Début de récapitulatif des billets du bloc-notes pendant
le black-out contre la loi HADOPI.
Bon anniversaire ma grande fille
Comme égarée
Rhumes entre amis
Traverser des pays
Une Fuite en Egypte
Partage culturel
deux cents euros pour un million de personnes
Tentative de résistance
Tromper la mort
Reprendrons dialogues selon protocoles habituels
Les rugbymen autistes
Retour dans le garage
Réinventer le cinéma
Les raisons du black-out
Laisser aller et tourbillon domestique
Carton jaune
Autoportrait
Trains qui se croisent et onde de choc
Et toute la journée un peu comme ça
En dépit du déchainement des haines
La langue du droit
Forces qui me quittent
Bis
Les bonnes appréciations
Venger C.
Autofictif dans son sac de couchage
Le petit train de la fiction
Les applications du numérique à la photographie argentique
Fort kilométrage
Passe aveugle
Not such a perfect day
Il lit
Et on arrive à faire des photos comme ça du train, il ne faut pas un objectif spécial ?
L’évangile de pierres
orthophonie et ophtalmologie sont dans un bateau
Où ranger les images qui nous font peur ou mal ?
Feintes de passe
Un monde fait d’images ratées
De Jonckheere est un sauvage
Pédoncule
La petite cuisine des images
Plus de policiers que de manifestants
Nathan et Albert Camus
Vingt kilos et vingt centimètres par joueur
Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps
Fin de grève et reprise du travail
Photographie de Clémence Verley
Hier soir j’aurais assisté, triste, au vote de la loi
HADOPI à l’Assemblée, une petite quinzaine de députés dont quatre ou cinq de l’opposition, le seul député du Nouveau Centre présent ayant déclaré qu’il avait pour consigne de s’abstenir, mais qu’à titre personnel il n’en pensait pas moins, il était contre — quel courage ! — bref quatre bras levés contre cette loi merdique et injuste. On leur dirait bien à l’opposition qu’on n’est pas bien fier d’eux, que s’ils ne sont pas capables de comprendre que même si une certaine mobilisation par rapport à ce genre de lois n’est pas nécessairement couronnée de succès et qu’un vote défavorable en premiers débats amène à chaque fois la droite à représenter le texte dans des conditions de forces en présence nettement à leur avantage, il n’en est pas moins que c’est tout de même ce que l’on attend d’eux, de faire opposition. Parce qu’on ne peut pas nécessairement toujours reprocher à la droite d’être de droite (et stupide), il faut peut-être tenter de livrer combat tout de même, c’est un peu pour cela que l’on vote pour eux — je dis cela, mais je dois avouer que "mon" député (je n’ai pas voté pour lui) auquel j’avais écrit, à propos de ce projet de loi en suivant les conseils de
la Quadrature du net, était non seulement dans l’hémicycle, mais qu’en plus il était parmi les plus remuants.
A la suite de ce vote, j’ai vu cette pauvre bécasse d’Albanel se lever affolée qu’on ne lui donnerait peut-être pas la parole, et avec son accent versaillais, à lui seul une justification à la lutte des classes, faire un discours pathétique qui ressemblait un peu à un discours en fin de mariage quand le premier témoin du marié monte sur la chaise et demande à ce qu’on applaudisse sa copine qui a passé toute la soirée hier soir à préparer tous les petits fours du vin d’honneur, mais aussi à son copain
Frédéric sans l’aide de qui ils n’auraient pas pu avoir la salle des fêtes aujourd’hui et ainsi de suite. Elle était pathétique la ministre de la Culture, dans ses remerciements à monsieur le Rapporteur —
Rapporteur à quatre moteurs quand tu pètes tu me fais peur — jusqu’à finir par accoucher de ce qui avait toujours été tu, que cette loi était surtout attendue des sociétés de production. Et cette promesse que la reculade sur le fait qu’un abonné auquel on aurait coupé l’accès n’aurait pas à s’acquitter de son abandonnement, seule prise en compte de tous les amendements déposés par l’opposition, promesse que cela serait vite gommé en commission paritaire, il ne faudrait tout de même pas que l’intérêt d’une puissante société de fourniture d’accès à internet ne puisse pas compter sur l’argent d’un abonné, quand bien même ce dernier n’en bénéficie plus de leur service. Marchands de vent.
On se rassure un peu, comme on peut, en lisant ça et là que les ripostes des
juristes et des
hackers devraient tourner tout cela en un ridicule mérité, mais il n’empêche que le sentiment de gréviste qui est le mien ce soir, c’est qu’"on" n’a rien obtenu, et même si on s’en doutait un peu on n’en est pas moins déçu. Bon ce n’était pas non plus une grève de travailleur et le travail qui va reprendre est tout sauf une servitude, donc rouvrons au contraire les portes et tant qu’à faire dans la joie.
Pour l’occasion, changeons aussi
la page d’accueil du désordre — même si le sortie d’icelle est un peu retardée, pour une malheureuse bande
blanche de quatre ou cinq pixels qui vient s’intercaler entre les blocs de cette nouvelle page d’accueil, mais
Julien devrait vaincre — parce que même si j’avais décidé que
la précédente durerait tout
le quinquennat du président des otaries de droite, je ne peux plus m’empêcher d’être embarrassé de cette fausse caution que la page en question apportait à une
Ségolène Royal que j’exécre fondamentalement, de plus en plus, mais certainement jamais autant que je méprise
l’autre. Donc changeons de page d’accueil. Que ceux qui ont leur petite habitude dans cette crêmerie, notamment d’y
retrouver ce qu’ils aiment toujours plus ou moins au même endroit, ne viennent pas se plaindre, la nouvelle page d’accueil est déroutante, je sais, mais c’est ici le site du Désordre, qui m’aime me suive.
Mais le plus étonnant dans cette réouverture c’est sans doute l’impression étrange que m’a fait de renommer le fichier machin en fichier chose dans le répertoire des squelettes, de vider le cache — vider le cache, y penser de temps en temps — et de revoir apparaître mon petit espace familier, dans lequel d’ailleurs, je suis obligé de constater que je n’ai plus du tout mes repères, ne serait-ce que pour reprendre les notes écrites et les transformer en billets du désordre, notamment en les habillant de toutes les balises html avec la syntaxe desquelles je suis tout d’un coup un peu à la peine. Et mon étonnement, et dire que d’habitude je fais cela tous les jours sans broncher, c’est que j’en concevrais presque du mérite.
En revanche force est de constater que cette longue grève est très néfaste à mon bon référencement d’antan, c’est même une catastrophe, mais j’accueille la nouvelle en bonne part, cette grève a fait fuir les casse-couilles les plus notoires, longtemps que je n’ai reçu mails d’eux et je ne retrouve plus de ces arguments de recherche du genre "De Jonckheere aime se faire
enculer par
Eichmann", c’est donc bien volontiers que j’abandonne à d’autres mon référencement si durement acquis par la longévité.
Et puis, c’est aussi un plaisir de découvrir ce soir, ce qui n’est pas sans rapport avec la loi HADOPI la réponse conçue par
Le Lièvre de Mars avec son
cabinet d’ANADOPI et je le rejoins volontiers que cela ne sert plus à rien de tenter de contrer les entreprises vagissantes de notre gouvernement d’extrême droite, singulièrement dans sa propension sempiternelle à vouloir donner des noms différents à la même soupe, servie froide depuis belle lurette, la première invitation de ce cabinet consistait à reprendre une vingtaine d’inénarrables vignettes, sorties de je ne sais où ?, et d’en faire une narration libre.
Je suis assez épaté des résultats proposés par mes collègues.
Désordre is back. Et comme dirait Nathan ce soir qui était un peu énervé, en serrant les dents, ça va chauffer.
J’ai déjà écrit l’année dernière tout le bien que je pensais des
Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps de
L.L. de Mars, et
comment je trouvais bien lâches les éditeurs de bandes dessinées de ne pas publier cette petite merveille.
Les Rêveurs ont finalement eu ce courage défaillant ailleurs et
ils l’ont bien fait, le livre est superbe (n’étaient-ce peut-être deux ou trois pages dans le premier tiers du livre qui souffrent d’une impression un peu terne), réalisé avec soin, une belle couverture avec un beau
vert kaki soutenu et une postface de L.L. de Mars qui redit bien l’ambition haute de ce très beau livre, en le replaçant dans son contexte de lecture extrêmement critique des
universaux de Lévi-Strauss.
Parce que c’est cela aussi qui m’importait tant dans la publication de cette bande dessinée — certainement pas une affaire d’amitié, fut-elle admirative — que c’était là un livre qui s’attaquait à un vrai sujet, celui de la colonisation — du temps de sa genèse, la tentative de la droite de réinventer une colonisation bienfaitrice, qui, si je me souviens bien, avait amené L.L. de Mars à
un dessin politique qui en avait amené d’autres jusqu’à devenir l’idée directrice d’une véritable bande dessinée à part entière — et que c’est tout de même rafraîchissant et rare que la bande dessinée ne soit pas entièrement conçue et dessinée à l’adresse d’adolescents attardés auxquels on pourrait refourguer n’importe quels dessins. Il y a là un cantonnement immoral qui discrédite le genre, ce qui est d’autant plus stupide que la bande dessinée est très probablement un genre particulièrement abouti pour ce qui est de livrer une narration et dans le même temps faire laboratoire graphique de tout bois.
Ce qui choque de prime abord dans les
Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps de L.L. de Mars, ce sont la diversité des inventions graphiques et leurs imbrications au coeur même du récit, ce qui lisant les prières, paraît une évidence même de ce que permet justement le
medium bande dessinée, mais qui est si peu souvent mis à contribution. Encore une fois, dans le monde décidément étroit de la bande dessinée tout se passe comme si une charte ou une table des dix commandements avait limité une mauvaise fois pour toutes les contours même de l’expérience bande dessinée et de façon constitutionnelle avait décrété que les lecteurs du genre seraient nécessairement des enfants, des adolescents, de grands enfants ou encore les fils et filles des précédents, que le texte ne devrait jamais excéder en tenue celui d’une cour de récréation de collège, qu’il n’y aurait d’aventure possible que sous les costumes fort convenus de la fiction cinématographique, qu’un dessin est nécessairement contenu dans une case dans laquelle des phylactères expriment en phrases ce que le dessinateur a peiné à dessiner, que tout débordement de ce quadrillage n’est toléré que s’il est plaisant à l’oeil, disons décoratif pour n’insulter personne, que le dessin dans son encrage et sa mise en couleur doit le plus souvent possible gommer les états successifs qui ont prévalu à son existence et que d’une manière générale, tout auteur de bande dessinée doit être conscient de sa place d’artisan dont il ne sera jamais question qu’il essaye de rivaliser, même de loin, avec les graphistes ou les écrivains et qu’il est naturellement hors de question que la bande dessinée évoque un sujet grave, la mort, par exemple, étant, tout au plus, un accessoire de narration. Dernier axiome indiscutable ce qui est narré en bande dessinée est nécessairement fiction.
Face à de telles auto-limitations du genre on pense aux deux révolutions que furent
Breakdowns et
Maus d’Art Spiegelman.
Je n’imagine pas que L.L. de Mars soit un grand défenseur et lecteur de
Maus, en revanche je veux bien croire que sa connaissance de
Breakdowns mais plus généralement des grands auteurs américains de bandes dessinées — Spiegelman donc, mais aussi
Chris Ware,
Charles Burns,
Kim Deitch,
Daniel Clowes Seth etc... — soit intime, de ce genre de connaissances qui fait de ce patrimoine une partie indiscutable de votre propre vocabulaire, un legs parfaitement assimilé et sur les frondaisons duquel il est possible de bâtir une nouvelle œuvre autonome. Je triche un peu ici pour disposer de telles indications lors de nos fréquentes conversations sur le sujet.
La connaissance érudite de la bande dessinée et notamment de ses plus anciens artistes permet à L.L. de Mars un admirable tour de force, d’un côté il emprunte des personnages tout droit tirés des livres d’illustrations de la fin du XIXe début XXe siècles, mais de l’autre il charge les phylactères et la mise en page de ces illustrations faussement classique d’un feu d’artifice de trouvailles graphiques, sorte de collage qui reprend à son compte des esquisses, des tâches d’encre, des lettres sorties de leur contexte signifiant, des bulles dans lesquelles le dessin se poursuit pour justement poursuivre le récit dans ses différents temps de narration, il y a là une impeccable virtuosité à la fois dans le trait au pinceau et à l’encre mais aussi dans la narration labyrinthique.
Dans cette architecture de dédale, le récit confine souvent jusqu’à l’illisibilité — dans ce qu’elle a de poétique, ou plutôt dans ce que le poétique peut toucher à l’illisibilité, je renvoie volontiers à un texte récemment mis en ligne chez
publie.net de Michel Deguy,
De l’illisibilité — et c’est sans doute ce qui avait fait reculer les éditeurs potentiels de cette affaire, or c’est à cet endroit précis que se tient une des clefs même de ce très beau livre, on n’épuise pas facilement sa lecture, et chacune des lectures que l’on en fait apporte volontiers son lot de découvertes et d’interrogations neuves.
Or, c’est une club très serré celui des bandes dessinées dont la lecture ne s’épuise pas à la première lecture.
Quelques prières à réciter d’urgence en cas de fin des temps fait définitivement partie de ce patrimoine rare.
Pour reprendre la conclusion de mon article précédent à propos de ce livre — qui n’en était pas encore un — les éditeurs de littérature ont par le passé, et bénéficient d’une certaine aura à cause de cela, prouvé une manière de courage et de témérité en publiant des œuvres sans doute illisibles lors de leur première parution,
Ulysse de
Joyce, par exemple, mais encore la stridence d’
Artaud, l’obscénité grandiose de
Céline ou encore ce qui était jugé pornographique dans les livres de
Bataille, et plus proche de nous, dans le temps, et néanmoins incomprénsible à son époque,
Samuel Beckett. Les éditeurs de bandes dessinées gagneraient beaucoup à se donner historiquement un tel courage. Ce serait fondateur. Et ce serait ouvrir la voie à une production d’œuvres tellement plus exigeantes. Et cela ne mordrait pas trop durement sur le reste stéréotypé de la production.
Il ne manque plus qu’au courageux éditeur, les Rêveurs, d’ignorer sa peur et de poursuivre courageusement avec
Betty. En toute confiance.

Mes poussins s’étaient un peu fait marcher dessus samedi lors de leur dernier match, et comme je leur demandais ce qui d’après eux n’avait pas été, ce que l’on devait travailler en regard de ces trois matchs difficiles, l’un d’eux, plein d’esprit, m’a répondu qu’il leur avait surtout manqué vingt centimètres et vingt kilos par joueur. Et contre cela il semble qu’il n’y ait pas grand chose à faire. C’est vrai qu’à leur âge le physique varie du tout au tout, mais j’aimerais quand même leur donner quelques armes contre les colosses d’en face. Alors j’organise deux ateliers, un de placage et l’autre de soutien, je fais travailler le placage aux plus petits en leur envoyant les gros sur le râble et je les oblige à faire face, d’abord en reculant un peu, puis en me plaçant juste derrière eux, je les contrains à avancer sur les impacts en les empêchant de reculer, les chocs sont durs, mais de temps en temps, il y a un gros qui se fait couper en deux ou qui se fait retourner, alors cela donne du courage aux autres et bientôt tout le monde plaque tout le monde. J’augmente l’exercice, le joueur plaqué doit être soutenu et je mets les gros derrière les
rucks, et j’attends d’eux qu’ils y aillent, ça gémit un peu mais je vois des ballons sortir proprement. Alors je leur fais remarquer que ce que nous venons de faire aujourd’hui est plutôt moins compliqué à faire que le placement, par exemple, ou les courses lancées et les avancées en ligne, c’est juste que cela leur demande plus de courage. Ça me donne parfois le vertige, cette confiance qu’ils me font, vaillants petits soldats, prêts à en découdre avec la machine à coudre, et foncer en baissant la tête. Je suis sûr qu’il doit y avoir des officiers de l’armée qui jouissent d’envoyer leurs troupes au feu, pour ma part, cela me remplit surtout d’interrogations et de peur aussi, et si l’un d’eux se cassait quelque chose — comme c’est arrivé l’année dernière — par exemple ?
Le soir, j’emmène Adèle se faire retirer les fils de sa cicatrice de la semaine dernière et m’assurer que tout va bien. Au mur du cabinet du médecin, une très belle fresque de
François Matton (et une très belle toise aussi dessinée elle aussi à même le mur). Et c’est comme cela que notre médecin, est devenue lectrice du bloc-notes, qui leur avait été recommandé par un ami à elle,
François Matton, et elle avait ri parce qu’elle me connaissait en tant que patient.
La semaine dernière au rugby était apparu un type qui avait expliqué assez simplement son affaire, il cherchait pour une scène d’un prochain long métrage adapté du Dernier Homme d’Albert Camus, une petite vingtaine de garçon bagarreurs, justement pour cette scène de bagarre issue de l’enfance de Camus. Pour tout dire le genre d’initiatives pour lesquelles je serais naturellement défiant, mais il fallait que le type ait du liant, m’expliquant par exemple qu’on lui avait conseillé d’aller chercher dans des clubs de foot mais qu’il avait préféré les écoles de rugby. Et puis, à ma plus grande surprise, dans la petite dizaine de mes poussins qu’il avait repérés, c’étaient surtout ceux qui avaient des têtes de petits Irlandais sortant du pub, plutôt les rouquins bagarreurs que les beaux bruns et les petits blondinets, et dans ce groupe j’avais été surpris de voir le nom de Nathan. Cathy qui l’avait aidé à dresser la liste des gamins avait eu alors la gentillesse de lui expliquer en termes discrets que Nathan était un rugbyman un peu particulier, mais cela ne n’avait pas l’air de faire fuir notre homme, le soir même j’écrivais à l’adresse mail donnée en joignant, comme il avait été demandé, quelques photos de Nathan avec des expressions différentes — évidemment j’avais du stock.
Une semaine plus tard, le type appelle et il serait très intéressé de rencontrer Nathan, si possible cet après-midi en sortant de l’école, on lui redemande, vous n’avez pas oublié que Nathan... oui, oui, il sait, mais il veut lui donner sa chance. Je vais chercher Nathan à la sortie de l’école, Anne avait préparé quelques vêtements propres, je change Nathan dans un coin de l’école et nous voilà partis avec Nathan et Adèle, l’adresse est, je ne peux pas me tromper, celle où est mort Malik Oussekine, le 6 décembre 1986, j’ai toujours le sentiment quand je vais dans ce quartier que ces vingt trois ans qui nous séparent de cette soirée triste ont à peine duré.
J’avais expliqué à Nathan qu’il fallait qu’il se sente à l’aise, que ce n’était pas un examen de passage d’aucune sorte, du coup en arrivant dans le bureau de notre agent recruteur, Nathan retire prestement chaussures et chaussettes pour se mettre à l’aise, on nous demande de les laisser seuls avec Nathan, ce que je trouve parfait, et en attendant dans le couloir avec Adèle qui est très distraite par la petite fontaine, j’entends Nathan répondre de travers à toutes les questions qu’on lui pose, c’est même plutôt amusant et c’est agréable à entendre aussi que son interlocuteur est d’une bonne patience pendant qu’il filme Nathan, lui demandant de faire semblant de faire la bagarre ou je ne sais quoi d’autre, puis la porte s’ouvre et je vois bien que mon interlocuteur est embarrassé et je le rassure tout de suite pour lui dire que nous n’attendons rien de cette entrevue, et lui, répond poliment qu’un tournage c’est quand même une affaire bougrement compliquée en soi et que ce sera sûrement très difficile de convaincre le réalisateur d’adopter Nathan sur son tournage. Je lui réponds que je comprends, que c’est compréhensible et je lui explique que de notre point de vue, à Anne et moi, c’est une affaire militante que de faire en sorte que Nathan ait les même droits et les mêmes chances qu’un autre enfant, que c’est un peu pour cela qu’on va au bout de ce genre de démarches, dans l’espoir, un peu, de faire positivement évoluer les mentalités, et mon chercheur de tête m’interrompt dans mon discours automatique de militant pour me dire que lui aussi, il aimerait bien abonder dans ce sens et qu’il va faire ce qui est en son pouvoir de faire pour que Nathan soit dans un scène.
C’est seulement en redescendant de leurs bureaux que je comprends que le cinéma c’est quand même un drôle de truc, qui va peut-être faire se croiser les enfances de Camus et de Nathan.
Il fait beau, un temps radieux en fait, et les enfants aimeraient bien aller jouer dans un parc comme ils me le demandent. Je les emmène au jardin du Luxembourg, ce qui fait leur joie, content qu’ils seront de ramasser tous les mégots du parc pour les donner au canard du "lac", en fait le grand bassin en face du Sénat, dont j’ai un vague souvenir d’enfance avec ma tante Tati. Ou n’était-ce pas plutôt au jardin de plantes, ce qui paraît plus plausible, en tout cas ce devait être exceptionnel, au même titre que c’est sans doute la première fois que j’emmène les enfants au Jardin du Luxembourg, si cela se trouve c’est de ce parc-là dont ils se souviendront plus tard et presque pas du bois de Vincennes où ils vont presque toutes les semaines.
Le son que vous n’entendrez pas ce soir à la télévision.
Ce matin, vers 11H30, devait être inaugurée la bibliothèque Abdelmalek Sayad attenante au musée de l’immigration à la Porte Dorée, ancien Musée des Arts Africains et Océaniens, et plus anciennement encore Palais des colonies. Devaient s’y rendre et inaugurer cette médiathèque, Eric Besson, ancien Parti Socialiste, Nouveau Droite-Extrême, Ministre des Rafles (de l’Immigration), Christine Albanel, Ministre de l’Ignorance (de la culture de droite), Xavier Darcos, co-Ministre de l’Ignorance (de l’Education de droite) et Valérie Pécresse, Ministre des Élites (de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de droite). Par acquis de conscience j’avais vérifié les emplois du temps de ces sinistres sur les sites internet de leur ministère, et seul le Ministre des Rafles avait effectivement indiqué dans son agenda qu’il se rendait à la porte Dorée pour inaugurer cette bibliothèque, le co-Ministre de l’ignorance n’indiquait son emploi du temps que semaine du lundi au dimanche après semaine du lundi au dimanche, ce qui, le dimanche 29 mars, lui permettait de ne pas indiquer ce qu’il ferait le lundi 30 mars, la Ministre de l’Ignorance elle indiquait qu’elle avait tout à fait autre chose à faire notamment, l’après-midi, la reprise des débats à l’Assemblée Nationale sur le texte de loi HADOPI, quant à la ministre des Elites, ce n’était pas très clair. Sur le coup je me suis dit que c’était à se demander si ces peigne-culs de droite n’avaient tout de même pas un peu honte de ce qu’ils étaient en train de commettre.
Parce que pour tout dire, lors de l’inauguration du musée même, en 2007, le président des otaries de droite s’était arrangé pour ne pas être dans le pays, en Pologne, et le ministre des Rafles, à l’époque, Brice Hortefeux, avait lui aussi trouvé autre chose à faire, pourtant c’était leur idée à eux, peigne-culs de droite, cette histoire de musée de l’immigration, qui devait, en quelque sorte, être l’inscription dans le marbre constitutionnel de leur fausse bonne idée de Ministère de l’Immigration. Plus ou moins au même moment d’ailleurs ils avaient eu à souffrir du refus du Conseil Constitutionnel de l’inscription dans la Constitution de la notion de quotas qui leur est si chère.
Sans doute les peigne-culs de droite s’étaient récemment re-décomplexés pour décider de revenir porter un peu de lumière sur leur petit musée de l’Immigration tellement honteux, aussi s’étaient-ils décidés à inaugurer, non pas le musée, ils n’auraient pas voulu non plus avoir l’air de revenir en arrière, paraître honteux ou même refaire ce qui avait déjà été fait, mais cette bibliothèque Abdelmalek Sayad adossée au musée. Et dans le discours anthropophage de la droite celui qui veut que le ministre des Rafles soit un ancien du PS ou que l’on lise la lettre du compagnon, et non camarade, Guy Môquet aux élèves du Royaume il était important de se donner une manière de justification, on donnerait donc à cette bibliothèque le nom d’un mort, un mort qui ne pourrait pas défendre sa mémoire, Abdelmalek Sayad (1933 - 1998), sociologue qui aura travaillé toute sa vie sur les données sociologiques de l’immigration en France, et, qui pour avoir collaboré avec Pierre Bourdieu, ne devait pas être foncièrement de droite, qu’importe !, ou plus exactement, tant mieux !, en matière de récupération rien n’est trop beau, Abdelmalek Sayad de droite avec les autres.
Un mot d’ordre a circulé sur internet et est parvenu jusqu’à moi pour signaler la tenue d’une manifestation dont le but était surtout de huer l’arrivée des ministres pour cette inauguration, le rendez-vous avait lieu à la Porte Dorée, donc à dix minutes de marche à pied de l’école de Nathan et Adèle, à 10 heures, c’est-à-dire une petite heure après que je les ai déposés le matin, je pense qu’il aurait été impardonnable de ne pas s’y rendre.
Arrivé avec presque une heure d’avance donc, sur l’heure du rassemblement, j’ai pu constater l’ampleur du dispositif policier pour faire face à cette manifestation, arrivant de Saint-Mandé, avant de pouvoir traverser le périphérique, les passants étaient sommés de traverser, d’une part, mais d’autre part de faire tout un détour pour se rendre au boulevard Soult, quitte d’ailleurs à piétiner les plantations du petit parc en face de l’ancien musée des Arts Africains et Océaniens. Un très vaste périmètre de barrières avait été dessiné qui maintenait toute présence piétonne à une bonne centaine de mètres de la porte du musée. Dès que les premiers manifestants se sont rassemblés, un cordon d’une vingtaine de C.R.S. a entamé une manœuvre intimidante pour contraindre ces premières personnes à se ranger dans un petit périmètre de deux ou trois cents mètres carrés entièrement entouré de barrière, c’est à l’intérieur de ce parc que se tiendrait la manifestation. D’abord interrogé sur le fait que la présence très impressionnante des policiers, aussi bien en nombre qu’en équipement, était sans doute une erreur de leur part, sans doute s’étaient-ils imaginé que des milliers de personnes allaient venir manifester, aussi de leur côté avaient-ils prévu des centaines de policiers, mais la façon très opportune avec laquelle le petit parc entre les barrières permit de contenir les deux petites centaines de manifestants, me prouvait au contraire que leur estimation première de la présence de manifestants avait été très juste. Amusé, d’un rire jaune, je me dis que les polémiques sur le nombre des manifestants entre les chiffres des syndicats et ceux de la préfecture sont bien inutiles, on devrait juste demander à la préfecture de fournir les chiffres de la présence policière, ce serait, après tout, l’indication la plus fiable qui soit de l’ampleur d’une manifestation.
Il y avait donc davantage de policiers, ou autant, que de manifestants, ce qui paraît très disproportionné, une sorte de démonstration de force très intimidante. Et puis au fur et à mesure que nous approchions de l’heure de l’inauguration, sont apparus dans les rangs des policiers des photographes avec des téléobjectifs longs comme ça, de même que des civils aux coupes de cheveux rases avec de petites caméras vidéos qui photographiaient et filmaient les manifestants avec une attention toute particulière pour la moitié de notre groupe qui était arrivée d’un seul bloc, essentiellement des Noirs, qui de façon certaine devait être un groupe de sans-papiers en lutte. Nous assistions en direct à un travail méticuleux de fichage des manifestants noirs, tandis qu’aucune photo n’était faite des manifestants blancs, Français, comme moi, venus dire ici leur honte d’appartenir à ce pays. Et bientôt du toit élevé du musée, deux policiers sont apparus équipés de deux grands fusils à lunette, j’aimerais bien qu’on me dise pourquoi nous étions potentiellement braqués de la sorte, par des tireurs d’élite, des snippers.
Une particularité de cette manifestation était qu’elle n’était pas univoque. Au groupe des sans-papiers en lutte et des Français venus les soutenir moralement et dire leur indignation de la politique d’extrême droite, focalisant sur l’immigration toutes les crispations d’une société malade, et de la récupération de symboles qui ne sont pas ceux de la droite, s’était agrégé un groupe d’une petite centaine de personnes qui apparemment en avaient davantage après les deux ministères de l’Ignorance, de même qu’à celui des Élites. J’avoue avoir un peu tiqué à ce qui me paraissait relever de la récupération d’une lutte qui n’était pas tout à fait la leur sans compter qu’un discours au mégaphone tentait de faire l’apologie d’anciens ministres et gouvernements socialistes en revanche il y avait dans cet amalgame l’indication d’une lutte généralisée contre le gouvernement qui paraissait chaleureuse à tout le moins.
L’arrivée des ministres fut accueillie avec force sifflets et huées, mais ma bonne vue d’hypermétrope me permit de voir que les cameramen pour la plupart étaient orientés pour ne pas nous voir et ne montrer que cette montée des marches par les ministres et les notables les accompagnant de même les microphones ce qui d’un simple point de vue de la lumière est aberrant puisque ce faisant ils étaient à contrejour d’une matinée ensoleillée. Il faudra qu’un jour cette presse, puisqu’elle s’appelle de la sorte, en fait presse officielle, Pravda libérale, explique cette collaboration, pendant que la presse moins officielle, avec seulement pignon sur internet, est, elle, rangée du côté des manifestants, ce qui ne me paraît pas être la place nécessairement neutre qui devrait être la sienne.
J’anticipe un peu la fin de la manifestation, parce que je ne peux pas me cacher un léger sentiment de peur, devant les manœuvres intimidantes des C.R.S. et surtout des policiers en civil, d’autant que la seule sortie permise par eux est un goulot d’étranglement, en passant par la toute petite "avenue" du Général Laperinne.
Je me dis en coupant à travers le parc et le bois pour revenir vers le zoo, que ce que nous venons de faire n’est pas grand-chose, que de toute façon rien ne peut empêcher cette extrême droite de régner parce que ce serait un abus de langage de parler de gouverner pour ce gouvernement de peigne-culs incapables de passer en force partout où elle décide d’aller, de rejeter au loin l’opposition et de la parquer derrière des barrières et des cordons de C.R.S. et de garantir une distance entre eux et leurs opposants. Cette distance aujourd’hui d’une centaine de mètres, c’est la distance de la honte. Ce matin la honte mesure une centaine de mètres.
Et puis le soir en allant chercher les enfants à l’école, j’apprends d’une mère d’élève, archéologue, que l’inauguration n’a pas pu avoir lieu, que même dans le petit nombre des invités triés sur le volet, certains ont décidé de s’opposer à ce discours de rouleau-compresseur et ont fait capoter l’inauguration. C’est une joie immense de l’apprendre. Et à mon avis l’indication la plus éclatante qui soit que ce gouvernement n’a plus aucune légitimité, il ne parvient même plus à régner.

Pour Bruno avec toute mon amitié
Deux de mes collègues devaient aller séjourner du côté du Vigan dans les Cévennes, connaissant tous les deux mon faible et ma connaissance pour cette région, ils m’avaient demandé si j’avais des conseils à leur donner. Le Vigan c’est un peu à l’opposé de la partie des Cévennes plus orientale et septentrionale que je connais. Mais un nom m’était revenu vivement à l’esprit, le cirque de Navacelles, et d’ailleurs rien que de prononcer ce nom de lieu, j’avais senti comme une secousse à l’intérieur de moi.
De retour de ce séjour cévennol, l’un d’eux m’envoie un zip qui contient une vingtaine de photographies du cirque de Navacelles prises en pensant à moi, m’assure-t-il.
Je détache la pièce jointe et j’ouvre les fichiers, et je suis immédiatement bouleversé. Je suis rapidement obligé de fermer les fichiers en question et d’aller m’isoler aux toilettes pour laisser passer une très vive vague d’émotions.
Le cirque de Navacelles, j’y suis allé une fois dans ma vie, il y a un peu moins de trente-cinq ans, lors de nos premières vacances dans les Cévennes, en août 1974. Je n’y suis plus jamais retourné. Dès l’été suivant mes parents adoptèrent la vallée de la Cèze et nous allions camper à Génolhac. Le souvenir que j’ai de cette visite du cirque de Navacelles est très limité, je me souviens que la route pour s’y rendre avait été longue et sinueuse, que nous y étions finalement arrivés en fin de journée est-ce que les teintes
mordorées de mon souvenir sont effectivement celles de cette fin de journée lointaine, ensevelie sous trente-cinq années d’oubli, ou justement une manière d’effet
sépia qui teinte ces souvenirs, malgré eux, d’un voile enjoliveur ? Je me souviens de l’impression vertigineuse en arrivant en haut du belvédère et la limpidité avec laquelle il était facile, même pour un garçon de neuf ans, de comprendre le travail géologique de la rivière qui avait creusé cette vallée profonde, d’abord en décrivant une boucle, puis rognant progressivement les berges, impétueuse pendant les saisons humides, elle avait fini par creuser une manière de raccourci dans son écoulement, qui désormais lui évitait de décrire cette boucle qui s’était asséchée, pour ne plus former qu’un ilôt que l’on appelle un pédoncule. Tout cela je m’en souviens. Nous étions tous les quatre, mes parents, mon frère Alain et moi. Mes parents étaient plus jeunes que moi aujourd’hui, nous venions de fêter les sept ans de mon frère Alain, né un 31 août nous avions donc, à peu de choses près l’âge de Madeleine et Nathan aujourd’hui, c’est l’écrivant que je réalise que cela doit avoir une importance, une signification dans mon trouble. Au delà de ce seul souvenir, je me souviens que ces vacances étaient les premières du genre, nous campions, une grande tente pour mes parents, une petite tente pour Alain et moi, nous adorions cette situation inédite, nous nous baignions dans le cours d’eau qui voisinait le camping, chaque jour nous passions quelques temps à accompagner nos parents dans la recherche de cette maison cévennole dont ils avaient tout de suite rêvé, ce n’était pas la partie la plus amusante de ces vacances, et tous les soirs nous allions au restaurant de
l’Hôtel des Voyageurs au Vigan où nous étions accueillis par l’hôtelier d’un très provençal et un peu moqueur
Té voilà les campeurs. Je me souviens que les parents avaient fait preuve d’une largesse inhabituelle à une fête foraine où nous avions eu le droit à moult tours d’auto-tamponneuses, mon frère Alain et moi partageant le même petit véhicule que nous conduisions à tour de rôle. En fait je me souviens avec précision qu’une ou l’autre fois pendant qu’Alain conduisait, je cherchais leur visage dans la foule, et je me souviens de ma belle
brune de mère, le visage posé sur l’épaule de mon
blond de père, jeunes gens attendris par les rires et la joie manifestes de leurs enfants, je comprends bien aujourd’hui, comment nous rachetant des jetons pour de nouveaux tours d’auto-tamponneuses, ils s’achetaient à eux de nouvelles minutes de rires à gorges déployées.
Et je ne comprenais pas jusqu’à ce soir, en prenant tout cela en note, pourquoi, j’étais tellement ému à la vue de ces photographies prises par mon collègue de cet endroit lointain, ne cessant de me poser la question de savoir ce qui avait bien pu se passer ce jour-là, cette fin d’après-midi, au cirque de Navacelles pour que j’en ressente une si vive émotion ? Et de chercher par tous les moyens à en identifier les raisons selon des chemins que j’ai le sentiment de connaître pour les arpenter souvent. J’ai fait longtemps fausse route aujourd’hui en tâchant d’y repenser, la présence de mon frère Alain au milieu de ces souvenirs me donnait à penser que ce fut un de ces souvenirs douloureux de plus, quelque chose qui me ramenait à
la douleur irréparable de l’avoir perdu, et que j’avais sans doute cristallisé, dans ce souvenir épars du cirque de Navacelles, un moment épaissement enfoui par le temps, inatteignable, et qui représentait une image, celle du bonheur d’une enfance. Je cherchais même dans la figure même du pédoncule, cet îlot désormais déserté par le cours de la rivière, accident géologique semblable à un fossile et je m’étonnais de la prégnance de cette douleur que m’occasionne à chaque fois le souvenir de mon frère, non pas tant par sa façon brutale, mais davantage par son caractère incontrôlable, en dépit de mes efforts récents pour y avoir mis de l’ordre. Mais autant je voyais bien que l’objet même du frère perdu était la cause de la douleur et de son émotion, je ne comprenais pas comment un objet aussi bien identifié et connu que celui-là pouvait m’occasionner une telle meurtrissure : je pensais, ce souvenir si doux en sa compagnie me fait souffrir parce que je l’ai perdu, mais cela n’était pas suffisant, je pouvais penser à tant d’autres souvenirs heureux de notre enfance et ne pas en souffrir, même adossés au deuil.
Est-ce que le souvenir heureux donc de ces premières vacances dans les Cévennes était tellement heureux et isolé à la façon du pédoncule du cirque de Navacelles, dans une enfance qui au contraire n’aurait pas été heureuse ? Même si la psychanalyse aura eu le mérite de m’apprendre que cette enfance que je croyais sans nuage a tout de même connu des passages pluvieux, je ne pouvais pas manquer de remarquer que mes souvenirs heureux de l’enfance sont en fait légion et que par exemple
le souvenir d’une partie de Mah Jong un dimanche après-midi à Loos dans la maison de mon oncle Michel ne déclenche pas chez moi un tel raz-de-marée émotif. Alors comment cet épisode heureux pouvait-il avoir de telles ondes au travers des années ?
Confiant que faisant la liste de tous les souvenirs périphériques à celui du cirque de Navacelles, je finirais par débusquer le versant sombre, à l’éclairer et à bénéficier de la connaissance intime qui se refusait à moi, et dont je pressentais qu’elle m’était indispensable pour me garantir de nouvelles souffrances, j’ai pris quelques notes que vous venez de lire et repensant que nos âges, à Alain et moi, étaient sensiblement ceux de Madeleine et Nathan aujourd’hui que je viens de comprendre comment ce souvenir de bonheur enfantin, précisément sans fard, jusqu’au souvenir même des sourires attendris de mes parents, manière pour moi alors de m’extraire du bonheur des auto-tamponneuses pour en recevoir la validation de mes parents, au travers de leur attendrissement, de la tendresse de la tête de ma mère posée contre l’épaule de mon père, du mélange de leur beauté et de leur jeunesse, je ne peux m’empêcher de penser que je ne suis pas en train de bâtir un tel refuge pour mes enfants plus tard, qu’eux n’auront pas ce souvenir ultime de leurs parents unis dans leur jeunesse et leur beauté, qu’ils ne seront pas épargnés comme je l’ai été des tracas adultes de leurs parents. Que d’une certaine façon j’ai fait l’impossible pour cela, que je me suis sacrifié à bien des endroits pour tenter de produire ce havre, et que je suis obligé aujourd’hui, en ce moment, de reconnaître à quel point j’ai échoué.
Mes enfants n’auront pas dans une trentaine d’années un endroit tel le pédoncule du cirque de Navacelles où ils pourront avoir accès à des sensations dignes du paradis perdu, et quoi ?, vivre dans l’illusion qu’un tel bonheur existe ? Non, au lieu de cela, ils auront vécu dans le voisinage inquiet et tumultueux de leur père, moi, incapable, comme l’avaient fait mes parents, de dessiner une frontière infranchissable d’avec la trame soucieuse qui est celle d’une vie tourmentée, si rarement satisfaite, et assoiffée d’inatteignable.
Photographie de B. Groslier