Samedi 10 octobre 2009



 

Vendredi 9 octobre 2009





Je suis drôlement fier des petits gars et des filles du Surnat’ ce soir pour n’avoir pas varié d’un iota dans leurs habitudes d’imprévisibilité, alors que le concert qu’ils donnaient à l’Ermitage, à la maison quoi, était retransmis en direct sur France Musiques. D’autres sans doute se seraient figés, auraient joué la sécurité, et auraient tapé non seulement dans les parties les plus rodées du répertoire, mais aussi celles qui sonnent ou qui swinguent le plus. Au lieu de cela qu’est-ce qu’ils ont fait le Surnat’ ?, eh bien ni une ni deux, du sound painting, de l’improvisation collective, du sûr de rien, du voué au plantage, qu’on rattrape comme on peut, et rendez-vous au tas de sable.

Du coup drôle d’impression tout de même en écoutant la radio, sur cette fréquence habituellement si polissée, pleine de componction feinte — ayant pris l’écoute avec une petite heure d’avance, j’avais eu droit à une retransmission en direct de la cité de la musique d’un Oiseau de feu de Stranvinsky qui était très écoutable au demeurant, mais comme souvent sur cette station, par la suite un déluge de bavardages très circonstanciés, pseudo-doctes, avec une insitance toute particulière pour l’anecdotique — d’entendre le bazar et le grand désordre coutumiers du Surnat’, ce qui aura pour vertu d’ailleurs de prendre systématiquement le contrepied des pronostics fragiles du présentateur de cette émission à qui on suggérerait bien, une prochaine fois, d’aller effectivement écouter un concert de la formation dont il doit assurer par la suite la présentation. Le ridicule ne tue pas mais l’incompétence est criante, quand le type malin annonce que ça y est il a compris, la musique du Surnat’ est en fait une musique de collage et que cut à certaines articulations on part sur un autre tempo ou une autre ambiance, sauf que fort de cette analyse profonde, le morceau suivant est tout en legato, plages de synthé, notes tenues et ambiance lourde, probablement un morceau de sound painting orchestré par Jeannot Salvatori, c’est quand même pas facile le métier de chroniqueur à France Musiques, il faut écouter les disques des groupes que l’on va écouter en concert et chroniquer en direct, y a peut-être même des heures de nuit, et est-ce qu’on est sûr que le taxi du retour sera couvert par les frais de déplacement ?

Et apparemment, cette compétence zélée est partagée par l’équipe technique, qui a placé ses micros, une mauvaise fois pour toutes, et qui donc ne voit pas pourquoi, elle devrait corriger le tir quand il est manifeste que l’on entendra rien à la radio des sorties d’Hanno entre les morceaux. C’est dommage parce si on ne peut pas reprocher à la radio de ne pas rendre, ou avec difficulté, compte de la partie visuelle qu’est cette fête d’un concert du Surnat’ — et pourtant le présentateur se doute bien qu’il manque quelque chose dans ses descriptions, alors à tout hasard il précise, sans bien savoir de quoi il s’agit, que le Surnat’ utilise le sound painting, mais oublie de préciser que tous les musiciens sont habillés de la façon la plus fantasque qui soit, qu’ils restent peu en place, bref, la radio ça rend aveugle, et ce chroniqueur rencontrerait demain John Lennon dans la rue, il ne manqerait pas de remarquer et de faire remarquer sa cravate à pois — cela tient peut-être aussi à ce genre de détails qu’il aurait été précieux d’enregistrer.

Bref, tout France Musiques qu’ils sont, je serais curieux de savoir où ils ont placé leurs microphones par ailleurs, c’est tout juste si on entend le chant de Nicolas Stephan dans Gumlat, et dans l’ensemble c’est tout de même fort plat comme enregistrement. Et pourtant les connaissant les gars et les filles du Surnat’ je suis sûr qu’ils auraient accepté de faire des essais en fin d’après-midi histoire que les types de la radio ils comprennent que certes il y a une forte partie accoustique dans cette musique en petite salle, mais que malgré tout il y a le synthé, mais aussi les chants qui passent par les tuyaux d’une sonorisation.

Mais voilà toutes ces approximations coupables ne sont pas parvenues, et pourtant, à tuer tout à fait la magie et c’est une drôle d’impression que de suivre ce concert, en un lieu bien connu, la maison-mère du Surnat’, et de n’avoir sous les yeux, finalement, que l’indicatif de fréquence de la radio en vert sur fond noir à regarder sur la façade du tuner. Une fois encore, je n’ai pas pu m’empêcher de me faire l’effet d’un Marcel Proust, un des tout premiers abonnés du système de retransmission de pièces de théâtre par téléphone, tenu de suivre des pièces entières, pendu à un combiné, qui devait être tout sauf précis, debout dans son vestibule, à suivre la diction probablement nasillarde et crachotante des acteurs. Sans doute avait-il les yeux fermés, peut-être même dans l’obscurité de cette pièce d’entrée de son appartement parisien, pour s’imaginer le jeu des acteurs, tout comme finalement, il m’est arrivé à moi aussi, dans le salon, ce soir, tard, de fermer les miens pour m’imaginer ce que j’ai déjà tant photographié. Ils m’apparaissaient si proches, en façonnant l’enregistrement que j’ai fait de ce concert radio-diffusé, je me rends compte que déjà dans cette réécoute différée, une partie de la magie s’en est allée, tout comme à la fin de l’émission lorsque le présentateur congédie le public, à vous les studios, le sentiment de les sentir disparaître d’un seul coup, happés par une autre musique, un autre indicatif, celle de l’émission qui fait suite, simple montage qui réinscrit toute la distance qui jusque-là avait été artificiellement gommée, tout comme, lorsque l’on raccroche à une conversation téléphonique longue distance, l’être aimé de l’autre côté de l’Atlantique, sa voix au creux de l’oreille, et puis tout d’un coup plus rien, une sirène de camion de pompier qui passe dans la rue, et qui ne sonne pas du tout comme celle du même camion de pompier dans Division Street à Chicago.

D’ailleurs Proust avec qui je jurerais que j’avais cette aimable conversation à propos du fonctionnement de ce flux de retransmission depuis le site internet de France Musiques, Marcel tout autant étonné par la prodigieuse technique derrière tout cela, mais aussi un peu ahuri par ce que j’appelais "musique", et bien Proust s’en est retourné à toutes ces concrétions magnétiques, disparu lui aussi, dans le même naufrage numérique que les dix-neuf musiciens du Surnatural Orchestra.  

Jeudi 8 octobre 2009





Je suis bien, je me sens bien, je suis en train de cuisiner une soupe au potiron, j’écoute Miles Davis, In a silent way, ça sonne bougrement bien, le volume est un peu fort, par moment on dirait que les vents de ce disque soufflent sur les cheveux d’Adèle, attablée avec grand sérieux, elle me fait un dessin de chats, dessin qu’elle maîtrise comme elle le fera bientôt des formes écrites, Nathan est paisible aussi dans le jardin, il joue et dialogue avec sa panthère rose, dont parfois il chantonne l’air et j’ai confié à Madeleine de chercher sur internet une séance de cinéma pour que nous allions voir Le petit Nicolas, mais je ne suis pas certain qu’elle ait encore bien compris comment mener de telles recherches sur internet, elle resdescend bredouille, le soir tombe, le concert des soupirs d’aise des enfants en avalant leur soupe &#151 même Nathan qui se risque à ajouter quelques très fines rondelles d’oignon cru dans sa soupe — me fait du bien. L’impression de réussir au moins cela en ce moment, leur faire à manger.

Le petit Nicolas est à peu près aussi réussi qu’un album d’Astérix qui n’aurait pas été écrit par René Gosciny — ou d’un film d’Astérix et Obélix et dans lequel on aurait confié le rôle d’Astérix à un acteur aussi mauvais que Christian Clavier — il y aurait aussi à s’interroger à propos d’une époque, la notre, qui peine apparemment à trouver de la grâce dans les récits contemporains, et au contraire se réfugie dans une commémoration sempiternelle de ceux du passé, comme si le filtre temporel était le gage de la qualité, et ce faisant dans cette recherche d’images-types, à force de reconstitution, il passe complètement à côté de ce qui est justement immuable — et, de ce fait, génial — dans l’oeuvre originale. Impression renforcée lorsque les scénaristes de ce très mauvais film mélangent sans grand talent les références de façon incantatoire, ainsi lorsque le pauvre Clotaire sèche tout en lorgnant sur la pendule de l’école, espérant être délivré par la sonnerie de la sortie d’école, on se dit qu’ayant vu l’Argent de poche de François Truffaut, ils n’en auront retenu que les anecdotes, mais l’âme même d’un film de Truffaut est, par essence, insaisissable par leurs gros doigts maladroits.

D’ailleurs c’est amusant parce qu’en sortant du film, Madeleine me demande si c’était comme cela dans mon enfance, et lui répondant je remarque que si oui, l’Argent de poche, revue récemment avec elle au cinéma du Kosmos de Fontenay, c’était tout à fait cela, au papier peint près, là, dans le petit Nicolas, l’époque c’est un peu avant que je naisse, à quelques anachronismes près. Qu’à l’école, on ne portait pas de cravate, plus même de blouse, que les classes étaient mixtes, en un mot que les images d’Epinal de ce film-là m’apparaissent aussi surannées qu’à elle finalement.

Et pourtant, pendant le film j’ai un peu pouffé en voyant dans l’obscurité Nathan assis à côté de sa panthère rose et Adèle sur son réhausseur, leurs deux visages tendus vers les images lumineuses du film.  

Mercredi 7 octobre 2009

Au rugby, Boris dirige un atelier de placage et soutien, Léa et Lorelei, nos deux entraîneuses de charme — n’allez pas vous imaginer des choses — organise un exercice de positionnement en ligne, de mon côté, petit un contre deux, histoire de leur donner un peu de vocabulaire. J’ai l’impression d’avoir tellement fait faire de un contre eux, aux poussins ou aux minimes, que je sais d’un seul coup d’oeil ce que les gamins vont jouer, le cadrage débordement ou le cadrage et la passe. Et le joueur en défense, je peux savoir sans jamais me tromper ce qu’il va faire, un vrai tampon sur le porteur ou se déporter, au dernier moment, sur le deuxième joueur. Sans doute que si c’était encore de mon âge de jouer à ce beau jeu, j’en tirerais quelques bénéfices, aussi bien en attaque qu’en défense. Mais en attendant, puisque je n’ai plus l’âge, ni le squelette et les jambes pour, je dois me contenter (et me concentrer) sur la transmission de ce savoir, et d’étonner, finalement, les gamins, en sachant avant eux, ce qu’ils vont faire du cuir, le porter ou le passer. Et ranger leurs tentatives en deux colonnes, trop tôt, ou trop tard, et ceux qui ne se répartissent pas dans ce tri, sont rares, ce sont ceux qui fixent et qui passent dans le bon tempo. Ou mieux encore, déjà deux gamins qui savent le faire, passer les bras.

A croire que tous les petits retards qui avaient fini par joncher le chemin de son retour, et s’aglutiner pour former une demi-heure bien pleine, n’étaient destinés qu’à cette seule fin farceuse, la faire arriver sous la pluie, ce n’est plus un sort coquin ni malicieux, juste sadique. Du coup elle se lave les cheveux.

 

Mardi 6 octobre 2009



Journée avec Madeleine, qui n’a pas école aujourd’hui. On fait des courses, on règle toutes sortes de tracasseries administratives, je me demande si elle ne préférerait pas avoir école.

Le midi, je lui cuisine un tournedos avec une sauce au roquefort. Son plat préféré. Je vois bien qu’elle retrouve le sourire. Et dans l’après-midi, nous jouons ensemble. Je parviens à laisser de côté les soucis que je me fais avec divers projets en attente et n’impose pas à Madeleine la solitude que je pourrais exiger d’elle pour avoir le loisir de mon côté de travailler à mes chimères. Curieuse sensation d’ailleurs celle d’être pareillement dispendieux en temps, ne pas l’occuper plus utilement, plus indistrieusement, et ne pas en souffrir de trop, au contraire d’autres fois où je m’astreins à être nettement plus productif et alors je suis rongé par la mauvaise conscience de ne pas toujours parvenir à produire autant que je m’étais assigné de le faire. Et ces derniers temps, avoir le sentiment qu’au fond, je pourrais aussi bien m’en moquer comme d’une guigne.

En fin d’après-midi, nous allons chercher Nathan et Adèle à l’école et nous allons à la piscine où Nathan, naturellement, n’a plus de pensée que pour le toboggan dont il monte les marches et descend dans le boyau, sans discontinuer. Ainsi va Nathan, une fois ses peurs dominées, elles deviennent des obsessions, des sujets de prédilection exclusive, les outils mécaniques, les chiens, le toboggan de la piscine de Montreuil.

Le soir nous rentrons à la maison, je cuisine trop rapidement un petit gigot, qui n’a pas beaucoup de goût, par manque d’application de ma part sans doute, et finalement je cède aux suppliques des enfants et finis par regarder Toy story avec eux. Ils adorent. Je suis nettement plus mitigé, est-ce que je n’aurais pas manqué de laisser de côté quelques-uns de mes préjugés anciens vis à vis de cette animation ?

Les enfants se couchent de bonne grâce, je descends dans le garage fermer ma boutique, je lis quelques pages des Chroniques de l’oiseau à ressort de Haruki Murakami, livre dans lequel j’ai eu bien du mal à rentrer, mais dont l’étrangeté labyrinthique a fini par me conquérir. Je m’endors et fais naturellement des rêves étranges. J’imagine que si je voulais faire des rêves érotiques, il faudrait sans doute que j’ai quelques lectures légères avant d’aller me coucher, j’ai déjà essayé, vous pensez, c’est sans résultat. J’imagine que si on avait une meilleure commande de son inconscient, on n’appelerait plus tout à fait cela l’inconscient.  

Lundi 5 octobre 2009



Longtemps que je n’avais pas passé un peu de temps contigu dans le garage, à travailler, sans être dérangé. S’y trouver bien, la meilleure période de l’année dans le garage, la chaleur ne s’y accumule pas comme en été, et le froid n’est pas encore arrivé, la lumière est belle dans l’après-midi, directe sans être agressive, elle ne gêne pas le travail à l’écran, je passe quelques bons disques sur la platine, et finalement je fais ce que je fais de mieux, je me sers du désordre du garage, de ses strates, pour créer de nouvelles images à partir de ce désordre, et chemin faisant, ce sont de nouvelles couches de livres, de documents qui s’accumulent sur le dos du scanner, des piles de CDs et de DVDs au travers desquelles je m’étonne de toujours plus ou moins trouver le bout d’image dont j’ai besoin, et quand il est l’heure d’aller chercher les enfants à l’école, je tourne le dos à cet antre familier, y laissant davantage de désordre que je n’avais trouvé en arrivant ce matin, ma tasse de thé à la main, y compris, finalement, l’assiette de pâtes de ce midi et son fond de sauce tomates qui a desséché l’après-midi. J’ai parfois du remords à tant de désordre, ce qui me pousse alors dans mes derniers retranchements, je finis par manquer d’arguments à laisser pareillement le chaos gouverner et alors je commets l’irréparable, je range, et d’autres fois, quand la journée a été productive, je sors de cet endroit rasséréné, heureux d’avoir agrandi encore le désordre.

Mais je ne saurais dire, avec exactitude, lequel de ces deux pôles de la réalité objective du garage m’inquiète le moins.  

Dimanche 4 octobre 2009



Le bloc-notes du désordre