Tâche répétitives toute la journée, le soir dernier réconfort d’une journée sans intérêt, dehors il fait froid, je ne me suis même pas aventuré une seule fois dehors de la journée, je regarde la fin de
Stalker sur le petit écran de mon ordinateur portable, du fond de mon sac de couchage à l’infirmerie de mon travail. Sans doute il n’y aurait rien de plus déprimant pour beaucoup, à la fois le sac de couchage, et
Stalker, je suis sûrement atteint d’une drôle de perversion pour y trouver un réel bonheur. Celui de vivre dans une manière de poche de résistance.
Mais je reconnais que c’est beaucoup de travail que de donner un peu de relief à une telle journée dans le bloc-notes.
Etonnant comme d’être enfermé toute la journée dans une salle informatique, coupé du monde en somme, permet d’oublier, avec une prodigieuse efficacité, que c’est Noël dans le reste du monde. Et il ne me viendrait pas du tout l’idée de m’en plaindre. Au contraire. Bien au contraire.
Dans le train, je dors une paire d’heure, à même le sol, le train est bondé, plus une place assise, tout le monde est très propre sur lui, la plupart des voyageurs vont sans doute descendre à Nevers pour commencer leur réveillon, les galleries du train regorgent de paquets cadeaux. Avant de monter dans le train, j’ai avalé un plat de nouilles sautées au curry, tout à l’heure j’irai m’installer avec mon sac de couchage à l’infirmerie, sentiment triomphal d’être définitivement emancipé de cette tradition que je déteste.
Si vous avez des enfants qui rentrent en pleurant de l’école parce qu’on leur a dit que le père Noël n’existait pas, sachez que c’est parce que j’ai très tôt éduqué les miens, en leur apprenant que le père Noël n’existait pas.
Noël avancé d’un jour pour les enfants chez mes parents. Presque tous les jouets des enfants nécessitaient un tourne vis et beaucoup de jugeotte pour ce qui était de les assembler, d’ailleurs le plus compliqué d’entre eux, porte sur sa boîte une indication d’âge surprenante, trois ans, qui nous donnera le plus de fil à retordre. J’ai acheté un petit circuit 24 pour Nathan, qui est la réussite que j’attendais, puisque Madeleine et Nathan l’adoptent rapidement et jouent ensemble dans une paix très inhabituelle. Quant à Adèle sa petite dînette de pique-nique lui permet de camper, très indépendante, en divers endroits de l’appartement de mes parents.
Et enfin, j’offre à mon père ma récente maquette de T6 jaune canari, le sentiment à quarante-cinq ans d’un vif retour en enfance, tant j’ai déjà du lui faire ce genre de cadeaux plusieurs fois enfant. Mais cette fois-ci je pense que j’ai du atteindre le bon niveau de détail parce qu’il se remémore, sans en oublier une, toutes les étapes de la checklist d’avant le décollage.

Dans la confiture de circulationau au Nord du périphérique, je regarde en l’air, et je lis sans les lire les panneaux publicitaires lumineux au sommet des immeubles, je les regarde sans les regarder, je les ai identifiés avant même de les regarder comme étant de la publicité, aussi je les vois sans les voir, au point, la circulation est bloquée, de lire et de réaliser avec un infini temps de retard mon prénom inscrit en lettres lumineuses immenses qui se détachent sur le ciel
noir, Phil et même, plus loin, Philippe, la première fois c’est un panneau de la marque Philips dont la deuxième moitié est cachée par un autre immeuble, et la deuxième fois Philippe est vraiment écrit, en toutes lettres, apparemment une marque de cheminées.
Ai-je à ce point éduqué mon regard pour qu’il bloque les messages publiciaires et ne plus remarquer mon prénom écrit en toutes et immenses lettres dans le ciel ?
Comme je ne suis certainement pas le seul à faire pareil blocage visuel, je suggère à tous ces peigne-cul de publicitaire d’éteindre la lumière, on ne regarde plus, et l’économie d’énergie qui serait ainsi réalisée serait sûrement loin d’être négligeable.
Je me souviens qu’au début des années 80, un des arguments majeurs des publicitaires quand on leur opposait la pollution visuelle dans nos villes, consistait à répondre que l’on n’avait qu’à regarder comment les villes de l’Est étaient tristes sans leur publicité. Il y a trois ans à Prague ce qui m’avait surtout paru triste, c’étaient ces mêmes panneaux publicitaires lumineux qui défiguraient désormais les toits des immeubles de la grande descente depuis le
Muzeum. En matière visuelle, c’est celui qui crie le plus fort qui a raison.
Les égorgeurs nocturnes sont de retour. Cette nuit, l’impression de crier seul dans ma maison, d’effroi pendant une bonne minute, avant de sortir pour de bon, en sueurs, de ce mauvais rêve. Dehors, il est trois heures du matin, il fait nuit et deux lumières s’allument chez deux de mes voisins d’en face, sans doute inquiets que l’on ait égorgé un
quidam dans la rue. Ca prend des proportions très déraisonnables, est-ce qu’il ne faudrait pas que je consulte ?
Ou est-ce que je n’aurais pas aussi vite fait de partir pour l’Australie, et faire un petit sieston allongé entre deux sorciers arborigènes mangeurs de mauvais rêves ? Façon
Until the end of the world de Wim Wenders, quand les personnages du film sont devenus un peu toqués de leurs machines à enregistrer les rêves et de se les rejouer sans cesse, au point de ne plus connaître qu’une seule façon de se décontaminer de cette addiction léthale : dormir allongé entre deux sorciers mangeurs de rêve dans le fin fond du
bush. J’ai l’impression que le voyage en Australie serait le plus court chemin, c’est dire, vers la guérison, la voie freudienne devant réserver quelques détours fameux dont elle a le secret.