Corvée de linge. Une montagne à plier. Je finis par m’y mettre. De mauvaise grâce comme souvent. Certain de devoir y passer une bonne partie de l’après-midi qui aurait pu être occupée à tant d’autres choses plus subtiles — crois-je. Mais je finis par m’y mettre, non sans avoir utilisé tous les subterfuges possibles pour ce qui est de passer au travers, sans doute pas, mais retarder le moment de s’y mettre, cela oui, j’ai même passé des coups de téléphone. C’est dire — je déteste absolument le téléphone.
Deux bonnes heures plus tard, j’exagère toujours, ce n’est pas toute une après-midi qu’il me faut pour plier deux semaines de linge, mais deux heures, tâcher de s’en souvenir pour une autre fois. Quelques galettes, et comme souvent en pareille corvée, Exile on the main street des Rolling Stones, et je ne note pas cela pour faire plaisir à vous savez qui.
Les piles des uns et des autres, père et enfant, atteignent tout de même de belles hauteurs, et la lumière de fin de jour vient souligner avec élégance la pile de mes t-shirts.
Tous les considérations que je pourrais tenter de tenir sur ma façon de m’habiller sont contenues dans une seule remarque de mon ami L. : je ne m’habille pas, je mets des vêtements. Remarque entièrement corroborée par cet autre ami, de plus longue date encore, qui m’a connu à Chicago, Halley, qui avait coutume de saluer mes arrivées au Gold Star ou à Leo’s par : a man walks in wearing a white tshirt and a pair of black jeans, that must be my french friend Phil — un homme entre portant un tshirt blanc et une paire de jeans noirs, ce doit être mon ami français Phil, comme cela ce n’est pas très drôle, mais chantonné par Halley sur l’air de je ne sais plus quelle chanson, c’était impayable. C’est vrai je n’ai aucune élégance. Absolument aucune. Tous les matins Je m’habille, je mets mes vêtements en très peu de temps, et comme je ne me rase qu’une à deux fois toutes les deux semaines, il ne serait pas inapproprié de penser que je ne me regarde ni ne me vois même pas.
Tout aussi bien j’aurais pu choisir une mauvaise fois pour toutes un autre uniforme, par exemple un costume gris anthracite, chemise blanche cravate à pois — j’aime bien les cravates à pois —, ou même un pantalon de treillis avec des tshirts portant les inscriptions de mes groupes de rock préférés, les Rolling Stones par exemple — me connaissant cependant j’imagine que j’aurais évité les Stones et aurait au contraire choisi des groupes obscurs, le Van Der Graaf Generator, les New York Dolls, les Violent Femmes ou les Dead Kennedys —, on peut même rêver, j’aurais choisi, une mauvaise fois pour toutes donc, des pantalons de velours cottelé et des chemises un peu du goût de celles que porte le personnage de Moss dans IT Crowd, mais non j’ai choisi, si on appelle cela choisir, l’uniforme qui va dans le plus grand nombre d’occasions possible, jeans et tshirt, ne m’invitez pas à un mariage ou à un enterrement, vous me mettriez dans l’embarras.
Et voilà donc bien ma garde-robe, deux paires de jeans, aussi identiques, choix des paires de jean en question entièrement dicté par seule taille disponible à mes dimensions dans tout le supermarché, et donc t-shirts grande largeur aussi, mais cela on trouve plus facilement. Et grande fantaisie, jugez plutôt, de couleurs différentes, soyons fous !
Je viens de faire le relevé en données hexadécimales de toutes les couleurs qui apparaissent sur la tranche de cette pile de mes tshirts pliés, et je viens de toutes les mélanger dans un logiciel tout exprès, histoire d’en faire une moyenne, et surprise, j’obtiens un très beau #666666, le gris moyen parfait. A 18% de réflexion, optimal pour un relevé de lumière incidente, photographe, sors de ce corps. Pour la fantaisie, vous repasserez.
Mais quand même, je me pose quelques questions. Je ne peux pas être ce type à ce point dénué de fantaisie, gris dans l’âme et gris dans les tshirts, désaturé dans sa chromie. Un type en noir et blanc. Une Zone V parfaite ?
Mais à la réflexion, comment puis-je encore en douter. Puisque c’est finalement en prenant en photographie ma pile de linge et en analysant les données numériques de ces couleurs fades, que je me rends compte in fine que je suis gris, pour ne pas dire terne. Vous en connaissez beaucoup vous des types qui se reconnaissent dans la moyenne chromatique de leurs tshirts ?
Jamais je me suis senti aussi nu devant moi-même. Je n’ai plus qu’à me rhabiller.

Comme l’appartement de mes parents est en chantier, ils m’ont invité au restaurant chinois. Je crois que c’est la première fois depuis très longtemps que je vais dans le centre de Garches. Et je m’interroge à propos de mon étonnement d’y trouver la place de l’église et le quartier qui a été entièrement reconstruit autour de cette place tel qu’il est maintenant depuis de très nombreuses années et que j’ai effectivement connu de la sorte, au début des années 80 estime-je, et c’est justement cela qui m’étonne. N’étant pas allé dans ce centre ville, peut-être depuis une douzaine d’années, oui, c’est cela, je me souviens, en compagnie d’Anne et d’Hanno d’un concert de Michel Portal avec Richard Galliano au centre culturel Sidney Bechet, j’avais rangé dans ma mémoire, à la case "centre-ville de Garches" des souvenirs nettement plus anciens qui datent en fait des années 70. Alors, en voiture, on passait devant l’église, à côté de l’église il y avait un petit magasin de jouets et le marché se tenait sur une toute petite place qui apparemment existe toujours mais qui sert désormais de parking, toute la place piétonnière n’existait donc pas.
Ce n’est pas la première fois que je remarque à quel point ma mémoire est prompte à un fonctionnement aussi aberrant, c’est-à-dire conserver des souvenirs plus anciens intacts aux dépens de souvenirs plus récents complètement défigurés. Et de constater dans le même mouvement de pensée que ma mémoire du court terme est de plus en plus médiocre, tandis que se fossilise celle de plus long terme.
Par exemple, si je pense à la maison de Tante Moineau à Bailleul, dans le grenier, désormais vide, je continue de voir la table de ping pong, la table de billard, que mes cousins avaient construite avec Mon Oncle Jean, et le circuit 24 et une effervescence assez remarquable autour de ces trois tables. De même, je refuse de me souvenir du papier peint actuel de l’ancienne chambre de mon cousin Raymond, et je continue d’y voir la caverne d’Ali Baba que c’était alors et les nombreuses affiches de concert qui couvraient les murs, sans compter l’immense langue des Rolling Stones peinte à même le mur et que l’on devine encore au travers du papier peint d’aujourd’hui. Mes motivations à faire ainsi sont assez claires, je refuse la disparition de souvenirs heureux que je préserve, coûte que coûte, comme longtemps, à Bailleul, je me suis obstiné à jouer sur une table de billard qui n’était plus du tout en état, avec des queues tordues et dont le bleu avait entièrement disparu, sans compter un tapis facétieux et des bandes aux rebonds parfois surprenants et très mous. Ce refus que je qualifierais trop vite de puéril, pour son attachement à l’enfance, m’apparaît en fait comme terriblement sénile.
Mais aussi il me surprend dans son attachement à l’enfance supposée heureuse. Or je sais bien que ce n’est pas ce monde doré qui a forgé l’adulte que je suis devenu, la psychanalyse m’aura amplement renseigné sur ce sujet, peut-être même excessivement lorsque les découvertes de l’analyse étaient fraîches, ce qui me conduisait dans mes réflexions sur le passé à un assombrissement exagéré du tableau. Avec un peu de distance et sans doute de l’indulgence, j’ai sans doute redoré le blason de cette enfance, malgré tout choyée, pas indemne d’accidents mais choyée. Et il me semblait justement qu’un des bénéfices de l’âge mûr était d’équilibrer le tableau, de vivre de façon plus sereine, plus en paix, avec soi-même, et avec les êtres aimés. Jusqu’à ce que je me rende compte, ces derniers temps, donc, du caractère pernicieux de la mémoire qui continue son travail de déformations malhonnêtes, là-même où on s’était abusivement cru en paix. L’émancipation, si elle advient un jour, m’apparaît toujours plus lointaine et plus fuyante. Et celui qui m’en prévient, c’est toujours la même personne : moi-même.