Samedi Samedi 6 juin 2009

J’ai une profonde admiration, sans doute même exagérée, pour Claude Lanzmann. Encore qu’il faille tout de même préciser que cette vénération tient uniquement à la réalisation du film Shoah — et pas du tout pour le film Tsahal que je trouve inepte, entièrement aveuglé par les sentiments politiques, critiquables, de son auteur, car enfin quoi ?, réaliser un documentaire à la gloire de l’armée israélienne, en dehors de toute contextualisation historique, ça tient un peu de la propagande ou de la lubie non ?, et comme un tel film est insoutenable au regard des exactions récentes de cette armée, justement, au Liban et en Palestine !, passons —, Shoah dont je n’hésiterais pas à dire, toujours en grossissant le trait, nécessairement, que le cinéma a été inventé pour ce film-là, ou encore que c’est Shoah qui finit par faire advenir le cinéma, tout comme, par exemple, je soutiens souvent, avec la même outrance qu’avant Robert Frank, il n’y avait pas de photographie.

Et tellement laudatif de Shoah, l’oeuvre effective de toute une vie, je suis même prêt à pardonner des prises de position sur le sujet-même de la destruction des Juifs d’Europe qui n’ont pas toujours été très éclairées par l’auteur de Shoah, je pense, par exemple, à la défense par Claude Lanzmann des Bienveillantes de Jonathan Littel, ce qui, d’ailleurs, n’était pas nécessaire, et a surtout fait l’effet d’une caution morale vraiment douteuse pour un texte révisionniste et pas moins fictionnel que La mort est mon métier de Robert Merle ou La liste de Shindler de Stephen Spielberg, toutes les deux oeuvres de fiction pitoyables. En fait je peux parfaitement comprendre qu’une personne ayant travaillé une grande partie de son existence sur un sujet, y ait tant sacrifié de sa personne, puisse s’arcbouter sur cette somme et tenir à rappeler son autorité sur le sujet et ce que le sujet lui doit de réflexion, dans le cas présent jusqu’au nom même de Shoah, s’agissant de ce qu’il est plus précis d’appeler la destruction des Juifs d’Europe, l’hébreu shoah désignant davantage une catastrophe naturelle, possiblement d’origine divine.

C’était donc avec des a priori très positifs que je me suis jeté sur Le Lièvre de Patagonie, autobiographie de Claude Lanzmann, et j’étais d’autant plus motivé à le faire que la lecture du premier chapitre, ses considérations sur la peine de mort, ses différents modes d’administration, qui plus est en ouverture d’une autobiographie, bousculant à l’occasion, ce qui d’ailleurs se vérifie dans les chapitres suivants, l’habitude chronologique du genre, cette première lecture me disait qu’il y avait peut-être là jusqu’au renouvellement du genre, et de celui qui avait pu donner de nouvelles dimensions et de nouvelles formes au cinéma, je pouvais raisonnablement attendre qu’il fasse de même avec l’autobiographie.

Et puis c’est assez remarquablement écrit — ça l’est d’autant pour les lecteurs amateurs de l’emploi constant du passé simple et du passé du subjonctif, ce qui n’est pas nécessairement mon cas —, un vocabulaire soutenu et une forme étonnante de chute de fins de paragraphe en des phrases très courtes de trois ou quatre mots, bref je considérais le pavé de cinq cents pages avec gourmandise.

Force est de constater que passés les récits de l’adolescence engagée dans la résistance et ses fanfaronnades qui sont malgré tout de bon aloi, cadrant assez parfaitement avec l’exaltation de la jeunesse, on rentre de plain pied au détour de quelques mouvements vifs dans l’entreprise même de Claude Lanzmann, c’est-à-dire, une autobiographie très avantageuse, jusqu’à devenir mensongère — comme il est amusant de le voir décrivant son frère se masturbant en épiant les ébats de la belle voisine au travers d’un tour de serrure et de se demander si lui-même ne s’était pas touché à cette occasion, mais voilà il ne s’en souvient plus !, c’est curieux comme tous les hommes de cette terre ont un souvenir très net des émotions ressenties à la découverte plus ou moins subreptice de la nudité d’un corps de femme et des effets très positifs que la chose pouvait produire sur leur masturbation, mais Claude Lanzmann réserve les révélations embarrassantes pour ses contemporains, les manies sodomites de son père ou le priapisme de Francis Ponge, dans le cas de ce dernier, on se passerait bien d’un tel détail, quand dans le même temps chacune de ses rencontres avec la gente féminine est l’occasion de révéler qu’il était un homme dont les plus belles et les plus charmantes femmes tombaient nécessairement amoureuses ! — et parfois même amère envers celles et ceux qui, croisant Claude Lanzmann dans son existence longue, n’avaient pas le bon goût de se ranger systématiquement du côté de ses vues par ailleurs très tranchées sur presque tout. La vantardise est de toutes les pages, ça commence même de façon assez comique, quand Claude Lanzmann tient absolument à rappeler qu’il est monté, la soixantaine passée, plusieurs fois, dans des avions de guerre supersoniques de l’armée israélienne, à l’occasion du tournage de Tsahal, et que chaque fois, naturellement, en dépit de son grand âge, il a encaissé les plus vives accélérations sans broncher, au contraire de son chef opérateur, qu’il ne manque pas de stigmatiser, un enfant d’une dizaine d’années qui serait monté pour la première fois dans un avion de ligne essaierait pareillement de nous faire croire qu’il a piloté lui-même un mirage 2000.

La forfanterie et l’autosatisfaction poussent également Claude Lanzmann à nous expliquer à l’envi comment chacun de ses articles, que ce soit à propos de la guerre d’Algérie ou dressant le portrait de je sais quelle célébrité pour le magazine Elle, était un chef d’œuvre, et comble de la reconnaissance dont Claude Lanzmann semble assoiffé, l’article en question recevait toujours les louanges de Sartre et de Beauvoir. Précaution est naturellement prise, en amont, de restaurer pareil blason, conscient que Sartre peut difficilement être une autorité aujourd’hui, Claude Lanzmann tient à préciser qu’à peu de choses près quiconque n’aurait pas vécu dans l’intimité de Sartre ne peut comprendre à quel point ce philosophe surclassait tous ses confrères ou encore que le cortège des voix discordantes n’est que celui des envieux, ou pire des idiots insuffisamment équipés pour pouvoir recevoir la lumière sartrienne quasi-divine. Claude Lanzmann a été marqué au fer rouge par cette proximité d’avec Sartre, et plus naturellement d’avec celle de Simone de Beauvoir — ce qui plus compréhensible pour en avoir été le compagnon une dizaine d’années — au point d’en faire un fétiche, et de ne jamais manquer de rappeler qu’il était à quelques mètres de Sartre quand ce dernier a eu telle ou telle parole, telle ou telle pensée, par proximité, on nous laisserait volontiers croire que c’est Claude Lanzmann qui inspirait Sartre, sans compter qu’il soufflait à Simone de Beauvoir les titres de ses livres.

C’est assez pathétique et le lecteur est souvent pris de l’envie de poser le livre et de passer à autre chose, mais se réserve seulement le droit de le faire quand il aura lu les pages de cette hagiographique autobiographie concernant la réalisation de Shoah, ce que Claude Lanzmann est assez calculateur pour garder sur le dernier quart du livre. Pour qui connaît un peu le film Shoah, et sa génèse, les pages qui lui sont relatives dans cette autobiographie apprendront peu. On y retrouve, en bonne place, le récit de la sidération de Claude Lanzamann lors de sa première visite de Treblinka, lorsqu’il lit le nom de cet endroit au passé terrifiant inscrit en toutes lettres sur un panneau ferroviaire, et de façon plus inédite le récit des premières rencontres, avant le tournage, des riverains polonais, notamment le conducteur du train, que l’on retrouve par la suite dans le tournage de Shoah et son montage final. Pareillement les pages détaillées de la traque des anciens nazis et de leur témoignage enregistré clandestinement, ces pages-là sont haletantes, et elles rendent très précieux ces extraits de Shoah dont on mesure bien le caractère miraculeux. Mais, comme on s’y attendait malgré tout depuis plus de trois cents pages d’une lecture souvent pénible et ennuyeuse — à ce sujet, on ne manque pas de remarquer que loin de renouveler le genre autobiographique, comme semble vouloir le faire accroire son auteur, avec quelques bousculades dans la chronologie, qui ne sont pas non plus tellement osées, cela reste assez convenu, Claude Lanzmann, au contraire, n’évite pas les écueils communs du genre, par exemple en forçant beaucoup le trait sur ses mérites, en exagérant hors de proportions certains faits, comme font, finalement, tous les gens de son âge, lorsqu’ils entendent marquer les esprits des générations suivantes, en redonnant de la couleur à une existence terne, dans le cas de Claude Lanzmann, ayant effectivement vécu une vie pleine, ce défaut devient dirimant, notamment en rendant peu crédible ce qui aurait déjà paru extraordinaire même conté sans emphase — cette poignée de pages passionnantes ne parvient pas à racheter l’ensemble.

Pour achever d’enterrer le livre, Claude Lanzmann ne manque pas de se salir en rappelant, non sans haine, le conflit qui l’oppose à Georges Didi-Hubermann, sans même le nommer, ultime mépris, précisant juste qu’il est l’auteur d’Images malgré tout à propos duquel, Claude Lanzmann et ses troupes des Temps modernes en service commandé, notamment Gérard Wacjman, feront une guerre sans merci. Comme il est dommage que jamais l’exercice de l’autobiographie sur le tard ne fut envisagé par Claude Lanzmann comme la dernière occasion d’un examen de conscience et tenter de remettre de l’ordre dans les errements passés, sur ce point précis cela lui aurait permis d’atténuer les conséquences historiques de l’une de ses erreurs, plutôt que de s’enfoncer plus profondément, et de façon irrémédiable, dans la caricature et ressasser une pensée, un fantasme, mal nés, que si d’aventure Claude Lanzmann était tombé sur quelques archives photographiques ou cinématographiques nazies à propos des chambres à gaz, il les aurait détruites, s’arrogeant de la sorte un droit de véto quasi-divin sur le patrimoine historique de ses semblables, les hommes et les femmes d’aujourd’hui et de demain. Point de vue aussi immodeste que stupide. Sans compter qu’un peu d’honnêteté intellectuelle à cet endroit précis aurait pu faire connaître à Claude Lanzmann l’œuvre d’un philosophe, Georges Didi-Huberman, infiniment plus adventif et précieux que Sartre !

Enfin la médiocrité de cette existence, garantie de la parenthèse Shoah, et de son autobiographie, tout aussi faible, feraient volontiers croire à l’admirateur de Shoah qu’une puissance divine et tutellaire a choisi Claude Lanzmann pour la réalisation de ce film hors du commun, en grande partie pour la capacité remarquable de Claude Lanzmann à faire accoucher par ses questions entêtées, des récits les plus terribles et les plus enfouis de celles et ceux qui furent, soit les victimes, soit les témoins, soit les exécuteurs de la destruction des Juifs d’Europe, pour reprendre les deux titres de livres de Raul Hilberg. Parce que l’on finit par tout livrer à un homme aussi désagréable, sûr de son bon droit, ne serait-ce que pour se débarrasser de lui, comme d’une mauvaise conscience. Il est remarquablement dommage qu’on ne puisse lire cela qu’en creux, et à l’insu de son auteur, dans cette autobiographie qui décidément passe à côté de cette dernière chance de bilan équilibré. Sans doute n’était-il pas possible d’avoir coexistant dans un même être, l’admirable volonté nécessaire à la réalisation de Shoah et l’honnêteté intellectuelle indispensable à une autobiographie qui ne fut pas outrageusement partiale. L’humanité est ainsi faite qui parvient à garder chez ses grands hommes des défauts incurables, tellement humains.




Tampon de plusieurs pièces de Sardon  

Vendredi Vendredi 5 juin 2009



 

Vendredi Erratum



Dans mon compte-rendu des nombreuses activités qui composaient l’exposition concert de quelques acteurs du Terrier au Nova de Bruxelles, j’ai comis des imprécisions impardonnables (décidément ça va pas très fort en ce moment, je crois que globalement je ferais aussi bien de me taire, n’empêche cela me fait drôlement réfléchir parce que je prévois une chronique au lance-roquette de l’autobiographie de Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, je me demande si je ne devrais pas reconsidérer le projet dans son ensemble) à propos du travail de réflexion de Jean-François Savang et de son texte Si c’est vendable ce n’est pas une oeuvre, texte que je viens de relire et que je trouve tout à fait remarquable, nettement plus accessible par moi dans la lecture à mes propres rythme et entendement, aussi je souhaite réparer l’erreur, du mieux que je puisse, je mets donc le texte de Jean-François en ligne, c’est, il me semble la meilleure façon de lui rendre justice.  

Jeudi Jeudi 4 juin 2009



Démonstration de tampongraphie et de tamponlogie par le Tampongraphe lui-même, à la Maison Rouge, on ne peut pas dire que le public se presse beaucoup — c’en est même assez troublant en comparaison du vernissage la semaine dernière au cours duquel il était littéralement impossible d’apercevoir la moindre œuvre, et aujourd’hui personne — il ne sait pas ce qu’il rate, le public. Voir, par exemple, le tampongraphe bâtir son arbre aux pendus sur une belle feuille de 60 par 80, ou encore dessiner au tampon un combat de boxe est un plaisir esthétique très raffiné.

De mon côté, avec sa permission, j’éprouve les potentiels de la technique du tampon en tentant de produire des strips de bandes dessinées, avec des images qui ne sont pas les miennes, tâtonnements, bégaiements, mais beaucoup de plaisir.

En sortant, agréable moment avec Vincent, Ludovic et Clémence, la charmante assistante de Sardon.  

Mercredi Mercredi 3 juin 2009



Les applaudissements de la veille ne me valent rien,, tout paraît terne en comparaison aujourd’hui, sans compter qu’on s’habitue vite au luxe, et je suis surpris, ce soir, qu’ayant fini d’éplucher les pommes de terre du dîner, ce ne soit pas suivi d’une nouvelle salve d’applaudissements à tout rompre.  

Mardi Mardi 2 juin 2009





François Bon répond à la question à quoi le web fait rêver ?. Texte sur son site.



Silvère Mercier nous parle des bibliothèques du futur. Le détail de son intervention sur son site.





Pierre Ménard nous emmène en voyage dans un mix en temps réel des bandes-sons et vidéographique qu’il a essaimé sur ses différents sites internet (et ils sont nombreux, et dispersés).







Pendant que passe la bande-son préparée pour l’occasion à partir de mes extraits du Petit Journal dans Tiers livre, je navigue à vue dans le site Désordre projetté sur grand écran. (Photographies de Clémence Verley).




Je ne désespère pas qu’un jour je serais en mesure de présenter une vidéo de cette lecture, mais pour le moment mes aptitudes dans le champ vidéo sont trop faibles pour y parvenir.  

Lundi Lundi premier juin 2009


Police Slog Through 40,000 Insipid Party Pics To Find Cause Of Dorm Fire


Combien d’angles de prises de vues disposerons nous de la fin du monde ?

Via fluctuat.net.

Lors du dernier spring break — semaine de vacances qui coupe le semestre universitaire américain de l’hiver-printemps, semaine qui est généralement le théâtre de fêtes monstres aux cours desquelles l’alcool coule à flot et dans lesquelles les étudiants mettent un point d’honneur à une sexualité débridée — sur le campus de l’Université de New York, un gigantesque incendie a ravagé un immeuble de dortoirs d’étudiants de cinq ou six étages, incendie qui a pris pendant une gigantesque party. La police new yorkaise a d’abord suspecté un acte de malveillance avant qu’elle n’analyse le contenu des cartes-mémoire de 25 iphones, 15 blackberries, 10 caméras vidéos et 40 appareils-photo et qu’elle détermine que la cause de cette incendie était en fait une cigarette malencontreusement laissée tomber à terre. Et à la question pourquoi personne n’a éteint ce début d’incendie ?, la réponse est simple, au même moment, les horodateurs de tous ces appareils faisant foi, dans la cuisine trois étudiantes se roulaient des pelles lors de cette soirée très copieusement arrosée, ce qui mobilisait tellement les noceurs — il y a 23 vidéos selon des angles différents de cette mascarade saphique — au point qu’ils ne réalisent que trop tard que l’immeuble de dortoirs était en feu. Dans la minute qui a suivi l’incendie, 45 appels ont été passés aux pompiers et 38 étudiants ont "twitté" aux autres étudiants de cette party qu’il fallait fuir l’immeuble en feu. Dans leur fuite d’ailleurs de nombreux étudiants ont continué à prendre des photos et d’envoyer des messages à d’autres étudiants, l’immeuble entier est en ruines mais il n’y a pas de victimes à déplorer.

Le reportage qui explique comment la police a procédé tient de la réactualisation du Blow up de Michelangelo Antonioni, où comment le personnage de Thomas Hemmings, le photographe, en photographiant un couple manifestement illicite dans un parc capture à son insu, dans l’arrière-plan de ses photographies, qu’il sera obligé d’agrandir beaucoup pour s’en rendre compte, une scène de meurtre. La police de New York analysant pas loin de 40.000 images de cette party a fini par élucider le mystère de cet incendie en regardant dans les plis de toutes ces images, jusqu’à identifier le fumeur coupable d’avoir lâcher son mégot à même la moquette provoquant l’incendie, le nom du fumeur d’ailleurs est donné par l’inspecteur de police qui est interviewé, il s’agit d’un jeune homme de 23 ans, du nom de Danny Gordon, et comment sait-on que c’est sa cigarette et non l’une de ses camarades qui a mis feu aux dortoirs ?, parce qu’on la voit tomber à l’arrière-plan de toute une série de photographies de trois jeunes femmes qui font de leur mieux pour se rendre intéressantes pour leur photographe, et que cette chute de cigarette est corroborée par des photographies prises à un autre endroit de cette party, photographies sur lesquelles on voit un jeune homme gonflant ses biceps et exhibant un tatouage de faucon, mais aussi photos où l’on voit des jeunes gens dessiner une bite en érection dans le cou d’un de leurs camarades ivre mort, et aussi photographie où deux jeunes femmes miment une fellation sur un godemiché que tient leur camarade en lieu et place de sa verge — amusant de se dire que dans cette photographie outrancière, ce n’est pas tellement l’obscénité de ces jeunes femmes qui est "intéressante" mais une trace blanche très pixellisée dans le fond de l’image.

Parce que ce n’est pas le moins surprenant de cette histoire d’images pléthoriques, que le véritable récit qui se trame dans cette masse d’images ce n’est pas tant la gabegie des images dans leur volonté de choquer, que la chute d’une cigarette qui est représentée par quelques pixels blancs dans les masses sombres et mal définies des arrière-plans de ces images. Manière d’interprétation radicale du studium et du punctum de Roland Barthes dans la chambre claire.

Sans porter de jugement sur cette jeunesse tellement désœuvrée qu’elle a besoin d’expédients aussi pathétiques pour expier la tension d’un semestre en cours, il convient tout de même de remarquer que telle l’idiot qui regarde le doigt quand le maître montre la Lune, aucuns des étudiants présents ce soir-là n’a su remarquer qu’un départ de feu avait lieu dans une des pièces surpeuplées de cette party orgiaque, parce que tous étaient occupés à fabriquer des images de trois étudiantes qui s’embrassaient à bouche que veux-tu justement dans le dessein de se faire prendre en photo ou se faire filmer. Donc la réalité d’un incendie et son danger sont moins puissants qu’une scène pornographique, disons obscène. Et que cette centaine de jeunes gens vivaient à ce point dans le monde des images que 38 d’entre eux, alors qu’ils étaient encore à l’intérieur de l’immeuble incendié, se sont servis de leurs téléphones portables et autres engins de communication pour renseigner leur compte twitter de la situation, ce qui a permis à leurs amis également dans l’immeuble et peut-être pas au fait de l’incendie d’être renseignés sur l’incendie et la nécessité de le fuir, parce que naturellement au milieu d’une party dans laquelle les filles sont apparemment déchaînées ces derniers continuent de consulter leurs espaces personnels en ligne, sans compter tous types de messages qui ont été envoyés et qui eux aussi contenaient des images même de l’évacuation.

Il faut également regarder plusieurs fois de reportage pour remarquer que toutes les images de la party, telles qu’elles sont expliquées par l’interview du commissaire de police, sont créditées du nom de leurs auteurs, et on devine qu’il y a derrière cela toutes sortes de précautions juridiques de la part de la chaîne de télévision, faut-il que la société américaine, et avec elle les sociétés occidentales, soient malades de leur droits d’auteur pour prendre de pareilles précautions ! Ou encore on peut se poser la question de savoir qu’est-ce qui peut bien motiver les étudiants auteurs de ces images de tenir à être identifiés tandis qu’ils prennent part au genre même d’activités imbibées que l’on préfère oublier à jeun le lendemain ?

Et ce que finalement je trouve le plus saisissant, et qui à mon sens montre à quel point tous les protagonistes de cette vidéo sont saouls d’images, le commissaire, la journaliste qui l’interviewe et le monteur de ce reportage, c’est que c’est sans doute la première fois dans toute l’histoire de la télévision américaine, si prude, qu’au cours d’un journal télévisé, apparaisse en clair l’image d’une fellation, même mimée avec un godemiché, parce que ce n’est pas cela, qui pourtant remplit 90% de l’image, que l’on regarde, mais la petite loupe — qui n’est pas sans rappeler celle de Daguerre, mentionnée récemment sur le site d’André Gunthert — dans laquelle, on voit, très pixellisée la chute d’une cigarette, et nul pour s’être aperçu de cette incongruité majeure.

Le titre du reportage précise que la police a regardé 40.000 images pour retracer ce récit. Affectons à chacune de ces images une moyennes de 5 megaoctets — et je pense que je dois être très dessous de la valeur technique de tout l’appareillage de cette jeunesse américaine — ce qui veut dire que 20 gigaoctets de données-images ont été nécessaires pour cerner le mystère qui finalement est contenu dans une portion infime d’une vingtaine de ces images, et dont la somme finalement ne doit pas excéder le mégaoctet, soit 200.000 fois moins que la masse complète de toutes les images. Il y a quelque chose de terrifiant dans cette gabegie qu’il faut rapprocher du fait statistique inquiétant que le nombre de données dans le monde doublera bientôt toutes les douze heures, ce qui mis en équation avec la dépense d’énergie qui est nécessaire pour la production de ces données, leur stockage et leur préservation, sans compter leur faculté par elle-mêmes à générer de nouvelles données, finit par devenir tout à fait dégoûtant — et on est bien conscient qu’avec les 10 gigas du Désordre, on n’est pas indemne de ce genre de critiques.

Confiez à quelques singes habillés des moyens et des vecteurs de communication surpuissants et le message ne cesse de s’appauvrir, ou encore les filtres qu’imposent ces modes de messages et des individus, qui autrefois étaient doués de parole, ne sont plus capables de crier au feu autrement qu’en passant par leur twitter ou les commentaires de leur blogs. Ce qui est également sous-jacent à cette dextérité pour manier des moyens complexes de convoyer des informations — quand il serait sans doute plus simple et plus efficace de se parler, et de crier au feu — tend une fois de plus à démontrer que les images sont devenues le langage, puisque les messages que ces jeunes gens se sont adressées étaient accompagnés d’images de leur fuite de l’immeuble, il est quand même consternant de se dire que fuyant un immeuble en flammes ces personnes se soient encore attardées à prendre des photos, conduite dont sont normalement seulement capables les photographes correspondants de guerre, Robert Capa, Don Mac Cullin, Eddie Adams pour ne citer qu’eux. On remarque cependant que si les images sont devenues le langage, des cours de grammaire seraient sans doute indispensables tant la totalité des images qui sont montrées ici sont dénuées de tout intérêt objectif, hormis, pour une infime minorité d’entre elles d’avoir, par inadvertance, enregistré la preuve d’un accident, encore que de preuves, je trouve remarquable que des images numériques puissent en être.

Enfin le sujet de ce reportage est tellement aveuglant que non seulement le commissaire et la journaliste jubilent au point de lâcher publiquement sans précaution aucune le nom du coupable, mais aussi qu’aucune des images, qui seraient normalement jugées compromettantes, n’est anonymisée. Les images ont ici vaincu leur propre tabou, elles sont désormais reines.

Je reçois ces deux messages mon article à peine posté :

>Cher Philippe,
>
> >juste un mot rapide pour vous signaler que la vidéo dont vous parlez
>dans votre billet daté du 1er juin et une parodie, une blague, un >faux.
>Le site Onions qui la propose est connu pour être un grand >pourvoyeur
>de blagues potaches, mais parfois très justes dans ce qu’elles >observent
> votre réaction en témoigne bien.
>Dans le milieu très naïf de la presse informatique, celui où je >Travaille,
>c’était une vidéo présentant un prototype révolutionnaire lancé par >Apple
(http://www.theonion.com/content/vid...)
>qui avait causé un bref émoi (et à cette occasion là j’avais découvert le >site). >
>
>Amicalement, >
>
>Mathieu >
>
>Bonjour Philippe,
>Juste un petit mot rapide à propos de votre dernier message que je
>viens de lire :
>Cette vidéo (Police slog through 40 000 insipid pictures...) est un
>canular, comme tout ce que produit the Onion - qui est un journal
>gratuit qu’on trouve partout aux Etats-Unis, plein d’absurdités plus
>ou moins crédibles, et maintenant aussi, je le découvre, un site
>Internet (http://www.theonion.com/) et des vidéos, dont celle-ci.
>C’est parfois assez drôle mais toujours absolument faux.
>Mais ça tombe toujours juste : donc même si votre analyse se porte >sur
>un faux fait divers, hyper amplifié façon the Onion, l’idée de base
>est tout à fait juste... et donc votre réaction n’en est pas moins
>intéressante.
>Voilà, je file, bonne journée !
>Cerise


Donc l’article est à lire avec toute la distance qui vient. Pour avoir passé tant de temps à l’écrire et le mettre en forme dans la nuit de dimanche à lundi, je résiste beaucoup à le retirer. Et puis j’aime bien quand je me fais avoir. En fait j’adore ça. C’est pas grave.





 

Dimanche Dimanche 31 mai 2009



Sur les bords de l’Allier, grand beau temps, un vent fort chasse la chaleur, je lis à l’ombre, tout à l’heure j’irai marcher un peu dans l’eau pieds nus. En fin d’après-midi je chaparde un bon kilo de cerises grenat en garant ma voiture sous l’arbre et en montant sur le toit de la voiture.
Le bloc-notes du désordre