Samedi Samedi 26 juin 2010



Ce matin, à Clermont-Ferrand, au supermarché, tandis que je fais rapidement quelques courses alimentaires pour le week-end, le tapis de ma caissière ne cesse de se déclencher inopinément, ce qui crée un fameux désordre dans les courses étalées des autres dans cette queue, sans compter que ma caissière doit sans cesse rattraper des articles dans leur chute en bout de course de ce tapis facétieux, effet comique garanti quand on est du bon côté de la manœuvre. Compatissant je lui offre une comparaison avec Charlot dans les Temps modernes de Charlie Chaplin. Je me fais envoyer bouler, elle me reproche de la prendre pour un charlot (sic).

Si un des tenants de l’argument que la culture est un luxe qu’on ne peut pas se permettre en temps de crise, et d’austérité budgétaire, passait par là, j’aurais pu lui montrer que la culture cela sert justement à cela, à ce que deux personnes qui ne se connaissent pas puissent s’adresser la parole selon un biais courtois. Retirez la culture, dans le cas présent, ma caissière n’a jamais vu un film de Charlie Chaplin, au point même de ne pas savoir qui est le personnage de Charlot, ce qui n’est tout de même pas la mer à boire, et je ne peux pas lui adresser la parole et parler avec elle d’autre chose que de la somme totale du prix de mes achats, et de quel moyen de paiement je compte faire usage pour m’acquitter d’une telle somme.

23 euros 45, par carte ?

— bah oui, par carte, tant qu’à déréaliser les rapports humains, autant de ne pas payer en espèces.

Et pour m’achever tout à fait, elle me fait remarquer qu’étant donné que j’avais moins de dix articles, j’aurais pu passer par une des caisses automatiques. Là c’est certain, je n’aurais même pas pu échanger des banalités météorologiques.

Ça y est je crois que l’été est enfin arrivé, remarquez qu’on est officiellement en été seulement depuis le début de la semaine.  

Vendredi Vendredi 25 juin 2010

 

Jeudi Jeudi 24 juin 2010



— Papa qu’est-ce que je peux faire pour t’aider, dit Nathan en entrant dans la maison tandis que je suis occupé à préparer le déjeuner.
— tu veux éplucher les pommes de terre ?
— il est où l’économe ?

Et il épluche les pommes de terre pendant que je fais revenir les oignons et les poivrons. Quel chemin il parcoure cet enfant tout de même ! Bien sûr, il y avait des épluchures partout dans la cuisine, mais la petite dizaine de pommes de terre épluchées par lui, étaient alignées sur le rebord de l’évier, luisantes de leur rinçage. Et le mot d’économe.  

Mercredi Mercredi 23 juin 2010



En hommage à Eric Chevillard, on ne doit pas être nombreux à s’identifier à ce personnage de lui.


En chemin vers le cardiologue,
le gros célibataire,
poste son testament à son notaire.  

Mardi Mardi 22 juin 2010

Pour Clément Aubert


Je viens de recevoir par la poste un très beau puzzle de Clément Aubert. La petite centaine de pièces de ce puzzle ramassées dans une enveloppe, en vrac. Aucune indication de l’image globale qu’elles devaient représenter une fois rassemblées, en bon ordre. Si je n’avais pas rapidement mis la main sur un des coins de l’image, je n’aurais pas été certain que celle-ci fut rectangulaire ou tout du moins qu’elle présente un angle droit. Les pièces de ce puzzle ont une qualité extraordinaire, petits morceaux déchiquetés aux formes terriblement irrégulières et contrariées, aucune ressemblant à une autre, avec une infinité de formes concaves et convexes, variété dont j’ai d’abord cru, naïvement, que ce serait une aide précieuse pour trouver les voisines de chaque pièce, en fait il n’en est rien, la complexité de forme de chaque pièce fait qu’au tout début de la construction du puzzle tout rapprochement même inexact entre deux pièces apparaît miraculeux.

Première pensée, c’est donc cela, un véritable puzzle en bois tel qu’il est décrit au début de La vie mode d’emploi de Georges Perec, et m’en remémorant assez bien la description, et le puzzle m’étant personnellement adressé, je comprends que je vais devoir passer par toutes les chausses-trapes prévues par le créateur de ce puzzle, et que, ce faisant, je vais retrouver, enfin je l’espère, à l’envers, toutes les motivations du fabricant de ce puzzle.

Face à toute énigme, c’est cela que le mot puzzle signifie en anglais, il est important de se laisser un peu de temps, d’échafauder lentement des théories, de ne pas s’engouffrer trop rapidement dans des voies qui s’avéreront rapidement, ou, au contraire, très lentement, des impasses piégeuses.

Je commence par me dire que le mieux, sûrement, est de trier les pièces et de mettre les bords de côté, mais je tombe très vite sur une pièce dont un des bords est droit à l’exception d’une petite protubérance et qui laisse à penser que de commencer par les bords est peut-être la pire des façons de démarrer, je poursuis néanmoins, mais j’inspecte avec circonspection chaque pièce au bord droit, avant qu’elle ne rejoigne le groupe des "bords". Je remarque qu’il existe deux types de bord, des bords, les plus nombreux, qui représentent des traits de dessins à la plume — ou de la gravure, sur le coup je pense aux traits tellement libres des gravures de Rembrandt — et les autres bords au contraire semblent être en couleur, d’une part, mais aussi le contenu paraît photographique, voilà qui est bien mystérieux : qu’aurait fait Rembrandt avec un appareil-photo ?

Commençons par les bords, alors. Je suppose, mais est-ce bien prudent, que l’image entière est rectangulaire, j’ai repéré quatre pièces en forme de coins, très bien, mais comment orienter ces quatre coins, aucune idée, le découragement guette. Et si l’image est un rectangle, horizontal ou vertical.

Prenons les pièces de bord en couleur, d’ailleurs elles sont presque toutes d’un vert kaki avec quelques nuances, ici, ce qui semble être un mur de briques, mais là encore dans quel sens regarder ce mur de briques. Non sans mal, je finis par assembler la petite dizaine de pièces de bords en couleur, les deux coins et deux autres pièces de bord qui reprennent les deux coins orthogonalement. Ce n’est pas de la tarte, mais quel plaisir quand deux pièces voisines finissent par se retrouver, presque au-delà de ma volonté et de ma perspicacité, il y a dans cette joie de leur ajustement ce qui ressemble un peu au soulagement de constater que deux pièces de bois que l’on vient de couper selon des mesures très précises effectivement s’assemblent sans faire de jour. Mais que les intervalles de temps entre deux trouvailles peuvent être longs parfois : ce n’est pas loin de me faire penser à ces ceuillettes de champignons quand cela fait un moment que l’on n’en a pas trouvé un et puis finalement si, on finit par en retrouver un, parfois même un autre, alors on reprend courage, puis on se désespère de nouveau. Et le cadre entier des bords n’est pas encore totalement assemblé que c’est déjà l’heure d’aller chercher les enfants à l’école.

Après l’école, je bénéficie désormais d’un renfort précieux en la personne de Madeleine, qui rapidement jure ses grands dieux qu’elle n’a encore jamais vu un puzzle aussi compliqué à faire de sa toute chienne vie de onze ans. Je lui explique toute la différence qu’il y a entre un puzzle de fabrication industrielle, différentes images pouvant être aveuglément découpées selon le même emporte-pièce, tandis que là, ma petite Madeleine, nous sommes entièrement à la merci des feintes et des pièges du constructeur de ce puzzle. Et c’est qui ?, une personne qui s’appelle Clément Aubert. Tu le connais ?, Non, Madeleine, je ne le connais pas, mais j’ai l’impression que je commence à le connaître et d’ailleurs à beaucoup apprécier son soin pour égarer son prochain. Il y a à ce sujet une citation fameuse de Platon qui, approximativement, dit que l’on connaît mieux son prochain après une heure de jeu avec lui qu’après plusieurs années de conversation, je vois très exactement ce dont il est question ici.

Avec Madeleine, nous finissons les bords, le rectangle de cette image se regarde donc, apparemment, de façon horizontale et la tête de la femme tout en haut à droite dans la partie photographique de l’image semble indiquer que je l’ai installé dans le bon sens. Juste à côté de cette image au cadrage curieux, se trouve, semble-t-il une colonne de photographies d’architecture toutes petites au point d’être des vignettes, cela me rend l’image vaguement familière, j’en viens même à me demander si ce ne serait pas un collage de mes photographies dans la Vie, mais dont je ne parviendrais pas à reconnaître les contours tant ces derniers seraient morcelés et les morceaux dans un désordre sans nom, et est-ce que ce ne serait pas là le piège parfait que de me refaire découvrir une de mes propres images ?

Oui, mais. Le cadre une fois fermé, la partie droite de l’image reconstituée, ne restent plus en ma possession que des pièces noir et blanches issues vraisemblablement d’une gravure, et, oui, je continue de jurer que c’est du Rembrandt, mais alors ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes, pour reprendre le titre fameux de ce texte remarquable de Jean Genet, à la réflexion, ce puzzle dont je commence à cerner un peu mieux la généreuse personnalité de son auteur, étant un tel piège, que je ne serais pas surpris que ces extraits très réduits de Rembrandt soient en fait un piège de plus.

Et puis, comme le fait remarquer Madeleine, cela n’a ni queue ni tête sur la bonne soixantaine de pièces restantes, à l’exception de trois mains et d’un bout de visage, on ne reconnait rien. Elle n’a pas tort, ma petite fille, cela pourrait tout aussi bien être un puzzle d’une toile de Jackson Pollock, on serait tout aussi peu aidé, ou le puzzle difficile par excellence, une couleur unie.

Il ne reste alors plus qu’une seule chose à faire, inspecter les crevasses ou les bosses les plus irrégulières dans les pièces de bords, et en inspectant une à une les pièces restées libres tenter de retrouver la pièce négative de cette forme si singulière, oui, décidément on aurait autant de "plaisir" à reconstituer une toile de Barnett Newman. J’admire l’opiniâtreté de ma petite Madeleine qui est un très bon antidote à mon découragement, et puis on finit par en trouver quand même, de ces maudites pièces.

Il doit rester une bonne vingtaine de pièces libres, l’image qui semble de plus en plus être une gravure de Rembrandt, je reconnais quelques passages sombres dans le fond, ne présente cependant toujours aucun contexte général et une intuition me vient : tant que je n’aurais toujours pas reconstitué tout le puzzle, jusqu’à la dernière pièce, je ne saurais toujours pas de quoi il est question dans ce puzzle. Et je savoure, à juste titre, l’admirable maîtrise de mon fabricant de puzzle dont je ne doute plus un seul instant que chaque pièce a été découpée par lui pour obtenir ce remarquable cheminement dans cette image, que je finis par reconnaître pour être l’un des collages photographiques de C. de Trogoff, de la série Ce qu’en disent les apôtres, ce qui explique que l’image m’apparaissait familière, mais là aussi je regardais dans la mauvaise direction.

Je suis vraiment épaté du (long) moment que je viens de passer à reconstituer ce puzzle, le moindre de ses cadeaux n’étant pas qu’il me semble avoir perçu dans la gravure de Rembrandt des éléments de compréhension du dessin de Rembrandt dont je n’avais que l’intuition jusque là, par exemple sa jouissance dans le trait, dans les motifs.

Le petit mot qui accompagne ce merveilleux envoi de Clément Aubert m’amuse puisque ce dernier, non content de m’avoir passé cette image à reconstituer, m’offre de lui envoyer une de mes images, ce que je comprends comme : après voir fabriqué un puzzle à partir d’un collage photographique de C. de Trogoff et l’avoir donné à reconstituer à Philippe De Jonckheere, je voudrais bien prendre une image de ce dernier pour en faire un puzzle et le donner cette fois à reconstituer à une troisième personne. Dont acte. Clément, je vais t’envoyer un fichier en bonne définition de l’image ci-dessous.

Je laisse le mot de la fin à Georges Perec dans son introduction de la Vie Mode d’emploi : On en déduira quelque chose qui est sans doute l’ultime vérité du puzzle : en dépit des apparences, ce n’est pas un jeu solitaire : chaque geste que fait le poseur de puzzle, le faiseur de puzzle l’a fait avant lui ; chaque pièce qu’il prend et reprend, qu’il examine, qu’il caresse, chaque combinaison qu’il essaye et essaye encore, chaque tâtonnement, chaque intuition, chaque espoir, chaque découragement, ont été décidés, calculés, étudiés par l’autre.



 

Lundi Lundi 21 juin 2010



Je prends une seule photographie de toute la journée, celle que je prends tous les jours, celle de mon lit défait, ici par une petite heure de sommeil grapillée en milieu de cette journée justement blanche de tout autre sommeil, après la nuit au travail, quel paradoxe tout de même, l’image d’une journée sans dormir restera celle d’un lit. Et combien d’autres photographies sont pareillement menteuses !

Le jour le plus long de l’année.  

Dimanche Dimanche 20 juin 2010



Chez Anne et Bastien, je découvre le travail photographique de Michael Wesely. Poses longues de plusieurs mois, donc j’imagine, film très peu sensible, fermeture du diaphragme au maximum, sans doute aux alentours de f512 ou F720 si de telles "ouvertures" — sans doute devrait-on parler de "fermetures" — existent, donc profondeur de champ quasi-infinie et une épaisseur très conséquente de filtres de densité neutre empilés les uns aux autres. Très probablement du sténopée(1).

Les photographies de Michael Wesely représentent des paysages urbains au moment même où un chantier de construction est sur le point de s’installer. Alors le photographe arrime fermement plusieurs appareils(1) à des trépieds, ferme au maximum leur diaphragme et part faire un tour. Longtemps. Plusieurs mois en fait. Des temps de poses longs de plusieurs mois, aussi longs que les chantiers dont ils sont la représentation si particulière. A ce sujet, je me demande bien quel peut être l’état de surexcitation de Michael Wesely en développant ses films, après des temps d’exposition aussi longs ! — personnellement je ne suis pas certain que je survivrais à une telle agitation.

Les photographies de Michael Wesely, de grands tirages muraux, représentent avec précision, dans un détail très fouillé, des images-univers, des angles dégagés sur la grande ville, New York, Berlin, mais dans un éclairage tout à fait inédit. Ces images sont presque autant photographiques que cinématographiques tant les paysages sont ici augmentés d’une effervescence bouillonnante, la nature organique de la ville ayant laissé une empreinte gazeuse sur le paysage, effervescence telle que regardant ces grands tirages on a le sentiment que les grains qui la composent sont encore agités et qu’ils bougent, que les photons miroitent encore.

Le spectateur de ces images est également devant une énigme, un film qui est passé à l’envers, de grands immeubles ont laissé des traces évanescentes dans le ciel de la ville, et il faut au spectateur rebrousser chemin par la pensée pour comprendre que ces immeubles n’ont pas existé — et qu’ils ont été détruits, qu’ils ont disparu — cette trace que ces immeubles laissent dans le ciel c’est celle même qui a au contraire progressivement gommé le ciel, bouché la vue, l’immeuble lentement érigé.

Tout comme ces images apparaissent de prime abord porter les traces du passé de la ville, de comment la ville a été avant la construction de tel ou tel édifice, les ciels de ces villes sont également striés à grands traits surexposés par les levers et les couchers du soleil — d’un strict point de vue technique, il est absolument remarquable que Michael Wesely ait à ce point défié le soleil de face, contre-jour absolu en même temps que les phénomènes de non-réciprocité inhérents à ses poses interminables. Ces grandes hâchures lumineuses dans le ciel nimbent le paysage d’un éclairage iréel, atomique presque, et en font un décor de science-fiction étonnant, l’image contient de la sorte les trois temps de la ville, son passé, le présent, le temps même de l’image autant en construction que la ville et son futur incertain, comme si promis à la destruction. Ce dernier point n’est pas le moindre des paradoxes de ces images, elles représentent la construction de la ville et donnent à voir, presque, sa destruction, comme une promesse, laquelle est ensuite soulignée par le dépeuplement de la ville, du fait des poses longues, tout comme les grands boulevards sont dépeuplés dans la célèbre photographie de Claude Daguerre.

Cette désertification de la ville par le temps de pose, rejoint d’une drôle de manière le travail de Matt Logue, consistant à vider la ville de Los Angeles, en effaçant toute trace humaine à l’aide du tampon de clônage de l’outil numérique, ce sont deux photographies tout à fait contemporaines qui décrivent un remarquable retour en arrière mental, enjambant toute la photographie du XXe siècle pour rejoindre le pictorialisme photographique du XIXe siècle. Ce faisant elles confèrent à la photographie de Daguerre une magie inouie, comme si de la boîte du petit cireur des grands boulevards s’était échappé un génie aux immenses pouvoirs, la photographie, et que ce dernier, avec Matt Logue et Michael Wesely retournait à sa boîte. Pour réinventer une nouvelle photographie ? Chiche !

Je lis, par ailleurs, ici ou là, que Michael Wesely est devenu un photographe très célèbre et surtout très demandé, souvent commissionné, désormais, lors de grands chantiers architecturaux et urbains de par le monde pour installer ses appareil-photos et enregistrer ce caractère organique de la ville. La pensée que le photographe laisse ses appareils ouverts un peu partout dans le monde, s’absente des lieux même de la photographie et qu’elle agit en son absence, ou son ubiguité, cette pensée m’obsède : il y a en ce moment même, dans le monde plusieurs appareils de Michael Weley qui sont en train de produire de telles images. En son absence.

Autre pensée curieuse en regardant ces photographies, certains immeubles en se contruisant finissent par bloquer la course du soleil dans son lever ou son coucher, de telle sorte que la trace photographique qu’ils laissent et qui zèbre le ciel avec lenteur donne le sentiment que ces immeubles ont été construits derrière le soleil, c’est comme si l’on pouvait voir derrière le soleil !




(1) Par appareil, je ne sais pas s’il s’agit d’un appareil optique ou plus vraisembablement d’un sténopée, c’est-à-dire, d’une boîte à chaussures avec un trou d’aiguille sur l’une de ses parois.
Le bloc-notes du désordre