Samedi 12 décembre 2009



Si l’on considére qu’un récit, un film de fiction par exemple, est l’extrait d’une existence plus vaste, alors le premier geste du montage de ce film est de déterminer quelles sont les bornes de cette existence à laquelle on décide de s’intéresser, ce qui aménera sans doute à quelques artifices, au premier rang desquels, se trouve le flashback. Certains cinéastes se l’interdisent, probablement parce qu’ils viennent notamment du théâtre, par exemple, où une certaine unité de temps, pris dans sa continuité, empêche a priori de tels développements — il y a bien quelques exceptions, je pense notamment à la scène d’Hamlet dans laquelle le prince Hamlet embauche une petite troupe d’acteurs pour monter un spectacle à l’adresse de son père, contre sa marâtre, ou encore la dernière bande de Samuel Beckett, pièce dans laquelle les enregistrements passés de Krapp tiennent ce lieu curieux de flashbacks, mais ces exceptions sont rares. Je me suis souvent demandé si c’était parce que Patrice Chéreau était aussi un metteur de scène de théâtre que les films que j’ai vus de lui s’astreignaient à ce découpage du temps et à son déroulement linéaire. Son dernier film, Persécution procède de ce montage, entre deux limites pas très distinctes d’une existence dont le spectateur ignore beaucoup. Et lorsque le film rend son personnage à l’indétermination de la vie dans les villes, il n’est pas certain que ce personnage de jeune homme que l’on aurait pu croiser dans la rue, à tant d’autres semblables, est davantage connu à son spectateur.

Il y a aussi ceci qui revient souvent dans les films de Patrice Chéreau et qui sans doute appartient au monde du théâtre, en plus d’avoir découpé dans un extrait de la vie de ses personnages, le décor n’est que fond, rien dans le lieu même de l’intrigue n’est spectaculaire ou même simplement citationnel, dans Persécution, l’histoire se passe dans une sorte de ville générique (dont on apprend, comme par accident, qu’il s’agit de Paris et qu’un des chantiers sur lesquels travaille le personnage de Daniel est à Montreuil, l’autre chantier dans le seizième arrandissement)

Et pareillement on pourrait être en été ou en hiver, en automne ou au printemps, le récit pourrait durer une semaine, un mois une année, dix ans même, pourquoi pas ?, aucun souci dans ce domaine pour donner du corps au récit.

Cette neutralisation relève quasiment des travaux de laboratoire, de l’expérience. On neutralise le contexte et on observe.

Pour tout dire, j’ai le sentiment qu’il y a deux façons d’appréhender Persécution, le dernier film de Patrice Chéreau, qu’il y a dans ce film, un échec et une réussite. L’échec ce serait celui de la figure du neutre qui à force de gommer tous les éléments de contexte qui pourraient donner de la vraisemblance à récit, du corps, cette neutralisation finit par réduire les personnages à très peu de choses en dehors de leurs pulsions ou de leurs difficultés manifestes de vivre. Le nécessaire lien empathique que l’on aimerait ressentir à leur égard peine à s’exprimer tant on regarder le spectacle d’une vie solitaire, celle du jeune Daniel parasité par endroits par les intrusions de son voisin d’en face qui apparemment s’est entiché de lui au point de le suivre, partout semble-t-il — sur ce point il y a une astuce très redoutable qui épouse parfaitement la fluctuance de l’état d’esprit de Daniel, qui oublie par moments cette filature et ses intrusions, puis au moment même où il est de nouveau confronté à son persécuteur, il est chaque fois comme rattrapé par un principe de réalité, c’est la musique qui opère avec une façon très insidueuse : elle entre d’un coup, comme par effraction, et au contraire, elle disparaît par le biais de très longs et discrets fondus sortants.

Mais alors est-ce qu’empathie n’est pas le maître-mot ? Non pas qu’elle soit centrale, c’est davantage qu’elle soit absente de tous les mouvements des personnages de ce film, au point que la relation qui unit Daniel avec Sonia est impossible, leurs corps se touchent avec une extrême difficulté jamais sans des réactions de rejet immédiat, des élans contrariés, et avec cela une incompréhension mutuelle de part et d’autre, chacun de son côté, dans les séparations de tous les jours, emportant une part de l’autre plus fantasmée que réelle, jamais synchrones dans leur désir de se voir, maladroits au point de faire tomber des objets. Là aussi les dialogues entre ces deux personnages sont du pur théâtre, coupés de tout élément de contexte, Sonia semble très prise par une vie professionnelle très accaparante mais dont on ignore tout — si ce n’est qu’elle s’absente aux Etats-Unis une fois, mais alors ce qu’on en perçoit ne nous apprend rien, au point que la description qu’elle en fait au téléphone, c’est que c’est à la fois bien et mal, c’est surtout parfaitement indéfini.

Dans leurs loisirs le couple se retrouve entre amis dans un café dans lequel ils ont visiblement leurs habitudes, mais là aussi rien qui ne transparaisse, rien qui n’aiguille, scènes de café, dialogues neutres. Personnes étrangères les unes aux autres en dépit des liens qui les rapprochent sans doute.

Les bulles infranchissables dans lesquelles les personnages évoluent sont reliées entre elles par un lien artificiel, le téléphone, notamment portable, ses messageries et son absence de chaleur humaine. Il souffle sur les personnages un vent glaçant et contemporain, dans lequel, un élément accidentel, parasite, est jeté, comme dans une expérience de laboratoire donc.

C’est sans doute là, dans une certaine indétermination, que le film passe de l’échec — le manque d’adhésion aux personnages — à la réussite de cette chronique de l’humain déshumanisé à force de s’être coupé de ses semblables, peut-être moins du fait de moyens de communication qui poussent à l’isolation, que du fait de discours plaqués, de paroles réflexes, et d’un désir sociétal de gommer l’humain dans ce qu’il a d’imparfait, de ce qui n’est pas propre chez l’homme. Et il faut l’intrusion de l’étranger pour rendre son humanité au personnage de Daniel qui dans cet ultime dialogue entre son persécuteur et lui, finit par accoucher, maieutique douloureuse, psychanalytique presque, ce qui fait de lui cet être dur, solitaire et fondamentalement incapable d’une véritable empathie à l’égard de ses semblables.

L’ambivalence du film se poursuit encore, oscillant entre des pôles opposés, plus tellement celui de savoir si le film est un échec ou une réussite, mais en tentant d’y dégager sinon une morale du moins un enseignement. Le monde et l’humain qui sont ici dépeints sont blafards, et pourtant des étincelles subsistent, manière de dire que l’homme vaut mieux que le dernier état de son monde, mais étincelles dont on ne sait si elles ont une chance véritable de ranimer la flamme d’une humanité plus chaleureuse. Comme s’il appartenait à chaque spectateur de Persécution de s’extirper pareil examen de conscience, en se persécutant un peu.



 

Vendredi 11 décembre 2009



 

Jeudi 10 décembre 2009

Nathan repousse son assiette avec véhémence. Cela faisait très longtemps que cela n’était pas arrivé. Avant c’était la règle. Maintenant l’exception.

— ben Nathan ce n’est pas bon, tu n’aimes pas ça.
— je n’aime pas les raisons secs.
— Ben Nathan je croyais que tu aimais bien cela, tu aimes cela dans le yaourt, pourquoi tu n’aimes pas cela dans le riz avec le poulet
Dans une grimace appliquée
— Papa ce que je n’aime pas c’est le riz avec les raisins secs, j’aime bien le riz, j’aime bien les raisins secs, mais je n’aime pas les deux ENSEMBLE, tu comprends Papa ?

Oui, ce que je comprends Nathan c’est la nature même des immenses progrès que tu as faits ces derniers temps, cette façon avec laquelle désormais tu sais expliquer ce qui ne te convient pas, ce qui te gêne, ce qui te fait mal, ce qui te déplaît, ce qui te fait peur, ce qui te dégoûte, tout cela tu sais parfaitement l’expliquer d’une façon qui chaque fois nous permet dorénavant de te couper de ce qui te fait souffrir. Tes crises appartiennent maintenant à un passé révolu, et la souffrance et l’incompréhension qui étaient les nôtres reculent tous les jours. Par la force de ton extraordinaire volonté.

Et cette avancée-là, c’est sans doute la plus belle et la plus importante de toutes, parce qu’elle est le préambule de toutes les avancées, celle qui conditionne les suivantes et les rend possibles, et que maintenant avec toi ce qui devient possible c’est empiler les choses de construire, d’ajouter, d’augmenter et de te grandir.

Tu as enfin acquis ce talent qui permet de vivre avec les autres.

Le reste, tes agitations, tes petits bruits, tes cris parfois, tes maladresses, tes incompréhensions, tes inadéquations au contexte, tout cela c’est du bavardage. Tu vis désormais parmi les tiens.

 

Mercredi 9 décembre 2009



J’ai un peu changé mon fusil d’épaule avec mes collègues entraîneurs pour les poussins débutants, c’est une chose de commencer par leur faire manger du placage et du soutien, de les faire commencer par la dimension de combat de ce beau jeu, cela ne leur donne pas beaucoup de vocabulaire pour ce qui est de tenir en match.

Alors aujourd’hui on commence par du placage. Têtu.

Mais rapidement on construit du jeu, on fait une petite opposition, mais dans laquelle on interdit le jeu au pied, dans laquelle à tout moment j’interromps le jeu avec pour consigne de garder sa position de telle sorte que je puisse montrer les erreurs de placement les plus flagrantes, les courses de travers qui emmènent avec elles toute la défense, pire les reculs, qui mettent les coéquipiers hors-jeu ou encore les rucks dans lesquels tous les joeurs sont engagés et très peu pour défendre les départs au ras, et encore moins les extérieurs.

Et une chose que je n’avais plus faite depuis longtemps, pour décongestionner ces rucks montagnes de petits poussins, la remise en jeu d’une deuxième ballon qui nécessairement profite aux joueurs mieux déployés et oblige les défenses à un replacement très vif.

Et ça marche, c’est même déconcertant. Suffisait de les faire jouer. Et même, la remarque de mon ami Marco, ça commence à ressembler à du rugby.

Et toujours, à la fin de l’entraînement, la même consigne de l’entraineur pour la matche de samedi, on s’en fout un peu du score pour le moment, on se respecte, on respecte l’adversaire, on respecte l’arbitre, on respecte ses coéquipiers et ce sera déjà beau.  

Mardi 8 décembre 2009

Les parents passent la journée à la maison, avec mon père, nous finissons la construction de l’auvent pour les vélos. Et dans l’après-midi, nous entreprenons de passer le karscher dans la cour. L’efficacité de cet outil est prodigieuse, la crasse s’enfuit des murs et du sol en de petits rûs noirs et mousseux.

Impossible de se servir de cet outil, sans, dans son vacarme, repenser à son image nauséabonde dans le discours du président des otaries de droite, à l’époque seulement sinistre de l’intérieur. Que pouvait-il avoir en tête cet apprenti dictateur en proposant de passer les cités au karscher pour les en débarrasser de ce que lui appelle la racaille ?

Quand on tient un tel outil dans les mains, il fait nécessairement une impression mauvaise d’arme, un fusil mitrailleur — ou paradoxalement un lance-flammes — et parlant de personnes comme de la racaille, ce n’est plus une image, c’est un fantasme, celui de l’extermination de la vermine.

Souvent je me gendarme, je me méfie des points Godwin, des Reductio ad Hitlerum — j’en ai quand même gagné quelques-uns, il ne faut pas croire, rien que la chronique d’Inglorious Basterds m’aura valu quelques mails pas très amènes, c’est souvent qu’après-coup je me dis que j’ai eu tort, que j’ai été trop réactif.

Mais considérant le petit ruisseau sale qui s’échappe de la cour — je me dis que nous vivions dans la crasse pour dégager un tel jus, j’en aurais presque honte, ça fait sourire mon père qui m’avait bien prévenu, le coup de karscher cela ferait son petit effet — je ne peux m’empêcher de penser que racaille est synonyme de vermine.

Et que vermine, et autres noms de parasites, étaient les mots qui rapidement furent employés dans le discours nazi pour stigmatiser les Juifs, et qu’en quelque sorte il est étonnant que le gaz, le Zyklon B, qui fut utilisé pour tuer tant de Juifs et les brûler ensuite, avait été conçu justement pour tuer la vermine et les parasites, notamment dans les blanchisseries industrielles. Épouvantables crimes qui sont venus rejoindre le discours.

Alors parler de personnes comme de la racaille et de la vermine et leur promettre le karscher, lance-flamme paradoxalement métaphorique.

En fait la racaille, la vermine, la chienlit, c’est lui.

 

Lundi 7 décembre 2009



Canal gris, je tente pour la énième fois de satisfaire un gage qui m’a été donné par une des plus anciennes et fidèles visiteuses du Désordre, en photographiant l’enfilade de ses trois ponts, Laurence m’attend en contrebas, affaiblie, triste.

Une fois de plus je me donne une contenance en engouffrant mon regard dans l’œilleton de mon appareil-photo. Étonnant comment ces petits boîtiers noirs auront, ma vie durant, tant dissimulé mes émotions de leur clignement.  

Dimanche 6 décembre 2009



Le temps bourguignon n’est décidément pas favorable et la bonne fée Isa, sans doute inquiète que cela fasse une mauvaise presse à Autun auprès d’Adèle, nous suggère de regarder le programme du cinéma. Et pour sûr je découvre une projection des Aristochats de Walt Disney qui redonne un peu le sourire à Adèle.

Je ris qu’elle a choisi les places de premier rang.

Le noir se fait et instantanément ma gorge se serre, dès le générique, tant je me revois, sans doute à l’âge d’Adèle, dans un cinéma des grands boulevards où ma mère m’avait emmené voir ce film, le nom des chatons, Berlioz, Toulouse et Marie, celui des deux gros chiens de campagne, Napoléon et Lafayette, les numéros d’équilibristes avec le side-car, tout me revient avec une incroyable acuité, les sièges rouges krimson de ce cinéma des grands boulevards donc — Je me souviens du cinéma Les Agriculteurs, et des fauteuils club du caméra, et des sièges à deux places du Panthéon (Georges Perec in Je me souviens).

La vie est ce drôle de périple dans lequel d’étonnants raccourcis vous rendent vos cinq ans, quand vous avez vous même la main de votre petite fille, âgée de cinq ans, dans la votre dans l’obscurité d’une salle de cinéma, le temps d’un dessin animé.
Le bloc-notes du désordre