Samedi Samedi 19 décembre 2009

L’un trouve que l’on en fait de trop à propos de ces Afghans que l’on reconduit hors de nos frontières, plus exactement dans leur pays, l’Afghanistan, lequel est en guerre, et qu’en fait il serait honteux pour ces Afghans de fuir leur pays en guerre quand ils feraient bien mieux d’y rester pour combattre — oui, mais dans quel camp ?, espèce de sombre peigne-cul —, celui-là est porte-parole de l’Élysée. L’autre qui est interpellée dans un débat public à propos de l’identité nationale, et à qui, en gros, on pose la question des chances d’intégration réelles d’un jeune Musulman dans la société française, n’a que des poncifs à la bouche, les Musulmans sont nécessairement des Arabes, jeunes de banlieue, incapables de parler autrement qu’en argot, une casquette de base ball vissée à l’envers sur leur crâne trop étroit et bien sûr des chômeurs paresseux, c’est tellement con, je ne m’attarde pas à la moindre analyse — si ce n’est bien sûr de relever qu’une fois de plus dans la tête d’une hystérique de droite, il y a du chômage dans le pays uniquement parce que les jeunes gens des banlieues sont trop fainéants pour se soumettre à des formes modernes d’esclavage, le fait que l’économie a été récemment étranglée par un microcosme de spéculateurs sans foi ni lois, lesquels sont repartis de plus belle dans leur massacre, n’est évidemment pour rien dans la progression du chômage, en dépit de toutes les tricheries imaginables pour contenir ses chiffres dans une zone acceptable pour le plus grand nombre. Celle-là est secrétaire d’État.

Tout cela émerge dans le contexte extrêmement nauséabond du fameux débat sur l’identité nationale, orchestré par le ministre des rafles. Ce dernier d’ailleurs poursuit en justice un député de la pseudo-opposition qui a comparé ce ministre zélé d’extrême droite à Laval, et promet, intimidant, ce traitement à toute personne tentée par la même comparaison. Dans ces lignes on se gardera bien d’écrire ce qu’on en pense, on a encore le droit de penser ce qu’on pense, mais apparemment on est en train de perdre celui de dire ce que l’on pense, et on n’a pas bien les moyens de dire ce qu’on pense dans de telles conditions. Et tout ceci est savamment supervisé par le président des otaries de droite qui a demandé, à son innénarrable fayot, autrefois socialiste (sic), que ce débat soit du genre gros rouge qui tâche, l’expression du président des otaries de droite, pas la mienne. Par ailleurs, on ne manque pas d’expliquer, sans aucune pudeur que le résultat attendu du gros rouge qui tâche et des pseudo-dérapages — dérape-t-on quand on exprime pleinement ce que l’on pense ? — est de faire reculer les intentions de vote pour le Front National, lequel d’ailleurs progresse dans ce domaine, précisément depuis que le débat du gros rouge qui tâche est dans la place. Un jour il faudra que l’on m’explique quel est le bénéfice d’éviter d’être gouverné par le Front National lui-même, si le gouvernement, sensé nous garantir et nous sauver d’un tel péril, met en pratique les thèses du Front National.

Je ne suis pas journaliste. Mais si je l’étais, je crois que je ferais le siège de mon rédacteur en chef pour être envoyé en Afghanistan, suivre la destinée de ces Afghans que l’on expulse, tels des "sous-gens", des rebus de la société. Dans notre échelle des valeurs à nous, je sais je l’ai déjà écrit plusieurs fois, une personne afghane qui a trouvé le moyen de fuir son pays en guerre suivant un périple sans doute très aventureux, qui a laissé derrière soi sans doute beaucoup d’elle-même, qui a réussi un tel voyage dans des conditions que nous n’imaginons même pas, et qui parvient à survivre dans un pays où tout lui est hostile, cette personne est d’une très grande valeur, sans doute bien supérieure à celle des Français qui la rejettent, et cette personne afghane mérite une éducation à notre langue, les connaissances nécessaires pour bien s’intégrer dans son nouveau pays et aussi un petit coup de pouce financier pour commencer cette nouvelle vie dans de bonnes conditions, il ne fait aucune doute dans mon esprit que cette personne par l’enrichissement qu’elle offrira à notre société, rendra cent fois ce qu’on lui a donné au début.

Parce que sans doute ce qui dérange le ministre des rafles dans cette comparaison d’avec Laval, c’est que, dans son esprit limité, à la très faible conscience historique, Laval collaborait à la destruction des Juifs d’Europe en livrant aux Nazis les Juifs vivant en France. Laval, s’il ne devait pas ignorer le sort des Juifs déportés, ne l’aurait jamais admis publiquement, dans aucun discours. Tout au plus aurait-il expliqué, s’il s’était trouvé quelqu’un pour lui poser la question, que les Juifs étaient emmenés dans des camps de travail en Pologne, à l’Est, où ils allaient travailler à l’effort de guerre nécessaire de l’occupant, surtout les vieillards et les enfants dont on ne vantera jamais assez la productivité.

Quelque chose me dit que notre ministre contemporain des rafles n’ignore pas quel sort est réservé aux expulsés afghans lorsqu’ils rentrent de force dans un pays qu’ils ont fui. Bien sûr on ne compare pas. On s’en garderait bien. On n’a aucune preuve de ce que l’on affirme. On n’est pas journaliste. Tout au plus se souvient-on, il n’y a pas tout à fait vingt ans, avoir fait du bénévolat dans un centre d’accueil de réfugiés politiques en état de demande d’asile, à Melun, qu’on était fort ému de la détresse des personnes lorsqu’elles arrivaient dans ce centre d’accueil et que dans le cas fréquent de refus d’asile, les lettres officielles dites d’Obligation de Quitter le Territoire, étaient interprétées par leurs destinataires comme de véritables condamnations à mort, ce que pour certaines d’entre elles, elles devaient être exactement.

On ne compare pas. On s’en garde bien. On tente de respecter ce qui est comparable. On ne voudrait pas gagner trop facilement un point Godwin, être coupable d’une reducio ad Hitlerum, ce qui dans l’esprit de notre ministre des rafles, vaut poursuite, et sans doute bien des tracas. On garde aussi à l’esprit que le nombre de personnes concernées par les rafles n’est pas comparable. On se dit seulement, le régime de Vichy a déporté entre 75000 et 80000 personnes, 76000 ont péri dans des chambres à gaz.

Dans la France contemporaine, les objectifs du ministère de l’immigration sont de 28000 expulsions par an. Déjà deux années pleines de cet exercice abject, cela fait 56000 personnes. J’avoue que j’éprouve un certain malaise à manier les chiffres de cette manière tant pour moi, 56000 personnes, c’est une personne puis une autre personne, et une autre personne, et ainsi de suite pour arriver à une cinquante-six millième personne, mais les discours façon gros rouge qui tâche, pour tenter de les contrer, forcent à cet emploi pénible de calcul et de dénombrement. Encore une année et cela fera 84000 personnes.

Attention, les étrangers sans papier que l’on reconduit à la frontière, manu militari, que l’on traque, que l’on parque dans des camps de détention, on aura beau jeu de dire qu’on ne les déporte pas. En tout cas pas vers des camps d’extermination. C’est rigoureusement exact. C’est ce qui fait que ce n’est pas comparable. En revanche il arrive, de temps en temps que de tels retours équivalent à cela, pas exactement à cela, mais à la mort dans des cas extrêmes, aux persécutions de toutes sortes, à l’emprisonnement aussi dans de nombreux cas.

La question qui se pose, et c’est celle à laquelle j’aimerais tellement pouvoir répondre si j’étais journaliste, faisant donc le siège de mon rédacteur en chef pour partir à Kaboul, et ailleurs, partout vers où on expulse, c’est de savoir quelle est la proportion de ces étrangers sans papier reconduits hors de nos frontières pour laquelle ce retour contraint équivaut à l’innommable ?

Et quel est le pourcentage de ces cas atroces qui demeure acceptable par les Français amateurs de gros rouge qui tâche. Cette fraction serait une véritable indication à propos de notre identité nationale.






>Salut Phil
>
>
>J’ai l’impression que dans ton dernier article tu confonds : comparable
>et semblable ou comparable et identique
>
>
>Je suis d’accord qu’on emploie parfois l’un pour l’autre mais les deux
>mots n’ont pas le même sens. Je m’explique : on peut comparer 1 millimètre
>avec 1 kilomètre (l’un fait un million de fois plus que l’autre) mais les
>deux ne sont pas semblables ou identiques, ce qu’on ne peut pas faire
>(sauf à employer une métaphore) c’est comparer un milimètre avec l’étendue
>de la culture d’un ministre. De même on peut tout à fait comparer la
>politique de tel ou tel ministre avec celle de Laval mais pas dire
>qu’elles sont semblables ou identiques (par exemple on peut tout à fait
>dire que telle ou telle poliique d’expulsion est moins meurtrière que
>celle de Laval, comparaison avec laquelle je pense que même ceux qui
>clament que "les deux choses ne sont pas comparables" seraient d’accord).
>
>
>Pour suivre le chemin : j’ai l’impression que l’expression "ce n’est pas
>comparable" est une excellente arme qui permet à certains d’empêcher les
>autres de parler car à répondre sans pouvoir faire de comparaison on ne
>peut dire que des tautologies et s’exprimer dans leur langue à eux, et
>imposssible dans ce cas de dire quoi que ce soit du monde réel.


Archiloque
 

Vendredi Vendredi 18 décembre 2009



 

Jeudi Jeudi 17 décembre 2009

Quand il neige, c’est souvent que l’on voit les photographes sortir de leur tannière, d’ailleurs moi-même ce matin pendant la séance de Nathan chez la psychologue, plutôt que d’aller lire au café, je suis allé me promener, jusqu’au Père-Lachaise — mais ce dernier est fermé à cause de la neige, ce qui ne lasse pas de me surprendre tant il semble me souvenir qu’il n’y a pas tout à fait vingt ans, tel n’était pas le cas les jours de neige, je dois en avoir des photos quelque part — pour profiter de la neige, de ce qu’elle déforme le paysage et la rue, pour aller faire quelques photographies.

Je fais aussi souvent que je peux des photos sous la neige, en cela je suis comme les autres photographes, il neige, je sors. En revanche je crois que je viens de comprendre seulement aujourd’hui un des effets pervers de cette attirance léthale pour l’enneigé. La neige est rare. Elle est l’exception. Et lorsque l’on fait des photos sous la neige, c’est principalement cela que l’on recherche, on cherche les défigurations dues à cette épaisse couche de neige blanche. Et ce faisant, on pourrait passer à côté dun train qui déraille, d’une belle fille nue dans la rue, de policiers portant des courones de fleurs, on pense neige et on ne voit que cela à s’en aveugler.

L’esprit et le regard sont donc pareillement prisonniers, qui sont sans cesse en chasse du familier, de solutions de continuité, d’habitudes et de routines. Il est vraiment rude et long le combat pour se défaire de tout cela. Est-ce qu’on passe vraiment toute une vie pour apprendre à voir, à penser, à vivre finalement ?

 

Mercredi Jeudi 16 décembre 2009



le soir seul à la maison se faire des oeufs durs avec des épinards frais, frits avec de l’ail, du lard et des pignons, ne pas laisser un pouce de terrain à la facilité, mais ne pas être toujours aussi fort les soirs seul. Dresser la table pour soi seul, Phil, brosse-toi bien les dents avant d’aller te coucher et le reste suivra.  

Mardi Mardi 15 décembre 2009



Bricolages divers dans la maison avec mon père, je crois qu’il se moque un peu de moi, que je sois pour ainsi dire contraint de couper l’électricité dans toute la maison pour changer une ampoule, alors pensez, pour refaire un branchement ou réencastrer une prise.

— Mais tu ne veux pas que je t’explique comment cela marche ?
— Je ne garde pas un très bon souvenir de U=R X I.
Et on rigole de concert, parce que oui, ce ne sont sûrement pas là nos meilleurs souvenirs ensemble.

Quand je repense à tous ces apprentissages barbants, les mathématiques — encore que dans les mathématiques, j’avais un certain goût pour les calculs de probabilité et la géométrie descriptive — la physique et la chimie, ou même les sciences naturelles. Et ça tombait mal, l’emphase était justement là-dessus. Les professeurs nous promettaient un monde dans lequel le technologique régnerait sans partage et dans lequel nécessairement il n’y aurait pas beaucoup de place pour les esprits non-scientifiques.

J’ai détesté ça. Non pas que je n’étais pas bon dans ces matières, je suppose que si j’avais un peu plus souvent ouvert les livres correspondants à ces matières, j’aurais fait un élève tout à fait honnête. Tout bonnement cela ne m’intéressait pas, et je pense qu’aujourd’hui encore cela me barbe, je trouve cela insuffisamment mystérieux. Pour preuve, lorsque j’ai étudié la photographie plus tard, que j’ai compris que j’aurais bien quelques avantages à comprendre ce qu’il se passait dans l’obscurité totale d’une cuve de révélateur, j’étais passé à Garches et dans la cave j’avais pris ces livres maudits, en deux soirs j’avais fini par les lire, assez pour comprendre désormais ce qu’était une réaction d’oxydo-réduction, et comment on calculait un temps de réaction et comment les dilutions des produits influaient de façon pas toujours linéaire sur ces temps dits de réaction.

Mais cela a bien été la seule exception, en quantité d’autres occasions le très superficiel vernis culturel en sciences et en mathématiques durement acquis au lycée a amplement suppléé. Et quand un médecin m’explique certaines choses, je ne dirais pas que cela m’intéresse aussi peu que quand un plombier tente de m’expliquer pourquoi il fait ses soudures avec tel ou tel métal, mais on en est presque là, sans compter que je serais très sensible à la beauté du vocabulaire technique et si dans ce domaine le plombier a un bon vocabulaire et qu’au contraire le médecin ne s’applique pas beaucoup, alors mon écoute baisse chez le médecin, quand bien même ma santé est en jeu, alors que je suis très attentif aux explications du plombier auxquelles je ne risque pas de comprendre quoi que ce soit.

Mais tout de même, on ne me fera plus croire, à presque quarante-cinq ans, que la connaissance profonde de la courbe d’un tir au canon et comment elle relève d’une équation du second degré, était indispensable. Alors qu’au contraire, on ne m’enlèvera pas de l’esprit que l’apprentissage de l’histoire et notamment celle du vingtième siècle et de son fait central, la deuxième guerre mondiale, et sa corrolaire, l’ascension des Nazis, ces apprentissages sont vraiment cruciaux, et avec eux tous les rouages d’une telle compréhension.

Mais je constate que je souffre toujours du même écart d’avec la société dans laquelle je vis, puisque désormais on tend vers rendre facultatif ce qui est essentiel, et au contraire rendre central, ce qui, à mes yeux, n’est que bavardage. Et pour tout vous dire je trouve de plus en plus ennuyeux de vivre dans un monde qui ne s’exprime que dans ce qu’il est chiffrable. Voilà bien le fantasme, nécessairement un peu court, de la droite que de souhaiter une société dont les sujets seraient des êtres essentiellement productifs, mais pas nécessairement doués de jugement, je me demande bien à qui un tel crime profite.  

Lundi Lundi 14 décembre 2009



Madeleine n’a pas école aujourd’hui, son institutrice est fort malade apparemment, c’est une journée que je promettais au travail qui disparaît en fumée. En d’autres temps j’aurais accueilli la chose comme une corvée ou même une punition et le soir les enfants enfin couchés j’aurais mis les bouchées doubles, jusqu’à pas d’heure, pour rattraper ce que j’appelais, alors, le temps perdu. D’où vient que ces derniers temps, je considère de telles journées comme de vraies joies, des cadeaux inattendus, l’occasion de dialogues plus poussés avec un des enfants seul. Et justement Madeleine a bien besoin de telles occasions, de telles discussions. Alors on s’y met, qu’est-ce que tu veux manger ce midi ? Des pâtes au pesto, pâtes au pesto it is. Qu’est-ce que tu veux faire cet après-midi ? Et ainsi de suite. Finalement ce n’est pas si complexe. C’est moi qui complique tout.  

Dimanche dimanche 13 décembre 2009



Le bloc-notes du désordre