C’est sûrement boiteux, mais je voudrais quand même essayer. Ce soir je suis allé voir le dernier film des frères Coen,
A serious man et avant de dormir j’ai fini de lire
Lily et Braine de
Christian Gailly. Deux œuvres de fiction, l’une cinématographique, l’autre littéraire. L’une parle d’un professeur de mathématiques américain qui se débat avec toutes sortes de questions morales dans le contexte évidemment très biblique de la communauté juive traditionaliste à laquelle il appartient, en recourant notamment au conseil de trois rabbins. L’autre parle d’un ancien joueur de bugle, rangé des voitures, si on peut dire, puisque devenu mécanicien, après avoir combattu en Indochine et y avoir été blessé, encore que les éléments de cette fiction-là vous seront saupoudrés selon le principe habituel de l’atomisation des indices auquel recoure quasi systématiquement Christian Gailly.
Alors commençons par cette dernière fiction. Dans laquelle il est question d’un joueur de bugle, donc, autrefois engagé dans une formation de jazz qui avait son petit succès, mais voilà il s’est retiré de la scène, et aurait même oublié jusqu’à l’existence de cette vie antérieure, notamment au profit d’une amnésie partielle et passagère qu’il semble avoir contractée en étant blessé au combat dans une guerre coloniale. Évidemment on ne peut pas avoir touché au sublime en tant que musicien de jazz, sans qu’un jour où l’autre, cela finisse par vous revenir, dans le cas présent c’est d’autant plus facile de s’y soumettre que le personnage principal y est aidé par une femme, nécessairement sublime, on n’est pas, dans ce roman, à un poncif près, au point que la
vamp en question, on la rencontre en panne sur le bord de la route et que soi-même on est dépanneur, ce ne sont plus des ficelles, mais du cordage tressé gros, qui retiennent cette intrigue. Et cette tentation plus déchirante que l’ancien musicien dans sa nouvelle vie est marié, ils ont un enfant, en attendent un autre. Vous avez le sentiment d’avoir déjà lu cela quelque part ? De l’avoir lu même dans un autre livre de Christian Gailly ? Vous avez raison.
Un soir au club, il serait faux de dire qu’il s’y passe autre chose que dans ce dernier livre du même auteur.
On aurait volontiers pardonné à l’auteur de nous raconter la même histoire, le même récit, si ce dernier s’était trouvé augmenté de voies nouvelles, d’angles inédits ou encore qu’il débouche sur une autre morale, celle tout de même un peu stéréotypée que le jazz ce n’est qu’un repère de mauvais garçons, de types brûlés de l’intérieur et qui finissent par attirer la mort dans des circonstances tragiques autour d’eux. Comme finalement on lui avait pardonné dans
Un soir au club de construire une histoire de pas grand-chose qui plus est avec de comparables poncifs à propos du jazz, de ses mauvais types incandescents comme leur chorus, et des femmes, sublimes, évidemment sublimes, happées dans leur sillage dangereux, sans doute parce que l’écriture était vive, qu’elle tenait le tempo, qu’il était alerte et que les trouvailles du côté de l’écriture étaient nombreuses, plaisantes à l’oreille, le lecteur était embarqué. Retirez le style, qui ici s’est assagi, un peu à la manière de certains musiciens de jazz partis à l’aventure, vers les frontières du
free jazz même, et qui tout d’un coup reviennent de cet enfer et jouent désormais de vieux airs de
blues parfaitement carrés,
exit donc le style, l’écriture musicale, et on finit par lire un roman, oui, un roman, au XXIe siècle !, avec une intrigue, une progression, des personnages, un homme et deux femmes, on dirait un de ces nombreux disques de jazz des années cinquante, inutile, il y a beau y avoir du monde, une section rythmique au petit poil et des solistes qui assurent, des vraies pointures, tout le monde est trop content de jouer les uns avec les autres, de se retrouver, la mayonnaise ne prend pas, et c’est du jazz à la papa de la pire espèce. Et bien
Lily et Braine, c’est un peu ce genre de mauvais retour dans la mauvaise direction à la mauvaise case. On lui reconnaîtra une chute imparable, mais dans le style seulement, parce que sinon, l’accumulation des stéréotypes fait que le lecteur s’oriente très fiablement dans ce récit au point de pouvoir le conduire à la place de l’auteur et ne sera donc nullement surpris par cette chute.
Alors quel peut bien être le point commun entre ce livre,
Lily et Braine de Christian Gailly et le dernier film de Joel et Ethan Coen,
A serious man. Qu’est-ce qui peut motiver la comparaison, peut-être pas, mais en tout cas la mise en commun dans cet article ?
Pas grand chose en fait. Si ce n’est que ces deux œuvres de fiction ont ceci qu’elles manient le stéréotype, l’un donc, on l’aura compris, que le jazz c’est le purgatoire, et l’autre que de grandir dans une communauté juive traditionaliste dans le très ennuyeux Mid-West des trente glorieuses, en pleine révolution hippie, ce n’est pas peut-être pas la somme de tous les poncifs de cette communauté mis à bout à bout, même mâtiné de l’humour juif qui va avec, c’est peut-être, au contraire, l’image familière de la complexité de nos existences, de notre difficulté à y naviguer, à résoudre les énigmes de cette vie qui n’est toute droite qu’en apparences, bref, on touche à l’enseignement biblique par excellence, même sur fond de banlieue américaine, même sur fond de
Jefferson Airplane.
Rien de bien original dans la narration et la description de ce petit monde, de cette communauté juive, certes un peu repliée sur elle-même et jamais tout à fait sans friction avec les
Goys alentours, les réalisateurs du film n’hésitent pas à appuyer sur certains traits des personnages et des circonstances, ce n’est jamais sans tendresse, même mordante, ni sans compassion, voire une extrême empathie, sans doute toute naturelle tant le cadre dépeint ici est celui vraisemblablement de leur enfance et de leur adolescence. Mais alors qu’est-ce qui fait que le récit finit par décoller se l’archétype, d’une part, mais surtout devenir une allégorie, quelque chose de plus vaste que le récit ce que vous l’aurez compris,
Lily et Braine de Christian Gailly ne parvient pas du tout à faire et qui finit par emporter d’une part l’adhésion de son spectateur mais aussi à magnifier la forme cinématographique en elle-même ?
Les frères Coen décident de prendre leurs personnages au mot, de faire tourner à plein régime la communauté et ses traditions, un léger complexe de persécution et c’est le ciel qui graduellement s’assombrit jusqu’à devenir celui d’une tornade menaçante, la colère de Dieu personnifiée. Les membres de cette communauté se font forts d’obéir aux préceptes qui les unissent, ils tentent de faire les choses dans les règles, un pas de côté et c’est la sanction, ainsi le personnage d’Abe qui meurt dans un accident de voiture, sans doute divinement puni par Dieu pour avoir convoité la femme d’Autrui. Le décalogue est réactualisé, tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, même par le truchement d’un
Guet (divorce religieux), ou tu seras tué dans un accident de voiture en tenue ridicule de golf
azurine.
Dieu les réalisateurs pris en flagrant délit de mégalomanie ? éprouve donc ses fidèles dans leur foi, leur refuse les enseignements trop faciles, n’allez pas trouver votre rabbin pour lui demander un conseil pratique, vous hériterez d’une histoire compliquée aux enseignements aussi diffus qu’incertains, bref votre situation restera entière dans sa complexité, si ce n’est augmentée d’une nouvelle sédimentation de doutes, de même Dieu paraît condamner la superstition presque aussi sévèrement que des péchés que l’on aurait crus moins véniels, ne pas systématiquement punir tous les péchés, ni avec la même intensité selon ses fidèles. Celui de ces derniers qui tentera le plus d’être droit et vertueux, sera sans doute celui qui sera le plus sévèrement puni, à son premier écart. Et pour aggraver les difficultés de ses fidèles, ceux-ci auront souvent à naviguer dans les eaux troubles de visions et de rêves, lesquels auront surtout la vertu de se superposer avec efficacité à une réalité déjà amplement minée.
C’est sans doute dans ce dernier pan du récit que le cinéma des frères Coen se fait le plus virtuose, en maniant les symboles de façon drolatique, l’honnête homme, le
Mensch qui fait son devoir d’homme, en tentant de régler la réception par antenne de la télévision, et étant alors dans le surplomb du jardin de la voisine, qui bronze entièrement nue, mais aussi parce que ce cinéma donne à voir à son spectateur là où s’achèvent les rêves, jamais là où ils commencent, sans exclure tout à fait non plus que ces derniers s’enchevêtrent entre eux pour tisser un conte compliqué sans vraie morale, certainement pas tranchée et finalement oser la question de savoir si d’aventure ce ne serait pas cette vie fictive elle-même qui est le conte ? Ou même le cinéma ? Ou encore la vie, non-fictive, de tous ?
Impossible de savoir, surtout quand les éclaircissements peuvent venir d’hommes, aussi tortueux, que les trois rabbins de ce film, jusqu’au plus vieux d’entre eux qui finit par réciter des paroles de Jefferson Airplane en forme de bénédiction au jeune homme le jour de sa
bar-mitzva au cours de laquelle il a chanté en étant complétement raide. C’est vrai que cela devait être étrange les années hippies et ce que l’on en percevait dans une école hébraïque. Les frères Coen en profitent pour nous dire d’où ils viennent, comme pour nous expliquer d’où leur vient ce cinéma gentiment déjanté qui est le leur.

Dans l’activité du rêve, ce qui ne me paraît pas le moins paradoxal, finalement, c’est que cette activité fort laborieuse se produit, et avec elle toute la conception de ces images compliquées, complexes et extraordinairement nombreuses au point que nous n’en retenions que quelques-unes, l’écume, les dernières, qu’elles nous paraissent pourtant déjà relever d’un épuisant écheveau, cette activité exceptionnelle donc, se produit justement dans le moment de notre sommeil où nous nous reposons, moment pendant lequel nous refaisons nos forces pour affronter les complexités de la journée à venir. Nous devrions en fait nous réveiller nettement plus fatigués que quand nous nous sommes endormis le plus souvent en laissant mentalement les images nous emporter dans leur monde où elles vont se distendre et former des images jusque là inconnues de nous et qui pour leur plus grand nombre vont rester effectivement inédites ou incompréhensibles comme cela devrait au contraire nous fatiguer si toutefois nous avions dû nous charger nous-mêmes d’une telle fabrication d’images.

Le rugby est un drôle de désordre, une pâte dans laquelle il est difficile de voir clair, de comprendre même dans quel sens va le jeu, comment il se construit ? Il y a des matchs miraculeux, comme la demi-finale entre l’équipe de France et la Nouvelle-Zélande, un match gagné d’avance part les All Blacks qui menaient très largement à un peu plus de la moitié du temps de jeu, et puis tout d’un coup ce qui n’était que brouillon et voué à l’échec prend forme, le puzzle se met en place et le jeu atteint à sa plus sublime expression. D’autre fois ce sont ce que l’on appelle sans doute les matchs pièges, la moins gracieuse des équipes à force de fermer le jeu, de construire très patiemment des avancées qui ne paraissent jamais décisives, mais qui mises bout à bout finissent par devenir déterminantes et alors l’équipe qui est menée, même plus forte, même plus élégante dans ses mouvements, cette équipe est maintenue comme sous un éteignoir et l’inexorable fuite du temps conduit les laborieux vers le gain. Ce jeu est capable de produire à la fois des matchs historiques, légendaires, ou encore des matchs que l’on oublie vite, par exemple la finale de la Coupe de France l’année dernière qui a vu la victoire de Perpignan sur Clermont-Ferrand mais qui se souvient d’une seule action de jeu de ce match ?, personne.
Cette espèce de non-jeu, j’ai tendance à appeler cela de la bouillie et quand mes poussins jouent ce genre de jeu sans forme c’est ce que je leur dis, je leur dis qu’ils font de la bouillie, et à l’entraînement, quand nous travaillons les phases de jeu, je gèle les mauvais mouvements, ils doivent tous faire la statue, alors je replace le ballon où il était et je les interroge, je leur demande de regarder, de lire. Mais même dans le désordre de leurs coprs emmêlés dans des
rucks trop garnis, ils ont parfois du mal à voir, alors je prends le ballon moi-même et je l’envoie d’une seule longue passe vers une aile déserte et je dis, Jouez !, l’ailier reçoit le ballon, comme un miracle, il n’a plus qu’à courir, et il va dans l’en-but, seul.
Alors les plus malins commencent à comprendre, c’est généralement à ce moment là de l’année, ils prennent du recul, se placent mieux et tout d’un coup quelques enchaînement de suite prouvent qu’ils ont compris quelque chose, quel chose qui n’est pas facile à comprendre, que ce n’est pas seul, en dépit d’un cœur vaillant, d’une forte volonté que l’on avance à ce jeu, c’est en groupe. Souvent ils finissent par reprendre leurs travers, leurs courses sur la largeur, ils sont aimantés par le cuir, alors on crie, on les pousse, soi-même on vient faire un peu de ménage dans les
rucks, histoire de donner une chance à certaines actions d’aboutir, et dans ce désordre, de temps en temps, quelque chose finit par se produire qui ressemble à du jeu.
Finalement quand je leur apprends cela, je ne fais rien d’autre que de leur apprendre que de lire dans le désordre. De reconnaître les figures quand celles-ci sont recouvertes d’informe.
En fait c’est ça que j’aime bien dans ce jeu.
C’est souvent que je reprends les enfants sur cette faute de Français, le même ordinateur que Maman, non le même ordinateur que celui de Maman, Maman n’est pas un ordinateur, la même voiture que Grand-père, non la même voiture que celle de Grand-Père, Grand-Père n’est pas une voiture, le même ballon que Nathan, non le même ballon que celui de Nathan, Nathan n’est pas un ballon, le même livre qu’Adèle, non c’est le livre d’Adèle, c’est d’ailleurs le titre du livre —
l’album d’Adèle de Claude Ponti — le même appareil-photo que Papa, non Papa n’est pas un appareil-photo ?, mais disant cela en suis-je si sûr ?, tant souvent j’ai le sentiment de ne pas être autre chose qu’un regard enregistreur.

Ce matin dans le train, j’ai fait un de ces rêves que j’aime tant faire qui me replonge dans l’ambiance des deux grandes villes américaines que je connais le mieux, Chicago et New York, mais je remarque au réveil que certains détails manquent, non pas que je ne parvienne pas à reconstituer le puzzle ardu du rêve, non, dans les visions de ces deux grandes villes je remarque que certaines parties des images sont floues et imprécises comme s’il avait manqué à mon inconscient des détails pour reconstituer l’ensemble des images du rêve. Et cela me donne du souci de me dire que mon inconscient semble subir les mêmes coups de rabot dans ce dont il se souvenait parfaitement au point de produire, il n’y a pas cinq ou six ans, des rêves tellement plus détaillés. Et je trouve très inquiétante, vraiment, cette médiocrité grandissante de ma mémoire consciente ou inconsciente. Et moi qui plaçais tant de foi dans la puissance de mon inconscient, si souvent émerveillé par sa capacité à reconstituer avec minutie des scènes de la vie éveillé et leur décor, certes dans un désordre pas toujours facile à décrypter, mais néanmoins avec une fidélité troublante dans les détails.
Si cette érosion venait à s’accélérer, ce dont je ne doute pas, mes rêves vont-ils connaître, bientôt, des formes de plus en plus molles et qui résisteront définitivement à toute analyse, tout possibilité de compréhension, tout souvenir, fût-il du même ordre que celui qui je conserve, malgré tout, de certaines toiles abstraites — comme certaines de Franz Kline patiemment observées à Art Institute de Chicago justement.
Peinture de Franz Kline
Il est étonnant que d’aller au travail pour moi équivale à l’opportunité, une fois toutes les deux semaines, de monter sur un des volcans de la chaîne de Puys, plaisir sans ombre, surtout quand ce dernier est enneigé comme aujourd’hui. Et n’est-ce pas là, finalement, pour moi, une manière de contrepartie du désagrémanet de devoir travailler si loin de mon domicile ? La contrepartie paraît très généreuse aujourd’hui, mais son souvenir, les autres jours est parfois unsuffisant à gommer la lassitude de ces aller-retours. Qu’importe, aujourd’hui c’est le jour de la contrepartie, faisons le plein, sans comptabilité.