Samedi Samedi 3 avril 2010



Hier, dans le train, je tombe sur cet article du Monde, dont rien que le titre, Morano veut encourager les "méthodes comportementalistes", pourrait me faire rire si je devais connaître quelques pannes intermittentes du sens de l’humour sur ce sujet. Aujourd’hui, an allant faire mes courses, je tombe sur la une d’un magazine populaire de fin de semaine, en couverture duquel on voit Raymond Domenech — si vous êtes hyper au courant comme moi, vous savez que Raymond Domenech est l’entraîneur de l’équipe nationale des manchots — avec un enfant, le titre, mon autre combat, et en sous titre, l’homme le plus détesté en France a un cœur et un côté cachés, il se bat pour les enfants autistes ou quelque chose d’approchant. Et dans l’article à propos de Morano, je lis ceci : "Deux députés UMP ont déposé jeudi une proposition de loi visant à faire de l’autisme une grande cause nationale en 2011."

Et là je me dis que ce n’est plus une panne intermittente du sens de l’humour dont je souffre, c’est la nausée et l’envie physique de faire déguerpir tous ces peigne-culs de droite, ces résistants du mois de septembre, ces accoucheurs de temps de cerveau disponible, de leur dire tout simplement d’aller frimer ailleurs, d’aller s’acheter une bonne conscience toute propre aux Puces.

Cela n’étonnera personne mais dans la petite communauté de parents d’enfants autiste à laquelle j’appartiens, j’ai la réputation du mauvais coucheur-né, de celui qui n’est jamais content, du type de mauvaise foi. Et c’est souvent que devant ce genre de manifestations bruyantes de sympathie envers la cause autiste par ces singes habillés célèbres, quand je manifeste mon dégoût, on me répond que je ne suis pas réaliste que même si cela n’est pas élégant cela fait parler de l’autisme. Et que c’est important de parler de l’autisme.

Et alors ?

A quoi cela sert que l’on parle de l’autisme ?

A rien.

Cela n’éveille pas les consciences, comme on dit. Cela n’attire pas les fonds qui pourront être consentis. Cela ne crée pas des bonnes volontés qui seront toujours utiles. Et les célébrités qui s’investissent, comme il est dit, le seul cadeau avare qu’elles font en fait c’est de caler un rendez-vous dans leur emploi prétendument surchargé avec un photographe, on tente de faire sourire l’enfant — ma seule consolation, c’est de me dire que ça doit pas être facile pour un entraîneur de manchots de comprendre le mode d’emploi d’un enfant autiste et que pour obtenir le beau sourire, c’est moins facilement gagné qu’un titre de gloire sur une pelouse remplie d’enfants gâtés habiles de leurs pieds — hop c’est dans la boîte, ne me remerciez pas, vous savez j’ai un coeur gros comme ça. Et voilà comment une réputation en péril apparemment — c’est ce que je déduis de l’expression "l’homme le plus détesté de France", en manchots je dois reconnaître que je n’y connais rien — est entièrement repeinte de façade, je ne sais pas qui fait un cadeau à qui ?

Au passage j’aimerais beaucoup savoir quelle est la profession de la personne qui a écrit cet article hagiographique à propos de "l’homme-le-plus-détesté-de-France-qui-en-fait-avait-un-cœur-gros-comme-ça" ? Journaliste ? Vous voulez dire que la personne en question s’est renseignée à propos de l’autisme que lorsque le patron des manchots dit qu’entre les enfants autistes et lui, c’est une affaire de regards, elle n’a pas manqué de lui demander si c’était là une métaphore ou un fait — je renvoie au lien que j’ai précédemment donné à propos d’une conférence de Monica Zilbovicius au Collège de France sur les raisons de l’autisme, conférence dans laquelle on comprendra facilement que cette histoire de regards est sujette à caution — ou encore écrivant que le patron des manchots ne compte pas ses heures, qu’elle a effectivement planqué quelques jours après cette intervention, pour vérifier toute la véracité de l’expression "ne compte pas ses heures", enfin que chaque mot de cet article est bien pesé et le reflet de faits avérés et vérifiés ? Journaliste, je ne crois pas, l’article prend l’eau de partout, publicitaire, cela sûrement.

Et je ne souhaite pas non plus accabler la présentatrice de télévision dont le petit garçon est autiste et qui est présentée ici comme la Mère Courage parce qu’elle a fondé un lieu d’accueil pour enfants autistes, cela c’est très bien, mais ces portraits élogieux de célébrités concernées au premier chef par l’autisme — je pense à un article également hagiographique à propos de Francis Perrin dans Marie-Patch — me laissent toujours un arrière-goût pénible tant jamais n’est mentionné que leurs initiatives plus grandes que nature sont surtout grandement possibles parce que leurs moyens financiers ne sont pas ceux du quidam moyen dont l’enfant est autiste, et que justement l’autisme d’un enfant en plus d’être un handicap lourd pour cet enfant est une torpille dévastatrice dans le budget de ses parents. Donc non seulement, de tels cas ne sont pas représentatifs de la cause, mais en plus cela ferait volontiers passer les parents plus modestes pour des impuissants.

Mais ne nous acharnons pas sur le chef des manchots et ses amis fortunés. Revenons à notre Sinistre Morano.

Sa visite d’une école expérimentale recourant à une méthode éducative, fondée sur l’analyse du comportement appliqué, dite ABA (Applied Behavior Analysis).

L’école expérimentale en question, j’ai fini par recoupements successifs par le retrouver, n’est autre que la Futuroschool, bastion avancé de l’association Léa pour Samy, qui est indéniablement communicative. Là je marche tout de suite sur des œufs et comme je ne souhaite pas m’attirer des ennuis, j’en ai déjà suffisamment comme cela merci, je vais tenter, de façon très inhabituelle, de parler de façon diplomatique. L’association Léa pour Samy a deux crédos, en dehors de la sacro-sainte méthode A.B.A. mise au point par des psychologues pour chiens, point de salut, et le deuxième — et sur ce point ils sont en train de parvenir à leurs fins, ont-ils raison ?, c’est une autre question — pour soutenir leur politique ils ont des besoins financiers, notamment pour créer les structures d’accueil qui sont les leurs, et la seule façon d’obtenir de tels fonds est un patient travail de lobbying et une publicité permanente la plus bruyante possible. Pour avoir reçu plusieurs fois — jusqu’à ce que je leur indique que je n’étais pas l’ami de leur cause — leurs coups de téléphone pour faire nombre lors d’une de leurs opérations, j’ai bien compris que j’avais affaire là à une véritable machine de guerre, pas toujours très élégante dans ces luttes, on se souvient de leur gué-guerre contre le Professeur Delion à Lille. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’ils aient fini par obtenir l’attention de notre gouvernement d’extrême droite, notamment parce qu’un de leurs arguments de vente, c’est qu’ils ont un pourcentage de guérison de plus de 54,3% — en matière de statistiques ce sont surtout les décimales qui sont édifiantes.

Je ne vais pas ré-expliquer de fond en comble tout le mal que je pense des psychologues pour chien de leurs béquilles merdiques et de leur attachement à produire des enfants autistes socialement acceptables, cela m’a valu bien des déboires la fois dernière, je n’insiste pas. Je peux être assez voltairien même pour reconnaître que leur existence en soi ne me dérange pas plus que cela, je peux même aller jusqu’à dire que pour les plus habiles d’entre eux, mieux vaut cela que le rien ou pas le grand chose proposés par un grand nombre d’institutions psychiatriques de notre pays. En revanche je suis contraint de voir que ce que je pressentais depuis des lustres, connaissant d’une part la propagande des partisans de la psychologie pour chiens — la propagande est consubstantielle au comportementalisme — et les vues courtes de notre gouvernement d’incapables d’extrême droite, a fini par se produire, en matière d’autisme la faveur de l’état ira désormais à la psychologie pour chiens.

En fait c’est à cela que cela sert de parler de l’autisme.

On attire avec force manifestations, vedettes de passage chez le photographe, l’attention d’un gouvernement de peigne-culs de droite, on leur dit cette chose très comique qu’avec cette grande nouvelle des années 70 méthode de psychologie pour chiens, on guérit 54,3% les enfants autistes, et les peigne-culs de droite sont prompts à verser, culture du résultat oblige, dans la solution de facilité, le court-terme. Cela devrait donner, sur le long terme à peu près les mêmes très bons résultats de la droite en matière de sécurité et de désenclavement des banlieues. Et d’ailleurs qu’est-ce que font les peigne-culs de droite ? De la communication. Dans laquelle, en matière de bruit et de vacarme, ils s’entendent également.

Cette visite a lieu lors de la journée mondiale de l’autisme. Ca m’a fait toujours sourire le principe de ces journées dédiées à une cause, jeudi c’était donc la journée de l’autisme et je présume que tous les autres jours de l’année sont les journées de l’indifférence ? Et il faudrait sans doute que l’année prochaine soit celle où l’autisme serait une grande cause nationale — "Deux députés UMP ont déposé jeudi une proposition de loi visant à faire de l’autisme une grande cause nationale en 2011."

Pour ceux de mes amis dont les enfants sont autistes, ne vous réjouissez pas trop vite. L’année prochaine ce sera hyper tendance d’avoir un enfant autiste, tout comme le 14 juillet 2004 ce vieux con de Chirac avait décrété que le handicap serait une grande cause nationale, ce qui avait fait accoucher la droite de cette merveilleuse loi du 11 février 2005, jamais appliquée, vous le savez comme moi. L’embêtant avec ces histoires de mode, c’est qu’elles passent vite, l’année prochaine tout le monde voudra avoir un enfant autiste, mais en 2012, ceux qui s’étaient équipés d’un enfant autiste, en seront fort encombrés, parce qu’en 2012, ce sera complétement ringard et has been d’être autiste.

Vomir ce monde et restez près de ses bases et de ses fondamentaux. Continuer d’emmener Nathan chez ses spécialistes anti-comportementalistes, à l’école Decroly, seule école qui veut bien de lui, et au rugby.




Dessin de L.L. de Mars  

Vendredi Vendredi 2 avril 2010

 

Jeudi Jeudi premier avril 2010



Comme souvent les enfants, Adèle est assez championne pour fabriquer en papier, ou en carton, ou avec des morceaux de bois, ou je ne sais quoi d’autres encore qu’elle trouvera sans mal notamment dans le désordre du garage, les jouets qui lui manquent, et souvent elle s’appliquera à singer en miniature des objets du quotidien qu’elle pourra ensuite engager dans les parodies de la vie de tous les jours qu’elle fait jouer à ses poupées.

Aujourd’hui je tombe un peu en arrêt devant son ordinateur de papier.  

Mercredi Mercredi 31 mars 2010



Ce matin Nathan est descendu de bonne heure, j’étais déjà réveillé, j’ai aimé l’entendre faire son possible pour ne pas faire trop de bruit dans l’escalier du haut. Il a ouvert avec douceur la porte des toilettes, a fait ses besoins et allait remonter quand remarquant mon sourire dans le lit en ayant passé la tête par la porte de ma chambre, il a décidé de venir s’allonger près de moi. Douceur de ses cheveux ras dans mon cou et de ses traits tirés par le matin.

— Tu as bien dormi mon petit garçon ?
— Oui Papa
— il est encore tôt, tu veux essayer de te rendormir un peu ou tu veux que l’on descende sans faire de bruit prendre le petit-déjeuner.
— non, je veux juste rester avec toi.
— et si moi je m’endors, c’est grave ?
— Oh Papa, regarde ton oiseau préféré

Je lève la tête et la tourne vers la fenêtre, m’attendant au miracle de voir un chardonneret élégant, mais c’est une pie.

— Mais Nathan ce n’est pas mon oiseau préféré.
— Mais si papa, c’est ton oiseau préféré, parce que tu dis toujours que ta couleur préféré c’est le noir et blanc.

Finalement c’est cela que je préfère dans une journée, les matins de bonne heure avec les enfants, leur douceur et leurs pensées confuses.  

Mardi Mardi 30 mars 2010



Est-ce si fréquent qu’un auteur sorte deux livres en même temps ? Qu’il les ai écrits tous les deux dans le même temps, à peu de choses près ? Chez deux éditeurs différents ? Au point même qu’il puisse être douteux que ce soit le même auteur qui ait écrit les deux livres tellement dissemblables ?

Éric Chevillard vient de faire justement cela. Aux Éditions de Minuit, il publie Choir et à l’Arbre vengeur, l’Autofictif voit une loutre.

L’année dernière quand avait paru le premier tome de l’Autofictif, recompilation graphique des billets du blog d’Eric Chevillard, je dois reconnaître que j’y avais vu un renouveau radical d’un corpus dont il m’avait semblé que les derniers romans ne produisaient plus les mêmes ouvertures et dont le principe de déraison, d’achoppement sur des détails, de renversement de point de vue, paraissait s’essouffler, au contraire d’une écriture plus vive, plus variée dans ces champs d’observation, celle de l’Autofictif, qui donnait raison de croire qu’Éric Chevillard était toujours porteur d’une œuvre capable de renouvellement et d’explorations neuves. Ce n’était pas tant que les romans d’Éric Chevillard aux Éditions de Minuitt fussent de mauvais romans, ils restaient de très bons textes, mais lecteur d’Éric Chevillard depuis ses premiers romans, on avait acquis l’impression d’un procédé qui ne nous était plus inconnu, au contraire de cette nouvelle forme des trois paragraphes quotidiens, tous très jouissifs et enlevés.

On se demande même si Eric Chevillard n’était pas conscient et peut-être même inquiet de cette disparité entre le large corpus et l’exercice de croquis quotidiens, au point que justement, à la publication de Choir, on le voit ironiser, dans l’Autofictif, sur le risque que ce dernier roman fasse fuir même les plus fidèles lecteurs, prêtant à son œuvre les mêmes vertus désastreuses que celles du monde sans joie de Choir et les lecteurs de Chevillard de devenir des habitants de Choir, tout entiers tendus vers ce seul but de quitter Choir, déserter l’œuvre d’Éric Chevillard.

La publication simultanée, cette fois, des deux livres montre que c’est tout le contraire qui a toutes les chances de se produire.

Est-ce lassitude quotidienne, on n’est moins surpris par les billets du second tome de l’Autofictif, on leur reconnaît les qualités déjà présentes dans le premier tome, mais surtout ces mêmes billets paraissent cette fois presque peu de chose en regard de la densité littéraire de Choir.

Choir vient de bien plus loin, son mouvement prend son amplitude dans le corpus entier d’Éric Chevillard et il tutoie des oeuvres plus anciennes, le Dépeupleur de Samuel Beckett, les mondes de déraison cauchemardesques d’Henri Michaux, on pense aussi aux chants de Maldoror de Lautréamont et même au monde aussi tellurique et dénué de couleurs vives qu’est celui des Saisons de Maurice Pons. L’écriture penche admirablement du côté de ce monde dur, elle est râpeuse, ses sonorités sont souvent graves, gutturales, c’est un des points évidents de distance entre l’univers de Choir et celui de l’Autofictif, dans ce dernier l’écriture est vive, elle est limpide, elle file, elle épouse avec bonheur la forme ternaire des trois paragraphes comme le fait l’écriture des trois lignes d’un haïku, dans Choir, le même auteur, au contraire, choisit de bousculer sa phrase, de n’en pas polir les méandres, combien sont-ils les auteurs contemporains capables d’avoir deux styles distincts, aussi dissemblables que les deux styles de Romain Gary et Émile Ajar ? En tout état de cause, la langue est ici travaillée comme une glaise, l’auteur lui fait rendre ce texte âpre, brutal, mais justement pas brut, tant on pressent tout le travail patient de son auteur.

La torsion du réel dans Choir est une vue de l’esprit cumulative, dans un paragraphe une simple pirouette modifie un des aspects du monde connu sans toucher au reste, on se figure ce monde alors avec une première béquille, et puis c’est une nouvelle cheville, un nouvel accroc dans la belle continuité de ce réel, et le monde penche davantage encore, et dans cette longue accumulation sur plus de deux cents pages, en faisant peu de bruit, autant que la neige tombant sur la neige, le monde de Choir est recouvert de toutes ces sédimentations qui toutes concourent à en faire le cauchemar qu’il est, monde sans joie dans lequel chaque élément, aussi insignifiant soit-il, est transformé pour devenir une nouvelle source de tourments infinis pour ses habitants. C’est sans doute dans cette tracasserie méticuleuse que Choir fait le plus penser au Dépeupleur de Samuel Beckett — qui prend rapidement la peine, par exemple, de préciser qu’au surplus des inconforts spatiaux du cylindre, la température ne cesse de varier du trop chaud au trop froid.

La fiction de Choir est une parabole contemporaine qui n’en a pas les apparences, rien de post-moderne dans son approche esthétique, au contraire, et pourtant ce monde de fables, toutes inventées par Éric Chevillard lui-même, fiction prolixe, toute fondue dans ce que la phrase construit presque d’elle-même — on touche de très près à l’écriture sous la dictée de la poésie, là aussi une poésie qui n’est pas sans rappeler celle de Henri Michaux — est une admirable métaphore de notre monde que nous contribuons tous les jours à rendre de plus en plus inhabitable, et nous ses habitants, à l’image des habitants de Choir, qui ne songent, sans jamais y parvenir, qu’à en fuir, sommes tels des poissons prisonniers d’un bocal posé sur un bec de gaz, la température parce qu’elle s’élève progressivement est tolérée jusqu’à ne plus pouvoir y vivre, mais il est trop tard. Le même poisson jeté dans un bocal d’eau déjà bouillante sera prompt à tout faire pour tenter de sauter hors de ce bocal impossible.

Et dans notre monde vieillissant ce n’est pas seulement une question de température toujours plus chaude, c’est notre propre incapacité à nous élever, à dépasser ce croupissement confortable, de moins en moins, mais encore suffisant, qui nous empêche de prendre notre essor, tels les habitants de Choir.  

Lundi Lundi 29 mars 2010

 

Dimanche Dimanche 28 mars 2010



White material le dernier film de Claire Denis est une médaille à deux faces, deux faces d’inégale valeur, disparité de deux faces qui pourrait mettre en péril la valeur même de la médaille.

Le film s’ouvre avec la maîtrise coutumière des images et du montage, celle que l’on peut reconnaître d’emblée dans tous les films de Claire Denis, le premier plan, celui de l’avancée nocturne sur une route de brousse, dans la lumière faiblarde de phares qui ne portent pas très loin, on remarque la traversée de quelques grands animaux, mais l’image est à ce point fugace qu’on ne peut dire avec précision, certitude, si ces animaux sont des antilopes ou des guépards, des prédateurs ou des proies, ce qui, étant donné le cheminement du récit à venir, est une merveille d’image dans son indécision.

L’image suivante dans le montage prolonge l’indétermination qui restera le maître-mot du film, un intérieur est visité de nuit à la lumière d’une lampe de poche qui troue maladroitement les murs sombres de cet intérieur, apparaissent des masques africains et tout un désordre plein de vie qui, on finit par le découvrir, est la dernière chambre d’un mort, allongé sur son lit encore habillé et dont la plaie au flanc, de même que son arme rangée dans sa ceinture sont les indications que cette mort fut violente.

L’indétermination est aussi celle des lieux qui apparaissent dans le film parfaitement générique, une plantation de café en Afrique Noire, mais où ?, on ne sait, tenue par une famille de colons blancs et qui tentent de se maintenir sur la plantation en dépit de l’approche d’une guérilla, laquelle exactement ?, on ne sait, on ne sait seulement, finalement, qu’elle oppose des troupes armées et une troupe d’enfants-soldats, les deux camps étant d’égale violence, crainte par toute la population redoutant l’approche de l’une comme de l’autre de ces deux troupes, aucun élément de contexte venant aider le spectateur à rapprocher cette guerre sans contexte donc, à celles passées et encore présentes dans cette région du monde. Ce flou est souligné par un montage qui fait de très fréquents aller-retours entre différentes temporalités du récits, là aussi sans donner de repères fiables au spectateur.

En cela, c’est une des grandes réussites du film, le spectateur est plongé dans la même absence de repères que celle que l’on suppose facilement aux personnages du film, c’est la guerre, on est au milieu de cette guerre, mais naturellement bien malin celui qui saurait en prédire, ou même dire, le cours, l’approche tant redoutée des troupes, on la pressent, on ne la voit pas, spectateur on la lit sur les visages des personnages dont les traits se figent de peur. Claire Denis filme tout cela comme personne, sa caméra traque des détails pas tous significatifs, mais qui tous contribuent à tisser une trame singulière, écrin parfait pour une intrigue nouée et qui elle aussi procède davantage dans la suggestion que dans les révélations.

Et la mayonnaise prend, on accorde volontiers à ce film la vertu de nous révéler le caractère sournois des guerres civiles africaines, leur violence déroutante, le désordre et même le désastre qu’elles laissent derrière elles, et cela dans des contours qui ont la vertu d’être génériques sans être réducteurs. On reprochera peut-être, mais sans certitude, l’esthétisation quasi systématique des images, ce qui étant donné le caractère démoralisant du contexte n’est peut-être pas le plus évident des partis pris. Et c’est peut-être dans ce dernier pli que le film finit par pécher.

Et un des ingrédients, sans doute surdosé, de cette beauté cinématographique, beauté des images, tient tout entier dans l’omniprésence stéréotypée d’Isabelle Huppert tout au long du film. La fascination de la caméra pour Isabelle Huppert est telle qu’elle finit par ne filmer que cela : Isabelle Huppert qui, finalement, ne fait que se jouer elle-même jouant et jouant le genre même de personnages qu’elle a cent fois déjà campés. On peut comprendre la fascination de Claire Denis à voir le corps frêle, mais dur et anguleux de son actrice courir poings serrés sur des chemins de terre, ce qui motiverait une telle scène une fois dans le film, ce dont on ne lui tiendrait aucun grief, mais ce plan reparaît tant de fois dans le film, qu’on aurait presque envie de se lever de son fauteuil, de faire signe au projectionniste de passer ces scènes en accéléré et que oui, on a compris que le personnage d’Isabelle Huppert est celui d’une femme arrimée à sa position, qui ne se rendra à rien, intimement persuadée que sa ténacité au travail aura raison de tout. Toute ressemblance avec le personnage de la mère dans Un barrage contre la Pacifique de Marguerite Duras n’étant certainement pas un hasard.

C’est étonnant tout de même de voir une cinéaste tellement douée avec les images finir par balbutier son cinéma et tomber dans le travers permanent du cinéma fictionnel, sa fascination pour les acteurs. Écrira-t-on un jour une histoire du cinéma fictionnel dans laquelle on parlera de tous ces films ratés à force d’avoir été piégés par la beauté et l’aura de leurs acteurs. Les acteurs au cinéma c’est vraiment la chienlit.  

Samedi Samedi 27 mars 2010

Le bloc-notes du désordre