Samedi 20 mars



Avant la télédiffusion du match de rugby, France - Angleterre, j’assiste, effaré, à un reportage à propos des Jeux Olympiques d’hiver pour compétiteurs handicapés, l’une des dernières épreuves de cette quinzaine étant celle de la descente à ski.

Pour comprendre l’intéressant écart qui sépare les Jeux Olypiques d’hiver entre valides et handicapés, avant de regarder ce reportage de la descente à ski pour compétiteurs handicapés, il faut se faire une représentation de ce qu’est le reportage de la même compétition, sur la même piste, des valides. Ce que le reportage retiendra de la compétition des valides, ce seront en générale trois descentes, les deux descentes des deux premiers de la compétition et comment le premier a réussi à terminer quelques centièmes de secondes plus tôt que le second, et généralement aussi la descente du premier des Français en lice dans cette compétition, quand bien même d’ailleurs le premier des Français termine dix-septième au prix d’une descente laborieuse et sans grâce, la preuve, il termine dix-septième. Il arrive, mais c’est plutôt rare que le reportage inclut également les images filmées d’une chute spectaculaire lors de cette descente avec des nouvelles plus ou moins rassurantes à propos de la santé du skieur tombé.

Que montre le reportage de ce soir à propos de la descente parylimpique, une demi-douzaine de gamelles de ces skieurs pour la plupart unijambistes, sur un seul ski donc, aidés dans le maintien de leur équilibre instable de deux bâtons dont l’extrêmité est en fait une petit section de ski, un peu à l’image de stabilisateurs sur un hydravion. Et après cette demi-douzaine de gamelles, en fait destinées à nous édifier quant au caractère très compliqué de skier sur une seule jambe, même équipé de deux stabilisateurs, la descente du premier, tout de même, dont on pourrait se dire, en l’absence de toutes autres images d’un autre skieur finissant la course, que le premier donc, a gagné moins pour sa capacité à descendre rapidement que pour celle de finir la course tout bonnement.

Il se trouve que j’ai un peu tâté de la compétition de descente, il y a fort longtemps. Or ce dont je me souviens, c’est que parmi nous skieurs valides, dans chaque compétition, les gamelles étaient nombreuses, d’ailleurs mon front porte encore la marque de l’une de ces chutes, sous la forme de quelques points de suture. Ce dont je me souviens aussi, c’est que cela demandait beaucoup de cran que de s’élancer dans une telle descente, que certaines arrivées en haut d’un mur étaient l’occasion l’apnées de panique et de peur, et que justement une partie de l’entraînement consistait à apprendre à ne pas retenir son souffle et tenter au contraire de lui commander des respirations plus régulières pour ne pas arriver en bas hors d’haleine. Au delà de la peur, toujours présente, il y avait aussi la lutte contre la tétanie des cuisses qui devaient porter tout le point du corps, pliées en deux, pendant une minute et demie, deux minutes, absorbant tous les chocs des irrégularités de la descente, les pentes n’étant pas du tout comme elles apparaissent à la télévision, uniformes et lisses — pour vous faire une idée de l’effort requis, exercez-vous à vous maintenir en position de squat, le dos au mur plus d’une minute, vous devriez très rapidement ressentir les efforts attendus des cuisses d’un skieur. Le cran qu’il fallait pour se lancer du haut de ces descentes, je ne l’ai pas eu très longtemps, j’ai vite arrêté ce sport pour lequel je n’étais pas du tout taillé.

Lorsque je vois à la télévision un unijambiste s’élancer dans une descente olympique, je suis certain d’une chose : je regarde un homme au courage invraisemblable, et dans cette façon qu’il a de s’approcher le plus possible des portes, je lis la détermination d’un homme qui se surpasse, et je me doute un peu de l’esprit de compétition qui doit régner entre des concurrents comme lui. C’est pour moi l’image même du dépassement de soi.

Je constate, une fois de plus, que le réalisateur de ce reportage sportif est incapable de regarder cette compétition en tant que telle, d’en rendre la férocité entre des compétiteurs surdéterminés et qu’au contraire ce qu’il voit c’est que le compétiteur handicapé est handicapé, ce faisant, par son montage brillant d’une demi-douzaine de gamelles, heureusement sans gravité, indique le commentaire, il maintient de tels compétiteurs dans le ghetto de leur handicap.

Souvent, je me demande ce que devrait réaliser de surhumain une personne handicapée pour que l’on cesse de la voir comme handicapée ?  

Vendredi 19 mars

 

Jeudi 18 mars

Corvée de linge. Une montagne à plier. Je finis par m’y mettre. De mauvaise grâce comme souvent. Certain de devoir y passer une bonne partie de l’après-midi qui aurait pu être occupée à tant d’autres choses plus subtiles — crois-je. Mais je finis par m’y mettre, non sans avoir utilisé tous les subterfuges possibles pour ce qui est de passer au travers, sans doute pas, mais retarder le moment de s’y mettre, cela oui, j’ai même passé des coups de téléphone. C’est dire — je déteste absolument le téléphone.

Deux bonnes heures plus tard, j’exagère toujours, ce n’est pas toute une après-midi qu’il me faut pour plier deux semaines de linge, mais deux heures, tâcher de s’en souvenir pour une autre fois. Quelques galettes, et comme souvent en pareille corvée, Exile on the main street des Rolling Stones, et je ne note pas cela pour faire plaisir à vous savez qui.

Les piles des uns et des autres, père et enfant, atteignent tout de même de belles hauteurs, et la lumière de fin de jour vient souligner avec élégance la pile de mes t-shirts.

Tous les considérations que je pourrais tenter de tenir sur ma façon de m’habiller sont contenues dans une seule remarque de mon ami L. : je ne m’habille pas, je mets des vêtements. Remarque entièrement corroborée par cet autre ami, de plus longue date encore, qui m’a connu à Chicago, Halley, qui avait coutume de saluer mes arrivées au Gold Star ou à Leo’s par : a man walks in wearing a white tshirt and a pair of black jeans, that must be my french friend Phil — un homme entre portant un tshirt blanc et une paire de jeans noirs, ce doit être mon ami français Phil, comme cela ce n’est pas très drôle, mais chantonné par Halley sur l’air de je ne sais plus quelle chanson, c’était impayable. C’est vrai je n’ai aucune élégance. Absolument aucune. Tous les matins Je m’habille, je mets mes vêtements en très peu de temps, et comme je ne me rase qu’une à deux fois toutes les deux semaines, il ne serait pas inapproprié de penser que je ne me regarde ni ne me vois même pas.

Tout aussi bien j’aurais pu choisir une mauvaise fois pour toutes un autre uniforme, par exemple un costume gris anthracite, chemise blanche cravate à pois — j’aime bien les cravates à pois —, ou même un pantalon de treillis avec des tshirts portant les inscriptions de mes groupes de rock préférés, les Rolling Stones par exemple — me connaissant cependant j’imagine que j’aurais évité les Stones et aurait au contraire choisi des groupes obscurs, le Van Der Graaf Generator, les New York Dolls, les Violent Femmes ou les Dead Kennedys —, on peut même rêver, j’aurais choisi, une mauvaise fois pour toutes donc, des pantalons de velours cottelé et des chemises un peu du goût de celles que porte le personnage de Moss dans IT Crowd, mais non j’ai choisi, si on appelle cela choisir, l’uniforme qui va dans le plus grand nombre d’occasions possible, jeans et tshirt, ne m’invitez pas à un mariage ou à un enterrement, vous me mettriez dans l’embarras.

Et voilà donc bien ma garde-robe, deux paires de jeans, aussi identiques, choix des paires de jean en question entièrement dicté par seule taille disponible à mes dimensions dans tout le supermarché, et donc t-shirts grande largeur aussi, mais cela on trouve plus facilement. Et grande fantaisie, jugez plutôt, de couleurs différentes, soyons fous !

Je viens de faire le relevé en données hexadécimales de toutes les couleurs qui apparaissent sur la tranche de cette pile de mes tshirts pliés, et je viens de toutes les mélanger dans un logiciel tout exprès, histoire d’en faire une moyenne, et surprise, j’obtiens un très beau #666666, le gris moyen parfait. A 18% de réflexion, optimal pour un relevé de lumière incidente, photographe, sors de ce corps. Pour la fantaisie, vous repasserez.

Mais quand même, je me pose quelques questions. Je ne peux pas être ce type à ce point dénué de fantaisie, gris dans l’âme et gris dans les tshirts, désaturé dans sa chromie. Un type en noir et blanc. Une Zone V parfaite ?

Mais à la réflexion, comment puis-je encore en douter. Puisque c’est finalement en prenant en photographie ma pile de linge et en analysant les données numériques de ces couleurs fades, que je me rends compte in fine que je suis gris, pour ne pas dire terne. Vous en connaissez beaucoup vous des types qui se reconnaissent dans la moyenne chromatique de leurs tshirts ?

Jamais je me suis senti aussi nu devant moi-même. Je n’ai plus qu’à me rhabiller.




Et je constate, apaisé, que les piles des vêtements des enfants sont nettement plus colorées, une génération spontanée, ou plus sûrement, le goût plus harmonieux de leur mère ?  

Mercredi 17 mars



Drôles de montagnes russes que cette journée qui s’ouvre dans le souci à la réception d’une de ces lettres sur papier vert de ma banque pour m’expliquer en termes laconiques que mes dépenses sont supérieures à mes recettes, ce qui presque tous les mois me donne un souci toujours plus oppressant.

En sortant de chez l’orthophoniste avec Nathan et Adèle, je suis entièrement accaparé par les pensées soucieuses ouvertes depuis ce courrier de ma banque. Nous croisons un couple de jeunes gens qui font la manche, Adèle est ravie que je lui confie de leur donner une pièce. Nous engageons la conversation avec ces deux jeunes gens, qui m’apprennent que s’étant absentés ce week-end pour aller dans une rave party, ils ont constaté à leur retour au Bois de Vincennes la disparition de leurs quelques biens, matelas, sacs de couchage, réchaud. Ils sont assez mignons, on s’est présenté, lui c’est Cédric, qui m’explique qu’elle, Océane, est enceinte et ils sont apparemment tous les deux très réjouis de cet heureux événement, sauf que voilà depuis qu’elle est enceinte Océane semble avoir un appétit vorace.

Et dire que je me faisais du souci encore il y a cinq minutes.

Je leur demande s’ils seraient d’accord pour que je les invite à la maison pour déjeuner, Nathan et Adèle sont à Ducasse (ils sont très contents) et nous conduisons donc Cédric et Océane à la maison. Je suis ravi de voir Adèle insister pour emmener Océane dans sa chambre, je suis un peu sur mon quant-à-moi, j’hésite un peu, mais je leur propose finalement de prendre une douche si cela leur chante : ils sont enchantés — et dire que je pensais faire un impair. Nous déjeunons, j’entends parler de tout un monde musical — c’est je crois ce qu’ils appellent le son — dont je n’ai jamais entendu parler, de même que tout un imaginaire de jeux vidéo, crois-je, qui me montrent bien à quel point je suis gentiment largué — vieux dans ma tête, diraient-ils, sans méchanceté — et c’est vraiment un plaisir de les avoir à table. On prend le café, qu’ils prennent très sucré, ce dont je me félicite pour l’énergie que cela va leur donner pour cette journée visiblement placée sous le signe de la galère, et je leur propose de leur faire un carton avec quelques conserves, des pommes de terre, des draps même s’ils veulent, ils veulent bien, je regarde dans ma pharmacie, je leur propose des compresses surnuméraires et deux ou trois médicaments que je pourrais toujours me refaire prescrire le cas échéant, ils se confondent en remerciements, je les arrête.

Je ne peux pas leur expliquer qu’ils sont en train de me laver des préoccupations de ce matin, d’un seul coup sec, mais je leur dis que cela me fait tout de même du bien d’avoir leur compagnie ce midi, je ne développe pas, mais c’est vrai que cela fait du bien.

Adèle passe des genoux de Cédric à ceux d’Océane. Je les trouve bien courageux ces deux jeunes futurs parents.

Le soir j’épluche mes comptes pour m’apercevoir que le courrier que j’ai reçu ce matin reflète une situation vieille de trois semaines, qu’elle n’a plus cours, qu’alors je ne me faisais pas de souci — pas de trop, je le suis toujours un peu, la voiture ces derniers temps ayant fait quelques mauvaises blagues — et que donc je n’ai pas de souci objectif à me faire aujourd’hui. Quel poltron je fais tout de même ! On m’inquiète si facilement.

Et Cédric et Océane comment font-ils eux pour paraître si confiants ? Je ferai bien d’en prendre de la graine.  

Mardi 16 mars

Comme l’appartement de mes parents est en chantier, ils m’ont invité au restaurant chinois. Je crois que c’est la première fois depuis très longtemps que je vais dans le centre de Garches. Et je m’interroge à propos de mon étonnement d’y trouver la place de l’église et le quartier qui a été entièrement reconstruit autour de cette place tel qu’il est maintenant depuis de très nombreuses années et que j’ai effectivement connu de la sorte, au début des années 80 estime-je, et c’est justement cela qui m’étonne. N’étant pas allé dans ce centre ville, peut-être depuis une douzaine d’années, oui, c’est cela, je me souviens, en compagnie d’Anne et d’Hanno d’un concert de Michel Portal avec Richard Galliano au centre culturel Sidney Bechet, j’avais rangé dans ma mémoire, à la case "centre-ville de Garches" des souvenirs nettement plus anciens qui datent en fait des années 70. Alors, en voiture, on passait devant l’église, à côté de l’église il y avait un petit magasin de jouets et le marché se tenait sur une toute petite place qui apparemment existe toujours mais qui sert désormais de parking, toute la place piétonnière n’existait donc pas.

Ce n’est pas la première fois que je remarque à quel point ma mémoire est prompte à un fonctionnement aussi aberrant, c’est-à-dire conserver des souvenirs plus anciens intacts aux dépens de souvenirs plus récents complètement défigurés. Et de constater dans le même mouvement de pensée que ma mémoire du court terme est de plus en plus médiocre, tandis que se fossilise celle de plus long terme.

Par exemple, si je pense à la maison de Tante Moineau à Bailleul, dans le grenier, désormais vide, je continue de voir la table de ping pong, la table de billard, que mes cousins avaient construite avec Mon Oncle Jean, et le circuit 24 et une effervescence assez remarquable autour de ces trois tables. De même, je refuse de me souvenir du papier peint actuel de l’ancienne chambre de mon cousin Raymond, et je continue d’y voir la caverne d’Ali Baba que c’était alors et les nombreuses affiches de concert qui couvraient les murs, sans compter l’immense langue des Rolling Stones peinte à même le mur — et que l’on devine encore au travers du papier peint d’aujourd’hui. Mes motivations à faire ainsi sont assez claires, je refuse la disparition de souvenirs heureux que je préserve, coûte que coûte, comme longtemps, à Bailleul, je me suis obstiné à jouer sur une table de billard qui n’était plus du tout en état, avec des queues tordues et dont le bleu avait entièrement disparu, sans compter un tapis facétieux et des bandes aux rebonds parfois surprenants et très mous. Ce refus que je qualifierais trop vite de puéril, pour son attachement à l’enfance, m’apparaît en fait comme terriblement sénile.

Mais aussi il me surprend dans son attachement à l’enfance supposée heureuse. Or je sais bien que ce n’est pas ce monde doré qui a forgé l’adulte que je suis devenu, la psychanalyse m’aura amplement renseigné sur ce sujet, peut-être même excessivement lorsque les découvertes de l’analyse étaient fraîches, ce qui me conduisait dans mes réflexions sur le passé à un assombrissement exagéré du tableau. Avec un peu de distance et sans doute de l’indulgence, j’ai sans doute redoré le blason de cette enfance, malgré tout choyée, pas indemne d’accidents mais choyée. Et il me semblait justement qu’un des bénéfices de l’âge mûr était d’équilibrer le tableau, de vivre de façon plus sereine, plus en paix, avec soi-même, et avec les êtres aimés. Jusqu’à ce que je me rende compte, ces derniers temps, donc, du caractère pernicieux de la mémoire qui continue son travail de déformations malhonnêtes, là-même où on s’était abusivement cru en paix. L’émancipation, si elle advient un jour, m’apparaît toujours plus lointaine et plus fuyante. Et celui qui m’en prévient, c’est toujours la même personne : moi-même.

 

Lundi 15 mars

 

Dimanche 14 mars



Il y avait quelque chose de magique et d’artificiel, qu’arrivant directement de Paris avec Julien et Nevruz, nous nous arrêtions au col de la Nugère, là même où commençait la neige, recouvrant finement les pierres noires du chemin.
Le bloc-notes du désordre