Samedi Samedi 14 mars 2009



Dans une journée à mon travail, qui commence tôt, très tôt, qui finit tard, qui ne me laisse pas beaucoup de jus le soir, c’est un peu une victoire de continuer la série de photographies commencée il y a quelques temps, et c’est un plaisir roboratif de lire, le soir jusque tard dans mon sac de couchage, l’Autofictif (et omnivore) d’Eric Chevillard. Mais ça reste une journée de pas grand chose.

Lorsque je suggérai au commissaire d’organiser une battue pour retrouver Minette, il me rit au nez et me congédia en me recommandant de placarder plutôt sa photo dans le quartier. Ce que je fis, j’apposai un peu partout chez les commerçants et sur les murs cette affichette : Perdu panthère noire répondant (rarement) au nom de Minette. Récompense.

Évidemment cela ne sert à rien de disséquer quelque chose qui nous fait rire, c’est même contreproductif, lorsqu’on explique une blague non-comprise à une personne c’est en général le meilleur moyen pour l’éventer tout de suite, mais le cas présent, je m’amuse de comprendre que ce qui ficelle parfaitement cette histoire de pas grand chose c’est le "rarement" entre parenthèse. En grande partie parce qu’elle freine juste un poil la chute. Du grand art.  

Vendredi Vendredi 13 mars 2009



 

Jeudi Jeudi 12 mars 2009



Nathan était dans la cour de l’école qui m’attendait à la sortie des classes, je n’ai pas le temps de pénétrer dans la cour qu’il m’assaille, me disant, tenant son cahier de mathématiques, qu’il a quelque chose de très important à me montrer, papa tu vas être très content. Il est surexcité, j’ai bien du mal à le canaliser et qu’il n’arrache pas les pages de son cahier en les tournant à toute volée. Il finit par trouver la bonne page sur laquelle figurent une dizaine d’additions avec des centaines et leurs retenues, au bas de laquelle Nathan me demande de lire que son instituteur a écrit, Bravo Nathan, tu as très bien travaillé, tu es resté concentré pendant une heure et demie, je te félicite, dans le flou de mes larmes, je vois le sourire gourmand de Nathan qui s’efface inquiet, pourquoi tu pleures Papa ?, tu n’es pas content ?, si Nathan c’est merveilleux, je suis fier de toi et je le prends dans mes bras, papa tu me serres. Oui, je te serre.

Ces joies là avec Nathan sont d’une très grande violence parce qu’elles s’arriment aux moments de désespoir quand les mécanismes paraissent irrémédiablement bloqués. Ces montagnes russes finiront par avoir raison de moi.

Cette photographie de Nathan est de Clémence, c’est sans doute la plus belle photo jamais prise de Nathan. Et pourtant la concurrence est rude.  

Mercredi Mercredi 11 mars 2009







C’est une de ses blagues qu’il fait plus ou moins à tous les concerts, manière de mettre les rieurs de son côté, et dirons sans doute ses détracteurs, ou ceux qui le trouvent vieilli, manière de s’épargner le jugement impartial du public, quand il joue de plus en plus indigemment, Tom Waits, prend le micro et dit, You are au much better audience than last night. Vous êtes un bien meilleur public qu’hier soir. Et ça fait toujours rire, et le public ne comprend d’ailleurs pas que c’est une moquerie, que c’est de lui que l’on se moque, lui qui ne sera pas là le soir prochain pour le concert suivant au cours duquel le vieux chanteur fera la même fine plaisanterie. Parce que rares sont les concerts où l’on va deux soirs de suite, si on n’est pas de la partie ou un aficionado impénitent.

Cela faisait longtemps que je me disais que je devrais faire cette expérience, venir écouter deux concerts de suite des mêmes musiciens, deux soirs de suite — j’avais déjà écouté Ornette Coleman deux soirs de suite au festival de Banlieues Bleues en 1995 je crois, mais les deux formations avec lesquelles il joua ces deux soirs de suite, étaient trop dissemblables — le premier soir en quartet avec Geri Allen au piano, son fiston à la batterie et le fils de Moffat à la contrebasse — pour juger de quoi que ce soit et puis Ornette Coleman, les deux soirs de suite avait paru terriblement ronchon et assez peu exigeant de lui-même, apparemment vivant en punition de devoir jouer ces deux concerts.

Hier soir, je les avais trouvés un peu mous, fatigués, pas très précis et pas très exigeants, les musiciens du Surnatural Orchestra dans leur ante du studio de l’Ermitage. Un concert honnête sans plus, de la bonne humeur, cela oui, mais pas l’embrasement dont ils sont désormais capables, j’ai donc décidé d’y aller aussi ce soir. Histoire de voir et d’entendre cet écart.

Je suis comblé par l’expérience. D’abord parce que conscients de la médiocrité de leur prestation de la veille, ils s’étaient collectivement accordés pour se reprendre — j’ai appris aussi entretemps que c’était le dernier concert avec le Surnatural Orchestra de Hansen, l’altiste bouillonnant du groupe, et que lors de ces concerts d’adieu, il y a toujours une tendresse et une amitié particulières qui s’échappent de certains chorus — du coup c’est nettement plus tenu, soutenu, le solo de baryton est un bon étalon, hier il était sirupeux et alangui, aujourd’hui il est émouvant. Le double solo de batterie ne tiendra pas la place centrale d’hier, démonstratif et un peu barbant comme tous les solos de batterie ou presque, mais sera l’occasion d’une introduction en rappel, ce qui lui confère une musicalité qu’il n’avait pas la veille. L’orchestre rejoue My name is magne, sans doute plus en place que la veille, je regrette cependant que les chants en chœur remplacent le passage très cuivré au milieu du morceau, mais c’est nettement plus en place que la veille, n’empêche c’est drôlement agréable d’entendre un groupe qui ne cesse de retravailler ses morceaux, de les visiter et de tenter de leur trouver de nouvelles voies, qui nul doute, inspireront de nouvelles compositions.

Ce qui est frappant, ce ne sont pas toujours les mêmes morceaux qui sont joués par rapport à la veille, l’ordre des morceaux n’a rien à voir, en fait ils montent sur scène et ne savent même pas eux-mêmes ce qu’ils vont jouer ce soir. On doit se dire, au dernier moment, en coulisse, que l’on commence par tel ou tel morceau et ensuite c’est à celui qui voudra lancer le suivant, être le chef d’orchestre, le sound painting faisant le reste.

Et l’écart entre les deux soirs est bien plus grand que je n’aurais cru. On sent que la scène a gardé la mémoire de la veille, la plupart ont remis plus ou moins le même costume surnaturel, quelques variations tout de même, les notes sont les mêmes, mais encore une fois elles sont plus soutenues que la veille, les deux batteurs continuent d’en mettre un peu partout, mais ça se tient, mieux qu’hier c’est certain. En fait je finis par réaliser que l’écart entre les deux soirs équivaut à peu de choses près à la technique même de l’improvisation, un cercle que l’on agrandit progressivement par ajouts, retraits et insistance. Entre les deux soirs finalement, le vivant même. Le mystère qui fait que cette musique est instable, en recherche perpétuelle, la négation même de ce que permettent aujourd’hui les enregistrements que l’on écoute chez soi, identiques, lecture après lectures. Avant l’enregistrement le plus fréquent était qu’on entendait une seule fois dans toute une vie une pièce de musique, le jour même où elle était jouée, on venait donc au concert pour la découverte — et quelles découvertes cela devait être dans les cours royales lorsque l’on jouait pour la première fois certains monuments du répertoire — depuis que la musique est enregistrée, l’auditeur va au concert pour reconnaître ce qu’il connaît déjà. Avec cette expérience d’écouter le Surnatural Orchestra deux soirs de suite, je me demande s’il ne m’a pas été donné de toucher du doigt au mystère même de la musique vivante.

 

Mardi Mardi 10 mars 2009



La tentation est de plus en plus forte, celle d’arrêter, de ne plus mettre à jour, de ne plus travailler à ce qui finit par excéder parfois mes capacités propres de maintien, ce que je ne me résous naturellement jamais à faire, ce serait un tel sentiment d’échec et d’abandon. Ou alors il faudrait que je trouve le moyen de mettre en pause, en jachère, quelques temps, le temps que la terre se repose un peu, qu’elle reprenne vie, si toutefois je parviens alors à reprendre le fil là où je l’ai laissé. Mais je me connais, la pause, le repos, l’abandon encore moi, inacceptable, le vin est tiré il faut le boire jusqu’à la lie, et je finirai bien par combler ce retard, j’aurais alors le sentiment d’avoir vaincu, oui, un sentiment de triomphe, aussi modeste soit-il, sensation tellement fugace et éphémère parce que dès le lendemain la lutte reprendra, inéquitable, disons-le tout net, le flot est intarissable et mes capacités pour l’endiguer s’amoindrissent tout comme les forces quittent et reculent peu à peu dans le corps des vieux. Et je n’aime pas cette inquiétude qu’un jour, je serais moins fort que ce qui est déjà plus fort et plus grand que moi. Il est sévère et cruel le temps face à celui qui tente vainement d’en freiner un peu l’écoulement.  

Lundi Lundi 9 mars 2009

Victime d’un mauvais payeur de mes services de graphiste, je suis contraint d’entamer une procédure de déclaration au greffe du tribunal d’instance, ce que j’ai fait en novembre dernier, saisine du juge de proximité pour laquelle je suis enfin entendu aujourd’hui. La salle d’audience est pleine à craquer, séparée en son milieu par une allée centrale, des deux côtés de laquelle sont disposées des sièges mal confortables, à la tension des regards à la dérobée entre les différentes personnes présentes, je serais prêt à jurer que tous les opposants sont assis de part et d’autre de cette allée centrale, ce que l’appel des affaires me confirme. Je suis subjugué par cette séparation, apparemment devenue irrémédiable entre les parties. Glacé que j’ai été par mon adversaire qui a ignoré mon bonjour dans le couloir accédant à la salle d’audience.

Mais c’est tout moi ça aussi, pas à une contradiction près, désintéressé, cela je le suis vraiment, mais je ne supporte pas qu’on ne me paye pas pour mon travail, alors je vais jusqu’au bout de la démarche — enfin cela c’est ce que je croyais en début de séance loin de me douter que l’ajournement était la carte maîtresse que l’on jouait au tribunal — et je m’étonne que mon adversaire finalement me tienne rigueur de cette assise sur les principes, ou encore de ma détermination opiniâtre (abandonner, le verbe tabou)

C’est à moi que j’en veux finalement d’être ici, de m’être pareillement acharné, et j’ai alors le sentiment d’appartenir à cette population de personnes devenues incapables de se parler pour des différends pécuniaires, je n’aime pas les histoires d’argent, surtout pour des petites sommes, des sommes qui ne sont pas vitales.

La dette est reconnue et entée, la défendresse propose un paiement en quatre fois, sans doute son ultime recours pour tenter de me priver de ce salaire qu’elle a tant de mal à payer, elle, elle n’a pas l’air de s’en moquer de l’argent, même pour des petites sommes, c’est petit, je me sens suffisamment sali pour ne pas lutter contre cette ultime tentative.

En sortant, un dernier regard à cette salle d’audience, je la dirais peinte avec le fiel salissant des petites disputes qui sont arbitrées ici. Pouacre.

 

Dimanche Dimanche 8 mars 2009



Le bloc-notes du désordre