste, que c’était pour cela qu’il portait un casque de boxeur parce qu’il avait tendance à se frapper la tête contre les murs, ce qu’entendant cela, il mit en démonstration immédiate. Ce jour-là, je pris la main de cette femme et je lui conseillais de ne plus jamais s’excuser. En admettant que c’était beaucoup plus diffcile à dire qu’à faire. De ce jour-là, je ne me suis plus jamais excusé du comportement de Nathan.

Alors la honte, je serais un fieffé menteur de dire que je ne l’ai jamais ressentie. J’ai été programmé pour la ressentir. Je m’en suis défait avec difficulté, je dois à Nathan cette émancipation, même si elle reste fragile, jamais acquise.

En revanche mon diagnostic quant aux raisons de cette honte, souvent collective, il n’a pas varié, la honte trouve son creuset dans une société française qui est honteuse et qui fabrique et perpétue cette honte dans la ségrégation. S’il devait exister une chose aussi stupide que l’identité française ce serait cela, la peur de la différence et les réflexes d’exclusion. Qu’on se rassure je ne pense pas que cet argument soit à jamais audible dans le débat en cours. Trop bruyant et insuffisamment honnête.

 

Vendredi Vendredi 22 janvier 2010

 

Jeudi Jeudi 21 janvier 2010



La semaine dernière j’avais reçu la lettre du Maire pour me prévenir qu’un agent du recensement allait probablement bientôt passer à la maison. La lettre du Maire insiste sur le caractère confidentiel des données et argumente que la nature même des données sert à mieux prévoir les besoins de la population, notamment en matière de transport, c’est l’exemple le plus mis en avant.

J’ai reçu cet après-midi la visite de l’agent annoncé. En fait une ravissante jeune femme avec un bel accent québécois à qui je propose un café et dont j’apprécie vite le naturel. Je réponds à toutes ses questions, elles sont assez neutres me semble-t-il et nous en venons à remplir les fiches de renseignement pour les quatre habitants du domicile. Et dès la première je remarque qu’en gros les seuls éléments qui intéressent vraiment ce questionnaire sont ce qui concerne mon travail (c’est sans doute pour la question des transports pondère l’enquêtrice) et puis c’est bien tout. Entre autres renseignements que je jugerais volontiers utiles pour un recensement, dans le but d’évaluer quels sont les besoins de la population, comme on dit, il n’y a pas de case pour spécifier qu’un des habitants de la maison est handicapé. Ou encore qu’il y a une grande distance entre mon lieu de vie et mon travail, ou encore que les trois enfants vont dans une école qui n’est pas celle de leur quartier et qu’il y a des raisons politiques à cela. Des raisons qui ne sont pas simples, et sur lesquelles je pense qu’il ne serait pas inintéressant de se pencher, dans toute la limite de leur valeur statistique.

Et j’aimerais bien aussi qu’on m’explique ce qu’il y a de tellement indispensable à ce que les quatre fiches de renseignement que je suis désormais coincé de remplir mentionnent les noms de chacun des occupants de la maison, est-ce qu’il ne serait pas plus simple de les rendre anonymes dès leur entrée ?

Encore une occasion dans laquelle on remarque une fois de plus que la pratique étatique quand elle tente de se renseigner un peu plus outre à propos de ses sujets, consiste surtout à s’assurer qu’ils sont bien au travail. Je vais finir par en déduire a contrario que la plus subversive des attitudes par rapport à cet État libéral, c’est encore d’être au chômage !

Et une chose est certaine, la fois prochaine, dans un lustre ou deux, ils pourront toujours m’envoyer Juliette Binoche, Amira Casar, ou Asia Argento, je ne répondrai pas au recensement, ou alors j’inventerai tout, d’ailleurs je me demande si je ne vais pas postuler pour un poste d’enquêteur du recensement et remplir toutes les fiches des gens que l’on me demandera de sonder, depuis chez moi, quitte à tout inventer, je peux bien inventer la vie de mes riverains. Ce serait sûrement une excellente pratique de la fiction.  

Mercredi Mercredi 20 janvier 2010

Reprise de l’entrainement après un mois d’interruption, deux semaines de vacances et deux semaines de terrain gelé, et il était temps parce que mes petits poussins étaient en train de s’adoucir et on est copieusement obligés de leur rappeler que ce n’est pas parce qu’on s’est interrompu quelques temps que cela doit servir d’excuse pour fuir les contacts et râler quand on en prend un cartouche. Malgré tout la reprise est difficile, il pleut pendant les deux heures de l’entraînement, il fait un peu froid, les mains des enfants sont gelées, le ballon est une vraie savonnette, et je ne suis pas mécontent moi-même quand on arrive à la fin de cet après-midi maussade, trempé que je suis, jusqu’aux os. J’emmène Nathan aux vestiaires, ils sont combles et fumants, avec Nathan cela va prendre des heures, je décide de couper court, je lui jette mon manteau sur les épaules et nous courons à la voiture, on arrive vite à la maison et nous prenons notre douche ensemble, tous les deux crottés, une eau tout noire s’en va dans la bonde, je nous fais un chocolat chaud à tous les deux, ça m’avait quand même drôlement manqué le rugby.

Le soir, je trouve un certain réconfort au concert du Surnatural Orchestra, encore que pendant la seconde partie, descendu près de la scène pour faire quelques photographies, je ressente très bien les prémices des courbatures qui sûrement devraient rendre mon réveil difficile demain matin.

Il n’est pas impossible que ce concert dans lequel tous paraissent tellement détendus, contents de se retrouver, de jouer ensemble, soit en fait le meilleur concert que j’ai écouté d’eux. Ils sont appliqués, ils s’écoutent, pas de chahut qui ne serait pas strictement musical, les solos sont construits, charpentés, c’est devenu incroyablement rodé un concert du Surnatural Orchestra. Et leur force finalement c’est de garder cette bonne humeur qui caractérise chacun de leurs concerts. Seraient-ils en train de refermer la boucle de la quadrature du cercle ? En tout cas la maturité est là. Le sentiment, du coup, d’avoir assisté pendant six ans à une lente progression vers l’excellence.



 

Mardi Mardi 19 janvier 2010



Alice, Mona et Philippe sont venus dîner ce soir. Quel plaisir ! Et comme cela m’a fait rire que ce qu’ils voulaient voir avant même de poser leur manteau, avant de boire un verre, avant de s’asseoir, c’était de voir le garage.

J’étais un peu ému tout de même d’avoir avec moi, sans doute parmi les plus anciens visiteurs du site, capables de se souvenir de ses anciennes pages d’accueil, capables sans doute de me pardonner qu’elles étaient souvent embryonnaires.

Leur plaisir aussi de rencontrer, en vrai, des enfants dont ils avaient tout de même le sentiment de les connaître un peu, d’ailleurs cela arrive de temps en temps que Madeleine manifeste de la méfiance à propos de cette connaissance — et elle a bien raison — mais là je ne sais pas comment Madeleine fait pour s’orienter dans le monde, mais elle a tout de suite su que c’était la bienveillance qui était la règle.

J’avais tenté de mettre les petits plats dans les grands, c’est toujours dangereux quand je fais ce genre de choses parce que je ne peux pas me départir d’une certaine envie de faire des expériences et il arrive plus souvent qu’à mon tour que ce soit plutôt raté, pas nécessairement indigeste mais parfois très curieux au goût, là rien de tout ça, ma salade de chicons avec des quartiers d’oranges sanguines, des noix et des lanières de saumon fumé était plutôt goûteuse et pareillement mon clafoutis avec les mêmes oranges, des pommes et des raisins secs, un fond de rhum, présentation encore déficiente, mais honnêtement ce n’est pas mauvais. Mon sauté de veau n’était sans doute pas ce qu’il y avait de plus réussi (et d’ailleurs je ne comprends pas pourquoi, avec des courges il y a deux semaines c’était délicieux, ce soir avec des carrottes et des pommes de terre, c’était quelconque).

Et puis c’est quand même agréable de pouvoir se rencontrer en dehors des contraintes professionnelles, de découvrir que Mona a séjourné à Lille ou que Philippe est un ancien solide troisième ligne au rugby ou encore qu’Alice conduit un très respectable pot de yahourt, dans lequel, je ne sais par quelle magie elle serait sans doute capable de faire rentrer quatre éléphants, deux devants et deux derrière, je présume.

Comme je vais regretter de ne plus travailler avec ces amis. Toute chose a une fin et cette aventure-là était vraiment merveilleuse.  

Lundi Lundi 18 janvier 2010



J’ai cassé par maladresse le carreau de la porte vitrée à la maison. Cette porte est une lourde porte en métal et des barreaux garantissent le verre de plusieurs millimètres d’épaisseur, un verre listral, translucide mais tout à fait opaque de ce qui se trouve de part et d’autre du verre. Ce matin j’ai donc passé quelques minutes au téléphone avec mon assureur qui me confirme que je suis effectivement couvert pour ce genre de sinistre. Je suis rassuré de l’apprendre parce que je ne me sentais pas du tout d’entamer cette réparation de moi-même, remplacer un carreau je sais faire, il faut juste que le carreau ne soit pas trop épais, ni trop grand, ce qui tend à dire que là j’étais déjà dans les limites de ce que je sais faire, mais ce que je ne sais pas du tout faire, ce sont les découpes de formes d’inclusion, or ici la serrure et la poignée de porte se trouvent sur une forme d’ilôt qui empiète sur la découpe du verre.

vous ne voyez pas bien ce que je veux dire ? Le vitrier que mon assureur a contacté ne voyait pas bien non plus, mais voilà il a fait quelque chose de tout à fait inattendu par moi, il s’est connecté à Google Maps et s’est servi de cette nouvelle fonction qui permet de voir les maisons non plus vues d’en haut, mais vues de la rue, zoom et oui, il a tout de suite vu où était le problème. Et j’en serais resté très vivement impressionné s’il n’avait pas tout de suite ajouté, oui oui, je vois très bien, je vais appeler votre assureur pour lui dire que je ne fais pas ce genre de choses, qu’à chaque fois que l’on doit faire une découpe de ce genre on finit par casser neuf vitres avant d’en enchâsser une. Là évidemment j’étais beaucoup moins impressionné par sa dextérité à manier les dernières fonctions de Google maps.

Nouveaux palabres avec l’assureur qui admet qu’il n’est pas très surpris, que cela devient souvent comme ça, qu’à la moindre difficulté ils ont tendance à refuser, que ce n’est pas assez rentable. Inquiet je demandais à mon assureur quelles étaient nos solutions de contournement de cette difficulté inédite, ce dernier m’encourage à trouver un petit artisan local qui ne serait sûrement pas agréé par l’assurance, mais si son devis est correct, mon assureur ne voit pas pourquoi je ne pourrais pas le faire travailler à ses frais, moyennant, bien sûr, la fameuse franchise de soixante-seize euros tout de même.

Je me souviens que lors d’une saga précédente qui concernait la serrure de cette porte maudite, j’avais finalement trouvé une petite société dans le haut de Fontenay, des gens à la fois aimables et très serviables, je n’étais pas certain qu’ils faisaient dans la verrerie, mais à tout hasard, je me risquais à aller les voir, cela ferait au moins une petie promenade dans l’après-midi et ces denriers temps je n’ai pas beaucuop pris le temps de ce genre de choses. Je prends ma porte en photo et je monte sur le plateau.

Je tombe sur le monsieur, déjà un peu âgé, qui avait fini par trouver une solution de montage pour ma serrure la fois dernière et je lui expose la situation en lui montrant la photo sur mon appareil-photo, il chasse un peu mon geste en me disant que c’est trop petit pour lui mais qu’il se souvient parfaitement de ma porte, voit très bien où est le problème et sait parfaitement ce qu’il y a à faire. Je m’enquiers de savoir s’il fait ce genre de réparation et il m’indique une porte dérobée dans le fond de l’atelier en m’expliquant que c’est l’atelier de verrerie et de miroiterie. Il me dit qu’il va falloir qu’il démonte la partie verrerie de la porte un matin, qu’il l’emmène en atelier et qu’avec son collègue verrier, ils fassent ensemble la réparation, et qu’ils reviennent le soir reposer la porte comme il faut. Poliment je lui demande si ce n’est pas trop compliqué, il me répond qu’au contraire c’est quand même nettement plus interessant à faire qu’une réparation tout simple sur laquelle il n’est pas nécessaire de réfléchir. Ce type là est tout à fait mon genre d’homme.

Puis il s’excuse parce qu’il ne pourra pas faire la réparation avant la semaine prochaine. Je lui explique que je suis un peu embêté parce que je suis parfois absent plusieurs jours de suite, je ne voudrais pas attirer les cambrioleurs. Il voit bien le problème, réfléchis un peu, finit par dire qu’il a une solution, part chercher dans son atelier un tube de colle monté sur un pistolet et m’explique comment il me conseille de coller un panneau contre ce qu’il reste de verre, puis de reprendre ce panneau (il me propose d’ailleurs de m’en découper un) avec un tasseau vissé au panneau vers l’extérieur en faisant passer les vis par le trou occasionné par le bris de glace.

Je rentre à la maison, c’est effectivement trois fois rien à faire, même pour un double gaucher de mon genre. Je téléphone à l’assurance, lui demande de prendre contact avec cet artisan qui apparemment accepterait de faire la réparation. Mon assureur me rappelle le soir-même pour me dire qu’étant donné le dévis il aurait mauvaise grâce de me le refuser puisque celui-ci est bien moins honéreux que celui dont il aurait écopé avec son vitrier agrée.

La morale de cette histoire, ou plutôt les morales : Google maps n’est peut-être pas l’outil le plus utile dans la caisse à outils d’un vitrier. Celui qui ne veut s’occuper que de problèmes faciles et rentables, celui-là ne saura plus faire que ces choses-là. Celui qui ne fuit pas la difficulté mène une vie plus intéressante, plus variée et sand doute ne cesse-t-il de progresser, par ailleurs il semble qu’il ait trouvé plus utile de trouver son plaisir dans le travail intelligemment fait que dans la rentabilité. Mon assureur a encore réussi ce brillant tour de passe passe de me soulager de soixante-seize euros, le prix sans doute de cette leçon de morale. Est-ce cher payer ? Je n’ai pas d’avis sur la question.  

Dimanche Dimanche 17 janvier 2010

 

Dimanche Samedi 16 janvier 2010

Resonance from Continuum on Vimeo.



Comment je suis arrivé là ?, par quel biais insoupçonnable je suis arrivé sur cette vidéo de promotion d’une petite société de marketing ou de design ou des deux ?, je ne suis plus bien sûr. Je ne sais plus. En fait si, je sais, une personne, à laquelle je ne fais pas mes félicitations quant à sa sagacité pour m’envoyer un lien pareil, tout en spécifiant que cela devrait me plaire parce que par certains côtés l’esthétique de cette vidéo lui fait penser à mon site.

Je passe sur le rapprochement qui n’est pas facile à faire mais que j’ai malgré tout réussi à tisser : en fait dans cette vidéo, il est souvent fait usage d’une esthétique rudimentaire faite de brouillons notamment ce qui n’est pas sans lui rappeler, sans doute le côté rough du plan du site ou encore ces histoires de liens figurés par des schémas dont la complexité va croissante, ce que cette personne comprend être l’esthétique de Désordre. Bref.

En rveanche je tente de m’expliquer un peu sereinement sur la façon dont je suis resté captif de cette petite vidéo d’une douzaine de minutes, à la fois tentant d’y comprendre quelque chose — pas d’obstacle de langue ici, l’anglais qui s’exprime là est d’une pauvreté toute américaine, quand on a vécu aux États-Unis, on croit que l’on sait parler anglais puis on débarque en Angleterre et on ne comprend rien, et ce n’est pas une question d’accent ou de prononciation, c’est juste que cela va deux cents fois plus vite, les phrases fusent, elles sont souvent ironiques, ça brille d’intelligence et c’est toujours gentiment moqueur, c’est une autre langue, une vraie langue pleine de nuances, d’expressions idiomatiques, d’images, après cela quand on retourne aux États-Unis quand on écoute les gens on a envie de finir toutes leurs phrases à leur place tellement ils s’expriment lentement — et à la fois de comprendre le monde qui y est dépeint, un monde dans lequel effectivement la réalité paraît sous-titrée par des schémas sensés la rendre plus intelligible et dans lequel l’enjeu majeur, semble-t-il, affiché sans aucune modestie, est de tenter de se figurer ce qu’il se passe dans la tête d’un "consommateur", je ne crois pas que l’on puisse parler ici de sujet.

Tout ceci, cette activité mentale dont il est expliqué que ce n’est pas tant une chasse aux idées, mais une chasse aux bonnes idées, est représentée par ceux-là mêmes qui la pratiquent et tentent de nous la donner à voir en utilisant justement les fameux "outils" — we come up with new tools all the the time, on n’invente de nouveaux outils tout le temps, mais je vous rassure je ne crois pas que ces jeunes gens boxent tout à fait dans la même catégorie que Thomas Edison, inventer c’est sans doute un bien grand mot — avec lesquels eux s’astreignent à figer des extraits de la réalité.

Ces jeunes gens qui parlent de ce qu’ils font avec une absence de distance et de modestie confondante — that’s what we are good at, quand je vous disais que c’était du mauvais anglais, rejet de la préposition en fin de phrase, une horreur, bref, ça c’est ce à quoi on est bon — ils vont chez des gens, des vrais gens, et c’est en épluchant leur mode de vie, et le contenu de leur placard de cuisine, un peu à la manière des sondeurs de Kitchen stories de Bent Hamer que ces jeunes gens intelligents — c’est amusant de les voir affecter des mimiques de gens intelligents, des mimiques de gens en train de chercher quelque chose — parviennent à déterminer quelle forme de bouteille en plastique, sans doute pour une nouvelle marque de soda gazeux, aménera les sujets consommateurs à se ruer vers ce nouveau produit.

Are these people real ? — ces gens ils existent vraiment pour de vrai ?, je m’excuse, je m’y mets aussi — car enfin d’où viennent-ils ?, quel a bien pu être l’endroit où leur train a complétement déraillé, à quel moment leur existence s’est littéralement détachée de toute prise avec la réalité ? Au point de ne plus se rendre compte que ce qu’il appelle marketable, vendable, n’est autre que du vent ? Il y aurait sûrement à dire à propos de cette forme curieuse d’économie qui ne repose sur rien de tangible, qui paraît générer sa propre économie et qui de temps en temps trébuche et dans sa chute entraine tout le reste de l’économie, celle même qui fait vivre les sujets qui la composent. Mais je crains de manquer de connaissances et de ne pouvoir opérer que dans le soupçon, et je me méfie de mes propres soupçons.

Ces gens-là sont en train de réinventer l’air qu’on respire, et le monde qui est le leur n’est plus qu’un monde de mirages, un monde dans lequel les images sont devenues le langage. Et là aussi, quelle pauvreté dans leur langage, ils ne parlent même pas leur langue. Au point sans doute d’être devenus inatteignables à ma compréhension, dont je ne doute pas qu’elle soit déficiente, insuffisante, oui, c’est cela, je ne comprends plus ces gens, je ne comprends plus ce monde dont l’enjeu finalement réside dans l’idée que l’on peut tout vendre, pas seulement des conneries, des objets dont on n’a pas besoin, mais littéralement le vent et l’air que l’on respire.

Je n’arrive pas à comprendre ce qui me met tellement en colère ? Je ne suis pas en train de seulement comprendre cela ?

Récemment je regardais une émission d’Arrêt sur images, sur leur site, et le manque de moyen de cette production est patent, au delà même de savoir si c’est une bonne ou une mauvaise émission, parce que l’on voit, même dans une très mauvaise résolution d’images vidéos compressées, en streaming donc, que le décor qui singe, avec de faibles moyens, le plateau d’une émission de télévision, ce décor n’est autre que du papier tendu sur des cadres et le logo de l’émission qui apparaît sur ce fond n’est autre que des lettres autocollantes qui d’ailleurs commencent à se décoller pathétiquement de ce décor très bon marché.

Cela me rappelle cette vieille idée, cette espèce de fantasme idiot, que j’ai depuis des années, je m’imagine être, pour je ne sais quelle raison, que je ne peux pas imaginer, interviewé sur le plateau d’une télévision, oui, je sais ce serait stupide, et je serais venu avec un carton à dessin dans lequel j’aurais transporté un immense miroir, un miroir au format raisin donc et lorsque l’on me donnerait la parole, je sortirais promptement ce miroir pour obstruer le champ entre la caméra et moi et renvoyer à la caméra, et renvoyer à ses spectateurs, aux téléspectateurs, l’image même de l’envers du décor, dont je sais, depuis longtemps, une visite d’un plateau de télévision quand j’étais au lycée, que cet envers n’est pas du tout policé comme ces décors de télévision éthérés dans lesquels on a le sentiment que les personnes évoluent en flottant, non cet envers est sale et crasseux, ils est fait de figures qui restent dans l’ombre et qui pourtant tiennent les ficelles de la chose et y président à l’aide de talkie-walkie ou, plus sûrement aujourd’hui, d’oreillettes et d’émetteurs sans fil.

Et le fantasme que je nourris, idiot et stupide, je n’en disconviens pas, serait qu’au moins une fois dans leurs vies tant de personnes voient, même très brièvement, l’envers du décor et qu’ils se doutent enfin que les images qu’ils voient sont fabriquées dans une usine, dans une fabrique et qu’elles sont par essence, fabriquées, donc fausses, toutes. Regardez. Ouvrez les yeux. Parfois par intermittence, on voit que le décor est en carton-pâte.

Je ne sais pas pourquoi je suis tellement en colère, je me fais l’effet d’un Winston Smith, le personnage de 1984 de George Orwell, qui un jour se réfugie dans l’angle mort de son logement pour crier, sur des lignes et des lignes de son carnet secret, cette même phrase, sa détestation de ce qui pour lui est le monde tout entier, Big Brother, révolte stérile, juvénile. Grandirai-je un jour ?  

Samedi Vendredi 15 janvier 2010

 

Jeudi Jeudi 14 janvier 2010

Il y a demain un soir à l’école De Croly à propos des enfants handicapés et comment ils sont accueillis à l’école. Parce que je serais ce soir là à Clermont-Ferrand, je regrette de ne pouvoir y assister, j’ai proposé à Manuelle, l’ancienne institutrice d’Adèle d’écrire une lettre qu’elle pourrait lire comme une fausse participation au débat.

Chers amis

Je regrette beaucoup de ne pouvoir être parmi vous ce soir à cause d’une raison professionnelle contraignante.

Je m’appelle Phil De Jonckheere, je suis le père de Nathan en classe de CE1 avec Élise. Nathan est autiste. Il est entré à De Croly en, septembre 2008 grâce aux efforts de tous dans l’école pour lui faire une petite place, ce dont je suis très reconnaissant envers de nombreuses personnes.

Avant d’arriver à De Croly le parcours de Nathan a été jonché d’embûches, les obstacles à franchir et les batailles à mener ont été nombreux et presque quotidiens. La liste des anecdotes en attestant serait trop longue pour cette lettre lue. Il faut garder à l’esprit qu’en grande section de maternelle à l’école Dolto de Fontenay, son institutrice et la directrice de l’école ont essayé tout au long de l’année de déscolariser Nathan. En classe de C.P. à l’école Pasteur de Fontenay, Nathan a été plusieurs fois victime de violences, lesquelles étaient systématiquement retournées contre lui comme des arguments irréfragables pour sa déscolarisation, jamais comme le signe urgent qu’il fallait une meilleure surveillance pour le protéger. Nous avons tenu bon et quand les portes de De Croly se sont ouvertes pour Nathan, nous étions littéralement à bout de forces.

Depuis que Nathan est élève de De Croly, sa vie a changé et la nôtre avec. Nathan a des amis, il évolue dans un environnement qui ne lui est pas hostile, ses camarades sont habitués à lui, lui viennent parfois en aide spontanément, il a comblé son retard scolaire, son encadrement par une A.V.S. en permanence nous a donné une bouffée d’air financièrement parlant (500 euros mensuels que nous n’avions plus à débourser nous-mêmes pour une A.V.S. sans laquelle Nathan n’avait pas le droit d’entrer dans l’école Pasteur). La vie de toute la famille de Nathan est plus facile à vivre. Sa grande sœur Madeleine n’a plus à souffrir d’être la sœur du débile mental, et de ce fait ses rapports avec son petit frère pas comme les autres se sont un peu améliorés. L’évolution positive de Nathan est aussi un soulagement pour ses parents auxquels cela redonne de l’espoir, denrée précieuse s’il en est quand on est le parent d’un enfant autiste. Depuis que Nathan est à De Croly c’est une joie sans mélange de venir le chercher à la sortie de l’école, jamais le ventre noué de se demander quelle remarque assassine l’instituteur, la directrice de l’école et même une fois ou l’autre la femme du gardien de l’école allaient me faire à propos d’une "bêtise" qu’aurait commise Nathan.

Parce que le combat pour son enfant est une bataille exténuante, violente et pavée d’injustice. La fatigue et le découragement sont de tous les instants. La morsure sur la vie de famille et la vie de couple est parfois irréparable. Le handicap de son enfant est au centre de tout, il conditionne presque toutes les décisions que l’on prend, il peuple toutes les discussions que l’on peut avoir, il avale le temps libre, les loisirs et il est souvent un frein à beaucoup d’épanouissement personnel. En revanche pour éclairer un peu ce tableau sombre, je tiens à préciser que les joies que procure un enfant handicapé quand il fait des progrès et franchit des caps sont sans égal, et il m’arrive parfois de plaindre secrètement les parents d’enfants neurotypiques de ne pas les connaître. Sans compter que dans les bons jours je regarde parfois le handicap de Nathan comme une chance, vraiment, pour ce que cela m’a sans doute transformé en une personne nettement plus complète que ce que j’étais sans doute prédestiné à devenir.

Mais tentons d’élargir le cadre de cette discussion.

En 2005, la droite qui avait fait une priorité nationale de l’amélioration des conditions de vie des personnes handicapées a pondu une loi sublime (si si je vous assure il m’arrive d’en relire certains article pour me redonner le moral), celle du 11 février 2005, merveilleuse loi dans laquelle il est écrit que tout enfant handicapé a droit à une scolarisation dans l’école de son quartier, par exemple. Dans les faits, j’aurais surtout rencontré le visage de l’indifférence, de la paresse mentale et de l’irresponsabilité. Dans cette loi un autre article spécifie que toute personne handicapée ne doit pas avoir à en pâtir financièrement des conséquences de son handicap. C’est sans doute pour cela qu’un peu avant d’arriver à De Croly, les frais de soins et d’accompagnement pour Nathan se sont montés jusqu’à 1300 euros mensuels. Nous recevions alors une aide de 650 euros par mois qui nous était consentie, dans notre relation avec les services émetteurs de cette aide, on nous a souvent fait comprendre que c’était une grâce ou même une faveur. Je disais qu’arrivant à De Croly les frais pour Nathan ont baissé, les aides aussi tout aussi proportionnellement, ce qui indique une vraie volonté de maintenir sous l’eau la tête des familles d’enfants handicapés. Pour grossir le trait, l’État préfère débourser entre 200 et 300.000 euros annuels pour institutionnaliser un enfant (et même parfois récompenser la famille en question avec une aide supplémentaire) plutôt que de donner 12000 euros annuels aux familles qui tentent par tous les moyens de faire progresser leurs enfants. Certaines familles au terme de véritables bras de fer, impliquant un avocat parviennent parfois à obtenir de meilleures aides et une meilleure reconnaissance du handicap de leur enfant, mais celles-là doivent avoir les reins solides d’une part pour engager un avocat et d’autre part pour se passer d’aides pendant tout le temps de la procédure.

Tentons maintenant de prendre de la hauteur.

En France entre 5 et 10% des enfants autistes sont scolarisés. En Belgique et en Grande Bretagne ce sont 85%. J’ai une opinion personnelle pour expliquer ce rapport de 1 à 17. La France est un pays de gens honteux. Depuis trois ans je demande autour de moi aux gens de ma génération (années 60) s’ils se souviennent d’un enfant handicapé dans leur classe. Et la réponse est toujours la même : l’étonnement rétrospectif que non, jamais un tel enfant a été croisé. J’ai grandi à Garches dans les Hauts-de-Seine, tout près d’un immense hôpital spécialisé dans l’orthopédie lourde. Et jamais je n’ai vu un enfant handicapé dans aucune des écoles que j’ai fréquentées. Pourtant j’avais une petite voisine de mon âge en fauteuil roulant. Tous les matins une camionnette remplie d’enfants trisomiques et vraisemblablement certains autistes, avec de drôles de grimaces, venait chercher ma petite voisine. Je me demande bien quelle éducation elle a reçue.

L’exclusion symptomatique des enfants handicapés en France n’a aucune chance d’évoluer dans le temps parce que les gens de ma génération sont désormais aux manettes, ils ont grandi dans la honte et reproduisent ataviquement le même environnement. La seule chance vraie d’évolution est d’accueillir des enfants handicapés dans toutes les écoles, quel que soit leur handicap. Nos enfants s’ils sont habitués très tôt à côtoyer des enfants qui ne marchent pas au même pas qu’eux, sont notre seul salut.

Ancien joueur de rugby, devenu entraineur de jeunes poussins, je milite pour l’intégration d’enfants autistes dans notre club. C’est un immense succès, non seulement pour les deux enfants dont je m’occupe mais aussi pour les autres petits rugbymen pour lesquels la solidarité n’est pas un vain mot. Ces jeunes gens-là, j’en suis persuadé, seront des adultes complets.

Il y a un peu moins de deux ans, je suis venu à De Croly à l’heure de la récréation, pour des formalités administratives, j’ai vu les enfants de la petite section de maternelle, la classe de ma petite Adèle, jouer à chat dans la cour, et la règle voulait que si c’était Ylan le chat les souris devaient fuir à cloche-pied pour que le chat en fauteuil ait toutes ses chances d’attraper une souris.

Ce matin-là j’ai pleuré parce que j’ai appris que Nathan était accepté à De Croly la rentré prochaine, mais j’ai pleuré aussi parce que toutes les écoles, j’étais bien placé pour le savoir, ne fonctionnaient pas comme ça.

Aux parents d’enfants handicapés présents ce soir, je dis toute mon indéfectible solidarité, et aux autres parents, je dis mes remerciements d’être venus ce soir, et soyez confiants que le contact de nos enfants avec les votres est une chance inouïe pour les uns et les autres.

Bonne soirée à tous.

Phil

 

Mercredi Mercredi 13 janvier 2010



Et hop je saute un jour. Comment ça sauter un jour ? Ben oui, il n’y aura pas de mercredi 13 janvier 2010 dans le bloc-notes du désordre. C’est aussi simple que ça ? Apparemment oui. Et personne ne dit rien ? Ça m’étonnerait beaucoup. Personne ne va trouver à redire ? Si peut-être telle opu telle correctrice, un peu sévère, ou je ne sais quel drôle d’aficionado ? Et donc tu t’en fous ? Ce n’est pas que je m’en fous. C’est juste que comme cela je devrais de temps en temps avoir le droit de sauter une journée. Mais qui t’en donne le droit ? Et bien j’imagine que c’est moi-même qui m’en donne le droit. Mais alors la règle est rompue ? Mais de quelle règle, de quelle loi parle-t-on ici ? Et qu’est-ce qui est le plus embêtant, que je saute un jour ou que j’écrive quelque chose de franchement pas terrible, parce que voilà, pas grand chose à dire à propos de quoi que ce soit ? Est-ce que tu ne pourrais pas faire un effort, Essayer un peu plus ? Par exemple caser ici une chronique à propos d’un livre récemment lu, à propos d’une exposition, d’un concert, d’un film ? C’est pourtant ce que tu fais habituellement. Quand il n’y a pas grand chose d’autre à écrire, à dire. Mais ce soir tu ne le fais pas. Je pourrais, j’imagine, mais je ne le fais pas. Mais est-ce que ce n’est pas un peu dangereux ? Est-ce que cela ne risque pas de prêter à conséquence bien davantage que je ne saurais le prédire ? Le pli serait pris, et avec l’habitude je finirais par recourir de plus en plus souvent à cette possibilité, si c’en est une ? Il y aurait des blancs, des trous ? Est-ce qu’il n’en irait pas de même si par exemple j’étais victime d’un accident ? Un accident plus ou moins mortel ? Ça finira bien par s’arrêter un jour cette affaire. Tel ami qui a co-fondé un site collaboratif très suivi, m’avait un jour expliqué en coulisse qu’une bonne partie des brèves qui maillaient son site étaient reprises de façon automatique depuis de nombreuses sources différentes et qu’en somme, tous les membres de son équipe pouvaient disparaître d’un coup, le site continuerait d’être alimenté. Ça m’a fait un peu froid dans le dos tout de même.

Il faudra un jour que je m’explique clairement pourquoi je ne prends jamais ce genre de liberté, pourquoi je fais toujours en sorte pour qu’il n’y ait pas une entrée qui manque au bloc-notes, même certains soirs où je suis résolu à n’en proposer aucune, mais vous m’êtes témoin, j’ai beau essayer, je n’y parviens pas.

Et il s’en va chercher dans l’arborescence de son disque dur, à la date d’aujourd’hui, une photographie pour accompagner cette (fausse ?) entrée du bloc-notes.  

Mardi Mardi 12 janvier 2010



Le numéro 109 de Manière de voir sort en kiosque. Il est intitulé Internet, révolution culturelle et j’ai été invité à en produire toutes les images. Invité par Mona Chollet et Philippe Rivière, j’ai beaucoup travaillé en collaboration avec Alice Barzilay, maquettiste et graphiste très aguerrie. Cela a été une expérience de travail passionnante, les discussions qui ont présidé à certains choix d’images ont été souvent très profondes, l’attention aux détails qu’Alice a portée tout au long de la fabrication de ce numéro est impressionnante de professionnalisme. Dire que je suis extrêmement fier de cette parution, ce serait en deçà de tout. Je suis extatique. Et comme j’étais fier en rentrant à la maison, avec ma petite pile d’une dizaine de numéros, de montrer à Madeleine ce sur quoi j’avais travaillé ces derniers temps. Je ne comprends pas tout, a-t-elle dit, mais ça a l’air très bien. Elle a raison. C’est très bien.

C’est dans tous les kiosques même dans celui de la gare de Clermont-Ferrand, c’est dire.  

Lundi Lundi 11 janvier 2010



Journée de travail tellement intense, jusqu’à en perdre l’apétit, avec mon éditeur sur le Déluge de pâques. Je suis un peu stupéfait de la profondeur de sa lecture de ce texte, combien elle a compris que les faits qui y sont relatés sont fondateurs de toute une vie et que d’écrire ce texte referme la boucle ouverte par l’histoire même.

Il fait un froid de canard dans ce grand salon dans lequel nous travaillons, nous buvons des cafés dans de grands bols blancs et ce n’est qu’après-coup que nous réalisons que nous collons de ce fait à l’atmosphère de cette histoire, boire nos jus dans des jattes, comme din ch’Nord.

C’est aussi un soulagement de me dire que mon texte répond aux espérances de celle qui me l’avait commandé, moyennant de très nombreuses corrections auxquelles je me plie de bon gré tant elles m’apparaissent fondées, sans compter qu’elles prennent en compte un certain nombre de contraintes de fabrication auxquelles je n’aurais jamais pensé de moi-même.

Par moments j’ai le sentiment de prendre un cours particulier d’écriture de fiction, c’est vrai ça après tout, je suis un autodidacte, avec tous les défauts d’une telle autoformation et ce que je retiens principalement de cette première session c’est que je suis un narrateur un peu encombrant, voire trop protecteur de mes personnages. Il faut dire aussi, les enfants de cette histoire étaient mes oncles et tantes, tous des personnes de petite taille, normalement un De Jonckheere c’est pas grand du tout, je suis ce que l’on appelle une génération spontanée, du coup dans la tourmente du déluge, j’aurais tendance à faire rempart. Et c’est idiot bien sûr, l’histoire se passe en 1944, plus de vingt ans avant ma propre naissance.

Je repars avec un manuscrit constellé de corrections, un vrai layrinthe, l’éditeur s’inquiète que je ne le prenne pas bien, je la rassure aussi bien que je peux, je trouve cela parfait, j’adore les brouillons besognieux.  

Dimanche Dimanche 10 janvier 2010

 

Samedi Samedi 9 janvier 2010



Je crois que mon inconscient s’amuse et se moque de moi, cette nuit j’aurais rêvé d’être un vendeur de téléphones portables dans une agende de télécommunications.  

Vendredi Vendredi 8 janvier 2010



 

Jeudi Jeudi 7 janvier 2010



Tandis que je travaille à rattraper le retard que j’ai dans la rubrique de la Vie, je tombe régulièrement sur des séries de photographies faites lors de mes voyages entre Paris et Clermont-Ferrand, que j’organise dans des grands collages rectangulaires, séries d’images composites que je me suis donné d’accomplir sur toute une année pour que les variations des saisons puissent influer sur les paysages traversés. Oui, mais. Entamant cette série d’images, je ne crois pas que j’avais entrevu le travail astreignant que ces séries allaient engendrer, pour certaines d’entre elles, ce sont pas loin de trois cents fichiers en RAW natif que je dois traiter, puis opérer une pré-sélection, puis faire un rapide calcul, savoir si je dispose de 144, 168, 196, 225, 306 images pour me lancer dans un collage de 12X12, 14X12, 16X14, 15X15 ou encore 18X17 images, et enfin me lancer dans le collage à proprement dit, ce qui est rapidement fastidieux, puisque j’ouvre les fichiers par groupes de vingt, et je les sélectionne, les copie et colle dans une image qui fait pas loin de 60000 par 40000 pixels, à la queue leu-leu. Pour enfin fusionner les 144, 168, 196, 225, 306 calques, opération dont je confie le soin à Tryphon — mon nouvel ordinateur s’appelle Tryphon — et d’ailleurs je lui confie volontiers cette tâche pendant que je m’en assigne d’autres plus domestiques, parce que quand Tryphon fusionne plusieurs centaines de calques, il est préférable de ne lui rien demander d’autre. Bref c’est un processus assez long, compter entre deux et trois heures pour la réalisation complète d’un tel collage. Et je dois avouer qu’ayant déjà réalisé une trentaine de ces collages, ce qui représente les deux tiers de toute une année de ce projet, je commence à me lasser un peu de cette production fastidieuse. Et je me suis amusé aujourd’hui que par deux fois j’ai guetté dans l’arrivée des images appelées puis copiées-collées l’arrivée de celles prises dans le champ incliné un peu avant d’arriver à Saint-Germain-des-Fossés, ou mieux encore la série des containers de Gerzat, un peu avant d’arriver à Clermont-Ferrand, avec le même sentiment d’anticipation que lorsque le train arrive en fin de parcours et que je me réjouis d’être enfin arrivé.

En cela il semble que la sensation de monotonie des trajets est assez bien rendue par cette série.  

Mercredi Mercredi 6 janvier 2010



Dernière séance de travail avec Alice au journal. Ça va me manquer ce travail en commun, cette compréhension facile, mais pas dénuée de discussions dans lesquelles nul ne craint de verser tous ses arguments au dossier, ces chipotages pour un choupiquet selon l’expression d’Alice, et le fait d’apprendre en une heure de travail avec Alice une bonne dizaine d’astuces solides de mise en page, l’art et la manière de couler du texte à longueur variable dans des blocs prédéfinis, mais sans jamais tricher sur l’interlignage.

Et voyant le bon à tirer de la couverture, je me dis que ce sera gai de voir cette photographie du garage en une dans le kiosque de la gare de Clermont-Ferrand. Dans deux semaines ! Je ronge mon frein d’impatience.  

Mardi Mardi 5 janvier 2010



Trois réflexions de mes enfants aujourd’hui ont forcé mon admiration.

En sortant de la piscine, Nathan a remarqué, nous étions garés derrière la piscine, que les tubes tourbillonnants qui sortaient du flanc de l’immense bâtiment n’étaient autres que les dernières circonvolutions du toboggan, dont il a eu tellement peur pendant si longtemps et dont il est passionné depuis qu’il a maîtrisé sa peur de s’y lancer, et alors de me demander si il a déjà bien fait du toboggan ou si ce n’est pas quelque chose dont il a rêvé. Cette distinction dans son esprit est vraiment remarquable, elle me donne le sentiment confiant que Nathan parvient désormais à cloisonner intelligemment sa pensée et dans le cas présent à établir une frontière pas trop poreuse entre la réalité et la vie fantasmagorique.

Ce matin, Madeleine retrouve en cherchant autre chose dans le vide-poche un vieux négatif couleur, image incertaine de deux personnes et me demande ce que c’est que cette drôle d’image transparente. Je lui explique que c’est un négatif et je lui en explique les vertus. Elle me demande comment je sais tout cela et comment cela se fait que je sais que cette image représente deux personnes ?, alors je souris en lui expliquant que dans une vie antérieure, antérieure à elle en somme, j’ai été photographe et que j’avais même une assez belle production de ce genre de petites images inversées, je lui explique d’ailleurs que c’est grâce à ces petits bouts de gélatine que j’ai rencontré sa maman, tireuse-filtreuse, et quelle tireuse-filtreuse ! Et je descends au garage lui montrer un de mes classeurs de négatifs, elle est un peu incrédule du nombre d’images que cela représente, et elle a le vertige tout à fait quand je lui explique que j’ai plusieurs dizaines de classeurs comme celui-là. Elle semble se représenter avec difficulté le nombre de photographies que cela implique, et finit par statuer : mais Papa tu collectionnais le monde ?

En faisant du rangement dans la chambre d’Adèle, je découvre une toute petite cocotte en papier, non pas une cocotte, une sorte de bombe à eau, de très petite taille, je ne suis pas sûr que j’aurais su la plier moi-même avec mes doigts d’adulte, et à l’intérieur de cette petite poche de papier plié, je trouve une petite collection de mines de couleur, récupérées de ma dernière campagne de taillage de tous les crayons de couleur de la maison. Je suis stupéfait qu’Adèle ait pu à la fois voir dans ce rebut un inestimable trésor, mais aussi qu’elle ait eut l’idée de se fabriquer elle-même un petit réservoir pour ce trésor.  

Lundi Lundi 4 janvier 2010



Cette nuit, à Clermont, la neige tombe sans discontinuer, spectacle captivant, la nuit durant, que la folle danse serrée de ces gros flocons qui s’agrègent les uns aux autres en silence pour finir par gommer les trottoirs. Profitant d’un moment de répit au travail, je sors marcher un peu, et dans l’espoir secret de faire quelques photos, mais las, il est des endroits plus pittoresques que les parkings de cette zone d’activité professionnelle, désert humain en pleine nuit un dimanche. N’empêche cette forte chute de neige, le léger grésillement des flocons sur la capuche de mon manteau, les mains froides refermées sur le métal mouillé de mon appareil-photo, la nuit, les endroits déserts, tout ceci me redonne à voir certaines de ces zones industrielles à la périphérie de Chicago parmi lesquelles j’avais planté ma lourde chambre 20X25 et tenter d’en représenter dans le moindre détail tout le vide. Il fallait un certain masochisme tout de même pour se risquer dans des endroits pareils, en pleine nuit, dans le mauvais temps avec un appareillage aussi lourd. Et pas sûr, finalement que les photographies d’alors étaient davantage couronnées de succès que celles prises cette nuit à main levée avec mon appareil-photo numérique. A force de prendre du rien en photo, on finit par avoir du rien sur des photos et quel est le véritable intérêt de cela ? Il me semble qu’alors j’avais fini par disqualifier cette recherche justement pour cette raison, c’est amusant que cela me revienne vingt ans plus tard, sur un autre continent, mais cette fois pas au terme de plusieurs semaines de travail, travail de laboratoire inclus, mais tout simplement pendant la petite heure qu’a duré cette marche nocturne. J’y verrai presque du progrès.



 

Dimanche Dimanche 3 janvier 2010

Quelques heures de désoeuvrement aidant, et la fatigue du travail de nuit interdisant de pouvoir se consacrer à toute tâche demandant un peu de concentration, j’entame sans y croire de trop la défiguration systématique d’un de mes autoportraits récents, à l’aide des plus élémentaires des fonctions de mon programme de traitement des images.

Je me souviens, pour la première d’entre elles, qu’il y a quelques années, un homme qui se rendait coupable d’attaques pédophiles par réseau, avait choisi pour image de lui une photo à laquelle il avait fait subir un effet de filtre tourbillonant, ce qui de fait le rendait méconnaissable mais insuffisamment pour les laboratoires de la police judiciaire à ses trousses qui avaient réussi à dérouler l’effet tourbillonant à l’envers et avait de ce fait réussi à faire réapparaître l’image originale en clair, l’homme avait été rapidement arrêté.

Appliquant le même effet tourbillonant à mon image, plusieurs fois de suite, je ne peux m’empêcher de spéculer, de savoir si la répétition de l’effet rendait mon identification possible par un laboratoire de criminologie. Sans compter que je ne peux m’empêcher de penser que cette image est, finalement, mon autoportrait en pédophile de réseau. Ce qui n’est sans doute pas le plus flatteur des autoportraits.

Et je poursuis, mi-amusé, mi-inquiet, ce travail d’attaques et de déformations systématique de mon image. Reproduisant par empilement les effets permis par tel filtre ou tel réglage.

Les images produites par toutes ces déformations, ces défigurations me renvoient à une manière de disparition lente mais certaine de moi-même, programmatique par bien des contours. Toute cette défiguration me renvoit à une image mentale de moi-même à laquelle je suis finalement tout à fait habitué, c’est celle accélérée, que je me fais de mon propre vieillissement, de ma propre disparition.



 

Samedi Samedi 2 janvier 2010



Cette femme que je croise dans la montée vers le Puy de Pariou est horriblement parfumée d’un fragrance capiteuse, en ville, cela m’ensorcellerait, en chemin, au travers des bois enneigés, cela m’indispose terriblement.

Depuis que je viens à Clermont-Ferrand, la modique ascension du petit et du grand Suchet enneigés me résistait, mes pas s’enfonçant d’une vingtaine ou d’une trentaine de centimètres à chaque foulée, je renonçais souvent à mi-pente et hors d’haleine, ce que je regrettais chaque fois tant je connaissais le point de vue privilégié de ces deux petits sommets sur le reste de la chaine des puys, aujourd’hui je profite qu’il n’y ait que quelques centimètres d’enneigement pour me hisser sur le petit Suchet dans un premier temps puis sur le Grand Suchet. L’impression remarquable, toutes proportions mal gardées d’avoir franchi un cap personnel.

Avant de reprendre le travail pour la nuit, descendu des Suchets, je m’étais promis d’aller faire quelques courses pour les deux nuits restantes au travail, en arrivant sur les lieux, je renonce à ce but modeste tant je me mélange mal à cette foule de conducteurs hargneux se disputant des places de parking comme des loups le feraient d’un morceau de viande. Sans doute que la beauté des paysages que j’avais traversés plus tôt me rendait impossible ce retour aux viscitudes de la vie moderne. Ou est-ce qu’il est plus difficile pour moi de m’intégrer dans un meute de consommateurs de fin d’après-midi un samedi que de gravir la longue montée du petit suchet avec cinquante centimètres de neige ? Ces deux rennoncements ne sont pas comparables, l’un étant une victoire, l’autre une défaite.  

Vendredi Samedi premier janvier 2010



 

Jeudi Jeudi 31 décembre 2009



Incrédule, je regardais, pour donner le top à mes amis, les secondes s’égrenner sur le petit cadran de mon appareil-photo, cette grosse montre encombrante qui est la mienne, quand au moment fatidique, le changement de presque tous les chiffres de cette ligne m’a surpris, le passage de 20091231 23 59 59 à 20100101 00 00 00, je crois que je n’avais toujours pas réalisé que ce changement d’année, c’est vrai que je ne prête pas une attention très soutenue à ces passages purement artificiels à mon sens, était, je ne le réalisais que maintenant, un changement de décade.

Et tandis que mes amis se congratulaient en tous sens, j’étais comme un con, interdit presque, à penser à toutes ces choses auxquelles je ne prête pas attention et qui finissent par me prendre par surprise, un peu, j’en ai honte, comme la croissance de mes enfants, est-ce que j’y fais suffisamment attention par exemple ?, je n’en suis pas bien sûr.

D’ailleurs je voyais bien comme mon esprit était occupé à balayer rétrospectivement les autres changements de décades auxquels j’ai finalement assisté. Je n’avais aucun souvenir de celui de 1970, si ce n’est qu’à la rentrée cela faisait tout bizarre d’écrire la date et même qu’en certains endroits où elle était préremplie, il fallait barrer le 6 et le remplacer par un 7. J’ai un vague souvenir que fin 1980, ce qui monopolisait l’attention c’était l’envahissement de l’Afghanistan par les Soviétiques et que cela sonnait presque comme le début de la troisième guerre mondiale qui me faisait tellement peur, j’en avais de réels cauchemars. Et puis en fait non, l’Afghanistan, j’allais l’apprendre à cette époque, on fait surtout semblant de penser que c’est important, mais en fait tout le monde s’en fout. En 1990, je m’étais réveillé avec une méchante gueule de bois, allongé écroulé, à même le carrelage froid de notre cuisine à Chicago. En 2000 enfin, à Saint-Dizier, j’avais pu constater que la fin du monde avait été reportée, que les collègues informaticiens dans le monde entier avaient fait en sorte que des éléphants fassent le saut de puce. Et aujourd’hui, en 2010, finalement, rien, si ce n’est que 2009 n’aura certainement pas été l’année la plus heureuse de ma vie, que de regarder les chiffres tous passer à zéro sur le petit écran de mon appareil-photo, Nikon D300, grâcieusement offert par 57 personnes auxquelles je pense régulièrement, c’était un peu comme de regarder les chiffres du compteur d’une voiture, tous passer de 9 à 0, plaisir qui ne dure pas, entièrement gâché un kilomètre plus loin.

Bref je finissais par rejoindre mes amis dans leurs embrassades, à commencer par ma petite Madeleine que j’étreignais avec force. Bonne année ma fille !  

Mercredi Mercredi 30 décembre 2009



Je profite qu’Adèle, restée seule avec moi cet après-midi soit fort occupée à regarder un dessin animé récemment téléchargé par mes soins, pour tenter de travailler un peu, cet après-midi, au retard conséquent qui est le mien dans les collages de la Vie. Drôle d’impression de trier, traiter, assembler toutes ces images aux couleurs chaleureuses de l’été, les pieds nus gelés à même le ciment du garage.

Contrairement à mes objectifs ces derniers temps, je ne pense pas que je parviendrai d’ici à la fin de cette année, c’est-à-dire, plus que jamais, demain, à combler ce retard de quatre mois au moins. S’il devait y avoir des visiteurs fidèles de cette chronique, j’avoue les plaindre de tout coeur, de devoir aller cliquer de temps en temps sur le lien, pour constater chaque fois que non, c’est bloqué encore et encore.

A ceux-là, mes excuses polies. Et on y travaille. Il ne faut pas croire.  

Mardi Mardi 29 décembre 2009



Après-midi paisible. Mes parents sont à la maison, ma mère distrait les filles pendant que je bricole avec mon père.

Soulagement, j’ai reçu de lui le feu vert pour envoyer à mon éditeur le Déluge de Pâques, dont il m’a corrigé quelques inexactitudes — par exemple j’ai confondu Dunkerque avec Berk, beaucoup plus au Sud, parce que je me souviens distinctement que lors de mes promenades sur la jetée du Clippon, donc du côté de Dunkerque, il y avait un endroit qui s’appelait Berk-plage —, mais savoir ce qu’il en pense vraiment, je n’en suis pas bien sûr.

Le soir nous buvons un excellent champagne, j’ai cuisiné un roti de porc aux olives, les enfants montent se coucher de bonne gâce, même Nathan qui paraît épuisé par ces deux premières journées de stage équestre.

A vrai dire je ne veille pas non plus, puisque sitôt mes parents raccompagnés, je vais éteindre dans le garage et je monte me coucher, je tente de lire quelques pages de la Génèse de Robert Crumb, mais je repose vite le livre, avec toujours la même déception vis à vis de la Bible, je n’en suis pas lecteur, c’est une lecture qui m’ennuie au plus haut point. Et je me doute bien qu’il n’y a probablement rien à retirer à ce texte, et qui serais-je pour statuer de la sorte ?, mais voilà donc une nouvelle version de la Génèse, sur le point de me tomber des mains.

Finalement je me demande si ce n’est pas la version darwinienne de la Génèse qui me parle le plus. Et de me faire l’effet d’un épouvantable terre-à-terre. Un type concret, parfaitement insensible à tout art poétique. Une brute. Et de m’endormir d’un sommeil de brute justement.  

Lundi Lundi 28 décembre 2009



Journée dans le froid des écuries, pour accompagner Nathan à son pemier stage de poney. La monitrice rit que j’apprends plus vite que ses jeunes élèves à faire des noeuds de boucles passées les unes dans les autres de telle sorte qu’une seule traction sur le brin et on libère le cheval, à étriller, brosser, curer, seller, sangler et passer le filet (si possible sans se faire mordre, sacrées dents qu’ils ont ces petits bestiaux). Nathan est calme et concentré, ses gestes sont parfois brusques, mais les poneys sont débonnaires, à croire qu’ils ont parfaitement reniflé à quel genre de client ils avaient affaire aujourd’hui. Nathan n’a plus peur du tout de ces grands animaux, et, comme chaque fois, sa peur s’est transformée en curiosité dévorante, passionnée.

Dans l’après-midi, Nathan a l’air fort sérieux sur son poney, quand tout d’un coup celui-ci part au trot sur une petite longueur de ce petit manège, le regard de Nathan est illuminé de plaisir soudain.

Je voudrais tous les jours trouver de telles surprises à faire à Nathan, parce que traversé par son émotion, son regard pétille, et il est manifestement heureux.

Un chouette cadeau d’anniversaire que ce rire clair de Nathan. Sans doute devrais-je remercier pour cela le poney Pongo. Je n’irai pas jusque-là.

Le soir Julien et Clémence viennent dîner à la maison, Madeleine ne manque pas d’ironiser sur le menu, un standard, c’est vrai, des crevettes à la sauce aux huîtres, pas sa tasse de thé à elle, mais Julien et Clémence ne crachent pas dessus. Plus tard peut-être Madeleine sera aussi gourmande de cette chinoiserie. Comme je serai vieux alors !  

Dimanche Dimanche 27 décembre 2009



 

Samedi Samedi 26 décembre 2009



Tâche répétitives toute la journée, le soir dernier réconfort d’une journée sans intérêt, dehors il fait froid, je ne me suis même pas aventuré une seule fois dehors de la journée, je regarde la fin de Stalker sur le petit écran de mon ordinateur portable, du fond de mon sac de couchage à l’infirmerie de mon travail. Sans doute il n’y aurait rien de plus déprimant pour beaucoup, à la fois le sac de couchage, et Stalker, je suis sûrement atteint d’une drôle de perversion pour y trouver un réel bonheur. Celui de vivre dans une manière de poche de résistance.

Mais je reconnais que c’est beaucoup de travail que de donner un peu de relief à une telle journée dans le bloc-notes.  

Vendredi Vendredi 25 décembre 2009



Etonnant comme d’être enfermé toute la journée dans une salle informatique, coupé du monde en somme, permet d’oublier, avec une prodigieuse efficacité, que c’est Noël dans le reste du monde. Et il ne me viendrait pas du tout l’idée de m’en plaindre. Au contraire. Bien au contraire.  

Jeudi Jeudi 24 décembre 2009



Dans le train, je dors une paire d’heure, à même le sol, le train est bondé, plus une place assise, tout le monde est très propre sur lui, la plupart des voyageurs vont sans doute descendre à Nevers pour commencer leur réveillon, les galleries du train regorgent de paquets cadeaux. Avant de monter dans le train, j’ai avalé un plat de nouilles sautées au curry, tout à l’heure j’irai m’installer avec mon sac de couchage à l’infirmerie, sentiment triomphal d’être définitivement emancipé de cette tradition que je déteste.

Si vous avez des enfants qui rentrent en pleurant de l’école parce qu’on leur a dit que le père Noël n’existait pas, sachez que c’est parce que j’ai très tôt éduqué les miens, en leur apprenant que le père Noël n’existait pas.  

Mercredi Mercredi 23 décembre 2009

Noël avancé d’un jour pour les enfants chez mes parents. Presque tous les jouets des enfants nécessitaient un tourne vis et beaucoup de jugeotte pour ce qui était de les assembler, d’ailleurs le plus compliqué d’entre eux, porte sur sa boîte une indication d’âge surprenante, trois ans, qui nous donnera le plus de fil à retordre. J’ai acheté un petit circuit 24 pour Nathan, qui est la réussite que j’attendais, puisque Madeleine et Nathan l’adoptent rapidement et jouent ensemble dans une paix très inhabituelle. Quant à Adèle sa petite dînette de pique-nique lui permet de camper, très indépendante, en divers endroits de l’appartement de mes parents.

Et enfin, j’offre à mon père ma récente maquette de T6 jaune canari, le sentiment à quarante-cinq ans d’un vif retour en enfance, tant j’ai déjà du lui faire ce genre de cadeaux plusieurs fois enfant. Mais cette fois-ci je pense que j’ai du atteindre le bon niveau de détail parce qu’il se remémore, sans en oublier une, toutes les étapes de la checklist d’avant le décollage.

 

Mardi Mardi 22 décembre 2009



Dans la confiture de circulationau au Nord du périphérique, je regarde en l’air, et je lis sans les lire les panneaux publicitaires lumineux au sommet des immeubles, je les regarde sans les regarder, je les ai identifiés avant même de les regarder comme étant de la publicité, aussi je les vois sans les voir, au point, la circulation est bloquée, de lire et de réaliser avec un infini temps de retard mon prénom inscrit en lettres lumineuses immenses qui se détachent sur le ciel noir, Phil et même, plus loin, Philippe, la première fois c’est un panneau de la marque Philips dont la deuxième moitié est cachée par un autre immeuble, et la deuxième fois Philippe est vraiment écrit, en toutes lettres, apparemment une marque de cheminées.

Ai-je à ce point éduqué mon regard pour qu’il bloque les messages publiciaires et ne plus remarquer mon prénom écrit en toutes et immenses lettres dans le ciel ?

Comme je ne suis certainement pas le seul à faire pareil blocage visuel, je suggère à tous ces peigne-cul de publicitaire d’éteindre la lumière, on ne regarde plus, et l’économie d’énergie qui serait ainsi réalisée serait sûrement loin d’être négligeable.

Je me souviens qu’au début des années 80, un des arguments majeurs des publicitaires quand on leur opposait la pollution visuelle dans nos villes, consistait à répondre que l’on n’avait qu’à regarder comment les villes de l’Est étaient tristes sans leur publicité. Il y a trois ans à Prague ce qui m’avait surtout paru triste, c’étaient ces mêmes panneaux publicitaires lumineux qui défiguraient désormais les toits des immeubles de la grande descente depuis le Muzeum. En matière visuelle, c’est celui qui crie le plus fort qui a raison.  

Lundi Lundi 21 décembre 2009



Les égorgeurs nocturnes sont de retour. Cette nuit, l’impression de crier seul dans ma maison, d’effroi pendant une bonne minute, avant de sortir pour de bon, en sueurs, de ce mauvais rêve. Dehors, il est trois heures du matin, il fait nuit et deux lumières s’allument chez deux de mes voisins d’en face, sans doute inquiets que l’on ait égorgé un quidam dans la rue. Ca prend des proportions très déraisonnables, est-ce qu’il ne faudrait pas que je consulte ?

Ou est-ce que je n’aurais pas aussi vite fait de partir pour l’Australie, et faire un petit sieston allongé entre deux sorciers arborigènes mangeurs de mauvais rêves ? Façon Until the end of the world de Wim Wenders, quand les personnages du film sont devenus un peu toqués de leurs machines à enregistrer les rêves et de se les rejouer sans cesse, au point de ne plus connaître qu’une seule façon de se décontaminer de cette addiction léthale : dormir allongé entre deux sorciers mangeurs de rêve dans le fin fond du bush. J’ai l’impression que le voyage en Australie serait le plus court chemin, c’est dire, vers la guérison, la voie freudienne devant réserver quelques détours fameux dont elle a le secret.  

Dimanche Dimanche 20 décembre 2009



 

Samedi Samedi 19 décembre 2009

L’un trouve que l’on en fait de trop à propos de ces Afghans que l’on reconduit hors de nos frontières, plus exactement dans leur pays, l’Afghanistan, lequel est en guerre, et qu’en fait il serait honteux pour ces Afghans de fuir leur pays en guerre quand ils feraient bien mieux d’y rester pour combattre — oui, mais dans quel camp ?, espèce de sombre peigne-cul —, celui-là est porte-parole de l’Élysée. L’autre qui est interpellée dans un débat public à propos de l’identité nationale, et à qui, en gros, on pose la question des chances d’intégration réelles d’un jeune Musulman dans la société française, n’a que des poncifs à la bouche, les Musulmans sont nécessairement des Arabes, jeunes de banlieue, incapables de parler autrement qu’en argot, une casquette de base ball vissée à l’envers sur leur crâne trop étroit et bien sûr des chômeurs paresseux, c’est tellement con, je ne m’attarde pas à la moindre analyse — si ce n’est bien sûr de relever qu’une fois de plus dans la tête d’une hystérique de droite, il y a du chômage dans le pays uniquement parce que les jeunes gens des banlieues sont trop fainéants pour se soumettre à des formes modernes d’esclavage, le fait que l’économie a été récemment étranglée par un microcosme de spéculateurs sans foi ni lois, lesquels sont repartis de plus belle dans leur massacre, n’est évidemment pour rien dans la progression du chômage, en dépit de toutes les tricheries imaginables pour contenir ses chiffres dans une zone acceptable pour le plus grand nombre. Celle-là est secrétaire d’État.

Tout cela émerge dans le contexte extrêmement nauséabond du fameux débat sur l’identité nationale, orchestré par le ministre des rafles. Ce dernier d’ailleurs poursuit en justice un député de la pseudo-opposition qui a comparé ce ministre zélé d’extrême droite à Laval, et promet, intimidant, ce traitement à toute personne tentée par la même comparaison. Dans ces lignes on se gardera bien d’écrire ce qu’on en pense, on a encore le droit de penser ce qu’on pense, mais apparemment on est en train de perdre celui de dire ce que l’on pense, et on n’a pas bien les moyens de dire ce qu’on pense dans de telles conditions. Et tout ceci est savamment supervisé par le président des otaries de droite qui a demandé, à son innénarrable fayot, autrefois socialiste (sic), que ce débat soit du genre gros rouge qui tâche, l’expression du président des otaries de droite, pas la mienne. Par ailleurs, on ne manque pas d’expliquer, sans aucune pudeur que le résultat attendu du gros rouge qui tâche et des pseudo-dérapages — dérape-t-on quand on exprime pleinement ce que l’on pense ? — est de faire reculer les intentions de vote pour le Front National, lequel d’ailleurs progresse dans ce domaine, précisément depuis que le débat du gros rouge qui tâche est dans la place. Un jour il faudra que l’on m’explique quel est le bénéfice d’éviter d’être gouverné par le Front National lui-même, si le gouvernement, sensé nous garantir et nous sauver d’un tel péril, met en pratique les thèses du Front National.

Je ne suis pas journaliste. Mais si je l’étais, je crois que je ferais le siège de mon rédacteur en chef pour être envoyé en Afghanistan, suivre la destinée de ces Afghans que l’on expulse, tels des "sous-gens", des rebus de la société. Dans notre échelle des valeurs à nous, je sais je l’ai déjà écrit plusieurs fois, une personne afghane qui a trouvé le moyen de fuir son pays en guerre suivant un périple sans doute très aventureux, qui a laissé derrière soi sans doute beaucoup d’elle-même, qui a réussi un tel voyage dans des conditions que nous n’imaginons même pas, et qui parvient à survivre dans un pays où tout lui est hostile, cette personne est d’une très grande valeur, sans doute bien supérieure à celle des Français qui la rejettent, et cette personne afghane mérite une éducation à notre langue, les connaissances nécessaires pour bien s’intégrer dans son nouveau pays et aussi un petit coup de pouce financier pour commencer cette nouvelle vie dans de bonnes conditions, il ne fait aucune doute dans mon esprit que cette personne par l’enrichissement qu’elle offrira à notre société, rendra cent fois ce qu’on lui a donné au début.

Parce que sans doute ce qui dérange le ministre des rafles dans cette comparaison d’avec Laval, c’est que, dans son esprit limité, à la très faible conscience historique, Laval collaborait à la destruction des Juifs d’Europe en livrant aux Nazis les Juifs vivant en France. Laval, s’il ne devait pas ignorer le sort des Juifs déportés, ne l’aurait jamais admis publiquement, dans aucun discours. Tout au plus aurait-il expliqué, s’il s’était trouvé quelqu’un pour lui poser la question, que les Juifs étaient emmenés dans des camps de travail en Pologne, à l’Est, où ils allaient travailler à l’effort de guerre nécessaire de l’occupant, surtout les vieillards et les enfants dont on ne vantera jamais assez la productivité.

Quelque chose me dit que notre ministre contemporain des rafles n’ignore pas quel sort est réservé aux expulsés afghans lorsqu’ils rentrent de force dans un pays qu’ils ont fui. Bien sûr on ne compare pas. On s’en garderait bien. On n’a aucune preuve de ce que l’on affirme. On n’est pas journaliste. Tout au plus se souvient-on, il n’y a pas tout à fait vingt ans, avoir fait du bénévolat dans un centre d’accueil de réfugiés politiques en état de demande d’asile, à Melun, qu’on était fort ému de la détresse des personnes lorsqu’elles arrivaient dans ce centre d’accueil et que dans le cas fréquent de refus d’asile, les lettres officielles dites d’Obligation de Quitter le Territoire, étaient interprétées par leurs destinataires comme de véritables condamnations à mort, ce que pour certaines d’entre elles, elles devaient être exactement.

On ne compare pas. On s’en garde bien. On tente de respecter ce qui est comparable. On ne voudrait pas gagner trop facilement un point Godwin, être coupable d’une reducio ad Hitlerum, ce qui dans l’esprit de notre ministre des rafles, vaut poursuite, et sans doute bien des tracas. On garde aussi à l’esprit que le nombre de personnes concernées par les rafles n’est pas comparable. On se dit seulement, le régime de Vichy a déporté entre 75000 et 80000 personnes, 76000 ont péri dans des chambres à gaz.

Dans la France contemporaine, les objectifs du ministère de l’immigration sont de 28000 expulsions par an. Déjà deux années pleines de cet exercice abject, cela fait 56000 personnes. J’avoue que j’éprouve un certain malaise à manier les chiffres de cette manière tant pour moi, 56000 personnes, c’est une personne puis une autre personne, et une autre personne, et ainsi de suite pour arriver à une cinquante-six millième personne, mais les discours façon gros rouge qui tâche, pour tenter de les contrer, forcent à cet emploi pénible de calcul et de dénombrement. Encore une année et cela fera 84000 personnes.

Attention, les étrangers sans papier que l’on reconduit à la frontière, manu militari, que l’on traque, que l’on parque dans des camps de détention, on aura beau jeu de dire qu’on ne les déporte pas. En tout cas pas vers des camps d’extermination. C’est rigoureusement exact. C’est ce qui fait que ce n’est pas comparable. En revanche il arrive, de temps en temps que de tels retours équivalent à cela, pas exactement à cela, mais à la mort dans des cas extrêmes, aux persécutions de toutes sortes, à l’emprisonnement aussi dans de nombreux cas.

La question qui se pose, et c’est celle à laquelle j’aimerais tellement pouvoir répondre si j’étais journaliste, faisant donc le siège de mon rédacteur en chef pour partir à Kaboul, et ailleurs, partout vers où on expulse, c’est de savoir quelle est la proportion de ces étrangers sans papier reconduits hors de nos frontières pour laquelle ce retour contraint équivaut à l’innommable ?

Et quel est le pourcentage de ces cas atroces qui demeure acceptable par les Français amateurs de gros rouge qui tâche. Cette fraction serait une véritable indication à propos de notre identité nationale.






>Salut Phil
>
>
>J’ai l’impression que dans ton dernier article tu confonds : comparable
>et semblable ou comparable et identique
>
>
>Je suis d’accord qu’on emploie parfois l’un pour l’autre mais les deux
>mots n’ont pas le même sens. Je m’explique : on peut comparer 1 millimètre
>avec 1 kilomètre (l’un fait un million de fois plus que l’autre) mais les
>deux ne sont pas semblables ou identiques, ce qu’on ne peut pas faire
>(sauf à employer une métaphore) c’est comparer un milimètre avec l’étendue
>de la culture d’un ministre. De même on peut tout à fait comparer la
>politique de tel ou tel ministre avec celle de Laval mais pas dire
>qu’elles sont semblables ou identiques (par exemple on peut tout à fait
>dire que telle ou telle poliique d’expulsion est moins meurtrière que
>celle de Laval, comparaison avec laquelle je pense que même ceux qui
>clament que "les deux choses ne sont pas comparables" seraient d’accord).
>
>
>Pour suivre le chemin : j’ai l’impression que l’expression "ce n’est pas
>comparable" est une excellente arme qui permet à certains d’empêcher les
>autres de parler car à répondre sans pouvoir faire de comparaison on ne
>peut dire que des tautologies et s’exprimer dans leur langue à eux, et
>imposssible dans ce cas de dire quoi que ce soit du monde réel.


Archiloque
 

Vendredi Vendredi 18 décembre 2009



 

Jeudi Jeudi 17 décembre 2009

Quand il neige, c’est souvent que l’on voit les photographes sortir de leur tannière, d’ailleurs moi-même ce matin pendant la séance de Nathan chez la psychologue, plutôt que d’aller lire au café, je suis allé me promener, jusqu’au Père-Lachaise — mais ce dernier est fermé à cause de la neige, ce qui ne lasse pas de me surprendre tant il semble me souvenir qu’il n’y a pas tout à fait vingt ans, tel n’était pas le cas les jours de neige, je dois en avoir des photos quelque part — pour profiter de la neige, de ce qu’elle déforme le paysage et la rue, pour aller faire quelques photographies.

Je fais aussi souvent que je peux des photos sous la neige, en cela je suis comme les autres photographes, il neige, je sors. En revanche je crois que je viens de comprendre seulement aujourd’hui un des effets pervers de cette attirance léthale pour l’enneigé. La neige est rare. Elle est l’exception. Et lorsque l’on fait des photos sous la neige, c’est principalement cela que l’on recherche, on cherche les défigurations dues à cette épaisse couche de neige blanche. Et ce faisant, on pourrait passer à côté dun train qui déraille, d’une belle fille nue dans la rue, de policiers portant des courones de fleurs, on pense neige et on ne voit que cela à s’en aveugler.

L’esprit et le regard sont donc pareillement prisonniers, qui sont sans cesse en chasse du familier, de solutions de continuité, d’habitudes et de routines. Il est vraiment rude et long le combat pour se défaire de tout cela. Est-ce qu’on passe vraiment toute une vie pour apprendre à voir, à penser, à vivre finalement ?

 

Mercredi Jeudi 16 décembre 2009



le soir seul à la maison se faire des oeufs durs avec des épinards frais, frits avec de l’ail, du lard et des pignons, ne pas laisser un pouce de terrain à la facilité, mais ne pas être toujours aussi fort les soirs seul. Dresser la table pour soi seul, Phil, brosse-toi bien les dents avant d’aller te coucher et le reste suivra.  

Mardi Mardi 15 décembre 2009



Bricolages divers dans la maison avec mon père, je crois qu’il se moque un peu de moi, que je sois pour ainsi dire contraint de couper l’électricité dans toute la maison pour changer une ampoule, alors pensez, pour refaire un branchement ou réencastrer une prise.

— Mais tu ne veux pas que je t’explique comment cela marche ?
— Je ne garde pas un très bon souvenir de U=R X I.
Et on rigole de concert, parce que oui, ce ne sont sûrement pas là nos meilleurs souvenirs ensemble.

Quand je repense à tous ces apprentissages barbants, les mathématiques — encore que dans les mathématiques, j’avais un certain goût pour les calculs de probabilité et la géométrie descriptive — la physique et la chimie, ou même les sciences naturelles. Et ça tombait mal, l’emphase était justement là-dessus. Les professeurs nous promettaient un monde dans lequel le technologique régnerait sans partage et dans lequel nécessairement il n’y aurait pas beaucoup de place pour les esprits non-scientifiques.

J’ai détesté ça. Non pas que je n’étais pas bon dans ces matières, je suppose que si j’avais un peu plus souvent ouvert les livres correspondants à ces matières, j’aurais fait un élève tout à fait honnête. Tout bonnement cela ne m’intéressait pas, et je pense qu’aujourd’hui encore cela me barbe, je trouve cela insuffisamment mystérieux. Pour preuve, lorsque j’ai étudié la photographie plus tard, que j’ai compris que j’aurais bien quelques avantages à comprendre ce qu’il se passait dans l’obscurité totale d’une cuve de révélateur, j’étais passé à Garches et dans la cave j’avais pris ces livres maudits, en deux soirs j’avais fini par les lire, assez pour comprendre désormais ce qu’était une réaction d’oxydo-réduction, et comment on calculait un temps de réaction et comment les dilutions des produits influaient de façon pas toujours linéaire sur ces temps dits de réaction.

Mais cela a bien été la seule exception, en quantité d’autres occasions le très superficiel vernis culturel en sciences et en mathématiques durement acquis au lycée a amplement suppléé. Et quand un médecin m’explique certaines choses, je ne dirais pas que cela m’intéresse aussi peu que quand un plombier tente de m’expliquer pourquoi il fait ses soudures avec tel ou tel métal, mais on en est presque là, sans compter que je serais très sensible à la beauté du vocabulaire technique et si dans ce domaine le plombier a un bon vocabulaire et qu’au contraire le médecin ne s’applique pas beaucoup, alors mon écoute baisse chez le médecin, quand bien même ma santé est en jeu, alors que je suis très attentif aux explications du plombier auxquelles je ne risque pas de comprendre quoi que ce soit.

Mais tout de même, on ne me fera plus croire, à presque quarante-cinq ans, que la connaissance profonde de la courbe d’un tir au canon et comment elle relève d’une équation du second degré, était indispensable. Alors qu’au contraire, on ne m’enlèvera pas de l’esprit que l’apprentissage de l’histoire et notamment celle du vingtième siècle et de son fait central, la deuxième guerre mondiale, et sa corrolaire, l’ascension des Nazis, ces apprentissages sont vraiment cruciaux, et avec eux tous les rouages d’une telle compréhension.

Mais je constate que je souffre toujours du même écart d’avec la société dans laquelle je vis, puisque désormais on tend vers rendre facultatif ce qui est essentiel, et au contraire rendre central, ce qui, à mes yeux, n’est que bavardage. Et pour tout vous dire je trouve de plus en plus ennuyeux de vivre dans un monde qui ne s’exprime que dans ce qu’il est chiffrable. Voilà bien le fantasme, nécessairement un peu court, de la droite que de souhaiter une société dont les sujets seraient des êtres essentiellement productifs, mais pas nécessairement doués de jugement, je me demande bien à qui un tel crime profite.  

Lundi Lundi 14 décembre 2009



Madeleine n’a pas école aujourd’hui, son institutrice est fort malade apparemment, c’est une journée que je promettais au travail qui disparaît en fumée. En d’autres temps j’aurais accueilli la chose comme une corvée ou même une punition et le soir les enfants enfin couchés j’aurais mis les bouchées doubles, jusqu’à pas d’heure, pour rattraper ce que j’appelais, alors, le temps perdu. D’où vient que ces derniers temps, je considère de telles journées comme de vraies joies, des cadeaux inattendus, l’occasion de dialogues plus poussés avec un des enfants seul. Et justement Madeleine a bien besoin de telles occasions, de telles discussions. Alors on s’y met, qu’est-ce que tu veux manger ce midi ? Des pâtes au pesto, pâtes au pesto it is. Qu’est-ce que tu veux faire cet après-midi ? Et ainsi de suite. Finalement ce n’est pas si complexe. C’est moi qui complique tout.  

Dimanche dimanche 13 décembre 2009



 

Samedi Samedi 12 décembre 2009



Si l’on considére qu’un récit, un film de fiction par exemple, est l’extrait d’une existence plus vaste, alors le premier geste du montage de ce film est de déterminer quelles sont les bornes de cette existence à laquelle on décide de s’intéresser, ce qui aménera sans doute à quelques artifices, au premier rang desquels, se trouve le flashback. Certains cinéastes se l’interdisent, probablement parce qu’ils viennent notamment du théâtre, par exemple, où une certaine unité de temps, pris dans sa continuité, empêche a priori de tels développements — il y a bien quelques exceptions, je pense notamment à la scène d’Hamlet dans laquelle le prince Hamlet embauche une petite troupe d’acteurs pour monter un spectacle à l’adresse de son père, contre sa marâtre, ou encore la dernière bande de Samuel Beckett, pièce dans laquelle les enregistrements passés de Krapp tiennent ce lieu curieux de flashbacks, mais ces exceptions sont rares. Je me suis souvent demandé si c’était parce que Patrice Chéreau était aussi un metteur de scène de théâtre que les films que j’ai vus de lui s’astreignaient à ce découpage du temps et à son déroulement linéaire. Son dernier film, Persécution procède de ce montage, entre deux limites pas très distinctes d’une existence dont le spectateur ignore beaucoup. Et lorsque le film rend son personnage à l’indétermination de la vie dans les villes, il n’est pas certain que ce personnage de jeune homme que l’on aurait pu croiser dans la rue, à tant d’autres semblables, est davantage connu à son spectateur.

Il y a aussi ceci qui revient souvent dans les films de Patrice Chéreau et qui sans doute appartient au monde du théâtre, en plus d’avoir découpé dans un extrait de la vie de ses personnages, le décor n’est que fond, rien dans le lieu même de l’intrigue n’est spectaculaire ou même simplement citationnel, dans Persécution, l’histoire se passe dans une sorte de ville générique (dont on apprend, comme par accident, qu’il s’agit de Paris et qu’un des chantiers sur lesquels travaille le personnage de Daniel est à Montreuil, l’autre chantier dans le seizième arrandissement)

Et pareillement on pourrait être en été ou en hiver, en automne ou au printemps, le récit pourrait durer une semaine, un mois une année, dix ans même, pourquoi pas ?, aucun souci dans ce domaine pour donner du corps au récit.

Cette neutralisation relève quasiment des travaux de laboratoire, de l’expérience. On neutralise le contexte et on observe.

Pour tout dire, j’ai le sentiment qu’il y a deux façons d’appréhender Persécution, le dernier film de Patrice Chéreau, qu’il y a dans ce film, un échec et une réussite. L’échec ce serait celui de la figure du neutre qui à force de gommer tous les éléments de contexte qui pourraient donner de la vraisemblance à récit, du corps, cette neutralisation finit par réduire les personnages à très peu de choses en dehors de leurs pulsions ou de leurs difficultés manifestes de vivre. Le nécessaire lien empathique que l’on aimerait ressentir à leur égard peine à s’exprimer tant on regarder le spectacle d’une vie solitaire, celle du jeune Daniel parasité par endroits par les intrusions de son voisin d’en face qui apparemment s’est entiché de lui au point de le suivre, partout semble-t-il — sur ce point il y a une astuce très redoutable qui épouse parfaitement la fluctuance de l’état d’esprit de Daniel, qui oublie par moments cette filature et ses intrusions, puis au moment même où il est de nouveau confronté à son persécuteur, il est chaque fois comme rattrapé par un principe de réalité, c’est la musique qui opère avec une façon très insidueuse : elle entre d’un coup, comme par effraction, et au contraire, elle disparaît par le biais de très longs et discrets fondus sortants.

Mais alors est-ce qu’empathie n’est pas le maître-mot ? Non pas qu’elle soit centrale, c’est davantage qu’elle soit absente de tous les mouvements des personnages de ce film, au point que la relation qui unit Daniel avec Sonia est impossible, leurs corps se touchent avec une extrême difficulté jamais sans des réactions de rejet immédiat, des élans contrariés, et avec cela une incompréhension mutuelle de part et d’autre, chacun de son côté, dans les séparations de tous les jours, emportant une part de l’autre plus fantasmée que réelle, jamais synchrones dans leur désir de se voir, maladroits au point de faire tomber des objets. Là aussi les dialogues entre ces deux personnages sont du pur théâtre, coupés de tout élément de contexte, Sonia semble très prise par une vie professionnelle très accaparante mais dont on ignore tout — si ce n’est qu’elle s’absente aux Etats-Unis une fois, mais alors ce qu’on en perçoit ne nous apprend rien, au point que la description qu’elle en fait au téléphone, c’est que c’est à la fois bien et mal, c’est surtout parfaitement indéfini.

Dans leurs loisirs le couple se retrouve entre amis dans un café dans lequel ils ont visiblement leurs habitudes, mais là aussi rien qui ne transparaisse, rien qui n’aiguille, scènes de café, dialogues neutres. Personnes étrangères les unes aux autres en dépit des liens qui les rapprochent sans doute.

Les bulles infranchissables dans lesquelles les personnages évoluent sont reliées entre elles par un lien artificiel, le téléphone, notamment portable, ses messageries et son absence de chaleur humaine. Il souffle sur les personnages un vent glaçant et contemporain, dans lequel, un élément accidentel, parasite, est jeté, comme dans une expérience de laboratoire donc.

C’est sans doute là, dans une certaine indétermination, que le film passe de l’échec — le manque d’adhésion aux personnages — à la réussite de cette chronique de l’humain déshumanisé à force de s’être coupé de ses semblables, peut-être moins du fait de moyens de communication qui poussent à l’isolation, que du fait de discours plaqués, de paroles réflexes, et d’un désir sociétal de gommer l’humain dans ce qu’il a d’imparfait, de ce qui n’est pas propre chez l’homme. Et il faut l’intrusion de l’étranger pour rendre son humanité au personnage de Daniel qui dans cet ultime dialogue entre son persécuteur et lui, finit par accoucher, maieutique douloureuse, psychanalytique presque, ce qui fait de lui cet être dur, solitaire et fondamentalement incapable d’une véritable empathie à l’égard de ses semblables.

L’ambivalence du film se poursuit encore, oscillant entre des pôles opposés, plus tellement celui de savoir si le film est un échec ou une réussite, mais en tentant d’y dégager sinon une morale du moins un enseignement. Le monde et l’humain qui sont ici dépeints sont blafards, et pourtant des étincelles subsistent, manière de dire que l’homme vaut mieux que le dernier état de son monde, mais étincelles dont on ne sait si elles ont une chance véritable de ranimer la flamme d’une humanité plus chaleureuse. Comme s’il appartenait à chaque spectateur de Persécution de s’extirper pareil examen de conscience, en se persécutant un peu.



 

Vendredi Vendredi 11 décembre 2009



 

Jeudi Jeudi 10 décembre 2009

Nathan repousse son assiette avec véhémence. Cela faisait très longtemps que cela n’était pas arrivé. Avant c’était la règle. Maintenant l’exception.

— ben Nathan ce n’est pas bon, tu n’aimes pas ça.
— je n’aime pas les raisons secs.
— Ben Nathan je croyais que tu aimais bien cela, tu aimes cela dans le yaourt, pourquoi tu n’aimes pas cela dans le riz avec le poulet
Dans une grimace appliquée
— Papa ce que je n’aime pas c’est le riz avec les raisins secs, j’aime bien le riz, j’aime bien les raisins secs, mais je n’aime pas les deux ENSEMBLE, tu comprends Papa ?

Oui, ce que je comprends Nathan c’est la nature même des immenses progrès que tu as faits ces derniers temps, cette façon avec laquelle désormais tu sais expliquer ce qui ne te convient pas, ce qui te gêne, ce qui te fait mal, ce qui te déplaît, ce qui te fait peur, ce qui te dégoûte, tout cela tu sais parfaitement l’expliquer d’une façon qui chaque fois nous permet dorénavant de te couper de ce qui te fait souffrir. Tes crises appartiennent maintenant à un passé révolu, et la souffrance et l’incompréhension qui étaient les nôtres reculent tous les jours. Par la force de ton extraordinaire volonté.

Et cette avancée-là, c’est sans doute la plus belle et la plus importante de toutes, parce qu’elle est le préambule de toutes les avancées, celle qui conditionne les suivantes et les rend possibles, et que maintenant avec toi ce qui devient possible c’est empiler les choses de construire, d’ajouter, d’augmenter et de te grandir.

Tu as enfin acquis ce talent qui permet de vivre avec les autres.

Le reste, tes agitations, tes petits bruits, tes cris parfois, tes maladresses, tes incompréhensions, tes inadéquations au contexte, tout cela c’est du bavardage. Tu vis désormais parmi les tiens.

 

Mercredi Mercredi 9 décembre 2009



J’ai un peu changé mon fusil d’épaule avec mes collègues entraîneurs pour les poussins débutants, c’est une chose de commencer par leur faire manger du placage et du soutien, de les faire commencer par la dimension de combat de ce beau jeu, cela ne leur donne pas beaucoup de vocabulaire pour ce qui est de tenir en match.

Alors aujourd’hui on commence par du placage. Têtu.

Mais rapidement on construit du jeu, on fait une petite opposition, mais dans laquelle on interdit le jeu au pied, dans laquelle à tout moment j’interromps le jeu avec pour consigne de garder sa position de telle sorte que je puisse montrer les erreurs de placement les plus flagrantes, les courses de travers qui emmènent avec elles toute la défense, pire les reculs, qui mettent les coéquipiers hors-jeu ou encore les rucks dans lesquels tous les joeurs sont engagés et très peu pour défendre les départs au ras, et encore moins les extérieurs.

Et une chose que je n’avais plus faite depuis longtemps, pour décongestionner ces rucks montagnes de petits poussins, la remise en jeu d’une deuxième ballon qui nécessairement profite aux joueurs mieux déployés et oblige les défenses à un replacement très vif.

Et ça marche, c’est même déconcertant. Suffisait de les faire jouer. Et même, la remarque de mon ami Marco, ça commence à ressembler à du rugby.

Et toujours, à la fin de l’entraînement, la même consigne de l’entraineur pour la matche de samedi, on s’en fout un peu du score pour le moment, on se respecte, on respecte l’adversaire, on respecte l’arbitre, on respecte ses coéquipiers et ce sera déjà beau.  

Mardi Mardi 8 décembre 2009

Les parents passent la journée à la maison, avec mon père, nous finissons la construction de l’auvent pour les vélos. Et dans l’après-midi, nous entreprenons de passer le karscher dans la cour. L’efficacité de cet outil est prodigieuse, la crasse s’enfuit des murs et du sol en de petits rûs noirs et mousseux.

Impossible de se servir de cet outil, sans, dans son vacarme, repenser à son image nauséabonde dans le discours du président des otaries de droite, à l’époque seulement sinistre de l’intérieur. Que pouvait-il avoir en tête cet apprenti dictateur en proposant de passer les cités au karscher pour les en débarrasser de ce que lui appelle la racaille ?

Quand on tient un tel outil dans les mains, il fait nécessairement une impression mauvaise d’arme, un fusil mitrailleur — ou paradoxalement un lance-flammes — et parlant de personnes comme de la racaille, ce n’est plus une image, c’est un fantasme, celui de l’extermination de la vermine.

Souvent je me gendarme, je me méfie des points Godwin, des Reductio ad Hitlerum — j’en ai quand même gagné quelques-uns, il ne faut pas croire, rien que la chronique d’Inglorious Basterds m’aura valu quelques mails pas très amènes, c’est souvent qu’après-coup je me dis que j’ai eu tort, que j’ai été trop réactif.

Mais considérant le petit ruisseau sale qui s’échappe de la cour — je me dis que nous vivions dans la crasse pour dégager un tel jus, j’en aurais presque honte, ça fait sourire mon père qui m’avait bien prévenu, le coup de karscher cela ferait son petit effet — je ne peux m’empêcher de penser que racaille est synonyme de vermine.

Et que vermine, et autres noms de parasites, étaient les mots qui rapidement furent employés dans le discours nazi pour stigmatiser les Juifs, et qu’en quelque sorte il est étonnant que le gaz, le Zyklon B, qui fut utilisé pour tuer tant de Juifs et les brûler ensuite, avait été conçu justement pour tuer la vermine et les parasites, notamment dans les blanchisseries industrielles. Épouvantables crimes qui sont venus rejoindre le discours.

Alors parler de personnes comme de la racaille et de la vermine et leur promettre le karscher, lance-flamme paradoxalement métaphorique.

En fait la racaille, la vermine, la chienlit, c’est lui.

 

Lundi Lundi 7 décembre 2009



Canal gris, je tente pour la énième fois de satisfaire un gage qui m’a été donné par une des plus anciennes et fidèles visiteuses du Désordre, en photographiant l’enfilade de ses trois ponts, Laurence m’attend en contrebas, affaiblie, triste.

Une fois de plus je me donne une contenance en engouffrant mon regard dans l’œilleton de mon appareil-photo. Étonnant comment ces petits boîtiers noirs auront, ma vie durant, tant dissimulé mes émotions de leur clignement.  

Dimanche Dimanche 6 décembre 2009



Le temps bourguignon n’est décidément pas favorable et la bonne fée Isa, sans doute inquiète que cela fasse une mauvaise presse à Autun auprès d’Adèle, nous suggère de regarder le programme du cinéma. Et pour sûr je découvre une projection des Aristochats de Walt Disney qui redonne un peu le sourire à Adèle.

Je ris qu’elle a choisi les places de premier rang.

Le noir se fait et instantanément ma gorge se serre, dès le générique, tant je me revois, sans doute à l’âge d’Adèle, dans un cinéma des grands boulevards où ma mère m’avait emmené voir ce film, le nom des chatons, Berlioz, Toulouse et Marie, celui des deux gros chiens de campagne, Napoléon et Lafayette, les numéros d’équilibristes avec le side-car, tout me revient avec une incroyable acuité, les sièges rouges krimson de ce cinéma des grands boulevards donc — Je me souviens du cinéma Les Agriculteurs, et des fauteuils club du caméra, et des sièges à deux places du Panthéon (Georges Perec in Je me souviens).

La vie est ce drôle de périple dans lequel d’étonnants raccourcis vous rendent vos cinq ans, quand vous avez vous même la main de votre petite fille, âgée de cinq ans, dans la votre dans l’obscurité d’une salle de cinéma, le temps d’un dessin animé.  

Samedi Samedi 5 décembre 2009



Elle est amusante ma petite Adèle puisque ce qu’elle attendait le plus de notre week-end en tête-à-tête en Bourgogne, à Autun, chez Martin et Isa, c’était que nous allions dans les bois construire une cabane. Donc malgré le temps, la pluie, il n’était pas question de se dérober, et nous voilà dans un petit bois triste à pleurer dans tant de grisaille à travailler à cette petite cabane dans laquelle elle seule peut se tenir debout.

Et elle rit à gorge déployée que les arbres, dont nous ramassons les branches pour cette très sommaire construction, soit des bouleaux. On fait du bon boulot avec les bouleaux répète-t-elle. Malheur, j’ai refilé à ma fille mon goût immodéré pour les jeux de mots laids.

Mais tout de même, comme je serais heureux, un peu avant de mourir, si elle me parlait de cette cabane comme un souvenir de son enfance. J’aurais le sentiment d’avoir fait du bon boulot.  

Vendredi Vendredi 4 décembre 2009



Petit livre qui ne paye pas de mine, format à l’italienne, strip de trois dessins par page — à quelques exceptions près — une ligne de texte manuscrit par dessin et l’histoire d’un homme qui avait un projet. C’est tout ?

Oui, c’est tout.

Et c’est tout aussi. Tant Autant la mer de François Matton tient du petit conte moral des temps modernes et dans son élégance simple, celle d’un dessin qui fonctionne principalement à l’économie, grandement aidée par la justesse d’un trait très sûr, jamais souligné, dans lequel, sans fard, le conte suit les mouvements incertains de cet homme qui avait un bateau dans la tête, et qui entreprend de construire son voilier donc, dans l’espoir fou de traverser les mers sur le frêle esquif en solitaire.

Oui, mais voilà. L’homme réalise bien vite qu’il a tout à apprendre pour ce projet, dont il n’a pas anticipé que c’est le projet de toute une vie et qui va demander de lui bien plus qu’il n’était sans doute prêt à consentir au départ. Et chacun se reconnaîtra dans les habiles manœuvres du personnage à la recherche de raccourcis, certains qui fonctionnent, joies éphémères, et d’autres qui au contraire égarent et font reculer, désespérance durable, et de ce fait chacun rira de lui-même reconnaissant dans le parcours sinueux de paresseux moderne ses propres pentes. La morale du conte revenant assez simplement à dire que les joies ne sont jamais longues quand elles sont pauvrement obtenues, ou encore qu’en dehors du travail pas de bonheur, que les journées de paresse ont souvent un goût amer au contraire de celles laborieuses qui trouvent leur récompense dans une juste fatigue et le contentement de la tâche accomplie.

Cela serait déjà bien suffisant pour faire de cette lecture un livre tout à fait lisible, François Matton ajoute au fond une forme qui tournoie autour du projet même de son personnage. Il faut d’abord dire que le dessin, chez François Matton, est une manière de deuxième écriture manuscrite, né avec l’oreille absolu des dessinateurs, un sens inné des proportions, qui lui permet de poser en un nombre très limité de traits — un trait gommé et le dessin s’avachit, je pense comparablement au jeu de piano de John Lewis, une note en moins et l’édifice s’effondre — le dessin, mais cela ne suffit pas, à force d’un travail d’ascète, le dessin devient donc une graphie, avec laquelle François Matton parcourt d’ailleurs son quotidien. Une telle "facilité" — même durement acquise — pourrait sans doute encourager à la paresse dans le trait, à laquelle d’ailleurs le graphiste se laisse parfois aller, un dessin ne contient que deux ronds de fumée, le jour suivant, il s’astreint à dessiner méticuleusement tout le désordre de la cabine d’un bateau abandonné, comme un encouragement personnel à se reprendre en main, oscillant avec son personnage entre la volonté de faire les choses de façon approfondie et au contraire des attitudes de dilettante.

Ainsi les dessins épousent par intermittence les états d’âme du personnage, et le livre devient pour son auteur le bateau de son personnage.

Pour parfaire cette narration en images et en texte qui se superposent par endroits, dans son humeur, avec les tribulations du personnage, image et textes se parlent sans jamais dire la même chose, la narration étant le subtil mélange de ces deux canaux telle une stéréophonie particulièrement bien équilibrée. Tempérée par un humour à la fois grinçant et empathique.

Le personnage d’Autant la mer par sa touchante humanité acquiert de page en page l’épaisseur d’un Bartlebooth dans la Vie mode d’emploi de Georges Perec, un homme qui investit et engloutit tout une vie dans un projet téméraire, à l’issue très incertaine, c’est même l’échec en demi-teinte de ce projet qui nous pousse à l’indulgence à leur égard, parce qu’ils sont terriblement nous-même.  

Jeudi Jeudi 3 décembre 2009

Pour celui qui ne sait faire qu’une seule chose à la fois, au point, c’est donc mon cas, de regarder de l’eau quand elle chauffe, en attendant son point d’ébullition, le talent des membres de la Quincaille est immense, qui leur permet non seulement de jouer une musique très cuivrée, sorte de petite fanfare, d’harmonie aux accents klezmer, mais aussi de faire les pitres, on devrait dire, être des clowns, drôles, je parle de leur dernier spectacle, le Plasmoniac Tour.

Ils sont donc cinq, quatre instruments à vent, baryton, qui parfois joue de l’alto, frêle clarinettiste, qui vole son instrument à un baryton un peu enveloppé, un joueur de tuba, qui joue aussi du saxophone ténor, un tromboniste et trompettiste et un batteur. Tous les cinq s’appelle Roger, comme on pourrait imaginer la confusion dans une quincaillerie dans laquelle tous les vendeurs s’appelleraient Roger — toute ressemblance avec le magasin Brico Dr(e)am dans Bancs Publics de Bruno Polyadès est fortuite, les Rogers de la Quincaille étaient là bien avant.

Tout dans cette quincaille est destiné à partir à vau-l’eau, c’est un peu une question de distribution des rôles, Roger boit, — et il est assez remarquable dans ses numéros de "la clarinette a bu mais pas moi", façon Tom Waits dans the piano has been drinking but not me — Roger laisse tout tomber dès que c’est l’heure du tiercé à Vincennes, Roger est pyromane, Roger se refait régulièrement la banane gominée au peigne fin devant le miroir de son armoire, et le Roger en chef domine assez mal ses troupes, malgré ses airs sévères et sa forte carrure.

Et puis il y a l’armoire, personnage à part entière que cet élément du décor aux multiples entrées et sorties, qui sans cesse par sa grande provision permet de relancer le récit de cette quincaillerie où tout part de guingois, et dans laquelle on ne joue pas droit. Élément scénographique central qui permet au récit de se développer, aux personnages de changer de costume, d’accéder à de nouveaux accessoires ou encore de servir de tiroirs sans fond pour quelques pantalonnades qu’on espère nécessairement d’un spectacle burlesque.

Côté scénographique d’ailleurs, on est saisi par la progression du spectacle qui commence dans le dénuement de la scène sur laquelle seule l’armoire trône en son centre, scène qui finit par se peupler pour devenir un véritable capharnaüm en portant les stigmates accumulés de scènes de plus en plus délirantes, les Rogers devenant une danseuse du lac des cygnes, un homme de Cromagnon à la barbe bleue, un gros bourdon menaçant et un punk qui joue du saxophone à Covent Garden, le tout dans un univers foutraque, quincaillerie qui a explosé depuis longtemps, laissant ses Roger devenir qui ils sont vraiment sous leur blouse bleue pétrole. On pense à tous ces scènes de catastrophe au cinéma, le pâtissier qui se prend les pieds dans le tapis en apportant une pièce montée aux mariés, le décor est impeccable jusqu’au début de l’enchainement de chutes et de bris qui démoliront le décor, lequel pour une nouvelle prise devra être patiemment remonté pour être à nouveau démoli.

Musiciens très accomplis qui font feu de tout bois, comme de jouer un air de ballet classique sur une flute de pan formée de flasques d’alcool plus ou moins pleines, ou batteur qui joue du froissement et du défroissement de son journal, qui devient par la suite, déchiré en lambeaux de très efficaces ballets. Recyclages ingénieux.

Moqueries également d’une société qui pour vendre de la poudre à récurer tente de la gonfler en produit miracle et tel le crapaud qui voulait être bœuf, finit par exploser, téléviseur qui vole en éclat, gingles publicitaires qui se délitent, discours qui se vident de sens. Tout ceci est caché sous une très épaisse couche de gags en avalanches, avec, c’est vrai, quelques défauts de timings dans les enchaînements, mais rien de rédhibitoire, au contraire presque, tant on assiste sur scène à la vraie magie du spectacle de rue, élastiques, bouts de ficelle, beaucoup d’intelligence et de la générosité à revendre. Finesse aussi de n’avoir pas poussé trop en avant cette critique sous-jacente, et au contraire d’avoir gardé la place de choix pour le burlesque toujours efficace, même si attendu, mais imparable, du saxophoniste baryton, bon quintal, qui papillonne en tutu, comme un rat d’opéra obèse.

Quant à l’enchainement des péripéties final, il laisse le spectateur à cours de souffle et épuisé d’avoir tant ri. Ne croyez pas trop ces vendeurs à la criée à propos des miracles de leur poudre, en revanche les éclats de rire sont garantis sur facture.

 

Mercredi Mercredi 2 décembre 2009



La scène se passerait sur le boulevard Voltaire, à une centaine de mètres de la place de la Nation à Paris. Il serait 10H45. Deux agents de police, Nathan, Philippe De Jonckheere

L’AGENT DE POLICE N°1


— Police nationale, contrôle du véhicule.

PHILIPPPE DE JONCKHEERE, poli et courtois, comme chaque fois qu’il dialogue avec les forces de l’ordre, le désordre diplomate


— Bonjour Monsieur, vous permettez que je sorte de ma voiture, mes papiers sont dans mon sac à l’arrière.

L’AGENT DE POLICE N°1


— Allez-y.

PHILIPPPE DE JONCKHEERE


— Bon voilà la carte grise...

L’AGENT DE POLICE N°1


— Hum...

PHILIPPPE DE JONCKHEERE


— Le certificat d’assurance...

L’AGENT DE POLICE N°1


— Hum...

PHILIPPPE DE JONCKHEERE


— Le certificat du contrôle technique à jour...

L’AGENT DE POLICE N°1


— Hum, c’est surtout le permis qui m’intéresse.

PHILIPPPE DE JONCKHEERE qui n’a pas très envie de lui expliquer qu’il vit dans deux villes différentes, qu’étant à la tête de deux voitures et étant de la dernière distraction il a organisé les choses en trois portefeuilles distincts, dont un qui est commun aux deux villes, celui qui contient le permis de conduire.


— Ah désolé, je dois retourner dans la voiture, il est dans mon autre portefeuille.

L’AGENT DE POLICE N°1


— Allez-y.

PHILIPPPE DE JONCKHEERE, retournant à l’avant de la voiture, où Nathan est resté, calme pour le moment


— Ca va Nathan ?

NATHAN, inquiet


— Oui-oui Papa, ils vont nous mettre en prison la police ?

PHILIPPPE DE JONCKHEERE, soucieux


— Non, non ne t’inquiète pas, tout va bien.

NATHAN, de plus en plus agité, crescendo


Ils vont nous mettre en prison la police, ils vont nous mettre en prison la police, ils vont nous mettre en prison la police, ILS VONT NOUS METTRE EN PRISON LA POLICE, ILS VONT NOUS METTRE EN PRISON LA POLICE, ILS VONT NOUS METTRE EN PRISON LA POLICE ...

PHILIPPPE DE JONCKHEERE, refermant vivement la porte pour étouffer les cris de Nathan


— Voilà le permis de conduire, poliment, désolé, il n’est pas en très bon état

L’AGENT DE POLICE N°1


— Ca va je ne peux rien dire, les trois volets sont encore là puis donnant mon triste permis à son collègue équipé d’un talkie walkie, tu me fais une vérification, puis revenant à moi, vous passez souvent par ici ?

PHILIPPPE DE JONCKHEERE


— Je vous demande pardon ?

L’AGENT DE POLICE N°1


— je vous demande si vous passez souvent par ici ?

PHILIPPPE DE JONCKHEERE dans son for intérieur : qu’est-ce que ça peut lui foutre ?, avec son meilleur sourire, mentant


— tous les jours, une fois dans un sens une fois dans l’autre.

L’AGENT DE POLICE N°1


— Et là, désignant Nathan de son menton, vous n’êtes pas au travail ?,

PHILIPPPE DE JONCKHEERE, masquant difficilement mon incrédulité


— Je vous demande pardon ?

L’AGENT DE POLICE N°1


— Vous ne travaillez pas aujourd’hui ?

PHILIPPPE DE JONCKHEERE ayant parfaitement compris à qui il avait affaire, qu’on se dirigeait doucement vers une provocation, mais résolu de ne fournir que des informations fausses, par principe


— Si-si, j’ai travaillé cette nuit.

L’AGENT DE POLICE N°1


— Je vois que vous avez un macaron pour handicapé, pourquoi ?

PHILIPPPE DE JONCKHEERE point d’ébullition intérieure sur le point d’être atteint


— Parce que mon fils est handicapé.

L’AGENT DE POLICE N°1


— C’est lui-là ?

PHILIPPPE DE JONCKHEERE qui a beau savoir que c’est de la provocation, il n’aime pas beaucoup que le souffle de ce type passe près de la tête de Nathan et par réflexe, il commence à le jauger un peu, manière de savoir s’il se jette à sa taille, est-ce qu’il le plaque ?, la réponse est, le type sera renversé comme une crêpe


— Oui c’est lui ! il commence, malgré tout, à marquer son exaspération.

L’AGENT DE POLICE N°1


— Il n’a pas l’air très handicapé, qu’est-ce qu’il a ?

PHILIPPPE DE JONCKHEERE n’y tenant plus


— Il a un fauteuil roulant dans la tête, et maintenant je vais vous dire une chose, ce qu’il a ne vous regarde pas, ne vous regardera jamais, vous avez le droit de contrôler mon véhicule, la validité des pièces que je vous produis, mais c’est tout.

L’AGENT DE POLICE N°1


— Attention, monsieur vous êtes à la limite de m’outrager.

PHILIPPPE DE JONCKHEERE


— Non, Monsieur, je ne vous "outrage" pas, comme vous dites, je vous fais juste valoir que vos questions à propos de la santé de mon fils me déplaisent et qu’elles n’ont pas lieu d’être.

L’AGENT DE POLICE N°1


— Vous m’outragez !

PHILIPPPE DE JONCKHEERE il s’est fait piégé, je suis un con, pense-t-il, et avisant miraculeusement son collègue derrière son épaule, son permis à la main


— Je crois que votre collègue a terminé son contrôle de la validité de mon permis

il se tourne vers son collègue

L’AGENT DE POLICE N°2


— Il a ses douze points, c’est bon.

PHILIPPPE DE JONCKHEERE, saisissant l’occasion, fayot, pire qu’un premier de la classe


— Vous voyez monsieur, je suis un conducteur honnête

L’AGENT DE POLICE N°1, il rend le permis visiblement déçu


— Ca va, c’est bien parce que vous avez tous vos points, Circulez !

PHILIPPPE DE JONCKHEERE à son plus hypocrite, en fait souhaitant au type de crever dans les six mois, d’un cancer du pancréas


— Merci Monsieur, bonne journée à vous.


Quelques exercices d’écriture de fiction que je vous propose désormais, écrivez le même dialogue en remplaçant le personnage de Philippe De Jonckheere par, dans l’ordre, une femme, un Noir, une personne d’origine magrébine, un jeune homme, un homosexuel, un travesti ou un transexuel, un Sans-Papier, un Sans Domicile Fixe qui dort dans sa voiture.

Pour le personnage de l’agent de police, gardez le même peigne-cul générique, obéissant servilement au grand dessein, court fantasme, sécuritaire de la droite, prenant sur lui de traquer les personnes qui ne sont pas au travail ou qui bénéficieraient d’avantages sociaux indûs.  

Mardi Mardi premier décembre 2009



Quelle surprise en arrivant au journal, de découvrir sur le mur du fond dans le bureau d’Alice tout le chemin de fer de notre numéro, épinglé, incrédule que je suis de voir d’une part, et d’un seul coup d’oeil, notre travail des derniers temps qui touche enfin à sa fin, mais aussi de voir mes images peupler ce numéro selon les éléments habituels de la maquette de ce journal.

Déjeuner dans un restaurant vietnamien extrêmement exigu, mais aux portions très généreuses, avec Alice, Mona et Philippe. Aurais-je préféré un vaste restaurant aux portions congrues ? Pour la compagnie je ne l’aurais pas échangée, pour rien au monde.

Je repars avec encore du pain sur la planche, mais c’est du plaisir.  

Lundi Lundi 30 novembre 2009



En pensée avec H., qui ce soir aimerait bien voir des arbres par la fenêtre de sa chambre d’hôpital, plutôt que l’austère façade des Arts Décos, étrange coïncidence tout de même, puisque c’est là qu’H. — que j’accompagnais aujourd’hui pour son entrée à l’hôpital — et moi nous nous sommes rencontrés, il y a plus de vingt ans.

Le labyrinthe de la vie prend de l’épaisseur, quand sortant de l’hôpital où j’avais laissé une H., qui s’en allait pour le début des festivités avec un courage que j’admire, je traversais la rue, résolu de monter au troisième étage du bâtiment Ulm des Arts Décos et d’aller lui dessiner un arbre que j’aurais scotché sur une des fenêtres d’en face pour qu’H. le voit à son retour de ce premier examen, je découvrais, incrédule, combien les Arts Décos avaient changé depuis la dernière fois que j’y avais mis les pieds, c’est-à-dire le jour de soutenance de mon mémoire — autant, de retour à Brno, je vais retourner, sans pouvoir m’en empêcher, dans tel endroit de la forêt d’Ivanovice, qui n’a pas grand chose de particulier, autant je ne trouve jamais aucun intérêt à retourner sur des lieux, où je suis allé des quantités de fois, quotidiennement, donc je n’étais jamais retourné aux Arts Décos depuis ma soutenance de mémoire. C’est une telle défiguration des lieux, dont j’avais tout de même entendu parler, elle avait d’ailleurs commencé tandis que j’y étais encore étudiant, que je suis très désorienté, au point de soupçonner que le bas-relief qui matérialise l’amphi Rodin a été déplacé, la cour et ses deux préfabriqués, empilés l’un sur l’autre dispose désormais d’un véritable patio et d’une buvette très design, que je n’ai fait qu’apercevoir, a remplacé les deux préfabriqués, dont celui qui accueillait l’atelier de sérigraphie où j’aurais passé quelques heures. Et nul doute dans mon esprit que les prix pratiqués dans cette buvette ne sont sans doute pas compatibles avec toutes les bourses des étudiants, certains éléments de décor ne trompent pas. Bref je suis obligé de demander à des étudiants qui passent par là, mon chemin. Là je découvre que le grand escalier duquel nous avions fait pleuvoir une pluie de tomates bien mûres sur un ministre de la culture en visite a été remplacé par un ascenseur sinistre et un colimaçon de béton pour l’enchâsser, les étudiants remarquent ma mine déconfite et je leur explique que je ne suis pas revenu sur ces lieux depuis plus de vingt ans, une étudiante, elle, remarque en souriant qu’alors elle n’était même pas encore née !

Je finis par trouver, dans un de ces couloirs sombres, volontairement assombris par un architecte merdique qui du haut de sa prétention aura pourri la vie quotidienne des générations d’étudiants des Arts Décos, Philippe Stark, une porte qui donne sur une salle de cours, laquelle donne, d’après mes calculs, à peu de chose près, en face de la chambre d’H. Deux étudiantes me prêtent volontiers, une fois que je leur ai expliqué mon petit projet, de quoi le réaliser, une belle feuille de papier format raisin, un gros feutre noir et un rouleau de scotch.

Et lorsque j’accroche enfin mon dessin — en ayant entièrement perdu de vue qu’H. est myope — je réalise rétrospectivement qu’il y a vingt ans, nous aurions été bien avisés d’envoyer de tels messages à nos voisins d’en face, les patients de l’institut Curie.

le soir je cuisine un curry d’agneau, dont les enfants rafolent, et cela me rend triste, parce que cela me fait penser à l’endroit où dort ce soir mon amie H.  

Dimanche Dimanche 29 novembre 2009



 

Samedi Samedi 28 novembre 2009



Au milieu de la nuit, le cauchemar, celui qui revient tellement souvent que je finis par croire qu’il tient de la scène primale, celui de la peur de la nuit, et pourtant n’avais-je pas eu cette semaine le sentiment, aidé sans doute par le pouvoir de la belle rencontre de jeudi, que j’avais gagné un peu de terrain sur ma nuit, le cauchemar des égorgeurs nocturnes est revenu, et avec lui, les cris d’épouvante, les miens, en pleine nuit, et dont l’écho remplit les maisons.

Et si je disais que je donnerais dix ans de ma vie, pour échapper à cette peur-là, serais-je entendu ? Et est-ce que je dispose d’un tel crédit ? Me demander si je n’ai pas déjà plusieurs fois dit cela, que je donnerais bien dix ans de ma vie pour...

Et chaque fois que ces cris me sortent de la torpeur, de la peur tout court, la honte si souvent, d’avoir crié si fort.  

Vendredi Vendredi 27 novembre 2009



 

Jeudi Jeudi 26 novembre 2009

Quel cadeau ! Merci. Aujourd’hui, je rencontrais Dominique Pifarély. Avec lequel il est question de travailler sur un projet de grande envergure et à quatre voix. Dans le café de l’Industrie, on a bien déposé deux verres dans l’espace vacant entre nous, sur la table, mais c’est tout juste si on pense à en faire usage, parce que notre écoute de l’autre est attentive. Pour ma part je ne me sens pas très grand devant un musicien aussi accompli dont j’ai pu écouter la musique depuis assez longtemps tout de même puisque je me souviens d’un concert de Banlieues bleues, il y a (très) très longtemps.

Et puis avouons-le, ce n’est pas tous les jours que je discute avec une personne qui me contraint, à la fois par la qualité de son écoute mais aussi par l’angle de ses questions, à hausser à ce point le niveau de la conversation, à charpenter ce que j’avance, et à faire en sorte mentalement que je sois capable par la suite de mettre en pratique ce que je propose. Et à vrai dire on ne devrait avoir que de telles discussions, le reste c’est du bavardage, vraiment.

J’aime qu’illustrant son propos, parlant de percussions, Dominique joint le geste à la parole et frappe dans un geste très délié la table, qui, toute table qu’elle est, produit une sonorité anormalement musicale pour une table de café, et me donne à entendre ce que sera plus tard cette percussion qui arrive ici à tel moment du discours.

Et quel plaisir de s’engager là dedans ce se disant que c’est tout le travail d’une année qui est maintenant attendu de soi. Vivement.

 

Mercredi Mercredi 25 novembre 2009



Pourquoi faut-il qu’un entraîneur de rugby gueule ? Ce sera le sujet de notre petite causerie du mercredi après-midi. Avant tout dire cette déception : mes petits poussins de l’année dernière, depuis le début de la saison n’ont pas encore pris un seul essai, mieux ils développent en attaque un jeu qui alterne le près et le large, ils agissent souvent comme un seul homme et sont solidaires dans les phases les plus ingrates du jeu. Évidemment pas à rougir de cela. Mais. Parce qu’il y a un mais. Ils deviennent sérieusement fanfarons. Et se prendraient rapidement pour des stars du jeu. Bref ils n’écoutent plus rien à l’entraînement, n’en rament plus une, ne s’appliquent pas et deviennent très indisciplinés.

Alors aujourd’hui, on pourra dire qu’ils m’auront entendu, allez tu fais un tour et t’en profites pour brancher ton cerveau, t’es en retard au soutien, c’est ce que tu peux faire de pire, dix pompes, vous deux ça vous fait marrer, deux tours, ça vaut pour toi aussi qui n’écoute pas derrière, tu me fais deux largeurs de canard.

Et vers la fin, l’attention et la concentration qui reviennent doucement et des encouragements collectifs pour ceux qui ont le plus de mal. Bref leur bon esprit revient par la petite porte dérobée de derrière.

Résultat attendu de l’effet de tétanie que cela fait sans doute d’entendre l’immense carcasse de l’entraîneur qui donne de la voix. Ce qui est, en fait, un aveu d’échec. Celui qui veut que ce n’est qu’en gueulant qu’on obtient des résultats, bref je suis prêt pour embrasser une nouvelle carrière d’éducateur comportementaliste. On n’est pas très fier.

J’ai baissé ma garde trop longtemps, c’est cela que ça veut dire. Ils m’ont eu à la bonne trop longtemps. Et pendant trop longtemps, après les avoir dressés un peu durement, j’ai caressé l’espoir que ça y était, que je pouvais leur faire confiance que je les avais responsabilisés, oubliant du tout au tout que ce que l’on appelle les poussins sont en fait ceux que l’on appelle aussi "les moins de onze ans". Et comment dire ?, des enfants de onze ans sont encore un peu jeunes pour agir de façon responsable. Et aussi, j’ai été moi-même assez irresponsable parce qu’à la fin de la saison dernière, on a surtout beaucoup joué, et j’ai joué avec eux (je rassure tout le monde, pas au rugby, ce serait terriblement dangereux qu’un type de gabarit joue au rugby avec des poussins), je leur faisais des ascenseurs dans les touches, on construisait des vraies mêlées à huit contre huit, non poussées, juste qu’ils sachent ce que cela fait d’être en dessous, les uns dans les autres, harnachés.

L’année dernière avec les minimes c’était pire, eux ne m’écoutaient pas, jamais, je tentais de leur expliquer quelques rudiments, de leur donner des conseils, se baisser en arrivant en premier au soutien, avec notamment cette astuce qui consiste à s’obliger à toucher parterre avant de venir sur son partenaire plaqué, histoire d’avoir le dos bien droit, en chien, le menton relevé, prêt à prendre la charge adverse, il n’y avait rien à faire, et le samedi, ils jouaient tellement bien, ils gagnaient tous leurs matchs et ont fini en finale. J’étais quand même un peu fier d’eux.

Alors ces prochains temps, je vais de nouveau devoir distribuer des tours de terrain, des pompes, des abdos, bref faire de la discipline, pour avoir négligé de le faire ces derniers temps. Le rugby est un sport qui rend humble, parce que régulièrement il faut boire le vin tiré, jusqu’à la lie, même, et surtout, quand on est l’entraîneur, très amateur, des petits poussins du club de son quartier.  

Mardi Mardi 24 novembre 2009



Nathan sait nager.
(dans un style qui n’appartient qu’à lui, mélange de toutes les nages existantes, et quelques autres hybrides, une merveille).  

Lundi Lundi 23 novembre 2009



Monsieur Hortefouille de ma queue, messieurs les puissants


Pourquoi êtes vous si lâches ? Pourquoi avez vous tant peur ?

Parce que c’est cette peur et votre lâcheté qui sont les seules explications possibles à votre harcèlement de ceux de l’épicerie de Tarnac, contre lesquels, vous ne disposez toujours d’aucune preuve, d’aucune façon que ce soit, de leurs mauvais agissements supposés sur les caténaires de ce fameux TGV. Et même en tentant régulièrement d’en inventer, d’en fabriquer, vous continuez d’échouer à prouver une culpabilité qui n’est que fictive — il y auurait à dire à propos de cet échec à fabriquer des preuves, à propos de cette culpabilité qui recule à mesure que les preuves sont fabriquées.

Vous allez leur foutre la paix à ces personnes ? Encore cette semaine, vous débarquez pour arrêter la compagne d’une personne qui par ailleurs se tient déjà à votre disposition, vous savez, vous ne leur faites pas peur et ces gens-là savent lire, un courrier les convoquant sera parfaitement lisible par eux et ils sauront trouver l’adresse du commissariat où vous souhaitez les entendre. Et dans cette démonstration pathétique de ce que vous croyez être de la force, jugez plutôt, vos sbires finissent par braquer arme au poing un enfant, c’est votre impuissance qui éclate au grand jour.

Finalement que leur reprochez-vous à ces gens de Tarnac ?, d’être du parti de ceux qui s’organisent ?, d’habiter là où votre pouvoir ne s’étend plus que de façon diffuse ?, d’être capables d’organiser une véritable vie dans ce que vos géographes appellent trop facilement le désert français ? Ah oui, encore et toujours cette vieille blague, vous les soupçonnez, ce que vous ne parvenez toujours pas à démontrer, d’avoir écrit L’insurrection qui vient ?

Et quel crime voyez-vous dans ce livre ? L’avez-vous seulement lu ? Savez-vous lire ? Ce livre, qui finalement donne de l’espoir à tant de personnes, un espoir que des sinistres de votre genre ne sauront jamais doner, ce livre vous fait peur parce qu’il explique en clair toute la fragilité de votre position haute, fragilité que vous tentez de masquer sans doute avec des démonstrations de force aussi impressionnantes que celle qui consiste à braquer une arme sur un enfant quand on vient arrêter, indûment, nul doute, sa mère.

Et dans votre bêtise tellement remarquable, vous pensez sincèrement qu’en harcelant ceux de Tarnac, vous allez étouffer ce que vous pensez être un mouvement dans l’œuf. Ne voyez-vous pas leur irrépressible sourire chaque fois que vous les arrêtez, parce que eux savent que pendant que vous êtes fort occupés à vérifier et revérifier les comptes d’une épicerie de campagne, de plus grands desseins sont en train de s’accomplir, continuez de lutter contre une modique inondation dans la cave, pendant que le reste de l’immeuble est en feu. Votre agitation nous divertit beaucoup.

Vous n’êtes au fond, que de pauvres types.

Philippe De Jonckheere
 

Dimanche Dimanche 22 novembre 2009



Il existe une branche un peu spécialisée de la photographique que l’on nomme "photographie animalière", je crois que je n’ai pas besoin d’expliquer ici ce que recouvre le terme, discipline de photographie dans laquelle se distinguent des photographes qui feraient sûrement de très bons chasseurs et dont les représentations de leur sujet sont toujours dans des espaces virginaux. Ces photographes par ailleurs s’attardent principalement à représenter les animaux dans des attitudes les plus spectaculaires possible, la chasse, la course, le reproduction ou la naissance. Bref ces photographes se rencontrent entre eux dans des festivals hyper spécialisés comme celui de Moutiers en Der en Haute-Marne, rencontre au cours desquelles ils n’aiment rien tant que de se montrer respectivement leurs longues focales comme d’autres, mais vous avez compris ce que je veux dire.

Et puis, vous avez un étrange photographe, Jean-Luc Mylayne, qui avec le même sujet, et un sujet animalier très spécialisé, les oiseaux, et plus encore, les oiseaux de nos campagnes, produit des images radicalement en opposition de celles un peu outrées tout de même de la photographie animalière. Il faut dire que Jean-Luc Mylayne n’ira pas chasser les grands rapaces des montagnes, les vautours cévennols, ou encore les aras de l’équateur, au milieu de végétations luxuriantes, de paysages exotiques dans des éclairages de fin ou de début de jour. Son sujet à lui c’est plutôt la petite mésange charbonnière de nos campagnes, le moineau même, le pigeon pourquoi pas, un nid de chardonnerets élégants, un rossignol ou un étourneau isolé. Et le cadre de vies de ces oiseaux communs est celui de la campagne grasse et hivernale française, tout du moins européenne — encore que je ne m’émette aucune certitude, tant je me demande bien où en Europe a-t-il déniché des cardinaux rouges, qui sont par ailleurs légions en Amérique du Nord ? Et si cela n’était pas suffisant pour se démarquer d’une pratique qui n’a donc rien à voir avec sa photographie, Jean-Luc Mylayne choisit un appareillage photographique complétement antinomique de son projet de photographier des oiseaux, puisqu’il les photographie à la chambre 4’x5’ — vues qu’il semble recadrer avec constance, dans le cas de l’exposition au FRAC d’Auvergne, de façon carrée — le tout en opérant force bascules et décentrements des plans optique et film de sa chambre. Ce photographe, sans doute, partirait à la chasse au rhinocéros avec un filet à papillons.

Le résultat de cette photographie est indescriptible, presque.

En premier lieu le visiteur de l’exposition au FRAC d’Auvergne sera choqué de voir des dates de réalisation de ces photographies comprises entre la fin des années 70 et aujourd’hui, en dépit d’une très étonnante persévérance dans la facture même des images. Il s’agit donc là d’une œuvre de longue haleine. Une œuvre patiente, pas seulement dans le fait de la conduire sur la durée, les années, mais dans son acte même de photographier puisqu’on comprend rapidement que les photographies ont été prises en étant composées l’appareil-photo sur un trépied et en attendant que le sujet, l’oiseau, vienne entrer dans le cadre, avec toutes les variables aléatoires et capricieuses que la chose suppose.

En effet toutes les photographies de cette série sont à la fois des photographies d’oiseaux, c’est entendu, mais aussi des photographies de l’environnement de ces oiseaux, et là encore pas l’environnement stylisé habituel de toute photographie animalière qui tend à représenter l’animal dans un décor vidé de toute trace humaine, non la campagne, ses bocages et ses haies, ses fermes, ses murs d’enceinte, ses rues de village, ses voitures et ses maisons. Troublants paysages qui ne se laissent pas cantonner à la seule fonction de fond d’image, mais qui volent la vedette au sujet versatile, mais malgré tout déclaré, de ces images. Et la question se pose avec acuité qu’est-ce qui est photographié ici ? L’oiseau ou le paysage ? Ou les deux, résolument.

A vrai dire l’oiseau et le paysage semblent importer peu, ils agissent comme des leurres, tant il apparaît que ce qui est photographié par Jean-Luc Mylayne est bien davantage l’acte même de regarder, possiblement celui de photographier.

Une des problématiques de cette photographie au sujet incertain demeure que l’on peut difficilement photographier à la fois l’animal, et celui là en particulier, à la fois petit et, par définition, très mobile, et le paysage sans se heurter à des contraintes photographiques retorses notamment celle de la profondeur de champ — et je n’insiste pas sur le fait que bien souvent c’est justement cela qui est représenté, un champ et sa profondeur. Ainsi, si l’on photographie l’oiseau au premier plan, le paysage derrière lui apparaîtra entièrement flou. Et, au contraire, si l’on photographie le paysage, il est peu probable que l’on voit l’oiseau, tant celui-ci sera soit au premier plan et alors complétement flou ou soit encore fondu dans le paysage et donc proche de l’invisible — il y a dans les récents développements de Jean-Luc Mylayne des tentatives de ce type représentant l’oiseau perdu dans le paysage. Il est donc impossible de photographier notre expérience même de regarder des oiseaux, soit sur le rebord de notre fenêtre ou au fond de notre jardin, l’œil décrivant souplement des allers-retours vifs dans sa perception que l’appareil-photo naturellement peine à reproduire. Et pourtant Jean-Luc Mylayne y parvient avec maîtrise, en utilisant ce que l’on appelle les effets de Scheimpflug, qui consistent à basculer le plan optique de la chambre, voire à cambrer également le plan-film, de telle sorte que la mise au point s’exerce dans la continuité sur un plan fictif qui va de zéro à l’infini mais à une hauteur donnée — typiquement un effet de Sheimpflug va permettre de photographier un paysage de plaine avec une impression de netteté continue de tout le sol, du plus proche vers le plus lointain, mais s’il y a un arbre dans ce champ, ce dernier ne sera net que dans la première hauteur de son tronc et entièrement flou dans ses branches les plus hautes. Ici une explication très complète du phénomène, mais très âpre et ici et c’est un peu plus clair quoiqu’en en langue anglaise, de même ici une vidéo qui met ce principe en pratique, en plus de le combiner à des images accélérées, ce qui a pour effet immanquable de miniaturiser les scènes qu’elle représente.

Or Jean-Luc Mylayne fait de l’effet de Scheimpflug une utilisation presque sauvage, définissant effectivement un plan de netteté continue qui permet dans le même cadre de voir parfaitement nets des objets qui ne sont pas sur le même plan de netteté naturelle et, dans le même temps, de parasiter son image avec des éléments affligés de flou de netteté apparemment erratique. Cette utilisation cavalière du principe optique lui donne la possibilité de créer des images mentales dans ce qu’elles représentent l’action de regarder, l’aller-retour cognitif que le cerveau produit sur le regard de telle sorte qu’il finit par percevoir dans un même temps presque, un temps continu, des éléments qui sont à des niveaux d’accomodation différents, ce que la photographie ne parvient jamais tout à fait à imiter, prisonnière qu’elle ait de son principe de focale fixe.

Dans des images apparemment sans ordre, le regard peine parfois à déceler ce qu’il est censé regarder, le thème récurrent des oiseaux le pousse donc à chasser dans les taillis et dans les arbres des traces d’oiseaux, ce qu’il parvient généralement à faire, mais rarement sans être passé par toutes sortes de plages de l’image sur lesquelles il a soit glissé tout à fait, soit au contraire buté : comme les photographies sont tirées dans de grands formats, le regard finit par décrire la même action que s’il était face au paysage et cherchait du regard l’oiseau dont il entend le chant. C’est en cela que les photographies de Jean-Luc Mylayne sont des photographies de l’action même du regard.

Plus sournoisement, Jean-Luc Mylayne produit également son lot de compositions déséquilibrées, en grande partie par le placement souvent erratique de l’oiseau dans le cadre, mais on aurait tort de blâmer seul l’oiseau pour cet inconfort, interrogeant notre regard sur ses propres mouvements de son observation d’un sujet aussi trivial que les oiseaux que nous avons sous les yeux tous les jours, Jean-Luc Mylayne finit par l’interroger sur sa capacité en propre également à fabriquer ses images conditionnées, ses compositions-types, ses images mentales.

L’économie de moyens qui parvient à une telle interrogation du spectateur — après tout ce n’est qu’une exposition de photographies — qui, de prime abord, paraissent même maladroites, à la fois dans leur composition, mais aussi dans ce qu’elles échouent parfois aussi à montrer de leur visée première, les oiseaux, qui bien souvent à force de mouvements trop rapides apparaissent flous, cette photographie pauvre, est au contraire d’une grande force et d’une insondable richesse. Et serait souvent l’encouragement indispensable au spectateur à mieux regarder et bien souvent à se déconditionner des images archétypales qui sont les siennes.

On sort de cette exposition avec un oeil neuf, ce qui n’est pas rien.  

Samedi Samedi 21 novembre 2009



 

Vendredi Vendredi 20 novembre 2009

Soirée avec les enfants, il n’y a pas école demain matin, perspective d’une grasse matinée avec eux demain matin, on peut donc prendre le temps de passer la soirée ensemble. Alors, je prends le soin de faire un bon menu, colombo de poulet, pommes de terre et chou-fleur avec des olives, on râcle le fond de la gamelle, et au dessert, j’ai tenté, avec succès, semble-t-il, une tarte aux kiwis avec des noix qu’Hélène m’a apportées hier soir, un fond de poudre d’amandes a absorbé le jus des kiwis dont l’acidité a, en partie, disparu et les noix sont caramélisées à souhait. Toilette pour tous — Nathan fait une grande déclaration à la table du dîner en nous annonçant que désormais il ne ferait plus de crise quand il serait le dernier à être servi ou à passer à la douche, la fierté dans son regard d’avoir compris que c’était surtout une victoire sur lui-même, et de fait, à la fin du repas, quand je l’aurais exprès servi de tout en dernier, avec les filles nous l’applaudirons, cette étincelle de plaisir dans ses yeux, pas besoin de la photographier, imprimée à jamais au fond de mes yeux — et on regarde un film, tous les quatre blottis, tout en haut, devant l’ordinateur de Madeleine, Adèle et moi nous nous endormons tandis que Madeleine et Nathan veillent, douceur du baiser de Nathan pour me réveiller, je couche les grands, descends Adèle que je recouche toute habillée, vais fermer portes et lumières en bas et remonte me coucher, la douceur aux lèvres.

 

Jeudi Jeudi 19 novembre 2009



Dans l’après-midi, je décide de tester un peu la puissance de ma nouvelle machine, et de fait je me lance dans un de ces collages de quelques cent cinquante six images d’un voyage en train, le plus souvent entre Paris et Clermont, mais cette fois-ci entre Pais et Bruxelles via Laon, en mai dernier, et à ma plus grande surprise, il ne me faut plus toute une journée pour assembler une telle image, mais seulement deux petites heures. C’est encore beaucoup de travail, mais quel plaisir de me rendre compte que je vais pouvoir à nouveau travailler sur les images de grand format qui étaient restées en chantier, dans le ventre de l’ancien ordinateur.  

Mercredi Mercredi 18 novembre 2009



A la rôtisserie où Nathan et moi avons nos habitudes, la dame demande à Nathan s’il joue au foot, c’est tout juste si Nathan ne répond pas que le foot c’est un sport de filles et que lui il joue au rugby — Boris, il n’y a pas de quoi être fier de nous — alors la dame de la rôtisserie où nous achetons régulièrement une crême brûlée pour le dessert de Nathan qui en raffole et les déguste désormais avec componction, la dame lui demande et c’est qui ton joueur préféré ?, et là, où sans doute, tous les petits garçons de son âge répondent Sébastien Chabal, ou Vincent Clerc, ou Mathieu Bastareaud, ou Aurélien Rougerie, Nathan répond que son joueur préféré c’est Augustin. En fait Augustin, vous ne le connaissez pas nécessairement, mais c’est le demi de mêlée de l’équipe des poussins de Vincennes et je suis drôlement fier que Nathan l’ait élu. A vrai dire, c’est aussi Augustin mon joueur préféré.





 

Mardi Mardi 17 novembre 2009



Impression de déjà vu aujourd’hui chez Alice, repartie faire son travail de dentellière sur la maquette pendant que Mona et moi faisions plus ample connaissance, devant une table de déjeuner jonchée de coques de noix brisées, j’écoute Mona qui cherche ses mots, passe d’une idée à l’autre, pas toujours facile à suivre, son visage est cadré entre un manteau de cheminée et des rayonnages de bibliothèque combles de livres, quand je réalise tardivement, merveilleux esprit d’escalier, que j’ai déjà vu Mona chercher ses mots argumenter, décrire des gestes avec les mains, faire la moue, sourire, faire la grimace, expliquer, assise devant un manteau de cheminée et des rayonnages de livres. En vidéo. Sur internet.

En tout cas c’était drôlement agréable que de pouvoir échanger avec elle.  

Lundi Lundi 16 novembre 2009



En accompagnant mon amie H., à l’institut Curie, rue d’Ulm, comment ne pas me souvenir du hall d’attente, là où souvent j’avais rendez-vous avec ma maman, après une de ses séances, je passais en voisin, les Arts Décos sont presque en face, et nous allions boire une limonade au bar des Ursulines, en terrasse quand il faisait beau.

Et comment ne pas décerner un prix de l’imbécilité à l’architecte qui s’est rendu coupable de cette merveilleuse passerelle, façon aéroport Charles de Gaulle Terminal 1, dans laquelle les patients sont contraints de s’engager, laissant derrière une porte battante à double hublots leurs proches venus les accompagner, et gravir cette rampe pour rejoindre le monde du cancer, où ils se rendent seuls, comme au supplice finalement, selon ce bel effet de passage, façon stairway to Heaven. Les architectes parfois.

Impossible aussi de ne pas penser qu’il y a plus de vingt ans, H. et moi étions tous les deux étudiants de l’autre côté de la rue. Sûr qu’elle donnerait cher pour retrouver (même un peu de) cette insouciance aujourd’hui.  

Dimanche Dimanche 15 novembre 2009



 

Samedi Samedi 14 novembre 2009



Quelques réflexions tristement amusées que m’inspire la fausse joute entre un écrivain brillant, Marie N’Diaye, et un député d’extrême droite, Eric Raoult.

Déclarer que l’on est parti s’installer à Berlin avec mari et enfants pour fuir la France de Sarkozy, quand on est un auteur aussi connu, adulé presque — le Goncourt ce n’est pas rien tout de même — et qui revient fréquemment en France pour toutes sortes de manifestations littéraires, sans en être manifestement inquiétée — ce que je ne déplore pas, qu’on me comprenne bien, pitié ! — est affligeant de snobisme, et d’une certaine forme d’égoïsme par son absence de lutte vraie.

J’aimerais qu’on m’explique pourquoi une fois sur deux quand on parle de Marie N’Diaye, on mentionne que son compagnon est l’auteur Jean-Yves Cendrey, j’y vois là la marque indélébile d’un sexisme éprouvant, si ce n’est pas une manière de racisme : ce qui ferait la légitimité d’une femme noire écrivain serait qu’elle soit la compagne d’un auteur blanc ? C’est d’autant plus troublant comme rapprochement que je ne suis pas certain que quoi que ce soit les rapproche littérairement. Je plains ceux qui mentionnent cet état de fait, et les encourage à renouveller leur abonnement à Ici-Paris et Je suis partout.

Je rappelle qu’Eric Raoult s’est déjà rendu coupable de déclarations alarmantes de bêtise et de racisme, voulant, dans le désordre, rétablir la peine de mort pour les terroristes, placer la commune de Cichy-sous-Bois — qui avait été le foyer de départ des embrasements insurrectionnels de l’automne 2005 — sous tutelle, de même que de clamer que Le Raincy ce n’était pas Bamako. De là à penser que ce qui gêne surtout notre courageux député du parti d’extrême droite présidentielle chez Marie N’Diaye, c’est sa couleur de peau, il s’agit-là d’une évidence.

Et de là à penser que cette otarie de droite agit sur service commandé, il suffit sans doute de se demander quelle réforme insidieuse est masquée par cette polémique à la noix qui donne tant de sueurs au petit monde germanopratin ? Tiens en cherchant bien. La direction du livre et de la lecture que l’on fait disparaître. Je me demande quel peut bien être l’écart d’importance entre cette disparition et la noyade dans un verre d’eau d’un député de droite et d’un prix Goncourt récemment primé ?

Et que Marie N’Diaye ne nous en veuille pas de rappeler que dans le genre de la rébellion de l’auteur tout juste primé contre l’institution, Thomas Bernhard en recevant je ne sais plus quel prix littéraire — qu’on lui avait attribué pensant qu’il était mort — des mains du premier ministre autrichien de l’époque, avait placé la barre très haut pour ce qui est du courage politique, en prononçant un discours du même tonneau que le reste de ses livres dans lequel il disait assez bien sa détestation de son pays et des gens qui le gouvernaient, lequel avait fini par vider la salle entière à la suite du premier ministre se levant assez rapidement, imperturbablement Thomas Bernhard avait continué de lire son discours. Autrichienne également, Elfride Jelinek, dans son discours de réception du Prix Nobel, n’avait pas démérité.

Marie N’Diaye, les prochaines occasions où l’on vous tend un microphone, soyez moins conciliante — ne dites pas que vos propos sont exagérés, après avoir dit ce que vous pensiez. Cela fera du bien à ceux qui sont restés en France, faute, sans doute, d’alternative véritable à la question la France, aimez-la ou quittez-la. Ce faisant, sur la question politique, on vous prendra peut-être au sérieux. Pour ce qui est de la question littéraire, il va s’en dire, qu’on vous prend déjà au sérieux. Admiratifs que nous sommes.




Cet article me vaut du courrier électronique dans lequel on me reproche, entre autres choses, de renvoyer dos à dos Eric Raoult, député d’extrême droite et Marie N’Diaye, je trouve que c’est mal lire. Je n’aurais jamais rien à échanger avec Eric Raoult membre du Mouvement Initiative et Liberté, cellule de réflexion (sic) d’extrême droite à laquelle participent également des enfants de choeur du genre Pasqua, Pandraud — ces deux-là ayant, pour un homme appartenant à la génération de Malik Oussekine, un écho terrible. En revanche ce que je reproche à Marie N’Diaye, et encore reprocher c’est un bien grand mot, c’est d’une part de répondre à la provocation de cette otarie d’extrême droite, mais surtout de mal répondre, c’est-à-dire de façon conciliante dans un premier temps. Ce qui est un tort minuscule, on l’aura compris, tandis que les torts de Raoult sont évidemment immenses, insondables.  

Vendredi Vendredi 13 novembre 2009



 

Jeudi Jeudi 12 novembre 2009



C’est donc à cela que ressemblent ses mains quand elle m’envoie un mèl.

La queue de l’oiseau efface derrière lui les traces de ses petites pattes, c’est là tout le secret du vol. d’Eric Chevillard, in en Territoire cheyenne, qu’elle m’a offert.  

Mercredi Mercredi 11 novembre 2009



Le dernier film de Michael Haneke, Le Ruban blanc se présente comme une étrange et dense pelote, qui ne présente pas nettement de fil sur lequel on puisse tirer et tenter de défaire l’écheveau et y voir plus clair.

D’emblée le film est placé dans la perspective d’un souvenir, le souvenir de ce qui a tout juste précédé une catastrophe, dont il n’est pas précisé quelle seront la nature ni l’ampleur, mais le narrateur se place volontiers dans une perspective responsable, offrant que peut-être les événements qui vont suivre et dont on pressent l’échelle locale, sont autant de signes d’un dessein sombre de plus grande ampleur. La narrateur s’exprime en voix off, sa voix est celle de l’homme âgé qui regarde en arrière. Et avec son sens coutumier des accrocs dans le rythme, ce qui s’annonce comme un récit lent et progressif, est immédiatement cassé par Michael Haneke par une scène violente, la chute fatale d’un cheval — et s’il y avait le moindre doute que ce cheval avait effectivement connu là un accident fatal, quelques plans plus loin on assiste au treuillage du cheval mort, scène qui n’est pas sans rappeler celle de la mise à mort d’un cheval pour en découper la viande dans le temps des loups, et ce ne sera pas la seule des auto-références de Haneke dans ce film, dont on comprend in fine une volonté de synthèse de son oeuvre.

Mais ce n’est pas tout, un autre accident, décrit comme bien plus grave, survient, une femme meurt d’une chute au travers d’un plancher vermoulu dans une scierie. Et on comprend que la catastrophe attendue va connaître cette progression diffuse, faite de signes, de petites anomalies qui vont croître. D’ailleurs le narrateur ne s’y trompe pas qui remarque, sans pouvoir s’y tromper, que les airs de conspirateurs des jeunes filles de sa classe repartant en groupe et non dans le dispersement habituel, sont sans doute le signe d’un dérèglement d’une ampleur imprévisible.

Le fait que le narrateur soit l’instituteur du village va permettre, par son voisinage évident avec les enfants du village, de filmer cette intrigue à hauteur d’enfant, pas tellement pour ce qui est de l’angle de la caméra, mais dans ce que les enfants sont à même de comprendre. Et on croirait les enfants du village de simples témoins des turpitudes et du combat vital des adultes, de leurs parents, ils sont en fait les acteurs souterrains du drame.

C’est d’ailleurs beaucoup de leur apprentissage de la vie dont il est question dans le film, apprentissage de la rudesse de la vie, de la mort qui n’est jamais éloignée — la scène de la discussion entre Rudi et sa grande sœur qui lui explique quand la mort doit intervenir, et qu’en somme il a encore le temps d’y penser bien qu’il soit lui-même mortel. Ainsi le grand fils révolté par la mort de sa mère à la scierie, par son acte de révolte — le seul acte malveillant parmi la litanie des fléaux qui frappent le village dont on sait de façon certaine qui en est l’auteur — entraîne toute sa famille à sa perte jusqu’à pousser son vieux père au suicide — symbole funeste du jeune homme habillé de sombre, armé de sa faux, décapitant les têtes blanches des choux-fleurs, et ce faisant répandant la mort dans son propre clan.

Cet apprentissage est d’ailleurs fort didactique dans le montage, nombreuses sont les occurrences où l’articulation entre deux plans, au lieu de se produire par rapprochement visuel ou sonore, se fait, au contraire, de façon sémantique, ainsi le joint entre la scène de la leçon sur la mort au petit Rudi, le mot de "mort" qui reste en suspens, et l’image suivante est celle du cercueil du vieux fermier suicidé qu’un attelage emmène au cimetière, après la théorie, la démonstration par les faits.

La science du montage de Haneke et son usage toujours aussi subtil de plans séquence très longs — effet dont il n’abuse pas dans ce film, ce n’est pas cet élément de son vocabulaire coutumier qui sert ici de structure comme dans Code inconnu ou Caché — font merveille pour induire chez le spectateur le fond d’angoisses ancestrales, le replonger avec efficacité dans l’état d’esprit de sa propre enfance, ainsi la scène des dix coups de verge durant laquelle la caméra reste dans le couloir, on suit l’entrée des enfants punis dans la pièce principale, conduits comme au supplice, on ferme la porte, avec un peu d’expérience du cinéma d’Haneke on se doute que le plan va rester comme cela immobile pendant l’administration de la punition, qu’on en entendra les cris de douleur, et que cela va durer le temps des 2X10 coups de verge — là aussi, on pense aux 71 fragments d’une chronologie du hasard, l’interminable scène du pongiste face au robot qui lui renvoie sans cesse la balle, ou encore à tout l’inconfort de l’écran d’obscurité très long dans Le temps des loups, sans compter la scène suivante aveuglante de clarté. On se doute que par souci de réalisme, il va falloir attendre devant cette porte close, avant d’entendre les cris de douleur, le temps réel nécessaire à la défroque des enfants, mais en fait non, la porte s’ouvre, au moment même où le corps du spectateur est bandé d’expectation douloureuse, le garçon en sort, il traverse le couloir, rentre dans une pièce obscure, y trouve ce qu’il cherche : c’est à lui que revient d’aller chercher la verge dont il va recevoir les coups — tendre le bâton pour se faire battre — et retourne dans la pièce principale, la porte se ferme, nouveau temps d’attente silencieuse, qui peut effectivement correspondre au temps réel des enfants qui se préparent à recevoir les coups et effectivement on entend un premier cri puis un deuxième, puis un troisième, le spectateur n’a d’autres repères que de compter les coups et à sept coups, plan de coup, on échappe à la scène. Une véritable démonstration de cinéma qui ne montre rien, et se faisant emprisonne le spectateur.

C’est aussi cela qui est captivant dans le Ruban blanc, l’imbrication dans le film à la fois de sa volonté d’auto-synthèse, Michael Haneke faisant un cours à propos de son propre cinéma, et le sujet même du film, comment dans la bascule de l’enfance dans l’âge adulte se tient tapie toute la violence du monde, celle même qui conduit à la guerre. C’est un peu comme si Michael Haneke saisissait l’occasion de ce film de reconstitution d’une époque pour nous donner à voir les ancêtres des personnages de tous ses autres films, ainsi le fils aîné du pasteur serait l’arrière grand-père d’un des deux jeunes gens de Funny Games ou de Benny’s vidéo, tandis que le fils du fermier suicidé serait le grand-père du jeune homme de 71 fragments d’une chronologie du hasard, la fille du pasteur serait la mère du personnage interprété par Annie Girardot dans La pianiste, la mère grabataire de la pianiste interprétée par Isabelle Huppert, et même, le couple martyr de Funny games pourrait être des descendants du couple de l’instituteur et de sa jeune promise, et tous les personnages du Temps des loups seraient eux les descendants des personnages secondaires du Ruban blanc, tant on retrouve dans les atavismes de tous les personnages des films de Michael Haneke une manière de loyauté filiale — ainsi le personnage principal de la Pianiste.

Et de fait, on ne peut s’empêcher de tirer un parallèle légèrement capillo-tracté, entre les contextes historiques communs de ce film et de la découverte de la psychanalyse par Freud, au début du vingtième siècle, gros du premier conflit mondial, la fameuse catastrophe annoncée sans plus de détail au début du film par son narrateur. De fait, quand le récit est filmé "à hauteur d’enfant", il arrive malgré tout que certaines scènes, entre adultes, leur échappent, mais ils en perçoivent cependant des fragments, dont ils ne comprennent pas les tenants et les aboutissants, comme le petit Rudi qui découvre nuitammment l’inceste de son père avec sa soeur, laquelle tente de le rassurer en lui expliquant qu’en fait papa était en train de lui percer les oreilles — pour qu’il n’entende plus ? Le voisinage poreux entre le monde de ces enfants à la cruauté grandissante et les névroses des adultes, frontière pas très étanche que l’on tente de maintenir avec force éducation luthérienne, est le lieu même de la transmission, sans doute là où les névroses vont pouvoir devenir des psychoses, cette clairière, point d’eau où se retrouvent adultes et enfants, oscille sans cesse dans son éclairage entre l’obscurité propice à l’imagination, à la projection, et au contraire des lumières aveuglantes, celle de l’incendie de la grange en pleine nuit ou celle du soleil en plein été à midi — comme il est agréable de voir un chef opérateur oser une légère surexposition en noir et blanc, à la façon d’un Walker Evans lors de ses voyages pour la Farm Security Adminstration, on est loin ici de ces lumières d’été en fin d’après midi, tellement stéréotypées.

Les sujets du film paraissent condamnés, on aurait tort de fonder beaucoup d’espoir dans la bluette entre l’instituteur et la nourrice, tant elle est paraît vouée à son lot de déceptions, irréaliste que peut être cette relation entre un instituteur éduqué de 31 ans et une jeune femme tout juste pubère, inculte, rougissant de tout et ayant vécu sous la coupe d’un père pour le moins rugueux. Condamnés à ne jamais connaître l’émancipation, tandis que le contexte social qui les tient prisonniers est justement sur le point de s’effondrer, les fissures chez les puissants devenant de véritables béances. On remarque que les murs du domaine par leur épaisseur abritent la fragilité des puissants, et comment le simple geste de révolte qui consiste à faucher les choux-fleur de rage, par le plus exalté des fermiers, est, en fait, ce qui fait céder tout l’édifice. Mais cette masse de dominés sera toujours très éloignée de deviner son véritable pouvoir, et comme il est craint par ceux-là mêmes qui les dominent.

En fait les personnages du Ruban blanc paraissent filmés comme l’ont été tant d’Allemands ordinaires des années 20 et 30 par August Sander, à la fois aux antipodes de la vision nationaliste de ce peuple que ses dirigeants voulaient supérieur, mais aussi portant à la surface de leurs visages l’ombre du cataclysme qui allait s’abattre sur eux, le Nazisme et la deuxième guerre mondiale pour les modèles de Sander, la première guerre mondiale pour les personnages du film d’Haneke.

Enfin comme toujours dans le cinéma de Hanecke, l’efficacité de sa violence intériorisée, qui fait la nique à un cinéma devenu stéréotypé et sclérosé justement par sa violence gratuite, là même où il se promet d’être divertissement — voir la démonstration de Funny games — avec la volonté de retourner contre son spectateur son désir et sa soif de violence, en brisant systématiquement les tabous de la violence au cinéma. Dans Funny games, les tortionnaires tuent le chien du couple, et si cela n’était pas suffisant — dans le cinéma grand public, tout personnage qui tue un animal est voué au purgatoire — ils tuent l’enfant également — la chaise électrique est le châtiment minimum pour l’infanticide — et il n’y aura aucun recours, aucune échappatoire possible (le plan de la télécommande qui permet d’annuler un dérapage de retournement du scénario), dans Le Ruban blanc, des enfants torturent d’autres enfants, tuent l’oiseau du pasteur, violent le fils aux long cheveux blonds et bouclés du baron et crèvent les yeux de l’enfant trisomique du village — le fils naturel du docteur avec la sage-femme.

Le ruban blanc est donc ce film exigeant de son spectateur dont il est attendu qu’il se livre à une véritable analyse pour en tirer la substance, et ce faisant, il fait de son spectateur un analysant, seule attitude idoine pour que la forme récursive de ce film s’exprime à plein.



 

Mardi Mardi 10 novembre 2009



Cela doit faire une quinzaine d’années que j’écoute la musique d’Anouar Brahem, depuis Conte de l’incroyable amour, et j’ai entre-temps comblé mon retard de Barzakh — je n’ai fait l’impasse finalement, dans toute sa discographie, que de son disque avec Jan Garbarek, fatigué par anticipation du son de ce saxophoniste dont je savais d’avance qu’il écraserait, par habitude, l’oud d’Anouar Brahem, comme il le fait avec tous ces musiciens orientaux, il l’a même fait avec Nusrat Fateh Ali Khan, alors je ne donnais pas cher des sonorités fragiles de l’oud de Brahem. Et au fil des disques, un tous les deux ans, à peu près, j’ai toujours été surpris par la capacité de ce musicien à me surprendre par le renouvellement de sa musique, alors même que les instrumentations restaient sobres, trois ou quatre musiciens tout au plus, et ne donnaient donc pas a priori de chances évidentes au renouvellement par ce biais — en la matière on peut davantage faire confiance à un autre joueur d’oud, Rabih Abou Khalil, qui lui puise justement son renouvellement, ses nouvelles directions en faisant varier plus drastiquement ses orchestrations à la fois par le nombre et la nature des instruments.

Dans son dernier disque the Astounding eyes of Rita, en hommage au poème de Mahmoud Darwish, Rita and the rifle, Anouar Brahem introduit la percussion en quartet, avec un joueur discret de darbouka et de bendir (vous me ferez une heure de chaque — pas certain que cette private joke atteigne la seule personne susceptible de la comprendre), et avec une très belle association avec un joueur de basse acoustique, s’oblige lui-même à des mouvements peut-être mois contemplatifs, davantage dans le tempo, le swing presque. Avec ces ryhtmes plus marqués, plus appuyés — ce n’est pas non plus la rythmique de Led Zeppelin hein ? — les deux solistes ont, apparemment, une marge de manoeuvre plus grande et s’évadent paradoxalement plus facilement avec ce fil à la patte rythmique.

Et pourtant le renouvellement ne vient pas seulement de là. On ne peut s’empêcher de comparer cet album à Thimar avec John Surman aux clarinettes, notamment basse, et Dave Holland à la contrebasse, sans doute à cause de la présence à nouveau d’une clarinette basse près de l’oud, mais aussi pour les passages de relai, rares sont les moment dans Thimar où les trois musiciens jouent en même temps, plus souvent à deux et souvent aussi seuls, et on sentait comment justement les alliages avaient été difficiles à trouver, les deux musiciens occidentaux étaient restés respectueux de leur hôte oriental, presque taiseux. Il semble qu’Anouar Brahem ait bénéficié de son association précédente avec un piano et un accordéoniste et ait pu trouver à cette occasion des passerelles inédites qui bénéficient grandement à la fluidité entre les instruments dans ce disque.

Avec intelligence ces nouveaux éléments de vocabulaire, dans une langue qui n’est pas étrangère, juste fusionnelle avec tous les dangers qu’une telle entreprise comporte, ne sont pas systématiquement mis en avant, mais au contraire inclus avec équilibre au sein même d’une musique qui si elle a mûri n’en a pas oublié ce qu’elle était quelques disques auparavant, et ce qu’elle a toujours été, depuis le début, l’écoute profonde des musiciens entre eux, cherchant chaque fois, avec beaucoup de mérite où se trouvent les frontières poreuses que son propre instrument entretient avec l’instrument de l’autre.

En cela le dernier disque d’Anouar Brahem ressemble aux précédents dans ce qu’il est une rencontre attentive de musiciens étrangers les uns aux autres et qui à force de remonter à ce qui les unit, finit par toucher à une expérience profondément humaine.  

Lundi Lundi 9 novembre 2009



Je me souviens avoir appris la chute du mur de Berlin au bar du Rainbo à Chicago sur Damen avenue, cette rue tellement sombre et tellement froide quand on sortait de l’atmosphère surchauffée du Rainbo. C’est Fred Endsley (en fait j’ai grand plaisir à donner ici le lien du petit espace internet que Fred avait construit, il y a donc assez longtemps, et dans lequel on trouvera notamment de nombreuses ressources pour la pratique de la photographie non-argentique, comme on disait alors, ce qui ne veut pas dire numérique, domaine dans lequel Fred avait des connaissances encyclopédiques), un jeune professeur de photographie, au destin tragique — il est mort quelques années plus tard d’un cancer douloureux, lâché par beaucoup, (il faut dire son caractère n’était pas toujours agréable et ses actions pas toujours facilement déchiffrables) je me souviens que Greg m’avait raconté son service funéraire et comment les rares personnes présentes avaient peiné à trouver des choses aimables à dire à propos de lui — et Fred, dans toute sa grossièreté américaine, il était vraiment terrible pour cela, s’imaginait que je devais sans doute regretter de ne pas être en Europe pour assister à tout ce phénomène, ignorant que Paris et Berlin fussent si distants, un peu dans le même ordre d’idée que New York et Chicago, la facilité de rejoindre les deux villes en moins — et je ne pus pas m’empêcher de laisser quelques larmes, à l’idée de cette Europe, là d’où je venais, d’ici, de Chicago cela paraissait une évidence, qui semblait s’ouvrir enfin. Je comprenais malgré tout ce que Fred voulait dire, lui ce qu’il aurait aimé c’était d’assister en direct à l’événement, pouvoir dire plus tard qu’il y était.

A Berlin en 1989, je n’y étais pas. En 1988, si. Et en 1988 rien ne laissait présager qu’un jour peut-être ce mur allait disparaître. La ville occidentale faisait figure d’île dans laquelle on s’employait à vivre, et à vivre intensément, loin de ses rivages inhospitaliers. C’était frappant de voir à quel point la vie même des Berlinois occidentaux était réglée pour éviter à tout moment d’y être rappelé. Dans les bars qui restaient ouverts jusqu’aux première heures du matin, dans le brouhaha abrutissant de sonos poussées à leur limite, les jeunes échangeaient des confidences en se criant dans les oreilles à bout portant, garanties par les nappes de son, avec des airs de conspirateur. Il y avait une volonté de débauche, de dépassement, d’ivresse sourde, méthodique presque, un défouloir vraiment qui criait à lui seul les limites de cette ville insulaire que l’on aurait voulu faire reculer.

Je me souviens de ce jeune homme ivre, défoncé, peut-être aussi, qui m’avaient crié dans les oreilles, tandis que je constatais que cette vie noctune battait son plein avec démesure, wir haben keine Grenze — nous n’avons pas de limites, de frontières. Naturellement il devait parler sans doute de cette illusion de défoulement qui était le sien toutes les nuits dans ces bars sombres, mais c’était frappant comme il ne se rendait pas compte du caractère oxymoronique de cette déclaration à Berlin même.

Lors de ces nuits interminables, en compagnie de mon amie Bettina qui ne donnait pas sa part pour ce qui était du défoulement nocturne, me sentant fort seul, par ce que n’ayant jamais goûté à cette forme de fête factice, je me demandais souvent ce qui avait bien pu me pousser à venir ici à Berlin — et naturellement, je me faisais un sang d’encre de photographe en me demandant si cette traversée de la nuit et les heures de sommeil dans les heures de jour n’allaient pas mordre de trop sur le temps de lumière diurne pour mes photographies. Ce qui m’avait amené était simple. Un film. Les ailes du désir de Wim Wenders. Et dans ma déception de ne pas rencontrer la ville telle qu’elle avait été filmée par Wenders, je me demande si je n’avais pas fini par croie à cette histoire d’anges gardiens, et je ne pouvais que constater qu’il n’y avait rien de cette magie dans cette ville.

Photographe, je m’étais donné pour but de photographier la ville en m’interdisant de photographier sa limite, cet épouvantable mur, tout en donnant à voir le caractère insulaire de la ville, et je me suis rapidement rendu compte que ce qui paraissait une gageure était en fait une évidence parce que la frange que les Berlinois occidentaux maintenaient entre eux et le mur étaient touffue, une friche — ce sont les images de cette série que j’ai reprises pour les afaire dialoguer avec le texte de François Bon, Berlin, l’île sans mur.

Mais je ne pouvais pas non plus me cacher qu’une des raisons profondes de mon désir de venir à Berlin était, comme toujours, mon caractère de Saint Thomas, qui avait besoin de voir et toucher pour croire. Tout ce que j’avais appris de l’Europe, de l’Allemagne, de sa langue, de son histoire, de son histoire récente, dans mon esprit, se cristallisait dans cet interminable double ruban de ciment, au point de devenir une frontière mentale. Une limite.

Quand j’ai appris la chute du mur de Berlin, j’ai été ému de comprendre que tout ceci relevait désormais d’un fonctionnement ancien du monde. Je ne le regrettais pas, évidemment pas, mais j’ai compris que ce que je savais jusqu’alors n’avait plus de vraie valeur.

Et j’ai revu cette scène de mon séjour berlinois, j’étais monté sur une de ces petites constructions de bois qui permettaient, du côté Ouest de regarder par dessus le mur vers l’Est. Il faisait froid et gris, je montais la chambre 4’x5’ sur mon trépied et je commençais mes réglages, je me rendais bien compte que cette image ne ferait pas partie de ma série, mais je voulais faire cette image de l’Est où l’on m’avait conseillé de ne pas m’aventurer avec un appareil-photo, au moins celle-là. Je me souviens avoir vu arriver sur le verre dépoli de la chambre, à l’envers donc, je veux dire la tête en bas, une voiture militaire, une version orientale de jeep et à son bord un militaire qui me photographia à l’aide d’un appareil qui même de loin paraissait rudimentaire. Dans le Rainbo, à Chicago, sur Damen avenue, je me suis demandé ce qu’allait devenir ce militaire, quelle serait sa vie désormais, et où pouvait bien se trouver cette photographie de moi juché sur ce mirador de bois, avec ma chambre 4’x5’ ?  

Dimanche Dimanche 8 novembre 2009

Je travaillais cette nuit sur une opération spéciale et de grande envergure, qui mobilisait une bonne trentaine de techniciens qui tous avaient à intervenir dans des domaines différents, le genre d’opération que l’on ne fait qu’une fois par an peut-être même une fois tous les deux, et qui consiste, en fait, à arrêter une informatique centrale et la redémarrer sur un autre lieu géographique, histoire de prouver que si d’aventure le centre primaire brûlait, était inondé ou attaqué par des extra-terrestres, on pourrait, facilement ce n’est pas le mot, redémarrer cette informatique sur un centre de repli. Dans ce fort déploiement de compétences, la plupart des techniciens travaillent en binôme de compétence équivalente, l’un doublant et couvrant les actions de l’autre, la complexité des opérations induit rapidement de la tension et il est bon de se savoir épaulé. Je ne connaissais pas du tout la personne avec laquelle je devais travailler cette nuit, tous les deux, en derniers veilleurs du centre principal, puis en premiers éclaireurs lorsque l’informatique centrale fut arrêtée sur le centre de repli pour être redémarrée à nouveau dans son centre habituel — désolé pour les explications techniques. Mon binôme s’appelait F. Non pas que nous étions tout à fait étrangers l’un à l’autre, mais tous les deux très concentrés sur ce que nous avions à faire, on ne peut pas dire que passant la nuit entière l’un à côté de l’autre nous avons été très bavards ni très diserts.

Vers dix heures du matin, alors que l’opération touchait à sa fin, nous-mêmes n’avions plus grand chose à faire, nous avions déroulé la totalité de la liste des opérations à contrôler, F se leva pour aller chercher je ne sais quoi dans son manteau, pour trouver un badge parterre. Tiens il y en a un qui a perdu son badge. De Jonckheere Philippe, dit-il. Ah oui c’est mon badge ! C’est toi sur cette photo ?, il était incrédule, et un peu gêné je crois, au point de ne pas se risquer à demander de quand datait cette photographie de moi ?

On se doute bien que je n’ai pas pu garder sans le perdre un badge onze années de suite, en général quand un collègue perd son badge il se renseigne auprès de moi pour connaître la procédure à suivre pour un renouvellement, vu que je suis connu justement pour cela, la perte de mon badge, on ne se refait pas. En revanche le système de fabrication des badges se fait à partir d’un fichier-image stocké dans je ne sais quelle mémoire de l’informatique de mon employeur, lequel n’est autre que le portrait qui fut tiré de moi, le premier jour de mon arrivée chez mon employeur actuel. Il y a onze ans.

En fait je ne suis pas quelqu’un qui se soucie plus que cela de son vieillissement, ça ne m’embête pas de perdre mes cheveux ou que ceux-ci soient désormais presque exclusivement blancs, cela ne me gêne pas plus que cela d’avoir pris du poids au travers des années, je n’en fais pas un complexe, je préférerais être plus léger, cela me permettrait sans doute une plus grande liberté dans mes mouvements, mais voilà je dispose encore de quelques forces vaillantes alors je parviens encore très bien à me déplacer, courir un peu, nager, tirer à l’arc, bref. Cela me dérange un peu plus de sentir ma vue faiblir et de devoir désormais porter des lunettes pour y voir de près, parce que je trouve que c’est une dépendance de plus, un objet que je risque d’égarer de plus. Cela ne me dérange pas plus que cela de sentir que ma libido n’est plus celle d’un jeune homme, à vrai dire ce serait presque un soulagement — si seulement les spammeurs pouvaient tenir compte de cette dernière remarque et cesser de me proposer leurs pillules. Cela ne me rend pas triste de sentir d’autres évidences de vieillissement physique, sur la peau, mais aussi en plein corps. Je suis plus triste de constater que ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, elle n’a plus cette efficience qui faisait de moi un joueur de Memory redoutable, que j’ai oublié quelques-uns de mes numéros de téléphone est finalement une bonne chose — je me souviens encore que mes trois numéros de téléphone à Chicago étaient le 312 384 3427, le 312 278 0994 et le 312 227 2950. Finalement ce qui m’inquiète le plus dans le vieillissement, c’est une manière de fossilisation de la façon de penser, contre laquelle je tente souvent vainement de penser, c’est en fait sur ce point que la lutte contre le vieillissement est la plus inéquitable. Sans doute que je jouis de cette faculté de connaître un certain contentement de la vie que j’ai menée jusque là, je la trouve assez riche à mon goût, et que j’en viendrais presque à me dire que ce qui peut désormais advenir ce serait comme en sus, comme du rab.

Et pourtant, et pourtant.

Non pas que je n’avais pas réalisé que mes cheveux avaient blanchi, mais je ne me souvenais plus qu’ils avaient été si foncés. Je me suis donc fait tant de cheveux blancs que cela ces onze dernières années ?



 

Samedi Samedi 7 novembre 2009



Travail, seul dans le garage, rassuré finalement que je vais parvenir à relever le gant, le défi de cette parution. Rassuré d’avoir retrouvé toutes mes sources en haute définition. Et rassuré aussi de me voir travailler comme cela avec un souci du détail dont j’avais l’impression ces derniers temps qu’il m’avait un peu fui. Avec Alice, hier, la discussion que ces derniers temps j’avais le sentiment que je ne produisais plus rien de très neuf, que je me contentais de mises à jour finalement et que j’avais perdu toute vaillance pour être un peu plus entreprenant, pour tenter de nouvelles choses. Le site par son poids propre, sa masse qui paraît sans fin, qui ne l’est pas, mais qui est assez grand pour donner le vertige même à celui qui est passé par tous ces fichiers, 62627 d’entre eux, répartis en 2701 répertoires, tout de même, cette pesanteur finit par plomber un peu mes ailes.

Envie de tout changer, de passer à autre chose, mais toujours cette grosse chose qui supporterait mal d’être orpheline.

A Lussas (derrière ce lien se trouvent les sites des stagiaires, mais ces sites sont en construction et abrités par des mots de passe) la semaine dernière, lors de la première journée, quand j’ai fait ma projection en écoutant la bande son du petit journal, un des stagiaires, par la suite m’avait demandé si je ne pouvais pas envisager le site du Désordre comme un film et tel un réalisateur de film qui aurait travaillé plusieurs années de suite à la réalisation d’un film, changer d’univers, entamer un nouveau film, commencer un nouveau site. C’est vrai que la question se pose. Il y a deux ou trois ans j’avais donné la dernière main à ce qui était la refonte complète du site, toutes les pages du site et même et surtout les plus anciennes avaient été reprises, et j’avais mesuré que je ne risquais pas de recommencer un tel travail parce que cela m’avait mobilisé presque quatre ans.

D’autres fois je trouve que le site jouit d’une forme définitive dans ce qu’il a toujours la vertu d’accueillir de nouvelles galeries, de nouveaux tunnels, de nouveaux univers et que c’est somme toute à ceux-là que je dois consacrer mes derniers efforts. J’oscille sans satisfaction entre ces deux pôles.

Une chose est certaine, ces derniers temps j’ai appris à garantir mes derniers développements des regards, à ne pas céder à la tentation évidente de l’adéquation entre le support nécessairement numérique de mon travail et sa publication fluide de suports numériques justement, parce que de céder trop facilement à cette tentation finissait par donner naissance à des tentatives timorées, trop soucieuses qu’elles allaient effectivement recontrer, de facto, immédiatement leurs spectateurs. Il me semble qu’il y a là une limite évidente du concept même de work in progress, de donner à voir trop systématiquement les coulisses, au risque finalement, d’une part de déflorer de façon trop empressée les nouvelles idées, et d’autre part aussi de manquer de recul, de profondeur, de rechercher les effets trop immédiatement efficaces. Finalement il est important de réfléchir régulièrement au placement de ce curseur et de ne pas craindre de le déplacer de temps à autre.

Là aussi, il y a des paradoxes. Par exemple, quand je consulte la page des archives de la nouveautés (sic) je constate, c’est frappant, que l’année en cours ne sera sans doute pas aussi riche que la précédente, et pourtant si je devais être le seul juge des mûrissements de mon travail, l’année en cours est celle d’approfondissements et avec eux de questionnements, qui parce qu’ils sont poussés jusqu’au bout finissent par des retraits. Mais à la manière du travail du peintre, les remords et les retenues ne sont pas moins importants que les moments d’emballement.



 

Vendredi Vendredi 6 novembre 2009



Grosse journée de travail sur la maquette avec Alice, toujours un régal d’avoir avec soi une personne aussi compétente et ouverte à mes propositions. Travailler avec des personnes de cette valeur est sûrement un environnement auquel je pourrais rapidement m’habituer. On progresse rapidement, on évite des chausses-trappe et sous mes yeux se produit le lent miracle de voir quelques unes de mes images s’intégrer souplement dans la maquette d’une publication dont je suis lecteur, j’en suis encore incrédule.

Evidemment l’impression d’être un imposteur et que, c’est certain, lorsque le numéro va paraître, la médiocrité de ce que je produis là sera étalée au grand jour — toujours ce vieux rêve de marcher nu dans la rue sans m’en rendre compte et puis le réaliser soudainement — mais cette fois je suis merveilleusement escorté par une Alice pugnace qui a la vertu appaisante de me conforter dans mes choix.

Hâte d’être en janvier.

Le soir dîner et longue discussion avec Julien et Nevruz. Jusqu’à pas d’heure d’ailleurs. Je redoute un peu mon manque de fraîcheur pour la grande opération de ce week end.  

Jeudi Jeudi 5 novembre 2009



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Mercredi Mercredi 4 novembre 2009

Solide échauffement aujourd’hui au rugby, les enfants ne sont pas très nombreux, congés scolaires en cours oblige, du coup on résout de leur faire jouer des situations de jeu. Comme il est dfficile de combattre leur attraction magnétique et coupable du ballon, leurs travers, leurs mauvaises décisions de jeu, jouer au près un ballon de récupération au lieu de l’écarter, de temps en temps figer le jeu, leur faire remarquer leur placement désordonné et leur montrer, en les déplaçant, sur le terrain, comme des joueurs d’échecs jouant sur des pièces géantes, ce qu’il aurait été préférable de jouer, parce que cela permet de faire avancer le jeu ou encore de créer intervales et surnombre, et combien de fois les plus doués d’entre eux portent une contradiction redoutable et pratique à ce que je tente de leur apprendre. Tel joueur plus rapide que les autres comme tun travers sur toute la ligne te finit par redresser sa course pour courir le long de la touche pour n’être pas rattrapé par ses petites camarades tous essoufflés et semés.

Il faut un soleil radieux, nous avions commencé sous le crachin. A la fin de l’entrainement, ils sont tout sourrire, hors d’haleine et transpirant, le sentiment d’avoir accompli quelque chose de bien, avoir occupé utilement une vingtaine de garçons de moins de dix ans, je sais désormais que je suis au moins capable de cela.

 

Mardi Mardi 3 novembre 2009

Pendant qu’Adèle et Nathan jouent sagement avec Tante Moineau, je pars au Mont-Noir avec Madeleine dans l’espoir, vain, d’acheter des choclats à vil prix, las, le magasin est fermé le mardi. Il fait un temps gris et sombre, nous nous promenons un peu dans un petit bois en contrebas de la rue principale où je retrouve un endroit dans lequel je me suis retrouvé en très fâcheuse posture, Nathan dans mon sac à dos, portant Madeleine dans les bras, et les deux pieds fichés dans la boue, nos trois poids combinés accélérant mon enfoncement, au point de presque céder à la panique que peut-être j’étais prisonnier avec mes deux enfants de sables mouvants. Des sables mouvants en Belgique !

Agréable déjeuner avec mon cousin Jacques, qui découvre un peu l’espièglerie de mes enfants, bonne humeur, ma tante irradie de plaisir, comme à chaque fois que sa grande maison est remplie de tant de vie. Dans l’après-midi, nous faisons toutes sortes de jeux, j’aide Adèle à jouer au nain jaune contre les deux Madeleine De Jonckheere qui sont à ce jeu de redoutables adversaires, je joue aux dames contre Madeleine qui me trouve intraitable, sans doute pour cela que je recule depuis des années d’apprendre à Madeleine à jouer aux échecs, j’ai peur qu’elle ne goûte pas ma façon belliqueuse de jouer à ce jeu de table.

Et puis c’est le moment du retour, la nuit est tombée depuis peu, il tombe des chats et des chiens, pour éviter les embouteillages monstres de l’autoroute de Dunkerque, je navigue pas très bien en direction de Béthune puis de Lens, je finis par rallier l’autoroute sous des trombes d’eau, les enfants sont plutôt sages qui acceptent qu’aujourd’hui n’est pas le meilleur jour qui soit pour leur chahut habituel, nous nous arrêtons en route pour manger des sandwichs que j’avais préparés à Bailleul, j’achète une barquette de frites aux enfants et nous reprenons la route, les conditions de conduite n’ayant pas favorablement évolué. A une cinquantaire de kilomètres de Paris, Nathan vomit tout ce qu’il sait dans la voiture, je suis obligé de m’arrêter sur une bande d’arrêt d’urgence fort étroite, de changer Nathan sous une pluie battante et de nettoyer comme je peux les dégâts à l’aide d’une serviette de toilette, nous faisons le reste de la route dans des odeurs pestilentielles.

Je suis soulagé quand je finis par conduire mon petit monde à bon port. Mais quelles deux belles journées nous venons de passer là !

 

Lundi Lundi 2 novembre 2009



En route pour Bailleul, passer les deux prochains jours chez la tante Moineau, deux jours avec l’accès au grand jardin pour les enfants, deux jours pendant lesquels je vais pouvoir m’entretenir avec elle des années de l’Occupation, histoire de recouper mes sources pour le Déluge de Paques. En route donc, quelques kilomètres après Arras, nous passons devant le dernier terril, dont j’explique à Madeleine le principe et aussi qu’enfant, lorsque nous passions entre les deux terrils — puisqu’une volonté politique stupide a voulu que l’on rase la plupart des terrils de la région, soit disant pour laver la peine des mineurs, je me demande bien ce qu’ils en auraient pensé vraiment les mineurs que l’on gomme du paysage la trace visible de leur épuisant labeur et de leur peine souvent engloutie — c’était comme si nous franchissions une porte, celle qui nous donnait accès au Nord, à ces fabuleux week-ends à Loos. Photographiant au passage le terril, je sourris à l’idée que deux jours auparavant je photographiais la route étroite du plateau au pied du mont Gerbier de Jonc.

Après un très bon repas, les enfants prennent le jardin d’assaut, et j’en profite, en prenant le café avec Tante Moineau, pour discuter de cette jeunesse particulière qui a été la sienne, cette adolescence passée pendant l’Occupation. Je sui un peu déçu de prime abord de constater le manque d’exactitude de ses souvenirs, elle mélange un peu les dates, mais une réelle émotion passe quand elle m’explique qu’elle a été le témoin, en tant que volontaire pharmacien, du retour des déportés, ce que j’ignorais tout à fait. Comment elle était révoltée de constater les inhumains traitements, et le peu qu’en disaient ces hommes et ces femmes qui avaient frôlé l’agonie et qui ne marchaient pas encore tout à fait au milieu des vivants, son impuissance, et sa modestie à l’admettre ironiquement, comme de dire qu’il fallait au moins des pharmaciens pour tendre un verre d’eau à ces déportés à leur retour à la gare de Lille.

Une fois encore je suis saisi d’être en présence de quelqu’un qui a touché de tels corps, rencontré de ces déportés, tout comme j’avais été frappé, finalement, d’apprendre de mon père qu’il avait vu dans le ciel de Lille le passage d’un V1 en direction de l’Angleterre. Ma tante et mon père ont vu, de leurs yeux vu, de ces faits que j’ai appris dans des livres d’histoire, et toujours, avec les témoins, ce curieux mélange de ce qu’ils ont vu, qu’ils n’ont pas compris lorsqu’ils l’ont vu, et dont ils ont appris plus tard les significations justement dans des livres d’histoire, et leurs émotions de produire un mix incertain.

Le soir mon cousin Raymond me fait l’immense plaisir de venir dîner chez sa maman. Nous passons une délicieuse soirée, notamment à parler du dernier voyage pélerinage de Raymond à Liverpool, où il a pu réalisé le rêve de toute une vie, se produire dans un petit concert, au cours duquel il a pu interpréter au piano, comme personne, Lady Madonna des Beatles, au pays des Beatles.  

Dimanche Dimanche premier novembre 2009



 

Samedi Samedi 31 octobre 2009



Cet étonnement rétrospectif, tandis que je conduis nuitamment sur les routes étroites du plateau, où j’ai dû remonter hier soir en repartant de Lussas, puisque j’avais oublié mon manteau chez Stéphane et Thierry, j’ai donc passé la courte soirée en tête-à-tête avec Thierry, couché juste après les poules et réveillé au milieu de la nuit, je sens que je vais regretter tout le jour cette fantaisie, fatigue et céphalée, étonné donc, oui, que cette semaine, finalement, je ne m’en étais pas rendu compte, j’avais le rôle du formateur, le rôle de celui qui détient une partie du savoir qu’il doit s’employer à transmettre, et inévitablement, dès que l’on me confie une responsabilité, le sentiment, avant toutes choses, d’être un usurpateur. N’empêche c’est une curieuse impression celle d’être sans doute passé de l’autre côté du miroir sans même m’en rendre compte, et pas sûr, vraiment pas, d’avoir été celui qui donnait le plus de connaissances, tant j’ai le sentiment d’être augmenté, d’une part des six univers de Stéphane, Aurélie, Gwladys, Hervé, Didier et Frédéric, mais d’autre part aussi de quelques notions de pédagogie, dont je n’étais pas du tout équipé.

Dans la nuit, la route sinueuse et ses piquets pour la baliser les jours enneigés me donne à revoir ces tout premiers jeux vidéos, fin des années 70, où l’on conduisait sur une route noire et abstraite uniquement matérialisée par des bornes blanches figurées par des traits à la hauteur décroissante pour l’effet de perspective. Je n’ai jamais joué à un tel jeu, je regardais les grands y jouer dans l’intervalle irrégulier que dessinaient leurs bras saisissant le volant factice et leurs côtés.

Et il faut naturellement que je m’aperçoive de cette virtualité rejointe sur une route ardéchoise, déserte et de nuit, dont le tracé n’a pas du varié d’un pouce depuis les années 70.  

Vendredi Vendredi 30 octobre 2009



La vision très fugitive d’une camionnette de déménagement de location, qui passe le petit rond-point de Lussas, à son bord deux parents et leur enfant, sur le visage de la femme un sourire de plénitude admirable, elle a l’air heureuse d’emménager en Ardèche, dans une telle lumière rasante, dans cette rue principale de Lussas, je sais qu’elle ne sera pas déçue, et pleine de bonheur apparemment, je devine déjà l’enfance ardéchoise heureuse de cet enfant, coincé sur la banquette avant de la camionnette entre sa mère et son père qui conduit, les parents ont décidément l’air fatigué mais heureux, tellement heureux.

Dernière discussion collégiale avec mes six stagiaires à propos de la possibilité, ou non, de rendre public leurs travaux de constructions en html, et je découvre, honnêtement étonné, des problématiques auxquelles je n’aurais pas pensé moi-même, de protection des personnes représentées dans le travail de documentation de mes stagiaires, de protection de leurs travaux préparatoires — ou comment il est fréquent que lors d’une recherche de production pour un film documentaire, une source de production refuse le projet mais le donne à réaliser à d’autres, quelle élégance ! — de pudeurs parfaitement justifiées, mais, surtout, cet immense respect de chacun vis à vis des personnes filmées ou photographiées ou encore ayant été enregistrées lors d’entretiens radiophoniques. J’aurais décidément beaucoup appris de ces six personnalités riches et très créatives.

Merci donc à Hervé, Didier, Gwladys, Frédérique, Aurélie et Stéphane.  

Jeudi Jeudi 29 octobre 2009



Le soir du deuxième jour de stage, marquer une pause et revenir sur mes propres pages de site, pour créer un environnement duquel pourront rayonner les sites des six stagiaires, et revenant dans mon propre univers être frappé par son étrangeté, ma pensée ne reconnaissant pas du tout les lieux pourtant habituels, ma propre logique, puisque les deux derniers jours je n’aurais cessé de scinder en six parties égales mon esprit, cultivant dans chacune d’elles, la logique de chaque stagiaire, comme, sans doute font les grands maîtres d’échecs en affrontant plusieurs joueurs simultanément.

Sentiment de fatigue absolue, je ne suis pas grand maître, que de perdre ses repères dans sa propre maison.  

Mercredi Mercredi 28 octobre 2009



Dès le premier soir, le matin nous avions regardé la projection de mon site avant la même bande-son que j’avais utilisée pour la lecture performance de Bagnolet en juin dernier, la question d’un des stagiaires : "et est-ce qu’il ne serait pas possible pour toi, à la manière d’un réalisateur qui passerait de l’univers et de l’ambiance d’un film à un autre, de décider que ce site-là est terminé et d’en entamer un nouveau ?

Jamais pensé à une telle remarque. Et elle me tarraude désormais.  

Mardi Mardi 27 octobre 2009



Matin sans impératif, du coup avec Stéphane on prend vraiment le temps, on empile les cafés, et finalement il enfourne à feu très doux les restes de la veille, et nous partons nous promener aux alentours. Nombreuses photos. Discussion en confiance. Calme de l’air immobile. Je regretterais presque de devoir partir pour Lussas en début d’après-midi, voyage que j’attends pourtant avec impatience depuis quelques semaines.

Je laisse donc Stéhane et Thierry à regret et je descends du plateau en direction de la vallée de l’Ardèche. Dans la descente du plateau, en de nombreux endroits, j’apercevrais les crètes enneigées et escarpées du Vercors. Descente trop rapide de l’altitude du plateau, quand j’arrive à Lussas j’ai les oreilles qui bourdonnent et je suis sans cesse obligé de faire répéter à mes interlocuteurs qui doivent se demander si l’intervenant de cette semaine n’est pas complétement sourd.

Le soir discussion tous azimuths avec Pierre Hanau — notamment discussion à propos de Shoah de Claude Lanzmann en tant qu’oeuvre cinématographique, première discussion du genre pour ma part —dans un restaurant routier, au dehors duquel sont garés une impressionnante collection de poids lourds que Pierre prendre plaisir à balayer en panoramique avec les phares modestes de sa petite voiture.  

Lundi Lundi 26 octobre 2009



Dormi dans le coffre étroit de ma petite voiture, sur une aire d’autoroute, après une nuit au travail. Réveil ensoleillé, étirements, café dégueulasse au distributeur de la station service, quelques coups de téléphone depuis la cabine de l’aire de repos, et c’est parti, j’ai repris assez de forces pour affronter la route de l’Ardèche.

Je prends mon temps, je roule prudemment, je prends de nombreuses photographies, j’arrive dans les derniers lacets devenus familiers, bifurque aux bons endroits, salue les éoliennes, et surprend Stéphane et Thierry par mon arrivé de bonne heure, je n’ai plus qu’à mettre les pieds sous la table pour le déjeuner et me régaler d’un excellent agneau aux blettes.

Il fait un temps radieux, pas un souffle de vent, d’ailleurs deux des huit éoliennes sont arrêtées et les hélices des six autres ne tournent ni très vite ni bien rond, je ne trouve pas de champignon, deux toutes petites girolles c’est tout, mais aussi il a fort gelé la semaine passée, lorsque je ressors du bois, je vais faire un peu de conversation et de compagnie à Thierry qui bine une nouvelle langue de terre, et je l’aide du mieux que je peux à ramasser des choux de Bruxelles bien joufflus, lesquels, le soir, repris dans le jus de la viande d’agneau, seront un vrai délice. Jamais je n’aurais mangé de tels choux de Bruxelles.

Dans le soleil du couchant, tandis que nous trions des planches de bois que Thierry a récupérées et mises à sécher au soleil, je fais plus ample connaissance avec cet homme dont j’avais déjà appris toute la douceur l’année dernière lors de son arrivée sur le plateau. Dans la cuisine, les rangées de bocaux disent l’ampleur méthodique de son travail de jardinier assidu.

Le soir je résiste mal à la fatigue accumulée la nuit dernière et les trop peu nombreuses heures de sommeil ce matin sur mon aire d’autoroute. Et je monte me coucher de fort bonne heure. Mais heureux. Cela oui.  

Dimanche Dimanche 25 octobre 2009

Le roi des nez marrons, des cocksuckers, des peigne-culs, Eric Besson, entend lancer un grand débat à propos de l’identité nationale avec force consultation. Je ne voudrais pas être pris en défaut de civisme en ne particant pas à ce grand débat citoyen.

Monsieur le ministre des Rafles.

Puisque vous sollicitez l’avis de tous sur la question de savoir ce que cela veut dire que d’être français, je m’empresse, bon citoyen, de participer à votre débat d’otaries de droite.

Pour moi être Français a toujours été, est et sera toujours l’objet d’une honte indélébile, celle d’appartenir à un groupe identifié de personnes, un collectif dont la plupart des qualités me fait horreur, dont l’histoire est une collection ininterrompue d’occurences où quelques personnes douées et talentueuses furent systématiquement cornaquées par un petit peuple imbécile et grégaire, qui quelques générations plus tard se réserveraient le droit de se réclamer de ces vrais génies, sans en comprendre, toujours pas, la portée miraculeuse et en continuant d’avoir le plus grand dédain pour ceux mêmes dont la pensée aujourd’hui a pris le relai et est effectivement aventureuse.

La France est un pays d’hommes politiques sans envergure, toujours prompts à se défroquer pour l’obtention de positions hautes, hommes politiques ternes et sans intelligence, coupables des pires négligences dans l’histoire, suiveurs des forces totalitaires, et qui seront toujours pleins de bêtises en se réclamant de mouvements historiques — comme la révolution française bourgeoise — dont ils ne perçoivent pas le premier des fonctionnements, hommes politiques comme vous, monsieur le ministre des rafles, feignant de vous réclamer du pays des droits de l’homme.

La France sera toujours ce pays de suiveurs, de gens de droite, d’esprits étroits, incapables du mouvement d’empathie le plus élémentaire, un petit peuple de raisonneurs, convaincus de la nécessité que d’autres doivent trimer ou cottiser pour le maintien de leur confort exhorbitant, un peuple de bourgeois égoïstes dont la rapidité dans le détournement du regard est la seule vraie raison de ce fameux art de vivre français.

Les Français sont des esprits lents, inquiets d’une rumeur du monde, dont ils n’ont pas encore compris qu’elle est en fait très en deça du véritable grondement du monde.

Etre français c’est être un beau parleur, un roi nu, dont la nudité inconnue de soi, est la risée de tous.

Le Français est une intelligence commune, franchouillarde qui plonge avec délice dans l’esprit de commémoration, et dans le même mouvement amnésique de ce que sont les véritables fondements d’une société historiquement honteuse.

Un Français est un être sans courage, qui placera son intérêt comme prélimaire à tout raisonnement.

Les Français vivent dans un pays qui ne scolarise pas tout à fait 10% de ses enfants autistes quand ses voisins européens les plus directs, les Belges ou les Britanniques, par exemple, en scolarisent 85%.

La France reconduit tous les jours à ses frontières des hommes et des femmes qui par leur courage et leur ténacité à résister dans un pays étroit, seraient, en fait, son seul secours, sa seule possibilité de grandeur, son seul avenir crédible.

Mais les Français sont des cons. Il n’y a pas d’autres mots. C’est ça être français. C’est être, avant tout, et en toute chose, un con, un vrai con.

Je suis Français. Et tous les jours j’ai une raison d’en avoir honte. La honte de cette francéité est et demeure ma véritable identité nationale.

Monsieur le ministre des Rafles, veuillez agréer mon cul

Philippe De Jonckheere, français.

 

Samedi Samedi 24 octobre 2009



 

Vendredi Vendredi 23 octobre 2009

Depuis quelques temps, je traque dans la maison les occasions d’économiser un peu, et plus particulièrement électricté et gaz. Je viens enfin de vider mon congélateur, grande armoire du temps où nous habitions à la campagne et avions des occasions d’acheter à des prix très avantageux une viande vendue par nos voisins de village laquelle ne passait pas par les circuits normaux de distribution, ce qui la rendait incomparable de qualité. On achetait un demi veau, un quart de boeuf, de l’agneau, des lapins, et naturellement pour cela il fallait un congélateur qui puisse contenir de telles portions.

Petit à petit, j’ai réussi à cuisiner tous les aliments qui garnissaient ce congélateur et j’ai pu le débrancher, et avant cela le libérer des épais quartiers de glace qui emprisonnaient son fond et ses flancs.

Les voilà qui fondent maintenant dans l’évier de la cuisine.

Dans cette représentation à très petite échelle de spectacle d’icebergs fondant et disparaissant, je ne peux m’empêcher de mettre en adéquation le spectacle de ce réchauffement avec mon geste économe. Et de comprendre, comment le sillon de toute cette propagande de bien-pensance a creusé en moi pour comparer ce qui justement n’est pas comparable. Non pas que j’imaginais sauver la planète comme l’expliquent, Al Gore à grands renforts de moyens électriquement coûteux, sautant d’avions en avions, ou encore comme ses suiveurs, maniaques du vol en hélicoptère, en coupant mon congélateur, mais le fait d’avoir pu penser à cette comparaison oiseuse me laisse songeur.

Photographiant cette fonte à l’aide mon appareil-photo numérique, en utilisant son option d’intervalomètre, juché sur un trépied, appareil par ailleurs consommateur lui-même de batterie, je promets cette image accélérée de mes icebergs domestiques à une publication sur mon site internet, ce qui veut dire qu’en plus de stocker les données de cette grosse centaine de photographies sur deux de mes disques durs, je vais la stocker sur un serveur, celui de mon hébergeur, lequel est allumé en permanence, tous les jours, toutes les heures du jour et de la nuit — qu’on pense tout de même qu’un ordinateur personnel qui reste connecté en permanence coûte à son utilisateur français la bagatelle de 240 euros annuels — est-ce que je ne suis pas en train de manger de façon définitive l’économie réalisée en débranchant mon congélateur ?

Toutes ces histoires d’économies d’énergie se superposent étrangement à mes propres préoccupations de réaliser quelques économies tout court.

Dans les années 70, peu après le premier choc pétrolier, le constructeur aéronautique Lockeed Martin avait lancé un concours d’idées dont le but était de faire maigrir les avions, en les rendant plus légers ceux-ci devenaient naturellement moins gourmands en carburant. Il y avait, si ma mémoire est bonne, une récompense assortie à ce concours d’idées, quelques chose comme une centaine de dollars promis à toute idée qui permettait d’économiser un kilogramme. J’étais fasciné par ce concours. C’est à ce moment-là que les compagnies aériennes ont commencé à passer par dessus bord les plantes vertes dans les halls des 747, de remplacer les couverts en inox par des couverts en plastique, que les sièges des avions ont été repensés, mais aussi que les pilotes ont été tenus d’étudier d’un peu plus près leurs cartes pour emporter le moins de kérosène possible, puisque le carburant avait son propre poids. Autant de perfectionnements qui sont désormais, sans doute, le quotidien de l’industrie aéronautique. Je me demande s’ils ont poussé le raisonnement jusqu’au point de réduire la vitesse des avions en question. Par exemple, un long courrier qui traverserait l’Atlantique, est-ce que ce ne serait pas acceptable, du point de vue des passagers, qu’il s’y rende en un tiers de temps en plus ? A vrai dire je préfère ne pas connaître la réponse à cette question. Je suis presque certain que je serais déçu par sa réponse.

Ce qui m’intéresse dans cette évolution, est du même ordre que peu de temps après avoir inventé le marteau et les clous, les menuisiers ont du se pencher, certainement, sur la nécessité d’une paire de tenailles. Et je n’aime rien tant, dans un magasin de briolage par exemple, imaginer le cheminement de la pensée qui a fait advenir, par nécessité, notamment de gommer les erreurs du passé, des outils nouveaux. Des couverts en plastique dans un avion plutôt que les mêmes en inox.

Il y a six ans, en démanageant à Fontenay, j’avais été un peu inquiet que les factures de gaz et d’électricté de nos prédécesseurs dans la maison, équivalaient à un tiers ou un quart, je ne me souviens plus, de plus que la consommation de fuel dans notre grande maison de Puiseux. Mais j’avais été rapidement rassuré de voir que nous vivions apparemment de façon plus économe que nos prédéceseurs. N’empêche, j’avais trouvé du plaisir à cette économie et un encouragement à chaque année trouver de nouveaux subterfuges pour alléger ces factures, ce qui, l’année dernière exceptée, avait toujours fonctionné, au point, que les factures d’énergie de l’utilisation actuelle de la maison soient aujourd’hui proches de la moitié de celles de nos prédécesseurs.

Et pourtant ce que je ne parviens pas à comprendre aujourd’hui, c’est comment, dès la première année il n’a pas été possible de réaliser de telles économies ? Pourquoi, il nous a fallu presque six ans pour arriver à cette décroissance progressive. Qu’est-ce qui a fait que nous n’avons pas pu nous priver, dès notre installation dans cette nouvelle maison, de ce qui était si consommateur d’énergie ? Au delà de cette question d’économie d’énergie, je cherche à comprendre ce qui ne permet pas le saut mental dès la première année ?

Ce qui fait que pendant longtemps des vols longs courriers ont transporté de lourds bacs de plantes vertes, avant que s’attaquant au nerf de la guerre, les compagnies aériennes aient fini par comprendre qu’il y avait là une gabegie. Je comprends le cheminement progressif de la pensée. En revanche je me demande ce qui peut bien freiner l’esprit et l’empêcher d’être davantage révolutionnaire dans sa pensée ?

 

Jeudi Jeudi 22 octobre 2009



Elle a une drôle de résonnance la question laissée en suspens par Nevruz, relatant une discussion avec un cousin à elle au Kurdistan. Son cousin est instituteur, à la tête d’une classe d’une cinquantaine d’élèves. Et parmi lesquels il y a de nombreux enfants handicapés. Manifestant auprès de son cousin sa surprise d’une telle intégration, expliquant qu’en France, nous étions à des années-lumière de cela, le cousin de Nevruz avait demandé, mais alors les enfants qui ne sont pas comme les autres, en France, ils vont où ?

Qui saurait répondre à cette question ? En fait personne ne sait. Il n’y a qu’une frange étroite et silencieuse de la population qui sait répondre à cette question : les parents des enfants handicapés.

Vous n’êtes pas parent d’un enfant handicapé : vous ne savez pas répondre à cette question. Avouez.  

Mercredi Mercredi 21 ocotobre 2009



C’est quand même pas facile d’expliquer à des garçons de neuf-dix ans les règles du regroupement, d’un ruck, que le joueur plaqué doit libérer son ballon (et éventuellement rouler sur lui-même s’il est tombé du mauvais côté — "Roule !" doivent l’encourager ses équipiers s’il est manifestement désorienté), que le plaqueur doit lâcher le joueur qu’il vient de plaquer (ce qui n’est pas naturel du tout, tant on s’est cramponné à lui pour le faire tomber, qu’on a l’impression qu’il ne lui manque plus que de se relever, de ramasser le ballon et de repartir, ce qu’il n’a précisément pas le droit de faire, quand bien même il en aurait le temps, avant que le soutien n’arrive ou que l’adversaire vienne contester le ballon), et plus difficile encore à expliquer à ces jeunes garçons qu’ils doivent absolument être sur leurs appuis s’ils veulent mettre la main sur le ballon, un genou en terre et on ne doit plus y toucher, et le plus difficile de tout, ne pas talonner à la main, même si on est encore sur ses appuis, mais que l’on est dos, en contact, avec un joueur adverse et que justement, en pareil cas, il faut laisser le ballon. Qu’un bon arbitre dira, lâchez bleu, ou même lâchez 5 bleu — si vous jouez deuxième ligne droit à Vincennes s’entend — mais qu’il ne le dira qu’une fois, avant de siffler la pénalité. C’est souvent que je me demande quelles sont mes chances réelles d’expliquer des choses aussi compliquées à des enfants de neuf-dix ans !

Et quand ils ont l’air de les comprendre, j’ai le sentiment d’assister à un miracle de leur intelligence. Cette année l’impression, comme à chaque saison, finalement, que l’on fera quelque chose de ce groupe de garçons.  

Mardi Mardi 20 octobre 2009



Travail avec Alice, sa compétence dans le maniement d’un logiciel de mise en page dans lequel ma propre utilisation manque totalement de réflexes et de raccourcis, m’émerveille. Les pages se montent vite à ce rythme et j’éprouve une immense satisfaction de voir que la plupart de mes choix iconographiques sont respectés, même, et c’est en fait un plaisir inoui de discussion, si je suis obligé de forcer un peu le passage pour imposer mon Sarkozy surexposé, je suis épaté du sérieux et du professionalisme de mes interlocuteurs et du niveau de leur exigence.  

Lundi Lundi 19 octobre 2009

Après le déluge d’images de ce week end, la chaleur de l’amitié, la chaleur tout court, la beauté des grands champs de betteraves ensolleilés en Picardie, le retour dans la grisaille et le désordre plus du tout maîtrisable du garage est dur, la diode de l’appareil-photo numérique qui indique que les images passent souplement de sa mémoire à celle de l’ordinateur, on voudrait être capable soi-même d’une telle efficacité, mais rien n’y fait.

Pourtant il faut. Ne serait-ce que pour le rendez-vous de demain. Préparer, au moins, les images en basse définition.

Mais reporter durablement le rangement du garage, et pourtant deux nouveaux meubles récupérés aux encombrants sont là qui ne demandent qu’à soulager certaines étagères saturées.

Du nerf !

 

Dimanche Dimanche 18 octobre 2009



Regarder, assis comme au spectacle, à une terrasse de café déserte, le spectacle incomparable de la lumière du couchant se retirant de la façade de la cathédrale de Laon. Alliage assez parfait du spectacle de la nature dans sa grandeur et de la beauté façonnée par l’homme. Ca rend lyrique ces choses là, peut-être même un peu stupide. N’empêche.  

Samedi Samedi 17 octobre 2009



Trop plein d’images presque, voyage en Picardie, chez Eric et Corinne, plus de trois cents photographies prises dans la journée. Sept cents même sur la totalité du week end. Déluge en fait.  

Vendredi Vendredi 16 octobre 2009



Pour B de Kill me Sarah,qui raconte souvent des histoires comme ça


Quelle surprise, en conduisant dans les embouteillages au Nord de Paris, que la radio diffuse en ouverture de l’émission Jazz à Fip, les premières mesures du disque que j’écoutais cet après-midi même, le thème, léger, chantant, mais rapidement lancinant de Jean-Pierre de Miles Davis. Coïncidence, donc.

Et comme les animateurs de cette émission présentaient leur émission comme étant un spécial Miles comme ils disaient, j’ai été étonné par la rapidité avec laquelle je me suis demandé si ce spécial Miles ne coïncidait pas avec quelque anniversaire relatif à la biographie de Miles Davis, et j’écartais tout de suite que ce fut celui de sa mort puisque je savais que cette dernière avait eu lieu en 1991, ça ne tombait pas juste, mais décidément j’avais les neurones bien accrochés, je me rendis compte que cette pensée rapide avait en fait germé dans mon esprit parce que je situais de mémoire la mort de Miles Davis à l’automne, plus ou moins à la même période de l’année que maintenant, approximation que je corrigeais de tête très rapidement, puisque je me rappelais très précisément que Miles Davis était mort le 28 septembre 1991, tout du moins l’avais-je appris en achetant le journal, Libération, qui titrait, ce matin-là, trompette de la mort, titre à la Libé comme on dit, qui ne me fit pas rire, et encore moins à la lecture de l’article de fond, écrit par un journaliste minable, se faisant un devoir de cracher sur le cadavre en ne pouvant pas attendre de pouvoir cracher sur sa tombe, un article d’une mauvaise foi consternante, qui expliquait par toutes sortes de détours que le pauvre Miles Davis, en plus d’être un instrumentiste limité, n’avait été, tout au long de sa carrière, qu’un suiveur, qui avait eu pour seul génie de savoir s’entourer de musiciens vraiment talentueux qui avaient en fait tout fait à sa place. Dandisme à la Libé.

Mais pourquoi je me souviens de tout cela avec une telle précision ?

Je me souviens de la mort de Miles Davis parce que ce numéro de Libé, je l’ai acheté à un des kiosques de l’aéroport Charles De Gaulle, assez tôt le matin, non que ce matin je m’envolais nulle part — y pensant j’avais appris la mort de Jaco Pastorius dans le journal que je lisais dans l’avion pour aller à New york la première fois, en septembre 1987 — mais parce que j’allais chercher mon ancienne femme — oui, à l’époque j’étais marié, et en tête des cinq choses que peu de gens savent à mon propos j’imagine que je devrais faire figurer que j’ai été marié à une chanteuse de folk américaine — ce matin je ne pouvais pas me douter que la mort de Miles Davis, en plus d’être une triste nouvelle, serait l’augure sombre de deux années d’une vie conjugale qui serait tout sauf heureuse, mais au contraire douloureuse et violente.

Et effectivement cela commençait mal puisqu’ému par la nouvelle triste de la mort de Miles Davis, ce fut la première chose que je dis à mon ancienne femme, en y réfléchissant a posteriori, je comprends bien qu’au terme d’un voyage transatlantique — qui plus est dans le mauvais sens du point de vue du décalage horaire, toujours déclicat à négocier dans ce sens-là — telle n’était pas la plus plaisante des paroles de retrouvailles, Miles Davis is dead, d’autant que je ne suis pas certain que ma future ancienne femme savait qui était Miles Davis. Bref. Rentrés à la maison, je cumulais les maladresses en souhaitant, sans trop attendre, écouter un morceau de l’album We want Miles, Jean Pierre, le morceau même qui commençait cette émission de radio, je me demande même si je n’ai pas eu une absence de tact telle que j’installai le disque sur la platine avant même d’indiquer le chemin de la salle de bain à ma future ex-femme, qui venait de traverser l’Atlantique pour me rejoindre, puisque j’avais réussi à imposer, comment avais-je fait, a posteriori, je ne vois aucune explication possible, que nous vivions désormais en France, parce qu’alors je voulais vivre plus près de mon frère Alain qui avait commencé, l’hiver passé, un long parcours reliant différents hôpitaux psychiatriques de la banlieue parisienne. Et quand mon frère finit par se tuer, je me souviens que c’était Kind of blue de Miles Davis que j’ai eu envie d’écouter comme d’autres, sans doute, le requiem de Fauré.

N’empêche à la mort de Miles Davis, ma vie a pris un tour très sombre. Au point que je peux rétrospectivement dire qu’il y a eu deux péfriodes dans ma vie, celle avant la mort de Miles Davis et celle après cette mort.  

Jeudi Jeudi 15 octobre 2009

Jounée au chevet de Nathan, les joues et le front rouges de fièvre, du coup, j’ai le sentiment que sa propension à l’absence augmente d’autant. Allongé vautré sur le canapé, je le recouvre d’un plaid et je lui mets de la musique, les Beatles, dont il apprend, en ce moment, à l’école, les paroles de Hello Goodbye, ai-je appris de son institutrice en découvrant sur les murs de la salle de classe une reproduction des pochettes de Let it be et Abbey Road. Vers midi, je l’invite à m’aider à faire à manger, il ne se fait pas trop prier pour jouer du broyeur dans des courgettes et des poireaux cuits à la vapeur, en les mélangeant avec du boursin, de même qu’il met la table de bonne grâce. Il est doux, il se laisse câliner, reste patient quand je lui dis que le poisson à l’unilatérale sur le sel a encore besoin de cuire cinq minutes. Et c’est finalement toute la journée que je passe avec lui, à jouer, à construire une grue avec son mécano en bois, lui serre les boulons et moi je déchiffre les étapes du montage — et dire que j’avais horreur du même jeu enfant ! — en milieu d’après-midi, chez le médecin, il profite amplement de sa bonne patience pour s’écouter lui-même l’intérieur à l’aide du stétoscope, la prescription du docteur est sévère, il faut manger de la glace et pour le plus grand plaisir de Nathan en sortant de chez le médecin je lui achète de la glace au chocolat, nous ironisons tous les deux que c’est un médicament contre son angine.

Bien sûr, je regretterai de ne pas avoir disposé de davantage de temps aujourd’hui pour travailler à mes petites affaires, mais à la fin de la journée, certes en me couchant, épuisé, de bonne heure, comme je suis heureux de ce long tête-à-tête avec mon garçon. Et on tâchera de combler le retard demain.

 

Mercredi Mercredi 14 octobre 2009

J’ai un truc à moi pour les petits poussins qui ne sont pas bien rassurés de se jeter dans les jambes de leur adversaire, pour le geste du placage. D’abord je réduis la distance d’élan du joueur qui court vers le défenseur dans le but de passer coûte que coûte, et puis je me poste discrètement juste derrière le joueur qui doit plaquer, qui lorsqu’il recule, crainte naturelle, bute sur moi qui l’empêche de reculer, il ne lui reste plus qu’à avancer, se baisser et tenter d’encercler le bassin de son adversaire d’un geste vif, bien mettre sa tempe contre le flanc de l’aversaire — ne jamais garder sa tête au milieu, béquille en plein visage assurée — ceinturer le joueur et se laisser tomber sans vraiment déserrer l’étau, jusqu’à faire trébucher l’adversaire, non sans l’avoir accompagné dans sa chute d’un petit mouvement d’épaule destiné à s’assurer de sa chute dans un geste de faucheuse. Pour certains enfants ce n’est pas suffisant, je suis obligé de me placer derrière eux, de les faire se baisser de façon anticipée, tout en les soutenant sous les aisselles, et quand c’est le bon tempo, je les jette légèrement vers le bassin du joueur qui arrive sur eux. Et quand je m’y prends bien, à leur plus grande surprise, arrivant dans le bon temps et à la bonne hauteur, ils finissent par mettre parterre des joueurs bien plus gros qu’eux, et alors leur sourire incrédule, encore un peu sonné, alors tu l’as plaqué ? Oui. Tu t’es fait un peu mal ? Oui. Mais tu es content parce que tu l’as plaqué ? Oui. Et bien tu vois c’est ça le rugby, on se fait un petit mal de temps en temps, mais on est content de s’être donné du courage.

Juste, les petits maigrichons, il faut que je fasse attention de ne pas les lancer trop fort dans les jambes de leur adversaire. Je ne dose pas toujours bien ma force.




Adèle avec un masque de Céline Guichard  

Mardi Mardi 13 octobre 2009



Premier rendez-vous de travail pour une future publication, extrêmement flatté que l’on ait, d’emblée, semble-t-il, pensé à moi pour le difficile périple d’images de cette cohorte d’articles fort abstraits. Mais je n’en dis pas plus pour le moment. Etrange sentiment pourtant de rencontrer en vrai des journalistes qui étaient pour moi, jusque-là, des signatures.

Déjeuner à la bonne franquette avec Hanno, proximité de quartier permettant, on parle du concert du Surnat’ radio diffusé vendredi soir, d’accord, tous les deux, à propos du peu d’efforts consentis par l’équipe de France Musiques pour tenter d’enregistrer convenablement un peu de cette fête qu’est un concert du Surnat’. Avant de nous séparer, on évoque rapidement le projet du Déluge de Pâques.

Je passe en coup de vent, toujours proximité de quartier permettant, chez les épiciers asiatiques du treizième, et fait emplette de quelques ingrédients pour une soupe chinoise ce soir.

Je récupère juste à temps les enfants à la sortie de l’école et nous filons à la piscine, où, sans doute, les enfants me trouvent assez inattentif à leurs jeux aquatiques, mais de cela on pouvait s’attendre tant les enjeux de cette publication future creusent leur sillon dans mon esprit et c’est une curieuse superposition celle des images auxquelles je pense pour certains articles avec le spectacle bariolé du petit bain de la piscine, le bleu de son bassin, les couleurs fluorescentes des accessoires flottant, les fleurs des maillots de bain. Il n’est même pas impossible qu’héritée de cette superposition incongrue, certaines images du projet final paraîtront fort colorées.  

Lundi Lundi 12 octobre 2009



Il y a quelques années quand je voyais Nathan repartir, après un effort d’attention, vers des régions abstraites qui étaient les siennes, celles de son autisme, de son indétermination, j’éprouvais de la déception, bien sûr, mais aussi de la curiosité, je me demandais un peu quel pouvait bien être ce monde vers lequel il retournait, monde auquel je prêtais d’être parallèle au nôtre, inclus même, mais dont les formes m’étaient tout à fait ignorées. Et je me désolais souvent qu’en surcroît de l’inaccessibilité de Nathan en de tels moments, lorsqu’il revenait parmi nous, il était incapable de nous dire quels avaient bien pu être les contours de cette rêverie, de cet égarement, qu’à la question, mais Nathan où étais-tu passé ?, à quoi pensais-tu ? en somme, la question était, par essence, incompréhensible par Nathan, sans compter qu’alors il aurait eu bien du mal à mettre bout à bout les quelques phrases qui auraient pu être le début d’une description. De toute façon n’était-ce pas, de ma part, pure lubie, comme de croire, naïvement, que quelques images de ce monde-là allaient m’aider, même un peu, à aider Nathan à s’orienter fiablement dans notre monde à nous. Mais je ne lâchais pas facilemment, je me souviens que je me demandais si les images croisées dans de tels mondes lointains perdureraient dans l’esprit de Nathan, qu’il en garderait une manière de mémoire et, parce que je me doutais, malgré le désespoir d’alors, qu’un jour le dialogue avec lui serait plus riche qu’alors et peut-être, désormais, serait-il capable de me dire quel monde étrange il allait visiter quand il s’absentait. A ma difficulté présente de décrire en quelques lignes un tel processus, je me rends compte a posteriori du caractère parfaitement chimérique de ce projet.

Et pourtant.

Depuis deux semaines c’est régulièrement que Nathan m’adresse la parole pour me parler de ces quelques années en arrière, qu’il commence ses phrases en disant "quand j’étais un petit garçon", et de leur faire suivre des révélations assez surprenantes, sur sa façon alors d’envisager les choses, et je comprends, depuis quelques jours, que ces révélations ne sont autres que le compte-rendu de ses voyages d’alors dans des contrées fort lointaines, dans le monde insondable de l’autisme, monde dont il apparaît qu’il a tout à fait accès, qu’il pourrait à tout moment, volontairement, rejoindre, ce dont, d’ailleurs, il ne se prive pas, mais au moins semble-t-il maintenant capable de passer souplement de l’un à l’autre.

Mais alors, serait-il guéri ? Ou même simplement, en voie de guérison, ce dont je saurais parfaitement me satisfaire, ou sont-ce là de ma part des pensées pieuses, des désirs pris pour des réalités ? De l’espoir obèse ?  

Dimanche Dimanche 11 octobre 2009



Mes parents de retour des Cévennes, font halte dans leur remontée vers Paris, par Clermont-Ferrand, agréable promenade à pied au Puy d’Anzelles, pendant que des avions cabrioleurs font assaut du plateau de Gergovie, pour le plus grand plaisir de mon père qui nomme les figures et les commente, oui, d’abord l’éclatement en piqué très bien, et maintenant, plus intéressant, voyons comment ils vont se rassembler.  

Samedi Samedi 10 octobre 2009



 

Vendredi Vendredi 9 octobre 2009





Je suis drôlement fier des petits gars et des filles du Surnat’ ce soir pour n’avoir pas varié d’un iota dans leurs habitudes d’imprévisibilité, alors que le concert qu’ils donnaient à l’Ermitage, à la maison quoi, était retransmis en direct sur France Musiques. D’autres sans doute se seraient figés, auraient joué la sécurité, et auraient tapé non seulement dans les parties les plus rodées du répertoire, mais aussi celles qui sonnent ou qui swinguent le plus. Au lieu de cela qu’est-ce qu’ils ont fait le Surnat’ ?, eh bien ni une ni deux, du sound painting, de l’improvisation collective, du sûr de rien, du voué au plantage, qu’on rattrape comme on peut, et rendez-vous au tas de sable.

Du coup drôle d’impression tout de même en écoutant la radio, sur cette fréquence habituellement si polissée, pleine de componction feinte — ayant pris l’écoute avec une petite heure d’avance, j’avais eu droit à une retransmission en direct de la cité de la musique d’un Oiseau de feu de Stranvinsky qui était très écoutable au demeurant, mais comme souvent sur cette station, par la suite un déluge de bavardages très circonstanciés, pseudo-doctes, avec une insitance toute particulière pour l’anecdotique — d’entendre le bazar et le grand désordre coutumiers du Surnat’, ce qui aura pour vertu d’ailleurs de prendre systématiquement le contrepied des pronostics fragiles du présentateur de cette émission à qui on suggérerait bien, une prochaine fois, d’aller effectivement écouter un concert de la formation dont il doit assurer par la suite la présentation. Le ridicule ne tue pas mais l’incompétence est criante, quand le type malin annonce que ça y est il a compris, la musique du Surnat’ est en fait une musique de collage et que cut à certaines articulations on part sur un autre tempo ou une autre ambiance, sauf que fort de cette analyse profonde, le morceau suivant est tout en legato, plages de synthé, notes tenues et ambiance lourde, probablement un morceau de sound painting orchestré par Jeannot Salvatori, c’est quand même pas facile le métier de chroniqueur à France Musiques, il faut écouter les disques des groupes que l’on va écouter en concert et chroniquer en direct, y a peut-être même des heures de nuit, et est-ce qu’on est sûr que le taxi du retour sera couvert par les frais de déplacement ?

Et apparemment, cette compétence zélée est partagée par l’équipe technique, qui a placé ses micros, une mauvaise fois pour toutes, et qui donc ne voit pas pourquoi, elle devrait corriger le tir quand il est manifeste que l’on entendra rien à la radio des sorties d’Hanno entre les morceaux. C’est dommage parce si on ne peut pas reprocher à la radio de ne pas rendre, ou avec difficulté, compte de la partie visuelle qu’est cette fête d’un concert du Surnat’ — et pourtant le présentateur se doute bien qu’il manque quelque chose dans ses descriptions, alors à tout hasard il précise, sans bien savoir de quoi il s’agit, que le Surnat’ utilise le sound painting, mais oublie de préciser que tous les musiciens sont habillés de la façon la plus fantasque qui soit, qu’ils restent peu en place, bref, la radio ça rend aveugle, et ce chroniqueur rencontrerait demain John Lennon dans la rue, il ne manqerait pas de remarquer et de faire remarquer sa cravate à pois — cela tient peut-être aussi à ce genre de détails qu’il aurait été précieux d’enregistrer.

Bref, tout France Musiques qu’ils sont, je serais curieux de savoir où ils ont placé leurs microphones par ailleurs, c’est tout juste si on entend le chant de Nicolas Stephan dans Gumlat, et dans l’ensemble c’est tout de même fort plat comme enregistrement. Et pourtant les connaissant les gars et les filles du Surnat’ je suis sûr qu’ils auraient accepté de faire des essais en fin d’après-midi histoire que les types de la radio ils comprennent que certes il y a une forte partie accoustique dans cette musique en petite salle, mais que malgré tout il y a le synthé, mais aussi les chants qui passent par les tuyaux d’une sonorisation.

Mais voilà toutes ces approximations coupables ne sont pas parvenues, et pourtant, à tuer tout à fait la magie et c’est une drôle d’impression que de suivre ce concert, en un lieu bien connu, la maison-mère du Surnat’, et de n’avoir sous les yeux, finalement, que l’indicatif de fréquence de la radio en vert sur fond noir à regarder sur la façade du tuner. Une fois encore, je n’ai pas pu m’empêcher de me faire l’effet d’un Marcel Proust, un des tout premiers abonnés du système de retransmission de pièces de théâtre par téléphone, tenu de suivre des pièces entières, pendu à un combiné, qui devait être tout sauf précis, debout dans son vestibule, à suivre la diction probablement nasillarde et crachotante des acteurs. Sans doute avait-il les yeux fermés, peut-être même dans l’obscurité de cette pièce d’entrée de son appartement parisien, pour s’imaginer le jeu des acteurs, tout comme finalement, il m’est arrivé à moi aussi, dans le salon, ce soir, tard, de fermer les miens pour m’imaginer ce que j’ai déjà tant photographié. Ils m’apparaissaient si proches, en façonnant l’enregistrement que j’ai fait de ce concert radio-diffusé, je me rends compte que déjà dans cette réécoute différée, une partie de la magie s’en est allée, tout comme à la fin de l’émission lorsque le présentateur congédie le public, à vous les studios, le sentiment de les sentir disparaître d’un seul coup, happés par une autre musique, un autre indicatif, celle de l’émission qui fait suite, simple montage qui réinscrit toute la distance qui jusque-là avait été artificiellement gommée, tout comme, lorsque l’on raccroche à une conversation téléphonique longue distance, l’être aimé de l’autre côté de l’Atlantique, sa voix au creux de l’oreille, et puis tout d’un coup plus rien, une sirène de camion de pompier qui passe dans la rue, et qui ne sonne pas du tout comme celle du même camion de pompier dans Division Street à Chicago.

D’ailleurs Proust avec qui je jurerais que j’avais cette aimable conversation à propos du fonctionnement de ce flux de retransmission depuis le site internet de France Musiques, Marcel tout autant étonné par la prodigieuse technique derrière tout cela, mais aussi un peu ahuri par ce que j’appelais "musique", et bien Proust s’en est retourné à toutes ces concrétions magnétiques, disparu lui aussi, dans le même naufrage numérique que les dix-neuf musiciens du Surnatural Orchestra.  

Jeudi Jeudi 8 octobre 2009





Je suis bien, je me sens bien, je suis en train de cuisiner une soupe au potiron, j’écoute Miles Davis, In a silent way, ça sonne bougrement bien, le volume est un peu fort, par moment on dirait que les vents de ce disque soufflent sur les cheveux d’Adèle, attablée avec grand sérieux, elle me fait un dessin de chats, dessin qu’elle maîtrise comme elle le fera bientôt des formes écrites, Nathan est paisible aussi dans le jardin, il joue et dialogue avec sa panthère rose, dont parfois il chantonne l’air et j’ai confié à Madeleine de chercher sur internet une séance de cinéma pour que nous allions voir Le petit Nicolas, mais je ne suis pas certain qu’elle ait encore bien compris comment mener de telles recherches sur internet, elle resdescend bredouille, le soir tombe, le concert des soupirs d’aise des enfants en avalant leur soupe &#151 même Nathan qui se risque à ajouter quelques très fines rondelles d’oignon cru dans sa soupe — me fait du bien. L’impression de réussir au moins cela en ce moment, leur faire à manger.

Le petit Nicolas est à peu près aussi réussi qu’un album d’Astérix qui n’aurait pas été écrit par René Gosciny — ou d’un film d’Astérix et Obélix et dans lequel on aurait confié le rôle d’Astérix à un acteur aussi mauvais que Christian Clavier — il y aurait aussi à s’interroger à propos d’une époque, la notre, qui peine apparemment à trouver de la grâce dans les récits contemporains, et au contraire se réfugie dans une commémoration sempiternelle de ceux du passé, comme si le filtre temporel était le gage de la qualité, et ce faisant dans cette recherche d’images-types, à force de reconstitution, il passe complètement à côté de ce qui est justement immuable — et, de ce fait, génial — dans l’oeuvre originale. Impression renforcée lorsque les scénaristes de ce très mauvais film mélangent sans grand talent les références de façon incantatoire, ainsi lorsque le pauvre Clotaire sèche tout en lorgnant sur la pendule de l’école, espérant être délivré par la sonnerie de la sortie d’école, on se dit qu’ayant vu l’Argent de poche de François Truffaut, ils n’en auront retenu que les anecdotes, mais l’âme même d’un film de Truffaut est, par essence, insaisissable par leurs gros doigts maladroits.

D’ailleurs c’est amusant parce qu’en sortant du film, Madeleine me demande si c’était comme cela dans mon enfance, et lui répondant je remarque que si oui, l’Argent de poche, revue récemment avec elle au cinéma du Kosmos de Fontenay, c’était tout à fait cela, au papier peint près, là, dans le petit Nicolas, l’époque c’est un peu avant que je naisse, à quelques anachronismes près. Qu’à l’école, on ne portait pas de cravate, plus même de blouse, que les classes étaient mixtes, en un mot que les images d’Epinal de ce film-là m’apparaissent aussi surannées qu’à elle finalement.

Et pourtant, pendant le film j’ai un peu pouffé en voyant dans l’obscurité Nathan assis à côté de sa panthère rose et Adèle sur son réhausseur, leurs deux visages tendus vers les images lumineuses du film.  

Mercredi Mercredi 7 octobre 2009

Au rugby, Boris dirige un atelier de placage et soutien, Léa et Lorelei, nos deux entraîneuses de charme — n’allez pas vous imaginer des choses — organise un exercice de positionnement en ligne, de mon côté, petit un contre deux, histoire de leur donner un peu de vocabulaire. J’ai l’impression d’avoir tellement fait faire de un contre eux, aux poussins ou aux minimes, que je sais d’un seul coup d’oeil ce que les gamins vont jouer, le cadrage débordement ou le cadrage et la passe. Et le joueur en défense, je peux savoir sans jamais me tromper ce qu’il va faire, un vrai tampon sur le porteur ou se déporter, au dernier moment, sur le deuxième joueur. Sans doute que si c’était encore de mon âge de jouer à ce beau jeu, j’en tirerais quelques bénéfices, aussi bien en attaque qu’en défense. Mais en attendant, puisque je n’ai plus l’âge, ni le squelette et les jambes pour, je dois me contenter (et me concentrer) sur la transmission de ce savoir, et d’étonner, finalement, les gamins, en sachant avant eux, ce qu’ils vont faire du cuir, le porter ou le passer. Et ranger leurs tentatives en deux colonnes, trop tôt, ou trop tard, et ceux qui ne se répartissent pas dans ce tri, sont rares, ce sont ceux qui fixent et qui passent dans le bon tempo. Ou mieux encore, déjà deux gamins qui savent le faire, passer les bras.

A croire que tous les petits retards qui avaient fini par joncher le chemin de son retour, et s’aglutiner pour former une demi-heure bien pleine, n’étaient destinés qu’à cette seule fin farceuse, la faire arriver sous la pluie, ce n’est plus un sort coquin ni malicieux, juste sadique. Du coup elle se lave les cheveux.

 

Mardi Mardi 6 octobre 2009



Journée avec Madeleine, qui n’a pas école aujourd’hui. On fait des courses, on règle toutes sortes de tracasseries administratives, je me demande si elle ne préférerait pas avoir école.

Le midi, je lui cuisine un tournedos avec une sauce au roquefort. Son plat préféré. Je vois bien qu’elle retrouve le sourire. Et dans l’après-midi, nous jouons ensemble. Je parviens à laisser de côté les soucis que je me fais avec divers projets en attente et n’impose pas à Madeleine la solitude que je pourrais exiger d’elle pour avoir le loisir de mon côté de travailler à mes chimères. Curieuse sensation d’ailleurs celle d’être pareillement dispendieux en temps, ne pas l’occuper plus utilement, plus indistrieusement, et ne pas en souffrir de trop, au contraire d’autres fois où je m’astreins à être nettement plus productif et alors je suis rongé par la mauvaise conscience de ne pas toujours parvenir à produire autant que je m’étais assigné de le faire. Et ces derniers temps, avoir le sentiment qu’au fond, je pourrais aussi bien m’en moquer comme d’une guigne.

En fin d’après-midi, nous allons chercher Nathan et Adèle à l’école et nous allons à la piscine où Nathan, naturellement, n’a plus de pensée que pour le toboggan dont il monte les marches et descend dans le boyau, sans discontinuer. Ainsi va Nathan, une fois ses peurs dominées, elles deviennent des obsessions, des sujets de prédilection exclusive, les outils mécaniques, les chiens, le toboggan de la piscine de Montreuil.

Le soir nous rentrons à la maison, je cuisine trop rapidement un petit gigot, qui n’a pas beaucoup de goût, par manque d’application de ma part sans doute, et finalement je cède aux suppliques des enfants et finis par regarder Toy story avec eux. Ils adorent. Je suis nettement plus mitigé, est-ce que je n’aurais pas manqué de laisser de côté quelques-uns de mes préjugés anciens vis à vis de cette animation ?

Les enfants se couchent de bonne grâce, je descends dans le garage fermer ma boutique, je lis quelques pages des Chroniques de l’oiseau à ressort de Haruki Murakami, livre dans lequel j’ai eu bien du mal à rentrer, mais dont l’étrangeté labyrinthique a fini par me conquérir. Je m’endors et fais naturellement des rêves étranges. J’imagine que si je voulais faire des rêves érotiques, il faudrait sans doute que j’ai quelques lectures légères avant d’aller me coucher, j’ai déjà essayé, vous pensez, c’est sans résultat. J’imagine que si on avait une meilleure commande de son inconscient, on n’appelerait plus tout à fait cela l’inconscient.  

Lundi Lundi 5 octobre 2009



Longtemps que je n’avais pas passé un peu de temps contigu dans le garage, à travailler, sans être dérangé. S’y trouver bien, la meilleure période de l’année dans le garage, la chaleur ne s’y accumule pas comme en été, et le froid n’est pas encore arrivé, la lumière est belle dans l’après-midi, directe sans être agressive, elle ne gêne pas le travail à l’écran, je passe quelques bons disques sur la platine, et finalement je fais ce que je fais de mieux, je me sers du désordre du garage, de ses strates, pour créer de nouvelles images à partir de ce désordre, et chemin faisant, ce sont de nouvelles couches de livres, de documents qui s’accumulent sur le dos du scanner, des piles de CDs et de DVDs au travers desquelles je m’étonne de toujours plus ou moins trouver le bout d’image dont j’ai besoin, et quand il est l’heure d’aller chercher les enfants à l’école, je tourne le dos à cet antre familier, y laissant davantage de désordre que je n’avais trouvé en arrivant ce matin, ma tasse de thé à la main, y compris, finalement, l’assiette de pâtes de ce midi et son fond de sauce tomates qui a desséché l’après-midi. J’ai parfois du remords à tant de désordre, ce qui me pousse alors dans mes derniers retranchements, je finis par manquer d’arguments à laisser pareillement le chaos gouverner et alors je commets l’irréparable, je range, et d’autres fois, quand la journée a été productive, je sors de cet endroit rasséréné, heureux d’avoir agrandi encore le désordre.

Mais je ne saurais dire, avec exactitude, lequel de ces deux pôles de la réalité objective du garage m’inquiète le moins.  

Dimanche Dimanche 4 octobre 2009



 

Samedi Samedi 3 octobre 2009



L’imphotographiable par excellence, ce matin, le coucher de la pleine Lune derrière le Puy de Dôme, et le soir plus impossible encore à photographier, le lever de la Lune, toujours pleine, derrière le puy d’Anzelles au même moment que le soleil se couchant derrière le puy de Pariou.

Le soir je découvre les talents de conteur de mon collègue Bruno, qui nous fait pleurer de rire avec des histoires éculées de retour de cuite, sans doute aussi que le contexte lui-même très arrosé est favorable à ces éclats de rire, il y aurait peut-être à creuser dans cette veine : imiter le contexte du récit pour le rendre plus prégnant, un peu comme de parler de gastronomie quand on est à table. A la réflexion, pas sûr que ce soit si porteur que cela, est-ce que le défi ne serait pas plutôt de faire le récit d’un match de rugby à une personne qui ignore tout de ce (très beau) jeu ?

Essayons ?

Lors de cette neuvièmre journée du championnat, le Stade Français a joyeusement étrillé le CAB, les Brivistes à la peine dès le début, en face d’une équipe qui les dominait devant, mais aussi derrière, hermétique en premier rideau, envoyant du jeu dès que le ballon sortait des rucks, écartant adroitement tous les ballons de récupération, des mouvements amples de trois quarts, une belle schistera d’un centre sur un redoublement, un essai refusé pour un en-avant douteux, mais rien n’y faisait, toujours les stadistes avançaient, plus souvent arrêtés par leurs propres fautes de main que par leur adversaire, et longtemps ce qui fit illusion pour Brive c’était qu’en conquête ils tenaient bon, ce qui était en fait surtout dû aux lencers erratiques du talonneur parisien, pourtant excellent en percussion et en défense, mais à la fin quand le physique lâcha, que les espaces se sont creusés, les stadistes en profitèrent pour crucifier leurs adversaires avec du jeu au large, leur faisant visiter tout le terrain, créant d’un bord à l’autre des surnombres de plus en plus écrasants, pour finir à trois reprises en Terre promise dans la seconde période.  

Vendredi Vendredi 2 octobre 2009



 

Jeudi Jeudi premier octobre 2009



Dans sa bibliothèque je remarque, étonné, le curieux voisinage d’Edouard Levé avec Primo Levi, elle me fait remarquer que sans doute est-ce dû au voisinage de leur noms de famille dans l’ordre alphabétique.

C’est pourtant vrai.  

Mercredi Mercredi 30 septembre 2009



Journée splendide au soleil au rugby, les gamins en nage, nous répartissons les trop nombreux poussins en trois ateliers, mon collègue Bernard poursuit son travail sur la passe avec ses méthodes bien à lui, Lorelei installe un atelier de placage de un contre un, et j’organise un petit parcours en deux parties, une première partie dynamique destinée à essouffler les enfants et le chemin du retour avec des exercices de puissance, percussions successives sur trois boucliers, puis placage de deux boudins coup sur coup. Et je vois bien comment le plaisir revient. Et avec lui d’ailleurs un jeune garçon rouquin qui a manqué tout le début de la saison parce qu’il s’est cassé une dent au ping pong — un sport dangereux le ping pong — Augustin, mon petit neuf de l’année dernière, et on voit bien, même s’il est encore obligé de faire attention à cause de ses dents que cela lui manquait le rugby. A moi aussi finalement.  

Mardi Mardi 29 septembre 2009



Journée de grâce. Je rencontre P.H. avec lequel je discute dans un café montreuillois, très bruyant, des possibilités de mon intervention au stage de cinéma documentaire de Lussas. Je suis un peu étonné de la compréhension lucide qu’il a de mon travail, mais aussi des chemins qu’il emprunte pour conduire ses stagiaires où il le souhaite et sans doute dans leur meilleur intérêt, et je suis bluffé de voir que nos vues convergent en de nombreux endroits, un parfait inconnu.

Et le soir, surprise de taille, après trois ans d’atermoiement à la piscine de Montreuil, Nathan décide de se lancer du haut du toboggan, coincé entre Madeleine, devant lui, qu’il tient à l’étouffer et moi qui le tient par les épaules, tous les trois assis à la queue leu leu — comme des loups quoi — et le rire de mes deux grands enfants quand nous arrivons au bas du toboggan, Nathan explosant de joie, je suis fou de bonheur.

Toujours cette réflexion, après-coup, lors des grandes avancées de Nathan, que sûrement cela doit être un plaisir pour un parent d’enfant neurotypique de le voir s’élancer du haut d’un toboggan qui lui faisait peur, on doit bien féliciter l’enfant et même en être fier, mais j’ai quand même le sentiment que c’est peu de choses comparé au bonheur indicible d’avoir attendu trois ans, en y allant toutes les semaines, et toutes les semaines monter et descendre plusieurs fois les trois grands étages de l’escalier du toboggan, et toujours se dire que voilà cela arrivera bien un jour, garder espoir, se dire que cela ne peut pas rater, même si cela doit prendre tant de temps. Oui, de tels bonheurs n’ont pas d’échelle.  

Lundi Lundi 28 septembre 2009



Comme les enfants sont bruyants quand on n’a pas dormi, juste une paire d’heures, allongé dans l’espace réservés aux enfants, dans le train de ce matin, après une nuit de travail ! Je pense à l’absence de sommeil utilisé comme moyen de torture, y ajouter des cris d’enfants qui se disputent rendrait la chose très efficace. Je finis tout de même par arriver au bout de cette journée, les coucher, et me coucher moi-même, je mets un disque long, John Surman, sur la platine avant de monter, histoire qu’il tienne compagnie à Nathan en mon absence endormie, je ne suis pas sûr d’en entendre le premier morceau dans son entier tant mon endormissement le lundi soir tient surtout de l’évanouissement.  

Dimanche Dimanche 27 septembre 2009



Je fais enfin la rencontre, autrement qu’en croisement subreptice, de Soanne, familière elle aussi du trajet entre Paris et Clermont-Ferrand et qui elle aussi a fini par adopter "ma" centrale nucléaire qu’elle photographie à chaque passage.

Est-ce mon endormissement tout l’après-midi, comme progressant dans un parcours d’ouate, le charme très particulier de leur demeure, le chateau, comme l’appellent Soanne et Bastien, ou encore la redoutable alternance d’un très bon café et d’un Saint-Emilion convenable, j’ai fait si peu de photographies de cet endroit dans lequel j’ai passé toute l’après-midi, est-ce que Soanne et Bastien étaient comme moi à ne pas s’apercevoir du temps qui sûrement filait, est-ce que je suis vraiment resté assis, à leur table, picorant du saucisson d’autruche, du fromage de chèvre, que n’aurait pas renié mon amie Nadine à Autun et un chutney cuisiné avec les figues du jardin, presque trois heures, dans le fil libre de cette conversation ?

Oui, sans doute, comme le prouvent les méta-données de mes photographies de cet après-midi, en arrivant, et en repartant.



 

Samedi Samedi 26 septembre 2009



 

Vendredi Vendredi 25 septembre 2009



Elle ne sait pas se rouler ses cigarettes elle-même, mais elle a ses astuces à elle pour confectionner les rouleaux de printemps.  

Jeudi Jeudi 24 septembre 2009



Journée dans laquelle je trouve un contentement inédit à m’acquitter des tâches du jour, et tard le soir je n’ai rien produit, rien fait. Elles sont de plus en plus nombreuses ces journées, autrefois cela m’aurait mortifié, aujourd’hui j’y suis devenu indifférent, si ce n’est, même, heureux de ce que j’ai pu accomplir de ménager, comme d’avoir rangé la chambre d’Adèle, de l’avoir réarrangée comme je le voulais, ou encore d’avoir réussi un nouveau plat de crevettes chinoises, pour les papilles éblouies de Clémence, venue dîner ce soir à la maison.

Nathan continue d’étonner, dans l’ordre, sa psychologue, son orthophoniste et sa maîtresse, sans compter son père, mais à onze heures du soir il ne dort toujours pas. Et me demande gentiment de mettre de le musique dans la maison, pour l’endormir. En ce moment c’est tous les soirs que lui et moi nous nous endormons en écoutant Anouar Brahem.  

Mercredi Mercredi 23 septembre 2009



J’ai un peu de mal en ce début d’année avec mes petits poussins. En fait je viens de comprendre que cela venait surtout du fait que c’était une nouvelle génération de poussins, qu’en fin de saison passée j’étais resté sur cette impression bien agréable qu’ils me faisaient confiance, qu’ils répondaient à mes appels qu’on avait développé avec eux des automatismes, bref que je les avais dressés (gentiment dressés, et surtout dressés au jeu, nettement moins au comabt j’avoue), et cette nouvelle génération ne connait pas encore tous les codes, d’ailleurs je le vois bien parce que dans le groupe malgré tout il en reste quelques uns de l’année dernière et ceux-là se rendent compte que je ne suis pas rodé avec ce groupe, dont je ne connais pas encore tous les prénoms, ce qui me prend en général toute une année, bref tout est à recommencer et j’ai le sentiment de manquer de courage. Sans doute cela aussi l’humilité nécessaire dans cette pratique, il faut cent fois recommencer. Et avoir confiance. Avec ce groupe-là, je ferais en une année une équipe de copains qui savent se trouver les yeux fermés. Mais cela prendra une année. Un trimestre à leur apprendre à plaquer correctement. Un autre trismestre pour trouver un neuf dans leur petit groupe. Et le troisième trimestre pour articuler le jeu autour de ce demi-de-mêlée apprenti.

Aujourd’hui, j’ai vu un collègue entraîneur faire un très intéressant exercice de passes sans ballon. A retenir absolument. Leur faire faire des "vagues", sans ballon, juste mimer d’envoyer le ballon et de le recevoir et de le passer, et surtout de rester dans la ligne légèrement en retrait. Etonnant comme, ce faisant, leur geste est meilleur et comme, surtout, ils sont incroyablement en place. Et d’ailleurs l’exercice a besoin d’être refait, parce que dès qu’on réintroduit un ballon, ils s’efforcent de vriller leurs passes comme à la télévision et surtout ils sont aglutinés les uns sur les autres. C’est malgré tout une évidence : pour travailler ce que l’on appelle le jeu sans ballon, il faut justement retirer le ballon. Suffisait d’y penser.  

Mardi Mardi 22 septembre 2009



Sans doute vous vous moquez bien de savoir ce que représente ce dessin d’enfant. Oui, sans doute. D’ailleurs vous êtes probablement comme moi, les dessins d’enfant ce n’est pas du tout votre tasse de thé, vous leur trouvez des vertus décoratives épouvantables et les enfants grandissant, développent de l’habileté qui appauvrit invariablement la beauté accidentelle de leurs premières réalisations, c’est dire que si vous trouviez de la beauté dans ces premiers dessins, il s’agissait plutôt d’une manière de joliesse involontaire.

Et pourtant ce dessin me ferait presque pleurer. C’est un dessin de Nathan, qui représente le combat singulier de Spiderman contre l’Homme de sable, on reconnaît Spiderman à son costume rouge rayé de noir et à ses bottes bleues, je dis cela pour vous aider.  

Lundi Lundi 21 septembre 2009



Quelle n’a pas été ma surprise, ce matin, en numérisant cette vieille galette de Deep Purple, pour l’article à propos de BW de Lydie Salvayre, quelques pistes plus loin que le Black night dont j’avais besoin, se trouvait un autre morceau des mêmes types sans grâce, chevelures grasses et filasses, favoris et chaussures à semelles compensées, quelle horreur tout de même quand on y pense, Strange kind of woman. Et la surprise n’est pas celle d’un simple souvenir, d’un plaisir de l’esprit en quelque sorte, mais bien d’un petit coup au coeur, une secousse, encaissée sans mal, mais je reconnais bien la sensation de reflux de l’adrénaline dans le corps. Il serait sans doute périlleux de repenser à la dernière fois que j’ai entendu ce morceau, sans doute il y a très longtemps, parce que ces galettes, d’un autre âge, je ne m’en sépare pas, mais elles sont loin de tourner tous les jours, et quand je m’y risque, d’une façon ou d’une autre, tel souvenir qui refait surface, et que j’ai hâte de vérifier, je suis très rapidement assailli par toute la médiocrité pesante de cette musique de types qui savent à peine jouer et certainement pas lire la musique, et donc elles retournent rapidement à la poussière et à l’ombre. Donc, non, la dernière fois que j’ai entendu Strange kind of woman, je ne m’en souviens plus, ce dont je me souviens en revanche, et de façon indélébile, c’est de la première fois que j’ai entendu ce morceau. En colonie de vacances, je ne devais pas avoir plus d’une dizaine d’années, le disque Made in Japan venait de sortir, les grands de la colonie le passaient sans cesse, et notamment la face A du deuxième disque qui comportait donc Strange kind of woan enchaîné avec Lazy. Je me souviens de l’effet ronflant des enceintes, de la basse qui faisait vibrer toute la pièce commune, des cris du chanteur, Ian Gillan, des solos de batterie interminables de ce disque, et toujours des visages des grands qui paraissaient tranformés par l’écoute de cette musique — j’étais loin de me douter qu’ils devaient s’aider dans cette évasion par quelques joints.

Ce dont je me souviens, c’était de l’effet inhabituel que cela faisait d’entendre cette musique avec le volume poussé à bout, de cette façon dont les stridences et les ronflements de basse venaient résonner à l’intérieur de soi, d’ailleurs c’était souvent que je m’approchais des enceintes pour recevoir cette vibration le plus fort possible. Et dans mon souvenir les choses se mélangent, l’odeur de la sueur de tous ces adolescents s’agitant en tous sens, de leurs cigarettes, tout cela ne sentait pas très bon, mais aussi de cette curieuse sensation dans mon ventre, plus bas, dans cet endroit qu’alors, sans doute, j’appelais, mon zizi. Je me demande si tout cela n’était pas lié, comme de trouver que les grandes étaient jolies et de m’émouvoir des courbes de leur poitrine, et les grandes d’ailleurs étaient loin de se douter de cela qui s’approchaient de moi comme l’auraient fait de grandes soeurs.

C’est très troublant, le souvenir de cette sensation nouvelle, je revois dans un souvenir très imprécis cette salle commune de la colonie de vacances, image sur laquelle se superposent désormais les photographies que Madeleine a rapportées de ses dernières colonies de vacances, je devais avoir son âge, et ce son qui venait cogner contre soi. L’impression d’ailleurs que ce bruit n’a jamais vraiment cessé depuis de venir cogner à mes tempes. C’est comme s’il y avait un avant maintenant inacessible, un avant de paix silencieuse et puis suite à ce fracas imprévu, le bruit, qui n’a pas cessé.

Je ne me souviens plus du tout du visage de ce grand que cela avait amusé de m’apprendre à jouer Smoke on the water sur une guitare, mes doigts un peu trop petits pour bloquer les cordes, mais j’avais fini par y arriver, et si je ne me souviens plus du visage de ce grand, je sais encore "jouer" Smoke on the water sur une guitare.

Et donc ce coup léger au coeur en entendant les premières mesures de Strange kind of woman me montre bien que, finalement, ma petit phrase de Vinteuil à moi c’est le riff de Smoke on the water. C’est pas très glorieux. Et pourtant c’est vrai.  

Dimanche Dimanche 20 septembre 2009



 

Samedi Samedi 19 septembre 2009

C’est aujourd’hui que j’apprends que le site de Zazieweb ferme ses portes, encore en ligne pour le moment, mais son fonctionnement a disparu.

Je n’ai jamais été un grand visiteur de ce site, dont j’ai toujours apprécié le mode de fonctionnement, mais je n’ai pas l’utilité de son contenu, parce que je vis au crochet de deux amis libraires, et d’autres amis encore, grands lecteurs, qui a au fil des années ont poussé dans mes mains tous les livres que j’avais besoin de connaître, et ont su chaque fois que je m’approchais d’un mauvais livre détourner très habilement mon attention vers un autre livre. A vrai dire je n’ai jamais compris comment l’un et l’autre de mes amis libraires faisaient, je me suis toujours gardé d’essayer d’y voir de la technique, de peur d’abimer leur sorcellerie.

En revanche je ne suis pas dupe d’être en dette envers Isabelle Aveline et de ses lecteurs pour avoir grandement contribué en aînée à la notoriété, peut-être pas, mais au signalement fidèle du site du Désordre, pour cela Isabelle mes remerciements sincères.

N’empêche, la disparition de Zazieweb ce n’est pas rien, treize année d’existence, autant dire que ce site est l’aîné de presque tous les sites littéraires, à peu de choses près. Et très tôt d’ailleurs, cette compréhension de mécanismes propres au web, il y a treize ans ce qu’Isabelle faisait porte un nom récent celui de web 2.0 — de mon côté encore rien compris vraiment de cette différence, si ce n’est qu’elle n’est pas nécessairement qualitative, mais là n’est pas le propos.

Je ne connais pas bien Isabelle, on a du se croiser une bonne douzaine de fois, statistiquement, une fois par an, une fois nous avons même partagé la même estrade, au Salon des Revues en 2003, et si je me souviens bien, nous faisions front. Et puis les autres occasions de l’écouter elle ou d’elle venant m’écouter ou encore tous les deux dans le public, et aussi les participations aux premières assemblées générales de remue.net, et je constatais toujours les mêmes deux choses, la fatigue d’Isabelle qui portait son projet à bout de bras, moins la fatigue d’ailleurs de porter en soi le projet que de devoir sans cesse l’expliquer et tenter d’obtenir des financements qui auraient permis de le faire vivre et de le péréniser, mais au delà de cette fatigue, une compréhension très clairvoyante de nombre des enjeux de la propagation du texte, mais pas seulement du texte, à l’aide du vecteur internet. Combien de fois ai-je entendu Isabelle, dans son propos, appréhender des formes neuves et de comprendre instantanément quelles nouvelles possibilités s’ouvraient grâce à ces outils de la médiation en ligne — je me souviens distinctement avoir entendu Isabelle parler des possibilités agrégatives des flux en 2004, et l’outil qu’elle dessinait de ses mains dans l’air, n’était autre qu’un agrégateur de flux, mieux que cela un espace public d’agrégation.

Il y avait peu de sites qui avaient trait au texte, comme matière, qu’Isabelle ne connaissait pas, et pour les meilleurs d’entre eux sa prescription était brougrement efficace. Elle était au courant de tout et savait parfaitement s’employer à être une caisse de résonance, comme je l’ai déjà dit, le site du Désordre a amplement bénéficié de cette générosité.

Il y a quelques années déjà que j’ai cessé d’expliquer à qui veut bien m’écouter ce qui m’apparaît comme les contours d’un monde neuf dans sa propagation des oeuvres et des textes, ou encore comment les jérémiades des tenants d’un ordre ancien sont plutôt risibles. De même que l’an 2000 n’est jamais arrivé, que nous ne vivons pas dans des cités aussi futuristes que celles représentées par nos dessins d’enfant des années 1960, le monde neuf que j’appelle de mes voeux — dans la compagnie de nombreux autres, parmi lesquels Isabelle Aveline, donc — n’est pas arrivé et il n’arrivera sans doute jamais, c’est juste que le futur ne s’est pas produit là où on l’attendait, ni dans les formes attendues. Et qu’une certaine manière de normalisation a su atténuer et gommer les avancées un peu trop impétueuses des esprits les plus adventifs, pour leur donner des silhouettes plus familières et ne produire que des réactualisations de ce qui est déjà connu.

Il est bien malin celui qui peut lire dans le présent les formes qui seront plus tard celles du passé et de l’histoire, mais je gagerais bien que la fin de zazieweb, dans l’histoire d’internet, de l’internet francophone, est un moment historique et représentatif, ce qui en fait, par dessus tout, une mauvaise nouvelle.

Et pour ceux qui se rassurent un peu trop facilement que l’archivage complet de Zazieweb a été dûment réalisée à la B.N.F., il faudra répondre que ce n’est pas le plus important, que ce qui était vital dans zazieweb, justement, c’était son fonctionnement vivant.

Alors Isabelle, on ne t’en veut pas, loin s’en faut, on ne comprend que trop, mais cela ne va plus être pareil sans ton Zazieweb. Confiant malgré tout, que le changement induit par cette fin, ne devrait pas tarder à donner lieu à un nouveau projet que ton esprit vif aura su dessiner. Presque hâte.

En toute amitié.

Photographie : Isabelle Aveline parlant d’agrégateurs publics de flux rss, à l’assemblée générale de remue.net en 2004

 

Vendredi Vendredi 18 septembre 2009



 

Jeudi Jeudi 17 septembre 2009

Discussion plus longue que d’habitude avec l’orthophoniste, on s’amuse un peu de notre désaprobation commune des comportementalistes, de leur méthodes de psychologie canine, de leur propagande — en fait elle a commencé sa séance avec Nathan en lui offrant un biscuit, parce qu’elle même n’avait toujours pas mangé, et luttant contre la faim de fin de matinée, elle allait manger un biscuit, elle ne se voyait pas ne pas en proposer un à Nathan, aussi elle s’était amusée d’avoir pratiqué la méthode A.B.A. à l’envers en proposant une rétribution alimentaire avant que l’enfant ne le mérite — et de fil en aiguille nous échangeons, nous sommes tous les deux empathiques de cette douleur terrible que c’est d’apprendre que son enfant est autiste, que le mot agit comme une sanction, une absence d’espoir, un verdict-couperet, et on voit bien comment des parents passés par ce hachoir deviennent des proies faciles pour les comportementalistes et leurs méthodes tordues — je pourrais presque me compter parmi leurs anciennes victimes.

Et de fil en aiguille, parce que ce n’est pas une discussion très construite, je tente une explication à propos de la difficulté majeure d’être le parent d’un enfant autiste, celle de la pression sociale et de l’embarras, des situations invraisemblables dans lesquelles votre enfant vous plonge, ce sentiment de honte, d’être le parent d’un enfant pareillement détraqué. Et, je n’arrive pas à mettre vraiment le doigt dessus, mais il me semble qu’alors ce que l’enfant renvoie à ses parents c’est une image toujours plus embarrassante et honteuse d’eux-mêmes. Ce qui ne fait, naturellement, qu’empirer les choses, comme elles empirent dans une spirale vicieuse.

Or c’est peut-être là le noeud de l’affaire, l’enfant autiste renvoie avec violence à ses parents son inadéquation dans le monde de ses parents, et sentant bien la gêne qu’il suscite chez eux, quand ce n’est pas la honte — et on n’aurait bien tort de penser que des enfants autistes, parce qu’ils ne sont pas naturellement doués d’empathie, ne seront pas réceptifs à ces sentiment négatifs qu’ils suscitent chez leurs plus proches — l’enfant augmente sciemment les conduites les plus pénibles. Supporter de tels comportements de la part de son enfant, ne pas s’en sentir envahi, n’est pas une simple affaire de maîtrise de soi. Là aussi l’efficacité de l’enfant autiste à rendre ses parents chèvres vient en grande partie qu’il sent parfaitement quel sera le biais parfait pour courir sur leurs nerfs. Et que c’est seulement une certaine forme d’extinction par manque de carburant — ou est-ce même de comburant dont il s’agit ? — qu’il convient de pratiquer pour parvenir à se libérer de tels emprisonnements. Or cela demande, pour être imperméable aux attaques de son propre enfant, et toujours en terrain défavorable, une connaissance aidante de ses propres mécanismes, de ses failles et des ressorts de ses faiblesses, ce qui est extraordinairement compliqué à accomplir, et c’est sans doute le moment où jamais pour consulter comme on dit.

Si cette forme escarpée de résilience et de reconquête de soi, finit par porter ses fruits, il est courant, et même immédiat, je présume, que l’enfant ne s’en ressentira que mieux. Or, avant même le bénéfice pour l’enfant, est-ce qu’il ne serait pas loyal de reconnaître le bienfait que l’enfant autiste a a ccompli en contraignant ses parents à cette meilleure connaissance de soi ? — et je suis redevable de Nathan, une fois encore, pour m’avoir pareillement poussé à cette meilleure connaissance de moi-même, de mon inadéquation en tant que père et d’avoir tenté de lutter contre cette nature insuffisante.

Encore une fois, j’en suis convaincu, sans parvenir tout à fait à mettre le doigt dessus, je m’en rends bien compte.

 

Mercredi Mercredi 16 septembre 2009



Faute du restaurant coréen promis par R., nous dînerons dans un restaurant éthiopien, ce qui n’est pas la même chose. Et pendant tout le repas avec mon ami R., je n’ai cessé de me demander quelle était la part de modifications induites par ce changement de dernière minute dans le coeur même de notre conversation. Impossible en effet que ce changement de menu n’ait pas eu d’influence. Et si j’ai amplement goûté le plaisir de cette conversation avec R., que je ne peux pas regretter prospectivement le plaisir de la conversation que nous aurions pu avoir dans le restaurant coréen, fermé le mercredi, je me demande si je ne regrette pas surtout le menu coréen, qui à mon avis est plus proche de mes goûts et dont j’ai l’idée que la digestion est plus facile.

Ou encore aurais-je préféré une conversation moins plaisante avec R. devant de meilleurs assiettes, ou est-ce que je préfère le plaisir atteint par cette conversation dans le restaurant éthiopien mais devant une assiette qui ne me procure pas le même plaisir ?

Parmi les nombreux sujet de notre conversation, Eric Dolphy. Aurions-nous parler d’Albert Ayler dans le restaurant coréen ?  

Mardi Mardi 15 septembre 2009



C’est curieux tout de même que quand on a des soucis d’argent on finisse par pouvoir, jusqu’à un certain point, les régler en allant parler avec sa banquière, ce faisant est-ce qu’on ne se jette pas dans la gueule du loup ?danger d’autant plus prégnant, dans mon cas, puisque ma banquière est une femme extraordinairement belle, ce qui détruit chez moi toute vélétité et toute possibilité de concentration. Et donc toujours cette impression de pactiser avec le diable ou encore de demander à un vampire si votre sang l’intéresse. Ainsi, depuis quelques années, c’est souvent le sentiment que ce que l’on finit npar négocier auprès de sa très jolie banquière, c’est de nous avancer un argent que l’on aura toutes les peines du monde à rembourser, ce qui nous mettra invariablement dans la situation de devoir négocier la situation n+1, il doit bien y avoir un moment où notre sang devient trop clair, et alors que fait-on, alors, de notre corps exsangue ? Impossible pour moi de ne pas y voir une certaine forme de mort. Et la mort n’est pas ce squelette de faucheuse drapée de noir, mais bien cette très belle femme, souriante, dont les yeux noisette reflètent à merveille les colonnes lumineuses de mes comptes sur son écran, des manières et une voix douces. En sortant de mon rendez-vous avec ma banquière cet après-midi, j’ai été pris d’un frisson.  

Lundi Lundi 14 septemre 2009



Lundi soir, nous expérimentons, j’emmène Adèle avec moi pour accompagner Nathan chez l’orthophoniste et le psychomotricien, et nous laissons Madeleine seule à la maison.

Chez l’orthophoniste, nous lui empruntons des livres pour distraire Adèle dans la salle d’attente, un livre de comptines assez déconnant que je prends beaucoup de plaisir à lire à Adèle, à laquelle le côté détraqué des vers apparaît en pleine lumière, elle se rend bien compte qu’il y a des choses qui clochent et ça l’amuse beaucoup, puis nous lisons un livre où il faut découvir dans ses illustrations des éléments étranges, comme un homme qui dort dans son lit en portant un casque intégral, un cheval dans une étable avec un fauteuil à la place d’une selle, et l’hameçon d’un pêcheur qui finit par emporter toute la surface de l’eau comme un tapis sur lequel il se serait agrippé, et Adèle prend beaucoup de plaisir à scruter chaque dessin et relever ses inépties. Apparemment c’est une séance également très productive pour Nathan qui fait de nouveau de réels efforts, notamment pour des exercices de lecture rapide qu’il n’affectionne guère.

Chez le psychomotricien, dans la salle d’attente je fais du mécano en bois avec Adèle, ravi de retrouver ce jouet, tandis qu’au travers de la cloison, je n’entends pas un bruit, séance sans doute studieuse, en fait j’apprendrais que Nathan a fait une séance de relaxation, ce qui n’est pas son fort, et qu’il y a mis beaucoup de sérieux et tout le relâchement voulu.

Nous rentrons à la maison et nous sommes accueillis par une Madeleine qui a réussi le prodige de préparer un embryon de repas avec les trois restes qui séjournaient encore dans le réfrigérateur et comme elle dit nous n’avons plus qu’à mettre les pieds sous la table, et en plus elle a fait un excellent crumble avec les fruits qui restaient, des pommes et des prunes.

Quelle félicité avec les enfants. Je n’ai presque pas le coeur de les coucher, même si, de fait, il y a école le lendemain matin.  

Dimanche Dimanche 13 septembre 2009



 

Samedi Samedi 12 septembre 2009





Un homme est dans le noir et il se révèle. Non, il n’est pas photograhe. Il est éditeur, ou tout du moins il l’était, et il vient de se faire opérer des yeux. Et son récit n’est peut-être pas tout à fait le sien, il est celui que sa compagne, écrivain, Lydie Salvayre, veut bien nous en donner. Il est étonnant de lire à quel point l’avertissement de tous ces travestissements possibles ou avérés nous est clairement donné et comment on lit le livre, sans jamais douter que telles furent les paroles de celui qui s’est livré, dans l’obscurité, dont on se demande s’il n’est pas en train d’écrire son propre livre, en employant un écrivain comme une manière de nègre — éventualité d’autant plus crédible que, lui-même, est-ce lui ?, est-ce l’auteur du livre ?, prétend avoir eu une carrière courte de nègre — et si tel est le cas, quelle peut-être encore la partie fictive dans un récit dont certains points paraissent tout de même vérifiables.

L’homme s’appelle BW. On sait tous comment il s’appelle sans doute, d’autant qu’en deux ou trois endroits du texte, des pistes semblables à Albertine appelant le narrateur Marcel dans la Recherche, nous le confirment, mais nous le confirment-elles vraiment ?, puisque, par exemple, le nom de famille est révélé une seule fois avec une mauvaise orthographe, une mauvaise initiale. V. et non W. et que ce sera justement le lieu d’un mensonge, BW faisant croire à une tante que ce V. dont il est question dans le journal, c’est lui, W, et que ce sont les gens du journal qui ont du se tromper. Mais voilà, des signaux, il y en a, il y en a même de très nombreux, à toutes les pages presque, au point que les formules, telles que "dit-il", "prétend-il", "assure-t-il", sont autant de feux de signalement dans un parcours tortueux, ce qui ne cesse de faire s’interroger le lecteur, est-ce là une histoire véritable que l’on essaye de faire passer pour fausse ?, dans le but, sans doute, de lui donner davantage d’une véracité perverse, ou est-ce qu’au contraire, mais, est-ce le contraire ?, une histoire fausse, une fiction, que l’on tente de faire passer pour véritable ?, dans le but, sans doute, de lui donner une épaisseur, qui, si elle est factice, n’en est pas moins efficace ? Le lecteur attentif est même tenté par une certaine forme de comptabilité qui consisterait à ranger les différents éléments de cette existence, fictive ou réelle donc, en deux colonnes distinctes, l’une pour ce qui est vraisemblable et l’autre pour ce qui l’est moins et que l’on soupçonne d’être inventé, inventaire rendu rapidement impossible par le fait même qu’il faille, à chaque instant, se poser la question, quand on flaire la fable, de savoir qui ment, l’auteur ou le personnage ?, et est-ce un personnage, plutôt qu’une personne ?

Sans compter que chaque argument présente des facettes et des niveaux de lecture qui ne sont pas les mêmes pour tout lecteur. Par exemple un lecteur germano-pratin, une personne du milieu de l’édition, par ailleurs décrit sans complaisance, mais nous allons y revenir, sera plus correctement équipée pour juger de la véracité de certaines des données de ce livre, par exemple est-ce que BW a été représentant pour Gallimard au Liban ou a-t-il effectivement occupé une position haute chez Christian Bourgois, ses amis Pierre Guyotat ou Pierre Michon, si ce sont ses amis, se retrouveront-ils dans ces quelques éclats de leur relation avec BW ? On peut même imaginer que tout ce petit monde est complice. Et toujours la même question lancinante, lassante à force de ne pouvoir trouver de réponse satisfaisante, qui ment ?, Lydie Salvayre ou B.W. ? Mais aussi bien tout lecteur qui ne connaît pas le monde l’édition française, mais qui serait assez opiniâtre pour cela, pourrait entamer des recherches dans les archives de la presse sportive et locale pour savoir si effectivement BW a été le coureur de demi-fond que ce récit en fait ?

Et à vrai dire si l’on pose de côté la question de la vraisemblance, de la fiction, ou du témoignage, il nous reste un récit pas moins labyrinthique qui contient au delà même des questions de fiction, ou non, toutes les chances de nous égarer parce que ses buts ne se présentent pas non plus sur des frontières franches, on n’est pas ici dans l’épaisseur du trait, ni même d’un seul trait. Le récit qui se présente donc comme une biographie à géométrie singulière, est à la fois biographique donc, mémoires, dialogue amoureux, par ailleurs plein d’humour — cinquante euros si tu parviens à placer deux fois le mot prolepse dans ton livre, pari tenu — testament, et plaidoirie pour ne citer que ses formes les plus évidentes. D’ailleurs on pourrait croire qu’en deux cents pages seulement, cette imbrication de formes ou de genres, n’ait pas la densité voulue, qu’elle ne tienne pas toutes les promesses rapidement faites, peut-être trop rapidement, en début de livre. Mais en fait non, la densité est là, elle tient aux détails bien souvent, comme de se souvenir que dans telle camionnette en Turquie, la radio, au début des années soixante dix jouait Black night de Deep Purple et que BW y a trouvé une certaine corrélation d’avec sa situation (black night is a long way from home), ces choses-là, on peut effectivement, dans toute leur futilité, s’en souvenir toute une vie, intactes, mais aussi aux élipses, tout un pays au travers duquel BW a voyagé et séjourné, balayé d’un seul geste, qui signifie que oui, on pourrait tout raconter, mais justement cela, l’exhaustivité, n’a pas d’intérêt.

L’imbrication des motifs et des modes de narration vient aussi de fait qu’une ponctuation sèche et une mise en page sans aucun effet décoratif, des sauts de paragraphe tout juste marqués, contribuent à ne jamais tout à fait clarifier cette situation de savoir qui parle ? et qui écrit ? et encore qui parle à qui et qui écrit pour qui ? Par exemple deux registres très différents peuvent se croiser, ainsi dans un passage qui ressemble à une plaidoirie ou encore à une prophétie, s’agissant du milieu de l’édition française donné pour moribond et vermoulu, peuvent se mêler quelques fragments de conversation amoureuse, d’admiration réciproque des époux, le tout compliqué encore par l’un qui trouve en avoir trop dit et l’autre se demandant si elle ne devrait pas extrapoler et dire ce davantage qui est tu, mais qu’elle sait, forcément, et d’ailleurs est-ce qu’elle ne se rend pas coupables en d’autres endroits de ces extrapolations ?

Sans compter que l’une des ambitions du livre ressemble fort à une tentative de rachat, le récit d’ailleurs ne précise pas qui en est le plus à l’origine, on sent malgré tout une volonté commune, l’un expliquant la portée de son geste d’abandonner le métier d’éditeur, l’autre en s’efforçant d’ancrer le geste dans des raisons anciennes et un tempérament entier, comme si une manière d’excuse était recherchée pour rendre le geste de partir moins ra&dical, plus acceptable. Et dans le fait même que le livre soit publié quand bien même il n’est pas tendre, loin s’en faut, avec le milieu de l’édition, on prendrait presque espoir que les recommandations de BW permettent de freiner ou même d’annuler ses prédications, dont on mesure cependant l’acuité. Pour cela aussi le livre sort de ses propres limites de livre, puisqu’il dit de l’intérieur même de l’objet final de l’édition, le mal dont souffre l’édition.

Et pour cela aussi, on en revient, au delà même de la part du vraisembable, ou pas, qu’il est impossible de faire un partage net dans cette virtuosité entre ce qui est de la création de Lydie Salvayre ou de ce qui relève de la biographie de BW et de son talent pour le livre. C’est à cet endroit précis que le texte dépasse en débordant, gentiment, les limites mêmes du livre. Et sont-ils si nombreux les livres qui se jouent de limites mêmes de l’objet-livre ?

Pour finir, les personnes personnages de ce livre deviennent pas endroit tellement palpables que l’on finit, lecteur, qui ne connait pas ces deux personnes, par concevoir une manière de tendresse à leur endroit, cela tient à des détails, dont il importe peu de déterminer la véracité, comme ce petit mot de BW laissé sous la tarte dans le réfrigérateur et dont il sait qu’en pleine nuit, LS ne laissera rien : aurais-tu ma chérie, la mansuétude de me laisser les miettes ? point de fusion imprévisible du récit et qui n’est pas sans me rappeler, pareillement, l’attachement que l’on peut consentir pour le narrateur de la Recherche, attachement entièrement fabriqué à l’attention du lecteur et qui tient à peu de chose, comme l’évocation du motif décoratif du papier peint de la chambre de Balbec et que l’on retrouve en deux endroits distincts de la Recherche, comme soi-même on retrouverait une chambre dans une maison, après quelques années d’absence.

Ce qui ramène, nécessairement le lecteur à se poser, une dernière fois, la question de la vraisemblance, et même du caractère avéré, de ce qui est dit dans BW, cette histoire de stigmates sur le corps de BW, faut-il la croire vraiment, et ce faisant avec cette symbolique chargée de foi ? Et Lydie Salvayre a l’élégance de laisser apparents ses doutes de savoir s’il fallait, ou non, en parler dans son livre, maintenant le mystère de son livre à un point presque incandescent.  

Vendredi Vendredi 11 septembre 2009



 

Jeudi Jeudi 10 septembre 2009



En visant l’exposition de Martin Parr au Jeu de Paume, on ne peut manquer de penser au Général De Gaulle. Je m’explique. Avant de créer de graves désordres et la perplexité chez mon lecteur.

Tout comme le Général de Gaulle fustigeait le haut commandement des armées françaises, avant la débacle de 1940, en argumentant que la France avait une guerre de retard, en visitant l’exposition de Martin Parr au Jeu de paume, et découvrant dans les premières salles les photographes britanniques de l’après-guerre à nos jours, de Tony Ray-Jones à Paul Graham, en passant par Chris Killip et Mark Neville, sans oublier le remarquable John Hinde, je ne peux m’empêcher de me souvenir du milieu des années 80 en France, alors étudiant aux Arts Décos, j’avais bien du mal à attirer l’attention de mes semblables sur cette photographie britannique contemporaine — dont d’ailleurs en dehors de Martin Parr, donc, de Paul Graham et de Nick Waplington, je n’avais de très grandes notions — ou encore la photographie américaine contemporaine, celle des nouveaux documentalistes, William Eggelston, Joel Sternfeld, Stephen Shore et Joel Meyerowitz, et je n’avais, bien sûr, encore aucune idée de qui pouvaient bien être Robert Heinecken et John Baldessari — parce qu’alors en France, il n’existait qu’une seule photographie, celle des photographes du Magnum de Cartier-Bresson et de ses fidèles suiveurs de l’instant décisif.

Je fais tout de suite un apparte, parce que je sens que les gardiens du temple ne manqueront pas d’attirer mon attention que parmi les collections de livres et de tirages originaux qui sont exposés au Jeu de Paume, il y a, en bonne place, un exemplaire de the Decisive moments dédicacé par le petit géomètre en chef et un tirage des premiers congés payés sur les bords de Seine, qui voisine, d’ailleurs, la première photographie des Américains de Robert Frank. Oui, je n’ai pas manqué de le remarquer, j’aurais pu même déplorer de voir les deux images voisines, mais c’est plutôt drôle de voir comment cette seule image de RF, orpheline du reste des Américains, écrase la minuscule image d’Epinal — pardon Philippe — bien franchouillarde, par son mystère, sa tonalité sombre, boueuse et son grain, une photographie une vraie, à côté d’une illustration. Quant à la vocation de collectionneur de Martin Parr, il peut bien collectionner ce qu’il veut, nourrir du fêtichisme pour des formes qui ne sont pas les siennes, ni celles de son coeur, n’ai-je pas moi-même, plus modestement, dans ma collection de photographie, une photographie d’Arnaud Class, laquelle est aux antipodes de ce qui me passionne vraiment en photographie. Voilà pour les révisionnistes et les sectataires du noir et blanc français. Je reviens à mes moutons.

Il y a deux ans, la France semblait découvrir Joel Meyerowitz, immense photographe de la fin des années 70, et des années 80, avec donc pas loin de vingt ans de retard. Ici c’est Martin Parr qui donne à voir, enfin, exposée à Paris, capitale de la France, la photographie brinannique des années 60 à aujourd’hui, avec une période d’or, les années 80, la décennie qui verra Martin Parr lui-même, après son premier livre, Bad Weather, se saisir de la photographie couleur en moyen format — sans manquer d’y adjoindre, sa signature, un très léger appoint de flash pour saturer ses arrières-plans d’une légère sous-exposition — et se lancer dans une forme de documentation exhaustive de l’inépuisable vernaculaire. Richesse d’une photographie qui ne s’embarrasse d’aucune des questions stériles de l’élégance ou même de la composition — dans la série Beyond carrying de Paul Graham, les photographies de ces salles d’attente combles des services sociaux sont prises subrepticement depuis la hanche, c’est à peine si on le remarque tant la tension des regards épuisés ou vidés d’espoir, les corps fatigués par ces attentes interminables et le néant désespérant qu’elles cachent, appellent le regard — questions formelles expurgées, ou alors dans une obéissance aveugle des canons de la représentation frontale, ainsi les parloirs de bingo de XXX — je ferai un joli cadeau à celui, ou celle, qui saura me donner le nom du photographe de ces salles de bingo, et que j’ai omis de noter. En un mot une photographie vivante, et aussi contemporaine, affranchie pour une bonne part de ses aînés auxquels elle fait des emprunts intelligents mais surtout émancipés, la dépassant de génération en génération.

Vous dire ce qu’il se passait en France en matière de photographie dans les années 80, je ne crois pas que je le pourrais vraiment, pas dans le détail, mais j’imagine qu’une bonne partie de la pâte photographique made in France du moment devait être concernée par des sujets humanistes ou formels gentiment traités en noir et blanc et en 24X36 — je ne suis pas tout à fait demeuré, je sais aussi qu’en France des artistes, de vrais artistes de l’importance de Christian Boltanski ou de Patrick Tosani ou encore de Pascal Kern se servaient de la photographie pour des projets qui dépassaient de beaucoup la pratique habituelle de la photographie, mais qu’on ne vienne pas me soutenir qu’alors ils étaient très visibles. Je me souviens de ce professeur d’histoire de l’art à Chicago, James Hugunin, qui avait entrepris avec les renforts de l’Art Institude de Chicago, attenant à l’école, de donner vie à un grand cycle de photographie européenne contemporaine, lequel était axé dans deux directions, inviter de jeunes photographes européens contemporains, lesquels étaient logés chez les professeurs de photographie de l’école, pour venir présenter leur travail au sein même de l’Art Institude, et puis de se livrer à un immense panorama théorique de cette photographie contemporaine européenne. Les efforts que James avait produits pour contacter les différentes institutions du vieux continent et leur demander toute la documentation nécessaire à propos des photographes de chaque pays européen avaient été très opiniâtres. Et comme James avait été déçu qu’aucun photographe français n’avait accepté l’invitation à montrer son travail à des étudiants, et plus drôle encore, l’incrédulité de James, m’ayant demandé mon aide pour présenter et organiser les diapositives venant notamment de la BNF, qui, elle, avait eu la politesse de répondre à ces demandes : il ne voulait pas croire que c’était cela la photographie contemporaine française, tellement ce qu’il avait sous les yeux ne lui paraissait pas contemporain, avec notamment la part belle à ceux que Bernard Lemagny, conservaeur à la BNF, appelait les feuillagistes, appelation qui avait d’ailleurs été reprise lors d’une exposition du fond contemporain de la BNF en matière de photoographie. France, années 80, photographie, feuillagistes, je n’invente rien.

Et on découvre une photographie britannique engagée, qui fait corps avec ses contemorains et sa société, qui milite aux côtés mêmes de ceux qu’elle entreprend de défendre, dans le plus pur esprit de la N.S.A., la neutralité de façade en moins, et une habileté supérieure au récit photographique même, un regard sans concession, mais pas sans chaleur, sur les habitants les moins favorisés dans un pays qui n’est pas toujours riant pour les plus pauvres. Il n’est pas indispensable d’entendre Martin Parr dans le documentaire à propos de son exposition, préciser que comme la plupart de ses collègues photographes britanniques, il est lui-même issu de la middle class, ce qui le rend naturellement enclin à la clémence vis à vis des classes plus basses. Sans grossir de trop le trait, je remarque que la photographie en France a souvent été le creuset pour les cancres parmi la progéniture de la grande bourgeoisie, une voie pas trop dégradante pour des rejetons qui répondaient mal à la préoccupation sempiternelle de reproduction sociale de la bourgeoisie. Petite cause, grands effets, lorsque les photographes britanniques photographient la misère sociale, ils sont chez eux, au milieu des leurs, leur regard est pénétrant et plein d’empathie, le photographe français devant le même thème n’aura d’autres recours que de produire des images compassées et pseudo-humanistes, étrangères, tout à fait, à ceux dont elle tire un portrait stéréotypé.

Mais assez de ce match France-Angleterre qui ne tournera jamais à l’avantage du pays invitant.

Il y a ceci que depuis une dizaine d’années, Martin Parr, fait preuve d’une certaine lucidité à propos de son propre travail de photographe et comme il voisine sa singulière passion de collectionneur, en imposant dans des expositions de plus en plus nombreuses quelques vitrines de ses collections à hauteur égale de ses photographies et l’effet est loin d’être décoratif comme on pourrait le croire trop facilement en regardant ces collages d’objets dérisoires, vulgaires, souvent grotesques. Derrière chacune de ces séries, il y a une intelligence féroce qui identifie sans pouvoir s’y méprendre ce que cache les représentations les plus malhabiles, et qui sont loin d’être aussi humoristiques qu’elles ne le laissent supposer. Ainsi la salle qui s’ouvre avec le visage de cette ordure de Margaret thatcher qui sert de fond à une cible de fléchettes n’est pas si drôle, tant elle représente la désespérance de toute la classe ouvrière de la Grande Bretagne, surtout quand cette cible est le pendant d’une collection d’assiettes commémoratives, une quarantaine tout de même, des grandes grèves de mineurs en pays gallois des années 80. Et lorsque Martin Parr collectionne les tapis représentant les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center, il n’a pas du échapper à son regard si vif que ces représentations enfantines, par leur maladresse font ressembler les immeubles percutés par les avions à des jeux vidéo, détail, involontaire, dans une représentation plus vaste qui n’est pas sans rappeler les notions de studium et de punctum inventées par Roland Barthes dans La chambre claire. Et quand enfin Martin Parr expose le plus grand paquet de chips en vente dans les supermarchés britanniques, c’est l’objet même qu’il expose, plutôt qu’une photographie — je pense notamment aux paquets de cette malbouffe par Valérie Belin — comme une photographie en relief, et surtout à l’échelle un, geste sans lequel la grosseur immonde de cette nourriture empoisonnée, n’apparaîtrait peut-être pas dans toute son horreur, représentation puissante en elle-même des terrifiants problèmes d’obésité au Royaume Uni.

Martin Parr continue de photographier, toujours sa Grande Bretagne natale, mais aussi se fait-il le photographe politiquement engagé en photographiant l’obscénité des opulents de par le Monde, il ne paraît pas dupe de sa difficulté à renouveller drastiquement pour lui-même les formes de cette photographie engagée, en revanche la pertinence d’exposer ses collections, avec sa faculté de placer le geste de collectionneur dans les endroits les plus improbables, ne lui a pas échappé, et il a assez de courage pour oser cette advention. Ce faisant il élargit nettement le périmètre du genre photographique, pour le plus grand bénéfice de ce dernier. Et il était temps qu’en France on se rende compte de la très grande valeur du travail de ce voisin.






L’exposition de Martin Parr au Jeu de Paume, si elle ressemble, par bien des aspects, à ce qu’il avait produit en tant que commissaire aux Rencontres d’Arles en 2004, n’en est pas un doublon, d’une part parce qu’une grand part est accordée aux collections — dont seulement deux étaient montrées à Arles il y cinq ans, les montres à l’effigie de Saddam Hussein et les plateaux — ce qui permet de mieux situer ses ambitions d’artiste collectionneur, mais d’autre part aussi parce qu’elle donne à voir les derniers développements purement photographiques du travail de Martin Parr, et enfin parce qu’elle fait une part plus belle et plus franchement dessinée à la photographie britannique dont il est, finalement, modestement, le chef de file. Autant de bonnes raisons pour ne pas manquer cette exposition.

Enfin la salle la moins réussie de l’exposition est sans doute celle des photographes non-britanniques parce qu’elle manque de densité, montrer trois photographies, pas nécessairement symptomatiques, de Gary Winogrand, photographe américain grandement ingnoré en France, demeure sans objet, même remarque pour Jim Goldberg ou pour les photographes japonais qui semblent être la dernière passion de Martin Parr. Laissons-lui le temps de construire une plus ample collection.
 

Mercredi Mercredi 9 septembre 2009









Ca devait me manquer, sans doute pour cela que j’ai perdu mon temps dimanche après-midi à regarder ces deux matchs de rugby à la télévision, mais voilà c’est la rentrée au club de Vincennes. Le mercredi c’est de nouveau rugby. Plaisir de retrouver certaines têtes de sales gosses, qui ont l’air, de leur côté, de me retrouver, eux aussi, avec plaisir. On n’a pas encore reçu les nouveaux ballons, mais de toute façon le premier entraînement ce sera décrassage et premiers ateliers de placage, la vache et la charrue, puis un genou en terre, le bras levé du côté du genou en terre, et on s’applique à recevoir le joeur adverse, en calant bien son oreille contre sa hanche, leur montrer qu’il ne faut JAMAIS venir le visage dans les cuisses de l’adversaire, sinon c’est la béquille en pleine face assurée, on finit en se défoulant un peu sur les boudins, l’insistance est sur le plaquer bas et ceinturer d’un mouvement vif. On finit par une petite passe à dix, juste pour que ce ne soit pas que de l’exercice pour la reprise, et puis cela leur apprend à se trouver un peu. Les nouvelles mamans sur le bord du terrain sont un peu soulagées, elles récupèrent leurs garçons en une seule pièce. Les mômes sont tout sourrires et se vantent de savoir plaquer maintenant. Ne pas les contredire. Laisser le plaisir s’accumuler. Les bleus, le découragement et les tours de terrain, ce sera pour plus tard.

Avec les Minimes, après un premier exercice de passes et de placement, on s’intéresse à la nouvelle règle des regroupements. Si le coéquipier du plaqueur arrive en premier sur le regroupement il a le droit de contester, sur ses appuis, le ballon, même quand un joueur de l’équipe du porteur de ballon arrive au soutien. On peut donc contester le ballon même quand on est en contact avec l’adversaire. En fait je crois que cela devrait limiter le nombre de fautes, parce que c’était justement une règle qu’il était presque impossible d’expliquer aux gamins.

De retour à la maison, Nathan m’aide à préparer le dîner de ce soir, Boris passe à la maison. Nathan est calme ce qui ne cesse de surprendre Boris, il termine sans effort son assiette qui contient de la ratatouille, on déguste le crumble que Madeleine nous avait préparé plus tôt dans l’après-midi. Nathan accepte finalement de se coucher. Avec Boris, on écoute quelques disques, celui de Markus Stockhausen avec Gary Peacock à la contrebasse, puis Jimmy Guiffre en trio avec Paul Bley au piano et Steve Swallow à la congtrebasse en 1961 (incroyable celui-là d’ailleurs, une trouvaille de Pascal, il y a quelques temps déjà) et on revient sur des choses plus entendues, le trio de Jarrett, Peacock et De Johnette.

Une belle soirée et pourtant je me couche inquiet. Et peine considérablement à trouver le sommeil.  

Mardi Mardi 8 septembre 2009



Matinée studieuse, je tente de retravailler un peu la bande sonore qui, dans ma lenteur de sa réalisation, bloque la reprise des jours du bloc-notes, mais le petit ordinateur du travail fait des siennes, son fond de bezel a les connecteurs défectueux et rend toute manoeuvre hasardeuse.

Je rejoins Julien au bas de son travail pour déjeuner, et juste avant de nous quitter nous évoquons la possibilité d’une boutique du désordre. Réflexion que je mûris, lentement, très lentement.

Je fais un saut dans le treizième pour quelques emplettes de cuisine asiatique, notamment des carrés de pâtes pour raviolis, rentré à la maison, je les fourre avec des petites crevettes et quelques épices, je les referme, et j’ai juste le temps de ramasser en hâte les affaires de piscine et partir chercher les enfants à la sortie de l’école.

A la piscine, je croise très brièvement Daphna et Eric, je fais le grand requin blanc pour terroriser les enfants pour de faux, et donc pour leur plus grand plaisir, et lorsque nous rentrons, je m’attèle à la préparation des autres ingrédiens d’une grande soupe chinoise. Julien et Nevruz viennent dîner, un très agréable dîner, les enfants sont sages, ils montent sans rechigner et je fais semblant de ne pas remarquer leur petit complot. Ils ne seront pas couchés de très bonne heure, mais, comme le fait remarquer Julien et Nève, ils se disputent de moins en moins. Les bons jours.  

Lundi Lundi 7 septembre 2009



Reprise des séances chez le psychomotricien, Nathan qui le gratifie d’un Salut Michel qui nous fait bien rire, le psychomotricien et moi, et séance apparemment productive, des deux côtés de la paroi qui sépare le cabinet de la salle d’attente, le calme règne, Nathan joue au Mikado, avec un jeu très agrandi, et il est donc contraint de se replacer sans cesse, et de mon côté, côté salle d’attente, la lecture attentive de BW de Lydie Salvayre.

Quand la cloison tombe pour la fin de séance, j’apprends que Nathan a fait des progrès cet été, de l’avis même du psychmotricien qui ne manque pas non plus de remarquer que Nathan s’est affiné.

Malgré l’immense fatigue qui est la mienne d’avoir grapillé seulement quelques heures de sommeil dans le train ce matin, je me sens comme porté par cet élan de septembre. Rentré à la maison, je régale les enfants avec un épi de maïs cuit à la vapeur et frotté de beurre d’ail et on se partage deux belles entrecôtes. Je me couche en même temps qu’eux.  

Dimanche Dimanche 6 septembre 2009



De retour au travail en fin d’après-midi, un après-midi ensoleillé comme ils ne sont pas si fréquents en Auvergne, même en septembre, je remarque la belle lumière en contre-jour sur la chaîne des Puys, et j’ai du mal à me dire que je viens de gâcher abominablement la félicité de ce fait météorologique dans la belle région d’Auvergne, en regardant le rugby à la télévision, et deux matchs en plus, tous les deux pas très relevés, la loi du plus fort qui finit par s’imposer dans la rencontre qui opposait le Racing à Perpignan, l’USAP l’a emporté de peu, et puis le match entre Biarritz et le Stade Français, match immanquable en d’autres temps, et qui aura été un festival de fautes dans les regroupements et de ballons tombés dès qu’il fut joué. Quel con je fais !  

Samedi Samedi 5 septembre 2009



 

Vendredi Vendredi 4 septembre 2009

Deux considérations morbides dans la même journée et pourtant je ne dirais pas que c’est une mauvaise journée. Au contraire.

Je me suis finalement résolu à démonter mon vieil ordinateur, récupérer sur lui tous les composants qui pourraient par la suite me dépanner (encore qu’en la matière je remarque que décidément ces fabricants de saloperies fort chères et sans solidité, poussent toujours plus loin le niveau de gabegie dont nous finirons tous par crever, puisque c’est de plus en plus difficile de réutiliser de tels éléments d’un modèle d’ordinateur sur un autre), et pour cela je commence par le débrancher de tous les périphériques auquel il donnait vie, mais ce faisant, je trouve que je ressemble curieusement à un infirmier qui débrancherait tous les appareils et les sondes d’un patient pour lequel il n’y a plus d’espoir ou qui est déjà décédé.

L’image me déplaît. Je ne prête pas vie à ces appareils-là. Autant j’ai toujours eu une sorte d’affection, qui tient surtout du respect, pour mes appareils-photo, ou encore pour certains outils ou objets dont j’apprécie à la fois la conception et la façon, autant j’ai toujours détesté les ordinateurs, parce que pour moi ils sont l’image même du gâchis, de la gabegie, de ce que l’on consomme sans réfléchir, du jetable. Un ordinateur est un produit incroyablement coûteux. On ne peut pas raisonnablement accepter qu’un objet tellement coûteux soit aussi peu fiable, mal conçu, mal dessiné, sans élégance et qu’il finisse par nous lâcher en si peu de temps ou encore qu’il soit dépassé en si peu de temps. Quand je compare mon ordinateur avec, par exemple, ma chaîne stéréo, j’ai le plus grand mépris pour mon ordinateur. Les deux ont été acquis en même temps ou presque. L’un a été acquis pour remplacer un prédécesseur qui n’avait eu que quatre ans d’usage. Il est mort, il est informe, extirpé de son logement dans une étagère de mon bureau dans le garage, on ne pouvait plus le démarrer autrement qu’en créant un court circuit à l’aide d’un tournevis parce que naturellement son bouton d’alimentation était dans un plastique minable qui a lâché au bout de trois ans d’utilisation quotidienne et son fonctionnement était devenu de plus en plus poussif et capricieux. L’autre, la chaîne stéréo a toujours fière allure, le maniement de ses boutons et de ses rhéostats est souple et agréable, il produit une qualité sonore remarquable, comme au premier jour, en fait mieux qu’au premier jour puisque les enceintes sont désormais rodées, cette chaîne a remplacé la précédente, vieille de plus de vingt-deux ans et qui commençait seulement à s’essouffler en perdant un peu dans les graves, mais pas non plus de façon dramatique, tout le monde ne s’en serait pas rendu compte. Et naturellement quand je compare mon ordinateur à n’importe lequel de mes appreils-photo, même mon appareil panoramique fabriqué dans l’ancienne union soviétique et dont les rouages ne sont pas de la dernière fluidité, alors je suis pris de nausée. Il n’y a AUCUNE raison valable pour expliquer ceci, cet inacceptable, ce gâchis sans nom.

Sans doute m’objectera-t-on que les applications de plus en plus gourmandes dont nous faisons un usage quotidien condamnent à cette course à l’armement informatique stupide, c’est tout simplement faux. Que l’on songe simplement qu’il y a quarante ans des hommes se sont embarqués pour la Lune en étant secondés par un système informatique qui devait avoir la puissance d’un ordinateur personnel de la fin des années 90, et je ne pense pas que nul d’entre nous nourrit de projets aussi vastes que celui de quitter la planète, même momentanément.

Et puis dans l’après-midi, profitant d’un peu de temps libre avant d’aller chercher les enfants à la sortie de l’école, j’ai avancé un peu la maquette de mon Stuka, drôle d’impression d’ailleurs, puisque construisant les bombes qui se logeront sous les ailes de cet avion à allure de corbeau, et dans l’optique de cette série de reconstitutions autobiographiques à propos de la vie de ma famille, je réalise que je suis en train de confectionner les bombes qui ont soufflé mes ancêtres maternels. Drôle de pensée que celle de cette violence figurée à l’échelle du un soixante-douzième.

 

Jeudi Jeudi 3 septembre 2009



Je passe la journée chez Laurence. Toute la journée. Pour une fois que je ne suis pas pressé par le temps. Que je ne suis pas menacé par l’effet citrouille de Cendrillon, que mon carosse-Xantia ne menace pas de se transformer en citrouille à quatre heures quand il faut absolument rallier la sortie de l’école. Je peux donc me laisser surprendre par le cours inhabituel d’une journée, lui laisser un intervalle de temps plus libre.

Et c’est donc toute une journée passée en sa calme compagnie, un déjeuner au restaurant thaïlandais près de chez elle, chaque plat que je goûte dans ce restaurant est une merveille, une perfection d’équilibre dans le maniement des épices et du piment, et puis une promenade au pas lent de Laurence dans le parc des buttes Chaumont et retour en fin d’après-midi, nouvelles discussions, entente tacite, désaccords non moins tacites, je rentre à la maison la soirée bien entamée, quelle est la dernière fois que j’ai passé une telle journée hors de chez moi, sans l’avoir prévu ?  

Mercredi Mercredi 2 septembre 2009



Dernière journée de vacances pour les enfants. Je sens que cela pèse un peu tristement sur eux. Du coup je décide de les emmener au cinéma voir Là-haut de Pete Docter et Bob Peterson. Et quel plaisir ! Je crois que j’ai enfin laissé tomber mes préjugés par rapport à cette animation en images de synthèse, avec laquelle j’avais tant de mal, trop lêchée à mon goût, pas assez dessinée, je faisais erreur, je m’en rends bien compte, dans certains détails, par exemple quand le personnage du vieux Karl feuillette son album de photos, les photographies qui y figurent sont traitées d’une façon admirable qui reproduit, à merveille, l’ambiance de ces photos couleurs à la fois un peu passées, mais surtout argentiques et granuleuses, et de remarquer tout le long du film une attention particulière à une foule de détails, de travail sur la matière même. Je me demande bien ce qui peut me déciller comme cela. Ou plus exactement, ce qui, jusqu’alors, pouvait pareillement voiler mon regard. Interrogation très saine à laquelle j’ai tout intérêt à me livrer vraiment, tant je vois bien que le poids de mes préjugés a pesé dans cette erreur longue de jugement.

Conduite exemplaire de Nathan. Qui rit. Fort, mais pas plus que les autres enfants dans la salle de cinéma, qui fait des remarques, un peu fortes mais qui ont surtout le don de faire rire les autres enfants. On est loin de cette première séance au Kosmos de Fontenay, où j’avais du l’escorter vers la sortie au milieu du film et nous nous émerveillions à l’époque qu’il ait tenu si longtemps. J’avais du retourner voir le film à une autre séance. Les triplettes de Belleville. dont je pensais le plus grand bien alors. Et que j’opposais souvent, notamment dans mes discussions avec L., qui tentait de me convaincre de la grande force formelle des réalisations des studios Pixar. Il faudrait que je revois Les triplettes de Belleville, je me demande si cette opposition qu’alors je marquais, pèserait aujourd’hui, a contrario, sur les Triplettes.

Se méfier, en toute chose, de son propre jugement, le pire de tous.  

Mardi Mardi premier septembre 2009



Non pas que le bloc-notes va devenir une sorte de parution menuselle, les mois de juillet et d’août ont pu donner cette fausse impression, non, le bloc-notes devrait rester une parution hebdomadaire d’articles quotidiens, mais, le sort s’acharne contre ce rythme hébdomadaire puisque mon ordinateur ne veut plus rien savoir — il y aurtait à dire sur le fait qu’un appareil acquis à un peu plus d’un millier d’euros il y a cinq ans trouve une fin que tous ont l’air de trouver naturelle cinq ans plus tard, je ne vais pas vous assomer avec mes coutumiers ressassements sur ce sujet — et donc il va falloir lui trouver un successeur et ce n’est peut-être pas pour tout de suite.

Je pourrais, je suppose, continuer de travailler à la parution du bloc-notes depuis l’ordinateur portable que me confie mon employeur, c’est logiquement interdit mais ce ne serait pas suffisant pour me freiner, puisqu’aussi bien c’est ce que tout le monde fait avec le portable du bureau, non, c’est surtout que cette plus petite machine n’est pas équipée des logiciels voulus pour traiter les images, les scans, le son et toutes ces petites choses qui finissent par avoir leur importance dans le bloc-notes et que si elles n’étaient pas là, le bloc-notes pourrait aussi bien être un livre — encore qu’il faudrait aussi trouver un éditeur qui tous les cinq ans, à peu près, voudrait bien en faire effectivement un livre.

Pas très coutumier de ce genre d’adresse aux lecteurs du bloc-notes, je demande tout de même que l’on soit un peu patient, que cela finira par revenir et qu’il y aura un rattrapage, je ne voudrais pas que vous manquiez un soupir de ma vie pleine de trous.

Amicalement à toutes et tous.

Philippe De Jonckheere  

Mardi Mardi premier septembre 2009



Dure journée avec les enfants, longtemps que je n’espère plus que de les emmener à la pisicine finira par les fatiguer puisque l’effet fatigue est plus fort sur eux que sur moi. Le soir en allant finalement les coucher, le sentiment d’avoir conduit, toute la journée une barque fort chargée. Et pourtant ce soir je suis heureux, peut-être plus qu’un autre soir, de les avoir avec moi, dans ma maison, qui, sans eux, quand ils ne sont pas là, quand ils sont chez Anne, est un vrai désert. Désert que j’ai bien du mal à apprivoiser, incapable que je suis de profiter de la paix qui finit par le remplir. Patience je suppose. Je finirai bien par m’y habituer, mais cette défiguration des lieux, sans eux, me laisse songeur.  

Lundi Lundi 31 août 2009



Mes parents passent à la maison. Les enfants leur font fête. Ce n’est pas facile de les tempérer un peu et de les faire attendre mais j’ai, malgré tout, quelques questions à poser à mon père à propos du Déluge de Pâques, m’assurer que j’ai bien compris toutes sortes de choses, de lui faire préciser des détails, de lui faire part de mes hésitations, travail qui suppose de ma part une position de candide absolu, refuser de deviner, et je fais bien. Par exemple en lui posant la question de savoir comment les gens se chauffaient dans leur maison pendant la guerre, je découvre une aventure spartiate, enfants et parents se deshabillant tous dans le cuisine, seule pièce chauffée de la maison, puis chacun courant rapidement se coucher dans des draps froids et sans doute humides, ne bougeant plus, patientant que leur propre chaleur finisse par réchauffer le lit, et à cela il y avait une astuce assez efficace qui consistait à inspirer avec le nez en dehors du lit et expirer par la bouche, dans les draps, ce qui permettait d’accélérer un peu ce réchauffement empirique. De même, le mélange étonnant de ce qui était brûlé dans le seul poële de la cuisine, toutes les ordures, tout ce qui pouvait être récupéré, et notamment, et cela force mon admiration, les restes des gazogènes. Ainsi le plupart des véhicules autrefois conçus pour fonctionner à l’essence marchaient désormais au gazogène, et pour produire le gaz nécessaire à cette combustion, en amont de l’usine à gaz qui transmettait l’énergie à l’arbre de la voiture, une chaudière dans laquelle il fallait faire brûler des copeaux de charbon. Et lorsqu’un véhicule, en l’occurence la camionnette de la laiterie de mon grand-père, avait atteint sa destination, on s’empressait de récupérer les braises encore brûlantes de cette chaudière acollée au flanc de la voiture, avec une trappe tout exprès, on les arrosait pour les éteindre et ce reste qui n’aurait plus brûlé dans la chaudière du gazogène, on le brûlait dans le poële de la cuisine.

Et mon père de renchérir, que pendant la guerre, et même après, il n’y avait tout simplement pas de déchets, tout était récupéré et tout ce qui n’était pas récupérable était brûlé.

Et c’est curieux, parce que c’est seulement maintenant que je comprends d’où vient chez mon père ce soucis d’éviter tout gâchis, préoccupation dont je me félicite qu’il m’a transmis une bonne part.

Je prends donc quelques notes, et j’insère quelques réponses à mes questions dans un fichier de bloc-notes et nous pouvons enfin filer au bois de Vincennes. Savais-je qu’un jour je verrai mon père dérober à ma fille sa trotinette et s’y essayer. D’ailleurs Madeleine dit qu’elle le trouve bien sportif son grand-père, et ma mère d’approuver !  

Dimanche Dimanche 30 août 2009



 

Samedi Samedi 29 août 2009



Spiderman vs Holocaust

L’histoire du IIIe reich et sa conséquence majeure dans l’histoire du XXe siècle, la destruction des Juifs d’Europe, on l’apprend au lycée, adolescent, et j’imagine sans peine que cet apprentissage est variable dans sa qualité suivant les professeurs d’histoire notamment. Pour ma part j’ai du, redoublements obligent, l’apprendre au moins trois fois, deux fois aux mains de professeurs d’histoire qui en plus d’être médiocres étaient antisémites, et donc révisionnistes, et la troisième fois avec un professeur qui était seulement médiocre, intarissable sur les petites anecdotes d’un fait marginal, la résistance en France, et, de don propre aveu, quelques connaissances générales seulement sur celui de la persécution des Juifs par les Nazis.

Pour ne rien arranger, comme toutes les personnes de ma génération, j’ai appris l’existence à la fois de la destruction des Juifs d’Europe, mais aussi, dans mon cas, de l’existence même d’un peuple juif contemporain — j’imagine qu’aux Juifs dont j’entendais parler dans la lecture des Evangiles, devait correspondre un statut de peuple disparu comme les Etrusques ou les Assyriens par exemple — avec l’épouvantable film Holocaust. Et adolescent, je me souviens surtout qu’Hitler et les Nazis incarnaient le Mal davantage pour la persécution de la France pendant l’Occupation que pour le martyr des Juifs, d’ailleurs ce n’était pas tant Hitler et les Nazis que les Allemands, les Boches, disait-on encore, bouc-émissaire comode, ennemi ridicule dans le comique troupier de la Grande Vadrouille de Gérard Oury, et quantité négligeable dans la forme générique de soldat allemand dans les films de guerre, comme dans Le jour le plus long, de Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, Gerd Oswald et Darryl F. Zanuck.

Et comme tout adolescent exalté je pense qu’il a du m’arriver, une fois ou l’autre, de révasser à la possibilité, soldat des tranchées de la première guerre mondiale, d’avoir Hitler dans ma ligne de mire et une manière de prescience qui m’aurait instruit qu’il fallait absolument tuer ce sale type, ou je ne sais quelle autre fable d’intrépide pilote de la R.A.F. fait prisonnier lors d’un raid aérien manqué, et qui, parvenant à s’enfuir, aurait également réussi à s’infiltrer subrepticement dans les lignes ennemies jusqu’au plus haut de l’Etat-major allemand pour dégommer Hitler. Et l’assassinat du mal absolu aurait été un déluge de violence dans lequel aurait été contenu tout le désir de vengeance pour les crimes que je connaissais à Hitler à l’époque, mais aussi pour le massacre des Juifs parce que, tout inéduqué que je pouvais l’être sur le sujet, je me rendais bien compte que c’était mal. Oui, j’ai bien du entretenir ce genre de rêveries, ou alors j’étais un adolescent fort différent de l’adulte que je suis aujourd’hui, et qui, de temps en temps, entrentient, de temps à autre, encore quelque rêverie romanesque sur un air de James Bond. Mais vous remarquerez que je ne pousse jamais l’aveu jusqu’à donner les grandes lignes de ce genre de scenario onirique, parce que devenu adulte, je me rends bien compte du caractère un peu outré de ces fables.

Alors comment avouer ma sidération aujourd’hui de voir qu’un réalisateur américain contemporain a pu réaliser un film qui reprend dans leurs grandes lignes les petits scénarios imaginaires que j’ai pu entretenir, comme sans doute d’autres garçons de mon âge à la même époque ? Ou, le problème plus finement posé, ma consternation de voir à la fois le personnage d’Hitler, celui des Nazis, leurs crimes, au premier rang desquels leur traque, la déportation et le massacre des juifs en Europe, et, enfin, le climat épouvantable de l’Occupation en France, devenir, sans grande distance, les personnages et le décor d’un film niais, cela va s’en dire, mais qui fantasme une manière de vengeance de tous ces crimes ? Oui, c’est parfaitement absurde.

Quentin Tarantino, dans Inglorious basterds a donc décidé d’importer son cinéma d’opérette, ses astuces lourdingues et souvent téléphonées dans des constructions de script besognieuses, ses blagues faussement décalées au coeur de l’histoire de l’occupation allemande en France, et plus particulièrement de faire de son personnage principal, un colonel SS qui traque les Juifs personnellement, jusque dans leurs dernières caches souterraines. Et ce faisant il montre à chaque occasion — comme celle de dater la première scène de son film en 1941, c’est-à-dire antérieurement à la conférence de Wannsee le 20 janvier 1942 — qu’il devait au moins tenir à l’envers le mauvais livre d’histoire, sélection du Reader’s digest, sur le sujet de la deuxième guerre mondiale, la figure de ce colonel psychopathe — nécessairement psychopathe, un personnage de Quentin Tarantino qui ne serait pas psychopathe ?, alors imaginez comme il charge la barque lorsqu’il s’agit de camper un personnage de haut gradé SS, ce personnage naturellement est cultivé au point d’être au moins quadrilingue (quand on sait que le meilleur moyen de monter en grade dans la hierarchie nazie était justement d’être le moins cultivé possible, c’est assez risible) — ce colonel donc traque, lui-même, révolver au poing, les fugitifs juifs, usant de mille subterfuges nécessairement sadiques, figure stéréotypée extraordinairement fausse, naturellement, tant elle représente mal la machine bureaucratique et hierarchique, qui était à l’oeuvre dans la poursuite, la déportation et l’assassinat des juifs en Europe par les Nazis.

C’est toujours embêtant ces récits qui parlent de martyr en employant des images fausses.

Mais la fausseté des images et du décor de ce récit n’est même pas le pire des travers de ce film, c’est dire !, puisque vient s’y amalgamer l’immaturité d’un adolescent boutonneux — au regard de laquelle je me demande si je ne parviens pas à racheter un peu la médiocrité de mes propres errances adolescentes sur le même sujet — puisque c’est à une petite troupe d’une dizaine de membres d’un commando spécial que revient la mission de terroriser les Nazis qui occupent la France, et pour ce faire, non seulement ils ne font pas de quartier mais ils scalpent les soldats allemands qui sont tombés sous leur coupe, parce que leur lieutenant revendique des origines indiennes, et l’un de ses bâtards, comme ils s’appellent eux-mêmes, a aussi le chic de finir les Allemands à coups de batte de base ball. De même tous les personnages de cette épopée ont des biographies qui sont un peu présentées comme les protagonistes d’un western spaghetti — dans un plat de boeuf bourguignon, jetez absolument toutes les épices dont vous disposez dans votre placard, qu’elle soient chinoises, indiennes, moyen-orientales, et vous aurez une petite idée de combien la tambouille de Tarantino est indigeste, même d’un strict point de vue cinématographique. On a évidemment largement dépassé le cadre de la crédibilité historique, on pourrait s’en réjouir, pensant que ce film évitera, par son outrance, les écueils que l’on pouvait redouter en pareil cas.

C’est sans compter sur la très grande bêtise de Tarantino qui cultive depuis le début du film son petit scénario de vengeance aigre vis-à-vis des Nazis, dont il montre à chaque plan qu’il ignore tout au point d’en devenir risible. Mais voilà dans son lycée américain, sachant à peine lire et écrire, le jeune Tarantino a retenu l’équation Nazis = mauvais et Mal, et, quelque part, dans une autre leçon, le syllogisme que "quand quelqu’un mauvais, alors quelqu’un doit être puni" et souvent punition rime avec exécution. Alors de quoi rêve-t-il notre adolescent américain boutonneux à grandes oreilles et long tshirt à "message" ? Il rêve d’un pogrom inversé, un incendie de synagogue dans lequel serait enfermé tout le gratin de la dynastie nazie, cum Hitlero of course. Et son arme à lui, pense-t-il, notre adolescent attardé, c’est le cinéma, alors la synagogue sera une salle de cinéma et l’incendie de la salle sera provoqué par toutes les pellicules de cette cinémathèque, parmi lesquelles Leni Riefenstahl figure en bonne place, il aimerait tellement nous faire croire qu’il est un peu cultivé notre adolescent américain, alors il brandit les références — comme celle, a contrario de Riefenstahl, de Pabst — telles des fétiches, mais les mélangeant avec le reste de la sauce du western spaghetti et je ne sais quelle autre référence à l’industrie cinématographique de Hong Kong, le tout sur une chanson de David Bowie, on se demande un peu quelle peut bien être la signification de ce name dropping ! N’empêche, le thème de la veangeance a l’air de beaucoup inspirer cet adolescent attardé qu’est Tarantino — sans doute le prétexte et la justification pratiques pour un recours systématique à la violence, dont on peut justement se demander si son goût immodéré chez Tarantino n’est pas psychopathologique, non que la psychologie de ce pauvre type m’intéresse d’ailleurs —, s’agissant des crimes du IIIe Reich, on n’ose renvoyer Tarantino à la lecture D’Eichmann à Jérusalem d’Hannah Harendt qui montre assez bien le caractère insatisfaisant de ce procès, en grande partie parce que la notion même de culpabilité était diffuse, et certainement pas unilatérale, même dans le cas d’Eichmann, ou à la lecture du dernier tome de la Destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg, ne sachant pas lire, il ne comprendrait sûrement pas que la question de la justice et de la réparation a été extrêmement compliquée, qu’elle fut traitée de façon très imparfaite, c’est le moindre que l’on puisse dire, qu’elle a demandé beaucoup de temps, qu’elle a continué de s’étendre dans les années 90, et que curieusement, à l’issue de cette longue histoire, les gouvernements allemand et israélien aujourd’hui entretiennent des relations diplomatiques saines.

Bref, Inglorious basterds c’est l’homme-araignée qui réussit l’attentat contre Hitler dans la Wolfsschanze. Pire c’est cette pauvre empotée de Mary-Jane, la copine de Spiderman — je précise pour ceux qui ne seraient pas les parents d’un garçon d’une dizaine d’années — qui tue le Führer.

J’imagine que si Tanrantino décidait de produire comparable scenario troué aux mites pour réécrire — c’est le mot, il n’est pas parfait, ce que Tarantino fait ici n’a pas de nom — quelques pages de la guerre de Secession, par exemple, cela me gênerait sans doute beaucoup moins, c’est bien possible, en effet.

Mais le problème demeure toujours le même, il y a un caractère unique dans la douleur qui accompagne la destruction des Juifs d’Europe, une sorte de crime inégalé, de crime de l’humanité toute entière, qui en fait un épisode de l’histoire qu’il n’est juste pas possible d’approcher, même de très loin, avec la fiction. Et, c’est sans doute un combat d’arrière-garde de le redire, quand bien même le concert des voix qui appellent à une sorte de désacralisation étant de plus en plus fort, ce vacarme n’a pas raison. Quant Spielberg film la liste de Schindler il produit une oeuvre révisionniste remplie d’erreurs coupables, c’est déjà mal, de même l’hallucination de Roberto Begnini dans La vie est belle est extrêmement nocive, mais ce que Tarantino fait dans Inglorious basterds, non, n’a pas de nom. Avec toute la vulgarité bruyante dont il est capable il nous crie : "mais si, je vous assure, je suis tellement doué que je peux vous faire rire avec des histoires de Nazis qui poursuivent des Juifs", on se représente assez bien Tarantino, à une première de ce navet, portant ostensiblement un t-shirt sur lequel serait inscrit, Shoah is fun. Avec cette intention revendiquée que tout est équivalent, nivellement caractéristique par lequel l’inculte tente de disqualifier l’intellectuel.

A l’imbecillité du propos il faut ajouter l’échec pathétique de toutes les tentatives de faire de l’humour — même des répliques de la Grande vadrouille ("et pas d’hélice hélas — c’est là qu’est l’os") sont plus désopilantes que n’importe quel gag de Inglorious basterds — était-ce si difficile de remarquer que les esprits les plus fins, comme Woody Allen par exemple, n’approchaient, par l’humour, le sujet que de très loin avec des perches très très longues, et de façon jamais soulignée, le personnage maigrelet d’Issac dans Manhattan — Woody Allen lui-même — proposant d’aller en découdre lui-même avec une réunion d’anciens Nazis, armé d’une batte de base ball, plutôt qu’un article dans le New York Times ? Mais Quentin Tarantino est un con, et "un con ça ose tout, c’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît les cons" — Michel Audiard dans les Tontons flingueurs — et il ne verra jamais donc la parfaite incongruité de rendre spirituel un personnage de SS, de s’imaginer Goebbels ahanant, tirant son coup avec une actrice collabo, et bien d’autres scènes lamentables.

Il faut, en effet, être sacrément imbu de sa personne, et aveuglé par soi-même, pour produire une oeuvre aussi indigente, même dénuée des quelques traits cinématographiques que Tarantino a en propre habituellement, comme le goût pour la citation — dans le cas d’Inglorious basterds, l’enchevêtrement des citations est tel que le film finit par se fondre très aisément dans la redite sempiternelle du cinéma hollywoodien contemporain, ressassement de recettes qui ne fonctionnent plus depuis longtemps — et les dialogues triviaux et kitsh comme prélude à la violence, ce qui, s’agissant de l’extermination d’une famille de Juifs terrés dans une cave est naturellement d’un goût très sûr. Et sans compter aussi que les très nombreuses citations prises au patrimoine du cinéma de guerre, genre assez insupportable qui plaît beaucoup aux adolescents, et qui fait de la guerre des oeuvres graphiquement réjouissantes, véritable cinéma de propagande militariste en soi, on comprend en demi-teintes que les seules connaissances de Tarantino sur le sujet du IIIe Reich ne sont, finalement, pas le fait de quelques lectures, fussent-elles en tenant les livres à l’envers, mais le collage étonnant de tout ce cinéma de guerre, dont les scènes sont prises pour argent comptant, tels des faits avérés, la scène de l’incendie étant justement celle du pogrom de la synagogue en flammes dans Holocaust — si ma mémoire est bonne, je n’ai vu le film qu’une fois, à la télévision en 1979, je crois. Misère intellectuelle que tout ceci.

Quentin Tarantino est une des nombreuses figures de l’Idiot moderne*, une de ses figures les plus bruyantes, qui n’a jamais peur de porter son ignorance en étendard, il rejoint de fait des détesteurs des intellectuels, brandissant le chiffre de fréquentation de leurs oeuvres molles comme l’argument irréfutable de leur valeur, comme, finalement, un homme politique contemporain, porte en médaillon son dernier score aux élections, et ne manque pas, en nouveau riche, de rappeler qu’il n’a pas lu la princesse de Clèves. On trouvera naturellement mon trait un peu grossier, je pense au contraire qu’à force d’abdictions, et de petites démissions successives devant la bêtise désormais majoritaire au point d’être maîtresse, ce terrain cédé par petits paliers devrait nous mener, assez sûrement, vers une certaine forme de désacralisation — c’est un athée qui vous parle — puis de négation qui devrait en son temps conduire vers la reproduction des faits historiques. Claude Lanzmann n’a pas tort sur un point, celui de redouter que les caméras d’une oeuvre de fiction finissent par pénétrer à l’intérieur même des chambres à gaz en action, qui sera présent alors, lorsque ce point de démence fictive sera atteint, pour rappeler que précisément les Juifs mourraient dans les chambres à gaz dans la plus profonde obscurité ? A moins, bien sûr, que pour davantage de réalisme historique la scène soit filmée en infrarouge. Ma conviction, depuis longtemps, en la matière, demeure que les prochaines chambres à gaz de l’histoire seront équipées de webcams.




* Je renvoie ici par le biais d’un lien au texte de L.L. de Mars, de l’humour libéral, non comme une simple référence, ou même en estimant, pitié !, que cette critique du dernier film de Tarantino soit à la même hauteur que la réflexion de L.L. de Mars, non, il faut bien comprendre que c’est, parmi d’autres, la lecture de ce texte à propos de l’Idiot moderne, qui, en tant qu’outil de réflexion et de déchiffrement, me permet de reconnaître, sans pouvoir m’y tromper, une telle figure dans les traits de Tarantino ou de cet homme politique n’ayant pas lu la princesse de Clèves, il ne faut donc pas entendre le lien hypertexte que j’établis entre les deux textes comme un lien logique ou un lien qui relierait ces deux textes à un niveau équivalent, ce n’est évidemment pas le texte de L.L. de Mars qui est l’illustration de cette critique de film, mais bien évidemment le contraire, précision nécessaire, me semble-t-il, dans l’entendement habituel du lien hypertexte.  

Vendredi Vendredi 28 août 2009



 

Jeudi Jeudi 27 août 2009

Ca m’a fait drôlement plaisir que Clémence et Julien soient volontaires pour m’accompagner à la gare de Montparnasse, chercher Nathan à son retour de colonie de vacances, d’ailleurs ils étaient mignons ces deux grands-là à courir sur le quai en amont, à contre-courant des autres voyageurs, tout juste descendus du train, pressés de découvrir, comme a dit Julien, le sourrire plein de dents de Nathan, et cela n’a pas manqué, quand cela a été son tour de descendre du train, son sourire était éclatant, surtout de découvrir que Clémence et Julien étaient là.

Il a grandi.

Il a minci aussi un peu.

Il est tout sourire, son visage rayonne.

Il embrasse comme du bon pain ses moniteurs et monitrices.

Il ne sait plus où donner de la tête. Se jeter dans nos bras ou embrasser, et donc quitter, ses moniteurs.

Il a l’air tellement heureux, et les visages radieux des deux grands à qui il donne la main pour remonter le terrain, et avec lesquels il embraye assez rapidement sur une conversation à propos de débroussailleuse. Nathan est revenu à la maison. Mon Nathan, tel qu’en lui-même, inchangé. Comme je l’aime.

 

Mercredi Mercredi 26 août 2009



La douceur des enfants m’a manqué ces deux dernières semaines. Sans cette douceur, un homme n’est pas grand chose, quand bien même il est une grosse barraque. Finalement les câlins d’Adèle me donnent davantage de force que toute une vie qui a contribué à construire une lourde charpente.  

Mardi Mardi 25 août 2009







Ceci n’est pas une audio-fiction réalisée avec des vrais morceaux de faux enregistrements.



 

Lundi Récapitulatif de l’été 2009



Elle m’inquiéterait presque
Archéologie familiale
Jeux en voiture
Premières bouchées
Tâches ménagères
La difficile fuite de la métropole
Son Noël en juillet
Au milieu des arbres
Chef d’œuvre
Petit feu jette grand lustre
Et y’en a marre
Choses vues en une seule journée
Doux chagrin d’enfant
Marc Bauer au FRAC d’Auvergne
Ce qui n’est plus supportable
Prendre des forces
Lecture, ébloui
Paré pour l’avenir
Discussion d’adultes
Miracles raisonnables
Vibration de l’air
Comme faisaient les habitants du hameau il y a cent ans
Espoir de guérison
Habiter
Ce que j’ai toujours voulu savoir
tendresse
Rebours
Courage défaillant au retour
Etre ou ne pas être photographe
La même place par rapport au soleil, à sept cents kilomètres près
C’est une question de douceur de l’eau
Un garçon courageux
Une fille courageuse
Distraction
Tournesols fânés
Vagabondages en berline familiale
Une journée réussie
Dans l’atelier de la sorcière pour le déluge de Pâques
Carte postale pour Nathan
Insomnie studieuse
Le temps qu’il reste
La nuit j’ai peur
Se servir d’une harpe comme d’un filtre
Songe d’été
Détourner le cours d’une journée
Huit images par seconde
Le petit cousin devant le Verdelet
Ressassement
Un ciel de mercure en forêt
 

Dimanche Dimanche 23 août 2009



La journée est de ce bleu uni, ciel de mercure, chaleur qui tombe par paquets, et je suis bien heureux d’avoir trouvé, par hasard, cette haute futaie d’épicéas, de sapins pectinés et quelques hêtres, des mousses épaisses au sol, même une demi-douzaine de bolets communs et un peu secs et rabougris, mais leur odeur sur les doigts, je l’accueille bien volontiers. Du coup j’ai le sentiment d’être garanti de la chaleur et je m’allonge au pied d’un hêtre, je ne ferme pas vraiment les yeux, mais c’est une féérie que de regarder ces arbres se détacher contre le ciel, de cligner des yeux pour profiter des jeux espiègles de la lumière au travers des feuillages.

Au retour suis passé par Saint-Saturnin où les échafaudages de restauration ne défigurent plus le chœur, mais, hélas, plus de batterie dans l’appareil-photo, il faudra revenir pour de bonnes photos, de toute façon ce crochet était une improvisation.

Toujours étonné de l’effort de volonté que je dois faire pour me lever dans l’après-midi après le travail de nuit, de me botter le train pour aller me promener et dès que je marche un peu je suis heureux. J’ai beau le savoir quand je me lève, l’effort est parfois au dessus de mes forces, aujourd’hui je ne m’en serais pas cru capable.  

Samedi Samedi 22 août 2009



 

Vendredi Vendredi 21 août 2009



Au Val André, l’impression extraordinaire de retrouver des sensations vieilles, évidemment, comme le fond de la petite enfance, puisque c’est ici que nous passions nos vacances, mes parents, mon frère Alain, mais aussi mes oncles et tantes et la bande désordre de mes grands cousins. Quel immense bonheur, un bonheur sans fard, serais-je guéri du chagrin nécessairement lié aux disparitions de mon frère et de mon Oncle Michel ? Guéri peut-être pas, j’ai toujours de la tristesse de repenser à ces deux-là que d’ailleurs ma cousine E. tient sur la même photo, prise ici, au Val André il y a plus de trente cinq ans, mon frère montrant fièrement ses peintures d’indien sur le ventre, naturellement l’œuvre à la terre glaise de Mon Oncle Michel, et le soir il ne voulait pas entendre qu’il fallait les nettoyer.

Je repense joyeusement à tant de souvenirs, c’est comme s’il m’était donné de vivre, juste une journée dans le voisinage lointain, mais heureux, de ces étés, effet de mémoire volontaire, comme s’il suffisait de mordre à s’en casser les dents dans une sucette au caramel salé pour voir, en songe, les images gardées depuis dans mon album photo de cette époque, c’est comme si elles s’animaient.

Je fais la planche dans l’eau, entre mes pieds je vois la silhouette du Verdelet, l’eau est verte, chargée de sable, j’ai huit ans, je me baigne avec ma cousine E. et Tante Loulette, je ne vois pas arriver une vague, je bois la tasse et c’est elles deux qui me récupèrent un peu plus loin, je me souviens de cette peur. Et du goût salé de la mer pleine de sable.

Je me réjouis d’envoyer cette photo de moi sur la plage à mes cousins, une photo de leur petit cousin au Val André, aujourd’hui.

Et quand je reviens de ma longue baignade de l’après-midi, qui aurait voulu écourter le plaisir de retrouver ces moments heureux et enfouis ?, marchant sur l’interminable plage découverte par la marée, ce n’est que quand j’ai fini par rejoindre Anne-Pauline qui se reposait sur le haut de la plage que j’ai compris que nous étions en 2009 et non à la fin des années 60.  

Jeudi Jeudi 20 août 2009



Journée laborieuse sur la troisième planche que nous finissons in extremis avant mon départ pour Rennes où je dois rejoindre Anne-Pauline, curieux d’ailleurs comment j’ai fait fausse route toute la matinée sur cette planche, ce qui explique que pour cette troisième planche j’ai eu recours à la photographie et à l’infographie. Texte bouclé juste à temps donc.

Aux revoirs.

J’arrive juste à temps pour mon rendez-vous avec Anne-Pauline qui me trouve bien fatigué, et à qui j’explique que j’ai surtout le sentiment d’avoir vécu les quatre derniers jours à un rythme de 8 images par secondes.

La soirée chaleureuse passée avec Anne-Pauline, donc, Jean-Philippe et Margaux.





 

Mercredi Mercredi 19 août 2009



Une journée qui avait tous les ingrédients de la mauvaise journée, comme de se lever de bonne heure après avoir très peu dormi, de devoir accompagner C. à l’hôpital, dans ces odeurs d’éther et autres produits désinfectants, le matin avec rien dans le ventre, et dont le cours finalement sera constamment négocié à la hausse avec la visite de Saint-Germain à Rennes, église dont les bâtisseurs ne réussirent jamais tout à fait à s’accorder sur quoi que ce soit dans sa construction, au point que son histoire semble contrariée, un plan au sol très curieux, des ogives qui ont du être amputées et une charpente entièrement reconçue sans compter des colonnes de pilier qui par leur manque de rectitude laisse songeur quant à leur solidité.

Un délicieux sandwich à la dinde rôtie, avalé dans la cuisine mythique de la Galerie au fond du couloir, où je croise pas moins de trois jeunes colistiers de la liste de discussion du Terrier, dont P.M., dont je dois bientôt montrer le travail dans le désordre, curieux quand même ces intersections entre personnes qui se connaissent seulement comme si elles se connaissaient dans un autre univers ou dans une autre vie.

L’après-midi, nous partons chercher une plage, dans le Sud de la Bretagne, agréable promenade, baignade, et sur le chemin du retour, nous tombons, presque par hasard sur la curieuse petite église de Le Guerno, construction assez rudimentaire, surtout pour le quinzième siècle, c’est-à-dire contemporaine de la cathédrale d’Amiens, ce que ne manque pas de relever L., et font finalement la rareté vient surtout de sa chair extérieure.

Retour. Chaleur.

Nous passons de nouveau du temps sur une deuxième planche, je fais de mon mieux, restant concentré, pendant que L. dessine la sienne tout en s’interrompant de temps en temps pour soit pétrir son pain, et aujourd’hui les trois levées d’un pâte à pita auront demandé bien du travail au boulanger, soit pour jouer du violoncelle, soit achever une peinture en train, ou encore intervenir sur la liste de discussion du Terrier, et pourtant chaque fois que je lève les yeux de ma feuille je constate que sa planche avance nettement plus vite et favorablement que la mienne. Et même nous faisons une petite pause pour regarder un épisode des Simpsons

Quelle journée !





 

Mardi Mardi 18 août 2009



Journée de repos merveilleuse, après un excellent déjeuner composé par L., nous prenons le frais dans le jardin, je profite du hamac pour m’allonger un peu, lire quelques pages de Jardin de Yuichi Yokoyama, et L. à l’ombre de son cerisier fait de très belles recherches sur son violoncelle, je crois même bien que je me suis assoupi à forcer de jouer à cligner des yeux pour jouer avec le contrejour et faire des tâches de lumières aux couleurs vives sur le fond de mon globe oculaire. Lorsque je reprends conscience nous décidons de tenter une bande dessinée à quatre mains, et disposons donc de part et d’autre de la table les mêmes outils pour chacun et au milieu de la table une banque d’images que chacun doit reprendre d’une façon ou d’une autre. Évidemment à ce jeu, je me sens nettement moins à l’aise que L. bien davantage rompu à l’exercice évidemment, mais mal an bon an, je finis par produire ce qu’il n’est pas trop pompeux d’appeler une planche je suppose. Un dîner jusqu’au soir, nous allons faire le tour du village à pied, passons dans l’obscurité profonde tout près d’un troupeau de vaches, comme si nous les frôlions, et nous tentons de mettre en dialogues nos planches, je dialogue celle de L. et inversement. Il est tard quand nous reportons au lendemain le projet d’une deuxième planche.





 

Lundi Lundi 17 août 2009



Je traduis de l’anglais pour C. de Trogoff, une pièce pour harpe qui lui a été transmise par Jean-Luc Guionnet qui lui vient d’une amie. Je me félicite de m’être rendu volontaire pour cette traduction tant je trouve passionnante cette pièce en deux parties. Je suis en ce moment même en train de contacter Jean-Luc pour qu’il me donne quelques précisions à propos de cette pièce, dont je ne connais même pas le nom de l’auteur.

Mon harpe comme un filter
D’un autre côté - partie 1


Pour harpe, objets, deux tables, une chaise, des microphones et des enceintes. Dédiée à RHODRI DAVIES Tokyo, Krakow, Paris, Madrid - 2007

I - LA SITUATION
II - L’ACTION
III - DETAILS & ARTICULATIONS
IV - COMMENTAIRES

I - En tout premier le joueur de harpe doit faire face au public au milieu de la scène.
I - L’amplification doit être aussi efficace que possible, de telle sorte que le public puisse entendre cette pièce comme un gros-plan sonore de l’aire de jeu (c’est-à-dire, le corps de l’interprète, l’instrument, les deux tables, les objets, la chaise etc — ce qui ne veut pas dire que cette amplification doive être agressive, juste un gros plan de sons que l’on peut à peine entendre dans une situation normale et dépendamment de la façon est jouée la pièce)
I - A la droite de l’interprète une table que l’interprète peut atteindre entièrement de sa main droite.
I - Pareillement sur sa gauche, une table qu’il peut atteindre entièrement de sa main gauche.
I - Sur une des tables un lot d’objets que l’interprète a choisis, trouvés et ramassés et qu’il a accumulés sur cette table avant le concert et rien sur l’autre table.
I - Les deux tables doivent être dans un matériau différent : par exemple, métal et bois, bois et plastique, verre et métal, etc, c’est à la convenance et au goût de l’interprète.
I - L’interprète, la harpe, et tous les objets doivent ensuite entourés de microphones de telle sorte qu’aucun mouvement ne puisse échapper à l’amplification, tous les gestes doivent être entendus, les bras, les jambes, les pieds, la respiration, les mains, les résonances, le toucher des cordes, le toucher du corps de l’instrument, et le toucher des objets.

II - Certains des objets pourront être cassés ou détruits pour les faire passer au travers de la harpe.
II - Le processus consiste à faire passer chaque objet au travers de la harpe d’une table vers l’autre.

III - Chaque résonance doit être poursuivie jusqu’à son terme, et doit se terminer naturellement quand l’objet est entièrement passée au travers de la harpe.
III - Il est possible de désaccorder la harpe pour une passe particulière mais cela ne doit pas être fait en amont, l’instrument ne doit pas être préparé.
III - Le passage doit être différent pour chaque passage.
III - Une fois que l’objet est de l’autre côté de la harpe une note spécifique doit être produite comme signal pour signifier que cette action est aboutie : une note que l’interprète choisit et qui ne peut se produire possiblement pendant qu’un objet passe au travers de la harpe, c’est une note spécifique qui ne peut se produire qu’à cette occasion). Cette sonorité doit être jouée avec un silence avant et après et sa résonance doit se poursuivre jusqu’à sa fin naturelle.

Il y a cinq signaux différents
a/ un pour signifier que le passage était facile
b/ un pour signifier que le passage n’était pas si facile
c/ un pour signifier que cela a vraiment été difficile de passer au travers cet objet
d/ un pour, je n’ai pas pu faire passer cet objet
e/ et un pour, j’abandonne tout à fait : c’est la fin

III - Si un objet doit être cassé pour passer au travers de la harpe, toutes ces parties doivent passer au travers de la harpe, la partie musicale de cet objet spécifique est achevée quand toutes les parties de l’objet sont passés de l’autre côté de la harpe.
III - Si un objet est trop grand et qu’il ne peut pas être cassé, cet objet doit être posé sur le sol sous la première table.

IV - Ce que l’on appelle objet peut être n’importe quoi, de plus ou moins solide, il n’est pas obligatoire qu’il soit absolument identifiable, il peut être tout ou partie d’une chose, une chose plutôt qu’un objet.
IV - Le nombre d’objets détermine la durée de la pièce.
IV -Si vous pensez vraiment que c’est possible et que la sale de concert est assez petite pour cela vous pouvez produire une interprétation acoustique de cette pièce.

IV - A propos de la façon de comprendre et jouer cette pièce : l’action de jouer la pièce doit être comprise comme une procédure globale et si quelque chose doit être appris par cœur, ce sont les règles pas le résultat. Cela concerne l’automatisation interne (s’automatiser soi-même, moi en tant qu’automate), cependant une fois la procédure comprise, toute l’attention possible doit être dédiée à la qualité sonore (et pourtant tout ou partie de la pièce peut être joué stupidement exprès, ou pas, exprès). L’interprète doit se concentrer sur une façon acousmatique d’écouter, ce qui veut dire qu’il doit se concentrer davantage sur un effet de bande son non musicale plutôt que musicale. Cette pièce n’a rien à voir avec quelle que forme d’humour ou d’ironie que ce soit : son humeur doit être neutre ou celle d’un drame si une implication psychologique est nécessaire.

Une interprétation radiophonique de cette pièce est également possible

Pour harpe, objets, deux tables, une chaise, des microphones des enceintes et un commentateur.

Même procédure, on conduit la pièce de la même façon, mais un commentateur, un véritable reporter musical, doit précisément décrire ce qu’il se passé.
1/ Nommant les objets l’un après l’autre
2/ Il doit également expliquer comment l’interprète se débrouille pour faire passer les objets au travers de la harpe — d’une façon qui voisine à la fois le commentateur sportif et l’explication scientifique et en temps réel, pendant que l’interprète fait ce qu’il a à faire.
3/ Il compte les objets, objet numéro 1, numéro 2, numéro 3, 4, 5 etc... chaque fois que le signal est joué.
4/ Il doit également donner les temps pour la traversée de chaque objet, par exemple 2’35 pour le troisième objet, lequel est une corde de 5 mètres de long.
5/ La voix du commentateur doit être très claire, douce (intime) et doit décrire brièvement ce qu’il se passé de telle sorte que la " musique " puisse être entendue seule aussi.

Dans cette version les microphones sont encore plus importants que dans la première version.

Note :
— un perchiste peut remplacer tous les microphones
— la version radiophonique peut également être jouée en concert.


Il existe une deuxième partie à cette pièce dont la description est plus longue, la harpe dyslexique, j’attends d’avoir pu prendre contact avec son auteur pour la produire ici.  

Dimanche Dimanche 16 août 2009



La nuit que je fuis en la traversant de part en part, pour rallier Bruc-sur-Aff en Bretagne depuis Clermont-Ferrand, n’est-ce pas ma propre nuit ? Vieux rêve de vivre en Islande en été et en Patagonie en hiver, je n’aime décidément pas la nuit.  

Samedi Samedi 15 août 2009



Ils sont nombreux les récits de la naissance de l’état d’Israël, témoignages poignants de ces Juifs unis dans la lutte pour s’arracher une parcelle de terre où ils seraient enfin à l’abri des grands mouvements de l’histoire tellement néfastes à leur égard, et avec la naissance la construction de cette parcelle qui devait résister à tout, ils sont tellement nombreux qu’ils ont fini par constituer une manière d’histoire officielle, laquelle a été ensuite amplement romancée, mise en fiction, filmée par le cinéma fictionnel, et toujours, cela va de soi, du point de vue des Juifs. Beaucoup plus rarement cette histoire a été racontée depuis le camp des Palestiniens, au point, sans doute que l’on oublie régulièrement que cette prise du territoire ne s’est pas faite pacifiquement et que les Palestiniens ont résisté, qu’ils ont défendu leur territoire, mais qu’ils ont perdu. Sans compter que dans cette lutte la violence faite aux Palestiniens fut totale.

C’est évidemment l’histoire des vainqueurs. Et c’est sans doute un miracle quand on peut entendre une autre histoire que celle-là.

Elia Suleiman — après avoir réalisé Intervention divine, film dans lequel, par des plans-séquence interminables, filme les aberrations de la vie quotidienne dans la Palestine contemporaine — dans son nouveau film, raconte la construction d’Israël telle qu’elle fut vécue depuis le camp des Palestiniens, tout en utilisant les mêmes principes de distanciation, et une nouvelle fois avec le recours de longs plans-séquence, au cœur desquels se développe une action dans un plan immobile. Ce récit d’ailleurs tient davantage de l’évocation virtuose que du récit, laquelle procède avec lenteur d’une part, mais aussi sans appesantissements explicatifs, le contexte général étant le plus souvent suffisant pour discerner les tenants et les aboutissements de chaque scène.

Malgré cette lenteur apparente le film progresse assez vivement au travers de cette histoire jeune, traversant quatre parties principales, la naissance de l’état d’Israël, puis la tentative d’une intégration de ceux qui étaient appelés les Arabo-Israéliens, puis la première Intifada et enfin la Palestine d’aujourd’hui, devenue une écheveau inextricable dans lequel le personnage principal, le réalisateur lui-même, paraît surtout marqué par la stupéfaction. Quatre périodes historiques qui correspondent à quatre grands moments de la vie du réalisateur lui-même et de sa famille. A la naissance de l’état d’Israël correspond la résistance de son père palestinien et sa survie apparemment miraculeuse après une scène de torture éprouvante, mais cinématographiquement tenue à distance, à la fois par le point de vue de la caméra lointaine, mais aussi par la longueur du plan-séquence, puis la vie quotidienne reprend ses droits, ce n’est plus le récit de la résistance du père qui prime, mais celui du quotidien au travers des lettres de la mère du réalisateur, lettres destinées à sa famille dispersée dans les états arabes voisins, contemporaines à ces lettres les tentatives d’intégration des Palestiniens par l’état d’Israël, la dérision pointe. L’enfant grandit et se rend coupable de comparables faits de résistance que ceux de son père en d’autres temps, le père lui meurt à petit feu d’une condition cardiaque et respiratoire fragile, le fils doit partir, les scènes du film deviennent de plus en plus tendues, même si le personnage du réalisateur est toujours aussi aphasique. Lorsque le réalisateur revient enfin, il est stupéfait, comme l’est un Buster Keaton impavide, par la Palestine contemporaine.

L’imbrication d’éléments autobiographiques dans un récit contextualisé dans une histoire plus vaste et qui dépasse les limites personnelles de cette existence privée n’est pas une forme neuve, on peut même dire que c’est bien souvent le format même de l’histoire quand elle est rendue fictive par le récit ou le film. Aussi lorsque ces récits historiques, grands ou minuscules, se développent, ils ont souvent tendance à rapprocher un peu artificiellement les destinées privées du cours de l’histoire, ce qui a pour effet de rendre le quotidien trop exemplaire (ou trop générique) au point de n’être plus le quotidien de personne. Le parti pris de Elia Suleiman est au contraire de ne pas se soucier outre mesure de la contextualisation, de l’historicité du récit, et de serrer au plus près les destinés, ici celle de sa famille, avec une insistance pour les détails du quotidien, laissant au spectateur la tâche pas toujours aisée de rattacher le décor de ce récit intimiste au contexte historique connu, qui n’est plus qu’une évocation.

Par ce biais volontaire, on remarque surtout que dans la vie de tous les jours, si Israéliens et Palestiniens se regardent souvent en chiens de faïence, le ressentiment, de part et d’autre, historique, ils ne sont jamais aussi éloignés qu’ils ne le laisseraient penser dans leurs attitudes — ce qui laisserait penser que les deux peuples pourraient sans doute vivre en paix, si le poids de l’histoire, justement, ne venait lester ces personnages et les ramener systématiquement à ce qui les sépare, depuis le début, et on sent chez Elia Suleiman, dans ce film, une volonté de rappeler que c’est sans doute dans le mensonge de la création soit-disant pacifique de l’état d’Israël que ce sont construites les haines inextinguibles.

Et pour porter ce récit, il y a un véhicule remarquable, celui de l’ironie, une ironie mordante qui voisine souvent l’humour noir et qui puise son efficacité dans le comique de répétition. En donnant à voir le caractère immuable des situations les plus aberrantes, en ne les commentant qu’à peine — les demi-sourires des parents — en cherchant rarement à faire porter la responsabilité de ces aberrations à quel que camp que ce soit — certes l’occupant est plus souvent la cible des quolibets, mais le caractère infructueux de la désespérance palestinienne est également stigmatisé, les frasques du voisin alcoolique et la transmission de sa soulographie démente à son fils — Elia Suleiman fait progresser son récit vers cette vision de chaos qui est sûrement la sienne s’agissant de la situation politique de son pays.

C’est aussi un cinéma dans lequel son auteur aime questionner les limites de son art, le personnage principal, d’abord enfant, à la fin homme d’âge mûr, le réalisateur lui-même, ne profère pas une seule parole de tout le film et ne s’embarrasse pas non plus de mimiques, autres que celle de la stupéfaction ce qui, avec force référence à Buster Keaton, relèverait presque de la nostalgie du muet, ou encore, les scènes d’hôpital dont la lenteur ou les courses ne sont pas synchrones avec le déplacement des personnages dans le décor, et enfin la scène fantasmée du saut à la perche, un cinéma donc qui n’oublie pas la recherche formelle dans un montage au rythme lent parfait et qui réussit miraculeusement le mariage de la carpe et du lapin, enraciner son récit intime et autobiographique dans un contexte historique très marqué. Une démonstration.  

Vendredi Vendredi 14 août 2009





Je n’avais pas très envie de décoller de la table du petit déjeuner de l’agréable compagnie de Martin et Isa à Autun, surtout pour aller travailler, mais dès la sortie d’Autun, je fais contre mauvaise fortune bon cœur, la lumière sur cette belle route est magnifique et je faisais de nombreuses photographies tout en écoutant, vraiment !, cassette qui traîne dans la voiture, origine inconnue, Paolo ConteTom Waits en crooner italien, — du coup j’arrive à mon travail dans une excellente humeur ! Comme quoi, et c’est rassurant, il me faut parfois peu de choses.

Dans la nuit, les craquements de l’atelier de Martin étaient tels que j’en ai perdu le sommeil, me réveillant en sursaut, pensant des pas tout proches de moi, dans mon sommeil, pour ouvrir les yeux et trouver dans la pénombre la sculpture de Saint Barthélémy à tête de ventilateur qui avait les traits d’un agresseur redoutable. impossible de me rendormir après pareille frayeur, je me résouds à plonger dans la lecture de L’incendie du Hilton de François Bon, que je finis par lire dans les conditions même de son récit, au milieu de la nuit, privé de sommeil. Et, finalement, dans le temps de lecture, recommandé par son auteur, quatre petites heures, qui plus est, dans mon cas, volées à la nuit.

Au tout début de l’Incendie du Hilton, François Bon recommande d’en faire la lecture de façon contiguë, dans, écrit-il, un temps de lecture qui coïnciderait avec le temps qu’a duré cet épisode, celui d’une alerte et de l’évacuation de l’hôtel Hilton de Montréal, où il résidait, invité pour le Salon du Livre de la ville, lequel se tenait par ailleurs dans le sous-sol même de l’immeuble de l’hôtel. Ce n’est pas un mauvais conseil de lecture, au contraire. Parce que ce conseil, et la contrainte d’écriture qu’il induit, écrire un récit dont lecture dure le temps même du récit, permet d’épouser le sujet même du livre, c’est-à-dire une fenêtre de temps, quatre heures au milieu de la nuit, pendant lesquelles la réalité de nos vies modernes, de notre époque, et, je vais y revenir, la structure et les rouages même de la métropole, seront parfaitement lisibles, selon un angle idéal, un angle d’éclipse.

Parce que la métropole a ses trucages qui demandent beaucoup de notre attention pour les dépister et s’en méfier, comme, dans l’Incendie du Hilton, la sensation d’ascenseur qui ne parcourerait qu’un étage ou deux et qui en fait projette ses voyageurs d’une bonne quinzaines de niveaux — ce qui de façon surprenante se comprend à l’envers d’une visite dans le musée de la mine à Saint-Etienne, au cours de laquelle un trucage fait croire aux visiteurs qu’ils plongent dans les entrailles de la terre visiter la mine telle que l’ont laissée ses mineurs, plusieurs dizaines de mètres en sous sol, mais en fait il n’en est rien, cette reconstitution d’une mine est seulement dans l’immédiat sous-sol de l’entrée du musée. Et c’est, somme toute au prix de cet effort d’observation, de la capacité de déceler ce qu’il y a de commun à différentes expériences du continuum que l’on peut effectivement l’éprouver et apercevoir ses failles. Comme toute œuvre de déchiffrement, c’est la reconnaissance de séquences semblables qui permet de lentement décrypter le langage inconnu.

Dans le cas de la métropole — par métropole, j’entends la continuité désormais totale des villes entre elles, des sociétés entre elles, telle qu’elle est admirablement décrite dans l’Insurrection qui vient du Comité invisible — son mouvement et son agitation sont tels que très rares sont les espaces et les plis au milieu desquels il est possible d’apercevoir le fonctionnement menteur qui donne l’illusion de cette fausse continuité et la nécessité de s’y rendre, et ce ne sont que des concours de circonstances proprement extraordinaires qui permettent de les observer. Il faut pour cela à la fois un observateur aguéri — François Bon est cet observateur vif — et un dysfonctionnement, un accident dans la continuité, et enfin de l’intuition chez l’observateur pour ne rien perdre de cette mince fenêtre qui est ouverte peu de temps devant son regard.

Pour François Bon ce dysfonctionnement ce sera l’incendie en pleine nuit dans l’hôtel où il réside en vue de deux interventions au Salon du livre de Montréal, circonstances, ce voyage et son motif professionnel, qui, a priori, n’étaient pas prédestinés ni à cet accident ni à ses lectures. Pour cela il faut effectivement que l’observateur accepte de regarder dans les plis apparemment les moins prometteurs du réel, comme de comprendre après-coup, qu’il y a un lien de sens direct entre cet hôtel de Montréal au Canada et celui, certainement plus modeste, mais pas moins normé, de Dreux, pour y suivre un stage de récupération de points de permis de conduire. L’observateur tendu qu’est François Bon, qui déplie les rouages d’un tel stage, justement parce que son observation est permanente, est effectivement équipé pour remarquer, dans la panique raisonnable de l’évacuation de cet hôtel d’une quinzaine d’étages au Canada, que l’évacuation est menée par les pompiers, mais qu’une fois les hôtes délogés, leur relogement ne se fait pas de façon unitaire, ou encore que le personnel de l’hôtel est curieusement invisible pendant la crise et réapparaît quatre heures plus tard, lorsque la crise est résolue.

Il y a dans l’Incendie du Hilton le temps des observations, mais aussi celui du déchiffrement de l’énigme et de ses symboles, et séjournant dans un hôtel qui accueille à la fois les stars locales du football américain et tout le milieu germano-pratin de l’édition française en visiteurs encombrants, puisqu’aussi bien ils dominent ce côté-là aussi de l’édition francophone, l’auteur égaré, observateur en alerte malgré tout, peut à la fois s’interroger sur, notamment, cette reproduction en manière d’exportation des us de l’édition française, de sa logique de domination, domination toute relative, et c’est assez drôle, quand les écrivains et éditeurs croisent dans les ascenseurs des joueurs de football américains professionnels qui les dépassent de plusieurs tête sans compter des largeurs d’épaules qui ne sont pas comparables, mais aussi domination inquiète si l’on en juge par le contenu des interventions promises et les interrogations de ce monde vieillissant face à la numérisation progressive de ses formats. Vieux monde qui s’écroule que celui de l’édition, ce dont on ne s’attriste pas, si ce n’est, dans cette disparition, qu’il entraîne avec lui les livres. Il y a par exemple un personnage, que l’on soupçonne d’être fictif, en fait inspiré du Robbe Grillet du Buffet de la gare d’Angoulême, personnage anonyme appelé le vieil écrivain et qui, sans se rendre compte de la portée symbolique de cet incendie, continue de s’interroger sur les relations qui existaient entre Nathalie Sarraute et Samuel Beckett quand cette dernière l’hébergeait clandestinement pendant l’Occupation !

Finalement il s’agit d’un incendie, dont on ne perçoit même pas la fumée, au point que quand tout rentre dans l’ordre, que tous sont invités à regagner leurs chambres et tenter de finir cette nuit amputée de sa partie centrale, François Bon, lorsqu’il se lève le lendemain matin, s’interroge de savoir si justement tout ceci n’est pas qu’un rêve, une vision sans doute aveuglante de clarté, et que tout étant revenu à la normale, on remet en doute le dysfonctionnement, conditionnement de l’esprit qui a du mal à se rendre compte que c’est l’interruption de continuité qui est l’état naturel d’un système malade.

Habilement le livre se clot avec les notes prises pour la construction du livre, éclats précieux et éclairants et qui permettent de donner corps à ce que nous sommes précisément habitués à penser hallucination, quand nous sommes, en fait, aveuglés par notre lucidité. Cette construction hardie est un précieux outil formel, pas tellement pour ce qu’il donne à voir la pensée de l’auteur traversant de ses observations cette situation anormale et éclairante, mais pour ce qu’elle donne à voir l’auteur au travail quand il est précisément occupé à la transformation de cet épisode pour en faire un livre, un livre dont les effets de transparence restituent la vision fugitive de l’éclipse.

La rareté de l’éclipse étant, par ailleurs, la seule occasion possible de voir Mercure.  

Jeudi Jeudi 13 août 2009



Nathan part demain en colonie de vacances aussi je m’empresse de lui écrire une petite carte qu’il aura à son arrivée, et je suis ravi, c’est la première fois que je peux lui écrire vraiment à lui, c’est-à-dire, sans passer par l’intermédiaire d’une monitrice qui devra déchiffrer la lettre pour lui, aussi j’écris en lettres parfaitement formées, jusqu’à m’en faire mal au poignet de contractions, mais quel plaisir de me dire que c’est la première fois que j’écris, vraiment, à mon petit moujingue, la carte postale est celle d’un chapiteau de la cathédrale d’Autun représentant l’affrontement entre le Vice et la Vertu, image spécialement choisie pour Nathan parce que ce combat ressemble un peu à un des affrontements au sabre laser de son jeu vidéo préféré. C’est dire s’il est difficile de choisir une carte pour Nathan à moins bien sûr de trouver ce genre de connexion, ou encore de coller une publicité pour débroussailleuse sur une vraie carte postale ! Ce que je serais peut-être conduit à faire la semaine prochaine.  

Mercredi Mercredi 12 août 2009



Cette table est magique. Il s’agit du bureau dans l’atelier d’Isa. Chaque fois que je m’y installe pour travailler, je suis stupéfait de voir qu’il suffit de se mettre au travail, pour y être non seulement concentré mais également entouré d’un peu de félicité et que, par exemple, les mots du Déluge de Pâques viennent assez librement et que le récit prend un cours assez naturel qui garantit que toutes les notes prises dernièrement seront reprises, presque toutes. Je me souviens que c’est sur cette même table que j’étais parvenu à achever la dernière des relectures pleines de méandres de Une fuite en Egypte et que c’est également sur cette même table que j’avais réussi à sortir Portsmouth de l’ornière dans laquelle il était resté coincé au point que je croyais ce récit perdu. Bien sûr je ne crois pas à la magie, mais il y a longtemps que je sais qu’Isa est une sorcière. Une très puissante sorcière. Comme il existe de puissants magiciens.  

Mardi Mardi 11 août 2009



Journée de félicité, journée réussie, journée toute tendue dans la matinée à écrire le début de cette histoire de bombardement de Pâques, à en collecter les éléments et tenter de les ranger dans un ordre provisoire, commencer à écrire les choses sans trop les voiler, plus tard ce sera le temps de cacher un peu le récit de le faire serpentant, et emprunter des méandres, mais pour le moment j’avance tout droit. Et l’après-midi, nous partons avec Martin et Isa chercher des girolles et on n’en trouve de nombreuses, chacun de nos petits paniers fort rempli. Je remarque une fois de plus que la recherche et la cueillette des girolles en Bourgogne est un sport assez différent de celui de la recherche des mêmes champignons dans les Cévennes où ils sont nettement plus épars, mais dans les flancs des montagnes c’est un peu partout que l’on en trouve, tandis qu’ici, on va dans les quelques coins que l’on connaît et sans surprise on retrouve des champignons là-même où on les avait cueillis la dernière fois, au bord du même petit fossé et au pied du même grand arbre à la base touffue. Le soir Kerstin nous gratifie d’une goulasch et de ses dumplings qui ne sont pas sans me rappeler la goulasch dans la taverne du Sergent Svek à Brno. Le soir lecture, très concentré jusqu’à pas d’heure et nuit paisible dans l’immense atelier de Martin. Le compteur de l’appareil-photo indique qu’une bonne centaine d’images ont été prises de cette journée. Une journée réussie.  

Lundi Lundi 10 août 2009



Conduire un peu en sortant du travail, pas loin, juste assez loin pour trouver un coin dans lequel je puisse me déshabiller et, en rabattant les sièges à l’arrière de la voiture, dormir quelques heures, les pieds tout près du bidon d’huile, les fenêtres légèrement ouvertes, un peu de pluie qui tombe en silence sur le capot de la voiture, je me sens bien dans cette situation, un peu inconfortable — et il n’est pas rare que je passe de meilleures nuits en dormant dans ma voiture ou à l’infirmerie de mon travail que dans mon propre lit, chez moi — ce sentiment, comme souvent quand on dort ailleurs que dans son lit, d’une liberté retrouvée, qui fait sans doute écho aux nuits de jeunesse, nuits d’aventures raisonnables, nuits de voyage, et dire que j’ai presque 45 ans et que je continue d’avoir ces habitudes de vagabond.  

Dimanche Dimanche 9 août 2009



De retour de Brioude, où je suis allé visiter la basilique Saint-Julien, petite merveille de basilique entamée dans un style roman très éclairé et achevé par des voutes gothiques balbutiantes, je m’arrête sur le bord de la route pour uriner, là même où j’avais pique-niqué avec les enfants en marge d’un champ de tournesols glorieux, la chaleur était écrasante, nous avions déjeuné à l’ombre d’un grand peuplier sauvage et touffu, et pendant que je faisais un petit somme les enfants étaient allés jouer dans le champ des grandes fleurs jaunes et en avaient ceuilli chacun une pour rapporter à Anne, aujourd’hui, le temps est gris le ciel délavé, sans relief, les fleurs des tournesols commencent à fâner, et à toutes s’incliner de façon disciplinée dans la même direction méridionnale, les enfants me manquent. Déserts d’eux, les lieux seraient presque lugubres, idhyliques qu’ils étaient la semaine dernière.  

Samedi Samedi 8 août 2009



 

Vendredi Vendredi 7 août 2009



J’accompagne Madeleine à son départ en colonie de vacances par train de nuit depuis la gare Austerlitz. Je vois bien qu’elle est anxieuse, elle l’est naturellement, mais ce départ semble lui causer davantage de trouble que de coutume, je ne saurais pas mettre mon doigt dessus, mais je le vois bien. Mais en dépit de cela, nous mettons à profit notre avance confortable par rapport à l’horaire pour discuter et je tente de l’apaiser, mais graduellement je n’en mène pas plus large qu’elle, il faut dire aussi que les enfants qui partent avec elle semblent très différents des enfants auxquels nous avons l’habitude, la plupart sont équipés d’un téléphone de poche ou de toutes sortes d’autres gadgets qui les vieillissent de façon tellement factice, je me demande vraiment ce qui peut passer par la tête des parents de confier de tels poisons à leurs enfants. Et ça finit par filer la trouille à Madeleine qui se demande vraiment si elle sera à la hauteur. J’ai beau faire confiance à la capacité d’adaptation de Madeleine, je ne suis pas tranquille non plus, n’empêche quand il est l’heure de se séparer, il y a dans l’attitude de Madeleine une détermination courageuse qui me rend très fier. Elle est belle ma fille qui s’éloigne sur le quai de la gare trainant derrière elle une immense valise sur roulettes. Bonnes vacances ma grande fille, je suis le dernier parent hypermétrope sur le quai qui scrute au loin le mouvement de ta crinière blonde, tu ne t’es retournée qu’une fois, tu es bien courageuse. Je t’aime.  

Jeudi Jeudi 6 août 2009



Je suis estomaqué par le courage de Nathan qui a décidé de m’accompagner aux montagnes russes du Parc Saint-Paul où nous retournons pour la première fois depuis fort longtemps, c’est d’ailleurs l’occasion de remarquer à quel point les enfants ont grandi, puisque Adèle a la même taille et ressemble fort à Madeleine du temps où nous allions à ce parc en voisins, lorsque nous habitions à Puiseux-en-Bray, et justement les enfants ne me regardent plus faire mes tours de montagnes russes depuis en bas, trop petits. Ils ont largement la taille de le faire maintenant, et Nathan prend beaucoup sur lui pour nous accompagner, lui qui est tellement sujet au vertige. J’ai beau le prévenir qu’une fois le petit train lancé, et nous prisonniers de ses wagons, il n’y a plus moyen de faire marche arrière, à mi-hauteur de la montée, je vois bien comme il est effrayé et qu’il crie littéralement de frayeur dans la descente, s’accrochant à moi par le tshirt comme un talonneur aggripe ses deux piliers par le maillot. Mais arrivés en bas, il voudrait refaire un tour, parce que, je le vois bien, il voudrait montrer à quel point il est courageux. C’est bien la démarche volontaire de Nathan en ce moment, vouloir prouver qu’il peut faire aussi bien que les autres, et le courage qui est derrière cela m’épate.




En mettant cet article en ligne, je suis parcouru par de drôles de frissons, ayant appris ce matin dans le journal qu’une visiteuse d’un des manèges que j’ai emprunté avec Nathan, est morte, en étant éjectée d’un de ces petits véhicules de montagne russe. Le surpoids de cette femme serait à l’origine de l’accident, explication qui me fait froid dans le dos tant je serais très surpris que cette femme pesait plus lourd que moi.  

Mercredi Mercredi 5 août 2009



Décidément le souvenir de ces vacances cévennoles se dissipe avec peine, puisque emmenant les enfants à la piscine de Montreuil, accompagnés que nous sommes de Dana, j’ai presque le sentiment de conduire à la baignade, mais las, l’eau chlorée de la piscine n’a pas la même fraîcheur et certainement pas la même douceur que celle de la Cèze. Mais au retour faire faire une pâte brisée aux filles et c’est comme si nous étions occupés à préparer une tarte aux prunes sur la toile cirée dans la cuisine des Cévennes.  

Mardi Mardi 4 août 2009



Ayant démonté le bar de la cuisine, dernière pièce de la cuisine qui porte encore les traces de cette épouvantable couleur de vert Véronèse clair et légèrement désaturé, pour justement le laquer de blanc comme Clémence et moi avions fait du reste de la cuisine, mais après une semaine de peinture, nous avions manqué de courage pour entreprendre le bar, et disposant ses éléments dans le petit jardin, le matin, à la fraîche, je remarque que la lumière sur cet atelier de peinture improvisé est la même que celle des travaux du matin dans les Cévennes, elle est indirecte, grandement filtrée par le néflier de mes voisins, quand dans les Cévennes ce sont les châtaigniers qui la cachent et produisent cette ombre salvatrice pour les travaux du matin avant que le soleil ne passe l’ubac et, dardant, désormais, sur notre pente, fasse forte chaleur. Première fois que je remarque cette concordance d’orientation et de lumière, du coup mes pensées sont tournées vers mon père qui nul doute à la même heure doit entreprendre de comparables travaux de peinture, ceux des derniers volets de la maison dans ce rouge brique unique et que l’on ne trouve qu’à la quincaillerie de Villefort.  

Lundi Lundi 3 août 2009



C’est chaque fois pareil, le retour des Cévennes me pose toujours la même difficulté, devoir reprendre mes habitudes de photographe du quotidien, de ce que j’ai sous les yeux, des lieux que je traverse. Et quand c’est la proche banlieue parisienne au travers de laquelle je marche, je me sens nettement moins inspiré que sur un chemin cévennol, et pourtant, je le sais, c’est justement devant cette difficulté que je serai, ou non, photographe.  

Dimanche Dimanche 2 août 2009



 

Samedi Samedi premier août 2009



Après un mois passé dans une certaine forme de promiscuité avec les enfants, au bout de deux jours passés loin de leur impétueux désordre, et j’ai à nouveau le sentiment de ne pas vivre entièrement cette vie, d’être coupé de témoins, déambulant dans des paysages qui s’ils ne sont pas vides de vie, n’en sont pas moins déserts, tant je me sens éloigné de mes proches.

Cette année plus que les autres sans doute, je peine à adhérer à nouveau à ce versant de l’existence qui m’apparaît tellement factice, la vie moderne, ses sollicitations fausses mais urgentes, qui me font regretter, oui, vraiment, les questions pressantes des enfants de savoir ce que nous allions manger et dans combien de temps ?

Je reprends des nouvelles du monde, constate que les mensonges de la métropole ont enflé, seulement un peu tous les jours, mais coupé de la dose quotidienne pendant un mois et la fausseté me saute aux yeux.

Ce n’est qu’au bout de deux jours que je finis par me souvenir que je dois bien avoir un agrégateur de flux rss paramétré dans un coin, j’y vais par acquis de conscience, et ne suis pas séduit par ses ingrédients.

Je trouve bien davantage d’envie et de discipline pour ce qui est de me mettre au travail, mettre en forme les notes brèves accumulées ces derniers jours dans les Cévennes, ce faisant je retrouve sans mal mon état d’esprit et les Cévennes qui l’ont inspiré, la fraîcheur des eaux de la Cèze semble un souvenir lointain, mais ses bienfaits sont encore très présents — et le souvenir de nager dans cette eau à la fois limpide et glissante, de voir projetée sur les pierres dans le lit son ombre morcelée et les gestes du crawl — pas loin de 4000 photographies prises parmi lesquelles il faudra sans doute opérer un tri sévère pour composer les collages de la Vie, du coeur à l’ouvrage donc, l’envie de faire.

Et l’envie de prolonger dans le temps les excellentes habitudes de vie reprises dans les Cévennes. Et dire qu’au milieu de ces vacances il a fallu expliquer à ma banquière, que non, je ne disposais pas d’une connexion internet, pas même d’un téléphone à touches, et de la fameuse touche étoile ou du dièse, j’entendais bien comme elle avait du mal à croire que je puisse y voir la recette même du repos.  

Vendredi Vendredi 31 juillet 2009



 

Jeudi Jeudi 30 juillet 2009



 

Mercredi Mercredi 29 juillet 2009



La discussion est arrivée par surprise, le soir.

Le sentiment de savoir enfin ce que je voulais savoir. Et périphériquement de tenir enfin le contexte de l’histoire que l’on me propose de raconter. Le bombardement de Pâques, en avril 1944.

Un bombardement terriblement meurtrier, le jour de Pâques, les Alliés ayant largué un millier de bombes des ventres de forteresses volantes, ayant pour cible la gare de triage de Lille-Délivrance, mais ayant manqué leur objectif de neuf kilomètres tout de même et finissant par raser, presque, les villes de Lomme et Lambersart faubourgs de Lille. Longtemps les pilotes américains furent soupçonnés d’être ivres en cette nuit de Pâques pour avoir commis pareille approximation. La réalité est plus pragmatique, les méthodes de bombardement en masse de l’époque étant très empiriques, puisqu’elles consistaient essentiellement en des méthodes de navigation couplées avec une synchronisation dans le temps : suivant un plan de vol très précis, à l’heure dite les soutes de bombe étaient ouvertes en espérant que les calculs et que le vol furent précis, ce qui malheureusement n’était pas si souvent le cas.  

Mardi Mardi 28 juillet 2009

Elle avait un peu de mal à réaliser que c’était bien lui ma petite Madeleine, son maître, là, ici, dans les Cévennes, avec ses deux enfants, en visite pour ces deux jours et à la baignade cela avait un peu des airs de maîtresse en maillot de bain, et quel plaisir de mon côté de faire un peu mieux la connaissance de Laurent, d’être comme rassuré rétrospectivement, oui, cet homme qui éduquait ma fille ces deux dernières années, était un homme bon, compétent et qui avait cela à cœur de donner de lui-même aux enfants qu’on lui confiait.

Le soir la maison est pleine de petits corps endormis, j’accompagne Laurent qui promène nuitamment son chien dans le hameau, je ne peux m’empêcher de remarquer qu’il y a là un art de vivre dont je ne suis pas capable quand je suis seul. Une façon d’habiter. Les lieux sont souvent plus habités quand ils le sont par d’autres que moi. Je n’habite pas les lieux, je les vide de toute présence, j’en expurge le bruit et le désordre, parce que le silence et des espaces vierges sont nécessaires à ma concentration qui finalement exige cette absence de vie.

Je manque crucialement d’humanité. Et c’est criant au milieu des vivants.

 

Lundi Lundi 27 juillet 2009



Mon petit garçon, pourquoi est-ce que je te regarde tellement intensément, quand nous sommes à table, tu es en face de moi, à ma gauche Madeleine et Adèle à ma droite, tes deux sœurs, et toi qui désormais mange de tout, le regard souvent éperdu le vert de tes yeux reflétant le jour qui rentre en entier dans la cuisine depuis que le tilleul a été abattu, et quelle vue cela nous donne sur la vallée !

Je te regarde et tu ne t’en rends pas compte, je te regarde, j’épie dans tes yeux cet éveil soudain dont désormais je ne doute plus qu’il se produira un jour et parfois je me prends à espérer qu’il va éclore, juste là, sous mes yeux. Cela n’a pas de sens, je sais bien que les choses ne se passeront pas de cette façon un peu magique, mais je ne voudrais pas rater ce passage alors qu’il se produirait littéralement sous mes yeux.

Alors je te regarde. Intensément.  

Dimanche Dimanche 26 juillet 2009

Il y a une centaine d’années, les hommes du hameau se donnaient la main quand l’un d’eux devait entreprendre de gros travaux sur un des bâtiments de ces fermes modestes. Sans doute se retrouvaient-ils le matin à l’heure dite pour monter des lauzes en mur ou en couvrir une étable. Sans doute qu’ils s’arrêtaient une première fois dans la matinée pour boire le café et une autre fois aussi pour se passer les litrons de clinton — cet épouvantable vin pressé avec les vignes un peu sauvages qui poussent ici sur les treilles, raisins amers qui produisent un vin âpre, mais à l’étonnant arrière-goût de fraises des bois.

Oui, c’est comme cela que cela devait se passer et à midi ou le soir, les femmes dressaient une table chez l’obligé où tous mangeaient ensemble, l’obligé remerciant ses voisins du coup de main en levant son verre à leur santé. Les enfants du hameau devaient fourmiller partout autour de la table ou dans les granges voisines, profitant de la relâche et même de l’ivresse des pères et de leur fatigue pour toutes leurs menues activités et jeux subreptices.

Et le soir peut-être même que l’on dansait ou que l’on faisait fête à ceux qui avaient prêté main forte et qui seraient les obligés une autre fois.

Tout cela je l’ai vu, de mes yeux vu, puisque nous avons aidé mon voisin Serge à couler la dalle de sa terrasse, et qu’un véritable banquet a ensuite été dressé devant la ferme du hameau, pour nous remercier et les enfants venaient chaparder de temps en temps quelque chose à notre table avant de repartir jouer plus loin. Mon absence de vigilance à leur égard était totale, rompu de fatigué d’avoir charrié quatorze pelletées de gravier par gâchée de ciment.

 

Samedi Samedi 25 juillet 2009



Faut-il tant de temps pour comprendre, quand justement on ne veut sans doute pas comprendre et que l’on regarde systématiquement dans la mauvaise direction ? Depuis la mort de mon frère, je viens dans les Cévennes, le plus souvent au mois de juillet — à mon sens le plus beau mois de l’année dans les Cévennes, un beau temps pas trop chaud, un orage ou l’autre en début de séjour, lequel d’ailleurs a parfois la vertu de faire éclore quelques champignons dans les bois alentours et puis un vent léger du Sud qui débarrasse le ciel de toutes ses poussières, le plus souvent jusqu’à la mi-août (de ce que je sais du climat de ce pays) — et vers la fin du mois c’est souvent que je ressens une tension montante à l’intérieur de moi, une tristesse qui pèse de plus en plus et dont le poids culmine le jour anniversaire de cette mort, je suis le plus souvent épuisé le soir du 26 et puis l’année reprend sa pente plus naturelle, plus quotidienne, jusqu’au mois de juillet suivant. De ce que j’ai pu lire à propos du deuil, je sais que ces manifestations de tristesse autour de la date anniversaire sont tout ce qu’il y a de plus courant, de classique et de commun à tous ceux qui ont perdu un être cher.

Compte à rebours.

Ce soir, dans la lumière rasante de fin de journée, la vibration inhabituelle de l’air m’a fait comprendre que ce n’était pas seulement l’approche de ce jour funeste qui tous les ans à la même époque serrait mon cœur, mais le fait que chaque année je vivais l’approche de cette date, dans les Cévennes, là-même où mon frère Alain a séjourné avant de ne se donner la mort. Deux ou trois jours avant sa fin il était dans les Cévennes, dans cette maison, avec mes parents, et cette lumière de fin de jour à la fin du mois de juillet, à l’heure de l’arrosage du jardin, cette vibration de l’air, cette agitation légère, le bruit apaisant de l’eau s’écoulant, l’odeur de la menthe et de la citronnelle — la mélisse — exacerbée par l’arrosage, sont toutes ces dernières beautés que lui a connues avant de disparaître.

Et chaque année, je les revis, comme si c’était sa dernière fois à lui. Souffrant par avance de la brutalité ultime qu’il s’est faite quelques jours tard rentré à Paris, et je vois bien que c’est ce tremblement de l’air qui m’a mis sur la voie de cette réalisation, le même tremblement qui à lui aura fait entrevoir le caractère inéluctable de sa fin toute proche.

Et c’est maintenant que je me souviens, pour la première fois, que la dernière fois que j’ai entendu sa voix, c’était au téléphone, depuis les Cévennes.  

Vendredi Vendredi 24 juillet 2009



Seul dans ma cuisine, les enfants sont en train de jouer dans le hameau, j’ai le sentiment de réaliser de petits miracles raisonnables chaque jour. Par la fenêtre je peux regarder la danse lente des nuages et de leurs ombres sur les pentes du Mont-Lozère. Et je trouverai encore à me plaindre de quelque chose ?, oui, peut-être de ce sentiment de solitude.  

Jeudi Jeudi 23 juillet 2009



Des journées entières à ne parler qu’avec les enfants, s’y épuiser tout de même, du coup je vais chercher un peu de conversation chez ma voisine Micheline, qui, cela tombe bien, est en train de lire le Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann, elle ne comprend pas d’ailleurs, elle n’en a lu que le début, mes réticences à l’égard de ce livre. Et je me demande si elle peut se douter que l’énergie que je place dans mes arguments est telle une pression trop longtemps retenue et relâchée d’un coup.  

Mercredi Mercredi 22 juillet 2009



l’ingéniosité de Madeleine qui est parvenue à réparer le grand dauphin bleu gonflable que Nathan a trouvé en aval sur les bords de la Cèze, et le soir au moment du bain, elle trouve cette idée remarquable du gant de toilette pour étouffer le pommeau de douche et faire couler le petit bain de Nathan. Ma grande Madeleine est merveilleuse. Avec une enfant pareille, j’ai le sentiment d’être paré pour l’avenir.  

Mardi Mardi 21 juillet 2009



Journée pleine avec les enfants, tellement pleine que je finis par me coucher en même temps qu’avec eux, à la nuit tombée, épuisé. Lecture des Onze de Pierre Michon, ébloui.  

Lundi Lundi 20 juillet 2009



Départ de Clémence et Julien de bon matin. Je prends le petit déjeuner avec eux et du coup j’assiste au lever du soleil sur le Mont-Lozère. Tout est calme dans la maison, les enfants dorment encore, je prends des forces pour deux semaines.  

Dimanche Dimanche 19 juillet 2009



 

Samedi Samedi 18 juillet 2009



On entre dans l’exposition intitulée Laque de Marc Bauer au FRAC d’Auvergne en remarquant que le sol a été repeint, on dirait une immense flaque d’huile, mais aussi en étant un peu interloqué par la pauvreté du premier dessin qui s’étend sur quatre feuilles de format raisin accrochées bout à bout par des épingles, dessin qui représente, à la mine de plomb, le désordre d’un lit défait, drapé qui n’est pas d’une très grande habileté d’ailleurs, et on se demanderait presque s’il ne s’agit pas là d’une exposition d’un jeune étudiant des Beaux-Arts qu’on soupçonnera d’emblée de quelque entregent efficace pour être parvenu à imposer une exposition dans un endroit qui habituellement présente une peinture et des travaux irréprochables. Incertitude d’autant plus démobilisante que c’est ce dessin qui sert d’affiche à l’exposition.

Le visiteur est cueilli au sortir de cette étrangeté par deux dessins, à la mine également, dessinés à même le mur et qui eux offrent déjà bien davantage au regard, ce qui est compliqué par un texte qui s’emploie à faire légende, mais qui n’offre pas beaucoup d’éléments à une meilleure contextualisation du dessin. Texte évasif, atone, dira-t-on, et qui peut difficilement passer pour poétique, on a surtout le sentiment d’extraits d’un texte plus large, mais dont justement le visiteur ignore tout a priori, aussi bien de ce qui précède cette narration parcellaire que de son contexte sans contours. Le texte finalement complique plus les choses qu’il ne les éclaire, sans compter que les deux dessins sont nettement moins figuratifs que le premier et offrent leur part de mystère tant le spectateur n’est pas certain de ce qu’ils représentent, ce qui est d’ailleurs compliqué par l’étrange sentiment que ce sont-là des images déjà cent fois vues, lesquelles apparaissent mélangées avec des formes plus autocitationnelles qu’indicatives.

Le même visiteur qui embrasse alors d’un regard inquiet le reste de l’exposition peut constater que les autres œuvres de cette exposition risquent de lui poser pareille difficulté, le dessin représentant une salle de spectacle au plafond fort décoratif ne donne pas beaucoup d’éléments de contexte, on lui suppose une démonstration qui tendrait à demander au spectateur que regarde-t-on quand on regarde une salle de spectacle sans spectacle ?, mais c’est bien tout. Un autre dessin, de très petite taille à même le mur voisin intrigue encore un peu, puis dans l’alvéole suivante, un dessin d’un thonier et de sa grosse prise étonne pour sa représentation malhabile, mais comme peuvent l’être les peintres berlinois des années 80, du bad drawing comme il en va du bad painting.

C’est sans doute le mur suivant, plus narratif que les précédents, le texte un tout petit peu plus incisif, le dessin un peu plus figuratif, habile peut-être pas, mais mieux composé, cela certainement, et l’on reprend confiance instantanément dans les choix de ce FRAC d’Auvergne, il y a bien là une œuvre véritable qui fourmille sous nos yeux. L’association du dessin et du texte fonctionne désormais, non qu’elle n’œuvrait pas jusque là, mais dans cette série, elle semble exposer davantage ses codes, un texte dans lequel le passé, le présent et le futur se chevauchent dans la narration, le dessin concorde dans cette incertitude temporelle parce qu’il contient tous les temps de sa réalisation, y compris les remords, les gommages et une constellation de tâches dues à la manipulation de la mine de plomb, la narration est incertaine, mais elle est devenue nécessaire à son auteur, elle est devenue une nécessité, elle est, par ailleurs, douloureuse.

Une nouvelle série confirme cette narration souterraine, dont on pressent qu’elle est prise d’un corpus auquel le spectateur n’a pas directement accès et dont il doit se contenter des très courts extraits présents et tenter de trouver son chemin dans un univers qui n’est pas joyeux, qui a les contours effacés du rêve, plutôt du cauchemar blanc, de la mémoire et du récit du témoin. On remarque alors avec davantage de confiance que l’accrochage que l’on aurait volontiers cru approximatif depuis le début de l’exposition obéit au contraire à des contraintes volontaires d’inconfort qui sont tout sauf décoratives : elles sont même quasi-totalitaires dans leur désordre, les dessins ont été épinglés à même les murs par l’artiste même, qui aura procédé de cette façon comme sans doute il compose ses dessins dans son atelier. D’ailleurs l’œuvre suivante, celle qui représente les canons d’un bâtiment de guerre navale est étonnamment présentée sans doute exactement à la hauteur à laquelle elle fut dessinée, le bas du dessin coïncidant avec le bas du mur.

Il s’agit-là d’un dessin magnifique, de très grande taille, besogneux comme l’est le dessin, par endroits, très composé comme l’est la peinture et qui situe, par sa très grande taille, le spectateur dans une vision périphérique qui est celle-même de l’artiste devant son dessin.

Quelques dessins de figures historiques, accrochés, eux, de telle sorte que même un visiteur de grande taille est contraint de lever la tête, confirme que nous avons affaire ici à un accrochage audacieux, sans concession et à une œuvre riche, mais dont le spectateur ne pourra jamais se targuer de posséder tous les codes, une œuvre mystérieuse, au dévoilement partiel, peu engageante de prime abord — quand le spectateur revient à son point de départ, il considère alors le premier dessin du lit en désordre d’un oeil à la fois plus clément mais aussi plus soucieux, inquiet.

Marc Bauer est un artiste, attentif, silencieux, qui accorde une importance évidente à ses propres détails, à ses propres exigences, et qui, comme c’est heureux !, ne dépense pas ses forces à faire la pédagogie de son œuvre, bien trop occupé qu’il est de vivre dans sa musicalité et ses silences, parfois glacés et glaçants.  

Vendredi Vendredi 17 juillet 2009



 

Jeudi Jeudi 16 juillet 2009



Choses vues aujourd’hui.

Nathan prostré du haut de la fenêtre de ma chambre, visiblement attristé de me voir emmener Dana à Montpellier pour le reste de ses vacances. Peut-être la première fois que je vois Nathan pareillement attristé par le départ d’un autre enfant.



L’immense immeuble de Ricardo Bofil à Montpellier dans une lumière scintillante et écrasante de chaleur.



Le visage réjoui de Madeleine, dans l’ombre des platanes sur une terrasse au bord de la rivière à Sommières, sa poire belle-Hélène venait d’arriver devant elle.



Les ruelles ombragées, et la fraîcheur captive dans cette ombre, de Sommières. Par la porte entrebâillée, un escalier dans la pénombre d’un puits de lumière, rasante.



Le hameau du Bouchet de la Lauze, vu de très loin, depuis le village de la Canebière, peu après Portes et son château. Et la difficulté d’expliquer à Madeleine où il fallait regarder dans cet immense panoramique. Avoir vu aussi du même endroit l’arbre, petit pin rabougri et solitaire à l’ombre duquel on se réfugie quand on arrive en haut de la garde de Dieu, avoir reconnu la Garde de dieu de si loin à cause de sa grande draille pentue, comme une saignée dans la montagne.



S’être allongé en fin d’après-midi, nu, sur le lit, s’être endormi cinq-dix minutes, le sommeil garanti par Madeleine en sentinelle, et avoir revu en songe l’immense sténopée qui était autrefois dessiné sur les murs de cette chambre avec les anciens volets et surtout le grand tilleul devant la fenêtre.



S’être vu soi-même, comme extérieur à soi, cuisiner une épaule de sanglier, première fois que je cuisais cette viande, et avoir bien réussi à atténuer le goût fort de cette viande de gibier avec un peu de miel sur l’épaule. De même, une sauce au vinaigre, au vinaigre basalmique et au vin a produit un très bon effet sur cette viande un peu sèche, mais très goûteuse.



Le début de cette série de photographies de Julien de personnes tamponnées avec les gueules à la Dubuffet du tampongraphe Sardon.



les yeux emplis de larmes d’Adèle quand je lui ai expliqué que je partirai de bonne heure le lendemain matin. Et avoir vu aussi l’apaisement dans son corps dans l’obscurité de la nuit tombée pendant ce long câlin réparateur.



Avoir vu, je n’en reviens toujours pas, une chouette, cet animal tellement sauvage, se poser sur le rebord de la fenêtre ouvert de ma chambre, ombre immobile qui se détachait avec peine contre le ciel sombre.

Difficile de croire qu’un même regard a pu voir tout cela dans une seule journée.  

Mercredi Mercredi 15 juillet 2009



Une crise. Une de ces grosses crises. Dont on en peut vraiment pas percevoir l’issue. Pas même l’espérer. Englué, entièrement dans les pleurs et les cris d’un Nathan, en opposition violente. Cela faisait longtemps. Je l’ai sentie venir un peu au cours du dîner, mais je n’ai pas su l’endiguer.

Les ravages sont immenses et la reconstruction difficile. On enchaîne plusieurs exercices de relaxation. Je parle à Nathan aussi gentiment que je peux, je l’écoute aussi. J’écoute ses peurs. Ses difficultés. Tout cela, j’ai un peu l’habitude. Mais de ce que je ne m’apprêtais pas à entendre c’est ceci : ce qui peine en ce moment Nathan, c’est qu’il a le sentiment de faire des efforts, que c’est difficile me dit-il, que c’est dur de se battre contre ça. C’est quoi le ça Nathan ?

— Papa, j’en ai marre d’être autiste.

Cela me tord le ventre. Je me demande bien ce que répondent les parents des enfants qui sont en fauteuil roulant, quand ces derniers leur disent qu’ils en ont plus qu’assez de ne pas avoir de jambes valides.

Plus tard, Clémence et Julien rentrés d’Arles, nous en discutons autour d’un bon café. C’est triste oui, mais c’est quand même extraordinaire pour Nathan de pouvoir dire une chose pareille.  

Mardi Mardi 14 juillet 2009



Je déteste, naturellement la Fête nationale. Je déteste les feux d’artifice. Je déteste les bals du 14 juillet. Je déteste danser. Je déteste les sonos braillantes par dessus lesquelles il est impossible de tenir une conversation avec la personne qui est juste en face de vous. Et pour rien au monde je ne manquerais la fête du 14 juillet à Concoules, son petit feu d’artifice contre l’obscurité de la montagne et l’écho de ses explosions, les enfants allongés sur une grande couverture dans l’herbe, son bal dans la poussière de la piste de boules, entre les deux rangées de platanes de la place, la buvette et ses sirops de grenadine à 50 cents le verre, danser avec Madeleine, et cette année pour la première fois avec Adèle qui n’a pas donné sa part au chien.

Et comme chaque année, le spectacle admirable vers la fin de la soirée des derniers danseurs encore motivés pour se trémousser, les résidents de la Cézarenque, le C.A.T. de Concoules, pour eux cette fête-là c’est celle de l’année.  

Lundi lundi 13 juillet 2009



Cette assiette vide est un chef d’œuvre. Non, pas ma photographie de l’assiette, pitié ! Non, l’assiette en elle-même. Cette assiette contenait des poireaux, des poivrons et des oignons, pour accompagner des blancs de poulet au paprika. Et cette assiette est celle de Nathan. Plus trace d’aucuns de ces légumes. Nathan a tout mangé. N’a rien dit. Et tout naturellement nous a montré que ses progrès ces derniers temps étaient immenses. Progrès conscients. Courageux pas de géant.  

Dimanche Dimanche 12 juillet 2009



A Pâques j’avais remarqué ces nouvelles installations sur la route du Mas de l’Ayre, au col, des filets, des tyroliennes et toutes sortes d’agrets suspendus dans les airs. D’ailleurs je n’avais pas été le seul à les remarquer, Madeleine aussi s’était dit qu’elle aimerait bien en savoir davantage à l’été. Je m’étais donc renseigné. Le cadre est agréable, le jeune homme auprès duquel je me renseignais aussi était avenant et courtois. Les prix eux n’étaient pas très acortes, mais je voyais bien que cela faisait tellement plaisir aux enfants.

Seule crainte finalement, les réactions toujours imprévisibles de Nathan face à la nouveauté et aux sensations inédites, le vertige dont il est souvent sujet n’étant pas le meilleur allié. Mais en me renseignant, j’avais précisé au jeune homme que je venais aussi avec un enfant un peu particulier, un enfant autiste. Sa réponse avait cinglé. Mon frère est autiste. nous avions souri tous les deux. Et il avait ajouté, cela me fera très plaisir de l’accueillir.

Nous recevons une petite formation, avec une insistance particulière sur la sécurité des deux mousquetons, n’en décrocher qu’un à la fois à la ligne de vie, ne pas mettre ses mains devant la poulie, faire attention aux autres voyageurs de ces lignes aériennes. Julien et Clémence partent avec Madeleine et Dana pour leur parcours, j’ai la charge d’Adèle, que je trouve très mignonne avec son petit baudrier — je crois que l’on appelle cela un ouistiti — et notre hôte a l’air de très bien s’entendre avec Nathan, tout de même un peu sur ses gardes.

Sur le parcours des enfants, je suis émerveillé par le débrouillardise d’Adèle qui a très bien compris le système du double mousqueton et qui n’a peur de rien, enchaînant épreuve après épreuve dans le petit parcours où tout est admirablement à sa taille. Je tends un peu l’oreille pour entendre si des fois des cris caractéristiques de Nathan ne m’indiqueraient pas des situations de blocage, mais non, rien, des rires et des cris de fille — Madeleine et Dana s’élançant sur les tyroliennes fort hautes — c’est tout. Si, peut-être Clémence qui me maudit avec Julien pour lui avoir un peu forcé la main.

Adèle ayant fait deux fois son parcours, je décide d’aller voir comment les grands s’en tirent, je retrouve Nathan en pleine négociation avec son moniteur, dont je peux vérifier à la très grande patience que ses bonnes intentions pour Nathan sont suivies d’actes, mais aussi d’une certaine forme de compétence face au laybrinthe qui s’ouvre si souvent dans le dialogue avec Nathan.

Plus tard nous discuterons un peu de son frère, adulte de 25 ans, pour lequel il semble que le seul enjeu désormais soit de garantir les connaissances acquises, sans doute durement, et pour ce faire de ne plus en chercher de nouvelles. C’est tellement injuste. Juste, pour ceux qui pratiquent ce genre de thérapie, est-ce que vous vous êtes déjà posé la question de savoir quelle personne vous seriez si vous êtiez resté à votre niveau d’acquisitions intellectuelles de 25 ans. Personnellement, je ne préfère pas y penser de trop.

Par la suite, je suis drôlement fier de voir Madeleine et Dana demander à faire le grand parcours, je repars de mon côté avec Clémence, Nathan et Adèle. Je cuisine un rôti de porc aux olives qui râvit les appétits déchainés par ces parcours au milieu des arbres.  

Samedi Samedi 11 juillet 2009



L’année dernière, en revenant avec les enfants de deux semaines dans les Cévennes, à Pâques, nous avions fait escale chez mon collègue Gilles à Clermont-Ferrand, il restait encore quelques centaines de kilomètres à parcourir, la voiture embaumait le lilas et le muguet dont mon collègues Gilles nous avait amplement fait cadeau de son jardin bien fleuri en ce début mai, j’avais demandé aux enfants un à un, quels avaient été leurs meilleurs moments de ces vacances qui venaient de se terminer. Et avec les filles nous avions bien ri que Nathan avait préféré par dessus tout regarder le voisin de Gilles passer la tondeuse dans son jardin. Parce que, oui, des fois c’est drôle, assez pour que l’on parvienne à en rire.

N’empêche aujourd’hui, je vois bien que c’est le grand jour de l’année pour Nathan, Noël à côté c’est de la petite bière, puisqu’aujourd’hui je lui ai promis que nous allions passé la débroussailleuse autour de la maison.

Il est très attentif à tout, il veut que je lui explique en détail les différentes étapes du démarrage de la débroussailleuse, le mélange, verser le mélange dans le réservoir, pomper le mélange à l’aide de la petit bulle, mettre en position d’accélération réduite, tirer vivement sur le cordon, s’y reprendre à plusieurs fois, sentir que cela vient, réduire encore l’accélération, ça vient. Ca démarre, ouvrir les gaz.

Et cette année comme les autres années, je lui laisse l’occasion de passer lui-même la débroussailleuse, il est casqué, ses avant-bras entièrement mangés par les grands gants que j’utilise avec cet outil, le harnais trop grand mais auquel il tient absolument d’accrocher l’outil, et je suis derrière lui, parant ses gestes trop impulsifs, et je passe la débroussaileuse au travers de Nathan. Il est ravi.

Et je me dis, je ne peux m’empêcher de penser qu’un jour, un jour pas si lointain, un jour prochain, je serais débarrassé de cette corvée, parce que c’est sûr Nathan saura passer lui-même la débroussailleuse sans mon aide. Et pareillement probablement, il saura couper du bois et le fendre et d’ailleurs sûr que sa solide carrure sera d’une grande aide pour tout ces travaux pour lesquels il est encore un peu petit pour me prêter main forte.

Patience. Je sens que cela vient.  

Vendredi Vendredi 10 juillet 2009

Soucis inédits, dans les Cévennes, soucis de la métropole, mais soucis pressants. Amusement que de ne pas pouvoir contacter les différents services que je devais joindre, faute d’un téléphone à touches — celui des Cévennes est un vieux poste à cadran, ce qui ne cesse d’étonner la petite copine de Madeleine — parce que je ne peux pas "faire étoile" comme me l’enjoint de faire une voix commerciale, irréelle à force de ne ressembler à aucune voix — je ne connais personne qui parle avec une telle voix —, n’empêche je ne fais pas trop le malin, pendant que les enfants se baignent dans les eaux fraîches de la cèze, moi-même dans cette fraîcheur, je gamberge pas mal.

Ces derniers temps, j’ai profité des changements qui m’étaient imposés pour en provoquer d’autres que j’appelais au contraire de mes vœux, mais toutes ces microscopiques, mais nécessaires, réformes, n’ont pas été suffisantes, d’autres changements semblent s’imposer, je ne suis pas certain de consentir à tous avec bienveillance.

Dans le changement, celui que l’on choisit de conduire ou celui qui nous est imposé, il y a souvent de l’incrédulité à constater que certaines situations, certains statut quo, nous les avons endurés longtemps, dans tout ce qu’ils avaient de boiteux.

Depuis longtemps que je me dis qu’il est illogique de travailler à Clermont-Ferrand quand on vit à Paris, je suis bien obligé de constater que cela m’occasionne des dépenses que je ne suis plus en mesure d’honorer.

Et pendant que je m’exerce à ces petits calculs comptables de tête, mes pieds sont bien au frais, dans l’eau claire de la Cèze, mais pas sûr que cette fraîcheur habituellement salvatrice monte suffisamment à la tête, en surchauffe.

Ce sont finalement les enfants qui me tirent de ces rêveries soucieuses et je finis par les rejoindre tout à fait dans leurs jeux aquatiques.

Mais je n’aime pas que les Cévennes habituellement garantis de ces préoccupations de la métropole n’ont pas été le rempart infranchissable qu’ils ont toujours été.

 

Jeudi Jeudi 9 juillet 2009



Journées pleines que celles de s’occuper, seul, de ces quatre enfants, Madeleine, son amie Dana, Nathan et Adèle, qui tous les quatre n’ont pas non plus les mêmes aversions par rapport aux courgettes, aux aubergines, aux tomates, aux oignons ou aux poivrons, bref une ratatouille est le meilleur moyen de s’aliéner tous les enfants, sauf peut-être Adèle, aux goûts culinaires jamais enfantins. Ni les mêmes attentes générales. Sollicitation de tous les instants, je m’oublie un peu dans les corvées ménagères, mais je me trouve un certain mérite, à la fin de chaque journée, épuisé, que de m’en être acquitté à chaque fois.  

Mercredi Mercredi 8 juillet 2009



L’odeur des légumes quand je les déballe en revenant des courses. La première bouchée de pélardon. Et tout à l’heure la première lampée de glace à la châtaigne de la Cézarenque. Des mondes et des univers dans ces goûts. Et le sentiment alors que l’air de l’univers-ville est drôlement confiné pour produire des légumes qui n’ont pas de tels parfums. Un jour il faudra oser le grand saut, vivre dans les Cévennes, au moins la moitié de l’année et cultiver ses propres légumes. Promesse de longue date.  

Mardi Mardi 7 juillet 2009



 

Lundi Lundi 6 juillet 2009



Curieux ce projet éditorial que l’on me propose, je ne peux pas en dire grand chose pour le moment (parce qu’il faut d’abord que je réfléchisse de savoir si j’en suis capable), mais cela rejoint étrangement les proccupations d’archéologie familiale que je me promettais d’entreprendre avec des maquettes d’avions.

Enfant mon père retrouvait souvent au matin dans le jardin de la maison de ses parents à Loos, de nombreuses bandelettes de papier argenté, avec lesquelles d’ailleurs il jouait et se confectionnait des figurines. Cette pluie céleste n’était autre que les bombardements par les Alliés de plusieurs tonnes de ces bandelettes de papier argenté et réfléchissant, parfaitement inoffensives mais qui avaient la vertu intéressante de brouiller les radars allemands ce qui pouvait garantir, partiellement, la discrétion toute relative du passage d’un groupe de forteresses volantes dans les environs, en route vers l’Allemagne, pour de véritables bombardements. Il y avait aussi ceci d’extra-ordinaire dans ces bandelettes qu’elles paraissaient une richesse incroyable en regard de la pauvreté de tous dans le Nord de la France pendant la deuxième guerre mondiale.  

Dimanche Dimanche 5 juillet 2009



 

Samedi Samedi 4 juillet 2009



Pour Dominique Dussidour et Laurent Grisel, en réponse à leur invitation pour la revue de printemps 2009 de remue.net


Les singletons

Il y a dans la photographie, et plus largement dans le graphisme, une notion sérielle qui est inhérente à la déclinaison du motif, un photographe trouve le moyen de photographier un sujet, et surtout trouve le moyen de se démarquer de ses collègues par une astuce bien à lui, et invariablement il étendra cette trouvaille à d’autres sujets de ses photographies, parfois hélas jusqu’à la caricature de lui-même — William Klein. Chez les photographes moins répétitifs, il y aura quand même cette envie de reproduire quelques fois le procédé, un peu comme s’il s’agissait de vérifier sa pertinence auprès d’autres sujets. Ou encore le procédé gagnera à être exprimé et étendu à d’autres sujets pour devenir un procédé à part entière, ce qui rendra la quête du collectionneur frustrante puisqu’il devra choisir à l’intérieur d’une série des éléments qui, pris séparément, ne lui rendront pas nécessairement toutes les facettes de la série. En amont de cette rage du collectionneur se trouve celle-même du photographe qui est lui-même bien souvent collectionneur dans sa pratique, ainsi Walker Evans qui collectionne les photographies de voyageurs du métro new yorkais.

Il semble que la photographie tienne cette propension du fait même qu’elle est reproductive et reproductible, elle reproduit — plus ou moins bien — les sujets qu’elle photographie, elle est elle-même reproductible puisqu’avec le négatif on touche à la fonction de la partition en musique et à ses interprétations.

Mais il y a également, au centre du dispositif photographique, une entité puissante, il s’agit de l’accident, bien souvent dû à une erreur de manipulation mais pas seulement la lumière est un matériau tellement versatile qu’il lui arrive de faire des caprices même au plus appliqué des photographes. A cette jonction, celle de l’accident, il y a les photographes susceptibles et qui remettent immédiatement l’ouvrage sur le métier et tentent de refaire la prise de vue accidentée, et puis il y a des esprits plus libres — Robert Frank, Barbara Crane — qui accueilleraient presque ces accidents comme des bénédictions destinées à leur montrer des voies nouvelles. Dans le cas de Robert Frank, l’accident reste un accident, une imperfection de plus dans un parcours qui se moque un peu, justement, de cette perfection technique si chère à d’autres, dans celui de Barbara Crane, l’accident est de nature plus complexe, puisque scientifiquement, presque, elle reproduira les conditions de l’accident pour qu’il se re-produise, mais alors en maîtrisant mieux les contours du désastre, et fera alors se rejoindre les enfants de l’accident originel qui deviendront une série.

Il n’empêche, il y a toujours un accident, une première fois, les tentatives, celles qui ne sont pas reconduites parce qu’elles ne donnent pas satisfaction et celles, plus rares, qui ne sont pas reconduites, parce que miraculeuses elles n’appellent pas de suites, et puis il y a ces images qui sont celles d’une idée isolée, nouvelles voies qui deviennent des impasses desquelles il faut rebrousser chemin.

Ces images-là sont inclassables, elles n’appartiennent pas au corpus. Elles ne sont pas inexistantes non plus. C’est en fait assez rare qu’on les montre.

Invité par Dominique Dussidour et Laurent Grisel, de l’équipe de remue.net, à produire des images, une vingtaine d’entre elles, pour accompagner la revue de ce printemps, j’ai d’abord pensé à une série d’images, j’avais même pensé à une sorte de narration feuilletonnée, chaque nouvelle parution d’une page de la revue sur le site de remue.net ferait apparaître une nouvelle image de cette narration, tel un épisode, et, fouillant dans mes boîtes et dans les dossiers de mes disques durs, à la recherche de telles images, je suis tombé sur toutes sortes d’orphelines pour lesquelles j’ai décidé de profiter de l’occasion pour leur donner un peu de lumière — NB : toutes les images que j’ai laissées en réserve pour les rédacteurs de la revue n’ont pas été utilisées, mais je profite de l’occasion de ce récapitulatif pour les reprendre toutes.

Il s’agit donc d’une série d’images sans série, des singletons en somme. Les pauvres, les voilà rattrapées par cette volonté, bien de photographe, de les inclure dans une série.

Les singletons.



On va vu situation plus heureuse que celle d’aller se calmer sur les bords du lac Michigan en plein hiver. Et le matin même que j’avais retourné l’appareil-photo contre moi-même, j’ai développé à la hâte ce film que je finissais ce matin-là. Trop pressé, énervé, j’ai mal préparé mon mélange de révélateur, j’ai omis la part d’eau dans le Dektol à 1+1, le film n’a donc été révélé que dans sa partie supérieure, celle qui était au fond de la cuve. Constatant cela en débouchant la cuve après le bain de fixateur, colérique, j’ai lancé la spire du film incomplet contre un mur, passait par là Bart Parker — ange de la photographie, à l’époque un de mes professeurs de photogrpahie à SAIC — qui ramassa le film et la spire, regarda le film contre une lumière, le rembobina avec des gestes très sûrs, puis poliment me le rendit en me conseillant de le laver malgré tout, qu’il y aurait peut être du bon à retirer de cette erreur. Et de fait, il y avait ces autoportraits incomplets qui disaient assez parfaitement le désarroi de cette matinée glaciale, sur le bord du Michigan, tourné vers l’Ouest, vers elle, dont l’immensité du lac en face de moi était encore peu de chose de toute la géographie qui m’en séparait.

Daphna, Chicago, 1989, tirage aux sels d’argent.



Ce que je griffonne quand je suis au téléphone. Je n’aime pas le téléphone. Pourtant j’aime bien dessiner.

Telephone drawing, Fontenay 2004, stylo sur papier brouillon.



En septembre 1990, je me suis brûlé la main droite sur une plaque chauffante qui aurait du être éteinte, mais qu’un court-circuit avait chauffée à blanc. Tous les jours qui ont suivi cet accident, je me suis photocopié la main jusqu’à la disparition progressive des ampoules et la cicatrisation complète de mes plaies. Chaque jour que je posais la main accidentée sur la vitre de la photocopieuse, je ressentais, imperceptiblement, la chaleur infime du passage du rayon lumineux.

Wound/Healing, Chicago, 1990, photocopies.



En 1992, j’ai beaucoup expérimenté avec la technique du rayogramme sur divers supports Polaroid. J’avais trouvé le moyen de piéger mon appareil de type Spectra, en le déchargeant dans le noir, j’exposai mon rayogrammes puis je relogeai le pack de polaroids dans le boîtier et grâce à deux trombones placés au fond de ce logement, l’appareil recrachait la première "vue" entre les rouleaux comme si elle avait été exposée au travers de l’appareil. Longtemps j’ai tenté de faire passer la chimie de ces polaroids en écrasant son sachet à l’aide d’un rouleau d’imprimerie, j’ai toujours été incrédule qu’en appuyant avec un tel rouleau encreur, de tout mon poids et de toutes mes forces, je ne parvenais presque jamais à reproduire la pression des deux petits rouleaux très serrés de l’appareil. Un jour que je dus porter l’appareil en réparation, il me revint du service de réparation accompagné d’un petit sachet en plastique qui contenait les deux morceaux de trombone que j’y avais ajoutés et un petit mot du réparateur, très aimable, s’excusant d’avoir préféré ne pas les replacer lui-même. Ce rayogramme d’arôme est le premier réalisé avec l’appareil piégé. Réussite miraculeuse qui est longtemps restée sans suite.

Sans titre, Paris, 1992, polaroid.



Lors de sa visite en France, mon amie Barbara Crane — qui était aussi mon ancien professeur — et moi avions passé une semaine en voyage dans l’Est de la France. Voyager avec Barbara était un processus extrêmement long parce qu’elle voulait s’arrêter pour faire des photographies à chaque lisière de bois, à l’entrée de chaque village ou presque, ce qui ne me gênait guère puisque moi-même, alors, marchais les yeux rivés au sol à la recherche de tous les petits objets aux formes curieuses que je pouvais trouver. Utilisant beaucoup le polaroid l’un et l’autre, il ne tarda pas le moment où nous n’étions plus sûrs l’un et l’autre de la maternité ou de la paternité de certaines images. Ni même de celles de certains objets trouvés qui avaient fini par remplir le coffre de ma voiture. La veille du départ matinal de Barbara, nous faisions encore le tri de toutes ces photographies et objets et ce fut, en quelque sorte, l’occasion, pour l’un et l’autre, de se faire des cadeaux, parmi lesquels j’offrais à Barbara une série de polaroids de boutons d’or pris au flash en pleine nuit dans un champ où nous nous étions égarés, à force de repousser toujours plus loin les limites de la photographie en absence de lumière, et elle au contraire m’offrit ce petit bout de bois flotté trouvé sur les bords de la Marne, qu’elle déposa en évidence sur le manteau de la cheminée de mon petit appartement parisien. De retour de l’aéroport où je l’avais conduite, je retrouvai ce petit morceau de bois là même où elle l’avait posé et je le pris en photo. Je développai le film dans la matinée et fis même ces trois tirages le soir même. Je les envoyai à Barbara par la poste le lendemain, elle les reçut une semaine plus tard — évidemment aujourd’hui, on pourrait très facilement aller bien plus vite que cela et Barbara aurait reçu dans sa boîte mail à Chicago les trois images en question, peut-être même en plein vol, comme cela doit désormais être possible. Deux mois plus tard, rendant visite à Barbara à Chicago, dans son atelier, je trouvais mes trois tirages, dont elle avait coupé les marges pour les assembler en un triptyque dont je n’avais pas eu l’idée. Des années plus tard, lorsque je fis l’acquisition d’un scanner à plat pour documents transparents, je scannai les trois négatifs et assemblai numériquement ces trois images comme je les avais vues encadrées chez Barbara.

Drifters, Paris, 1994 - Puiseux-en-Bray, 2002, image numérique



Un autre exemple de re-tr