Samedi 31 octobre 2009



Cet étonnement rétrospectif, tandis que je conduis nuitamment sur les routes étroites du plateau, où j’ai dû remonter hier soir en repartant de Lussas, puisque j’avais oublié mon manteau chez Stéphane et Thierry, j’ai donc passé la courte soirée en tête-à-tête avec Thierry, couché juste après les poules et réveillé au milieu de la nuit, je sens que je vais regretter tout le jour cette fantaisie, fatigue et céphalée, étonné donc, oui, que cette semaine, finalement, je ne m’en étais pas rendu compte, j’avais le rôle du formateur, le rôle de celui qui détient une partie du savoir qu’il doit s’employer à transmettre, et inévitablement, dès que l’on me confie une responsabilité, le sentiment, avant toutes choses, d’être un usurpateur. N’empêche c’est une curieuse impression celle d’être sans doute passé de l’autre côté du miroir sans même m’en rendre compte, et pas sûr, vraiment pas, d’avoir été celui qui donnait le plus de connaissances, tant j’ai le sentiment d’être augmenté, d’une part des six univers de Stéphane, Aurélie, Gwladys, Hervé, Didier et Frédéric, mais d’autre part aussi de quelques notions de pédagogie, dont je n’étais pas du tout équipé.

Dans la nuit, la route sinueuse et ses piquets pour la baliser les jours enneigés me donne à revoir ces tout premiers jeux vidéos, fin des années 70, où l’on conduisait sur une route noire et abstraite uniquement matérialisée par des bornes blanches figurées par des traits à la hauteur décroissante pour l’effet de perspective. Je n’ai jamais joué à un tel jeu, je regardais les grands y jouer dans l’intervalle irrégulier que dessinaient leurs bras saisissant le volant factice et leurs côtés.

Et il faut naturellement que je m’aperçoive de cette virtualité rejointe sur une route ardéchoise, déserte et de nuit, dont le tracé n’a pas du varié d’un pouce depuis les années 70.  

Vendredi 30 octobre 2009



La vision très fugitive d’une camionnette de déménagement de location, qui passe le petit rond-point de Lussas, à son bord deux parents et leur enfant, sur le visage de la femme un sourire de plénitude admirable, elle a l’air heureuse d’emménager en Ardèche, dans une telle lumière rasante, dans cette rue principale de Lussas, je sais qu’elle ne sera pas déçue, et pleine de bonheur apparemment, je devine déjà l’enfance ardéchoise heureuse de cet enfant, coincé sur la banquette avant de la camionnette entre sa mère et son père qui conduit, les parents ont décidément l’air fatigué mais heureux, tellement heureux.

Dernière discussion collégiale avec mes six stagiaires à propos de la possibilité, ou non, de rendre public leurs travaux de constructions en html, et je découvre, honnêtement étonné, des problématiques auxquelles je n’aurais pas pensé moi-même, de protection des personnes représentées dans le travail de documentation de mes stagiaires, de protection de leurs travaux préparatoires — ou comment il est fréquent que lors d’une recherche de production pour un film documentaire, une source de production refuse le projet mais le donne à réaliser à d’autres, quelle élégance ! — de pudeurs parfaitement justifiées, mais, surtout, cet immense respect de chacun vis à vis des personnes filmées ou photographiées ou encore ayant été enregistrées lors d’entretiens radiophoniques. J’aurais décidément beaucoup appris de ces six personnalités riches et très créatives.

Merci donc à Hervé, Didier, Gwladys, Frédérique, Aurélie et Stéphane.  

Jeudi 29 octobre 2009



Le soir du deuxième jour de stage, marquer une pause et revenir sur mes propres pages de site, pour créer un environnement duquel pourront rayonner les sites des six stagiaires, et revenant dans mon propre univers être frappé par son étrangeté, ma pensée ne reconnaissant pas du tout les lieux pourtant habituels, ma propre logique, puisque les deux derniers jours je n’aurais cessé de scinder en six parties égales mon esprit, cultivant dans chacune d’elles, la logique de chaque stagiaire, comme, sans doute font les grands maîtres d’échecs en affrontant plusieurs joueurs simultanément.

Sentiment de fatigue absolue, je ne suis pas grand maître, que de perdre ses repères dans sa propre maison.  

Mercredi 28 octobre 2009



Dès le premier soir, le matin nous avions regardé la projection de mon site avant la même bande-son que j’avais utilisée pour la lecture performance de Bagnolet en juin dernier, la question d’un des stagiaires : "et est-ce qu’il ne serait pas possible pour toi, à la manière d’un réalisateur qui passerait de l’univers et de l’ambiance d’un film à un autre, de décider que ce site-là est terminé et d’en entamer un nouveau ?

Jamais pensé à une telle remarque. Et elle me tarraude désormais.  

Mardi 27 octobre 2009



Matin sans impératif, du coup avec Stéphane on prend vraiment le temps, on empile les cafés, et finalement il enfourne à feu très doux les restes de la veille, et nous partons nous promener aux alentours. Nombreuses photos. Discussion en confiance. Calme de l’air immobile. Je regretterais presque de devoir partir pour Lussas en début d’après-midi, voyage que j’attends pourtant avec impatience depuis quelques semaines.

Je laisse donc Stéhane et Thierry à regret et je descends du plateau en direction de la vallée de l’Ardèche. Dans la descente du plateau, en de nombreux endroits, j’apercevrais les crètes enneigées et escarpées du Vercors. Descente trop rapide de l’altitude du plateau, quand j’arrive à Lussas j’ai les oreilles qui bourdonnent et je suis sans cesse obligé de faire répéter à mes interlocuteurs qui doivent se demander si l’intervenant de cette semaine n’est pas complétement sourd.

Le soir discussion tous azimuths avec Pierre Hanau — notamment discussion à propos de Shoah de Claude Lanzmann en tant qu’oeuvre cinématographique, première discussion du genre pour ma part —dans un restaurant routier, au dehors duquel sont garés une impressionnante collection de poids lourds que Pierre prendre plaisir à balayer en panoramique avec les phares modestes de sa petite voiture.  

Lundi 26 octobre 2009



Dormi dans le coffre étroit de ma petite voiture, sur une aire d’autoroute, après une nuit au travail. Réveil ensoleillé, étirements, café dégueulasse au distributeur de la station service, quelques coups de téléphone depuis la cabine de l’aire de repos, et c’est parti, j’ai repris assez de forces pour affronter la route de l’Ardèche.

Je prends mon temps, je roule prudemment, je prends de nombreuses photographies, j’arrive dans les derniers lacets devenus familiers, bifurque aux bons endroits, salue les éoliennes, et surprend Stéphane et Thierry par mon arrivé de bonne heure, je n’ai plus qu’à mettre les pieds sous la table pour le déjeuner et me régaler d’un excellent agneau aux blettes.

Il fait un temps radieux, pas un souffle de vent, d’ailleurs deux des huit éoliennes sont arrêtées et les hélices des six autres ne tournent ni très vite ni bien rond, je ne trouve pas de champignon, deux toutes petites girolles c’est tout, mais aussi il a fort gelé la semaine passée, lorsque je ressors du bois, je vais faire un peu de conversation et de compagnie à Thierry qui bine une nouvelle langue de terre, et je l’aide du mieux que je peux à ramasser des choux de Bruxelles bien joufflus, lesquels, le soir, repris dans le jus de la viande d’agneau, seront un vrai délice. Jamais je n’aurais mangé de tels choux de Bruxelles.

Dans le soleil du couchant, tandis que nous trions des planches de bois que Thierry a récupérées et mises à sécher au soleil, je fais plus ample connaissance avec cet homme dont j’avais déjà appris toute la douceur l’année dernière lors de son arrivée sur le plateau. Dans la cuisine, les rangées de bocaux disent l’ampleur méthodique de son travail de jardinier assidu.

Le soir je résiste mal à la fatigue accumulée la nuit dernière et les trop peu nombreuses heures de sommeil ce matin sur mon aire d’autoroute. Et je monte me coucher de fort bonne heure. Mais heureux. Cela oui.  

Dimanche 25 octobre 2009

Le roi des nez marrons, des cocksuckers, des peigne-culs, Eric Besson, entend lancer un grand débat à propos de l’identité nationale avec force consultation. Je ne voudrais pas être pris en défaut de civisme en ne particant pas à ce grand débat citoyen.

Monsieur le ministre des Rafles.

Puisque vous sollicitez l’avis de tous sur la question de savoir ce que cela veut dire que d’être français, je m’empresse, bon citoyen, de participer à votre débat d’otaries de droite.

Pour moi être Français a toujours été, est et sera toujours l’objet d’une honte indélébile, celle d’appartenir à un groupe identifié de personnes, un collectif dont la plupart des qualités me fait horreur, dont l’histoire est une collection ininterrompue d’occurences où quelques personnes douées et talentueuses furent systématiquement cornaquées par un petit peuple imbécile et grégaire, qui quelques générations plus tard se réserveraient le droit de se réclamer de ces vrais génies, sans en comprendre, toujours pas, la portée miraculeuse et en continuant d’avoir le plus grand dédain pour ceux mêmes dont la pensée aujourd’hui a pris le relai et est effectivement aventureuse.

La France est un pays d’hommes politiques sans envergure, toujours prompts à se défroquer pour l’obtention de positions hautes, hommes politiques ternes et sans intelligence, coupables des pires négligences dans l’histoire, suiveurs des forces totalitaires, et qui seront toujours pleins de bêtises en se réclamant de mouvements historiques — comme la révolution française bourgeoise — dont ils ne perçoivent pas le premier des fonctionnements, hommes politiques comme vous, monsieur le ministre des rafles, feignant de vous réclamer du pays des droits de l’homme.

La France sera toujours ce pays de suiveurs, de gens de droite, d’esprits étroits, incapables du mouvement d’empathie le plus élémentaire, un petit peuple de raisonneurs, convaincus de la nécessité que d’autres doivent trimer ou cottiser pour le maintien de leur confort exhorbitant, un peuple de bourgeois égoïstes dont la rapidité dans le détournement du regard est la seule vraie raison de ce fameux art de vivre français.

Les Français sont des esprits lents, inquiets d’une rumeur du monde, dont ils n’ont pas encore compris qu’elle est en fait très en deça du véritable grondement du monde.

Etre français c’est être un beau parleur, un roi nu, dont la nudité inconnue de soi, est la risée de tous.

Le Français est une intelligence commune, franchouillarde qui plonge avec délice dans l’esprit de commémoration, et dans le même mouvement amnésique de ce que sont les véritables fondements d’une société historiquement honteuse.

Un Français est un être sans courage, qui placera son intérêt comme prélimaire à tout raisonnement.

Les Français vivent dans un pays qui ne scolarise pas tout à fait 10% de ses enfants autistes quand ses voisins européens les plus directs, les Belges ou les Britanniques, par exemple, en scolarisent 85%.

La France reconduit tous les jours à ses frontières des hommes et des femmes qui par leur courage et leur ténacité à résister dans un pays étroit, seraient, en fait, son seul secours, sa seule possibilité de grandeur, son seul avenir crédible.

Mais les Français sont des cons. Il n’y a pas d’autres mots. C’est ça être français. C’est être, avant tout, et en toute chose, un con, un vrai con.

Je suis Français. Et tous les jours j’ai une raison d’en avoir honte. La honte de cette francéité est et demeure ma véritable identité nationale.

Monsieur le ministre des Rafles, veuillez agréer mon cul

Philippe De Jonckheere, français.

Le bloc-notes du désordre