Travail, seul
dans le garage, rassuré finalement que je vais parvenir à relever le gant, le défi de cette parution. Rassuré d’avoir retrouvé toutes mes sources en haute définition. Et rassuré aussi de me voir travailler comme cela avec un souci du détail dont j’avais l’impression ces derniers temps qu’il m’avait un peu fui. Avec Alice, hier, la discussion que ces derniers temps j’avais le sentiment que je ne produisais plus rien de très neuf, que je me contentais de mises à jour finalement et que j’avais perdu toute vaillance pour être un peu plus entreprenant, pour tenter de nouvelles choses. Le site par son poids propre, sa masse qui paraît sans fin, qui ne l’est pas, mais qui est assez grand pour donner le vertige même à celui qui est passé par tous ces fichiers, 62627 d’entre eux, répartis en 2701 répertoires, tout de même, cette pesanteur finit par plomber un peu mes ailes.
Envie de tout changer, de passer à autre chose, mais toujours cette grosse chose qui supporterait mal d’être orpheline.
A
Lussas (derrière ce lien se trouvent les sites des stagiaires, mais ces sites sont en construction et abrités par des mots de passe) la semaine dernière, lors de la première journée, quand j’ai fait ma projection en écoutant
la bande son du
petit journal, un des stagiaires, par la suite m’avait demandé si je ne pouvais pas envisager le site du
Désordre comme un film et tel un réalisateur de film qui aurait travaillé plusieurs années de suite à la réalisation d’un film, changer d’univers, entamer un nouveau film, commencer un nouveau site. C’est vrai que la question se pose. Il y a deux ou trois ans j’avais donné la dernière main à ce qui était la refonte complète du site, toutes les pages du site et même et surtout
les plus anciennes avaient été reprises, et j’avais mesuré que je ne risquais pas de recommencer un tel travail parce que cela m’avait mobilisé presque quatre ans.
D’autres fois je trouve que le site jouit d’une forme définitive dans ce qu’il a toujours la vertu d’accueillir de nouvelles galeries, de nouveaux tunnels, de nouveaux univers et que c’est somme toute à ceux-là que je dois consacrer mes derniers efforts. J’oscille sans satisfaction entre ces deux pôles.
Une chose est certaine, ces derniers temps j’ai appris à garantir mes derniers développements des regards, à ne pas céder à la tentation évidente de l’adéquation entre le support nécessairement numérique de mon travail et sa publication fluide de suports numériques justement, parce que de céder trop facilement à cette tentation finissait par donner naissance à des tentatives timorées, trop soucieuses qu’elles allaient effectivement recontrer,
de facto, immédiatement leurs spectateurs. Il me semble qu’il y a là une limite évidente du concept même de
work in progress, de donner à voir trop systématiquement les coulisses, au risque finalement, d’une part de déflorer de façon trop empressée les nouvelles idées, et d’autre part aussi de manquer de recul, de profondeur, de rechercher les effets trop immédiatement efficaces. Finalement il est important de réfléchir régulièrement au placement de ce curseur et de ne pas craindre de le déplacer de temps à autre.
Là aussi, il y a des paradoxes. Par exemple, quand je consulte
la page des archives de la nouveautés (
sic) je constate, c’est frappant, que
l’année en cours ne sera sans doute pas aussi riche que
la précédente, et pourtant si je devais être le seul juge des mûrissements de mon travail, l’année en cours est celle d’approfondissements et avec eux de questionnements, qui parce qu’ils sont poussés jusqu’au bout finissent par des retraits. Mais à la manière du travail du peintre, les remords et les retenues ne sont pas moins importants que les moments d’emballement.
Grosse journée de travail sur la maquette avec Alice, toujours un régal d’avoir avec soi une personne aussi compétente et ouverte à mes propositions. Travailler avec des personnes de cette valeur est sûrement un environnement auquel je pourrais rapidement m’habituer. On progresse rapidement, on évite des chausses-trappe et sous mes yeux se produit le lent miracle de voir quelques unes de mes images s’intégrer souplement dans la maquette d’une publication dont je suis lecteur, j’en suis encore incrédule.
Evidemment l’impression d’être un imposteur et que, c’est certain, lorsque le numéro va paraître, la médiocrité de ce que je produis là sera étalée au grand jour toujours ce vieux rêve de marcher nu dans la rue sans m’en rendre compte et puis le réaliser soudainement mais cette fois je suis merveilleusement escorté par une Alice pugnace qui a la vertu appaisante de me conforter dans mes choix.
Hâte d’être en janvier.
Le soir dîner et longue discussion avec Julien et Nevruz. Jusqu’à pas d’heure d’ailleurs. Je redoute un peu mon manque de fraîcheur pour la grande opération de ce week end.

Solide échauffement aujourd’hui au rugby, les enfants ne sont pas très nombreux, congés scolaires en cours oblige, du coup on résout de leur faire jouer des situations de jeu. Comme il est dfficile de combattre leur attraction magnétique et coupable du ballon, leurs travers, leurs mauvaises décisions de jeu, jouer au près un ballon de récupération au lieu de l’écarter, de temps en temps figer le jeu, leur faire remarquer leur placement désordonné et leur montrer, en les déplaçant, sur le terrain, comme des joueurs d’échecs jouant sur des pièces géantes, ce qu’il aurait été préférable de jouer, parce que cela permet de faire avancer le jeu ou encore de créer intervales et surnombre, et combien de fois les plus doués d’entre eux portent une contradiction redoutable et pratique à ce que je tente de leur apprendre. Tel joueur plus rapide que les autres comme tun travers sur toute la ligne te finit par redresser sa course pour courir le long de la touche pour n’être pas rattrapé par ses petites camarades tous essoufflés et semés.
Il faut un soleil radieux, nous avions commencé sous le crachin. A la fin de l’entrainement, ils sont tout sourrire, hors d’haleine et transpirant, le sentiment d’avoir accompli quelque chose de bien, avoir occupé utilement une vingtaine de garçons de moins de dix ans, je sais désormais que je suis au moins capable de cela.
Pendant qu’Adèle et Nathan jouent sagement avec Tante Moineau, je pars au Mont-Noir avec Madeleine dans l’espoir, vain, d’acheter des choclats à vil prix, las, le magasin est fermé le mardi. Il fait un temps gris et sombre, nous nous promenons un peu dans un petit bois en contrebas de la rue principale où je retrouve un endroit dans lequel je me suis retrouvé en très fâcheuse posture, Nathan dans mon sac à dos, portant Madeleine dans les bras, et les deux pieds fichés dans la boue, nos trois poids combinés accélérant mon enfoncement, au point de presque céder à la panique que peut-être j’étais prisonnier avec mes deux enfants de sables mouvants. Des sables mouvants en Belgique !
Agréable déjeuner avec mon cousin Jacques, qui découvre un peu l’espièglerie de mes enfants, bonne humeur, ma tante irradie de plaisir, comme à chaque fois que sa grande maison est remplie de tant de vie. Dans l’après-midi, nous faisons toutes sortes de jeux, j’aide Adèle à jouer au nain jaune contre les deux Madeleine De Jonckheere qui sont à ce jeu de redoutables adversaires, je joue aux dames contre Madeleine qui me trouve intraitable, sans doute pour cela que je recule depuis des années d’apprendre à Madeleine à jouer aux échecs, j’ai peur qu’elle ne goûte pas ma façon belliqueuse de jouer à ce jeu de table.
Et puis c’est le moment du retour, la nuit est tombée depuis peu, il tombe des chats et des chiens, pour éviter les embouteillages monstres de l’autoroute de Dunkerque, je navigue pas très bien en direction de Béthune puis de Lens, je finis par rallier l’autoroute sous des trombes d’eau, les enfants sont plutôt sages qui acceptent qu’aujourd’hui n’est pas le meilleur jour qui soit pour leur chahut habituel, nous nous arrêtons en route pour manger des sandwichs que j’avais préparés à Bailleul, j’achète une barquette de frites aux enfants et nous reprenons la route, les conditions de conduite n’ayant pas favorablement évolué. A une cinquantaire de kilomètres de Paris, Nathan vomit tout ce qu’il sait dans la voiture, je suis obligé de m’arrêter sur une bande d’arrêt d’urgence fort étroite, de changer Nathan sous une pluie battante et de nettoyer comme je peux les dégâts à l’aide d’une serviette de toilette, nous faisons le reste de la route dans des odeurs pestilentielles.
Je suis soulagé quand je finis par conduire mon petit monde à bon port. Mais quelles deux belles journées nous venons de passer là !

En route pour Bailleul, passer les deux prochains jours chez la tante Moineau, deux jours avec l’accès au grand jardin pour les enfants, deux jours pendant lesquels je vais pouvoir m’entretenir avec elle des années de l’Occupation, histoire de recouper mes sources pour
le Déluge de Paques. En route donc, quelques kilomètres après Arras, nous passons devant le dernier terril, dont j’explique à Madeleine le principe et aussi qu’enfant, lorsque nous passions entre les deux terrils puisqu’une volonté politique stupide a voulu que l’on rase la plupart des terrils de la région, soit disant pour laver la peine des mineurs, je me demande bien ce qu’ils en auraient pensé vraiment les mineurs que l’on gomme du paysage la trace visible de leur épuisant labeur et de leur peine souvent engloutie c’était comme si nous franchissions une porte, celle qui nous donnait accès au Nord,
à ces fabuleux week-ends à Loos. Photographiant au passage le terril, je sourris à l’idée que deux jours auparavant je photographiais la route étroite du plateau au pied du mont Gerbier de Jonc.
Après un très bon repas, les enfants prennent le jardin d’assaut, et j’en profite, en prenant le café avec Tante Moineau, pour discuter de cette jeunesse particulière qui a été la sienne, cette adolescence passée pendant l’Occupation. Je sui un peu déçu de prime abord de constater le manque d’exactitude de ses souvenirs, elle mélange un peu les dates, mais une réelle émotion passe quand elle m’explique qu’elle a été le témoin, en tant que volontaire pharmacien, du retour des déportés, ce que j’ignorais tout à fait. Comment elle était révoltée de constater les inhumains traitements, et le peu qu’en disaient ces hommes et ces femmes qui avaient frôlé l’agonie et qui ne marchaient pas encore tout à fait au milieu des vivants, son impuissance, et sa modestie à l’admettre ironiquement, comme de dire qu’il fallait au moins des pharmaciens pour tendre un verre d’eau à ces déportés à leur retour à la gare de Lille.
Une fois encore je suis saisi d’être en présence de quelqu’un qui a touché de tels corps, rencontré de ces déportés, tout comme j’avais été frappé, finalement, d’apprendre de mon père qu’il avait vu dans le ciel de Lille le passage d’un V1 en direction de l’Angleterre. Ma tante et mon père ont vu, de leurs yeux vu, de ces faits que j’ai appris dans des livres d’histoire, et toujours, avec les témoins, ce curieux mélange de ce qu’ils ont vu, qu’ils n’ont pas compris lorsqu’ils l’ont vu, et dont ils ont appris plus tard les significations justement dans des livres d’histoire, et leurs émotions de produire un mix incertain.
Le soir mon cousin Raymond me fait l’immense plaisir de venir dîner chez sa maman. Nous passons une délicieuse soirée, notamment à parler du dernier voyage pélerinage de Raymond à Liverpool, où il a pu réalisé le rêve de toute une vie, se produire dans un petit concert, au cours duquel il a pu interpréter au piano, comme personne,
Lady Madonna des
Beatles, au pays des Beatles.