Samedi Samedi 7 mars 2009



Et toute la journée un peu comme ça.  

Vendredi Vendredi 6 mars 2009



 

Jeudi Jeudi 5 mars 2009



Dans la voiture en route vers la rue du Chemin vert pour aller chez la psychologue, je fais une photo tout en conduisant et comme souvent, je repose l’appareil sur les genoux de Nathan assis à côté de moi, en lui disant, tu fais bien attention hein Nathan ? Et au prochain feu rouge, au moment où je voudrais reprendre l’appareil, ma main, sans regarder, ne le trouve pas sur ses genoux, Nathan tient l’appareil au devant de lui-même, objectif retourné vers lui et le voilà qui déclenche deux fois de suite pour se tirer l’autoportrait. J’aime son sourire malin sur cette photo. Sa manière de me sourire au travers de cette image, dont il savait pertinemment que j’allais me ruer sur l’appareil pour la regarder.  

Mercredi Mercredi 4 mars 2009



Le même mercredi, au même endroit, vers 15 heures j’envoie le petit Etienne, garçon vif et courageux, à l’essai en lui faisant une impasse aveugle, certain qu’il avait parfaitement compris ce que j’attendais de lui d’un hochement de tête, l’impression alors de lui avoir transmis un peu plus que les rudiments du jeu, mais mon propre plaisir aux feintes, et, au même endroit, l’altercation avec un Minime, S., adolescent à la dérive, fouteur de merde, je crois qu’on dit aussi, qui m’a provoqué et qui, finalement a gagné, n’empêche la peur animale dans son regard quand j’ai fini par le soulever de terre par le maillot, je n’étais pas fier de moi. Mon examen de conscience n’est pas très clair, tant je me demande si je n’ai pas abusé de ma position d’entraîneur le punissant lui pour des jeunes gens qui avaient mon âge alors et qui pourrissaient le jeu par leur indiscipline tellement ressemblante à celle de S.

On peut prêcher la discipline dans le jeu, exhorter des jeunes joueurs au self-control et à ne pas répondre aux provocations, et un jour, perdre son propre sang-froid, mériter le carton jaune, et donc ne pas briller par l’exemple. Il va être dur et long le chemin pour effacer ce mauvais exemple dans les esprits des plus instables. Quel con je fais !

Vendredi dernier serrant la main de Patrice Lagisquet au Stade de France, aujourd’hui les deux pieds dans la boue et l’esprit qui s’échauffe. Le Colysée est souvent proche de la Roche Tarpéienne.




Sur cette photo, ce sont les Benjamins, dont beaucoup étaient dans mon groupe l’année passée, qui font un maul parfait, histoire d’exorciser un peu, cette image de jeunes joueurs qui poussent ensemble  

Mardi Mardi 3 mars 2009

Je cravache aujourd’hui, de toutes mes forces pour combler le retard dans les différentes rubriques du site, la Vie en déshérence depuis presque un mois, le bloc-notes confortablement abrité derrière le black-out contre la loi Hadopi, mais je n’en mène pas large pour quand les portes s’ouvriront à nouveau, le bloc-notes dessiné pour lequel je continue d’accumuler toutes sortes de bouts de trucs qui restent à scanner, plus d’une année de retard là-dessus, alors que j’ai une tendresse particulière pour cet espace de brouillon dans lequel j’essaye des trucs parfaitement improbables, sans aucune arrière-pensée, le fichier extreme_droite.txt qui n’est plus à jour depuis presque six mois, une honte quand on sait que dans mon esprit ce travail de veille est un devoir, même les couches de Surexposé ne sont plus faites, et tant d’autres projets qui mériteraient un peu plus de mon attention, mais voilà je n’ai jamais le temps de m’en occuper en ce momen t. Le tourbillon domestique.

 

Lundi Lundi 2 mars 2009



Depuis quelques jours déjà le site du désordre et son bloc-notes sont en grève, et sans doute devrais-je expliquer, même si de telles explications, grève et black-out obligent, apparaîtront après-coup, pourquoi je me joins à cette grève et à cette protestation (rejoignant ainsi l’appel lancé par la Quadrature du Net.

La loi HADOPI est une loi de plus de notre gouvernement d’extrême droite qui sert les intérêts de puissants lobbies pour les imposer aux administrés, qui n’en demandent pas tant, c’est une loi nécessairement liberticide, une loi libérale injuste de plus. Par ailleurs cette loi est carricaturale dans bien de ses aspects, initiée par la commission qui avait été confiée à Denis Olivennes, à l’époque patron de la FNAC, donc vendeur des produits culturels qui se sentent menacés par le téléchargement. On comprenait, dès ce choix de personnes, que ce seraient les intérêts privés des lobbies qui seraient servis par cette loi. On remarque donc une fois de plus que des entreprises qui, quand le contexte leur était favorable, criaient à l’interventionnisme de l’état, dès que ce dernier tentait de légiférer dans un sens qui gênait leurs intérêts, prônant la loi du marché comme seule qui vaille, sont aujourd’hui passés de l’autre côté, celui des faibles, ou prétendus tels, et qui appellent, au contraire, désormais, à l’intervention salvatrice de l’état. Un esprit libéral est décidément un esprit perdu.

On aurait tout de même envie de rappeler que pendant de très longues années les sociétés de disques et plus récemment celles de DVDs nous ont vendu à un prix prohibitif un produit dont le prix de revient était dérisoire. Âpres au gain ces sociétés, dites culturelles, ont pendant les mêmes années prospères beaucoup poussé vers leur consommateur des produits de plus en plus insipides jusqu’à tenter de nous faire croire que de confier quelques jeunes gens biens de leur personnes à des écoles privées, hâtivement baptisées académies télévisuelles, avec une orthographe nécessairement anglophone, feraient de ces jeunes personnes n’ayant, finalement, pour seul talent, qu’un physique avenant, qui plus est en accord avec les canons du moment, des artistes. Ce n’est sans doute pas inutile de rappeler ce que ces produits culturels tiennent de vraiment culturel. Pas grand-chose. L’esprit libéral n’est décidément pas très cultivé.

Parce que l’esprit libéral est fourbe et avance comme un crabe, il ne saurait être assez franc pour avancer en pleine lumière ses véritables motivations. Souffrant qu’une partie de leurs ventes ait, soit-disant, disparu dans la masse indifférenciée du téléchargement de pair à pair, les sociétés de ventes de disques et de DVDs veulent faire interdire de telles pratiques de réseau pour récupérer leurs gros sous qui manquent à l’appel, mais conscients que leurs bilans comptables ne sont pas très émouvants ces dernières décident de plaider la cause de pauvres artistes que l’on vole quand on télécharge leurs œuvres. Un artiste c’est sympa, voler un artiste c’est mal. Un ami musicien ironisait, il y a déjà quelques années, au moment de la loi DADVSI, l’ancêtre de la loi HADOPI, que parmi la liste des signataires en faveur d’une telle loi, on ne trouvait pas de musiciens — je suis comme lui, j’ai bien du mal à reconnaître le moindre talent à des gens comme Johnny Halliday, Patrick Bruel et autres pauvres millionnaires spoliés, leur absence de talent leur permettant si difficilement de se remettre d’un tel coup. Je constate dans le même souffle que du temps de la loi DADVSI, l’association des musiciens de jazz s’était manifestée comme étant favorable aux réseaux de téléchargement de pair à pair parce qu’ils voyaient sûrement dans de telles pratiques la chance insigne de faire connaître leur véritable travail de musiciens et d’artistes. Comme quoi n’étaient pas artistes tous ceux qui se disaient artistes. L’esprit libéral est donc fourbe.

On me dira que puisque j’étais déjà radicalement hostile à la loi DADVSI, il aurait été étonnant que je sois favorable à la loi HADOPI. C’est rigoureusement vrai. Sauf que je suis encore plus contre la loi HADOPI que je n’étais opposé à la loi DADVSI — si, c’est possible ! La loi HADOPI est une aggravation de la loi DADVSI. Sous couvert de réponse graduée, qui serait soit-disant pédagogique auprès des utilisateurs, jugés coupables d’office de téléchargement, elle donne aux sociétés éditrices les pleins pouvoirs pour organiser la chasse à leurs ennemis, la loi abandonne de fait à des sociétés privées la position forte d’être à la fois juge et partie, puisque ces mêmes sociétés vont pouvoir traquer les téléchargeurs avec des outils qui ne sont pas précisés mais dont on peut d’ores et déjà deviner qu’ils seront extrêmement intrusifs des libertés individuelles et de la vie privée, et sans aucune forme de procès, qui est normalement la garantie que la justice s’exerce en plein droit, condamner les utilisateurs jugés coupables par eux à des privations qui sont, en fait, illégales. L’esprit libéral n’est pas réputé pour s’embarrasser avec le droit et la morale.

Un des aspects de la loi qui est assez inquiétant et illustratif du peu de connaissances techniques à l’œuvre sur ce sujet, demeure cette affaire d’identification du fraudeur par son adresse IP. Longtemps l’adresse IP a correspondu au seul utilisateur qui était derrière une connexion, dans un appartement équipé d’un ordinateur relié à internet par une connexion filaire, l’adresse IP était, de fait, l’identifiant, durant tout le temps de cette seule connexion, de l’utilisateur. Aujourd’hui une adresse IP correspond bien davantage à l’embouchure principale d’un tuyau sur laquelle vient se greffer tout un réseau qui peut se superposer partiellement sur le réseau du voisin, entrelacs de réseaux et de connections dans lequel un utilisateur aguerri, et bien équipé, s’oriente fiablement, mais qui reste insoupçonné de l’écrasante majorité des utilisateurs du réseau. Or il y a dans la combinaison de ce mauvais critère d’identification, l’adresse IP, et le fait d’abandonner à des entités privées, et peu regardantes, le loisir de poursuivre, la recette parfaite pour une injustice évidente. Ne pas comprendre cette donnée technique simple et ses implications injustes est irresponsable. L’esprit libéral est, par définition, irresponsable.

Mais tous ces arguments ne sont qu’ergoter sur un texte de loi, qui de toute façon prend l’eau par tous les nombreux trous de sa coque, rédigé par des peignes-culs de droite, il ne peut pas en être différemment. On remarque, comme toujours, à l’œuvre la volonté de légiférer dans l’ignorance la plus crasse du sujet auquel on s’applique de façon nécessairement autoritaire. Ce qui finit par aboutir à des remèdes aussi efficaces que des pansements sur un cancer. Ce que cette loi — sa précédente mouture, la loi DADVSI, et plus généralement le projet global qu’elle soutend, la domestication de l’internet sur le territoire, l’un des versants les moins discutés de cette loi inique est tout de même celui de l’établissement d’une liste blanche de sites accessibles depuis les points de réseau en libre accès, et seulement les sites appartenant à cette liste blanche — et ses auteurs refusent d’admettre, et ce contre quoi elle lutte piètrement, c’est cette dimension floue par essence, utopique par définition, et sans géographie dans les faits, qui est celle d’Internet, de ce couple surpuissant constitué par la numérisation des supports alliée à leur mise en réseau. Et face à ce phénomène d’une ampleur évolutive bien supérieure à l’invention de l’imprimerie, on reconnaît les esprits chagrins à leur volonté de vouloir s’en protéger alors que c’est un bienfait inestimable. L’esprit libéral est myope, pour ne pas dire tout à fait aveugle.

Dans son Abécédaire, Gilles Deleuze explique rapidement ce qui fait que l’on est de droite ou de gauche : "« C’est d’abord une affaire de perception. Ne pas être de gauche, c’est quoi ? c’est un peu comme une « adresse postale ». Partir de soi, la rue où l’on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin. On commence par soi et dans la mesure où on est privilégié et où on est dans un pays riche, on se dit « Comment faire pour que la situation dure ? ». On sent bien qu’il y a des dangers et que cela ne va pas durer. Oulala la Chine …comment faire pour que l’Europe dure encore, etcetera. Être de gauche, c’est l’inverse. C’est percevoir d’abord le pourtour des choses. Le monde, le continent, l’Europe, la France, la rue de Bizerte, moi. C’est un phénomène de perception, percevoir d’abord l’horizon. Ce n’est pas par générosité, ni par morale, c’est une question d’adresse postale. Tu vois à l’horizon, tu sais simplement que cela ne pourra pas durer, ces milliards de gens qui crèvent de faim et cette injustice absolue. On considère que ce sont là les problèmes à régler. Et ce n’est pas se dire simplement : il faut diminuer la natalité. C’est trouver des arrangements, les agencements mondiaux. Etre de gauche, c’est souvent que les problèmes du tiers monde, sont plus proche de nous que les problèmes de notre quartier. C’est vraiment une question de perception. Pas de belle âme. C’est ça d’abord être de gauche pour moi ». Être de droite face au changement de civilisation qu’induisent la numérisation des supports et Internet, c’est penser qu’on peut s’y opposer, avec ses petites mains, écrire des petites lois, tenter par tous les moyens de mettre le doigt dans tous les petites trous de la digue que l’on voit, parce qu’ils sont en face de nous, pendant qu’une brèche est ouverte un kilomètre plus loin. C’est ne pas comprendre cette évidence qu’un monde ancien est arrivé à bout de souffle en bout de course, qu’un monde aux contours encore mal définis est en train de naître, que ce sera celui de demain et que c’est une chance immense d’en connaître aujourd’hui les premières lueurs. Mais, l’esprit libéral, est, de façon consubstancielle, de droite.

Être de gauche devant le phénomène de civilisation d’Internet, ce serait en garantir l’accès gratuit et raisonné à tous, éviter la profusion des ondes, en garantir constitutionnellement la liberté d’expression, en encourager pédagogiquement les usages (ce qui supposerait une véritable politique de l’enseignement, dans laquelle l’Education Nationale serait missionnée à l’émancipation des futurs citoyens, et non à la formation d’individus à des seuls métiers, mais je m’emporte sûrement), et, pourquoi pas ?, à circonscrire franchement les empiètements du mercantilisme sur un espace qui serait davantage voué à la connaissance. Cela paraîtra sûrement utopique, voire rêveur, ce serait pourtant la seule politique raisonnable sur le sujet. En attendant, il est urgent de s’opposer aux petites lois bêtement idéologiques de la droite.  

Dimanche Dimanche premier mars 2009



Hier soir en faisant un premier tri dans le bon millier d’images prises ces dix derniers jours, je ne pouvais tout à fait me dissimuler un léger sentiment de malaise devant cette abondance, cette gabegie presque. Et comme chaque fois devant un tel nombre, je me tiens cette réflexion que ce ne sont plus tant les images auxquelles je prête attention — j’ai toujours le soucis de les équilibrer individuellement, de les reprendre dans ce travail d’équilibre des masses qui me rappelle sans mal le travail de tirage dans le laboratoire — mais bien davantage à leur flux, à cette façon nouvelle pour moi d’influer, de canaliser ou de détourner ces flux, mais alors j’ai le sentiment de n’être qu’un débutant maladroit dans une pratique dont j’ignore tout, au point de me demander parfois si je ne suis pas en train de réinventer le cinéma.  

Samedi Samedi 28 février 2009

Après cette douzaine de jours loin de la maison, je retrouve avec plaisir le garage, un soir, tranquille, je fais le tri des images accumulées ces derniers jours, je les organise selon des classements dont mes amis souvent se moquent qu’ils reposent beaucoup sur ma mémoire efficiente des dates, et j’attaque rapidement les chantiers les plus pressants, les six couvertures pour publie.net et leur association éphémère avec Arte, je tente une adaptation un peu rudimentaire de photographies prises la semaine dernière à l’hôtel, photographies d’un écran de surveillance inclus dans l’écran même de la télévision, scène générique d’espionnage et de voyeurisme, je cherche ici un effet de séquence narrative à partir d’images d’écrans — mais à vrai dire je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur le fait qu’elles seront problématiques pour l’équipe de publie.net ou pour les auteurs même, mais il faut toujours essayer de pousser ces idées-là, celles qui vous tiennent à coeur pour leur graphisme, tout en sachant qu’on risque de vous demander autre chose, dans le cas présent, je suis déjà en train de préparer autre chose, en cherchant, sans les trouver de façon satisfaisante, des photos de neige à l’écran, et je finis par rapprocher la télévision débranchée, qui git dans le garage, d’une prise électrique, je la branche et prends une vingtaine d’images de neige, le coup est paré.

Plaisir du travail dans le garage, je finalise la série des Singletons que je prépare à l’invitation de Dominique Dussidour et Laurent Grisel pour la revue de printemps de remue.net. Je retaille toutes les images au bon format, je prépare les pages html des agrandissements, je suis fin prêt.

En travaillant j’écoute le trio de Keith Jarrett au Blue note, au dessus de moi, dans la maison, tout le monde dort. Il est deux heures du matin quand j’accepte enfin de m’extirper de cette agréable sensation d’équilibre et d’être à ma place, brûlant l’huile de minuit.



 

Vendredi Vendredi 27 février 2009



La petite douzaine d’enfants autistes qui jouent au rugby en région parisienne était invitée par la Fédération Française de rugby pour assister au match du tournoi des VI Nations opposant l’équipe de France à celle du Pays de Galles au Stade de France. Accueil chaleureux de Charlotte Berger et de quelques autres personnes de l’UNAPEI que je ne connais pas, quelques cadeaux pour tous, des maillots de l’équipe de France pour une partie des enfants et leurs accompagnateurs et des maillots de l’équipe du pays de Galles pour les autres, un petit pique-nique, les enfants qui jouent, courent et crient en tous sens, les parents et les accompagnateurs un peu débordés, avec Boris on rassure un peu certains parents inquiets du comportement de leurs enfants, on leur dit que pour des rugbymen un soir de match, c’est tout à fait "dans l’esprit du jeu", comme le veut l’expression, et puis on nous emmène au bord de la pelouse, impressionnante architecture du stade, vertigineuse, on assiste à l’échauffement du Pays de Galles qui est précisément occupée à faire ses derniers réglages dans le lancement de jeu après une touche, avec Boris on se regarde, on est salement impressionné. Et puis apparaît la figure connue, et très souriante, rien à voir avec celle de l’entraîneur du B.O. qui se ronge les ongles sur les bords de touche, de Patrice Lagisquet, pas avare de sourires et de chaleureuses poignées de mains — au premier coup d’œil on repère chez lui l’aisance, le naturel en s’adressant à ces drôles d’enfants que sont nos petits rugbymen un peu particuliers, et puis le charisme des joeurs de cette fière génération, les Blanco, Sella, Lagisquet pour les lignes arrières, ces anciens magiciens du ballon, de la passe à pleine vitesse et des courses folles qui faisaient perdre la tête aux Anglais. Les enfants partent former leur haie d’honneur pour l’entrée des deux équipes, Patrice Lagisquet échange des passes avec Salma, la jeune femme qui va donner le coup d’envoi, c’est marrant comme on lit le plaisir de faire chanter le cuir, même avec une enfant. Les joueurs entrent sur le terrain, ils passent devant les enfants, sans doute sans même les voir, la concentration qui prend le pas sur tout, les dernières consignes ressassées, des géants comme Chabal ou comme le pilier gallois passent juste devant mon petit garçon qui reviendra tout sourire expliquant à Boris et moi qu’il a vu Michabal — admirable contraction de Michalak, pourtant pas sur la feuille de match, et de Chabal. On remonte dans les gradins à nos places pour assister à ce qui sera un grand match de rugby, presque à l’ancienne, deux équipes décidées à produire du jeu, à prendre des risques, à ouvrir au large, deux équipes puissantes, l’une qui fait plier l’autre pendant la première période puis les choses se renversent, avec les dix dernières minutes irrespirables, pendant lesquelles la destinée du match peut basculer dans un sens ou dans l’autre. Une bien belle soirée de rugby, des cadeaux pour les enfants et un accueil indéfectible qui jamais ne s’est offusqué des comportement erratiques d’enfants à la fête et leur curieuse manière parfois d’exprimer leur surexcitation. Merci à tous, de Charlotte pour une organisation sans faille — n’était-ce pour la taille des maillots pour Boris et moi, mais ce n’est pas entièrement de sa faute — au gardien croisé dans les couloirs du stade et qui aura eu cette attitude parfaite de naturel en croisant les enfants et en répondant à leurs questions bien décalées.  

Jeudi Jeudi 26 février 2009



Rendez-vous à 22 heures à la gare de Clermont. Le grand hall de la gare déserte. Je remarque en souriant les éléments de cette gare déjà photographiés par lui, les compteurs, mais à compter quoi ? dans Tumulte, la soucoupe de bonbons et les épouvantables décorations en céramique haut perchées dans le hall, une esthétique décorative d’un autre temps, pas si loitain, les années soixante sans doute, et puis il finit par apparaître de l’escalier en provenance de la gare routière, superposition étonnante de deux mondes qui ne se touchent habituellement pas dans mon esprit, François à Clermont — et ma vie dans les marges qui est la mienne ici.

On va s’en jeter un, dans un café en face de la gare, le New York, match de foot hyper pixellisé sur écran géant, mais le taulier a la politesse de fermer le son exalté des commentaires et la rumeur du stade puisque visiblement ni François ni moi n’y prêtons la moindre attention, on a le temps, une petite heure devant nous, avant l’arrivée du fiston par le train de Montpellier, on est rapidement dans le vif du sujet, pas d’accord sur tout, comme d’habitude, on se chicane un peu, on parle un peu de technique, de ces petits détails qu’on n’arrive pas toujours bien à échanger uniquement par mail, bien que nous soyons tous les deux des habitués du mail, et même que ce soit le véhicule essentiel de notre dialogue. En fait c’est à se demander si de telles entrevues ne sont pas tout bonnement destinées à vérifier ce que l’on sait déjà de l’autre, de ce qui a été lu à l’écran ces derniers temps.

Et puis impossible de ne pas sentir peser sur des rencontres aussi éphémères dans des halls de gare — je connais trois gares où nous nous sommes croisés, et une où je l’ai raccompagné, la gare Montparnasse, la gare de l’Est, les deux le même soir, la gare de Clermont donc, et celle d’Austerlitz, un soir en sortant de Jussieu après une de ses lectures — ses propres récits de nos mondes imaginaires, à peine extrapolés de ceux que nous bâtissons pour demain.

Lorsqu’il est l’heure d’aller chercher le fiston à la gare, la rencontre donne le sentiment de se dématérialiser comme une image qui se dissout, nous repartons par nos tuyaux respectifs et organiserons les prochaines liaisons selon les protocoles habituels.




Photo de François Bon  

Mercredi Mercredi 25 février



Oublier ses clefs ou son badge, devoir remonter dans sa chambre, est-ce que chaque fois que cela m’arrive je ne suis pas en train d’éviter de terribles accidents qui sont au devant de moi. Réflexion que je me tiens chaque fois que cela m’arrive et cela m’arrive souvent. Très souvent. C’est donc très souvent que j’évite la mort dans un accident de voiture, que je ne suis pas écrasé par un train qui déraille, que je ne reçois pas sur le chef un géranium d’une vieille dame qui habite au sixième sans ascenseur, qu’on ne me sert pas la part de flan empoisonné qui est finalement servie à un autre, mort depuis, que j’échappe à la fusillade générale d’un détraqué dans un hall de gare, que j’échappe à la balle perdue d’un vieux qui nettoyait son chassepot, que je ne reçois pas, aplati, une caisse de sardines qu’un câble usé finit par lâcher de sa grue, que je ne suis pas poussé sous une rame par un détraqué qui n’aime pas les gros, que je ne suis pas matraqué à mort par un C.R.S. me frappant pensant que je fais partie de la manifestation, que ratant le ferry parce qu’un passeport manquant m’oblige à faire demi-tour, j’évite le naufrage de ce dernier et la mort dans une Manche gelée et démontée en plein hiver, que je manque de justesse de passer devant la vitrine d’un magasin entièrement soufflée par l’explosion d’une bombe posée par un commando terroriste (la chose s’est effectivement produite en septembre 86, à une minute près, pas sûr que j’oublierai un jour le visage de cette femme que je tentais de secourir avant l’arrivée extrêmement rapide des secours sur le qui-vive, visage détruit par trois gros éclats de verre dans les joues, la peur dans ses yeux et moi, bien trop jeune alors pour trouver quoi que ce soit à répondre à ses mains qui s’agrippaient à mes manches), c’est sans doute toutes les semaines que mon étourderie me sauve de morts terrifiantes, et bien conscient de cela, je ne m’énerve jamais quand je perds mon portefeuille, mon billet de train ou je ne sais quoi encore, parce que je sais ce que je dois à cette étourderie très protectrice.  

Mardi Mardi 24 février 2009



Longue, très longue journée au travail aujourd’hui, à l’issue de laquelle, rentré exsangue à l’hôtel, je me jette sur mon appareil-photo comme pour conjurer le sort de cette journée entièrement happée par le travail. Les quelques images obtenues me font l’effet d’une résistance. Infime. Mais résistance.  

Lundi Lundi 23 février 2009



A l’hôtel, à la télévision, aux désinformations, le premier jour de la vente Berger rapporte au vendeur deux cents millions d’euros. Le reportage suivant revient sur la crise aux Antilles et comment cette fameuse rallonge de 200 euros est au centre de la révolte. Impossible de ne pas se dire que Pierre Berger a gagné en une journée, à lui seul, de quoi augmenter, de deux cents euros, un mois, un million de personnes. Bien sûr que ce sont des chiffres qui n’ont rien à voir, mais à force de les faire se côtoyer accidentellement, on finit par se demander si, après tout, ces chiffres n’ont pas vraiment quelque chose à voir, s’ils ne sont pas des représentations parcellaires d’un même monde, pièces d’un puzzle instable mais qui refusent désormais de s’emboîter paisiblement les unes dans les autres.  

Dimanche Dimanche 22 février 2009



Nous étions invités chez Ulli et Terri, amis allemands de Martin et Isa, qui vivent à Mayence, mais, tous les mois, quand les horaires d’infirmière de Terri le permettent, viennent passer, depuis douze ans, quelques jours en Bourgogne, dans cette grande maison qu’Ulli a entièrement retapée, avec ce souci curieux d’avoir ménagé de grands espaces non pas pour son propre travail de sculpteur, il a son propre atelier, mais c’est loin d’être la pièce la plus grande de la grande maison, mais pour accueillir d’autres artistes en résidence, principalement en été, ces grandes pièce n’étant pas isolées ni chauffées.

Dans toute la maison, des étiquettes discrètes sont collées un peu partout qui nomment les choses en Français et en Allemand, la fenêtre, das Fenster, la porte die Tür, tout cela ce n’est pas si compliqué, mais die Schmelzsicherungtafel, le tableau de fusibles ou der Holzpfanne, le poëlle à bois, là c’est quand même plus spécifique. Nous déjeunons avec des amis à eux, qui viennent de Mayence également, c’est un vrai petit déjeuner allemand, de la charcuterie et du fromage sur des tartines de pain noir avec force moutarde et raifort, c’est très bon.

Nous discutons le plus souvent en français, chacun de nous faisant attention de parler simplement et pas trop vite et de temps en temps, Garance et moi nous nous risquons à des explications en allemand, avec beaucoup de patience, Ulli et ses amis subissent mes déclinaisons et conjugaisons approximatives, m’encouragent quand je parviens à extraire de ma mémoire ancienne un mot plus inhabituel et pareillement les autres hôtes discutent aimablement et c’est vraiment quand la situation est bloquée que nous nous rabattons sur l’Anglais que tout le monde parle très bien.

J’aime par dessus tout cette politesse des étrangers entre eux, de tenter, aussi faibles soient leurs moyens dans la langue cible, de prononcer quelques mots dans cette langue de l’Autre et finalement de recourir à l’Anglais qu’après cette tentative dérisoire, mais qui dit bien qu’on respecte l’étranger dans sa propre langue.

Et je remarque, comme souvent, que si d’aventure entre ces étrangers, il y a également le partage de la création, alors, la barrière des langues tombe d’un coup. Ainsi lorsque je regarde les quelques sculptures d’Ulli qui sont ici, j’ai alors le sentiment que nous nous comprenons parfaitement. Et que nos erreurs de genre des mots à tous les deux dans la langue de l’autre sont véritablement sans importance. L’impression alors de toucher au plus près de ce qui rassemble les hommes dans ce qu’ils ont de plus noble, la culture.




Sculpture d’Ulrich Schreiber  

Samedi Samedi 21 février 2009

Depuis que je viens à Autun, pas une fois, je ne crois pas, que je ne saisisse l’occasion d’aller visiter la modeste salle capitulaire de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun. Et parmi la petite quinzaine de chapiteaux figuratifs, narratifs, j’ai naturellement une certaine faiblesse pour la Fuite en Égypte. Et pour tout dire, chaque fois je tente de photographier ce chapiteau pour en faire la couverture prospective de mon roman Une Fuite en Égypte. Mais j’échoue, chaque fois.

La lumière dans la pièce est ingrate, cela n’aide pas. Deux fois au moins je suis venu par une journée ensoleillée mais cela n’améliore pas vraiment les choses, le chapiteau de la Fuite en Égypte est un peu dans l’ombre et même si l’on gagne un diaphragme, voire deux, la lumière reste capricieuse, plate, qui ne donne aucun relief à cette très sculpture magnifique.

Sans doute pour bien faire, il faudrait apporter de l’éclairage, mais j’imagine déjà toute la difficulté pour demander des autorisations que l’on me donnera jamais pour ce faire. Et d’argumenter que la cathédrale et sa petite boutique près du chœur propose déjà des cartes postale et des posters de bonne qualité. Ce serait alors difficile d’expliquer que l’on peut avoir un rapport tout autre avec une œuvre et vouloir la photographier soi-même selon un angle qui n’aura pas été celui choisi par un autre photographe.

Et c’est justement cette question d’angle qui est compliquée à résoudre.

Il y a deux grandes familles de représentations de la Fuite en Égypte. La première qui représente au plus près la petite famille, le père, Joseph, tirant l’âne, Marie et l’enfant Jésus chevauchant l’âne, bien souvent Marie monte l’âne en amazone, ce qui paraît peu probable, anachronique. La deuxième grande famille des Fuites représente au contraire ce qui fait davantage la détresse de ce petit îlot familial, l’immensité du paysage traversé, je pense par exemple à la Fuite en Égypte de Bruegel.

Le chapiteau de la cathédrale d’Autun appartient davantage à la première famille celle des représentations intimistes, centrées sur la petite famille. C’est une appartenance trompeuse, et je me demande si ce n’est pas d’avoir moi-même beaucoup focalisé sur le noyau familial qui m’aura occasionné tant de prises de vue aussi peu satisfaisantes.

Aujourd’hui j’étais bien parti pour reproduire cette erreur d’interprétation dans mes photos, ce que je ne manquais pas de remarquer, en vérifiant l’exposition de mes premières photographies. Mais résolu à percer ce mystère, même pas très opaque, je décidai de me dégourdir les yeux et faire quelques photographies des autres chapiteaux. Parmi ces derniers, il y a le Mensonge de Caïn et qui montre justement l’objet même du mensonge, le cadavre d’Abel est caché au point d’ailleurs de ne pas être visible quand on regarde le chapiteau de face, puisque ce dernier est représenté sur l’un des petits côtés du chapiteau. La même astuce de narration, représenter ce qui n’est pas visible ou tout simplement éloigné sur les côtés du chapiteau, se retrouve sur celui de l’Offrande de l’église ou encore sur la Mort de Caïn.

De tels effets de narration sont légion dans ces sculptures, dans Le sommeil des mages, l’action de l’ange réveillant les mages est représentée par les yeux du premier mage grand ouverts, le deuxième mage n’a qu’un oeil ouvert quant au troisième il dort encore profondément.

Retournant voir la fuite en Egypte et en examinant les deux côtés, je m’aperçois que me trouvant plus près, je me trouvais plus bas, donc dans la position dans laquelle le spectateur devait normalement considérer ce chapiteau, c’est-à-dire, au fait d’une des colonnes du chœur — les chapiteaux originaux ayant été remplacés par des copies très médiocres du temps de la restauration de Violet-Leduc probablement — les tailleurs de pierre du temps de la construction de la cathédrale prenaient cela en considération et déformaient volontairement les représentations de telle sorte qu’elles apparaissent plus naturelles vues d’en bas, dans cet angle mal commode, donc, je m’aperçus que dans le chapiteau de la Fuite en Égypte, les côtés du chapiteau servaient essentiellement à la représentation du paysage traversé par la sainte famille.

Et photographiant enfin le chapiteau selon cet angle si particulier, si peu naturel dans l’accrochage des chapiteaux à hauteur de regard, et légèrement décalé sur le côté, il me semble que l’on voit ce qui toujours m’a fasciné dans ce thème biblique, la caractère angoissant de ce voyage, la famille qui fuit les massacres qu’elle a malgré elle provoqués et dont elle est finalement la cible manquée, la fuite depuis la Palestine vers l’Égypte, ce qui à dos d’âne ne devait pas être une mince affaire, le visage congestionné par la peur de cet incertain de Joseph qui tranche avec celui extatique de Marie, encore éclairé par la béatitude de l’enfantement.

Mais ayant, enfin, trouvé le bon angle, je suis obligé de me faire la promesse de venir la prochaine fois avec un trépied et me donner ainsi des chances d’augmenter ma profondeur de champ. Mais je touche au but, j’en suis sûr.

Mon prochain projet, photographier la Fuite en Égypte de la façade de l’église Saint-Trophisme en Arles, qui n’est pas une sinécure non plus, sa particularité de faire se voisiner la représentation de la fuite en Égypte et celle du Massacre des Innocents, étant difficilement photographiable puisqu’un mince pilier passe juste devant ce double bas-relief, se pose alors la question de savoir s’il ne faudrait pas mettre à contribution le logiciel de retouche d’images et effacer ce pilier, ce qui naturellement pose d’insolubles problèmes éthiques.

C’est sans doute ridicule de se donner de tels projets — et il y a sûrement plus urgent — mais j’en connais bien un autre qui lui photographie les monuments aux morts de la guerre 14-18 de toutes les communes du département des Vosges, les visitant, à la manière de Sébastien, dans le Festin de Sébastien de Maurice Pons, les départements de la France, par ordre alphabétique.

 

Vendredi Vendredi 20 février 2009



Toujours enfiévrés tous les trois, mais dans l’après-midi, invités à aller se promener dans les environs du Rebout par Nadine, deux petites heures de marche et l’impression surprenante d’avoir traversé trois pays. Le soir nous allons dîner chez Sophie, un très morceau de poisson cuit au court-bouillon, des pommes à l’eau, une excellente salade rehaussée de jambon fumée et de copeaux de parmesan, la chaleur du poêle, cette sortie l’après-midi et la chaleur du soir font merveille sur le moral.  

Jeudi Jeudi 19 février 2009



Quelle ambiance curieuse chez
Martin et Isa à Autun, je me suis enrhumé en conduisant hier soir, Martin ne guérit plus d’une mauvaise crève qui l’embête depuis une bonne douzaine de jours et Isa est malade aussi, fumigations et autres remèdes de grand-mères pour tous les trois.

Aucun de nous trois ne parvient à être très productif dans de telles conditions, aucune suite dans les idées, Martin pose sur le rebord du bar une clef USB qui contient des images sur lesquelles il voudrait travailler dans son atelier, profite qu’il est dans la cuisine, nous fait un thé, puis passe à autre chose et le soir retrouve la dite clef sur le bord du bar et se souvient alors seulement de ce qu’il se promettait de faire en début de journée. Et Isa et moi ne valons pas beaucoup mieux.

Désolation presque de constater les toiles immaculées dans l’atelier de Martin, mais le soir, au fil de la discussion, parlant des difficultés du moment, Martin aura cette parole qui me rassure, que de toutes façon il n’a pas d’autres issues que de se remettre à peindre et que de toute façon c’est toujours dans la peinture qu’il a trouvé les voies de son avenir.  

Mercredi Mercredi 18 février 2009



Tout d’un coup ma petite Madeleine et sa copine Dana me sont apparues toutes petites lorsque j’installai l’ordinateur de Madeleine et que leur expliquant quelques règles élémentaires, je réalisai l’immensité du monde dans lequel elles allaient s’élancer avec un ordinateur relié au réseau. Constatant qu’il me manquait un petit équipement pour installer une connexion à internet, je m’en excusai auprès de Madeleine qui me rassura en m’expliquant que de toute façon ce qu’elle voulait faire en premier c’était de taper son roman policier. Je jurerai son père qui s’équipant pour la première fois d’un ordinateur personnel se promettait surtout d’en faire usage pour taper tous les bouts d’écrits qu’il avait dans ses fonds de tiroir. D’ici à ce que la fille du désordre mette son propre site en ligne, la distance qui paraît infranchissable de prime abord, n’est peut être pas si immense.

Départ en fin d’après-midi pour Autun, la lumière sur l’autoroute est d’une douceur roborative, la nuit tombe sur Avallon, et lorsque j’arrive sur Autun, une étoile filante au beau milieu d’un ciel désert et d’encre. Un ciel d’hiver. Une étoile filante d’hiver, comme égarée.  

Mardi Mardi 17 février 2009

Ma grande fille chérie. Tu as dix ans aujourd’hui. Comme j’ai ri ce matin en nous faisant nous ranger, Adèle, Nathan et moi en rang d’oignons, en l’honneur de tes dix ans et que nous devions t’embrasser à tour de rôle. Cela faisait longtemps que tu attendais de les avoir tes dix ans. Et je pense que c’est parce que cela fait longtemps que tu les as tes dix ans.

J’ai bien du mal à croire et comprendre que tu as dix ans, que nous nous connaissons depuis dix ans, que nous vivons ensemble depuis dix ans. J’ai le sentiment d’être séparé du jeune homme que j’étais il y a dix ans par une barrière infranchissable, je n’ai plus accès à ce jeune homme, à sa façon naïve de voir le monde, à sa compréhension parcellaire de tant de choses, âgé de dix ans de plus, ce jeune homme n’a plus le sentiment de savoir grand chose, il vit dans la certitude qu’il est ignorant de tout, et pourtant je dirais que ses connaissances sont bien plus nombreuses qu’elles n’étaient alors. Je te dis tout cela parce que je sais que tu commences déjà à te poser ce genre de questions qui n’ont pas fini de te tarauder.

Ce que je voudrais te dire aussi c’est que tu tiens le rôle central, avec ton petit frère Nathan, et plus récemment avec Adèle aussi, dans cette transformation du jeune homme en un être sans doute plus abouti, plus complet que je ne l’étais, quelqu’un qui aura appris à déplacer les blocs d’importance : quand tu étais encore toute petite, que nous vivions à la campagne à Puiseux, tant de fois me suis-je posé la question de savoir ce que j’étais en train de faire tandis que je jouais avec vous dans le jardin. A me demander si c’était bien là ce que je faisais de mieux. Je n’avais pas toujours beaucoup le temps de creuser de telles questions parce que vos demandes étaient toujours si pressantes, mais je me demande si alors je n’avais pas déjà de cette confiance aveugle que j’ai pour vous aujourd’hui, de savoir intuitivement que vous feriez quelque chose de ces rires dans le jardin, de ce gros papa qui se vautrait avec vous sur le gazon ou dans le grand canapé pour faire de ces javas, dont je regrette un peu l’éclat aujourd’hui, et comme je vois aujourd’hui que oui, tu as fait quelque chose de tout cela et quelle adorable jeune fille tu es devenue, j’ai souvent de la peine à le réaliser, je te regarde et je me demande si tu es bien ma fille, j’ai du mal à croire à cette espèce de miracle. Comme tu as grandi !

Et pendant que tu grandissais, que tu devenais cette jeune fille à la fois un peu coquette, mais aussi courageuse, assez pour jouer au rugby — tu sais je ne suis pas peu fière de ma fille quand elle rentre dans les regroupements de ces garçons — j’ai pu voir grandir aussi tes grands frère et sœur, les voir devenir ces deux adultes assez merveilleux qu’ils sont, et je puise dans ces dix ans pendant lesquels je les ai vus grandir la confiance pour le chemin à venir avec toi, avec Nathan et comme il en faut de la confiance avec lui, mais aussi avec cette espiègle petite sœur d’Adèle.

Et sais-tu ce qui souvent me touche, quand je rentre le dimanche soir, tard, du travail, c’est de trouver vos dessins à tous les trois posés près de mon clavier ou même sur le scanner, quand ce n’est pas dans le scanner. J’ai l’air comme cela de pester contre votre désordre que je peine à faire cohabiter avec le mien, mais je suis heureux de vous savoir pas loin.

Récemment ton instituteur soupirait à ton propos, à la fois fatigué et admiratif, à ton propos, il disait, son imagination est débordante. J’ai rarement été aussi fier.

Alors tes dix ans aujourd’hui me disent que je suis d’accord pour un nouveau tour de manège. Un tour qui dure dix ans.

Je t’embrasse fort ma petite fille que j’aime tant.

 

Lundi Lundi 16 février 2009



Je suis rentré à une heure du matin et je n’avais plus du tout de batterie, je n’avais qu’une peur celle de caler, aussi ai-je redémarré aux feux avec de fortes accélérations, je n’en menais pas large, conscient que si ma trajectoire venait à croiser celle de la maréchaussée, j’allais avoir des ennuis et je polissais déjà dans ma tête mon discours et mes explications pour un tel cas. Mais il y a un dieu pour les ivrognes et non seulement j’ai fini les cinquante derniers kilomètres sans me faire percuter à l’arrière par les véhicules plus rapides que le mien, mais encore aux abords de la ville, je n’ai croisé aucune patrouille en faction et chance insigne, en arrivant dans notre quartier dans lequel il n’est jamais commode de se garer en arrivant au milieu de la nuit j’ai trouvé une place libre juste en face du garage.

Ce matin je suis allé porter les clefs de la voiture au garagiste qui m’a confirmé que c’était effectivement la courroie de l’alternateur qui avait lâché, c’était plutôt une bonne nouvelle, la réparation allait me coûter une quarantaine d’euros, j’en profitais pour demander au garagiste de bien vouloir faire la vidange et pendant que la voiture serait sur le pont de jeter un petit œil sur les réparations prospectives de cette voiture qui venait tout juste de passer le cap des 200.000 kilomètres.

Le téléphone a sonné trois fois dans la journée, trois fois c’était le garagiste, la première fois pour me dire qu’il faudrait changer les plaquettes de freins à l’avant, la seconde fois pour me dire juste après que le disque à l’arrière était mort, mais aussi qu’il fallait changer les pneus à l’avant et bientôt à l’arrière et la troisième fois pour me porter le coup de grâce, la culasse de cette vaillante petite voiture allait bientôt me lâcher et très probablement juste avant le joint de culasse, la durite. Je trouvais admirable le ton sur lequel le garagiste m’annonçait cette dernière nouvelle, un peu, sans doute, comme un médecin m’aurait annoncé qu’une vieille tante souffrait d’un cancer qui allait bientôt l’emporter, en chuchotant pour que ma voiture-parente n’entende par cette funeste nouvelle.

Je n’aime pas les voitures. Je n’ai aucun goût pour leurs formes rutilentes, le bruit de la mécanique, je comprends à peine comment fonctionne une voiture, je suis un conducteur prudent et respectueux du code de la route et de ses limitations, le "sport" automobile est à mon sens une aberration devant laquelle on trouve des légions d’écervelés, pour moi, la voiture est un moyen de locomotion pratique mais polluant et onéreux pour se rendre d’un point A à un point B. Donc, non, vraiment je n’aime pas les voitures. Alors comment expliquer que je suis souvent empli de tristesse quand je sens que l’une de mes vieilles voitures approche gentiment du cimetière des voitures ? La 106 est la quatrième de ces vieilles tantes dont je sens la santé défaillir de façon irrémédiable. Je me souviens de l’Opel Kadett rouge, ma première voiture que j’ai conduite une dernière fois au garage, j’aimais chez cette voiture plus que tout, le gros bouton à gauche du volant pour actionner les feux de la voiture, il y avait dans son action et sa résultante quelque chose qui ressemblait au déclenchement des torches flash dans un studio. Je me souviens de la dernière fois que j’ai conduit l’AX bleue, cette voiture plus que toutes les autres sans doute, cadeau de mes parents, et qui m’avait permis l’évasion les week-ends hors de Paris, je me souviens des allers-retours sur l’autoroute du Nord pour aller à Lille et à Watten, de même les allers-retours en ferry entre Portsmouth et Le Havre, surtout en hiver, quand les bateaux étaient presque vides et que je garais cette petite voiture au milieu des gigantesques poids-lourds, dans le soute du fond, j’aimais par dessus tout dans cette voiture son auto-radio dont les basses étaient entièrement absorbées par le grondement poussif de son petit moteur, j’ai entendu pour la première fois dans cette voiture Pissing in the river de Patti Smith sur l’autoroute du Nord. Je me souviens de la Xantia bleue de Prusse, accidentée qu’un garagiste est venue lever pour la casse, sans ménagement, devant le garage de Puiseux, j’aimais cette voiture pour les voyages avec les enfants à l’arrière dans leur siège de cosmonautes. Ce que j’aime dans la 106, c’est son petit habitacle qui contient les accessoires de ma vie dans les marges à Clermont-Ferrand, ma tente, mon sac de couchage, mon nécessaire de toilette, mais aussi la carte des volcans d’Auvergne et les petites croix que j’ai faites sur les sommets sur lesquels je suis allé, j’aime le désordre de sa malle, dans lequel on trouve aussi un bidon d’huile et un bidon de liquide de refroidissement, c’est que cette voiture fut assoiffée en huile comme en eau, pour ce qui est de l’eau, j’aurais sans doute du m’en inquiéter plus tôt.

En fait je m’aperçois que je garde de bons souvenirs de ces voitures, je peux même dire que j’ai dormi plusieurs fois dans chacune d’entre elles, la Kadett m’avait inspiré toute la seconde partie de la Vaisselle, parce que j’avais effectivement passé une semaine à errer avec cette voiture, dormant et vivant dedans. Avec l’AX, je me souviens avoir dormi dans les dunes de Dunkerque, je n’étais pas bien tranquille, mais je me souviens du réveil à l’aube et d’avoir conduit sur des routes dérobées partiellement recouvertes de sable sur lesquelles j’ai croisé des camions surdimensionnés au regard desquels l’AX était un frèle esquif.

Et dire que je pensais ne pas aimer les voitures. Je me rends compte que leurs petits habitacles ont été mes meilleures cabanes, celles dont je garde les souvenirs les plus enchantés. Je comprends mieux comment ma gorge se serre inexplicablement comme à chaque fois, que je dois me séparer d’une voiture. Bien que je n’aime pas les voitures.

 

Dimanche Dimanche 15 février 2009



 

Samedi Samedi 14 février 2009



Hier soir à l’hôtel, à la télévision, j’ai vu le monde s’écrouler, se lézarder et sombrer tout à fait.

A la télévision de l’hôtel était diffusé un film, dont je viens enfin de retrouver le titre et quelques informations le concernant — ce qui relève véritablement du jeu de piste pour celui qui, comme moi, ne connaît pas habituellement programmes et chaînes, et il y aurait sans doute des tas de choses à dire dans cette aventure de chasse au travers de territoires inconnus de moi, le site internet de Télé-7-jours-sur-7, celui de TéléZZZZZZZZZZZzzzzzz et d’autres sites encore pour ensuite retrouver quelques détails à propos de ce film grand public — j’ai vu cette scène étrange d’un homme poursuivi par un hélicoptère très puissamment armé — et inutile de dire que ce ne valait pas la scène grandiose de la Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, lorsque le personnage interprété par Gary Grant est attaqué à travers un champ de maïs par un avion à hélice — et l’homme chassé par l’hélicoptère avait trouvé refuge dans le dernier étage de la coupole dorée d’une basilique orthodoxe, admirable architecture byzantine, et l’hélicoptère mitraillait cette coupole remarquable aux canons et à la mitrailleuse, découpant vitraux et leurs embrasures, pillant irrémédiablement les nombreux rayonnages de livres que contenait cette pièce tout en haut de la coupole, le tout étant filmé dans un luxe d’explosions, de vieux manuscrits qui voletaient déchiquetées, de pierres de taille massacrées, au canon donc, et d’un mobilier pareillement taillé en pièces.

C’est curieux, sans doute parce que je tombais par hasard sur ce film en cours, j’étais médusé par cette violence au point de ne pas discerner immédiatement qu’elle était fictive. Subjugué par la vision de ce gros crapaud à hélice qui tournoyait autour de cette magnifique coupole, j’en aurais presque pleuré du massacre a priori de ce glorieux morceau d’architecture. Je finis par me reprendre en me disant que ce n’était finalement qu’un film, qu’une fiction. Mais alors j’étais terrifié par ce symbole de la violence, dans sa représentation idéalisante du film d’action, de guerre peut-être même, qui ne faisait qu’une bouchée du patrimoine de l’Homme, de ce que ce dernier a fait de grandiose à force de dépassement de soi, dans le cas présent, une œuvre d’architecture, tout cela pour le seul effet graphique de ce mitraillage et des vieilles pierres massacrées — en un sens cela me faisait penser à ce personnage de Gogol, dans le Portrait artiste raté et qui, homme d’affaires ayant réussi, collectionne de véritables œuvres, dont l’une d’elle, qui le renvoie de trop à sa condition d’artiste raté le pousse à la détruire, le réalisateur qui avait pensé une telle scène devait ressembler à ce personnage de Gogol.

Je n’aimais pas ce que produisait sur moi cette image, cette lecture au premier degré qui m’avait affecté en premier lieu, non, ce n’était pas un véritable hélicoptère de guerre qui détruisait au canon une coupole byzantine, mais ce que je voyais était en fait une maquette animée d’hélicoptère qui survolait un décor en carton-pâte sensé représenter une basilique orthodoxe en Russie et qui ne la représentait par si bien d’ailleurs, certains des bas-reliefs de la coupole étant aussi élégants que les graffitis aux typographies pauvres qui lèprent les murs de nos villes, donc j’avais été bien stupide de lire cette image au premier degré.

Je n’aimais pas davantage que cette image fut là une représentation destinée à divertir mon prochain, qu’il soit supposé, sans doute à raison, que mon prochain trouverait bien du contentement à cette scène de destruction d’une église, d’une basilique ou d’une cathédrale. Je n’aimais pas l’idée de vivre au milieu de personnes qui avaient été lentement habituées à ce déluge de violence symbolique. Et pourtant, je le savais bien, ce n’était pas une simple idée. Une réalité oui. Et cela s’apparentait beaucoup à l’inconscience américaine dans les deux guerres du Golfe, dans lesquelles nombre de sites mésopotamiens avaient été détruits, sans même y penser, alors qu’il serait tellement plus pratique que les Américains mènent leurs guerres sur leur sol dépourvu d’intérêt de l’Ouest de l’Hudson River jusqu’à l’Est des Rocheuses, et cela devrait ménager quelques kilomètres carrés de champs de bataille sans risque de défigurer quel que patrimoine que ce soit, pourvu qu’on en exclut les deux villes de la Nouvelle Orleans et de Chicago.

J’éteignais la télévision, la lumière aussi, et tentais de trouver le sommeil, ce que je peinais à faire, l’image de l’hélicoptère détruisant la coupole me poursuivant au delà du raisonnable.

Profitant d’un moment de libre au travail en fin de matinée, je décidai donc de tenter de retrouver le contexte de cette image, épluchant les programmes de télévision de la veille — ce qui est assez difficile, la télévision ne semble pas avoir de mémoire de qu’elle présentait hier, littéralement hier, j’en suis faussement étonné — j’ai fini par retrouver que la scène qui me valait ce prurit était extraite d’un film intitulé Hitman, film qui avait connu un tel succès qu’on en était déjà au troisième remake et qu’il existait des jeux pour ordinateurs basés sur ce film, ce dont je trouvais de très nombreuses images, notamment dans des forums dans lesquels des joueurs s’échangeaient des tuyaux pour vaincre les difficultés de certaines étapes de leur jeu débile. Je finis également par trouver un synopsis de ce film dans lequel j’apprenais après coup que le personnage principal de ce film, comme le titre l’indiquait, était un tueur professionnel surentrainé, même une quinzaine de James Bond, lancés à ses trousses, n’aurait pas eu raison d’un tel surhomme, qui avait apparemment connu au delà de cet entraînement de surhomme un lavage de cerveau qui faisait de lui une mécanique sans âme, un véritable idéal de l’homme de demain. Cet homme n’avait pas de nom, il s’appelait 47, comme sans doute devait le certifier le code barre qui était tatoué sur sa nuque.

Il semble aussi que le seul personnage féminin du film soit une prostituée. Sans doute l’idéal féminin de demain aussi.

Vivement le monde de demain. Qu’on en finisse. Une mauvaise fois pour toutes.




en matière d’architecture byzantine, je ne dispose d’aucune documentation personnelle, aussi, je me résigne à cette photographie de la façade de la cathédrale d’Angoulême qui n’est pas stricto sensu byzantine, mais sans doute l’un des très rares cas du mélange de l’architecture romane avec l’architecture byzantine  

Vendredi Vendredi 13 février 2009



 

Jeudi Jeudi 12 février 2009



Il m’aura donc fallu la journée entière pour la mise en ligne de cet article à propos du dernier disque du Surnatural Orchestra. Oui, la journée entière. D’ailleurs c’est toujours plus ou moins la même réflexion à chaque fois, si toutes les journées étaient comme celle-ci, entièrement passée dans le garage à peaufiner les moindres détails d’une seule entrée du bloc-notes, je ne sais plus de quoi il serait alors possible de parler dans le bloc-notes.

Il a d’abord fallu que je fasse le tri dans le monceau des 200 et quelques photographies du concert de la semaine dernière. Que je rejette d’emblée, toutes celles qui sont floues, ratées pour x raisons, on peut difficilement faire pire que les conditions lumineuses habituelles d’un concert du Surnat’, il fait sombre et le sujet est nombreux et très agité. Donc il y a du déchet, mais aussi des bonnes surprises.

Puis, j’ai traité la première centaine d’images retenues, c’est-à-dire que je les ai équilibrées en utilisant mon logiciel de traitement de fichiers raw natifs — cette opération coïncidant un peu dans mon esprit avec celle du développement de plans-film en photographie argentique, dans ce que ce traitement justement permettait les ajustements individuels pour chaque plan-film. J’ai alors repris une à une chacune des images traitées, travaillant notamment sur les masses sombres des uns et des autres avec les outils de densité, puis à l’aide du tampon de clonage, voire du pinceau pour les plages entièrement noires, j’ai unifié les fonds, les débarrassant notamment des reflets et autres parasites, j’avais découvert cette façon d’obtenir des ambiances un peu particulières de concert avec les photographies que j’avais prises du concert de Streamer de Régïs Boulard et cela faisait plusieurs fois que je me promettais d’en faire autant avec des photographies d’un concert du Surnat’, précisément pour ce côté surnaturel de l’ambiance lumineuse.

Une fois toutes les photographies reprises et retouchées, j’ai du tourner toutes les photographies verticales de 90°, puis tailler toutes les photos à 700 pixels de large, retourner de 90° dans le sens inverse toutes les photographies au cadrage vertical, compresser chaque image au format jpg, puis reprendre une à une chacune des photos pour fabriquer des vignettes carrées et j’en avais enfin fini avec les images — j’ai mis très longtemps avant de savoir me servir des options de traitements par lots des images dans mon logiciel de retouche photo, aussi pendant longtemps, j’ai du faire toutes ces opérations une par une, pour nombre des pages de ce genre dans le désordre.

J’ai recréé 72 pages individuelles reprenant chacune des images, depuis un script d’un précédent concert du Surnat’, avec cet ajustement pour certaines d’entre elles que les images puissent être en roll-over les unes des autres, là où je pensais que ce genre de mouvement s’appuyant sur la persistance rétinienne apporterait un petit quelque chose. J’ai enfin composé une grille avec les 72 vignettes, en m’assurant que chacune d’entre elle actionnait non seulement le bon lien mais aussi la bonne ouverture de fenêtre, notamment entre les cadrages horizontaux et les cadrages verticaux.

Ceci fait, en écoutant trois fois les deux disques de Sans tête, j’ai fini par arrêter mon choix d’un des moceaux de ce disque en choisissant My name is Magne, sans doute pas mon morceau préféré des deux disques de cet excellent album, mais peut-être le plus représentatif du travail de collage du Surnat’. J’ai extrait le morceau en question je l’ai compressé une première fois au format mp3 et une deuxième fois au format quicktime pour le streaming.

Après cela j’ai repris et achevé l’écriture de cet article que j’avais entamé dans le train samedi dernier, je l’ai relu trois ou quatre fois en m’assurant, du mieux que je le puisse que les phrases les plus longues aient effectivement un point de départ et un point d’arrivée et j’ai enfin commencé le lent et patient travail de construction de sa forme en ligne, singulièrement de ses liens.

Et je devais être admirablement concentré puisqu’à la première relecture de l’article en ligne, pas un seul lien était invalide. Ce qui n’arrive jamais. On ne devrait jamais travailler sans cette concentration. Même si on doit y passer la journée entière.

Mon petit travail de funambule à moi.  

Mercredi Mercredi 11 février 2009



La journée commence radieuse, Madeleine est indemne de quoi que ce soit de malin au cerveau et c’est une très jolie infirmière qui nous l’annonce, à son sourire je vois bien qu’elle a compris que je n’en menais pas large, quant à Madeleine, tout à la peur prospective de l’injection de produit colorant, j’avais pu la distraire de cette peur que je gardais par devers moi.

Au rugby, je continue le travail sur le placement et les courses sans ballon commencé depuis le début de l’année. Les choses rentrent et font leur chemin dans les petites têtes, mais je peux constater, comme bien souvent, que l’acquisition d’une nouvelle compétence n’est obtenue qu’au détriment d’autres acquisitions plus anciennes et sur lesquelles on ne semble plus pouvoir compter. Il va être temps de revenir au placage et autres gestes fondamentaux comme le soutien. Parfois je me demande si ce n’est pas le propre de ce sport, d’être tellement compliqué qu’il est impossible de livrer le match parfait, d’être bon dans tous les gestes du jeu, ou encore de parvenir à une cohésion collective toujours évasive — cela a l’air de se passer aussi comme ça pour les joueurs professionnels en dépit de leur deux entraînements par jour, tous les jours de la semaine, la mêlée est bien en place et c’est la touche qui perd de sa superbe, le jeu au sol est bien rodé et huilé et le jeu au large se dérègle. C’est à se demander en effet si cela ne fait pas entièrement partie de ce jeu dans lequel l’humilité doit être la qualité principale, sans compter une pointe d’un masochisme qui n’a rien à voir avec l’engagement physique, mais celui de devoir tant travailler pour que cela ne fonctionne jamais parfaitement ou de façon tellement fugace.

 

Mardi Mardi 10 février 2009



Déjeuner avec Julien. Longtemps que nous n’avions pris ce temps d’un déjeuner pas loin de son travail en semaine et de prendre le temps d’une conversation à batons rompus. Comme souvent les sujets que nous abordons de plain-pied sont la politique, la littérature, le monde littéraire en ligne, on fait souvent un crochet du côté de nos vies professionnelles qui se ressemblent de loin, tous les deux témoins médusés du règne du court terme dans deux grandes sociétés différentes, toutes les deux très puissamment informatisées, et on finit toujours par constater qu’on a sans doute oublié de parler de ce qui avait motivé notre rencontre en premier lieu et qui finit souvent sous forme de dessins à même la nappe de notre table de restaurant. Julien me propose de lui donner un coup de main avec de la mise en page qu’il produit en ce moment pour Vacarme.

Dehors il fait assez mauvais, nous nous quittons, je prends rapidement le chemin du retour en oubliant d’aller faire quelques photographies, comme je m’étais promis de le faire, de la manifestation étudiante dans le quartier. Je m’en veux, pour une fois que j’avais un peu de temps devant moi.

Retour à la maison, formalités administratives, puis aller chercher les enfants à la sortie de l’école et direction la piscine où je mets à tremper les enfants pendant presque deux heures, dans le but secret de les fatiguer et qu’ils se couchent de bonne heure, et, comme cela se produit souvent, surtout après un week end de nuit, c’est moi que cela fatigue le plus, ce n’est donc pas ce soir que je pourrais travailler.

Je comprends à retardement un des arguments de Julien et me demande si je ne vais pas essayer de lire le dernier livre de Chloé Delaume malgré tout, j’ai tout de même peur que mon dernier vaccin anti-Delaume avec la lecture de son mode d’emploi de l’autofiction, S’écrire, mode d’emploi qui faisait alors office de rappel du tout premier vaccin de la Vanité des Somnambules, n’agisse, malgré tout aussi.  

Lundi Lundi 9 février 2009







Le Surnatural Orchestra sort un nouveau disque, à l’occasion duquel il est intéressant de se poser la question de savoir s’il est possible d’enregistrer le Surnatural Orchestra, et qu’enregistre-t-on quand on enregistre le Surnatural Orchestra ? Et sans doute pour nous aider à répondre à cette question, l’orchestre avait décidé de fêter la sortie de son nouveau disque, Sans Tête, avec un immense concert au Cabaret Sauvage, concert qui, s’il était celui de la sortie du disque, ne devait pas déroger aux coutumes du Surnatural Orchestra, il y aurait des invités surprises, on jouerait plus ou moins ce qu’on avait dit mais on improviserait beaucoup, on n’aurait pas le droit de porter le même costume que la dernière fois, un des musiciens jouerait pieds nus, et quand on aurait besoin de faire patienter le public pour le numéro suivant, on laisserait le petit tromboniste faire une "logorrhée sauvage" et sortir toutes les âneries qui lui passeraient par la tête, bref un vrai concert du Surnatural Orchestra, sortie de disque ou pas.

Et cette fois-ci les invités seraient une troupe d’équilibristes, corde raide et cordes pendues depuis une potence. Et les danseurs sur le fil danseraient, apparemment en dehors de toute contingence de maintien de leur équilibre, mais au contraire presque, en suivant la musique échevelée du Surnat’.

Ce soir-là le Surnatural Orchestra était au sommet de son art, gardant une discipline de fer sur les passages les plus orchestrés joués admirablement en place, et gardant de l’énergie plus désordre à revendre pour les chorus et les passages en formations plus réduites, des solistes en grande forme, Adrien Amey toujours aussi surprenant au sopranino — et pour son aptitude à passer ensuite au soprano — Han Sen Limtung lancé dans une de ses courses endiablées sur Gamelan, composition de Baptiste Bouquin dont on regrette ce soir-là l’absence, Groumlat, le morceau de bravoure de Jeannot Salvatori et Nicolas Stephan, ici magistralement interprété par un duo d’acrobates amoureux, et plus simplement un évident bonheur à jouer ensemble, à se répondre des anches aux cuivres, fausse rixe arbitrée par la section rythmique atypique du Surnat’, deux batteurs et trois soubassophones, du costaud seulement en apparence tellement cette section rythmique est justement mouvante. Et puis cette faculté jamais démentie de prendre le public par la main et l’emmener dans des univers sonore envoûtant aux progressions lentes mais qui finissent par vous soulever de terre, la technique du Sound painting — que le Surnatural Orchestra utilise depuis ses débuts pour assurer notamment la cohésion de ses improvisations collectives — y étant sûrement pour quelque chose dans ces montées prégnantes, dont on devine au delà de la musique la gestuelle qui en accouche.

Ajoutez à cela quelques effets scéniques de bouts de ficelle, un des trombonistes apparaît au devant de la scène dans un costume dont la veste est trop grande pour lui, il en profite pour cacher sa tête dans le costume et il dirige l’orchestre : le Surnatural Orchestra dirigé par un homme sans tête !

Les concerts du Surnat’ sont si souvent de ces fêtes dont on ressort heureux, et sans doute désireux de retourner soi-même dans son atelier et de se mettre au travail, combien de fois n’ai-je pas pu attendre le lendemain d’un de leur concerts et au milieu de la nuit je reprenais les photographies que je venais de prendre de leur concert ! Cette fois-ci, on se dit qu’on a la possibilité de repartir chez soi avec une petite parcelle de ce bonheur, en achetant le disque.

Et après cette longue introduction exaltée je vais pouvoir dire tout le mal que je pense de ce disque, par ailleurs sublime.

Il est difficile de se plonger dans l’écoute de ce disque juste après le concert, tant il semble alors manquer à l’enregistrement toute la folie et le désordre qui avaient présidé au concert et qui en avait fait le charme particulièrement actif. Et les membres du Surnatural Orchestra devaient s’en douter pour avoir tenu à enregistrer la plupart des morceaux de ce double disque en concert l’année dernière à la Dynamo de Banlieues bleues. Sans doute pensaient-ils en procédant de la sorte capturer un peu de leur propre sauvagerie, mais las, je ne pense pas que ce soit un succès, cette sauvagerie, cette folie, semblent toutes les deux promptes à échapper aux microphones et au travail de production pourtant précis de ce double disque.

Alors quoi ? Sans tête, un disque raté ? Raté si son but avoué avait été d’enregistrer la démesure d’un concert et cette façon surnaturelle, vraiment, dont l’orchestre vient jouer dans le public, plutôt que devant — il n’est pas rare que le musicien qui conduit l’orchestre avec les signes du sound painting parvienne à en faire comprendre quelques bribes les plus évidentes au public, auquel on demandera de produire des bruits de fond, de conversation, des cris ou de taper des pieds et des mains — ou encore d’envouter chaque personne du public par la féérie d’une musique rieuse la plupart du temps, festive ou même dansante, seul chez soi, en écoutant le disque, on se trouverait bien sot à se trémousser comme à un concert du Surnat’.

Oui, mais. Coupé du spectacle des funambules, ou encore de l’incroyable variété des costumes, l’altiste sur des patins à roulettes du même bleu canard que son pantalon, on prête une oreille plus attentive à ce qui d’habitude s’entend moins dans un concert du Surnat’ — à l’exception des ciné-concerts durant lesquels leur effacement sous l’écran sur lequel sont projettés les deux films de la Nouvelle Babylone ou de Profondo Rosso —, la musique en elle-même, et on y découvre, finalement, un monde insoupçonné de variations, d’orchestrations et d’arrangements qui nous ferait volontiers douter de nos capacités d’écoute en concert, notamment le travail extrêmement subtil du claviétiste dans la création de nappes sonores sur lesquelles les cuivres s’appuient et finissent par créer cette ambiance pesante et surnaturelle qui est la marque de l’orchestre au delà de celle du désordre et du chahut réjouissants qui sont de tous leurs concerts.

Soudain on entend les arrangements de lignes de flûte, longtemps la flutiste du Surnatural Orchestra fut seule à lutter contre la masse des cuivres masculins de l’orchestre, elle est désormais épaulée par deux consœurs et leurs arrangements permettent bien davantage de variété dans ce registre haut. De même les percussions qui en concert font surtout office de batteur à deux têtes têtues dans le disque produisent une belle palette de sonorités et de timbres, notamment la caisse pas claire d’Antonin Leymarie, sorte de caissette en bois dans laquelle est rangée un petit foutoir d’objets contendants qui sont aléatoirement actionnés quand Antonin tape dans cette caisse. Pareillement la production de très fine qualité du disque donne à entendre les dialogues non dénués d’ironie des soubassophones. Et c’est tout un monde à découvrir, un monde plus musical dans lequel le collage — il m’aura fallu presque deux jours pour retrouver l’origine de la descente chromatique de My name is Magne comme étant un emprunt amusant à Pink Floyd, ce qui bardé de cuivres ne manque pas de sel — je déteste ce sentiment de reconnaître un air et de ne pouvoir le situer rapidement avec exactitude, retrouver le disque dont il provient, et là pendant deux jours quel énervement ! — joue une place centrale d’autant que les musiciens du Surnatural Orchestra disposent d’une pléthorique culture musicale, la vingtaine d’entre eux, jouant par ailleurs au sein d’autres formations toutes plus expérimentales les unes que les autres. De même que fanfare elle ne manque pas non plus de reprendre à son compte quelques us du genre, les polkas que l’on joue de plus en plus vite, ou encore aime-t-elle à se rappeler que les fanfares sont parfois tristes, façon carnaval de Bâle, ou tout au contraire festives et endiablées comme dans la musique klezmer.

Le double disque est augmenté d’un emballage luxueux et absolument mal commode pour le ranger avec vos autres disques, qui comprend un très évitable texte de Nicolas Flesch, le genre in vino veritas ayant lu la Grande beuverie de René Daumal à l’envers, le genre qui m’a toujours insupporté, et au contraire un petit livret de la graphiste Camille Sauvage, intitulé, Ce qui n’est pas visible n’est pas invisible, qui suit depuis toujours l’évolution du groupe en lui fournissant un accompagnement visuel jamais redondant et pourtant à l’image naturellement voisine de la folie de ce groupe tellement joyeux.  

Dimanche Dimanche 8 février 2009



A force d’installer des photographies de mes différentes marches dans les volcans d’Auvergne comme fond d’écran sur mon poste de travail, en grande partie pour faire plaisir à mon collègue Gilles, qui se sent flatté que j’aime sa région d’origine, cet après-midi, en prenant des photographies du Puy de Jumes, j’ai pensé à plusieurs reprises à la façon dont les icônes des différents programmes que j’utilise pour le travail viendraient polluer la très belle vue que j’avais sous les yeux. Cette perversion du regard et la porosité qui le permet continuent de m’étonner et m’attristent parfois quand je m’en rends coupable.

Vérifiant l’exposition de ma dernière photographie prise du haut de Puy, je fais une fausse manipulation et je tombe sur une des photographies que j’ai prises depuis le train hier en venant à Clermont, voyage au travers d’un paysage recouvert d’une épaisse couche de grisaille, quel contraste avec le paysage enneigé et ensolleillé que j’ai sous les yeux, du coup quelle surprise !, et le chemin parcouru à toute allure par l’esprit pour comprendre l’erreur commise, il faudrait pouvoir penser à cette vitesse tout le temps.

En redescendant, je photographie à nouveau le grand mélèze laissé seul au milieu de tout un hectare de ses semblables récemment abattus, quelle drôle d’impression cette solitude, se garder de se faire à soi l’application d’un tel sentiment, et préférer imaginer les raisons qui ont poussé les bûcherons à l’épargner.  

Samedi Samedi 7 février 2009



 

Vendredi Vendredi 6 février 2009



Ce matin Adèle me demande, comme tous les matins, de lui dessiner un éléphant rose. C’est bête mais chaque fois cela me fait sourire.

La jeune femme qui me répond au téléphone pour prendre un rendez-vous pour le scanner cérébral de Madeleine — je n’aime pas beaucoup cette idée qu’il faille faire un scanner cérébral de ma petite fille — me demande de patienter, et je l’entends conseiller sa collègue, et là tu double-cliques sur le monsieur. Je me demande quel effet cela lui a fait au monsieur de se faire double-cliquer dessus.

Un ami pour lequel j’ai bricolé à tout allure un truc graphique, genre dessin au feutre sur une nappe de restaurant m’envoie un mail pour me remercier et fait une très belle faute de frappe, Merci encre.




Tiens ma petite fille, voilà un éléphanrose, dessiné pour toi par un graphiste autrement plus compétent que ton père.



 

Jeudi Jeudi 5 février 2009



L’exposition Robert Frank au Jeu de paume. Assez remarquable exposition en fait. Pour deux de ces principes fondamentaux, donner à voir la totalité des Américains, qui plus est encadré par ses deux époques, l’avant et l’après Américains, avant, le voyage à Paris en 1951 — on regrette cependant que cet avant ne comprenne pas également le voyage en Angleterre, en pays minier au Pays de Galles, et au Pérou, mais on veut bien comprendre qu’on ne peut pas tout avoir, et on ferme les yeux sur le fait que ce soit le voyage parisien, comme par hasard, qui ait été choisi, dans sa quasi-intégralité — et ce qui fait suite aux Américains dans l’oeuvre de Robert Frank, Pull my daisy. L’exposition comprend aussi un autre film de Robert Frank nettement plus récent, 2004, True story, ce qui est une erreur, à mon sens, tant ce film récent est sans attache avec le reste de l’exposition, incompréhensible (et sans intérêt) s’il n’est pas rattaché à la partie la plus récente de l’œuvre de Robert Frank, et notamment celle des collages photographiques.

Le parti pris des commissaires de cette exposition est risqué dans le sens où l’on pénètre dans l’exposition directement par l’œuvre centrale, et que l’on ne découvre qu’après-coup ce qui la précède, et qui, de fait, manque beaucoup d’intérêt en comparaison des Américains — et une remarque purement pratique, aucune indication à l’entrée de cette exposition pour les visiteurs peu familiers avec l’œuvre de Robert Frank, pour leur indiquer le début des Américains, un visiteur sur deux part dans le mauvais sens, on le regrette pour ce visiteur et ceux qui ont pris la bonne direction et qui peineront ensuite à remonter le flot (nombreux) des visiteurs qui font les saumons. Personnellement je suis assez favorable à ce parti pris de placer les Américains au centre, comme le chef-d’œuvre qui fait bien davantage que de sortir du reste du corpus, mais comme une pièce à part aussi bien dans l’œuvre de Robert Frank, mais aussi pour la véritable prophétie que représentent ces 83 photographies prises dans leur intégralité, et qui délimite franchement l’histoire même de la photographie en deux parties distinctes, il y a eu un avant les Américains et un après. Sur ce point, il n’y a pas de discussion. On regrette en revanche que ce geste ne soit pas plus ferme, puisqu’en l’état, les Américains sont coupés en deux par les deux cabines de projection des deux films, il aurait sans doute été plus judicieux de réserver la projection de Pull my daisy — je ne parle plus de celle de True story qui n’a véritablement rien à faire dans cette exposition — en sortant de la salle principale des Américains — on pourrait même imaginer un dispositif d’agencement des salles qui donnerait le choix, en sortant de la salle principale des Américains, de visiter "l’avant" ou "l’après".

Revoir les Américains. Les Américains est une œuvre tellement connue, tellement vue, revue, pour de nombreux photographes, annotée, comme l’est finalement A la Recherche du temps perdu pour ses lecteurs, qu’on se demande bien ce que l’on finira par y retrouver à nouveau. A vrai dire l’effet est immédiat — et comme je suis heureux de le constater ! — dès les premières photographies je retrouve ce que ces photographies produisaient de magie sur moi, plus jeune, une véritable invitation à la photographie, les images des Américains, c’est en premier lieu cela : elles donnent envie de prendre des photographies, non pas de les imiter, encore que le phénomène s’est produit nombre de fois et je sais combien je n’en ai pas été immunisé, mais de donner à voir, en le photographiant, ce que soi-même, on voyait de poétique dans les paysages que nous traversions et les visages que nous croisions, avec une prédilection, toute personnelle encore, pour le grain de la photographie en noir et blanc et son éclatement dans les contre-jours.

On n’est pas indemne non plus de revoir des photographies qui nous ont longtemps causé bien des émotions, et à vrai dire ces émotions sont intactes aujourd’hui, l’accident en bord de route, le travail à la chaîne, le routier attablé devant son dîner, le couple de Noirs sur les pentes de San Francisco, le bar de cow-boys de Gallup au Nouveau Mexique et la route de nuit, ces images-là feraient pleurer de leur tristesse tellement belle, elles ne sont jamais recouvertes du voile de l’habitude, comme d’autres prises dans les Américains qui si elles ont encore toute leur valeur ne nous étonnent plus directement, ne nous tutoient plus. Ces quelques images qui renferment encore cette part inatteignable de mystère, que nous n’avons pas encore apprivoisées, sont comme arrachées à notre nuit ; on continue de craindre le côté prémonitoire de la scène de l’accident imaginant sans mal le corps de nos propres morts, ou celui des proches que nous voudrions pas perdre, sous la bâche, on voudrait partager le poulet-purée et coca du routier, rétrospectivement s’assurer que la bagarre n’a pas eu lieu quand Robert Frank a fait cette image du couple de Noirs un dimanche après-midi à San Francisco, que les hommes ont pu se parler et s’entendre, on voudrait fuir la nuit dans le bar de Gallup et n’être jamais rentré dans ce coupe-gorge et revenir à cette nuit enchantée sur une route qui n’en finit pas d’être droite, aux destinations tellement lointaines qu’elles deviennent invisibles et s’abolissent.

Il demeure également cette idée forte, embrassant toutes les photographies de la salle des Américains d’un regard circulaire qu’on se sent en présence à l’épicentre d’un miracle, celui-là même de la photographie, la photographie avait toujours prévu d’être ce poème triste et beau, des images de pas grand chose, une image pauvre particulièrement bien prédestinée aux contenus pauvres, à l’immédiateté, à la crudité, à la voix nue, au poème. On voit bien que quelques voix avant celle-là se sont élevées, Eugène Atget, Walker Evans, mais que du plus haut qu’elles aient parlé, elles n’ont jamais eu cette voix claire, elles n’ont jamais vu au travers de la nuit de ce qui se referme derrière soi, comme Robert Frank a précisément arraché de tels lambeaux, les entrevoyant brièvement et parvenant dans ce très court instant à enregistrer une part de leur aura : devant les photographies des Américains, une partie du mystère vient que ce sont des morceaux de la vraie croix qui sont là sous nos yeux.

Robert Frank le savait plus ou moins consciemment qui n’a pas jugé bon de poursuivre cette partie de son œuvre, abandonnant la photographie, le temps que la voix qu’il avait tarie d’un seul coup puisse ressurgir, et être alors le porteur d’une autre prophétie, qui sera nettement moins bien entendue, celle des collages photographiques de la fin de In lines of my hand. Laissant de côté la photographie il prend tous les risques, les mêmes drastiques que dans les Américains, dans son tout premier film, en s’associant avec les esprits les plus excités de son quartier, de sa ville, du pays, de la terre entière, les auteurs Beat, ils réaliseront un autre petit miracle, cinématographique celui-là, Pull my daisy, mais, après cela, s’entêtant, cette fois, dans la voie ouverte, Robert Frank ne parviendra plus, même dans ses tentatives les plus risquées, à changer à nouveau l’eau en vin. Les convives sans doute étaient moins ivres.

Après les Américains et Pull my daisy, il est difficile, impossible, de trouver la moindre force dans les images de Paris, précédant de six ou sept ans celles des Américains, images de rue, pas toujours très adroites, images de l’apprentissage et auxquelles on ne reconnaît qu’un seul intérêt, celui d’avoir été prises par le même homme, Robert Frank, tout comme, finalement, on regarde la période bleue de Picasso, comme on regarde les bandes-annonces avant le film, le feu d’artifice des Demoiselles d’Avignon. Cet effet de décoration, d’encadrement, des Américains reste donc purement décoratif. Reconnaissons la petite merveille de la porte de Clignancourt. Mais c’est bien tout.  

Mercredi Mercredi 4 février 2009



Une des choses qui n’est vraiment pas facile à faire comprendre aux poussins, c’est la nécessité, quand ils sont en attaque, de prendre de la profondeur, c’est-à-dire d’adopter une formation en escalier, les derniers ailiers ayant toujours le sentiment qu’ils ne verront jamais le ballon, sans comprendre que c’est en le recevant, lancés à pleine vitesse, qu’ils auront les meilleures chances de percer, en surprenant la défense, notamment sur le dernier pas, celui du cadrage débordement. Je commence par les égrainer, dans une diagonale parfaite, et à les faire se passer le ballon de main en main sans bouger, puis en avançant de deux pas à chaque fois, puis de cinq pas, pour qu’ils comprennent que ce faisant, ils mettent la défense en difficulté de rester en ligne et étanche, qu’ils vont créer des espaces, mais il n’y a rien à faire, il y en a toujours un ou deux ou même trois, qui n’ont pas suivi et que je retrouve n’importe où dans l’alignement ou dans des positions d’en-avant sur le dernier passeur. Je m’impatiente, je lève les yeux au ciel de "désespoir" et je vois arriver droit sur nous, un vol d’oies sauvages qui viennent de prendre leur envol et qui filent plein sud. Formation en V parfaite.

Poussins regardez ces oies dans le ciel. Ils lèvent la tête. Oh des oies sauvages !

Elles volaient comment les oies ?, En V ? Ben c’est exactement comme cela que je veux voir sur le terrain et le demi de mêlée à la pointe du V.

Ils ont enfin compris, ils sont enfin dans un V dissymétrique, en escalier, petit et grand côtés jusque sur les lignes de touche. Merci les oies, sans vous je ne crois pas que j’y serais parvenu.

Le soir, concert d’un Surnatural Orchestra au sommet de son art, et survolté, des funambules passant au dessus de nos têtes, en dansant sur cette merveilleuse musique, vous dire qu’aujourd’hui était une fête.

 

Mardi Mardi 3 février 2009



Un père mineur, seul avec ses deux enfants, dont l’un est autiste, le grand frère, finit par contracter une pneumonie qui lui fait perdre son travail, ce qui a pour effet de l’emmener, ainsi que ces deux enfants dans une chute progressive et programmée. Des images remarquables de composition, des déplacements filmés avec beaucoup d’intelligence, reflets et scènes entrevues au travers de fenêtres font confiance à l’attention du spectateur en portant en eux des éléments clefs du récit. Et au milieu du film un plan admirable, l’homme déchu, monté en haut d’un terril, par jeu, paresse, ou je ne sais quel mouvement désespéré, se laisse débouler du haut du monticule, glissant sur les pierres meubles, s’amalgamant lui-même aux éboulis. Le plan est large, il représente, en son centre, le sentier qui grimpe en haut du terril, on voit d’abord quelques pierres tomber du haut de l’image, puis l’homme chuter en glissant et roulant sur lui-même dévaler toute la hauteur du terril, et disparaître par le bas de l’image. C’est l’image de la chute d’un homme, elle est tout particulièrement symbolique puisque le monticule dont il tombe de la sorte est celui des déchets de la mine dans laquelle il a travaillé toute sa vie, en d’autres termes, il a contribué à cette montagne par le travail de toute une existence. Le sentier qui monte au fait du terril sépare l’image en deux parties égales, tel une frontière formelle, et lorsque l’homme disparaît dans le bas de l’image, il a finalement accepté la chute qui lui est promise et avec la sienne celle de ces deux enfants, et qui va pouvoir se dérouler dans la deuxième partie du film.

Il y a une élégance dans ce film où rien n’est expliqué, simplement décrit, davantage par ellipses que la description frontale, les contours sont ébauchés, juste assez pour véhiculer chez le spectateur le travail de suggestion des images. Il n’est pas expressément dit que le grand frère est autiste, on parle de retard mental, il a un peu plus de dix ans mais le médecin considère qu’il a les connaissances d’un enfant de trois ans. Mais chaque scène dans lequel apparaît ce garçon montre différentes facettes de l’autisme, ceux qui savent le reconnaissent aisément, pour les autres il est juste un enfant largué et dont on se moque volontiers. En trois plans est réglée la tentative de reconversion professionnelle du père en vendeur de poissons sur le marché, et on comprend vite avec lui que commerçant c’est un métier qui comporte une frontière très poreuse avec la criminalité. De même les directions du récit sont rarement franches, on se prend à craindre que la cachette pas très discrète du grand-père pour la mort-aux-rats sera néfaste au grand frère autiste, mais c’est un indice du récit que l’on nous a faire lire à l’envers. De même que l’on placerait volontiers des espoirs de salut dans le personnage de cette jeune femme bien habillée qui prend le bus, mais elle n’est que cela, une jeune femme qui prend le bus, une figurante en somme, et finalement le seul élément qui lutte un peu efficacement contre le récit, celui de la chute, c’est encore le personnage de la petite sœur, dont la lutte avec ses moyens de petite fille de six ou sept ans est très réconfortante pour sa ténacité mais dramatique dans son jugement, quand elle tente de rendre son père malade d’une autre maladie ce qui devrait lui ouvrir de nouveaux droits.

Rien ne paraît faire mystère dans ce film, et pourtant, il manque un personnage central, et dont rien n’est dit, celui de la mère des deux enfants. C’est très curieux quand on y pense, de pouvoir comme cela raconter l’histoire d’un homme seul avec ses deux enfants et ne rien dire pour excuser ou justifier cette absence. Combien de films au contraire dans lesquels une femme élève seul ses enfants, et là aussi on ne s’embarrasse pas toujours des détails pour expliquer cette absence.

Tout comme, je me rends compte que j’ai omis de préciser que ce n’est pas un film polonais ou allemand pays européens dans lesquelles on exploite encore des mines de carbon, mais un film coréen, en pays minier. Est-ce que c’est grave de ne le révéler que maintenant ?

Le film s’intitule La petite fille de la terre noire. Un film du Coréen Jeon Soo-il. Vu en accompagnant la classe de Madeleine à une avant-première au Kosmos de Fontenay.  

Lundi Lundi 2 février 2009





Je me souviens qu’au lycée nous étions un petit groupe, pas très bien considéré, aux chevelures désordres qui faisions grand cas de Neil Young, ce qui naturellement nous valait une réputation indécrottable d’hippies. On ne peut pas dire que j’écoute encore très assidûment Neil Young, le plus souvent ce sont des occasions impromptues qui me replongeront le temps d’une après-midi dans cette musique, que j’ai plaisir à réentendre, qui peut même m’émouvoir, mais qui a la fin de cette après-midi finit par retourner d’où elle vient, faute de ne plus parvenir à m’émouvoir autrement que sur le registre des souvenirs.

Je me souviens que lorsque nous nous étions rencontrés, avec B. de Kill me Sarah, et que nous avions déjeuné à la Merveille de Fontenay, la discussion avait un moment porté sur Neil Young par un biais inattendu, B., m’expliquant que je partageais avec Neil Young d’être le père d’un enfant autiste, et que justement il y avait une chanson qui portait la marque de cette paternité difficile, dans l’album Reactor, la chanson s’intitule T-bone, morceau outrageusement long et répétitif d’un peu plus de neuf minutes, dans lequel les paroles sont un peu énigmatiques tout de même : "Got mashed potatoes" répété cinq ou six fois, puis, le pendant, "Ain’t got no T-Bone", encore et encore.

Je me souviens que j’avais ri à cette explication parce que je me souvenais comment ces simples paroles avaient plongé le petit groupe dans un grand embarras pour en dégager la moindre signification plausible, on comprenait assez bien le "j’ai de la purée" mais nettement moins bien ce qu’était un T-Bone, qui littéralement signifie un os en forme de T, en fait, un steak tel que les bouchers américains les découpent, un os en forme de T au milieu d’une viande épaissement tranchée. Déjà cela avait été tout un bazar pour arriver à cette traduction littérale, j’ai de la puré mais je n’ai pas de steak, que pouvait-il bien signifier par là ? On avait fini par tomber d’accord sur le fait que c’était sûrement une dénonciation de la politique de Ronald Reagan, rappelant de cette façon que de nombreuses personnes ne mangeaient pas à leur faim dans le pays et qu’ils avaient dans leur assiette de la purée mais pas de steak. C’était un peu capillotracté mais nous y croyions dur comme fer, nous étions, après tout d’indécrottables hippies.

Je me souviens avoir ri à cette explication nettement plus perspicace de B. — qui en connait un rayon sur de tels sujets — tout particulièrement selon l’angle de compréhension que je peux en avoir aujourd’hui, étant le père d’un petit garçon autiste, dont les répétitions ne sont pas les moindres de ses symptômes.

En cherchant tout à fait autre chose — tiens je devrais sans doute refaire un collage de toutes les choses trouvées dans le processus de cette recherche par ailleurs infructueuse — je viens de retomber sur cette vieille galette.  

Dimanche Dimanche premier février 2009



 

Samedi Samedi 31 janvier

On peut difficilement faire film plus académique que Pour un instant, la liberté de Arash Riahi, et avec une admirable maîtrise du vocabulaire de cet académisme, images de grande qualité, montage précis avec des effets de transitions formelles, jeu émouvant et juste des acteurs et un scénario en béton armé, le film s’appuyant sur une histoire vraie, et réalisé par un cinéaste iranien, qui s’efforce à un humanisme irréprochable je ne serais pas trop étonné qu’un magazine comme Télérama-les-bons-sentiments, vous le recommande chaudement. Et peut-être pas à tort.

C’est très difficile du faire du cinéma iranien ou bulgare, la moindre médiocrité et Jean-Luc Godard vous aura écarté, expliquant qu’il préférera toujours aller voir un mauvais film américain qu’un mauvais film bulgare, et je suis à peu près certain que cela vaut aussi pour un mauvais film iranien. Alors on ne reprochera pas de trop à Arash Riahi de s’être cantonné à un registre simple, académique donc, et y mettant tout son cœur, après tout c’est de son propre exil dont il est ici question, de parvenir à une manière de chef d’œuvre, en respectant fidèlement les règles du film choral — même si la distribution n’est pas très étendue, il y a tout de même six destins qui se croisent, mais prennent des directions toutes très différentes, il y a le vieil Iranien qui est étrangement associé à un jeune Kurde, la petite famille, père mère et jeune garçon, deux destinées leur sont promises, et puis les deux jeunes hommes qui font fuir leurs deux très jeunes cousins pour leur faire retrouver leurs parents en Autriche, à ce petit groupe deux destinées aussi.

Que du classique, n’était-ce sans doute le montage d’une très grande précision, avec notamment la recherche de transitions visuelles, annoncée dès le premier et le deuxième plan, le sol irrégulier d’une cour où vient d’avoir lieu une exécution et une route rocailleuse sur laquelle des réfugiés montent à grand peine. Un scénario linéaire, sans flash-back, si on ne considère pas tout le film comme le flash-back de la première scène, dans lequel les destinées des personnages se déroulent dans l’ordre chronologique, chacune d’entre elles, film choral oblige, finit par brosser toutes les destinées possibles d’une telle entreprise de fuite de l’Iran et de son régime politique invivable.

Et alors on se demande bien ce qui fait de ce film humaniste, et respectant tous les codes pas toujours folichons du genre, une vraie réussite ? Je me demande si ce n’est pas le mélange des tonalités dans un même récit qui fait du film une œuvre authentique, et cette association entre le tragique, le mélancolique, le comique, le réalisme et la part du rêve qui se matérialise différemment suivant les personnages fonctionne merveilleusement pour décoller le film de son genre d’origine, en le sortant de ses ornières habituelles — vous l’aurez compris le film humaniste ou le classicisme ne sont pas ma tasse de thé.

Ce que ce jeu de facettes finit par dire, dans sa subtile superposition, c’est qu’il y a des vies plus faciles que celles de clandestins iraniens cherchant à fuir leur pays au travers de la Turquie, que ce sont des existences cruelles livrées entièrement à des logeurs sans scrupules, que les passeurs ne sont pas tous des salauds sans coeur, et que dans la vie tendue et clandestine de l’attente d’une déclaration de statut de réfugié, émanant de l’ONU, ou mieux encore une acceptation de séjour dans un pays européen, il existe des intervalles réjouissants, mais qui sont insuffisants pour adoucir entièrement le calvaire de ces personnes assez courageuses pour tenter le tout pour le tout en serrant leurs derniers biens dans un seul sac de voyage. Et partir.

On souhaiterait (naïvement) que ce film connaisse un très vif succès, pour ce qu’il donne à voir au travers d’une fiction pédagogique — et Dieu sait si je déteste ce principe tout juste bon pour des cinéastes exécrables (et révisionnistes) comme Spielberg — que les personnes qui parviennent à fuir leur pays d’origine pourchassé par la dictature ou la misère ou les deux, celles qui ont un tel courage et assez de détermination et de ressource pour forcer, au péril de leur vie, un passage qui leur est interdit, ces personnes ne devraient jamais être considérées par nos gouvernement occidentaux, le notre en tête, comme des citoyens de seconde catégorie ou de moindre valeur, ils sont au contraire les meilleurs d’entre nous, et, j’en suis convaincu, notre plus grande chance de salut. Et le regard des Occidentaux pour ses réfugiés gagnerait beaucoup à évoluer. Mais, bien sûr, ce n’est qu’un rêve, ceux d’entre nous qui auraient besoin de revoir leur jugement sur le sujet sont naturellement portés vers les mauvais films américains que Jean-Luc Godard aime tant. Ça tombe bien, on donne en ce moment Walkyrie, avec Tom Cruise.

 

Vendredi Vendredi 30 janvier 2009



 

Jeudi Jeudi 29janvier 2009

Echange, que je n’aurais pas cru équitable, la visite de l’exposition de Robert Frank au Jeu de Paume contre passer la journée avec les enfants privés d’école par la grève générale.

ce que j’aime par dessus tout dans les grèves de fonctionnaires, ce sont les programmes de radio que je trouve d’une qualité bien supérieure aux programmes normaux, de la musique, pas d’effets de transition, pas d’annonces à répétition, pas d’informations si ce n’est celle transparente que justement les gens qui causent habituellement dans le poste sont en grève, c’est la seule information, ressassée, qui m’apparaît assez obscène, puisque les trois revendications de cette grève sont l’emploi, le pouvoir d’achat et la défense du service public, il me semble que le pouvoir d’achat, on s’en passerait bien, mais décidément ces programmes sans annonce, c’est drôlement agréable, il faut retrouver tout seul de qui est ce concerto pour violon (Berg me semble-t-il sans certitude et loin d’être un spécialiste, en tout cas "c’est viennois", comme dit mle personnage principal de Rois et Reine d’Arnaud Despléchin).

Dans l’après-midi, j’emmène les filles au bois de Vincennes, faire le tour du lac des Minimes, je rate une fois de plus la photographie d’un envol de cygnes, pas le bon objectif chaussé et trop loin de la berge quand deux cygnes commencent à s’ébrouer avec toute la grâce pataude d’un hydravion trop chargé.

Une belle journée n’était-ce de violentes courbatures dans les jambes et dans les épaules, mais faut-il le dire ?, c’est tout de même plus de mon âge que d’aller faire le pilier, fut-ce dans une mêlée avec juste le cinq de devant, pas très poussée, mais je crois cependant qu’on m’avait laissé le privilège de recevoir sur les épaules le poids de Yannis, garçon extrêmement trapu et résolument fonceur.

Le soir les enfants se couchent de bonne heure et sans trop demander leur reste. Je fais un peu de même, sans vraiment travailler dans le garage, et avec le sentiment que la journée était bien pleine de toute manière.

 

Mercredi Mercredi 28 janvier 2009



Excellente après-midi au rugby aujourd’hui. Avec les poussins, je commence à introduire le jeu en profondeur, en faisant se placer les gros au milieu et les demoiselles sur les ailes, j’avais un peu peur, qu’ils ne se vexent en introduisant de telles notions, mais ça les fait gentiment rigoler se traiter de gros et de demoiselles, et du coup on parvient à donner un peu de profondeur à leur jeu, de même qu’à cerner quelques attitudes d’arrière qui font plaisir à voir. Et puis c’est l’occasion de mettre en valeur certains joueurs dont on voit bien qu’ils sont faits pour ce jeu, un François, aussi difficile à arrêter qu’un sumo en pleine charge, un Étienne, vif comme l’éclair et du courage à revendre, entêté comme c’est pas permis, baissant la tête et partant au ras, et puis des ailiers flegmatiques aussi qui prennent la ligne comme des évadés. Je ne sais pas si ces enfants auront beaucoup l’occasion de jouer ensemble par la suite, mais certains s’entendent déjà bien comme de vrais copains du rugby.

Baroukh arrive de bonne heure, c’est l’occasion pour moi de lui faire faire des passes à deux trois mètres de distance de son coéquipier, avant que tous finissent par arriver des vestiaires. Je parviens ensuite à embaucher un jeune que j’aime bien, je l’avais sorti il y a deux mois pour insubordination, puis j’étais allé le trouver à la fin de l’entraînement pour lui assurer que les compteurs seraient à zéro le mercredi suivant, depuis attitude parfaite de son côté, et pour preuve avec beaucoup de patience il aide Baroukh à faire ses exercices d’échauffement.

Comme ils ont match samedi, on les sépare en deux groupes, ceux qui jouent samedi et ceux qui feront sparing partner. On fait de la mise en place, des mouvements d’ensemble sur renvoi, sur mêlée, ruck et touche, des montées en ligne et des organisations du jeu autour de la charnière, je tiens Baroukh par la main et l’emmène à droite et à gauche sur le terrain, toujours dans ce fol espoir qu’il mémorise un grand nombre de ses situations brouillonnes. Comme souvent au bout d’une heure, il finit par lâcher prise, et je le rends à sa maman, que je ne peux m’empêcher de prendre en pitié, elle si frileuse et qui courageusement reste en bordure du terrain, en ce moment elle doit trouver le temps long. Pour équilibrer un peu les choses, je me mets dans les piliers de l’équipe de spare. Ça faisait une éternité que je m’étais retrouvé sous un ruck, que je ne m’étais fait marcher sur la main avec des chaussures à crampons, ou encore que je me retrouve sur le cul dans un nettoyage parce que je suis arrivé en retard au soutien. Suis un peu surpris de leur discipline en mêlée, pas de mauvais geste, ou est-ce que me sachant dessous avec eux, ils se comportent ? — oui, c’est sûrement ça, je ne suis pas dupe. Je sens bien que je vais regretter demain matin mon enthousiasme juvénile, mais c’est quand même un sacré plaisir de stopper une charge dans le buffet d’un pilier ou de contrarier la passe d’un demi de mêlée pas assez rapide derrière un regroupement.

Dans la dernière demi-heure, il feront une opposition contre les B, qui sont logiquement plus forts qu’eux, et à ma grande surprise, il feront jeu égal en défense notamment, en possession et en conquête, mais quel dommage qu’ils manquent à ce point d’initiative en attaque, la semaine prochaine il faudrait leur donner des combinaisons à travailler. Ils repartent au vestiaire pendant que je donne quelques conseils aux deux joueurs de la charnière, trop courageux et valeureux et donc insuffisamment disponibles pour lancer le jeu.

Une fois encore moulu mais heureux.  

Mardi Mardi 27 janvier 2009



Cela doit bien faire deux mois que je traîne sur les trois tables de mon bureau un désordre copieux, résultat dans un premier temps de mon grand projet de sauvegarde de toutes mes archives existantes sur CD et DVD, et de les passer sur un disque dur, donc l’une des trois tables étaient entièrement jonchée de tours hautes de ces boîtiers de CD et de DVD, les uns s’appuyant sur les autres dans un équilibre très précaire, cette table devenue impraticable qui me sert habituellement à mes petits travaux de graphiste et de collages, j’avais reporté cette activité sur la table voisine sur laquelle, j’aplatis photos et collages, de même que j’y photographie les petits objets contre un cyclo de fortune — une feuille blanche retenue dans le glissement induit par sa courbure, par un morceau de scotch &#151 et tout ce que je ne pouvais plus faire sur ces deux tables, je finissais par le faire sur la troisième table devant l’écran d’ordinateur, je poussais le clavier et je m’installais pour y faire je ne sais quoi. Il devenait alors difficile de rapatrier le clavier vers le bord de table, quand je devais me servir de l’ordinateur, et de ménager un espace vital restreint pour le mulot que je finissais par manier avec beaucoup de gêne. Et si je devais trouver des raisons au fait que j’ai pu tolérer aussi longtemps pareille impraticabilité, je ne vois que celle-ci, un attachement visuel curieux pour le tumulte et l’écume qui peuplaient les trois tables, tout en regrettant de ne jamais parvenir à le photographier aussi bien que je l’aurais souhaité, reportant donc cette tâche au lendemain, je préservais jalousement le désordre des trois tables, qui, laisser-aller aidant, retombait parterre et dans les étagères alentour. Cette nouvelle vague de fouillis finissait par condamner à la partie la plus éloignée de la chaise, et donc aux deux premières tables depuis la porte du garage, sans compter que le cheminement pour accéder à cette chaise devenait de plus en plus compliqué et contraint, et que les deux tables vers la porte du garage étaient devenues parfaitement inatteignables et donc imphotographiables. Bref le projet de tout photographier dans cet empilement sans ordre et les surprises visuelles en résultant ne pouvait plus servir de prétexte à ne pas ranger.

C’est donc à regret que j’ai fini par ranger, toute la journée, mon garage.

Il règne ce soir dans le garage un sentiment inédit et rare d’ordre et de propreté, ce qui fait que je butte et me cogne contre tous ses objets désormais rangés à leur place rationnelle. Et que je ne retrouve plus rien.  

Lundi Lundi 26 janvier 2009



 

Dimanche Dimanche 25 janvier 2009



Incompréhensible par moi comment je peux avoir les pieds de plomb en me levant en début d’après-midi, après une nuit au travail, et qu’il faille faire un effort de volonté pour monter dans la voiture, m’extraire de la zone industrielle dans laquelle se trouve mon bureau, et faire une petite vingtaine de kilomètres pour me garer au col des Goules, et là encore me botter le cul pour me décider à entreprendre de grimper sur le dos rond d’un des volcans voisins, tout en sachant par avance le sentiment de bien-être chaque fois, de saine fatigue, qui sera le mien quand je redescendrai quelques heures plus tard, la carte-mémoire de mon appareil-photo pleine à craquer. Mais l’impression de peser une tonne sur le parking de mon travail avant de partir, c’est chaque fois. Tout comme le sentiment d’avoir fait ce qui était attendu de moi à la nuit tombée.

Arrivé en haut du Puy de Pariou, me rendre compte que par je ne sais quelle manœuvre involontaire, mon appareil-photo est réglé pour prendre des photographies dans des conditions d’éclairage artificiel, c’est-à-dire l’exact opposé du paysage enneigé un jour ensoleillé. Pas trop grave, d’une part je me suis rendu compte de mon erreur après une cinquantaine d’images seulement — lorsque je marche c’est rare que je prenne le temps de vérifier les prises de vue que je fais, parce qu’alors j’aurais l’impression de ne plus être dans le rythme de la marche — et d’autre part pour celles qui sont déjà admirablement azurines, je n’aurais qu’à les passer en noir et blanc. Je ne peux m’empêcher de repenser à quel point cette erreur est indolore, en comparaison de la même erreur en argentique, mauvais film, mauvais réglage de la sensibilité, film mal enclenché, film voilé, mauvais révélateur, mauvaise température, mauvaise manipulation dans le noir, et c’était entièrement foutu. Fallait-il être enragé pour être photographe alors !  

Samedi Samedi 24 janvier 2009



 

Vendredi Vendredi 23 janvier 2009



Sous une pluie battante sur le boulevard Beaumarchais, je fais littéralement du lèche-vitrine devant les boutiques d’appareils-photo, je ne m’explique pas très bien que ces étalages de boîtiers et de cylindres noirs et leurs petites inscriptions de focales, de diaphragmes ou même de prix, puisse avoir un tel attrait sur moi, mais je regarde attentivement certains modèles, avec l’espoir très vain qu’un jour peut-être, comme à d’autres espérant l’arrivée du prince charmant, je pourrais rentrer dans ces boutiques et m’acheter, par exemple, un Hasselblad numérique, il y en a justement un à vendre à un "bon" prix, pas tout à fait 9000 euros — oui je sais c’est parfaitement ridicule — et je profite que j’ai ma besace sur l’épaule et donc d’être crédible dans le rôle du photographe professionnel qui se renseigne, je demande au marchand de me le montrer de plus près et là, horreur, de constater que sur ces boîtiers, le format n’est plus carré et hérésie parmi les hérésies, on ne regarde plus dans le viseur en se penchant au dessus de lui, dans une attitude dans laquelle le respect de ce que l’on photographiait n’était pas tout à fait exclu, mais au travers d’un œilleton, en tenant l’appareil comme une arme : un monde de rêves s’écroule. Je rends au marchand son appareil, sans l’ombre d’un regret. Sans carré, ça n’a plus de goût.

Je profite que je vais chez mon amie Laurence qui habite quai de Jemmapes pour tenter de m’acquitter d’un de mes gages, en photographiant l’enfilade des écluses du Canal Saint-Martin, mais je sens que c’est pas gagné tant la lumière est ingrate, en revanche la rareté des passants et des véhicules traversant les petits ponts permet de ne pas attendre des plombes entre chaque vue. Verrais bien ce soir en déchageant les images sur l’ordinateur et en les inspectant sur l’écran.

Je retrouve avec plaisir Laurence et Diketi. Laurence qui force mon respect d’avoir si fière allure tandis qu’elle se bat de toutes ses forces contre sa maladie, quel combat et quel courage !, et Diketi pour sa gentillesse calme. Nous avions prévu de déjeuner et puis d’aller voir les expositions de Robert Frank (dont je redoute surtout qu’elle me déçoive — je sais déjà que cela ne sera pas l’émerveillement de l’exposition de 1995 au Rijksmuseum d’Armsterdam, et le voyage pour s’y rendre, quelle épopée quand j’y repense !) et celle de Sophie Ristelhueber (dont, au contraire, j’attends beaucoup pour n’avoir jamais vu qu’un ou deux tirages originaux de cette photographe dont j’admire le travail — il y aurait sans doute à développer sur le thème, comment peut-on connaître une œuvre de photographie sans jamais en avoir vu de tirages originaux ?), mais une crise impromptue de Laurence nous contraindra au contraire à rester tous les trois chez elle, mais ce sera tout de même l’occasion d’une de ces belles discussions à bâtons rompus entre amis de longue date, mais qui, éloignement géographique oblige, ne se voient pas aussi souvent qu’ils l’aimeraient sans doute.

Vers trois heures et demi, mon système nerveux m’envoie, comme tous les jours à la même heure, la même alerte, il est temps de se préoccuper de se rapprocher à vive allure de l’école pour aller chercher les enfants. Quand j’y pense c’est tout de même une drôle de fiabilité qui est attendue des parents de toujours être à l’heure pour aller chercher leurs enfants à l’école, considérant notamment les nombreux aléas qui occasionnent tous les petits retards de la vie moderne, en huit ans de cet exercice quotidien, il m’est arrivé une fois d’être en retard de cinq minutes. On ne pourrait pas attendre une telle régularité de moi pour quoi que ce soit d’autre.

En rentrant Nathan entame une petite partie récréative de Lego Star Wars, Madeleine monte regarder je ne sais pas quoi et je propose à Adèle de m’aider à cuisiner une quiche lorraine, je reste patient quand elle envoie de la farine partout, et je suis inquiet, mais je la laisse faire, quand elle découpe le lard en dés avec ce grand couteau qui passe bien près de ses petits doigts. Elle est tellement débrouillarde qu’elle voudrait tout faire elle-même, et je suis obligé de reprendre une fois le roulage de la pâte, mais elle casse à merveille les œufs et découpe les oignons, selon, comme elle dit, une méthode à elle, me promettant qu’elle ne pleurerait pas, et de fait elle ne pleure pas — pas très bien compris comme elle faisait.

Le soir je peine à me mettre au travail dans le garage et rédige ce billet du bloc-notes, comme on s’oblige à un échauffement.  

Jeudi Jeudi 22 janvier 2009





Le gouvernement d’extrême droite a décidé de rallonger de dix nouveaux milliards d’euros son aide aux banques françaises. Parmi celles qui vont bénéficier de cette aide substantielle — la BNPP, la Société Générale ou encore la Banque postale — elles sont tout de même assez nombreuses à déclarer des résultats financiers sains pour l’année 2008. Lorsque l’on pose la question de savoir si c’est tout à fait normal d’aider des banques qui font des bénéfices à Charles de Courson, du Parti du Nouveau Centre, ce dernier explique que oui, c’est important sans quoi les banques en question ne seront pas en mesure de payer des dividendes à leurs actionnaires, à la question suivante de savoir si c’est si choquant que cela, qu’en temps de crise les actionnaires ne touchent pas de dividendes, le même Charles de Courson répond qu’il ne faut pas oublier que parmi ces actionnaires il y des petits porteurs, lesquels ont besoin de ces dividendes.

Ce que Charles de Courson appelle des petits porteurs ce sont des personnes qui ont tout de même assez d’argent pour pouvoir non seulement en épargner qui plus est en risquer une partie dans des placements en bourse, présenter de telles personnes comme des petits porteurs, comme si ces personnes étaient des misérables dans le besoin, est déjà assez malhonnête. Par ailleurs il est en fait plutôt rare que les petits porteurs, pour ainsi les appeler, touchent beaucoup de dividendes, justement parce que ces derniers sont surtout versés aux actionnaires d’un grand nombre d’actions, et plus ce nombre est grand et plus les dividendes sont importants.

Donc reprenons, contrairement à ce que Charles de Courson insinue, assez bêtement, les banques ne font pas l’aumône à des petites gens dans le besoin quand elles versent des dividendes à leurs actionnaires, les dividendes sont typiquement le revenu du capital.

Si les banques ont des bénéfices insuffisants pour pouvoir verser des dividendes à leurs actionnaires, il ne s’agit que d’une situation tout ce qu’il y a de plus normale et de plus juste, mais certainement pas d’alarmante, puisque malgré tout il y a bénéfice.

Le gouvernement quand il décide de verser des liquidités à des banques qui sont bénéficiaires sur l’exercice financier de 2008, qui aurait du être une année noire — apparemment pas noire pour tous les établissements banquiers du pays, dans mon idée une année noire est une année de déficits nombreux et de bénéfices rares — de telle sorte que ces banques puissent verser des dividendes à leurs actionnaires, cela revient à dire que l’Etat s’occupe de verser aux actionnaires des banques des dividendes indues en les finançant avec l’argent du contribuable.

Charles de Courson est donc un peigne-cul de droite. CQFD.

J’aurais tout de même entendu cet entretien de Charles de Courson par téléphone trois fois sur France Info, les trois fois où j’ai pris cette antenne dans la voiture, principe de répétition cyclique de l’information sur cette fréquence de radio publique, donc désormais sous l’étroit contrôle du gouvernement, répétition de la parole dominante qui tient vraiment du bourrage de crâne répétitif, de la propagande.  

Mercredi Mercredi 21 janvier 2009



Ils avaient drôlement faim mes poussins cet après-midi, sevrés de jeu par quatre semaines d’interruption, deux semaines de vacances, le mercredi de la reprise, l’accès au terrain condamné parce que davantage propice à la pratique du hockey sur glace et le mercredi suivant parce que cette fois-là il se prêtait mieux au water-polo, on sentait que cela leur manquait de se jeter dans les regroupements, de faire vivre le ballon de mains en mains. Trois petits exercices de révision, placage, passes, soutien et je les fais jouer, je retrouve avec plaisir certaines attitudes intelligentes, du placement collectif un peu approximatif, mais collectif tout de même, et le plaisir de voir Nathan, par deux fois aller chercher le ballon qui sort d’un regroupement et de le donner à un de ses camarades, une passe main-main, un vraie passe d’avant, tiens prends ça dans le buffet et cours. De bons sourires à la fin de l’entraînement, des mômes qui prennent la peine de dire Au revoir, ça paiera pour les courbatures.

Avec les minimes, nous suivons les conseils d’un entraîneur sénior, séparer les avants et les trois-quarts, naturellement j’hérite des gros. Je décide de leur faire travailler les mauls. Les mauls on n’en voit plus trop dans les matchs, nouvelle règle oblige, parce qu’il est licite désormais de les écrouler. Mon avis c’est que c’est dommage, c’était un de ces gestes collectifs d’avants qui permettait de lancer le jeu en mouvement, et de façon plus fluide que par deux ou trois temps de jeu au sol. Mais à notre niveau on a encore le droit de faire des "cocottes".

Ce que j’aime bien dans le maul, c’est le côté tour de passe-passe, un joueur se retourne, pendant qu’il est encore debout en opposition d’un ou plusieurs défenseurs, un coéquipier vient lui arracher le ballon des mains, et le rend immédiatement disponible aux joueurs qui arrivent à sa suite, on met le ballon derrière, caché et on pousse devant, sans compter que le joueur qui s’est retourné, doit assurer la cohésion de sa première ligne en poussant dos à la défense, et comprendre, et donner, les indications de poussée à gauche, au cœur et à droite à l’envers, ce qui n’est pas le plus simple des difficultés à faire comprendre à nos Minimes. Mais le plus difficile finalement c’est de leur faire mettre le ballon derrière, "au chaud" comme on dit. Parce que cela suppose une manière de confiance collective qui n’est pas encore entièrement dans leur esprit. Le joueur qui vient se lier dans un maul, doit rentrer la tête et pousser, dès lors il ne voit presque plus rien et doit se fier entièrement aux indications du joueur resté debout et retourné et celles du demi-de-mêlée qui doit conduire son attelage. C’est se mettre au service du groupe.

Mais la clef est autrement plus difficile à mettre en place, c’est l’arrachage et la mise en arrière du ballon (évidemment sans le faire tomber). Généralement le premier joueur, en se retournant est tout de suite au contact de la défense qui tente de le plaquer avant qu’il ne soit lié et lui ceinture les bras pour l’empêcher de jouer, son premier réflexe est d’agripper le cuir et de se (dé)battre. Quand il doit au contraire, rendre le ballon disponible au premier de ses soutiens. Donc il faut qu’il se retourne de biais, gardant le ballon sur la cuisse prêt à l’arrachage et faire écran avec son épaule opposée. Cela suppose, une fois encore, de la confiance, celle qu’un coéquipier va venir tout de suite se lier, arracher et mettre derrière, et pareillement le joueur qui arrache le premier doit avoir une confiance aveugle en ses coéquipiers en laissant, à son tour, le ballon sur sa hanche, et donc à découvert.

Je vois bien comment l’exercice les rebute un peu — en grande partie parce qu’ils ne voient plus de maul à la télévision, c’est quand même pas malin la fin des mauls — mais me voyant "mettre la tête dans le paquet" moi-même une fois ou l’autre, les accrocher à pleines mains par le maillot, je sens qu’ils commencent à y prendre un peu de plaisir tout de même, et puis ça tient chaud, et comme il fait froid, ils m’en seraient presque reconnaissants.

A la fin de l’entraînement, on fera une petite opposition, mais pas une seule fois ils penseront à faire un maul, c’est qu’ils sont butés à cet âge-là ! Ils ne voudraient pas mettre tout de suite en pratique ce que leur a appris l’entraîneur, ce serait lui donner un peu rapidement raison. Patience.  

Mardi Mardi 20 janvier 2009

Quand je serais grand je voudrais faire pompier. Très bien Nathan, d’ailleurs tu sais quand j’étais petit c’est aussi ce que j’aurais aimé faire. Et pourquoi tu aimerais faire pompier plus tard ? Parce que ça doit être très drôle de pouvoir arroser les gens.



Une petite fille handicapée d’une dizaine d’années, se déplaçant avec bien de la difficulté à l’aide de deux béquilles et d’une prothèse, décide de monter à la ville, Dakar, pour aller gagner un peu d’argent et faire vivre sa famille. Bousculée par une troupe de vendeurs de journaux à la criée, elle décide de tenter elle-même sa chance dans la vente des quotidiens, Le Soleil, petit métier d’enfant dans lequel elle sera très efficace, ce qui ne sera pas sans attiser les jalousies du petit groupe de vendeurs qui l’avaient bousculée une première fois, et qui a par ailleurs la désagréable et lâche habitude de martyriser un homme-tronc dans son siège roulant, dont la rente est de mendier de modiques sommes en échanges desquelles il fait jouer sa radio. Par chance la petite fille claudicante, Sill, est prise d’amitié par un jeune homme qui la défend du mieux qu’il peut contre la meute suiveuse, mais qui ne peut empêcher le vol d’une de ses béquilles. C’est filmé à hauteur de petite fille, un court-métrage de 45 minutes, qui prend le temps de la description des lieux, de façon presque académique, et qui ayant posé une situation y introduit son élément déclenchant, l’arrivée de la petite Sill, qui devient vendeuse de Soleil et dont la ténacité prend à rebours les certitudes de quelques adultes sur son chemin.

Et cela devient une merveille par cette absence de spectaculaire, le rythme ni trop rapide ni trop lent, qui s’attache donc à une histoire de pas grand chose et qui laisse volontiers son spectateur repartir avec ce sentiment illuminé par un récit qui n’est pas clos à la fin, Sill retrouvera-t-elle sa béquille manquante ?, et d’un jugement ouvert qui reste à porter sur ce petit monde de débrouillardise typiquement africaine mais dans lequel aussi la loi du plus fort est rarement contredite.

Il y a dans le film de Djibril Diop Mambety comme une leçon de cinéma, dont les enseignements sont à la fois simples et économes. Pas d’artifice, rien de spectaculaire, laisser à chaque plan un peu de temps pour inscrire sa trace — sans doute la signature la plus marquante du film, cette propension du montage de laisser une à deux secondes à chaque plan, à l’exception des plans de coupe qui justement permettent de briser de temps à autre la fausse lenteur du film, de finir de se développer avant de laisser sa place au plan suivant — filmer à hauteur de ses personnages, en l’occurrence des enfants et du jeune homme en siège roulant, ne pas forcer le destin de ses personnages — à l’exception peut-être de cette scène dans laquelle un homme en costume, très occidentalisé, décide de faire une leçon et fait un geste très ample, 10.000 CFA en direction de Sill — et de cette façon laisser se produire le retournement de la situation, la petit Sill devient le soutien de sa grand-mère et de quelques-uns des mendiants du marché.

Juste cela, pas plus, et 45 minutes plutôt qu’une longue démonstration, et la simplicité devient très belle et même à certains endroits poétique.

La petite vendeuse de soleil, de Djibril Diop Mambety, vue au cinéma du Kosmos à Fontenay avec la classe de Madeleine, et visite ensuite de la cabine de projection, le beau mot de persistance rétinienne dans la bouche du projectionniste pour expliquer aux enfants le miracle des vingt-quatre images par seconde, comme souvent, repenser à la croix de Malte et aux personnages de Im Lauf der Zeit de Wim Wenders et aussi à l’une des plus belles scènes de ce réalisateur, les deux réparateurs derrière l’écran, un projecteur allumé par erreur et les voilà contraints d’improviser un numéro d’ombres chinoises dans un cinéma rempli d’enfants qui rient à gorge déployée.  

Lundi Lundi 19 janvier 2009



Quand je serais mort, comme j’aurais honte quand mes enfants, en rangeant ma bibliothèque, découvriront le peu que j’ai lu, .

Je me console un peu facilement, en finissant aujourd’hui un livre de Julien Gracq, au moins j’aurais lu un peu de Gracq, je serais mort l’année passée, cela aurait vraiment été la honte, de n’avoir rien lu de lui. Et c’est en rangeant ce livre dans ma bibliothèque que j’ai connu cette honte prospective, en quelque sorte.  

Dimanche Dimanche 18 janvier 2009



 

Samedi Samedi 17 janvier 2009



Est-ce qu’un fleuve peut être un personnage ? Oui, dans Frozen river de Courney Hunt, le fleuve, le Saint-Laurent, est le personnage principal qui rend les choses possibles, ou qui les interdit, et dans cette intermittence, infléchira durablement sur de nombreuses trajectoires.

Lorsque cette rivière est gelée, elle permet le passage, par voiture ou camion, d’une réserve indienne à l’autre, des deux côtés de la frontière américano-canadienne, les lois étant telles que tout ce qui ne sort pas de la réserve indienne ne peut être véritablement contrôlé par la police ou les douaniers, ce qui fait de cette traversée, possible au creux de l’hiver, le creuset confortable des contrebandiers, dans le cas présent des passeurs de clandestins chinois. Et c’est pour ainsi dire aussi simple que ça. Sauf que qui dit frontière, zone franche, dit législations différentes et tout devient nettement plus compliqué. Il y a la loi et la police américaines, et la loi et la police tribales, et puis il y a aussi la loi canadienne et le Quebec n’étant pas loin de cette frontière des Canadiens de trois sortes, des Indiens, des Canadiens anglophones et des Canadiens francophones — qui d’ailleurs ne sont pas du tout crédibles quand ils se parlent dans un Français à l’accent anglais —, et puis il y a la loi des malfrats, qui est un monde sans loi, mais pas sans règles, le tarif pour un passage de clandestin est de 1200 dollars, 600 au départ d’un côté de la frontière et 600 à l’arrivée de l’autre côté de la frontière.

Et puis il y a le monde nécessairement un peu lâche de ce qui est hors la loi, mais qui n’exclut tout de même pas la morale, elle aussi plus lâche qui semble façonnée par chacun, davantage conditionnée par des trajectoires diverses de chacun. Ajoutons donc à ce monde, aux frontières poreuses et floues, un fleuve, qui se laisse traverser quand il est gelé, donc en hiver, mais pas nécessairement partout avec la même facilité, la glace y étant d’épaisseur inégale, de même que sa traversée y est différemment contrôlée selon les endroits de passage. Pour finir ajoutons que les lois ne sont pas les mêmes pour tous en toutes circonstances, la loi américaine est plus clémente vis à vis des Blancs, mais les Indiens s’ils ne sortent pas de leur réserve bénéficient d’une loi tribale qui les abrite de la loi américaine, mais qui peut aussi décider de les rendre à cette loi plus dure avec eux, quand la morale est violée.

Ça devient donc nécessairement plus compliqué qu’il n’était dit au début et le spectateur apprend cette complexité grandissante au même rythme que l’un de ses personnages, Ray Ellis, femme quittée et dérobée de son dernier bien, mère de deux enfants, 15 et 5 ans, le plus grand veille constamment à son petit frère, et qui donc entame accidentellement une carrière fulgurante dans la contrebande, plus précisément dans le passage de clandestins du Canada vers les U.S.A.. Devant apprendre les codes de ce métier à risque — mais qui paye bien, au point de pouvoir cumuler en un peu plus d’une semaine autant qu’il avait été épargné âprement et longuement — d’une jeune indienne, elle doit également apprendre à composer avec sa propre morale, rigoriste, qui est également celle qu’elle peine à transmettre à son aîné et elle est également confrontée, mal armée, à tout un pan de la réalité qui lui est très étranger, le monde indien et, a fortiori, le monde en dehors des Etats-Unis, elle ne sait pas où se trouve le Pakistan pays dont elle ignore tout, victime de la propagande protectionniste ambiante, les deux Pakistanais qu’elle fait passer sont nécessairement à ses yeux des candidats à l’attentat-suicide. Elle se bat avec de faibles moyens dans ce labyrinthe qui se referme vite sur elle comme un piège : ce que le fleuve a un temps permis, il finit par le reprendre.

Mais dans ce passage intermittent, cette porte restée un temps ouverte, des destinées se sont engouffrées qui vont connaître des changements profonds, d’abord les clandestins qui atteignent leur destination et en seront pour leurs frais, quittant un monde dur pour sombrer dans une dureté différente, mais aussi la famille de Ray Ellis, embarquée dans une odyssée imprévisible, quant au personnage de Lila, la jeune indienne, ce sera encore elle qui par la grâce inattendue de Ray, et sans doute aussi parce qu’elle était la mieux équipée pour nager en eaux troubles, tirera le plus avantageusement son épingle du jeu.

Et la grande qualité de ce film est sans doute dans la construction de ce lent mécanisme, de ses infimes variations de fonctionnement, on y sent une maîtrise forte des rouages. Oui, mais alors, quel dommage d’être tombé deux fois dans le panneau, ressusciter le bébé abandonné sur la glace est non seulement peu crédible, mais il apporte une lumière bienfaisante mais naïve dans un univers, celui des clandestins promis à l’esclavage, dans lequel justement la lumière ne peut pas pénétrer, et enfin on devine enfin chez la réalisatrice un attachement coupable pour son personnage féminin, Ray Ellis, qui la pousse à la sauver selon un improbable parcours de rédemption qui ne lui coûte pas tant, quand sûrement cette aventure aurait du la meurtrir davantage, si ce n’est la tuer, le fleuve aurait pu être plus cruel, et à tout le moins jeter ses enfants dans une voie moins apaisée. Dans les mêmes circonstances les frères Dardenne, dans le Silence de Lorna, par exemple, font payer nettement plus cher à leur personnage sa rédemption dont justement rien n’assure qu’elle soit tout à fait acquise.

Ces deux choix, inspirés par la pitié ne manquent pas seulement de réalisme, ils accouchent d’un angélisme de très mauvais aloi, même dans le plus sombre des biotopes humains, des bébés congelés ressuscitent, grâce aux bons soins de passeurs à la conscience droite, qui prennent tous les risques pour sauver un enfant de clandestin venant d’un pays dont ils n’ont jamais entendu parler jusque là. Et, au prix de quatre mois de prison, on sauve le magot et avec lui, la petite famille est sauvée et sur les rails d’un meilleur départ dans la vie, tout cela, dans l’effort pitoyable de sauver deux mères Courage fort troubles, une morale au ventre mou, ce récit initiatique de la corruption méritait sans doute un peu plus de dureté.  

Vendredi Vendredi 16 janvier 2009



 

Jeudi Jeudi 15 janvier 2009

En faisant quelques courses, je tombe sur plusieurs publicités pour les soldes, qui toutes reprennent le thème de la foule qui se masse pour profiter de l’aubaine des soldes. Je pense que nous sommes en train d’atteindre un point admirable du discours publicitaire, qui veuille que pour vendre un produit, ou je ne sais quoi d’autre, il faille désormais, à force de retournement du sens et de mensonges permanent, dire, à peu de choses près, la vérité. Ainsi qu’un pétrolier fasse campagne publicitaire sur le thème de l’environnement n’est plus du tout dans le coup. Désormais pour faire de la publicité pour les soldes il convient de montrer tout l’inconfort d’une foule se disputant le dernier bout de gras, comme finalement la compagnie pétrolière ne tardera pas à faire sa publicité avec des images de marée noire. Les enseignes de rapide bouffe n’auront plus à tarabuster les photographes qui devaient jusqu’alors recourir à mille artifices, tricheries et retouches pour produire des images appétissantes de leur merde, les photographes auront désormais à photographier des corps obèses de façon enjouée et flatteuse, et il ne faut pas beaucoup d’imagination pour se figurer les messages de ces singes de publicitaires : continuez de vous empiffrer comme des porcs, nos actionnaires aussi engraissent, et cela sera bientôt sans doute le fin du fin, pour rejaillir positivement sur l’image du fabricant d’immangeable.

Politiquement je me demande même si les caps précédents n’ont pas été franchis, le temps du retournement du sens est apparemment derrière nous, il y a déjà six ans cette vermine rampante de Patrick Devedjan expliquait à qui voulait l’entendre que le gouvernement était bien obligé d’adopter une politique de droite dure sur certains sujets — au hasard, l’immigration ou la sécurité intérieure — si on ne voulait pas que Le Pen soit élu aux prochaines élections présidentielles. La droite voulait sans doute nous éviter la laideur du visage de Le Pen, sans se rendre compte que ce qui nous paraissait insupportable n’était la laideur, aussi répulsive soit-elle, de Le Pen, mais bien davantage ses préconisations.

Cette semaine, n’ai-je pas lu en première page de je ne sais quel organe de presse passe-plat : "la colère de Sarkozy". On ne cache même plus la nature profondément colérique et trépignante du petit président des otaries de droite. Tout est dit non ?

 

Mercredi Mercredi 14 janvier 2009



Soirée chinoise à la salle Pleyel avec l’orchestre de Paris.

Tout d’abord le concerto pour violoncelle de Joseph Haydn, dirigé par Long Yu, avec le jeune Jian Wang au violoncelle, dont on dit, c’est le programme qui le dit, qu’il est au violoncelle ce que Lang Lang est au piano, tout ceci est bien possible, après tout c’est le programme qui le dit, mais Monsieur Wang aura eu bien de la difficulté à détacher son violoncelle de l’orchestre pourtant très habilement conduit par Monsieur Yu pour laisser toute la place au virtuose, peut-être mal servi par son propre instrument, ou serait-ce que l’acoustique pourtant irréprochable de la salle Pleyel soit ingrate pour les violoncelles plus généralement parlant ? Bref, il y a fort à douter que ce concerto laisse des traces indélébiles dans la mémoire de ses auditeurs.

Après l’entracte, le bond dans le temps est assez considérable, puisque l’orchestre, augmenté de deux chanteuses, d’une vièle traditionnelle, d’un luth oriental à quatre cordes et d’une cithare à 21 cordes (là je me fie de nouveau aux indications au programme, du haut du deuxième balcon, les quatre clefs du luth, je les voyais encore bien, mais certainement pas les 21 cordes de la cithare posée à plat sur deux tréteaux) interpréta Iris dévoilée de Qijang Chen, compositeur chinois contemporain, né en 1951.

Et c’est une affaire curieuse que cette pièce, qui n’est pas sans qualité, pour son mélange pour le moins surprenant du chant oriental de ces deux chanteuses, notamment l’une d’elles en véritable costume d’apparat, qui régala apparemment les musiciens de l’orchestre, sans doute plus habitués aux capricieuses divas occidentales, par son intuitivité et sa spontanéité, de même que l’orchestre aura été infiniment précautionneux pour ne pas écraser le frêle esquif des trois instruments à cordes orientaux qui auraient été à peine audibles sans ce luxe de précautions attentionnées. D’ailleurs dans cette attention respectueuse, il faut voir le signe d’un respect très intelligent de part et d’autre de ces deux mondes étrangers l’un à l’autre, le puissant orchestre occidental se mettant au service d’une musique aux rites qui lui paraissent sûrement exotiques tandis que les musiciens, le chef d’orchestre et le compositeur chinois servent une pièce à l’inspiration résolument orientale à un orchestre sans doute surdimensionné pour cette tradition musicale.

L’échange culturel, au vrai sens du terme, se produit d’ailleurs dans l’écriture même de la pièce qui soumet volontairement les codes de ses origines à cet orchestre immense, le contraignant à quelques morceaux de bravoure dans la tournante de certaines notes tenues qui passent d’un instrument à l’autre, souvent aidées dans cette transition absolument parfaite par une des chanteuses, ou encore à un morcellement inédit de l’orchestre, tel accord pas nécessairement confié à toutes les clarinettes, mais à une seule d’entre elles ou mieux encore deux notes solo de violon pour le seizième des premiers violons — très rare le solo de seizième des premiers violons, pour spécialistes uniquement — pour amateurs de chinoiseries, ce qui fait de cette pièce une pièce spatiale, effet renforcé par les placements différents des deux chanteuses, selon sûrement des codes qui vont dans le sens du récit qui sous-tend cette œuvre, je n’en douterais pas.

L’alliage instrumental de l’orchestre est tout à fait inédit, avec de nombreuses phrases de vibraphone qui peuvent faire craindre quelques kitscheries ou même des accents de musique de film très orchestrée, mais c’est bien davantage le dépaysement réjouissant des accords qui prend le dessus et invite l’auditeur à un voyage inespéré dans lequel l’humour n’est pas écarté — le mouvement "hystérique" cerné par le mouvement "mélancolique" et le mouvement "voluptueux" — de même que les surprises qui y sont nombreuses et qui ne manquent jamais d’opérer de leur charme sur l’auditeur ponantais.

On est ici loin des coutumières tentatives trans-genres dans lesquelles on entend habituellement deux mondes jouant l’un après l’autre dans une alternance très artificielle. Rien de cet artifice commode et facile dans Iris dévoilée, la tentative de marier les deux mondes est hardie et la soudure audacieuse de prendre magnifiquement.  

Mardi Mardi 13 janvier 2009

Nathan me rassure sur l’avenir, tu sais papa quand tu seras vieux, je m’occuperai bien de toi. Il ne se rend pas compte, évidemment, de ce que cela porte, pareille déclaration, superbe promesse, non pas que j’avais besoin d’être rassuré que quelqu’un s’occuperait de moi quand je serai plus vieux, encore que sait-on jamais ?, mais cette promesse d’un fils, venant de mon petit Nathan, autiste, est une promesse que justement les autres promesses de la vie seront tenues. Dans le milieu des parents d’enfants autistes, ce n’est pas la moindre des préoccupations, comment les choses seront quand on vieillira et quand enfin on rendra sa copie, parce que justement nous savons que la société n’est pas douce avec les autistes, qui veillera sur eux quand nous ne serons plus là pour leur aplanir les difficultés ? Lors d’une émission radiophonique sur le sujet, je me souviens avoir entendu cette femme, mère d’une jeune femme autiste, alors âgée de 33 ans, disant sans fard, sans détour, qu’elle pensait de plus en plus à ce moment, celui de la fin, et comment elle se demandait si elle ne ferait pas bien d’emporter sa fille avec elle. D’ailleurs il y a une dizaine d’années une mère a été condamnée à une peine de prison avec sursis pour avoir noyé son enfant autiste pour de comparables raisons, le tribunal ayant reconnu des circonstances exceptionnelles à cette pauvre femme.

Alors cette promesse, Nathan, puisses-tu la tenir et je ferais mon impossible pour ne pas être un vieux pénible. Mais en attendant tu me ferais plaisir de ne plus y penser, tu es trop petit pour cela, je préférerais te voir jouer avec des enfants de ton âge.

 

Lundi Lundi 12 janvier 2009

Depuis un peu plus d’un an, Eric chevillard tient à jour un espace sur internet, qui a la forme contemporaine de l’empilement vertical, les derniers billets chassent ceux vieux de n+1 jours, et dont le titre, l’Autofictif, aura tout lieu de décevoir les amateurs de références autobiographiques, à moins qu’un tel lecteur soit particulièrement attentif et finisse par obtenir, en creux, en négatif, la forme parfaite d’un autoportrait de l’auteur de Mourir m’enrhume, Le Démarcheur, Palafox, Le Caoutchouc, décidément, La Nébuleuse du crabe, Préhistoire, Un fantôme, Au plafond, L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster, Les Absences du capitaine Cook, Du hérisson, Le Vaillant petit tailleur, Oreille rouge, Démolir Nisard, et de Sans l’orang-outan. Etant lecteur d’Eric Chevillard depuis quasiment ses débuts publiés aux Editions de Minuit, ayant lu ses livres, presque tous, à leur parution, il ne serait pas faux de penser que je suis un grand amateur d’Eric Chevillard dont j’apprécie plus que tout les improbables constructions dont les fondaisons sont toujours à la fois inattendues et profondément enfouies dans les sables mouvants de l’humour, ainsi les Absences du Capitaine Cook qui tente un inventaire des aventures que le Capitaine Cook auraient pu vivre si les choses n’en étaient pas allées très différemment. Et on voit bien quel genre de monde imaginaire est ici ouvert, dans lequel on peut décider arbitrairement de vivre au Plafond ou Sans l’orang outan, c’est-à-dire dans des univers qui sont davantage définis pour ce qu’ils ne sont pas que pour ce qu’ils sont vraiment, pour faire court on pourrait dire que les romans d’Eric Chevillard sont au cœur même de la fiction. Bien souvent ces constructions jouiront également d’une architecture à la belle rigueur formelle, ainsi dans Du Hérisson, figure dans chaque paragraphe, certains très courts, la locution lancinante "le hérisson naïf et globuleux", chaque paragraphe trouvant très rapidement après cette mention, la phrase restée en suspens, sa suite dans le paragraphe suivant. Et on se demande bien ce que l’on pourrait reprocher à un tel orfèvre, n’était-ce, et il est bien personnel, un sentiment de légère lassitude qui prend ses racines dans les vertus même de l’œuvre, dans sa virtuosité, sa rigueur et sans doute aussi sa trop grande loyauté à ses grands principes fondateurs, qui finissent par devenir autant de cloisons érigées contre un renouvellement plus radical de l’œuvre.

Arrivé assez timidement à une écriture en ligne, on pardonne à la timidité d’autant qu’ils ne sont décidément pas nombreux les collègues d’Eric Chevillard, auteurs régulièrement publiés dans une maison d’édition phare, à prendre le risque d’une exposition dans le monde ouvert d’internet. D’autant qu’Eric Chevillard va jouer le jeu des débuts modestes — aujourd’hui on lui reprocherait, maintenant qu’il a un peu de pratique, de ne pas se pencher plus efficacement sur son squelette et de lui trouver une forme plus idoine, on aurait envie de dire plus littéraire — choisissant une de ces centrales de blog, avec laquelle il ouvre modestement un profil à son nom, dans ce monde-là inconnu, en dépit d’être tout de même un nom plus connu dans l’autre monde, celui de la littérature contemporaine. Et puis patiemment, jour après jour, l’affaire prend de l’épaisseur naturellement, la rumeur agit et l’Autofictif devient une de ces petites joies de l’internet littéraire, chaque jour sa livraison, avec une régularité qui en impose. Et la récompense de cette prise de risque ne tarde pas à venir, non pas le succès d’estime de l’affaire, malgré tout avéré, mais bien davantage qu’Eric Chevillard vient de s’offrir une nouvelle voie. La contrainte même de cette écriture en ligne et quotidienne, doublée de celle formelle de réunir chaque jour trois paragraphes, parfois reliés entre eux par effet de suite, le plus souvent sans lien de sens évident entre les trois éléments, est un moteur au rendement admirable tant il parait décupler les forces vives de leur auteur, à la fois en le contraignant au renouvellement quotidien, mais aussi en lui offrant d’opérer très différemment de ses autres textes.

Tout d’abord dans la profusion des imaginaires convoqués tous les jours, Eric Chevillard rejoint une veine plus heureuse, celle de Palafox dans laquelle le collage de toutes sortes d’inventions finit par créer un univers autonome, qui va bien au delà de la fiction et finit par se détacher tout à fait de notre monde. Paradoxalement, cette réussite est obtenue en chevillant l’écriture à des contingences plus réelles, mais alors en s’intéressant surtout à ces endroits où le réel ne demande qu’à basculer dans un monde plus inattendu, aidé en cela par les doubles significations du langage, ou la force de logiques conduites jusqu’à leur terme illogique, vaille que vaille. En cela on peut penser que l’Autofictif est le cahier de brouillon d’Eric Chevillard dans lequel il entretient ses semis, l’imaginant, pour son œuvre romanesque, ne se servir que des graines et des plans les plus prometteurs — l’Autofictif fait penser aux Microfictions ou à Univers, univers de Régis Jauffret , tous les deux collections de portraits qui ne demanderaient qu’à être développés pour devenir des romans à part entière, ou encore à Œuvres d’Edouard Levé, dans l’énonciation d’autant d’esquisses dont l’auteur reprendra certaines pour en faire des œuvres à part entière. Puisqu’aussi bien chaque paragraphe, tiers d’entrée quotidienne dans ce journal, pourrait être le synopsis ou l’incipit d’un roman à écrire — sans doute est on aidé dans cette perception par une bonne connaissance de l’œuvre romancée. Mais ce serait faire injustice au texte autonome qu’est l’Autofictif, avalanche jouissive de maximes, de micro-récits, d’illogismes, d’observations fines, de retournement de situations, d’admirable mauvaise foi, d’haïkus boiteux, de calligrammes, d’improvisations, de répliques toutes prêtes pour nos contemporains fâcheux. L’Autofictif est bien davantage que le collage habile et la succession hardie d’aphorismes réussis et surtout très drôles, on passerait, en le croyant, à côté de la promesse de ce livre, tant ce livre en fait est un cadeau pour son propre auteur, qui lui donne à voir son admirable compétence dans de nombreuses formes d’écriture différentes, toutes assez distantes de ses romans, ce livre est l’improbable boussole qui révèle à son auteur de quoi pourrait être fait l’œuvre à venir. Enfin ce livre est une ruse, dont l’indication la plus fiable finalement est son titre, l’Autofictif, tant ce livre en s’acharnant à ne décrire que les contours de son auteur, devenu personnage parmi ses personnages, finit, quand on met tous ces fragments de contours bout à bout, par dessiner, en creux, avec beaucoup de précision, la silhouette de leur auteur, comme si, finalement, on pouvait se décrire avec acuité en faisant la liste exhaustive de tout ce que l’on n’est pas.

On applaudit à la générosité de l’auteur de continuer d’une part en ligne l’aventure, mais d’autre part aussi d’avoir maintenu imprimé le texte en l’état, et au courage de l’éditeur, l’Arbre vengeur, de ne pas s’opposer à ce que le contenu du livre reste en ligne, ces deux courages étant suffisamment rares pour être applaudis.

Ebauche de portrait-robot de l’auteur, d’après un souvenir très lointain et très bref de croisement, grâce au programme Ultimate Flash Face

 

Dimanche Dimanche 11 janvier 2009



L’opiniâtreté récompensée, je finis par atteindre le sommet modeste du puy des Goules, lumière magnifique de contre-jour, je retrouve mon souffle avec difficulté, il faut dire que les derniers mètres à travers les jeunes chênes nains et d’autres arbustes piquants furent éprouvants, les pieds qui s’enfonçaient aléatoirement dans la neige, des fois pas du tout d’autres fois jusqu’aux genoux, progression chaotique, pester contre moi-même d’avoir choisi cette absence de chemin, si ce n’est le caprice de suivre la trace fraîche d’un chevreuil, et plutôt que de rebrousser chemin jusqu’au sentier et reprendre une ascension plus raisonnable, continuer au contraire au travers du sous-bois touffu.

Ce que je n’avais pas prévu, en revanche, c’était que la descente serait nettement plus difficile que la montée, glissade vertigineuse, verglas et devoir se retenir à toutes les branches sur le bord du chemin — à la réflexion d’être monté à travers bois peut-être pas un si mauvais choix que cela —, s’entêter malgré tout, à s’arrêter de temps à autre pour faire quelques photos. Retour à la voiture restée seule au col, à la nuit tombante, le dernier ferme la lumière.

Retrouver la ville, sale de neige et de glace grises, s’arrêter dans un café pour une boisson chaude, les pieds trempés, un peu de fièvre, mais le plaisir, une fois de plus d’être allé rendre visite à un de ces vieux volcans, visites qui ressemblent de plus en plus à ces visites que l’on rend à de vieux oncles et tantes de province, et c’est souvent que tel défaut dans le carrelage de leur cuisine nous étreint d’émotion, parce que cette brisure dans la céramique à toujours été là dans notre souvenir, tout comme je finis par retrouver sur le chemin des puys des affleurements de rochers ou des racines noueuses sur le bord du chemin que je reconnais désormais.  

Samedi Samedi 10 janvier 2009



 

Vendredi Vendredi 9 janvier 2009



Déjeuner avec François et Sébastien, fluidité de la conversation qui trouve assez naturellement ses prolongements dans les conversations restées en cours en ligne, cette faculté d’autant plus flagrante chez François qui de plus en plus semble incapable de s’éloigner de trop des points de réseau sans fil, les deux mondes bien superposés dans son esprit apparemment.  

Jeudi Jeudi 8 janvier 2009



Dans le travail de mise en page puis de mise en ligne des pages du petit journal ר la reprise que je suis en train d’en faire, pas encore en ligne — et notamment de son travail d’association des paires de lignes avec une image réalisée le jour dit, je retombe sur cette photographie d’un petit patient de l’orthophoniste qui précède Nathan les jeudis matins. Il s’agit d’un enfant autiste et avec lequel, au gré des attentes de son chauffeur ou de la personne qui l’accompagne j’ai appris à développer une manière de relation, même si elle est très éphémère et pas très profonde, en l’amusant comme je peux, c’est-à-dire en le prenant en photo et en lui montrant le résultat de ces photos, et, lui demandant chaque fois s’il sait qui est sur la photo que je lui montre, une fois il m’a semblé entendre un grognement qui ressemblait de très loin à son prénom, mais je ne doute pas que mon imagination me joue des tours.

J’ai bien du mal avec ces photographies (de fait j’en ai quelques-unes, même si longtemps je ne les ai pas gardées, justement parce que j’ai bien du mal avec ces photographies).

C’est une question de respect. De respect de ce petit garçon qui doit avoir sept ou huit ans. De respect de ses parents aussi, que je n’ai jamais croisés et dont je me doute qu’ils ne seraient pas enchantés de savoir qu’une personne dont ils ignorent tout fait des photographies de leur garçon autiste — ce qui a longtemps motivé que j’efface les photographies que j’avais faites de lui par jeu et pour le distraire du retard de son chauffeur ou de cette nouvelle personne qui l’accompagne, puisque ces photographies n’étaient qu’un jeu, je m’en séparais sans difficulté.

Mais un jour j’ai fait une photographie de lui que j’ai trouvée belle et cela a été un dilemme, j’ai fini par la garder. Mais je n’ai pas aimé les raisons pour lesquelles je trouvais cette photographie réussie. On le voit agitant ses mains devant ses yeux, stéréotypie courante chez les enfants autistes, destinée à sur-stimuler leurs impressions visuelles par cette agitation généralement produite juste devant leurs yeux. Dans le cas de ce petit garçon, les positions que prennent parfois ses doigts sont très singulières. Dans cette image, cette agitation est floue et très désordre, tandis que tout son visage tendu et expressif est tourné vers un mur. C’est cela que je trouve réussi, pour l’image, pour sa signification pas trop appuyée d’impasse.

En somme on me demanderait, une commande, une photographie à propos d’autisme, ce serait celle-là, manière d’illustration réussie de l’autisme, or c’est précisément cette notion d’illustration que je refuse habituellement pour la trouver trop littérale, singulièrement à propos d’un sujet qui a précisément à voir avec l’irreprésentable — comment représenter l’irreprésentable ?

J’essaye de démêler cet écheveau. Si je devais prendre une photographie à propos d’autisme, est-ce que ce serait la meilleure façon de procéder que de prendre une photographie d’une personne autiste, en quoi une personne autiste représente-t-elle son handicap ? Prendre une photographie d’une personne lépreuse dans le but de représenter la maladie de la lèpre a un sens, on reconnaît sur le visage tuméfié et les membres mangés, la progression d’une maladie que l’on identifie comme étant la lèpre, en un sens on a atteint son objectif. Mais lorsque l’on photographie une personne sourde, il ne me semble pas évident, si l’appareillage éventuel de cette personne n’est pas visible, que l’on représente sa surdité. Parmi les nombreuses difficultés auxquelles font face les parents d’enfants autistes, il y a celle que certains comportements sont mal tolérés en société et pour faire face à cette intolérance sociale, il est parfois nécessaire de préciser aux personnes qui s’en plaignent que votre enfant est autiste, bien souvent on s’excuse auprès de vous — de quoi s’excuse-t-on dans ce cas ?, c’est à mon avis assez compliqué à dire — et une phrase que l’on entend de part et d’autre à cette occasion c’est que oui, ce n’est pas marqué dessus que cet enfant est autiste. Ce qui dit bien ce que cela veut dire, photographiant une personne autiste, on ne photographie pas l’autisme en général.

Mais que pourrait-on photographier alors ? En fait rien. Donc on retourne à l’idée tout de même que voulant photographier l’autisme ou le représenter d’une façon ou d’une autre, on est ramené à cette idée que c’est une personne autiste que l’on a encore de mieux à photographier. Et en la matière ce sera bien souvent un enfant autiste plutôt qu’un adulte autiste.

A vrai dire je me demande tout de même si ce n’est pas là le pire des non-dits à propos de l’autisme. On découvre l’autisme généralement chez les enfants et sans doute parce que cette découverte est déterminante chez un enfant et sa famille, on associe souvent l’autisme à l’enfance — en grande partie aussi parce que pour nombre d’autistes profonds, syndrome de Kanner, il n’y aura pas véritablement de sortie de l’enfance — et on oublie volontiers que ces enfants grandissent et n’en demeurent pas moins autistes, ce qui naturellement n’est pas sans poser des questions difficiles sur leur avenir, notamment après le décès de leurs parents. J’ai beau connaître une dizaine d’enfants autistes et leurs familles, je ne connais aucun adulte autiste. Les adultes autistes sont une énigme.

Il faut cependant reconnaître qu’il y a chez l’enfant autiste, par rapport à l’adulte autiste, une vertu de représentation qui explique que ce soit le plus souvent des enfants autistes qui soient représentés plutôt que des adultes. L’enfant autiste peut être assez facilement représenté dans le contexte de son éducation, par exemple dans un centre d’accueil, on reconnaîtra alors assez facilement l’impersonnalité du décor et son aspect générique, des salles aux murs pastel, du mobilier et des accessoires pour soutenir les activités d’éveil et de jeux — en cela c’est ce que j’apprécie dans ma propre photographie de ce jeune enfant autiste, il n’y a pas de contextualisation dans cette image, impression renforcée par les murs blancs et unis.

Alors si on s’en tient à représenter un enfant autiste pour tenter de représenter l’autisme plus généralement parlant, on pourrait facilement m’opposer dans le cas de cette photographie que je pourrais plus sûrement chercher midi devant ma porte et ne devrais-je pas plutôt faire des photographies de mon fils Nathan, autiste, que j’ai sous la main tous les jours. A vrai dire il m’arrive de faire des photographies de Nathan dans lesquelles je trouve des tentatives de représentation de son autisme, mais je constate que ces photographies plus illustratives que d’autres ne finissent par se détacher de toutes les autres photographies de Nathan que je prends, comme je prends des photographies de ses deux sœurs, parce que c’est une manière d’expression de ma tendresse vis à vis de lui, c’est mon garçon que je prends en photo, pas juste mon garçon autiste. Du coup pour ces représentations qui viennent se greffer par dessus la simple représentation de Nathan, je vois bien comment j’utilise toutes sortes d’artifices, des décadrages avec force hors-champ, des jeux sur la profondeur de champ, Nathan flou au milieu d’un contexte parfaitement net et quantité de captures du visage de Nathan quand ce dernier s’absente ou affecte une expression du visage peu commune. A vrai dire, si je voulais aller jusqu’au bout de cette démarche, il conviendrait que je prenne Nathan en photo quand son visage est partiellement défiguré par toutes les sortes étranges de rictus dont il est capable ou encore quand son visage est parcouru par cette expression de tristesse qui est le prélude à la crise et pourquoi pas le visage de Nathan tuméfié par une crise. Je n’y tiens pas.

Une photographie de Nathan étant donc tout le contraire d’une photographie neutre pour moi, si je nourris toujours le projet de faire une photographie qui parle d’autisme, il me reste la possibilité de prendre une photographie de la petite dizaine d’enfants autistes que je connais, la grande Camille, Boris, Guillaume, Baroukh ou encore le petit Ryan que je croise presque tous les jours à l’école De Croly et dont le sourire est désarmant, ou même encore le grand François de la piscine le mardi soir, mais pour tout dire le manque de détachement que j’éprouvais à l’égard de Nathan je le retrouve chez moi pour tous ces enfants.

Il me reste donc la possibilité d’un enfant autiste que je ne connais pas, et, selon, finalement, le stratagème le plus indirect qui soit, puisque jusqu’à cette photographie que je trouve réussie, j’effaçais toutes les photographies que je prenais de ce petit garçon dans un effort de le distraire, de jouer avec lui, en le prenant en photo et lui montrant la photo que je venais de prendre de lui.

J’ai beaucoup hésité avant de rendre cette photographie publique, je l’ai sommairement publiée une première fois dans le bloc-notes, telle quelle, telle que je la montre aujourd’hui, puis cinq minutes plus tard je l’avais retirée pour un quart d’heure plus tard la publier à nouveau mais cette fois en rendu le regard de ce petit garçon anonyme — une chose que je m’étais promis de ne jamais faire un jour, un bandeau noir sur les yeux, quelle horreur — et puis cette dernière aussi, un quart d’heure plus tard, je la retirais finalement.

Si je publie cette photographie aujourd’hui c’est parce que je viens de compendre, en jouant avec lui dans la salle d’attente ce matin, à notre jeu préféré, prendre des photos — j’ai essayé une fois de lui faire prendre des photos, mais cela n’a rien donné, je ne parvenais pas à lui faire comprendre qu’il fallait appuyer sur le déclencheur — que je disposais en fait d’un moyen de joindre ses parents, il suffisait de glisser dans son classeur de communication — un classeur qui contient des bandes scratch sur lesquelles il peut accrocher des petits carrés idéogrammes pour exprimer son besoin d’un verre d’eau, ou son envie d’aller au parc — un mot pour ses parents, leur donner un tirage de cette image et d’autres photographies de lui sur lesquelles je le trouve mignon et leur expliquer que j’ai beaucoup de plaisir quand son chauffeur est un peu en retard, de jouer avec lui. D’ailleurs si je refuse de lui couvrir les yeux d’un bandeau noir, je peux aussi l’appeler par son prénom. Hugo.  

Mercredi Mercredi 7 janvier 2009



Pas de rugby aujourd’hui, terrain bien plus propice au hockey qu’au ballon ovale, à la place j’emmène Madeleine faire les soldes. Curieusement je préfère le programme habituel des mercredis après-midi, mais le sourire de Madeleine qui repart avec ses trois pantalons — j’apprends à cette occasion que ce qui autrefois s’appelait des jeans cigarettes, porte désormais le nom de slims — et ses deux t-shirts, ça vaut bien un essai.  

Mardi Mardi 6 janvier 2009



L’étrange préoccupation soudain, et, si, tout bonnement, je ne lassais pas un peu mon ordinateur à lui demander toujours plus ou moins les mêmes opérations.

Le tas de bois de Pascal, il suffirait d’être une brute pour oublier que c’est sa sculpture à lui, rien ne le signale en effet, après tout ce n’est qu’un immense tas de branchage au milieu d’un pré, et en faire son objet photographique, lui tourner autour, notamment la nuit, en donnant d’aléatoires coups de flash dans cette masse indifférenciée. Ce serait tentant. Mais alors j’aurais l’impression d’être un voleur. Un voleur de bois en hiver. Je pense que nous ne sommes pas si nombreux à être attentifs. A ne pas être des voleurs.

Enregistrer un premier fichier baptisé 20090101.tif dans un répertoire fraîchement créé, lui, portant pour nom, 2009, et être presque intimidé par l’immense espace blanc dans lequel on jette ce premier fichier.

Tout aussi étrangement refermer un dossier portant le nom de 2008, en se demandant si on le réouvrira un jour.  

Lundi Lundi 5 janvier 2009



Brève histoire de la prise en compte du handicap par les pouvoirs publics français.

Dans les années 60, les pouvoirs publics français prennent la mesure du nombre grandissant de personnes handicapées, une première analyse leur révélant que les deux causes majeures du handicap sont, soit génétique, soit relèvent d’accidents suite à des accouchements avec complications. Les pouvoirs publics français seront alors prompts à investir dans des maternités mieux équipées — de même que les dotant d’un personnel mieux formé — mais aussi dans la recherche génétique prénatale, ce qui révèle sans mal que la préoccupation essentielle des pouvoirs publics français n’était pas de venir en aide aux personnes handicapées, mais à terme d’en réduire le nombre, ce qui s’apparente à une manière d’eugénisme.

Il est intéressant également de constater, c’est la deuxième phase de l’attitude des pouvoirs publics français face au handicap, que le nombre de naissances d’enfants handicapés, en dépit de ces mesures efficaces, ne baissa pas. En grande partie du fait qu’au même moment la recherche médicale française faisait des pas de géant dans le domaine des fécondations in vitro, avec comme conséquence immédiate une augmentation très forte des naissances multiples, lesquelles sont très pourvoyeuses d’enfants handicapés. Entre ralentir prudemment de telles avancées, et au contraire pérorer à leur propos, notamment dans le monde occidental anxieux de son renouvellement démographique, le choix politique fut vite fait, le nombre de naissances d’enfants handicapés ne baissa donc pas.

Contraints d’admettre que le nombre de personnes handicapées ne baisserait pas, les pouvoirs publics ont revu leur politique et tentent d’organiser une meilleure prise en charge des différents handicaps, mais sans réelle volonté politique, préfèrent placer les organisations associatives de défense des différents handicaps en compétition les unes avec les autres. Ce qui a pour nombreux effets pervers que des sommes immenses, qui leur sont dévolues, soient engouffrées par les associations de défense des personnes diversement handicapées dans des efforts de communication coûteux, mais aussi de renforcer le sentiment d’abandon de la part de personnes souffrant de certains handicaps lesquels sombrent dans l’oubli, effacés qu’ils sont par d’autres handicaps dont il est beaucoup question à un moment donné, cette politique favorise également les intiatives brèves au détriment des projets de fond et il n’est pas rare qu’un handicap, et les personnes en souffrant, qui bénéficient, un temps, d’une certaine bienveillance de la part des pouvoirs publics, finissent par ne pas voir leurs budgets renouvelés au motif que leur handicap est somme toute passé de mode.

Depuis cinq ou dix ans l’autisme reçoit une attention assez favorable de la part des pouvoirs publics, il ne faudrait pas s’en réjouir trop vite, la culture du résultat de notre gouvernement d’extrême droite devrait rapidement trouver un tel engagement (pourtant insuffisant, et de loin) trop honéreux et surtout ne pouvant se justifier avec des résultats encourageants et remettre dans l’ordre dans cette générosité indue.

Une fois de plus nous sortons ragaillardis de chez le neuro-pédiatre, tant pour le plaisir évident avec lequel il constate les avancées de son petit patient que pour ses encouragements discrets, mais qui portent.  

Dimanche Dimanche 4 janvier 2009



 

Samedi Samedi 3 janvier 2009



Dans le cinéma de fiction, un personnage est rarement dans la gêne pour trouver une place de parking, ou encore c’est extrêmement rare qu’il ne parvienne pas à fermer une portière en la claquant du premier coup — à l’exception notable près des films de John Cassavetes qui parfois provoquait de ces petits accrocs de la vie de tous les jours, tandis qu’une scène était filmée, ses acteurs, rompus à l’exercice, savaient s’adapter à ces minuscules accidents et à les intégrer pleinement dans leur jeu (je pense notamment aux scènes de duos entre Gena Rowlands et Seymour Kassel dans Minnie and Moskowitz) — parce que sans doute le cinéma fictionnel s’attache davantage soit à ce qui réussit d’une part ou plus prosaïquement encore, à décrire une réalité archétypale soigneusement expurgée de ces impondérables qui risquent d’entacher le stéréotype dans sa lisibilité. A ce manque de réalisme on peut même ajouter le fait que les personnages ont une maîtrise parfaite de leurs nerfs dans des situations périlleuses et exceptionnelles comme une poursuite de voitures ou une fusillade, au point que pour qu’une fusillade puisse un peu impressionner un spectateur contemporain, il faille que cette dernière soit la mère de tous les fusillades et que les impacts de balle dans le décor se comptent par dizaines ou centaines. Bref, les personnages du cinéma fictionnel n’ont pas grand chose de moyen, ou même de médiocre en eux, ils sont généralement servis, surtout dans le cinéma américain, par des acteurs au physique très avenant et dont il ne fait aucun doute qu’ils ont déjà essuyé plus d’une guerre dans des vies antérieures. On n’est jamais très loin d’une manière de perfection.

Dans Burn after reading il semble que les frères Coen se soient amusés à sciemment prendre tous les contrepieds de ces fictions trop taillées sur mesure. Tout d’abord en construisant des personnages qui sont tous plus stupides les uns que que les autres, par jeu, ils confient ces personnages à des acteurs beaucoup plus habitués à camper les surhommes décrits plus haut — et on sent bien que ces acteurs prennent un très vif plaisir à donner vie à leurs idiots inélégants et médiocres — et, ensuite de jeter ces personnages mal équipés en jugement, dans une intrigue pas très originale — des employés d’une salle de gym tombent sur des informations qu’ils imaginent hautement classifiées en provenance d’une agence fédérale. On voit difficilement comment faire un film avec aussi peu, ou plus exactement on voit très bien le genre de films que produisent des intrigues aussi minces et téléphonées, mais alors ce serait sans compter sur la très grande application et l’immense souci du détail, de même qu’un talent admirable de conteurs, des frères Coen, parce que, leçon numéro un, ce n’est pas nécessairement la complexité de l’histoire que l’on raconte ou la richesse évidente de ses méandres qui fait la valeur du récit, mais bien davantage la façon dont elle peut être racontée, et comment notamment avec force dialogues très précis, une attention toute particulière aux détails et à leur saupoudrage dans le cours du récit, et les croisements très habiles de quelques trajectoires, on obtient rapidement un enchevêtrement qui échappe rapidement à la compréhension d’agents chevronnés de la C.I.A. qui, en plus de ne pas être très brillants, eux non plus, donc humains et médiocres, finissent par perdre tous leurs repères — magistrale scène finale de debriefing de cette affaire minable qui pourtant ne se laisse pas réduire si facilement, puzzle duquel surgit toujours un personnage que l’on avait oublié, on croirait les scénaristes rebouclant en tous sens leur intrigue pour s’assurer qu’elle tient la route et qu’aucune erreur de script, aussi infime soit-elle, ne vienne ruiner la construction fragile d’une fiction (je ne cesse de me repasser le fil de cette histoire dans tous les sens, moi aussi, et je me demande tout de même si le personnage du docteur, épouse de l’ancien agent fédéral, n’a pas été omis dans le décompte final, et si c’est le cas, est-ce un trou dans le scénario ou une petit récompense pour ceux qui suivent ?).

Parce que, leçon numéro 2, c’est aussi avec les meilleurs stéréotypes que des réalisateurs aussi chevronnés que les frères Coen, peuvent faire leur propre école de cinéma et faire de ce film une démonstration non pas de ce dont ils sont capables, ce serait très immodeste, mais des rouages mêmes du scénario et comment ce dernier se construit, quelle cuisine !, et comment les ingrédients sont choisis, et que là encore on peut tenter de cuisiner des plats tout à fait acceptables même avec des ingrédients de qualité secondaire : ces personnages à la remarquable médiocrité donnent paradoxalement un corps inattendu à cette intrigue qui volontairement ne brille pas par son originalité — des documents secrets tombent dans de mauvaises mains. Dans Burn after reading, il y a effectivement un petit côté leçon de cinéma, façon de dire, voilà normalement à ce moment du récit doit se produire tel événement et que se passe-t-il quand on dévie au contraire d’un iota ?, démonstration qui s’appuie également, ce n’est pas la moindre de ses intelligences, sur le fait que de telles fictions stéréotypées servent aux personnages de modèles, ainsi les deux employés de la salle de gym qui s’improvisent en maîtres-chanteurs, en reprenant à leur compte des dialogues de films mille fois entendus. A de nombreuses reprises du film, on jurerait que l’image va se geler momentanément et qu’un des frères Coen en blouse blanche va se lever des premiers rangs de la salle pour expliquer tel ou tel détail de la scène en cours à la façon des professeurs d’histoire de cinéma, ce n’est pas le moindre des effets comiques de ce film.

Leçon numéro 3, avec de l’habileté à revendre on peut très bien raconter un film entier à l’image d’une seule blague, certes un peu longue, mais dont la chute est remarquable pour ce qu’elle prend le spectateur à contrepied. Après tout c’est un exercice de style comme un autre. Cela ressemble un peu à la chute inouïe d’Une femme de ménage de Christian Oster, tout un roman pour une chute incongrue et inattendue et qui laisse son lecteur — ou son spectateur — dans un rire aux échos tenaces. Une histoire drôle racontée en un peu plus d’une heure et demi. Pourquoi pas ?

Leçon numéro 4, cela ne gâche rien, mais on pourrait voir dans ce film une critique assez saine et remarquablement anti-américaine des huit dernières années, un peuple d’idiots surpuissants, s’orientant dans le monde et l’existence à force de stéréotypes, pour la plupart hérités de l’industrie hollywoodienne, qui n’a fait, pour sa part, que reprendre le monde de poncifs qu’est la très ennuyeuse société américaine, lesquels finissent par servir de points cardinaux et d’exemples à suivre à un public qui s’enfonce gentiment dans l’ignorance, les maîtres chanteurs de la salle de gym pensant leur pays encore en guerre froide contre la Russie — ce qui achève de plonger les agents de la C.I.A. dans la perplexité. Cette critique sociale et politique s’appuie admirablement sur la distribution du film riche de vedettes archi-connues, à contre-emploi ici, et auxquelles on demande de caricaturer l’homme de la rue quand ce dernier se prend pour un personnage de cinéma hollywoodien. Ainsi dans le monde entier, les mimiques appuyées des acteurs hollywoodiens sont considérées comme le parfait contre-exemple d’un jeu clair, quand aux Etats-Unis ils sont adoptés sans arrière-pensées par un public qui par la suite devient le modèle d’acteurs qui nécessairement vont en remettre une couche question mimiques.

Donner à surjouer de telles mimiques à des acteurs aussi connus, et donc à se parodier eux-mêmes, n’est pas seulement réjouissant, c’est une critique anti-américaine extrêmement aiguë. Tout comme de les obliger à faire un créneau serré pour se garer.  

Vendredi Vendredi 2 janvier 2009



 

Jeudi Jeudi premier janvier 2009



Parmi les joies insoupçonnables de la paternité, être réveillé en pleine nuit par une Madeleine toute malade et qui, maladroite, a un peu manqué sa cible en vomissant. Wassingue. Et plus tard le bac de douche lui aussi obstrué, parce que Madeleine ne sait pas encore à son âge qu’il ne faut pas rendre dans un lavabo ou une baignoire. Toute la journée avoir le sentiment de vivre dans le souvenir de ces odeurs fétides, mais n’avoir jamais manqué de tendresse en regardant ma fille aujourd’hui. Et dire que parmi mes résolutions de début d’année, je me promettais de me prémunir davantage contre l’envahissement naturel des enfants — dans l’idée de préserver mieux le temps consacré au travail — je rentre donc de plain-pied dans l’année, résolutions au placard semble-t-il. Comme chaque année.  

Mercredi Mercredi 31 décembre 2008



Dans les grandes allées de la forêt de Senonches, désertes, immenses perspectives rendues encore plus vertigineuses par la neige qui happe le regard, je dis adieu à cette année qui vient de s’écouler, comme je le fais presque chaque année, c’est-à-dire faire coïncider ce sentiment d’une année qui chasse l’autre avec les dernières lumières de l’année, plutôt que d’attendre les alentours de minuit, frontière que je trouve plus floue et abstraite. Et cet adieu réussi, quelle magnifique marche dans la neige !, dans la forêt déserte calme sans un bruit et l’apaisement de la lumière qui décline et fonce les sous-bois, me suffirait tout à fait. Par bonheur il faut lui ajouter la chaleur de cette soirée chez Pascal et Florence, Anne, les enfants, ma Justine qui semble aller mieux, Jeanne, Madeleine, Nathan, Basile et Adèle autour de la grande table des Rigaudières, les enfants armés de tambourins font un vacarme de tous les diables quand arrive minuit. C’est une année dure que nous quittons, et quand nous nous étreignons avec Pascal, nous n’avons pas besoin de nous dire le bien que nous nous faisons mutuellement par notre réunion justement pour enterrer cette année si sombre, surtout pour lui. Les filles m’embrassent tendrement, et je fais un câlin fort serré à Nathan, bonne année à toi mon garçon. Réjouis-nous encore de tes promesses.  

Mardi Mardi 30 décembre 2008

En pleine forêt enneigée, l’impression de comprendre, enfin, un enseignement lointain de Barbara Crane qui m’exhortait à utiliser des focales plus longues, ce que je rebutais à faire, tellement ces dernières me tenaient à distance de ce mes sujets, leur préférant, donc, les focales courtes. Je me souviens par exemple comment Barbara m’expliquait que lorsqu’elle photographiait les arbres autour de sa maison du Michigan, son jardin de Giverny à elle, elle ne cessait de s’émerveiller sur le dépoli de la chambre, notamment celui de la chambre 20x25, qu’un simple déplacement du plan optique sur le rail — la mise au point sur un tel appareil-photo — et c’était un nouvel univers qu’elle voyait apparaître sur le dépoli. Tâchant d’isoler des troncs droits contre le fond enneigé du reste de la forêt avec une focale un peu plus longue que celles utilisées habituellement, je commence à comprendre ce qu’il y a de parti à tirer d’un tel écrasement des plans mais aussi de cette façon curieuse avec laquelle l’absence de réelle profondeur de champ avale les avant-plans ou les arrière-plans. Et dire que l’on peut passer toute une vie, abrité de ce genre de découvertes, pour peu que l’on se cache hermétiquement derrière ses certitudes.




Photographie de Barbara Crane, n’étant pas encore en mesure de montrer ce que je fais moi-même en utilisant des focales aussi longues avec lesquelles je balbutie vraiment.  

Lundi Lundi 29 décembre 2008

Je passe chez Alain et parle avec lui de mes récents maux de tête, qui, d’après lui, ressemblent fort à des migraines. Lui-même souffre d’algie vasculaire de la face et en connaît un rayon. Et nous partageons de la sorte quelques vues sur l’utilité d’internet, qui est pour lui une source précieuse de renseignements rares à propos de sa maladie mal connue, comme, en notre temps, nous avons, surtout Anne, réuni tant d’informations à propos d’autisme — au point que nous avons nous-mêmes, surtout Anne, posé le diagnostic et en avons ensuite obtenu la confirmation auprès des différents spécialistes. Alain m’explique que lorsqu’il va chez le médecin c’est bien souvent pour lui expliquer ce qu’il doit prescrire à son malade, tout comme, et je donne également cet exemple à Alain, le père de mon ami Chris, parkinsonien, et qui à force de renseignements glanés sur internet, notamment dans les forums de discussion, aura contribué à faire de son anglais médecin un spécialiste de la maladie de Parkinson. Alain me parle de modifications de dosages, notamment de ses séances d’oxygénation par masque, pour lesquelles il a appris dans des listes de discussion sur le sujet, qu’il était préférable de pratiquer de fortes oxygénations en terme de débit, mais de les écourter par rapport à ses prescriptions. Ou encore que la piqûre bi-quotidienne d’Imiject, si onéreuse — et à laquelle peu de patients ont droit, en dépit du fait que ce soit la seule façon de les soulager — peut être rendue quadruple dans la journée, avec un peu de bricolage sur la seringue d’origine, et au moment de l’injection soulager tout autant son patient, en lui évitant même les désagréments des quelques effets pervers de ce médicament, comme l’hypersudation et la tachycardie — ce ne figurera certainement pas sur le site du fabricant du médicament en question qu’une réduction des doses soit très opportune.

Et je remarque que dans ce domaine aussi, celui de la maladie et de la médecine, internet joue un grand rôle de contre-pouvoir en permettant l’accès et le partage d’informations essentielles, je n’avais pas besoin de cet exemple pour m’en convaincre, mais je le trouve très probant. Rétrospectivement je ne peux m’empêcher de me demander comment faisions-nous pour nous informer autrefois ?, je veux dire, il y dix ou quinze ans ? Je préfère ne pas y penser.

 

Dimanche Dimanche 28 décembre 2008



J’apprends dans cet article de Libération un détail que j’ignorais encore des méthodes de notre saloperie de Ministère de l’Immigration, ministère (et ministre) que sans doute, le monde nous envie — je dis cela pour rappeler utilement que non, il n’est pas normal d’avoir un ministère de l’immigration.

Lorsqu’un avion de ligne est requis pour reconduire dans son pays d’origine une personne sans papiers, la police distribue des tracts aux autres passagers de ce même avion, qui eux ont choisi leur destination, les informant que toute tentative de leur part pour faire obstruction à cette expulsion est passible de peines lourdes.

Le reste de l’article mentionne toutes sortes d’autres agissements mais qui, hélas, sont plus familiers à ma connaissance. La lecture de cet article n’en reste pas moins riche.

Cette méthode d’intimidation me dégoûte. Elle dit toute la honte que j’ai d’être français d’une part, mais tout simplement la honte dans laquelle ce gouvernement de peigne-culs de droite agit, une telle honte de leur propre politique qu’ils préfèrent prendre les devants des fois que, par miracle, ils tombent sur des gens avec un peu de sens citoyen, vacarme et intimidation. La droite dans toute sa triste splendeur.

Alors je voudrais redire un certain nombre de choses à ces peigne-culs, d’abord leur assurer que leur intimidation ils peuvent la ravaler, ils pourront toujours me faire plus mal que peur, et comme bien d’autres je ne suis pas près de la fermer, et que oui, il importe qu’ils sachent qu’ils ont de la merde de droite dans le cerveau, et leur expliquer une mauvaise fois pour toutes que ces pauvres gens, aux destins brisés, sans grande défense, dans un système qui mes rejette, de toute façon, comme une mauvaise greffe, ces gens-là sont les meilleurs d’entre nous. Eux ont eu le courage de tout laisser derrière eux pour quitter la misère ou l’oppression, ou les deux, ils ont eu le courage de franchir des frontières et des mers, de marcher longtemps, ils ont réussi à rentrer dans une forteresse bien gardée, ils ont réussi à s’y maintenir, parfois de longues années, quand tout était prévu pour les dénoncer et traquer, quels sont parmi nous ceux qui seraient capables de cela ?, ces gens ont une valeur inestimable. S’acharner contre eux pour complaire à un petit peuple de droite, de contremaîtres blancs, est non seulement lâche mais terriblement stupide. Donnez des conditions de vie décente à ces gens, une formation digne de ce nom et ils sont notre seul avenir possible, il faut être aveugle (ou de droite) ou très con (ou de droite) pour ne pas s’en apercevoir.

Sarkozy t’es vraiment qu’un (petit) peigne-cul.

Putain, j’ai 44 ans aujourd’hui et je suis toujours en colère.

Et je rappelle aux pilotes de ces avions que vous êtes le seuls maîtres à bord, en conséquence vous n’êtes pas tenus d’accepter de faire voyager des personnes contre leur gré, alors vous attendez quoi pour rendre leurs prisonniers à ces policiers tellement zélés ?  

Samedi Samedi 27 décembre 2008



Je suis encore incrédule de la réponse de ce sale type. Boris, notre petit voisin autiste, en promenade avec nous, qui hier encore ne savait pas du tout faire de vélo, sait désormais faire du vélo, et comme tout autiste qui se respecte, il y a une frontière nette entre l’état "je ne sais pas faire", et l’état "je maîtrise parfaitement ce nouveau savoir", qui une fois franchie, d’un seul coup, déterminant, ne peut plus être retraversée dans l’autre sens. En revanche dans le cas de Boris, une fois qu’il est en vélo, ce qui rend les choses difficiles à la personne responsable de lui, en l’occurrence moi, à pied, c’est qu’il ne répond que très rarement à son prénom, et le voilà parti, Boris pas si loin, Boris, reviens, Merde !, là il faut vraiment que je lui cours après, il ne va pas revenir tout seul, mais où est-il passé ? Madeleine tu vas dans cette direction avec Adèle, je prends Nathan avec moi dans cette autre direction, on se retrouve ici dans cinq minutes, et au bout de cinq minutes essoufflées de part et d’autre, Madeleine pas très assurée encore sur ses patins à roulettes, je décide de mettre à profit qu’il y a nettement plus de monde dans le bois que quand je m’y promène habituellement en semaine et arrête un jeune couple qui arrive d’une direction que je n’ai pas encore fouillée, je leur montre une photographie on ne peut plus récente de Boris sur mon appareil-photo, elle doit dater d’il y a dix minutes, ils me disent ne pas l’avoir vu, mais me proposent de rebrousser chemin et revenir me voir. Du coup j’arrête un jeune homme à vélo, lui explique la situation, lui montre la photographie de Boris et il m’offre de faire le tour du lac des Minimes à toute blinde, puis c’est un type d’une cinquantaine d’années qui courre en arrivant d’un petit sentier, je tente de l’arrêter pour lui demander s’il n’aurait pas vu Boris, et ce sale con me répond que là il fait son "jogging" et qu’il a autre chose à faire. Je suis estomaqué, je le traite de tous les noms, lui assure que si je le trouve crevé la bouche ouverte j’irai chier dedans mais je reprends vite mes esprits, me rapproche de la berge et accoste plus volontiers les gens, et finalement mon jeune cycliste revient en me disant qu’il a trouvé Boris, qu’il n’est pas très loin mais qu’il n’a pas voulu le suivre, c’est donc bien de Boris qu’il s’agit !, il m’indique où retrouver Boris et y retourne vite lui-même en vélo. Quand je retrouve Boris, il rigole et me dit avec sa voix mécanique, Boris-fait-du-vélo-Boris-tombe-Boris-se-fait-mal-Boris-s’amuse-bien-avec-le-vélo. Je remercie chaudement le jeune cycliste qui paraît assez amusé par Boris et ne demande pas non plus son reste, un merci ça suffit apparemment, je le trouve bien élégant ce jeune homme. Je réunis ma petite troupe, Nathan et Boris à vélo auxquels je donne un périmètre très restreint pour faire désormais des tours de vélo, un parterre de fleurs sa pelouse et son arbre, même périmètre pour Madeleine en patins à roulette et Adèle en tricycle. Et nous attendons le retour d’Edith repartie à sa voiture. Et qui finit par arriver. A qui je confesse avoir perdu Boris pendant un quart d’heure, la situation s’était déjà produite il y a trois ans, il faut qu’elle connaisse bien, et objectivement, son garçon pour ne pas m’en tenir rigueur. D’ailleurs Frank le soir aura cette parole très juste, ce n’est pas Boris qui était perdu mais moi.

N’empêche, avant de repartir je reste un peu à observer les allées alentour, des fois que mon jogger reparaisse, bien inspiré il ne repasse pas par ici, je pense qu’il aurait eu droit à un tampon très irrégulier.




planche de L.L. de Mars, extraite de Quinze jours avant la fin du monde  

Vendredi Vendredi 26 décembre 2008



Toute la nuit la fièvre, le mal de tête et la nuit hachée cinquante fois, en petits tronçons de cinq minutes de sommeil, hantés, tous, par le même rêve, d’une usine de fabrication de tubes et dont j’étais un ouvrier surmené par une logique de flux tendu implacable, les Temps modernes croisés avec un de ces labyrinthes tubulaires en construction permanente d’économiseur d’écran de Windows. Cinquante fois le même rêve. Et après quatorze heures de ce sommeil en miettes, le mal de tête dès le réveil. Un peu marre d’être malade. Mais suis-je encore malade ? Et ne serais-je pas malade de quelque mal un peu plus chronique ? Questions qui ne font rien pour alléger le mal de tête lui-même. Dans le mal de tête, quelle est la part de préoccupation du mal de tête lui-même ? Ou encore quand on a mal à la tête quelle est la part de souci que cela nous donne et qui finit par ré-alimenter la céphalée ?

Je crois que je ferai bien d’aller relire Thibault de Vivies, Tentative de pourquoi j’ai toujours si mal à la tête  

Jeudi Jeudi 25 décembre 2008

Depuis qu’il est petit, c’est un peu un casse-tête de trouver une idée de cadeau de Noël ou d’anniversaire ou de cadeau tout court pour Nathan, d’autant qu’il ne nous aide peu en ne manifestant jamais la moindre envie. Et pourtant cette année, dont rétrospectivement je m’aperçois que bien des hauteurs y ont été atteintes, Nathan avait exprimé le vif désir de recevoir pour Noël un ordinateur et le jeu Lego Starwars. Pour l’ordinateur il va falloir que, comme Madeleine, il comprenne que ce n’est pas encore pour tout de suite, mais le jeu Lego Starwars, alors là mon petit bonhomme !, c’est avec plaisir que nous allons nous renseigner, et, de fait, Edith nous en a fait une copie que l’on s’est empressés de loger sous le sapin.

Si vous êtes comme moi, Lego Starwars cela ne vous dit pas grand chose. Il s’agit, en fait, d’un jeu électronique — je crois qu’on dit un "jeu-vidéo" — dans lequel, naturellement, s’enchaînent toutes sortes de scènes de baston avec force sabre-laser et autres aéronefs qui dépassent largement la vitesse de la lumière. Et comment Nathan s’oriente dans ce qui m’apparaît comme une succession de cauchemars, c’est souvent que derrière lui, je ne peux réfréner un "Attention !, Nathan !, un mauvais droïde tire dans le dos de ton personnage", cela reste un mystère pour moi. En revanche je remarque que contre toute attente, il fait preuve d’une très grande patience pour ce qui est d’attendre que de nouvelles situations se chargent ou se résolvent avant de passer aux suivantes, ou encore qu’il ne s’impatiente jamais contre une déconvenue passagère ou non. Et je suis plutôt épaté par sa dextérité dans le maniement combiné de certaines touches. Quand bien même, décidément, tout l’univers de ce jeu me paraît tellement répulsif.

Mais le bonheur de Nathan devant son nouveau jeu et sa façon très docile d’accepter sans heurt les limites dont nous avons convenu avec lui me font me demander si cette aspiration d’être le père d’un enfant moins original que Nathan n’est pas en train de se réaliser. Alors j’applaudis au plaisir évident de Nathan mais je m’inquiète de ce désir soudainement normatif de ma part.

Nathan me rassure rapidement en me posant la question de savoir si on peut se défendre contre un requin avec un sabre-laser ?, ça va on ne me l’a pas entièrement changé, il garde certaines caractéristiques d’origine.

 

Mercredi Mercredi 24 décembre 2008

ERRATUM : Une aussi bonne formule ne pouvait être de moi tout à fait, depuis hier je tourne en rond, persuadé d’avoir déjà entendu cette formule quelque part, ce consommez moins pour travailler moins, mais je ne parviens à retrouver où, une rapide recherche dans Google (c’est sans doute là que j’aurais du commencer) me rappelle qu’effectivement c’était le titre d’un numéro spécial de Courrier International, hebdomadaire, auquel je suis abonné, et numéro spécial par ailleurs excellent comme souvent leurs numéros spéciaux. Donc mille excuses. Et je leur rends volontiers ce qui leur appartient. Consommer moins pour travailler moins, c’est d’eux, pas de moi. Par acquis de conscience j’ai vérifié pour les autres slogans qui eux n’ont pas l’air d’avoir d’antécédent.



J’ai du vivre dans un autre monde pendant ce dernier mois, pour avoir échappé aussi efficacement à la fièvre acheteuse de mes contemporains, aussi, je suis tout surpris ce matin quand Anne m’envoie avec une liste faire quelques courses de dernière minute, il manque quelques légumes, dont des navets qu’Anne fait dorer pendant très longtemps dans du miel cévennol et des châtaignes, un délice, de me retrouver au coude à coude avec une foule compacte et hargneuse.

Je peux comprendre la cohue, mais comme j’ai du mal à comprendre la hargne, à pardonner l’impolitesse, combien de fois je me suis fait bousculer par un caddie, jamais un mot d’excuse, ou encore la cupidité, tel client qui s’empresse de me passer devant pour rafler les deux dernières bouteilles de vin dont j’examinais l’étiquette, effectivement c’était plutôt une affaire.

Et passé l’épreuve des caisses, avec Madeleine on doit être les seuls à engager un peu la conversation avec notre caissière et lui souhaiter un joyeux Noël, le spectacle affligeant de ces personnes qui font la queue devant les stands des scouts pour des paquets cadeau dans des emballages qui portent sur leurs six côtés l’effigie du supermarché — quelle classe !

L’envie de crier. L’envie de hurler. Mais arrêtez, vous ne voyez donc pas que vous courrez à votre perte.

Sur le chemin du retour des courses, la pensée d’un slogan, "consommez moins pour travailler moins". Et cet autre idée de pochoir que j’ai eue récemment, "les supermarchés vous volent volez les supermarchés, la télévision vous ment mentez à la télévision, le gouvernement vous méprise, méprisez le gouvernement".

Bien content que nous reconduisions cette année notre système de tournante pour les cadeaux, cette année, Clémence fait un cadeau à Julien qui fait un cadeau à Anne qui fait un cadeau à Christophe, qui fait un cadeau à Nevruz qui me fait un cadeau et je fais un cadeau à Clémence, et celui qui ne respecte pas cette règle gagne un abonnement à la Décroissance, n’est-ce pas Christophe ?



 

Mardi Mardi 23 décembre 2008



Longue promenade dans le bois de Vincennes autour du Lac des Minimes avec les enfants, Edith, Boris et Eléanor, sentiment rare de plénitude, de rires, sans fard et sans arrière-goûts, avec les enfants, de constater, je n’avais pas passé un peu de temps contigu avec Boris depuis longtemps, qu’il a fait d’immenses progrès, qu’il me demande volontiers de l’aide pour faire du vélo, je crois pour la première fois, aujourd’hui, sans roulettes, une lumière de fin de jour d’hiver déchire les branchages à contre-jour, je reste calé avec une très longue focale, pendant une dizaine de minutes sur un héron qui ne voudra pas prendre son envol, sale bête !, pour une fois que j’avais le bon objectif !, du coup je manque sûrement quelques photographies des enfants dans la lumière rougeoyante du crépuscule, photographe animalier, c’est sûrement un métier, je me rabats sur les reflets des mouettes dans les eaux sombres du lac, non sans penser aux pigeons de Barbara Crane. Il fait très froid. Les nez et les joues sont rouges. Le tricycle d’Adèle commence à être trop petit pour elle, mais son endurance fait plaisir à voir. Madeleine et Nathan font la course en vélo, par trois fois Nathan gagne — parce que Madeleine rencontre toutes sortes de problèmes techniques avec son vélo, mais bonne joueuse elle admet les victoires de Nathan, assez fier de lui-même. On voudrait que toutes les journées soient comme celle-ci. Tout comme on ne comprend pas ce qui fait que rares sont les journées qui sont comme celle-là.  

Lundi Lundi 22 décembre 2008



Avoir passé l’après-midi à aller de piscine de piscine, promesse aux enfants, mais toutes les piscines du département font leur vidange annuelle précisément ce moment. Se demander si ce n’est pas l’image la plus parfaite qui soit de la façon dont s’achève cette année. A plat. Vide. Promesses non tenues.




Photographie de Richard Misrach  

Dimanche Dimanche 21 décembre 2008



 

Samedi Samedi 20 décembre 2008

L’accident comme ressort du récit. Dans le premier cas dans un film, Caos calmo d’Antonello Grimaldi, avec Nanni Moretti dans le rôle principal, celui du veuf.

Dès le début du film on sent qu’il va falloir beaucoup pardonner à son réalisateur puisque la femme du personnage principal meurt d’un accident — une mauvaise chute — pendant que le personnage principal, Petro donc, est précisément occupé à sauver la vie d’une autre femme, elle, promise à la noyade. On aurait envie d’expliquer au réalisateur que l’accident par mauvaise chute est très improbable, de même que de sauver une femme de la noyade et que donc la conjonction des deux actions simultanées est au moins aussi probable que de gagner au loto deux fois de suite.

On pardonne parce que l’on comprend vite que ce ne sera pas le sujet à proprement parler du film, la morte est vite expédiée, elle était très accessoire, elle permet seulement, par sa disparition, que le personnage de Petro soit aux prises avec sa fille de huit neuf ans, petite fille à l’esprit vif, une sorte de petite Alice, dans Alice dans les Villes de Wim Wenders, dont le nom est d’ailleurs cité dans le film au détour d’une conversation qui n’est pas centrale, voire décorative, ce n’est pas la plus mince des balourdises de ce film. Le sujet du film devient bientôt le pas de côté que le personnage principal va faire : ne plus se rendre à son travail, mais rester la journée entière à vivre entre sa voiture, les bancs publics et un petit café sur la place qui accueille par ailleurs l’école de sa fille. Et d’y vivre une existence décalée, dans laquelle il va jouir d’une perpective unique sur les allées et venues de ses semblables, ses proches comme ses collègues plus ou moins contraints de se mettre au diapason de ce caprice, puisqu’on ne refuse pas grand-chose à un veuf, et de lui rendre visite sur cette place admirablement ombragée.

C’est un peu saugrenu comme fable, celle de l’écart et les déplacements très lents de la réalité ainsi opérés font que l’on oublie avec bienveillance quelques maladresses et quelques poncifs encore que l’on reprocherait facilement au réalisateur que ses références cinématographiques ne soient pas très étendues ni très lointaines, la minéralité du personnage principal face à la douleur n’est pas sans rappeler le deuil de la Chambre du fils ou les désarrois amoureux du Caïman, tous les deux films de Moretti, qui, donc, incarne ici le personnage principal.

Mais je dois dire qu’en honnête spectateur de cinéma qui n’a pas envie d’être déçu par le film qu’il voit, j’étais très attentif à trouver des qualités à ce film en exagérant beaucoup ses mérites pendant que je fermais les yeux sur ses défauts, souvent plus voyants que les qualités. Jusqu’à la scène de sexe, à la fois interminable et caricaturale, scène qui ne dépareillerait pas tant que cela dans un film à caractère pornographique, effeuillage racoleur de la femme — naturellement il s’agit de la femme sauvée sur le bord de la plage au début du film et qui finit par retrouver son sauveur suivant une belle suite de concours de circonstances, toutes plus invraisemblables les unes que les autres, des ficelles grosses comme le poing, on dirait un film de Chabrol ou de Woody Allen dernière période — préliminaires, madame porte toutes sortes d’artifices de dentelles sombres ajourées très photogéniques, et est aussi naturelle dans ses attitudes qu’une actrice porno, quant à Nanni Moretti il est aussi à l’aise dans cette scène, à suçoter des bouts de seins, grosse langue dehors, que le serait sans doute Rocco Siffredi dans un film de Rohmer — ou autant qu’il peut l’être, emmanché, dans Anatomie de l’enfer de Catherine Breillat — tout ceci est ridicule et cela dure éternellement, quasi aussi longtemps qu’une scène de coït dans un film dont c’est effectivement le fond de commerce, c’est dire.

Et tout s’effondre en faisant un bruit terrible, l’invraisemblance de cette scène de fesses, filmé aussi mal qu’on peut, jusqu’à montrer la scène sous des angles et des focales différents, un peu comme le serait une rencontre sportive, donne à voir l’invraisemblance de toutes les autres scènes, singulièrement celle centrale de cet homme d’affaires qui déserte son bureau à un moment stratégique pour son entreprise, ce qui finit par lui valoir, paradoxalement, une promotion expresse. Et tout à l’avenant. Et on comprend alors rétrospectivement qu’un cinéaste qui se sert de la mort d’une femme comme d’un simple ressort de l’intrigue pour installer cette dernière aura ensuite toutes les chances de passer littéralement à côté de son récit, la mort d’une femme tout de même ce n’est pas rien.

En revanche, et c’est le deuxième exemple de la mort d’une femme comme ressort d’un récit, le risque d’une telle erreur de jugement de la situation accidentelle installée dans l’intrigue est tenu à une distance intatteignable et saine, par Sébastien Rongier, dans son premier roman Ce matin, dans lequel un jeune homme, dont on sait aussi peu que possible, à l’exception d’un détail intrigant, ce jeune homme à la vue basse, étrenne depuis la veille des lentilles de contact, ce qui devrait modifier de nombreux contours de son existence, ce jeune homme myope donc, apprend par le téléphone que sa mère vient de se tuer le matin même, dans un accident de la circulation, et qu’en tant que responsable légal, après le décès de cette mère, il aura à affronter tout le sordide des détails administratifs que réservent la disparition des proches.

Où l’on voit que la conduite la plus anti-spectaculaire qui soit d’un récit, si elle sait prendre à chaque tournant des directions justifiées, finit par conduire à une maîtrise de ce récit qui sondera l’âme humaine dans ce qu’elle a d’universel, ses débattements face à la mort, celle que chacun de nous porte en devenir, de même que les béances que creusent les morts de nos proches. Mais pour un tel miracle patiemment atteint, il faudra suivre avec lenteur le personnage principal, le jeune homme, sans nom — astuce qui contribue très adroitement à faire de ce jeune homme tous les jeunes hommes possible devant une telle situation et obtenir ce faisant une adhésion parfaite du lecteur — dans une quête inattendue pour ce qu’elle passera par les couloirs des administrations, des pompes funèbres, de même que par les conseils de famille pas très dicibles.

Parce que Sébastien Rongier ne se débarrassera pas comme cela du corps de la mère défunte, en une seule scène au cimetière, dans laquelle tout le monde est habillé en noir, tout le monde embrasse l’endeuillé et lui promet toute l’aide dont il aura besoin. Non, le récit de ce deuil est infiniment plus subtil.

Il se présente effectivement comme une véritable pelote de fils de longueurs toutes inégales, et dont il n’est jamais loisible quand on tire sur chacun de ces fils de prévoir quels enseignements il nous réserve, au contraire, certains parmi les plus prometteurs de ces fils n’aboutissent à rien ou pas grand chose, comme le récit du dernier repas d’un écrivain célèbre avant de mourir dans un accident de voiture, laissant dans son cartable un roman inachevé, ou plus exactement dans une forme impubliable. Et le tragique de cet accident ne fait qu’effleurer — mais un effleurement très habile pour ce qu’il porte de catastrophe en devenir — les personnages géographiquement proches de l’accident mais à des années-lumières des enjeux de cet accident puisqu’ils ne liront jamais une ligne de cet écrivain célèbre. Au contraire d’autres fils sont tirés de l’écheveau dont on n’aurait pas pensé a priori qu’ils jetteraient des jours si peu communs, on s’attend par exemple que le jeune homme récemment appareillé de lentilles de contact voit le monde d’un œil neuf, mais c’est davantage d’un regard plus intérieur qu’il finit par observer le monde autour de lui et en particulier sa famille, et c’est au contraire des problèmes de production lacrymale qui finissent par être à l’œuvre dans cette histoire de lentilles de contact, ou encore la visite pour établir un nouveau contrat, de la boutique de pompes funèbres, un dimanche, de fête des Mères, permet d’aboutir à un de ces drôles d’arrangements dont les vivants finissent souvent par se rendre coupables lorsqu’ils font le commerce de leurs morts.

Et c’est donc dans la mise bout à bout de tous les fils tirés un à un de la pelote que le récit, de pas grand chose, une femme meurt dans un accident de voiture, elle est la mère de deux enfants, l’aîné des deux ayant à gérer, c’est le mot de gestion qui effectivement lui revient, les affaires courantes autour de cette mort, et qui se faisant se donne à voir comme une des formes possibles du récit lui-même, une manière de dire, que non seulement il sera question de raconter une histoire, aussi infime et mince soit-elle, mais de raconter comment justement il convient de raconter une telle histoire pour lui donner en vérité toute l’épaisseur qu’elle mérite vraiment. Et il ne sera pas question non plus de recourir à des ficelles de narration avec force coïncidences et quiproquos pour influer favorablement sur un récit qui sera toujours sur le bord de l’ornière, et même quand de telles possibilités se présenteront, elles n’aboutiront qu’en partie, incomplètes, comme peut l’être une existence dont le solde se trouve dans quelques cartons de papiers administratifs — et il est montré à chacun de nous, petit tour philosophique discret mais efficace, que la mort nous cueillera nécessairement impréparé, et que ce ne sera certainement pas ce que nous avions prévu de laisser le plus en leg qui fera l’essentiel de notre connaissance intime post mortem par nos proches.

Et c’est sans doute dans le faux rythme des phrases, toutes très courtes, sans décoration, sans fleur ni couronne, et leur apparente neutralité que se réalise pleinement le miracle de ce récit minimal mais dont les enseignements reforment derrière eux de nombreuses autres petites pelotes avec les fils que l’on vient à peine de démêler. C’est au contraire dans la description méticuleuse du réel, dans ses contours les moins escomptés, qu’en fouillant avec attention, en évitant l’écueil de jugements trop hâtifs et trop enfermants, on parvient patiemment à démêler un peu le labyrinthe de nos existences, il y aurait comme un cours de philosophie, d’apprentissage philosophique de l’existence, cachés derrière cette forme très épurée de roman : un tour de force abrité par des abords ternes qui réconcilie formes contemporaines et leçon de morale romanesque davantage dans l’esprit de cet auteur célèbre mort dans un accident de voiture, avec dans son cartable un roman inachevé*.




*Allez Sébastien on te reprochera tout de même d’avoir tenu à nommer cet écrivain célèbre, dont on avait deviné, lecteur attentif, le nom, au delà de son prénom mentionné dans les premiers chapitres, et on avait deviné également que le personnage de ce jeune homme aurait très pu être ce personnage mort-né dans le cartable de l’écrivain mort dans un accident de voiture sur le route de Sens. Faut être plus confiant dans son lecteur.  

Vendredi Vendredi 19 décembre 2008



 

Jeudi Jeudi 18 décembre 2008



Et tout d’un coup c’est comme si le monde à un mètre de moi existait. Un univers d’ailleurs. Une foule de détails. De caractères parfaitement formés, d’images parfaitement résolues, de grain de peau, d’éclats de lumière dans les yeux des enfants, de taches sur les fenêtres, bien nettes et c’est le paysage qui est renvoyé dans les zones floues du regard. Je regarde la multitude des objets qui peuplent le garage, et plus près, le bureau, sans parler de l’écran dont j’ai l’impression de discerner le moindre pixel, et je trouve à tout ce désordre un charme fou, celui du collage, des objets et des formes mis bout à bout. Quand tout ce bazar était maintenu dans une zone indéfinie de flou, il me portait plutôt sur les nerfs, je maudissais le mouvement qui m’avait vu entreprendre la sauvegarde générale de tous mes CDs et DVDs sur disque dur, les piles de tous ces boîtiers envahissant toute la surface de travail. Mais nettes toutes les étiquettes sur les tranches de ces boîtiers finissent par dessiner de belles tours, une ville entière dont je me sens l’architecte brouillon.

Je porte enfin des lunettes de presbyte.  

Mercredi Mercredi 17 décembre 2008



Je crois que je les aime vraiment mes petits poussins. Il y en a trois qui sortent du vestiaire et qui s’avancent droits vers moi pour m’annoncer, Phil on n’est pas fiers, on a pris une branlée samedi !

Oui, je sais. Vous êtes tombés sur plus forts que vous et ça arrive et ce n’est pas un drame. Mais ce que je sais aussi c’est que vous avez été courageux, que vous vous êtes battus et que vous vous êtes respectés. Tu nous engueules pas ? Non !, surtout pas. De toute façon aujourd’hui, c’est le dernier entraînement de l’année, et puis dans une heure, vous avez le goûter de Noël, alors aujourd’hui on fait trois tours de terrain petite foulée et ensuite on fait un petit match, les C contre les B.

Et quel plaisir de vois mes petits C, disciplinés, organisés, passer essai sur essais aux B, pourtant plus forts mais incapables de moindre mouvement collectif. Fier d’eux.

Et à la fin de l’entraînement, Antoine et Pablo m’offrent une bouteille de champagne en cadeau. Ils sont un peu surpris de me voir les embrasser comme du bon pain, comme on embrasse des enfants, ben oui, ce jour-là l’entraîneur avait un peu baissé sa garde. Et il n’a même pas donné de tour de terrain pour une cravate. Va quand même falloir que je sois un peu plus dur à la rentrée.  

Mardi Mardi 16 décembre 2008



Arrivant avec un peu d’avance pour accompagner la classe de Nathan à une sortie à l’Opéra — une sorte de tour de chants russes accompagnés au piano et des explications simples, et très justes, fournies par un jeune homme qui avait ce talent d’expliquer aux enfants des éléments faciles à repérer dans les morceaux joués juste après ses explications éclairantes, l’usage de la pédale pour une berceuse, une danse slave dont tous les deuxièmes temps étaient appuyés, une sorte de Monk plus calme et très slave — je surprends Nathan en plein travail en classe, et je suis subjugué de voir mon petit garçon assis à sa table, très sérieux, appliqué, les gestes du bout du crayon très sûrs, sa tête semblant ponctuer la difficulté de l’exercice qui l’occupe, seul, sans l’aide de l’A.V.S. et je ne peux m’empêcher de penser, c’est donc cela un enfant autiste et turbulent ?, oui, pour peu qu’on lui donne sa chance.  

Lundi Lundi 15 décembre 2008



Assomé par la fièvre, dans le garage, incapable de beaucoup plus que de faire un peu de tri dans mes images. A force de volonté, je vais même jusqu’à construire les images de la Vie des dix derniers jours, mais incapable de les mettre en page sous Dreamweaver et de les mettre en ligne. Dans la salle d’attente chez le psychomotricien, n’avoir pas quitté des yeux le mur en face de moi, la cuisse gauche tout contre le petit radiateur poussif de la salle d’attente. De l’autre côté du mur, au travers de la cloison, j’entendais un Nathan particulièrement studieux. Tout n’était pas perdu, lui semblait beaucoup bénéficier de sa séance de ce soir.  

Dimanche Dimanche 14 décembre 2008



Dans une journée dominée par les céphalées et la fièvre continues, une victoire inattendue, contre la chasse d’eau récalcitrante que j’ai réussi à réparer vers minuit après qu’Anne l’ayant tirée, elle ne cesse de ne pas se remplir.

Et la démontant tout à fait, avoir pensé qu’il faudrait sans doute que je trouve un dessin technique d’une chasse d’eau pour une prochaine couverture de publie.net, pour la collection des Voix critiques. Avoir remonté le panneau encastré en trois étapes, en se promettant de ne JAMAIS faire une chose pareille.

Les choses auxquelles on pense, la fièvre aidant, en réparant sa chasse d’eau.

Les couvertures auxquelles échappent parfois les gens de publie.net.  

Samedi Samedi 13 décembre 2008



Revenu à soi, seul dans ma chambre d’hôtel, seulement éclairée par la lumière indirecte en provenance de la salle de bain, s’être récité, approximativement, le début de Compagnie de Samuel Beckett, relu récemment — merci F..

Une voix parvient à quelqu’un sur le dos dans le noir. Le dos pour ne nommer que lui le lui dit et la façon dont change le noir quand il rouvre les yeux et encore quand il les referme. Seule peut se vérifier une infime partie de ce qui se dit. Comme par exemple lorsqu’il entend, Tu es sur le dos dans le noir. Là il ne peut qu’admettre ce qui se dit. Mais de loin la majeure partie de ce qui se dit ne peut se vérifier. Comme par exemple lorsqu’il entend, Tu vis le jour tel et tel jour. Il arrive que les deux se combinent comme par exemple, Tu vis le jour tel et tel jour et maintenant tu es sur le dos dans le noir.

Au milieu de la nuit, avoir partagé ma chambre aux urgences avec un jeune homme d’une très grande beauté, torse nu, le teint admirablement hâlé, les bras coincés contre le corps de détresse, comme des ailes rognées, et dont j’ai entendu au travers du paravent les explications à l’interne : il était parfois tellement angoissé, seul, chez lui, qu’il s’allongeait parterre en position fœtale, et pouvait comme cela rester plusieurs jours sans oser bouger, et il arrivait ce soir aux urgences, torse nu en plein hiver, incapable de bouger ses bras entièrement ankylosés.

Avoir tenté, sans succès apparent, pendant une petite heure, au milieu de la nuit, de discuter calmement avec lui, de lui offrir un peu de réconfort dans la pénombre de notre pièce, n’avoir jamais vu son visage, mais connaître de lui plus en une heure que pour de nombreux de mes collègues, avec lesquels je travaille depuis plus de dix ans, s’être senti confesseur au travers du paravent. Et curieusement cette parole à lui nocive, m’a fait à moi le plus grand bien, en me donnant des forces pour combattre la fièvre et le mal de tête.

Je crois en effet que je dois à la discussion avec ce jeune homme que ma tension, tombée à 8, revienne, timidement, un peu au dessus de 10. Comme j’aimerais avoir contribué à réduire la sienne de tension, mais c’est bien davantage les piqûres de Valium qui finirent par lui donner un peu de répit.

La nuit à grelotter de froid en nuisette de l’assistance publique, le drap mouillé de sueurs, collé contre le simili-cuir du brancard, rêves qui peinaient, trop brefs, à me conduire hors de ce service d’urgences.

Vers six heures avoir demandé un téléphone pour appeler au travail, être tombé sur mon collègue de nuit, qui a dit, il est quelle heure là ?, oui, six heures, bon je vais dire à tes collègues de ce matin que tu ne devrais pas être ici à l’heure ce matin. S’être fait la réflexion que ce collègue raisonnait comme cela en tout, refusant systématiquement d’extrapoler et ne voulant prendre comme base de raisonnement que ce qui était absolument certain. Dans le cas présent, mon absence probable aujourd’hui était considérée comme seulement un retard certain. Avoir trouvé un certain réconfort à cet aspect familier des choses.

Avoir ri de bon cœur un peu plus tard lorsque l’infirmier du matin découvrant dans mon dossier que j’étais domicilié dans le Val-de-Marne s’est exclamé, c’est dingue, on a un succès fou, les gens viennent chez nous depuis la région parisienne.

 

Vendredi Vendredi 12 décembre 2008

 

Jeudi Jeudi 11 décembre 2008

Je suis invité au mois de mars à une manifestation d’une ampleur qui n’est pas habituelle pour moi, je pense que ce sont surtout les moyens techniques auxquels on se propose de me donner accès qui m’impressionnent. Au point ces derniers jours de me sentir comme poursuivi. Je tente de me donner confiance et de m’exhorter au calme, conscient que justement un peu de tranquillité devrait prévaloir dès que je vais me mettre au travail, mais pour le moment c’est la paralysie qui semble l’emporter et ne pas vouloir baisser garde.

Être donc sous le coup de l’intranquillité. Se demander tout de même si cette peur devant une telle opportunité n’est pas la marque d’un léger vieillissement, se dire par exemple que son bras n’aurait pas trembler plus jeune, pensant sans doute qu’une telle estrade était ce que nous méritions de toute façon, insouciante jeunesse vraiment !, et maintenant beaucoup douter de soi. Alors qu’on devrait moins. On a moins à prouver, davantage à montrer.

Ce raisonnement n’aide pas. Quelle que soit l’extrémité par laquelle je m’en saisis, il est inepte à me conforter.

Il va juste falloir faire. Travailler. Et est-ce que ce n’est pas davantage cela le nœud de la paralysie, non pas une manière de procrastination douloureuse, ou même de la paresse, mais le doute grandissant de ses propres capacités à créer de nouvelles formes et de nouveaux espaces, et alors avoir mauvaise conscience en prenant refuge derrière des formes préexistantes.

Bref, perdre tous ses moyens.

Allez du nef, s’y mettre, c’est tout. Faire, c’est tout.

 

Mercredi Mercredi 10 décembre 2008



Ont-ils senti le vent du boulet souffler sur eux ?, peut-être pas, mais pour certains d’entre eux on voit que les compteurs ont été remis à zéro et qu’ils attaquent ce nouvel entrainement avec des intentions de rachat, on fait attention en renvoyant le ballon au début de l’exercice, pas de ces ogives aveugles sans crier gare qui m’avait valu la semaine dernière de ramasser un ballon vrillé en pleine poire tandis que je me retournais, on se regarde, on se respecte, on monte en ligne, on s’encourage, on oublie un temps les moqueries, c’est qu’ils sont sérieux en bouffant du boudin ce soir les Minimes. Les plus réfractaires de la semaine dernière sont ceux qui plaquent le plus bas ce soir, ça fait vraiment plaisir. Et ils sont vraiment terribles ces jeunes gens, parce que je vois bien qu’en plus ils se servent de Baroukh, en lui faisant toute sa place, pour se faire pardonner de moi. Ah les imbéciles !

A la fin de l’entraînement, je n’ai plus de voix, mais j’ai plaisir à continuer de leur hurler les encouragements de rigueur, z’êtes en retard au soutien, c’est tout de suite les gars, voilà là c’est bon !

Quant à Baroukh, la semaine dernière j’étais désarmé devant une de ses nouvelles réticences, se salir !, cet après-midi, si tôt les tours d’échauffement, je ramasse une bonne poignée de boue, je lui en frotte les mains et les genoux, voilà, maintenant t’es sale, il rit, et de fait il plongera comme les autres la minute suivante.

Je me sens un peu fiévreux, j’ai froid, mais je suis bien. Heureux.  

Mardi Mardi 9 décembre



C’est le vingt-septième anniversaire de Julien. Et dire que j’ai rencontré Anne quand Julien avait quinze ans, venait juste de les avoir ! Évidemment quelle différence aujourd’hui !, quelle personnalité et quelle destinée ! Ce défilement du temps donnerait volontiers le vertige, mais c’est un sentiment adouci par un autre, celui de s’inscrire dans une manière de durée et des rôles plus sereins — comme celui de voir ses enfants ne plus grandir, mais vieillir, eux aussi — et c’est une paix qui a beaucoup de prix pour ce qu’elle aide à affronter le tumulte des plus petits. Parce quelles tempêtes les autres jours ! Aussi on ne boude pas le plaisir de cette soirée calme et chaleureuse avec Julien et Nevruz, Clémence et Christophe.  

Lundi Lundi 8 décembre 2008

"Développant" — il y a sûrement un meilleur verbe que celui-ci pour ce que je suis en train de faire — les photographies — numériques donc, d’où cette inadéquation du "développement" — de la grande marche d’hier jusqu’au sommet du Puy de Côme, je m’aperçois dans que dans le programme annexe de "développement" donc, des fichiers au format brut, de façon, miraculeuse, la courbe des histogrammes, dont je comprends bien ce qu’elle représente habituellement, les crêtes des différentes couleurs présentes dans les différentes couches numériques de l’image, mais qui habituellement donne un schéma sans rapport avec ce que représente effectivement la photographie pareillement analysée, selon ces seuls paramètres d’histogrammes, aujourd’hui, à plusieurs reprises, s’agissant des photographies des volcans enneigés, il semble qu’il y ait une correspondance entre les deux représentations.

Cela existe sûrement, ce genre de petit programme pas franchement utile mais développé par un programmeur à la fois créatif et désœuvré, un peu opiniâtre pour pousser effectivement la programmation dans une direction aussi incertaine a priori, mais j’imagine qu’à l’aide d’un tel programme on devrait pouvoir charger des courbes d’histogrammes que l’on dessinerait soit même (avec force copié-collé s’il le faut) et sans doute serions-nous très surpris si de tels dessins prenant le chemin inverse de la représentation finissaient par effectivement représenter quelque chose.

Il me semble qu’elles sont de plus en plus fréquentes ces représentations graphiques héritées de programmes informatiques qui traduisent des flux de données selon des schémas qui ne sont pas toujours pertinents, se pourrait-il que mises bout à bout toutes ces représentations schématiques, difficilement interprétables sans l’appui de l’outil informatique, finissent par dessiner une manière de monde parallèle ? Pourrait-on y vivre ? Y survivre ?

 

Dimanche Dimanche 7 décembre 2008



Quelle impression de plénitude ! Seul en chemin, dans la neige, dans le brouillard, vers le Puy de Côme, la lumière seulement arrivé en haut, et quelle lumière, et en redescendant, retraverser la forêt en prenant tout son temps, pour le plaisir d’être rejoint par la nuit sur la fin. Sans doute l’une de mes plus belles marches.  

Samedi Samedi 6 décembre 2008

 

Vendredi Vendredi 5 décembre 2008



Le Téléthon, vous êtes comme moi, vous en avez sûrement déjà entendu parler, et si c’est bien le genre de grande affaire médiatique assommante et nationale que vous fuyez rapidement. Je suis comme vous.

Mais voilà, la jeune fille dont Anne s’occupe au lycée souffre d’une maladie génétique rare et très handicapante et apparemment pour elle le Téléthon ce n’est pas un sujet de plaisanterie, aussi Anne avait décidé cette année de suivre l’invitation de nos amis Marie-Françoise et Pascal, pour la manifestation locale de cette affaire de Téléthon au gymnase pas loin de la maison, proposant à Maya, la jeune fille dont Anne est l’A.V.S., de nous rejoindre, et Anne se faisait fort d’emmener tout le monde, et de mettre à profit la matinée inhabituellement libre pour faire une centaine de crêpes, et même que pour en manger une, j’ai du m’acquitter, dans ma propre cuisine, d’un don.

Je me faisais naturellement toute une joie de participer à une affaire de ce genre, et comme nous arrivions dans le gymnase, une forte musique amplifiée pour boîte de nuit, un animateur beuglant dans son micro des encouragements pour quelques jeunes gens, déguisés en jeunes gens et fort occupés à rouler des mécaniques pour donner une démonstration de roller — j’espère que c’est comme cela qu’on dit, je vois bien que ce n’est pas du patin à roulette standard, mais j’avoue que je ne suis pas très au jus de tout cela — bref une ambiance sympathique qui me tirait volontiers vers la sortie en courant. Mais les cris de plaisir des enfants ont fait de bons avocats de ma patience.

Et puis je croise Daniela, la jeune femme qui donne les cours de ping pong auxquels j’accompagne la classe de Madeleine tous les mardis matin, qui me propose tout de suite de faire un essai contre le robot lanceur de balles que le club a mis en branle spécialement pour l’occasion de même que deux autres tables où l’on peut jouer moyennant modiques et volontaires finances. Belle occasion finalement d’éprouver, plus intérieurement encore, la fameuse scène du ping pong contre un robot de 71 fragments d’une chronologie du hasard de Michael Haneke, et de fait je suis rapidement hypnotisé par le rythme incessant de la machine qui récupère toutes les balles que je lui renvoie, au travers de filets, les stocke et me les renvoie sans cesse, je finis par demander grâce sous une pluie de balles perdues jusqu’à ce que Daniela, tout sourire, veuille bien arrêter le robot diabolique.



Bref, j’entends un peu moins la musique, Daniela se montre très patiente avec Nathan qui fait montre d’un style très particulier contre le robot, je paye une part de quiche à Madeleine et un soda à Adèle, je suis rapidement pris par le coude par Marie-Françoise qui voudrait que je fasse quelques photographies des démonstrations d’aïkido, et d’ailleurs je ne me fais pas trop prier, voilà exactement le genre de mouvements chorégraphiques que j’aime prendre en photo, même dans d’assez exécrables conditions lumineuses. Les jeunes gens en roller me tirent par le bras, eux aussi voudraient bien que je les prenne en photo, ils sont incrédules quand je leur montre, sur le petit écran de contrôle, les photos de leur premier passage, quant aux très charmantes danseuses orientales, elles aussi faisant montre de leurs talents pour la bonne cause, elles n’ont pas à insister éternellement pour que j’accepte de les prendre en photo — la danse du ventre m’intéresse photographiquement moins que l’aïkido, mais ça m’intéresse tout de même un peu.

Tout ce petit monde me donne des morceaux de papier sur lesquels sont griffonnées des adresses de mail pour que je leur envoie les photos, je suis en train de passer un très bon moment.



Mais ce n’est pas tout.

Je vois Anne au travail. Avec Maya. Entièrement paralysée, à l’exception de ses poignets et de ses mains, et des muscles de son visage. Anne vient d’installer Maya derrière une table de ping pong, lui a mis une raquette dans la main droite, la positionne bien comme il faut et lui envoie balle après balle que Maya parvient parfois à remettre de l’autre côté de la table, sous un tonnerre d’encouragements, et visiblement son plus grand bonheur. C’est donc cela qu’Anne fait au lycée, des miracles, tous les jours.

D’ailleurs je ne sais pas ce qu’elle fait de plus miraculeux ce soir, faire jouer Maya au ping pong ou me traîner, pour mon plus grand plaisir, finalement, à une manifestation locale de Téléthon. Un peu plus et je me joindrais aux jeunes danseuses orientales avec Madeleine et Adèle, non, tout de même pas, il y a des limites à tous les miracles. N’empêche je repense au Loup des steppes de Herman Hesse et je me dis que je ferai bien parfois de rompre avec mes habitudes grognonnes.



Rentré tard le soir, je me mets un peu au travail dans le garage pour faire une demi-douzaine de couvertures qui sont en retard pour publie.net, constater que pour d’eux d’entre elles, je me permets des libertés que je ne me serais sans doute pas permises avant d’aller à la soirée du Téléthon. Finalement je ne demande que cela d’être un peu bousculé.

Un peu avant d’aller me coucher, je fais tout de même quelques recherches sur internet sur cette affaire de Téléthon et je trouve naturellement toutes sortes d’informations et d’opinions qui risquent de gâcher un peu ma prochaine soirée de Téléthon fut-elle accompagnée de gentils Aïkidokas, de joueurs de ping pong accueillants, de jeunes gens en roller fort sympathiques et de danseuses orientales graciles — le Loup des steppes n’est pas mort en moi.  

Jeudi Jeudi 4 décembre 2008

L’impression d’avoir été, toute la journée, poursuivi par les pseudo-analyses du discours du président des otaries de droite, il y a d’abord eu les effets d’annonce, il va prononcer son discours à Douai, c’est un discours très attendu — attendu par qui ? — dans lequel on pouvait déjà savoir qu’il déploierait l’argumentaire d’un plan anti-crise — et vous pensez comment un tel discours est attendu, encore une fois il allait tous nous sauver, j’aimerais tellement qu’il arrête d’essayer de nous sauver, sans compter que je ne cesse toujours de m’interroger sur ces informations prospectives et dire que je continue de penser naïvement qu’un journaliste doit attendre le déploiement complet des faits avant de n’en faire le récit, mais ce journalisme d’état, semble posséder ses appartements dans les chiottes du gouvernement d’extrême droite — puis ce fut le discours lui-même, des passages en direct, puis des passages rapidement retransmis à nouveau — et pourtant je vous l’assure la parole de ce président des otaries de droite ne fait pas de mystère, on comprend généralement du premier coup — puis des analyses à chaud, qu’avait-il voulu dire par là ? et ils étaient drôlement enthousiastes les commentateurs de cette parole de droite, et toute l’après-midi, ce discours disséqué jusqu’à l’envi par des spécialistes qui tous semblent ne pas se rendre compte que cela fait des mois, des années pour certains, qu’on ne les écoute plus. Une fois dans la journée j’ai même entendu à la radio parler d’une analyse de texte, chose que l’on confiait d’ailleurs plus ou moins à un des conseillers du président des otaries de droite lui-même, voilà notre gouvernement d’extrême droite plongé dans l’analyse de son propre discours.

Et sans doute cette expression d’analyse de texte, m’a fait penser à ces exercices scolaires que nous faisions au lycée, l’analyse de textes des grands auteurs — et combien la pratique me rebutait d’emblée alors, cette notion de dissection, notamment de Baudelaire, alors je me suis pris à rêver à un monde dans lequel tous les intervenants des grandes ondes seraient affairés toute une journée à l’analyse minutieuse de quelques extraits des Fleurs du mal, bien sûr cela ne nous aurait pas informés à propos de cette fameuse crise économique que nous traversons aujourd’hui, mais la façon servile avec laquelle est relayée le discours gouvernemental nous informe-t-elle vraiment ?, en tout cas cela n’aurait en rien terni ou gâché le cours de cette journée dont je porte à croire qu’elle aurait été différemment éclairée.

Quel grand rêveur je fais parfois. De la poésie sur les ondes, n’importe quoi, pourquoi pas de la littérature comparée ou de la philosophie conceptuelle pendant qu’on y est, ou même encore de la politique !

 

Mercredi Mercredi 3 décembre 2008



Les semaines se suivent et se ressemblent étrangement, vif plaisir de faire jouer mes poussins, de les voir pour certains, enchaîner les beaux gestes de ce sport et consternation de voir les minimes s’enterrer dans une attitude stérile, dans laquelle la (mauvaise) pression des pairs joue un rôle central, laquelle condamne le groupe, et d’ailleurs leur indiscipline le dernier samedi en match leur vaut aujourd’hui le discours des dirigeants en début d’entrainement, ce qui, à mon avis, ne devrait pas contribuer trop rapidement à leur faire sortir la tête de cet étau qu’ils s’imposent d’eux-mêmes.

Et pendant toute la séance, il sera tellement difficile, impossible pour certains, de leur imposer quoi que ce soit, même un entrainement, un peu punitif, c’est vrai, mais de circonstances, un solide atelier de placage. Plusieurs fois je les engueulerais, je les chambrerais, des répliques d’un autre temps qui me reviennent en tête, à ceux qui mettent leurs mains dans leur short parce qu’ils ont froid aux mains, si elles explosent tu n’as plus de main, mais c’est dur, tellement dur que je me dis que c’est encore plus difficile de diriger leur groupe que de faire progresser Baroukh seul, ce que je me garde bien de leur dire, mais j’y pense.

Et finalement avec le collègue entraineur on décide de les renvoyer aux vestiaires prématurément, quel échec ! Je rentre à la maison déçu, fourbu, une bonne douleur dans le bras droit, l’un d’eux tout à fait déconcentré m’est rentré dedans pleine charge alors que je m’occupais de guider les gestes d’un de ses camarades, il y a des mercredis soirs, où je rentre tout aussi fatigué physiquement qu’aujourd’hui, mais autrement satisfait du résultat. En allant me coucher de fort bonne heure, je repense au petit Niels qui a marqué un bel essai en suivant un coup de pied de dégagement. Le sourire gourmand sur son visage en se tournant vers moi, manière, tu vois j’ai compris, j’ai suivi le ballon. Ça ira mieux la semaine prochaine.  

Mardi Mardi 2 décembre 2008

En sortie avec la classe de Madeleine au cinéma du Kosmos, nous allons voir l’Argent de poche de François Truffaut. Son instituteur me demande en souriant si je ne l’ai pas déjà vu, oui, bien sûr, un grand nombre de fois, mais à la réflexion jamais au cinéma.

A la sortie du film, Madeleine qui me trouve tout chose, m’en demande discrètement la raison, et je lui réponds que la prochaine fois qu’elle me demande comment les choses étaient dans mon enfance, ce qu’elle me demande de temps en temps, je me souviens que je posais souvent la même question à mes parents, enfant, je n’aurais plus qu’à lui répondre que c’était comme dans l’Argent de poche. Elle me regarde incrédule, oui, Madeleine ce qui t’apparaît aujourd’hui comme préhistorique, c’est tout simplement le souvenir assez exact de mon enfance.

Et bien sûr, je ne lui dis pas qu’à la faveur de l’obscurité dans la salle, j’ai eu bien du mal à contenir quelques larmes, notamment à la vue du papier peint de la chambre de la facétieuse petite fille qui s’arrange pour faire croire à la cour entière de son immeuble que ses parents sont partis au restaurant en la laissant seule dans l’appartement, sans manger.

 

Lundi Lundi premier décembre 2008

La liste des choses que j’ai trouvées en cherchant tout à fait autre chose dans le garage, la cassette de Big science de Laurie Anderson sur laquelle figure le morceau Walking and falling, et dans lesquelles j’ai trouvé suffisamment d’intérêt pour ne pas les remiser, dans le vague duquel je les avais extraites.



Une pièce d’échec, le fou, noir, en céramique bleu outremer foncé, cadeau d’un des lycéens spécialisés en génie des matériaux à Saint-Dizier lorsque je travaillais au sein de l’association l’Entre-tenir. L’objet est imparfait, je devais avoir un cavalier aussi, mais je ne sais plus ce que j’en ai fait, l’absence de voisinage de ces deux objets dans ma recherche d’aujourd’hui fera qu’ils resteront encore longtemps séparés. Les quelques visites que j’ai faites dans ce lycée professionnel notamment lors des coulées de la sculpture de Martin, m’auront donné une vision terrifiante de l’avenir, tant les classes de cet enseignement véritable étaient vides, au contraire de celles d’une section voisine où l’on enseignait — enseigne-t-on vraiment ce genre de choses ? — les techniques de vente, et surtout une grande salle de classe transformée en décor en carton mâché d’une supérette, voisine de l’atelier de fonderie, et dans laquelle de nombreux élèves étaient éduqués dans l’art et la manière d’achalander une tête de gondole. Finalement ce fou bleu est devenu dans mon esprit un symbole de cette véritable folie.



Une boîte de kodakrome qui contient, comme l’indique son étiquette sur son emballage d’un jaune orangé reconnaissable entre mille, des photographies d’un week-end à la campagne en août 1987, de même que quelques photographies d’un début de série que j’avais entreprises alors, des images anti-spectaculaire de la banlieue parisienne, thème qe j’ai d’abord laissé en suspens puis repris, puis abandonné et repris à de nombreuses reprises, et dont je vois bien comment certaines de mes photographies d’aujourd’hui sont une manière de prolongement de cette vieille marotte, la photographie de l’ennui au travers du paysage, recherche suivie de loin en loin et dont il est le plus vraisemblable qu’elle n’aboutira jamais. Je suis nettement plus ému de tomber sur l’une des rares photographies que je dois encore posséder d’Isa, une petite demi-douzaine d’années sans doute avant sa mort par overdose. Plus de quinze après ce gâchis, je suis encore capable de nourrir du ressentiment à l’égard de cet Australien de malheur qui avait empoisonné une vie qui était à mon avis faite pour de bien plus grandes aventures.



Un étui contenant quelques plans-films noirs sur lesquels j’avais gratté dessins et lettres, ce qui me donne à revoir comment on faisait avant Photoshop, notamment quand on avait besoin de lettrage. Et sans doute parce que mon apprentissage de la photographie et du graphisme se sont faits bien avant l’invention des logiciels de retouche d’images, je ne parviens jamais tout à fait quand je me sers de l’un d’eux aujourd’hui à oublier à quel point leur maniement est aisé et le travail de fourmi que supposait avant eux de telles interventions sur l’image, ne serait-ce que d’imprimer du texte sur une image ou même de mettre deux images côte à côte.



Quelques pièces en bois disparates sans doute empruntées aux jeux des enfants, c’est effectivement souvent qu’ils me prêtent de ces petites pièces en bois pour servir de cale à je ne sais quelle petite construction destinée à être prise en photo. Je souris à l’idée que je les mets de côté pour les prendre bientôt en photo, histoire d’augmenter le stock de telles images pour les besoins des formes brèves de publie.net, et dire que l’autre jour quand Madeleine m’a demandé ce que je voulais qu’elle m’offre pour mon anniversaire, elle ne m’a pas cru quand je lui ai répondu qu’un jeu de kapla me ferait tout à fait plaisir.



Une photographie orpheline, un petit tirage, représentant une scène assez exceptionnelle, ce qui sûrement a motivé cette photographie aux apparences communes, mon amie Florence affairée à faire la cuisine, c’est ça qui exceptionnel, Florence faisant la cuisine, pas la photo, pitié.



Une série d’autoportraits de dos, ratés, à la chambre, je ne me souviens plus très bien de ce que je tentais de faire alors, force est de constater aujourd’hui que cela n’avait pas réussi du tout. Il semble me souvenir que je tentais une version un peu différente d’All Change !, pourquoi de dos ?, je ne me souviens plus. Au delà de ces photographies ratées, je constate qu’il y un peu plus de dix ans, j’avais nettement moins de cheveux blancs qu’aujourd’hui et il me souvient effectivement qu’alors je portais des chemises tous les jours, je n’en porte plus du tout aujourd’hui, leur préférant de loin les t-shirts.



Une coupelle remplie de dès à jouer pas très usuels, et dont je me demande bien à quel genre de jeux ils permettent de jouer, il me souvient que mon ami Pierre m’en avait fait cadeau au moment d’un de ses déménagements, je les lance tous, à tout hasard, comme on dit, mais rien.



Et puis finalement, un carton de petite taille qui contient quelques cassettes, il y en a bien d’autres des cartons de ce genre, mais je pense que certains ne sont même pas entreposés dans la maison ici, puisque je sais que quelques-unes de mes plus anciennes archives sont dans la cave chez mes parents à Garches. Et dans ce carton, je finis par mettre la main sur une cassette de Laurie Anderson, Home of the brave qui n’est pas celle que je cherchais, celle de Big science, mais dont j’extrais donc White Lily que je réécoute avec plaisir. Dans le même carton, je retrouve également une antédiluvienne cassette de Creedence Clearwater Revival, Cosmos factory, non que je voue quelque admiration que ce soit pour ce groupe fort commun, mais je lui prête cette faculté improbable de me faire entendre, au travers de ses enregistrements d’époque, avec des moyens sûrement rudimentaires, genre garage ou grange, le souvenir que je peux avoir de la musique qu’écoutaient mes grands cousins lors des week-ends que nous allions passer dans le Nord, musique que par la suite ils tentèrent de faire leur, notamment avec le groupe Helter Skelter, auquel participaient deux de mes cousins, Fernand et Raymond, n’étant pas grand amateur de rock moi-même, je m’aperçois que dans mes différentes écoutes de ce genre musical, c’est toujours plus ou moins le souvenir des répétitions de mes cousins à Loos que je recherche, ce qui fait que c’est finalement la médiocrité d’un groupe comme Creedence Clerwater Revival qui me rapprochera le plus de ces souvenirs chéris. Et beaucoup moins finalement l’écoute des grandes épopées du rock, les Rollings Stones, Dylan ou Led Zeppelin, à l’exception près, finalement, de Frank Zappa pour lequel j’ai beaucoup d’admiration, en grande partie à cause de ses nombreuses parodies d’un milieu musical rarement rejoint par l’impression de vraie médiocrité de ses créations.



Une trouvaille plus intéressante sans doute dans touttes ces cassettes, un disque du pianiste Andrew Hill, dont je me souviens que je faisais grand cas, mais réécoutant toute la cassette pour en extraire un morceau, je peine à retrouver que j’aimais tant dans ce disque, si, peut-être ceci, le contre-emploi presque d’Eric Dolphy aux anches, cantonné ici dans une formation très orchestrée dont il peine à s’extraire, le cherchait-il, ou au contraire tentait-il de se fondre inhabituellement dans la masse ?, avec des sonorités que l’on reconnaît pourtant immédiatement chez lui. Mais à vrai dire je doute qu’il y ait une quinzaine d’années j’avais une telle écoute de ce disque.

Ayant rassemblé et numérisé ces quelques éléments qui suscitent chez moi l’intérêt et un peu la surprise tout de même, je tente de les réunir dans un très improbable collage. Et ce faisant, je me demande quels autres collages comme celui-ci je pourrais de la sorte produire, presque toutes les semaines, quand je suis à la recherche de je ne sais quelle archive personnelle, et qu’est-ce qui fait, finalement, que des hasards, pour lesquels je trouve une certaine qualité, puissent se produire avec davantage de réussite que je ne pourrais croire de prime abord ? Le désordre de mon garage sans doute.

Sans compter que l’exiguïté du garage en question aidant, d’avoir travaillé à la mise ne forme de cette page, aura engendré davantage de désordre.

Et par je ne sais quel miracle, en écoutant la totalité de la cassette d’Home of the Brave de Laurie Anderson, à la fin de la cassette, selon mon habitude d’alors de combler les blancs à la fin de chaque facce, je retrouve Walking and Falling, que je peux donc ajouter à l’ensemble.  

Dimanche Dimanche 30 novembre 2008





Quelle humiliation, devoir rebrousser chemin à mi-pente dans ma très modeste ascension du petit Suchet, volcan éteint, coincé entre le Puy de Dôme et le Puy de Pariou, m’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux à chaque pas, pelant de froid aux pieds, mes chaussures complètement détrempées et une belle tempête de neige qui se dessinait derrière le Puy de Dôme et dont il n’était pas difficile de prédire qu’elle serait bientôt sur ma tête, ne pas pouvoir s’empêcher de se faire l’application de cette impression de renoncement à une notion plus ample et plus généralisée d’abandon.

Et le plus dur n’était, finalement, pas de monter mais de descendre, glisser, tomber, se relever, marcher, glisser à nouveau, ne pas tomber mais glisser à nouveau et tomber cette fois, puis se relever et marcher à nouveau et en fait dans cette descente laborieuse, retrouver le sourire en chantonnant la chanson de Laurie Anderson, Walking and falling.

You’re walking. And you don’t always realize it,
but you’re always falling.
With each step you fall forward slightly.
And then catch yourself from falling.
Over and over, you’re falling.
And then catching yourself from falling.
And this is how you can be walking and falling
at the same time.


Des années que je n’ai pas entendu cette chanson ça devrait être assez joyeux de retrouver cette cassette dans le garage, et que vais-je trouver d’autre en cherchant cette cassette dont je ne suis pas assuré du tout de la retrouver ? Il est fou celui, qui tombe dans la neige et pense comme cela à la rédaction de son bloc-notes.




Note de lundi matin : effectivement le projet de retrouver cette cassette était assez fou — et stupide — je n’ai pas retrouvé la cassette de Big Science, mais naturellement j’ai retrouvé celle de Home of the brave, dans laquelle j’ai finalement choisi d’extraire White Lily, dont j’aime cette idée de faire une chanson à propos d’une question aussi minuscule, question à laquelle je n’ai jamais cessé de penser, sans jamais pouvoir y répondre, plus tard, en voyant des films de Fassbinder, me demandant si ce serait, dans chacun de ces films, qu’un fleuriste, répondrait : "White Lily". J’espère pour B. de Kill me Sarah que ces disques sont mieux rangés que les miens et pas mélangés avec le reste.

Le thème du bloc-notes du lundi est tout trouvé : la liste de toutes les choses que j’ai trouvées dans le garage en cherchant une cassette de Laurie Anderson. Je devrais sans doute lui écrire, elle en ferait peut-être une chanson, il est fou celui qui se préoccupe de la rédaction de son blog avec un jour d’avance, sans parler d’écrire à Laurie Anderson.

Les paroles de White Lily

What Fassbinder is it ?
The one-armed man walks into a flower shop and says :
What flower expresses days go by
And they just keep going by endlessly
Pulling you into the future.
Days go by
Endlessly
Endlessly pulling you into the future.
And the florist says :
White Lily
.
 

Samedi Samedi 29 novembre

 

Vendredi Vendredi 28 novembre 2008







Lecture de quelques extraits de Remarquable n’est-ce pas ? de Robert Benchley, éditions Monsieur Toussaint Louverture, à la librairie Les Buveurs d’encre par L.L. de Mars.



 

Jeudi Jeudi 27 novembre 2008



Concentré, très concentré sur ce que je faisais à l’écran, l’un des derniers collages de la Vie, comme il arrive souvent, quelques images fantômes produites par le logiciel de retouche d’images apparaît rapidement à l’écran, dans le calcul un peu laborieux de mes modifications sur des fichiers de grande taille, la machine broute et l’écran se fait l’image de ses hésitations, et je me saisis aussi vite que je peux de mon appareil-photo pour la saisir, et quand je veux contrôler la qualité de mon image sur le petit écran de l’appareil-photo, quelle n’est pas ma stupéfaction !, j’ai pris, sans m’en rendre compte l’un de mes vieux boîtiers argentiques, un Nikon F3 et son objectif de 35 mm, qui était à portée de main, suite à un récent mouvement de rangement dans le garage et au nettoyage dont j’avais gratifié cet appareil, avant de le remiser, ne pensant justement pas qu’il resservirait de si tôt. Et de me rendre compte rétrospectivement que c’est seulement grâce à cet incident que je mesure le degré de concentration qui était le mien jusque-là et que je ne parviens évidemment pas à recréer.

Cet incident minuscule n’est pas seulement parvenu à me sortir de cette torpeur de concentration, je comprends également après-coup les similitudes entre les rêves du sommeil et le rêve éveillé que constitue le travail, pour peu que j’y absorbe toutes mes forces et que je parvienne de la sorte à m’affranchir des contingences environnantes.

Finalement une journée qui connaît un tel détour est une journée réussie.  

Mercredi Mercredi 26 novembre 2008



Douche écossaise au rugby aujourd’hui.

C’était le dernier entrainement de Boris avant longtemps. J’ai dispersé mes poussins avec un peu d’avance parce que des mauvais gestes devenaient réguliers dans les regroupements — à cet âge-là, si ce n’est pas du vice ! — la tension montant c’était aussi bien de séparer tout le monde jusqu’à la semaine prochaine.

Du coup je suis allé voir ce qu’il se passait dans le groupe de Boris qui finissait son entraînement par une petite opposition, et quel bonheur de voir, par deux fois, Nathan s’approcher par derrière d’un regroupement, de se saisir de la balle, en étant bien sur ses appuis et puis de partir au ras, tête baissée, oui, un pick and go, de ce genre de gestes dont les anglais rugbymen excellent à enterrer le jeu, le beau jeu, mais naturellement voyant Nathan le faire, et le faire correctement, quel plaisir !

Je voyais bien que mon Boris était un peu ému tout de même de devoir abandonner quelques temps tous ses poussins, aussi j’ai eu à cœur de lui faire remarquer qu’avec Nathan on avait tout de même réussi quelque chose de grand, rappelle-toi Boris, il n’y a pas deux ans on courait partout sur le terrain après lui, maintenant, il est à peu près dans son camp, il récupère le ballon en restant sur ses pieds, il part dans le bon sens, et il tente même de passer le cuir. Et même, il s’essuie le nez dans les manches de son maillot, dans les rucks on voit la raie de ses fesses et après l’entrainement, il va emmerder les filles dans leurs vestiaires. Ouais, talonneur. On rit un bon coup.

Baroukh ne pouvait pas venir aujourd’hui, alors je tente malgré tout de m’occuper des minimes qui ne joueront pas samedi.

Et je devais avoir trop capitalisé avec la joie de voir Nathan faire ses deux pick and go et partir au ras, la garde trop baissée donc, j’ai eu affaire à des jeunes gens au flagrant mauvais esprit. Chahut, manque de concentration, test de l’autorité de l’entraineur — et ça fait tout bizarre après les poussins pour lesquels l’entraîneur fait facilement figure de demi-dieu, à la fois immense, mais aussi capable de choses qu’eux ne savent pas encore faire, comme d’envoyer une bonne chandelle d’un bout à l’autre de leur quart de terrain. Et du coup dans le froid, la nuit tombée, se demander un peu ce que l’on fiche-là, et n’être pas certain d’y trouver des réponses.

Il y a quelque chose de terriblement pervers, voire masochiste, au rugby, c’est qu’il faille être toute l’équipe à pousser dans le même sens pour réussir quelque chose, un essai ou le gain d’une rencontre, et qu’il suffit souvent de l’erreur ou du manquement d’un seul pour anéantir les efforts de tous. Ou encore pour jouer, il faut pouvoir s’appuyer sur un adversaire, ce qui permet de développer le jeu, et dans le jeu, il faut entendre cette sensation agréable, mais très fugace, de gestes accomplis, mais aussi d’une entente avec ses coéquipiers et du placement collectif qui en découle. Ce sont là des notions extraordinairement difficiles à faire comprendre à des jeunes gens qui ont treize ou quatorze ans. Parce que l’on rentre rapidement dans un cercle vicieux. On ne parvient pas à les canaliser, le jeu est décousu, ils s’ennuient, et ils sont d’autant plus difficiles à mobiliser, et cette spirale peut rapidement décrire des cercles de plus en plus larges. Et dans de tels cas, il faut en vouloir plus qu’eux pour eux-mêmes. Ce qui, les pieds dans la boue, le froid et la nuit demande à soi-même des ressources qu’il faut puiser profondément.

Ou bien encore, on peut expulser un joueur qui ne respecte pas ses coéquipiers, qui ne respecte pas le jeu ou même qui ne se respecte pas lui-même, on peut même en expulser plusieurs, mais que faire quand presque tous sont passibles de cette expulsion, fut-elle de dix minutes au bord du terrain, ou même de moins — un ou deux tours de terrain — sans doute faut-il alors avoir recours à la parole, au discours, mais dans cette parole à ces jeunes, éprouver rapidement la limite de ce que l’on dit, comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre, se rappeler soi-même au même âge, se rappeler les humiliations, la honte, l’inconfort et la déception d’après-midis gâchés. Se promettre la semaine prochaine d’affûter un peu plus ses arguments, de se préparer davantage.

Et finalement constater comment les faits rejoignent la théorie, mon implication depuis le début dans les entraînements était entièrement motivée par la volonté d’intégration d’enfants autistes au sein d’une école de rugby, et d’avoir répété si souvent que ce n’était pas seulement pour le bien des enfants autistes, mais aussi pour celui des jeunes neurotypiques : j’y suis, là. Et j’ai intérêt à faire mieux la semaine prochaine.  

Mardi Mardi 25 novembre 2008



Cela n’a pas été facile de réunir cette première équipe éducative à De Croly pour Nathan et on sent bien comment les désordres auxquels l’école doit faire face à chaque nouvelle rentrée scolaire ne sont entièrement absorbés qu’en novembre. Mais nous y voilà.

Notre expérience de ces réunions, bi ou tri annuelles est en passe de devenir ancienne. La première avait eu lieu à l’école Dolto, motivée par l’institutrice de Nathan d’alors, la si dévouée Myriam. Je me souviens d’une réunion courtoise où chaque intervenant, Anne et moi compris, avait surtout tenté de ne pas cerner de trop près les difficultés de Nathan sur lesquelles alors nous étions bien en peine de mettre des noms. Puis après une heure de ce dialogue respectueux et constructif, il avait fallu faire rentrer tout ce qui s’était énoncé avec intelligence à l’intérieur d’un formulaire dont l’administration, singulièrement l’Education Nationale, a le secret et c’était comme si on avait tout défait. Puis c’est devenu une manière d’habitude, un rendez-vous dont nous maitrisions le protocole et dont le but, nous le savions désormais, n’était que de remplir le fameux formulaire, lequel transmis à des services administratifs idoines, nous valait, ou non, la précieuse attribution d’heures d’Auxiliaire de Vie Scolaire (A.V.S.), et comme ces heures étaient chiches au début !, nous comprîmes rapidement qu’en fait il fallait surtout noircir le tableau pour pouvoir faire la demande de X heures d’A.V.S. dans l’espoir d’obtenir X/2 heures d’A.V.S. Vers la fin du cursus de Nathan à l’école Dolto, ces réunions sont devenues un peu moins aimables qu’au début et ce n’était pas le fait d’une quelconque usure ou lassitude, mais que le système Education Nationale était en train de rejeter la greffe de notre petit garçon, et comme naturellement nous ne l’entendions pas de cette oreille, les choses prirent un tour de plus en plus vilain, jusqu’à la dernière équipe éducative lors de laquelle l’institutrice sembla reconnaître la possibilité pour Nathan de passer en classe de C.P. dans un contre-cœur évident. L’année de C.P., à Pasteur, les deux réunions de ce type que nous avons eues étaient âpres aussi, puis les choses s’envenimèrent tout à fait, l’école refusant de prendre en compte nos plaintes contre les violences qui étaient faites à Nathan dans la cours de récréation, rupture complète du dialogue, inconséquence, irresponsabilité et lâcheté de fonctionnaires, la réunion d’équipe éducative de Nathan en fin d’année n’eut jamais lieu — sans doute aurait-il fallu désarmer les participants avant d’entrer en salle de réunion. Il était largement temps de changer d’école à la fin de cette année noire.

Alors c’est une vraie victoire d’assister aujourd’hui à une nouvelle équipe éducative dans un cadre qui est tout sauf adverse. Et au cours de laquelle l’instituteur de Nathan dit l’adorer, s’amuser de ses frasques, de ses décalages et reconnaît bien volontiers la qualité de ses acquis et curieusement de constater que lorsque Nathan évolue dans un cadre qui ne lui est pas hostile et méfiant, surprise !, il fait des progrès rapides. Sortant de cette réunion, j’étais heureux. La scolarisation de Nathan n’était plus un combat mais bien un droit dans lequel je me sentais réconforté. Et de ce bien-être rassurant, il y aurait aussi à dire à propos de son impact bénéfique sur les progrès de Nathan, des parents qui ne se font plus de soucis quand ils le conduisent à l’école, cela doit être un vrai soulagement pour lui aussi. Je remarque aussi que petit à petit, au cours de ces dernières années de lutte, nous avions développé des armures et des carapaces épaisses, qu’il nous faudra encore un peu de temps pour nous habituer à cette normalité désarçonnante. Et, c’est sûrement très nocif, en dépit de ce cours heureux des choses, je ne parviens pas tout à fait à détacher mon esprit du ressentiment que je conçois à l’égard de ceux qui n’ont pas joué le jeu, était-ce insurmontable de faire toute sa place à un enfant aussi faiblement handicapé que Nathan ?, non, certainement pas, en plus d’être hors-la-loi, c’était inhumain et d’une lâcheté politique que je ne pourrais pas pardonner, je ne crois pas.  

Lundi Lundi 24 novembre 2008



Solidarité avec les inculpés de Tarnac. (En attendant de produire le gabarit et de le bomber dans les trains).




Le soutien du Terrier.  

Dimanche Dimanche 23 novembre 2008

 

Samedi Samedi 22 novembre 2008

Le rêve de cette nuit, quelle avalanche d’images ! Je vérifie sur mon appareil-photo, à tout hasard, le dossier ne contient pas d’images, la carte mémoire est vide, je l’avais vidée hier soir avant d’aller me coucher.

Verrai-je de mon vivant cette technologie qui permet d’enregistrer ses rêves ou d’en mémoriser sur support certaines images ?

 

Vendredi Vendredi 21 novembre 2008

 

Jeudi Jeudi 20 novembre 2008



Madeleine descend dans le garage, un peu désoeuvrée, je travaille à la sélection de cette année des images du Quotidien pour la galerie bonobo, je lui propose de s’asseoir à côté de moi et de m’aider à choisir les images, ses yeux s’illuminent, je la préviens tout de même que je me réserve toujours le dernier mot, elle me répond, évidemment. Une heure de pure grâce passée avec ma fille ainée qui ne bronche pas à propos du choix de la musique — l’Art Ensemble of Chicago — à lui montrer les deux ou trois astuces de recadrage, de maquillage à la pastille ou au tampon de duplication, comment on ferme une image, pourquoi on la redresse ou au contraire pourquoi on la bascule un peu, tout d’un coup l’impression d’être au cœur de ce que j’aimerais bien lui transmettre un jour. Est-ce que cela, le vieux rêve, a déjà commencé ?

Plus tard en fin d’après-midi, l’emmener au cheval, et la voir différemment ma fille.  

Mercredi Mercredi 19 novembre 2008



Grosse journée au rugby aujourd’hui, Nathan ne peut toujours pas jouer parce qu’il continue de boitiller, mais il insiste pour venir quand même, même si je dois rester sur le côté pour regarder, me promet-il. Et c’est ce qu’il fera pendant les deux premières heures tandis que j’entraine les poussins, quel plaisir de le sentir de plus en plus autonome, et de pouvoir aussi compter sur l’aide tacite de tous pour garder un œil bienveillant sur lui pendant que je conduis mon entraînement.

Avec les poussins aujourd’hui premier entraînement de l’année dédié au placement, je dessine cinq couloirs avec des plots et leur fais faire des vagues avec un ballon cinq par cinq, satisfaction de voir que pour une des cinq vagues, certains commencent à se faire des passes sur un pas et qu’un peu de rapidité anime le jeu. Puis le même exercice mais ils doivent s’arranger pour passer au travers d’une défense mal positionnée et leur montrer comment prendre l’intervalle, et ils comprennent ! Puis le même exercice, toujours avec les cinq couloirs mais cette fois-ci avec une défense un peu plus à plat, dans deux couloirs le défenseur porte un bouclier, c’est sur ces deux défenseurs qu’ils doivent tenter de créer l’intervalle. Pas évident, mais je vois bien qu’ils font de leur mieux, je réfléchis déjà à la façon, la semaine prochaine, avec laquelle je devrais leur faire comprendre quelques rudiments du placement en profondeur, il est long le chemin pour faire de ces petits poussins des rugbymen qui savent occuper le terrain.

Une pause brève et Baroukh arrive dont je constate avec plaisir qu’il est de mieux en mieux accueilli, et cela tombe bien parce qu’un entraineur des minimes est manquant, blessé, et je prends à ma charge une douzaine de jeune gars avec Baroukh. Je me dis qu’il vaut sans doute mieux que je fasse simple, je vais donc les faire travailler sur un enchaînement de percussion, jeu au sol et percussion enchaînée par un début de ballon porté, arrachage et sortie de balle.

Il y a un vrai saut entre les poussins et les minimes, des personnalités de joueur plus spécifiquement dédiées, des gros et des trois-quarts et des demis de mêlée désignés, et ce qui apparaissait comme impossible, s’occuper à la fois de cette douzaine de jeune gens et de Baroukh, particulièrement lunaire aujourd’hui, s’avère presque jouable, je ne suis pas obligé de les surveiller une fois l’exercice lancé, mais aussi, ils prennent un peu à leur compte l’accompagnement de Baroukh, le prennent par le bras et l’envoie "péter" dans le bouclier, il est un peu surpris notre Baroukh de se retrouver comme cela au centre d’un regroupement, pour moi c’est la récompense des efforts consentis depuis le début de la saison. Deux fois je l’accompagne en porteurs de ballon groupés, et nous allons au sol ensemble, j’ai l’impression de lui servir d’armure, au dessus de nous, le soutien s’active, le demi de mêlée fait entendre ses directives, lance-toi !, finalement il est bien courageux Baroukh, il ne fuit pas ces situations de ruck et je suis fier de le rendre à sa maman en lui faisant remarquer que l’on progresse.

N’empêche il reste une heure sur le terrain, des minimes qui ont faim, il fait nuit, les projecteurs ont été allumés, je suis arrivé cet après-midi en n’étant pas sûr que je pourrais assurer le premier de mes entraînements, j’avais mal au crâne et je me sentais fiévreux, et trois heures plus tard, crotté jusqu’aux genoux, je me dis qu’une petite heure de simulation de jeu, avec une opposition à six contre six pour finir, c’est exactement de cela dont j’ai envie, et je plaque, je me fais plaquer, je raffute, je viens au soutien, les demis de mêlée lancent du jeu, je suis en retard pour recevoir une passe, je fais un en-avant, je gratte un ballon alors que je ne suis pas strictement sur mes appuis, je suis hors-jeu mais on s’amuse comme des garçons, j’ai vingt ans de moins, trente kilos de moins, je ramasse un ballon à cinq mètres, je pars au ras tête baissée et j’aplatis, les mômes se marrent, je pense qu’ils se rendent compte que là tout de suite, j’ai le même âge qu’eux. Il est six heures, on se serre les mains, on se donner des claques sur les épaules, j’ai pris un caramel sur la cuisse, je ne préfère pas penser à la douleur au lever demain matin. Je n’ai évidemment plus mal à la tête, la migraine des deux derniers jours partie, évaporée, le rugby est un remède souverain. Je savais déjà que c’était bon pour les autistes de venir à l’école de rugby, je me demande même si ce n’est pas encore meilleur pour les pères d’enfants autistes !  

Mardi Mardi 18 novembre 2008



Lorsque je suis arrivé dans le petit garage où je confie mes voitures pour leurs réparations et autres révisions, je suis tombé sur le garagiste, seul dans son atelier, trois voitures le ventre ouvert et un des deux chiens placides qui regardait son maître d’un air inquiet, et il y avait de quoi, le garagiste était en train de faire un malaise, il était frappé de vertige et avait la tête qui tournait. Mon garagiste c’est le genre de type à qui on fait confiance d’entrée, un type bourru en apparence, physique de talonneur, du cambouis jusque dans les sourcils, les mains mangées par la graisse et qui font tomber ses clefs à tube dans un vacarme de jurons, le type pas commode mais qui sourit à tous les enfants qui passent devant le garage sur le chemin de la maternelle, un sourire aux enfants jamais démenti pendant les quatre années que nous sommes passés devant le garage sur le chemin de l’école.

Mon garagiste à la bonne tête un peu bourrue, mais cœur gros comme ça, s’est assis au milieu de son atelier, je lui dis que je suis surpris de le voir seul dans le garage, et votre dame elle n’est pas là ?, partie chercher des pièces, vous voulez que je vous emmène voir un médecin ?, non, non ça va aller, je m’arrête cinq minutes et ça ira, un vrai talonneur qui vient de prendre un bouchon qui aurait assommé un taureau, et qui peine à reprendre ses esprits, mais laissez lui le temps de souffler deux minutes et il retournera à la pile, tête la première. Ah !, vous inquiétez pas ça va aller. Alors je lui dis que je viens de déposer les enfants à l’école, que je ne travaile pas aujourd’hui, que j’ai du temps devant moi, qu’on va attendre ensemble que sa femme revienne, que je préfère ne pas le laisser comme ça.

La conversation s’installe. Mais vous n’avez pas un ouvrier d’habitude ? Bah !, c’est justement cela le problème, le nouvel ouvrier n’est pas venu ce matin, il ne donne pas de nouvelles et apparemment c’est toute une histoire pour trouver des ouvriers, il téléphone tous les jours à l’ANPE, qui lui envoie du monde, soi-disant, mais il n’y a jamais personne qui vient jusqu’à l’atelier, et il ne comprend pas parce qu’il les paye bien ses ouvriers, 15.000 francs par mois, nets qu’il précise, si seulement on lui avait donné cela au début. Alors du coup, il ne s’en sort plus tout seul, et il est stressé, et là, vous inquiétez pas, je n’ai rien au cœur ou quoi que ce soit, c’est juste le stress.

Me prennent des envies de reconversion professionnelle, depuis le temps que je dis qu’informaticien de nuit c’est vraiment un métier de con, dans lequel je m’y sens aussi utile qu’un peigne à un sanglier et là seulement si je savais y faire — mais devant un établi de mécanique, je ne sais vraiment rien faire — je passerai le bleu resté pendu au clou, et celle-là qu’est-ce qu’elle a ?, faut lui changer le carbu ?, OK patron je m’en occupe et après je lance les vidanges, oui je sais faut aller chercher la 205 de la petite jeune fille qui veut plus démarrer mais de toutes façons tant que votre dame elle n’est pas revenue avec les pièces je ne pourrais pas lui changer le démarreur, donc je finis l’Alpha Roméo et j’irai chercher la 205 après, de toute façon son beau-père a dit que ce n’était pas pressé.

Mais voilà mécanicien c’est un métier.

C’est curieux parce que ces derniers temps je me sens poursuivi par cette image du type un peu costaud qui finit par s’écrouler d’un coup comme un cheval de trait qui n’en peut plus de tirer du bois de débardage, le sentiment de toujours que c’est plus ou moins comme ça que je finirai, que de la force et des forces il me semble tout de même qu’il m’en reste, mais ces derniers temps, je suis parfois ému de constater que certaines de mes résistances sont émoussées, que je résiste moins bien à la fatigue induite par le travail de nuit, que mon temps de récupération après un week end de nuit et ses trois heures de sommeil grappillées dans le train du lundi matin, s’est allongé. C’est curieux parce que j’entends souvent mes proches se désoler des signes apparents de leur vieillissement, ce qui m’est tout à fait indifférent, par exemple, je me moque bien de constater que le sel recouvre le poivre dans mes cheveux, ou encore que la presbytie mord tous les jours du terrain — je ne trouve pas cela très pratique, mais cela ne m’affecte pas moralement — ou même encore que je prends du poids ou au contraire que mon visage se creuse et se ride, tout cela m’est indifférent et je dirais volontiers que je me moque un peu de vieillir, mais de m’apercevoir du début du déclin de mes forces m’interroge bien plus profondément.

Et je n’ai pas une grande distance à franchir pour me faire l’application de cette crise du garagiste, cet effondrement de bête de somme que l’on ne voit pas venir de loin. Aussi étais-je tellement heureux de le retrouver dans l’après-midi, recomposé, son bon sourire sous la moustache ébouriffée, pas encore cette fois qu’il raccrochera les crampons.  

Lundi Lundi 17 novembre 2008



Pour être parfaitement honnête, j’ai un grave a priori contre les journaux gratuits, de ceux qui sont distribués, ou pire, laissés en pile dans des lieux de passage comme les gares et dont la lecture peut difficilement ambitionner de durer plus que le temps d’un trajet très court en transports en commun, et donc le manque d’approfondissement mène le plus souvent à la désinformation pure et simple, je suis certain d’enfoncer ici une porte ouverte. Et ce matin descendant du train de Clermont dans lequel j’ai insuffisamment dormi — je le précise par souci d’honnêteté, je veux dire par là que mon humeur comme tous les lundis matin n’était pas au beau fixe — je m’engouffre dans la première bouche de métro et au pied de l’escalator un jeune homme me tend un numéro de 20 minutes, offre que j’aurais normalement déclinée poliment, mais le mot handicap en lettres grasses m’indique qu’il s’agit d’un numéro spécial à propos de handicap, donc je prends ce qui m’est "offert".

Et bien je ne suis pas près de changer d’opinion à propos de ces journaux gratuits et en la matière je me demande tout de même s’ils ne feraient pas bien de rester cantonnés à ce qu’ils font tous les jours, du très digest et vite consommé — la crise en vingt lignes compréhensibles par un singe habillé —, parce que sur un dossier de fond tel que celui des personnes handicapées, c’est quand même assez honteux, pour un journal et des journalistes, d’être pareillement le porte-parole du gouvernement.

Petit collage de tous les titres de tous les articles de ce numéro spécial : l’accès à l’emploi s’améliore pas à pas (gros plans sur les principales mesures annoncées par le gouvernement). Une année pleine de promesses pour les travailleurs handicapés (en 2009, dès le remier jour d’inactivité, on aura droit à l’allocation AAH). Des primes pour l’emploi. Bien, mais... l’Etat doit mieux faire. Un guichet unique pour toutes les formalités. "Il faut améliorer l’aide individualisée aux personnes handicapées. Un dispositif en phase d’amélioration. Une semaine riche en solutions. Les malvoyants sur le devant de la scène. Les démarches pour se voir ériger un statut. "Nous accordons des avantages spécifiques aux salariés handicapés. La terminologie souffre d’une réelle opacité. Main dans la main pour l’emploi. Du tablier de pâtissier à celui de jardinier. Il faut en vouloir et rester extrêmement motivé. Le Web accélérateur d’accès à l’emploi. Les élus doivent montrer l’exemple. Les petites boîtes n’ont pas à rougir. "Je ne fais pas dans le social mais dans le solidaire". Un bon tremplin pour un CDI. "Je ne suis pas près de changer de mode de travail". L’insertion a du pain sur la planche (jeu de mots pour parler d’une expérience d’insertion dans le milieu du théâtre). Se réinsérer par la formation. "Beaucoup ignorent qu’ils ont droit à des cursus adaptés". Les travailleurs handicapés font parler d’eux. Un blog militant. Elles "handizent" long. Quelques heures pour convaincre.

C’est quand même drôlement beau une propagande de droite, beau comme un bulldozer.

Comme chacun sait que les ressources financières des journaux gratuits sont exclusivement celles de la publicité. Et dans le cas présent, les ressources financières de cette propagande de droite sont elles aussi celles de la publicité, toutes les publicités de ce numéro spécial, parfait effet de congruence, reprennent le motif du handicap.

Alors personnes handicapées de ce pays, voilà une liste de sociétés privées qui sont, vous ne le saviez sans doute pas encore, des militantes de la cause handicapée : Crédit Agricole. SNCF — il paraît que la SNCF n’est pas une entreprise privée, il paraît — Société générale, Fenwick, AGF, Conforama, Auchan, Logica, RATP, Bouygues, REXEL, Total, EDF, Areva, Groupe Pierre et Vacance, Capgemini.

Je ne sais pas vous, mais moi ce retournement du sens permanent finit par m’étouffer, ces sociétés pétrolifères qui font de publicité sur le thème de l’environnement, cet hebdomadaire soit-disant de gauche qui célèbre le centenaire de Simone de Beauvoir en exhibant ses fesses en couverture, des jeunes gens réunis en milieu associatif militant et local que l’on fait passer pour des terroristes responsables de tous les retards de train, et cette pseudo-presse, si servile et si prompte dans son rôle de rouage transmetteur de la bonne parole gouvernementale. J’étouffe.

Mensonges.

Peigne-culs de droite.
 

Dimanche Dimanche 16 novembre 2008



Inattendue récréation en ce dimanche gris et pluvieux à Clermont-Ferrand, après une nuit au travail, une fête foraine de l’autre côté de l’autoroute, non que j’ai trouvé mon content dans les manèges de cette fête foraine — encore que j’aime bien les montagnes russes, cependant dans cette fête foraine, pas de montagnes russes dignes de ce nom — mais au contraire de me promener dans les deux grandes allées de ce rassemblement forain et y faire quelques photos, aidé en cela par un ciel bas qui isolait les manèges et les badauds sur fond de brouillard, une impression triste, mais dont je tirais mes petites joies quand je réussissais une image ou l’autre. Ne jamais cracher sur les plus modestes des récréations.






 

Samedi Samedi 15 novembre 2008

 

Vendredi Vendredi 14 novembre 2008



Mon empire n’est pas très grand
Il va d’un bord à l’autre de ma table de travail
Mais je le gouverne.

 

Jeudi Jeudi 13 novembre 2008

Déjà pendant les vacances Nathan m’avait posé beaucoup de questions au sujet de sa condition, papa c’est quoi un autiste ? Et comment ça se fait que je sois autiste ? Et est-ce que c’est grave que je sois autiste ?, autant de questions que j’ai un moment redoutées, mais plus maintenant. D’autant que dans cette prise de conscience de ses différences, je m’aperçois que Nathan réalise à la fois ses difficultés, mais aussi le chemin qui peut le mener vers une meilleure compréhension de notre monde. C’est comme si cela l’orientait, lui donnait des directions et aussi l’encourageait.

Ses progrès sont tels aussi ces derniers temps que cela nous arrive de plus en plus souvent d’avoir le sentiment d’avoir enfin accès, un accès plus franc, plus naturel, à sa personnalité en propre, non pas débarrassée de l’autisme, mais ayant appris à vivre en contournant cet obstacle et nous révéler ses intentions. Et elles ne cessent de m’étonner tant il apparaît que Nathan est incroyablement préoccupé de ceux qui l’entourent, inquiet que rien de fâcheux n’arrive à ses sœurs, plein de compassion vis à vis de moi quand j’exprime ma fatigue, mon pauvre Papa, t’es tout fatigué, et toujours cette tendresse débordante vis à vis d’Anne. Mais ce qui est le plus remarquable sans doute c’est que cette empathie, dont on pense sans doute à tort que ce n’est pas le fort des autistes, est en train de s’exprimer à l’endroit d’un autre enfant autiste, le petit Boris, qui habite au bas de la rue et dont Nathan aura expliqué avec beaucoup de détails à sa psychologue qu’il faut l’aider, parce que lui aussi est autiste.

Et puis dernièrement Nathan a expliqué très raisonnablement à Anne que d’être autiste, cela voulait dire qu’il était de temps en temps un petit garçon extraordinaire et de temps en temps il n’était pas extraordinaire du tout.

 

Mercredi Mercredi 12 novembre 2008



Depuis le début, j’ai bien du mal à faire en sorte que Baroukh réalise qu’on ne joue pas tout seul au rugby, que c’est un sport collectif, et plus exactement que c’est un jeu de mouvements et de placement. Mais comment parvenir à cette compréhension ?, je me demande si je n’ai pas trouvé, très accidentellement, une façon de faire, qui d’ailleurs est complètement illogique, cela va de soi.

Aujourd’hui je m’étais mis en tête de lui faire faire du placage, un des gestes fondamentaux du rugby, mais situation dont je redoute depuis le début que ce soit celle qui finira par le rebuter, parce que c’est le lieu même du contact, il n’empêche je suis bien obligé de le lui apprendre. Alors j’avais résolu d’apprendre à Baroukh le geste du placage à l’aide d’un "boudin" — un grand cylindre de cuir plastifié, haut comme un homme, cinquante centimètres de diamètre, et qui contient de la mousse, on appelle aussi cet outil un "pouf", on fait tenir le boudin debout et s’élançant, on s’astreint à plaquer le boudin le plus bas possible en le projetant le plus loin possible.

Dans un premier temps j’ai bien du mal à faire comprendre à Baroukh ce que j’attends de lui, j’ai beau avoir pris deux boudins et m’élancer sur le premier, il ne comprend pas du tout que je souhaite qu’il en fasse autant sur le deuxième des cylindres resté debout. Alors je suis obligé de le prendre par la main, de le faire avancer doucement vers le boudin, de le faire se baisser, de guider tous ses gestes pour finalement déséquilibrer, avec lenteur, le boudin qui finit par tomber parterre, assez piteusement, moi avec, cherchant à faire accompagner Baroukh la chute du boudin — ici je voudrais dire ce qui est assez significatif de l’esprit des jeunes gens du club et des adultes qui les encadrent, parce que le rugby est un sport où on se chambre pas mal, un sport de garçon moqueurs, et tandis que je peine dans un coin de terrain à faire en sorte que Baroukh plaque son boudin, que je suis moi-même à terre essoufflé, de jeunes joueurs passent par là, pas un rire, pas une parole malheureuse, certains même se risquent à des encouragements, depuis l’arrivée au club de Nathan un beau jour d’avril 2007, le soutien de tous est indéfectible.

On recommence, encore et encore, je fais marcher Baroukh comme un crapaud, les bras ouverts et au dernier moment, je le jette contre le boudin, et je recommence, sans cesse, jusqu’à ce qu’il y parvienne, mais à mon essoufflement et à ma sueur, je comprends bien que c’est moi qui fais tout. Me vient une autre idée, je fais s’agenouiller Baroukh, un genou en terre et le bras tendu, comme on apprend d’abord aux poussins débutants à plaquer leurs camarades. Et planté là, je vais chercher le boudin que je porte vers Baroukh, tout en rigolant de la situation, "c’est le monde à l’envers". N’empêche j’ai droit à l’ébauche d’un placage. Et progressivement, il ne me reste plus qu’à faire se relever Baroukh et le faire courir après un boudin que j’anime du mieux que je peux, c’est que ces machins-là sont tout de même lourds et encombrants, pas faits du tout pour cela.

Bref ce n’est pas encore demain qu’il me coupera un ailier en deux le long de la ligne.

La dernière séance, quand la maman de Baroukh me raccompagnait en voiture, nous discutions et je lui expliquais les enseignements pour moi de travailler avec Baroukh, la patience et devoir tenter d’envisager le monde autrement que comme je fais tous les jours. Mais le soir même, c’est crampes et courbatures, le rançon de cet enseignement qui n’a pas de prix.  

Mardi Mardi 11 novembre 2008



Sans doute que le cours de cette journée fériée où nous étions tous les cinq à la maison, tous occupés différemment, de mon côté j’ai entamé un grand ménage, façon Hercules dans les écuries d’Augias de notre buanderie, cet écoulement devait être trop doux et trop calme pour nous, Nathan se sera donc employé pour en divertir le cours trop tranquille, et faire une mauvaise chute du parapet du jardin sur le ciment de la descente de garage. Comme souvent, on mesure difficilement la gravité de sa douleur ou de ses blessures, parmi les légers dérèglements neurologiques dont il souffre il y a cette relative insensibilité à la douleur de même qu’une certaine difficulté de sa part à expliquer ce qui lui fait mal et ne pas trop le mélanger avec ce qui lui fait peur, ensemble nettement plus vaste que le premier. Mais dans le début de soirée, le boitillement de Nathan ne laisse plus l’ombre d’un doute, il a vraiment mal ou tout du moins il s’est véritablement blessé. Je pars donc aux urgences de l’hôpital Sainte-Camille à Bry-sur-Marne avec lui.

En fait Nathan n’a pas grand chose, juste une petite contusion traumatique au pied pour laquelle il va devoir porter une athèse, pendant une dizaine de jours, rien de grave.

En revanche je remarque une fois de plus que quand je parle avec un médecin ou une infirmière de Nathan, je précise qu’il est autiste, ce qui me paraît être un fait médical important le concernant, par exemple pour expliquer que son manque de réaction à la douleur potentielle n’est pas une indication très sûre, je le précise parce que cela ne saute pas toujours aux yeux, surtout quand Nathan se conduit aussi calmement qu’il l’a fait pendant la très longue attente dans la salle prévue à cet effet et peuplée, au contraire, de toutes sortes d’enfants, probablement neurotypiques, mais très turbulents et énervés, mais alors le précisant, je suis souvent incrédule de voir que cela ne déclenche pas de raisonnements chez mes interlocuteurs dont pourtant je pensais qu’ils faisaient partie du milieu médical. Par exemple, je suis soupçonné par l’infirmière qui fait le tri des arrivées de chercher à m’attirer ses bonnes grâces pour réduire le temps d’attente et rendre mon petit bonhomme prioritaire — c’est tout particulièrement ridicule parce qu’effectivement en vertu de sa carte d’invalidité Nathan en a le droit de fait, ce que nous faisons très rarement valoir — ou encore l’infirmière qui le reçoit, après ce premier entretien, et qui remarque que pour un autiste il est très affectueux et très bavard — à l’occasion je lui présenterais bien quelques autistes que je connais et qui sont tout sauf muets ! — et finalement le chirurgien qui finit par l’ausculter et à qui je dois effectivement expliquer cette histoire d’insensibilité à la douleur, pourtant un trait assez typique dans la très large palette des symptômes autistiques.

J’aurais un peu envie de les houspiller ces représentants du corps médical, leur dire que ce n’est quand même pas tout à fait normal que ce soit moi qui leur explique leur métier, moi je ne suis qu’informaticien, dans le cas qui nous occupe si on faisait à chacun son métier les vaches ne seraient pas nécessairement bien gardées.

Eux sont après tout des professionnels de santé, est-ce qu’il ne serait pas raisonnable d’attendre d’eux, en plus de leur compétence d’urgentistes, que je ne leur disputerais pas, cela fait maintenant plusieurs fois que je visite les lieux, et chaque fois, j’ai affaire à des gens calmes, courtois et qui visiblement aiment bien ce qu’ils font et ils opèrent dans des lieux qui ont l’air d’être très correctement équipés, propres et bien tenus, mais tout de même est-ce qu’ils ne devraient pas faire quelques efforts de formation, se tenir un peu au courant ?

Remarquez, je ne pense pas que ce soit un problème de formation, d’auto-documentation ou de ré-actualisation de leurs apprentissages professionnels. Parce qu’une fois encore, ce sont d’aimables professionnels qui font bonne impression. Mais je sais, je ne le sais que trop bien, l’autisme est une maladie honteuse — ce n’est pas une maladie mais un handicap, mais c’est bien d’une maladie honteuse dont il s’agit. Parce que l’autisme n’est pas une chose rare, un enfant sur mille est atteint d’une forme ou l’autre d’autisme, or je suis sûr que ces professionnels de santé sont tout à fait capables de traiter des pathologies qui sont nettement plus rares. Par exemple l’année dernière, n’avais-je pas moi-même débarqué aux urgences de l’hôpital Sainte-Camille bien mal en point et n’offrant pas d’explications très claires à ce qui me faisait si mal au ventre au point de me faire m’évanouir deux fois, et ces mêmes professionnels n’avaient-ils pas réussi à dénicher une bactérie rarissime, et exotique — comment avais-je pu attraper une Campylobacter jejuni ? — qui siégeait dans mon gros intestin et de trouver également le remède contre cette dernière ? Comme quoi ce n’est pas un problème de compétences.

Ce n’est pas la première fois que je remarque cette honte étrange vis à vis de l’autisme, et j’ai eu bien des fois l’occasion de la retrouver chez moi, notamment dans notre apprentissage assez long en découvrant, puis en admettant, plus ou moins bien, que Nathan était autiste. Avant de développer, je tiens à préciser que je ne pense pas que les professionnels qui nous ont accueillis ce soir aux urgences étaient des personnes honteuses. C’est bien davantage toute une société qui est honteuse.

Les personnes autistes peuvent présenter une gamme très variée de comportements, nombreux d’entre eux auront en commun d’être déroutants et d’être socialement dérangeants, en grande partie parce que la personne autiste n’a pas naturellement de la pudeur ou une grande conscience de la différence entre lui et les autres. Et c’est bien souvent cela qui est choquant, le manque du pudeur, l’exposition — particulièrement problématique à l’adolescence où il peut s’avérer compliqué d’expliquer à un autiste que la masturbation est meilleure abritée des regards, que c’est chose assez personnelle tout de même — et un non-respect des distances entre les personnes et qui disqualifie d’emblée les autistes. Par exemple, pure coïncidence, le mardi soir quand nous allons à la piscine avec les enfants, nous partageons le temps de baignade de quatre ou cinq adultes autistes et leurs deux ou trois éducateurs qui les accompagnent, et c’est assez naturellement que Madeleine s’est souvent jointe à eux, et une fois l’un d’eux, un très grand gaillard, sans doute parce que je ne le regardais pas d’une façon malveillante, s’est jeté sur moi pour me prendre dans ses bras, je me suis laissé faire, conscient évidemment que je ne risquais rien, et ses éducateurs qui sont venus défaire cette étreinte qui ne me dérangeait pas du tout, j’étais en fait très ému, se sont excusés et l’un d’eux m’a remercié de prendre cela gentiment, que c’était un vrai problème avec ce grand François, nous avons bavardé, c’était, eux-mêmes, ce qu’ils trouvaient de plus difficile dans leur métier, la difficulté de ces situations gênantes.

Et pourtant je ne dirais pas cela comme ça. Pour ma part cela m’a beaucoup aidé de devoir affronter cette honte sociale, de devoir le faire pour Nathan, mais surtout d’apprendre à le faire pour moi-même. Que c’est une manière de libération pour moi de ne plus avoir honte de ces situations ou de tant d’autres. J’ai longtemps fait le rêve récurrent de me promener nu dans les rues et de ne m’en rendre compte qu’après coup et de comprendre rétrospectivement les regards gênés ou moqueurs des passants, je me suis récemment aperçu que je ne faisais plus du tout ce rêve. Et ce n’est pas tous les jours qu’une personne de ma taille peut se sentir tout petit dans les bras d’un adulte, ou encore de se sentir choisi de la sorte par cette personne, le bien que cela fait !

De tels bienfaits, je plains ceux qui ne peuvent pas en bénéficier, parce que trop honteux. En cela c’est toute la société dans laquelle nous vivons qui se refuse à de tels bienfaits, dans son rejet honteux et quasi-systématique de telles différences. Ce qu’il y aurait à gagner pour tous de vivre différemment. Et sans honte.




C’est sans rapport, peut-être pas tant que cela, mais relisant ces dernières lignes, j’en profite pour m’adresser au grand et pauvre malade qui tous les jours tente de nouvelles requêtes dans Google, en détournant et tronquant le sens des articles du bloc-notes, pour obtenir des phrases du genre "De Jonckheere aime lécher le cul d’Eichmann" que je me doute bien que la lecture du présent billet devrait voir débouler dans mes statistiques des arguments de recherche du genre "De Jonckheere rêve de se promener nu dans les rues" ou encore "De Jonckheere aime se faire enlacer par un grand autiste", voilà je voudrais dire à cette personne que je me doute un peu de qui il est, que je m’en moque royalement, mais lui, devrait vraiment se faire soigner, parce que c’est quand même pas normal, ni très sain, de détester de cette façon acharnée quelqu’un qu’il n’a jamais rencontré.  

Lundi Lundi 10 novembre 2008



Ayant rédigé ce matin, avec l’aide de Nevruz, dans le rôle du conseil juridique qui ne s’en laisse pas conter, une mise en demeure pour un mauvais payeur de mes service de graphiste, je prends bien garde aujourd’hui de ne me pas me lancer dans quel que travail d’écriture que ce soit, et j’attends bien la fin du soir avant de rédiger mon brouillon pour le bloc-notes du jour, de crainte que les mots de cette soupe aigre ne viennent à polluer ce que je pourrais écrire même dans un tout autre contexte.

Je me demande bien ce qui m’impressionne tant dans ce genre de littérature, et est-ce que ce n’est pas de ma part, d’être pareillement édifié, une façon de capituler devant le langage du pouvoir, ou encore la marque d’un respect pour le pouvoir trop profondément ancré dans mon éducation, et surtout, ne pas se sentir à ma place de produire pareil langage.

Je repense à la lecture que Philippe Didion avait faite d’une de ses Notules vendredi soir, à propos des propriétaires de logements à louer.

Le nouvel acquéreur est un marchand de sommeil qui va convertir boutique et dépendances en logements à louer. Plusieurs petits appartements, trois ou quatre, autant de loyers. Dès le lendemain de la vente, il a fait poser des grillages pour condamner la cour où les gamins jouaient au foot et où Jacky tenait ses lapins. Verboten. Le front qu’il faut pour être propriétaire, d’un endroit que l’on n’habite pas j’entends, pour demander des loyers à des gens, et puis pas seulement des loyers, des cautions, des garanties, des bulletins de salaire, pour oser annoncer à quelqu’un que son loyer augmentera de tant à partir du tant. Je sais bien que c’est comme ça que ça marche mais je ne pourrais jamais faire ça, je crois que j’aurais honte.

Extrait des Notules Dominicales de Philippe Didion, premier juillet 2007.

Donc aujourd’hui, je fais sans doute bien de travailler sur des images.




Image : reprenant, pour préparer l’exposition de Rennes en février, les archives de mes travaux dans le Terrier, j’ai redonné un petit coup sur certaines de nos infographies insuffisamment denses.  

Dimanche Dimanche 9 novembre 2008



Curieuse visite du zoo de Vincennes, qui, par la force de ses enclos vides de toute vie animale visible à l’œil nu — en fait depuis une dizaine d’années, le zoo de Vincennes se meurt faute des crédits qui lui seraient indispensables pour entamer sa reconstruction, laquelle est estimée pour être de plus en plus coûteuse au fur et à mesure que le temps passe, encore un petit effort d’attentisme, et il pourra être entièrement rasé et reconstruit pour le prix de ses réparations, il y a là sûrement une histoire assez dégoûtante de gâchis et de démission de l’Etat, le zoo toujours plus proche de s’écrouler sur lui-même, par mesure de sauvegarde de la vie animale qui y est conservée, doit trouver de nouveaux logements pour ses locataires, les animaux sont donc disséminés dans les zoos du pays qui sont en capacité de mieux les accueillir, ont récemment déménagé tous les fauves, les éléphants, les lémuriens et tous les ours — et photographiant ironiquement les divers enclos vides, je me suis fait la réflexion que cette visite de zoo ne devait pas être très différente d’une vaste installation d’art contemporain, la visite d’un zoo, entièrement désert de ses animaux, décors à la représentation d’habitats naturels rejoints par la nature même, dans son vrai désordre qui reprendrait ses droits sur une figuration trop proprette, et fausse.

Mais voilà on y est pas encore tout à fait. Il reste encore, comme nous nous sommes plu, avec Anne et les enfants à table ce soir, à les énumérer sur la forme d’un jeu, étaient éliminés ceux qui ne pouvaient plus donner le nom d’un animal qu’on avait vu aujourd’hui au zoo — étonnante Adèle qui a bien résisté — des vautours, des loutres, des loups, un kangourou neurasthénique — dont seule Adèle se souvenait — des flamants roses et rouges, deux toucans, des girafes, des zèbres, des marabouts, deux hippopotames à l’hygiène compliquée, des manchots complètement dépressifs, des carpes grasses, des lamas et des autruches qui s’ignorent superbement dans le même enclos, des onagres, un cygne noir qui partage une marre avec quelques très beaux spécimens de canards, des antilopes du Cap, à vrai dire deux ou trois autres sortes d’antilopes dont je n’ai pas retenu les noms, des chèvres naines dans l’enclos voisin des loups — je ne saurais qui des loups salivant ou de ces proies potentielles terrorisées par leurs riverains souffrent le plus de ce voisinage contraint, ces chèvres là quand elles crient au loup qui les écoute encore ? — des dindons, des dindes, des babouins hystériques, des gibbons placides dans l’enclos d’en face — ce serait insultant de les réunir sous la même appellation de singes, les babouins faisaient nettement plus les singes que les gibbons, plus méditatifs — et des pélicans, autant d’animaux qui maintiennent à cet endroit, en déliquescence, sa fonction de zoo, un zoo pas très riche, c’est tout.

Mais une fois la faillite complète du zoo de Vincennes, l’œuvre-installation sera alors parfaite et je pense que les droits d’entrée pourront être relevés — à l’heure actuelle, par soucis d’honnêteté sans doute, le prix d’entrée a été considérablement baissé eut égard à la désertion des locataires, en tout cas on voit bien que ce ne sont pas les recettes du zoo aujourd’hui qui vont permettre son sauvetage — et attirer un public différent, celui de l’art contemporain, et ce sera une sacrée installation — sans doute devrais-je en déposer l’idée avant qu’un petit malin ne vienne faire le malin justement — qui mettra en scène à la fois des lieux vidés de leur substance, le retour de la nature par dessus une représentation caricaturale de cette même nature, la destruction lente d’un édifice, bref tout un symbole, celui du gâchis d’un lieu autrefois dédié à la connaissance — je crois, mais je n’en suis pas bien sûr, que parmi toutes les institutions attentistes, qui font de l’art contemporain sans le savoir, il y a le Ministère de l’Education Nationale à qui appartient le zoo — il y a fort à douter cependant que cette œuvre magnifique — le Musée de la Démission de l’Etat — soit respectée très longtemps, on finira bien par en refaire un zoo, privé, s’entend, ou un parking, ou encore un supermarché, bref le cours normal des choses.

Si ce n’est pas dommage !  

Samedi Samedi 8 novembre 2008



Madeleine, qui descend à la table du petit déjeuner ce matin, n’est pas bien réveillée, et elle soupire que cette nuit elle a rêvé qu’elle montait un cheval nommé Ivresse.

Le soir, à la nuit tombante, belle promenade dans le bois de Vincennes, autour du lac des Minimes avec les deux filles, était-ce le soir ?, la différence de taille entre Madeleine et Adèle ?, ou encore le petit veston de velours côtelé de Madeleine ?, mais je l’ai trouvée bien grande ma fille avec sa tresse de perles dans les cheveux, elle ressemblait à ces jeunes filles plus libres que les autres, dont je tombais éperdument amoureux, jeune garçon. Et dire que ma grande Madeleine va bientôt avoir dix ans, c’est comme une réussite.

Je t’aime ma grande petite fille, et je te souhaite d’être follement aimée.  

Vendredi Vendredi 7 novembre 2008

Lecture des auteurs de publie.net au centre Cerise à l’initiative de remue.net





Fred Griot
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Thibault de Vivies
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Matthieu Mével
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Antoine Boute
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Philippe Didion
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Véronique Pittolo
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Patrick Froehlich
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Jean-Charles Massera
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Philippe De Jonckheere, with a little help from my friend François
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Pierre Ménard
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Arnaud Maisetti
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Sarah Cillaire
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Claude Favre ne souhaite pas que sa photographie soit publiée ici ou ailleurs si j’ai bien compris.



Claude Favre
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Jeudi Jeudi 6 novembre 2008



A. commençait ce matin son nouveau travail comme Auxiliaire de Vie Scolaire (A.V.S.) auprès d’une jeune fille, très sévèrement paralysée, dans un lycée d’enseignement général. Et A. a tout de suite débuté par un cours de Français durant lequel, le professeur fait plancher ses élèves sur la Métamorphose de Kafka, parce que Kafka est au programme. Kafka certes, mais est-ce que cela ne pouvait pas être un autre texte, le Procès, le Château, ou la Colonnie pénitentiaire, s’il faut faire plus court ? M’est avis que le cours du professeur était déjà prêt de l’année dernière pour la Métamorphose.

Je me souviens qu’en Angleterre, lorsque j’y travaillais, si une personne avait le malheur de garer sa voiture sur une place réservée aux handicapés, dans l’immense parking de notre société, elle recevait assez rapidement dans la matinée la visite du chef de la sécurité, accompagné d’un collègue à lui, handicapé, les deux apportant, à son bureau, un siège roulant vide, le confiant à la personne fautive et lui demandant de se rendre à sa voiture en chaise roulante et de la changer de place et de revenir à son bureau toujours en fauteuil roulant. Les Anglais et leur sens exquis de la punition humiliante tout de même !

N’empêche, il me viendrait volontiers l’envie de contraindre ce professeur de Français à une lecture publique de l’intégralité de la Métamorphose entièrement ligoté par un maître de bondage. Idée qui me vient sûrement à l’esprit parce que je n’en mène pas large pour la lecture de demain. Sans cela vous pensez bien que je ne serez jamais capable d’une idée aussi perverse, surtout que je prête naturellement à ce professeur de Français les traits d’un de mes anciens professeurs de français. Forcément.

N’empêche ce matin, vendredi, j’ai sérieusement encouragé A. à prendre des notes de tout ceci, parce que j’ai dans l’idée que la chronique d’une A.V.S. serait sûrement très instructive à propos des dysfonctionnements de nos institutions pour faire leur place aux personnes handicapées. Je pense à cela pour avoir reçu cette semaine le témoignage d’une mère d’un enfant très légèrement handicapé mental qui n’a pas eu non plus sa place dans l’école de Nathan l’année dernière.

Allez je vais faire comme d’habitude je vais aller relire le texte de la loi du 11 février 2005 pour me remonter le moral, un texte de loi magnifique, si rarement appliqué.

Et puis je ne résiste pas à une adresse un peu personnelle puisque je sais que parmi les lecteurs de ces lignes, nombreux sont enseignants : arrêtez de penser que ce n’est pas à vous, en particulier, de faire en sorte qu’une telle loi puisse être appliquée, que c’est seulement une question de moyens et bien d’autres excuses et prétextes qui vous dédouanent de la nécessité d’une implication personnelle, l’intégration scolaire des enfants handicapés passe, aussi, par le fait de re-préparer un cours sur Kafka pour éviter de donner à lire un texte, si génial soit-il, la Métamorphose, dans une classe où une jeune fille n’a pas de gros efforts à faire pour s’identifier douloureusement au personnage principal. Ce n’est pas seulement une question de moyens, c’est aussi une question de volonté. C’est dit sans hargne, mais pensez-y.




Photographie de Nobuyoshi Araki  

Mercredi Mercredi 5 novembre 2008



Pour Eddie


Barak Obama est élu
Je me réveille
de méchante humeur

C’est sans rapport. Bien sûr.

A vrai dire je me souviens très bien que la journée qui avait commencé par apprendre que le fils Bush avait été "réélu" — a-t-il seulement été élu une seule fois, c’est-à-dire, sans le recours à la fraude électorale et à la cour Suprême tout acquise à sa cause, la plupart de ses membres les plus récents ayant été appointé par le père Bush — avait été une bonne journée, passée en compagnie de L. de passage à Paris. J’imagine que l’on peut comme cela passer une fort mauvaise journée, comme se casser un membre et passer la journée aux urgences un 11 novembre 1918 ou un 8 mai 1945, et être pareillement déconnecté du mouvement de l’histoire pour passer une bonne journée le jour de la chute de Saïgon — aussi lointaine que soit cette journée, je me souviens que cela avait été une bonne journée, enfant, au ski, c’étaient les adultes qui étaient tout assombris — ou encore faire plusieurs fois passionnément l’amour le 6 mai 2007 au point d’en garder surtout cette orgie en souvenir et beaucoup moins l’élection du petit président des otaries de droite. En fait je dois confesser une parfaite inadéquation à vivre de façon exceptionnelle les jours historiques, c’est un peu comme de faire la fête un 31 décembre, alors que je préférerais sans doute être festif un 28 décembre ou même un 3 janvier, vous n’avez qu’à voir les soirs de finales de coupe du monde des manchots, j’en profite pour faire de la route, déserte.

Mais je ne peux tout de même ne pas me réjouir de cette élection — encore que politiquement, il ne faille pas se leurrer, Obama est probablement plus proche d’un Chirac que d’un Bayrou — je repense alors à mon ami Eddie qui m’avait offert ce très bel anneau d’esclave en signe de reconnaissance et d’amitié, c’était lui qui m’avait expliqué notamment cette affaire de personnages noirs qui toujours se sacrifiaient dans les films pour que le personnage blanc puisse continuer avec gloire, maintes fois vérifiée — à ce sujet je m’étais lourdement trompé à propos de Barak Obama et d’un parallèle assez idiot que je faisais avec la troisième et catastrophique adaptation cinématographique de Je suis une légende le roman de Richard Matheson. N’empêche Eddie doit être bien heureux aujourd’hui. Je me doute un peu de la valeur de tout ceci pour lui. Comme tout athée que je suis, je demeure très ému à l’écoute du prêche du pasteur Jesse Jackson, ancien, et premier en la matière, candidat noir à la course aux élections présidentielles aux Etats-Unis, en 1984.

Est-ce que ce monde touche vraiment à sa fin ? Est-ce que Barak Obama est vraiment le Messie ? S’il ne l’est pas, je crains que la colère des déçus finisse par être terrible aux Etats-Unis, car c’est sans doute à lui que l’on reprochera de n’avoir pas su, ou pu, réparer tout ce qui avait été durablement cassé et détruit par son prédécesseur.

Puisse cet homme bénéficier dans l’exercice du pouvoir de la même élégance que celle déployée en paroles depuis deux ans — depuis deux ans j’entends ses discours avec la même ferveur que celle qui est la mienne chaque fois que j’entends le discours de Martin Luther King lors de "la Marche vers Washington pour le travail et la liberté" — et je me souviens des échanges de mails avec Karen et Ray, le lendemain de l’élection de 2004, au moins, m’avaient-ils dit, dans l’Illinois, avaient-ils bien voté et pour un Sénateur qu’ils trouvaient absolument génial. Ray doit trouver son café enfin moins amer en écoutant les informations le matin dans son atelier dans lequel il commence sûrement à faire froid.

Même si je suis toujours méfiant de tout ce que le monde de la politique américaine signifie généralement de libéralisme, c’est quand même vrai que c’est une bonne nouvelle.

Et mon humeur s’est beaucoup améliorée dans la journée.  

Mardi Mardi 4 novembre 2008



Est-ce la marque d’un esprit tordu, ou emprisonné, ou tout simplement limité, mais je viens de passer une bonne demi-heure à chercher une image dans mes sauvegardes, désespérant, dès le début de cette recheche, de la retrouver, avant que je ne réalise qu’il me suffisait de la scanner puisque l’original, je voyais assez bien où il pouvait être, au contraire de la sauvegarde de son scan, puisque cette dernière image, dont j’ai besoin pour le dossier de la fondation HSBC, mon concours photo annuel auquel je ne gagne jamais rien depuis dix ans, mais j’y participe avec une régularité dont je trouve que les membres du jury devraient tenir davantage compte tout de même, image qui se trouve être un des polaroids du Pola journal, dont toutes les photographies tiennent dans une vieille boîte en bois façon tiroir à fiches, et dont la petite poignée d’ouverture comporte une petite fenêtre à glissière pour y recevoir son carton de désignation et sur lequel, j’ai dûment écrit, Pola journal.

En dix ans de pratique quasi-quotidienne de l’ordinateur personnel, à titre personnel — puisque professionnellement, je travaille sur des ordinateurs depuis plus de vingt ans maintenant, et quels ordinateurs ! — je m’aperçois que des sillons profonds ont été creusés dans mes habitudes, comme de rester incrédule lorsque je dessine sur papier de ne pouvoir faire marche arrière après un coup de feutre maladroit, de ne pratiquement plus avoir recours au dictionnaire papier, mais au contraire à celui de l’ordinateur incroyablement plus rapide et surtout puissant, même éditeur, notamment avec ses liens hypertextes, du coup c’est tout juste si je ne peine pas pour retrouver mon alphabet, chercher et ne pas toujours trouver des images sur internet, et s’apercevoir après une heure de recherches infructueuses que je dispose de ces images dans un de mes livres, oublier parfois du tout au tout que l’on peut envoyer une lettre, un livre, des photographies, un disque par la poste, et quand je le fais, de trouver cela vraiment miraculeux, s’acheter le journal quand je suis dans les Cévennes, plutôt que de consulter le journal sur internet, l’absence de connexion obligeant, et dans les Cévennes, luxe parmi les luxes, pouvoir lire des journaux vieux de plus de six mois, qui restent d’un séjour précédent, y découvrir alors quelques prédictions erronées, et pas qu’un peu, à propos de Barak Obama, pourvu qu’il passe ! — et oui, je sais je me suis moi-même rendu coupable du même genre de prophéties hasardeuses — se surprendre, c’est arrivé une fois, à passer le doigt sur un mot souligné dans le corps du texte d’un livre et ne pas comprendre que cela ne déclenche pas l’ouverture d’une fenêtre avec quelques explications à propos du contexte, oublier de réarmer un appareil-photo argentique pour passer à la vue suivante, oubli d’autant plus inexplicable que je n’ai jamais eu d’appareil-photo motorisé et qu’au contraire j’ai développé rapidement ce geste pas très orthodoxe de déclencher avec le pouce coincé dans le remontoir pour pouvoir réarmer très rapidement sitôt la vue précédente déclenchée, et pareillement avec le 6X6, déclencher sans lâcher tout à fait la manivelle, récemment après avoir pris une photo avec un appareil argentique, chercher le bouton pour pouvoir vérifier ma prise de vue et rire de ma méprise, cela doit faire dix ans que je n’ai plus travaillé dans un laboratoire, mais je suis à peu près certain que si je devais faire du développement ou du tirage demain, je serais fort gauche et ne manquerais pas d’allumer la lumière en ayant laissé une boîte de plan-films ou de papier ouverte, alors que je pense que j’avais développé une manière de sixième sens autrefois pour ne jamais commettre ce genre de bévues — et je crois que l’on peut parvenir à cette maîtrise avec beaucoup de concentration — se désoler de la disparition de la sauvegarde d’une image donc, en présence même de l’image originale.

Ne pas s’étonner après cela, me connaissant bien pour ce genre de travers, que je ne sois pas pressé de disposer d’un téléphone portable, voyant tous les travers dans lesquels mes contemporains tombent avec l’utilisation de ce gadget, quelle utilisation tordue et mal à propos ferai-je d’un tel dispositif ?, je préfère ne pas y penser — sans compter que j’ai découvert chez Stéphane que les nouveaux téléphones portables-ordinateurs-liseuses, ça doit sûrement porter un autre nom, mettaient à profit la sensibilité de l’inclinaison de l’appareil pour l’équiper d’un petit jeu de labyrinthe à billes, j’imagine bien les heures que je serais capables de passer sur de tels jeux, délaissant ma collection de jeux en bois et aux billes d’acier.

Mais le plus étonnant dans cette affaire, finalement, c’est ma redécouverte d’une de ces petites images de dix centimètres par dix centimètres, un polaroid, son imperfection, son contraste aléatoire, sa mesure de la lumière qu’il faut piéger pour obtenir ce que l’on veut, son irrégularité d’une vue sur l’autre pourtant plus ou moins exposées dans les même conditions, ses balances chromatiques, cette image finalement très médiocre, mais qui m’a si longtemps fasciné au point d’en avoir des boîtes et des boîtes pleines. C’est donc ça un polaroid.  

Lundi Lundi 3 novembre 2008



Quelle impression cette promenade dans le bois de Vincennes ensoleillé et flamboyant de toutes les couleurs de l’automne, après le déluge. C’est comme si toutes les pensées sombres nées du déluge et du cheminement erratique des deux derniers jours étaient gommées d’un seul coup.

D’autant qu’Anne me fait découvrir dans le bois de Vincennes dans lequel pourtant je me promène depuis plus de cinq ans maintenant, une parcelle que je ne connaissais pas du tout, faute de rarement aller du côté de Nogent, les jardins coloniaux, et quelle peut bien être l’absence de motivation de l’Etat d’entretenir ces jardins et ces anciens bâtiments ? De la honte pour le passé colonial de la France ?, ce serait tout de même très étonnant de notre gouvernement d’extrême droite quand on se souvient de son zèle pour inscrire dans les programmes d’histoire un chapitre sur les effets positifs de la colonisation. N’empêche c’est un grand dommage que de trouver les ruines de ces jardins et anciens bâtiments, l’un d’eux semble avoir brûlé récemment, il y aurait bien là de quoi faire quelques ateliers d’artistes ou encore de généraliser l’occupation d’un immeuble, plus récent à cet endroit, et d’en faire effectivement des lieux d’étude, mais je dois sûrement rêver debout.

Je pense au gage que m’a donné Fred Griot, et que je n’ai pas pu réaliser dans les Cévennes tant les rivières tumultueuses et surtout boueuses ne se prêtaient pas du tout à sa réalisation, aujourd’hui dans les petits cours d’eau du bois de Vincennes, j’ai l’occasion de faire des dizaines de photographies qui répondraient à son gage, mais ce serait sans doute tricher, le gage spécifiait bien qu’il fallait que les eaux fussent cévennoles ou ardéchoises. Fred, il va falloir attendre le prochain automne et espérer qu’il soit plus clément que celui de cette année.

Le soir, en reprenant mes notes de ces derniers jours pour le bloc-notes, en cherchant des images, notamment de Paul Graham, tout particulièrement sur son site, je redécouvre certaines de ses images dont j’avais un peu oublié l’existence ou même la provenance, notamment la série Beyond Carrying. C’est de plus en plus souvent que je me dis que je pourrais tout aussi bien reprendre un à un tous les livres de ma petite et modeste bibliothèque et les relire, pour nombreux d’entre eux ce serait comme une première lecture, et pour les monographies et autres nombreux livres de photographie, j’y trouverais peut-être des images m’apparaissant comme nouvelles, voire inspirantes, sans doute aussi inspirantes qu’elles l’ont déjà été à ce qui n’appartient plus qu’à mon éducation. Dans la visite du site de Jean-Louis Garnell, je découvre un peu surpris, dans les séries récentes, celle des Pages, des images qui auraient pu inspirer la Vie et dans celles des Découpes, une recherche vers laquelle j’essaye, à l’état de brouillons seulement pour le moment, de faire évoluer la série La Vie, non pas tant dans le morcellement anti-rectangulaire des assemblages mais dans les fondus entre les différentes images composant chaque collage.

C’est donc fort tard que je finis par me coucher après une journée à la lumière roborative.  

Dimanche Dimanche 2 novembre 2008

 

Samedi Samedi premier novembre



Nous repartons de l’Ardèche, je suis presque penaud de laisser Stéphane pareillement dans l’angoisse avec cette histoire de toit qui ne tient qu’à un fil. Le vent balaye la route et m’oblige à tenir fermement le volant, parfois la voiture passe au travers de flaques d’eau longues de plusieurs dizaines de mètres, alors l’impression, peu rassurante, de la diriger à l’aide d’un gouvernail. Partout la montagne ruisselle d’eau de pluie, des ruisseaux courent le long de la route et quand on arrive dans le fond d’une vallée, c’est le spectacle de flots boueux déchainés qui remplace la vue habituelle d’étendues d’eau calmes à l’écoulement pacifique.

Arrivés à Saint-Ambroix, le sentiment de ne faire que croiser Valérie qui nous laisse sa maison pour tous les trois cette nuit — on serait des fugitifs en fuite, avec Nathan et Adèle, les choses ne se passeraient pas différemment, d’ailleurs je me demande si ce n’est pas une manière de détresse qui a conduit nos pas jusqu’ici, passant à quelques kilomètres seulement du Bouchet de la Lauze, mais je commence à prendre la mesure du danger dans lequel je ne m’empresse pas de me jeter, monter au hameau désert et y passer du temps seul avec les enfants, pendant que dehors les éléments se déchaînent. Les enfants sont fatigués qui ne demandent pas trop fièrement leur reste, je les couche de bonne heure, pendant qu’un nouvel orage gronde alentour — et c’est probablement pas grand- chose en comparaison de ce qui doit passer là haut au Bouchet, ce que mon père appelle le quart d’heure cévennol — et qu’il faut les rassurer. Pour tenir compagnie à Nathan, dans la chambre de Victor, j’entame une partie d’échecs contre un ordinateur à la programmation rustique, ou auquel manquent quelques connaissances rudimentaires à propos de la partie espagnole, puisque faisant cheminer mon cavalier de l’aile-dame vers l’aile-roi — il doit y avoir des parties de Capablanca faisant cela qui m’ont beaucoup impressionné en leur temps, j’en garde un souvenir assez vif pour faire la vie dure à cet ordinateur insuffisamment armé — mon adversaire synthétique ne fait rien pour contrarier cette traversée — j’ai le sentiment que je pourrais comme cela jouer quatre fois de suite avec la même pièce dans une ouverture sans qu’il ne flaire une manœuvre, n’importe quel humain serait déjà en train de faire le relevé mental de toutes les cases où il serait fâcheux qu’un cavalier ennemi n’arrive — et se retrouve ensuite fort au dépourvu quand j’attaque le pion en h7 avec presque toutes les pièces concentrées, dont le cavalier de l’aile-dame qui a donc fait du chemin, sur cette case devenue indéfendable. Nathan a fini par s’endormir pendant que j’étouffais le Roi noir.

Je bouquine le livre de Dominique Baqué à propos de la photographie plasticienne, trouvé dans la bibliothèque de Valérie, jusqu’à pas d’heure, je suis réjoui d’y retrouver à la fois les photographes, principalement européens, dont il était fort question dans la revue la Recherche Photographique, Paul Graham, Jean-Louis Garnel, mais aussi ceux américains, comme Lucas Samaras ou Les Krims et qui auront été si souvent au milieu de conversations avec Bart Parker ou mes autres professeurs de Chicago, c’est comme une réconciliation, photographes dont je retrouve des souvenirs intacts, bien qu’ils soient vieux de presque vingt ans. A la réflexion, je me demande si je ne me souviens pas de tout ce que j’ai pu entendre Bart Parker dire en cours. Quelle incroyable mémoire j’avais alors, et dont je semblais pouvoir disposer à tout moment. Et comme il m’est difficile aujourd’hui de retrouver, par exemple, le nom d’une photographe dont j’ai vu une exposition récente, et à laquelle je pense, sans le secours de mon ordinateur ou encore d’internet — Valérie Belin.

Je m’endors, réveillé deux fois dans la nuit par les orages, pensées de photographie au flash en regardant la féérie des éclairs dessiner de grands rectangles lumineux au plafond par intermittence, au travers des fenêtres.




Photographie de Paul Graham  

Vendredi Vendredi 31 octobre 2008

La pluie bat aux carreaux, cela fait d’excellentes photographies — encore que je devrais dire d’excellents effets lumineux dont je ne tire peut-être pas le meilleur — mais pour distraire les trois enfants à l’intérieur sans pouvoir les sortir, ce temps n’est pas très gracieux.

Le soir, Thierry faiblit de bonne heure, mais Stéphane et moi en avons gardé sous le pied, discussion jusqu’autour de minuit, à propos d’autisme, des psychologues pour chiens, de la pression sociale à gommer les symptômes des enfants autistes — ou, autre variante, un adulte souffre de troubles compulsifs, comme de se laver les mains cinquante fois par jour, confié à des comportementalistes, il est guéri de cette manie, mais certainement pas de l’angoisse qui trouvait jusqu’ici à se calmer en se lavant les mains compulsivement, et qui désormais affleurera en étranglant des petites filles, quelle guérison miraculeuse ! — et des forces que la vie avec un tel enfant nous mangent. Et c’est lesté de cette préoccupation sombre, en forme de prédiction, qu’un jour sans doute je vais m’écrouler d’épuisement, d’un coup, que je monte me coucher et retrouver une Adèle apparemment traversée par des rêves agités. Dehors c’est la tempête, qui fera se relever Stéphane au milieu de la nuit, arrimer mieux l’immense bâche qui recouvre son toit. Dormir dans une maison sans vrai toit, une nuit de tempête, je me demande si ce n’est pas cela la traversée de la vie avec Nathan.

 

Jeudi Jeudi 30 octobre 2008



Nous équipons un peu mieux les enfants pour affronter la neige, Paul emmène Nathan et Adèle, je surveille de loin leur progression, Nathan et Paul, quel drôle de mélange !, Adèle est d’ailleurs en retrait, le temps couvert ne nous permet pas de voir très loin sur le plateau enneigé.

Le soir bonne discussion comme toujours avec Stéphane et Thierry. Deux fois quand je monte pour veiller au sommeil des enfants je trouve un Nathan éveillé et esseulé, en proie à cette agitation qui est la sienne si souvent. Je le câline, l’encourage au sommeil, quand je monterai la troisième fois je serai soulagé de le trouver endormi, quoique dans une position un peu torturée, je le recouvrirai en lui caressant la tête, j’aimerai tellement qu’un peu de calme souffle de temps en temps le soir sur son front.  

Mercredi Mercredi 29 octobre 2008



Pendant la nuit la neige a trouvé une terre refroidie et recouvre tout ce matin. Pour le plus grand plaisir des enfants. J’emmène Nathan jusqu’aux éoliennes selon son souhait, on marche sur la route, il y a du vent mais ce n’est pas la tempête non plus, juste que nous marchons à découvert sur le plateau. Son immensité est amoindrie par le temps couvert, mais tout de même ces grandes étendues blanches nous rendent bien minuscules — mon coeur se serre à cette idée de mon petit garçon perdu dans cette immensité. Nous rentrons par le chemin de la ferme. Le voisin de Stéphane nous apercevant de loin, depuis son tracteur en plein champ, vient à notre rencontre, je lui explique que nous sommes des amis de Stéphane et que nous pensions traverser la ferme pour rentrer au plus court, lui nous accueille et nous explique qu’il pensait que nous étions "embarrassés", selon son expression, solidarité des hommes qui affrontent de drôles de conditions en hiver.

L’après-midi, promenade autour du lac d’Issarlès, qui est vide, impression lunaire et l’eau se retirant rend à ce cratère évasé son caractère volcanique.  

Mardi Mardi 28 octobre 2008



En route pour le plateau ardéchois. Quand la nuit tombe et que je peine un peu à retrouver mon chemin faute de reconnaître les lieux déjà traversés une fois dans ce sens, mais de façon diurne, je suis obligé de m’arrêter en bord de route et de consulter la carte à la faible lumière du plafonnier, presbytie flagrante. La fin de la route est éprouvante non pas tant pour ses lacets mais pour cette neige fondante qui se prend dans les phares de la voiture et qui fait penser à un économiseur d’écran très accéléré.

Plaisir de la conversation de fin de journée avec Stéphane et Thierry dont je fais la connaissance. Dehors la nuit et la nature qui s’éteint. Il fait froid. En me couchant le soir, rejoignant Adèle, dans la chambre du petit Paul, je constate en regardant par la fenêtre que la neige qui tombe accroche désormais à un sol refroidi. J’ai hâte de voir le sourire de découverte des enfants demain matin.  

Lundi Lundi 27 octobre 2008



Début des vacances avec les enfants, arrivée chez Martin et Isa, c’est l’anniversaire de Martin auquel j’offre Courir de Jean Echenoz — le cadeau d’anniversaire parfait à un marathonien, finalement. De bonnes pâtes a la carbonara sont le prélude d’une belle soirée, je couche Adèle et Nathan, un peu fatigués, dans le grand atelier de Martin, amusant comme ils paraissent tout petits dans cette cathédrale sombre la nuit. L’étape à Autun, dans toute sa chaleur amicale.  

Dimanche Dimanche 26 octobre 2008

 

Samedi Samedi 25 octobre 2008

Je lis les romans de Régis Jauffret, plus ou moins depuis le début et plus ou moins chaque fois qu’ils paraissent, je ne les lis pas tous, un sur deux, à peu près. Pour certains d’entre eux, je ne les lis pas non plus jusqu’au bout, j’ai le sentiment d’en comprendre assez rapidement le principe, et je laisse ce principe, par exemple écrire tout un roman au conditionnel — Clémence Picot — et s’enfoncer méthodiquement dans une manière d’horreur et de noirceur humaines — Histoire d’amour — courir sur quelques centaines de pages et puis quand j’ai le sentiment qu’il agit suffisamment sur moi, le livre finit par me tomber des mains — Microfictions — mais, c’est assez paradoxal, ce n’est pas parce que je ne lis pas de tels livres jusqu’au bout que je ne suis pas favorablement impressionné par leur grande maîtrise, notamment stylistique, et le cloisonnement obsédant de tels récits, par exemple je n’ai pas lu les six cents pages d’Univers, univers, seulement le tiers, je n’en ai pas eu besoin pour savoir que c’était un livre admirable d’ingéniosité dans cet enchaînement de toutes les identités que le personnage principal aurait pu endosser tout aussi bien, plutôt que de personnage de femme fort occupée à la cuisson de son gigot qui lui donne tant de soucis et la fait dériver en pensées. A vrai dire je n’ai même pas eu la curiosité d’aller vérifier à la fin du livre si le récit avait poursuivi son cours avec la même efficacité, il n’y avait pas moyen d’en douter, Régis Jauffret écrit des livres qui sont compacts et sans fissures, et dont un des principes consiste aussi à démontrer que la construction tient sur la distance de plusieurs centaines de pages. Et ce n’est pas parce que je ne parviens pas toujours, ou je ne désire pas toujours, aller jusqu’à leur terme qu’il me viendrait à l’idée de questionner la nécessité qui les a vus naître.

Mais plus j’ai lu de livres de Régis Jauffret et plus je parvenais à lire ses romans jusqu’au bout, d’autant que dans Asile de fous la tension est grandissante et justement ne lâche pas son lecteur au contraire peut-être d’Univers, univers dans lequel la tension s’installe d’emblée mais qui reste constante, et donc finit par s’étioler. Bref j’avais le sentiment de devenir un lecteur de plus en plus fidèle de Régis Jauffret, et je n’eus pas la moindre hésitation à entamer la lecture de son dernier, Lacrimosa, d’autant que ce que j’en avais lu promettait justement une plus forte nécessité, une variation et des pas de côté s’écartant de ses sillons, mais inquiet tout de même de ce que le livre partait d’une réalité douloureuse dont je n’imaginais pas que l’on puisse prendre si facilement écart, le suicide de sa compagne.

Au début du livre je rechigne d’emblée à la forme de distanciation choisie pour décoller du drame, celle de cette correspondance factice, qui justement n’a pas du tout un rythme épistolaire sauf aux deux tiers du roman quand les échanges de lettres se font plus brefs, mais fort de la confiance que je fais à l’auteur, notamment dans ses constructions, je poursuis, confiant que cette forme, peut-être mal trouvée, si elle lui permet par exemple de parler à une morte et de la faire parler, pourquoi pas ?

Le départ est d’autant plus rude qu’on s’attache au caractère fictionnel très vraisemblable d’un suicide chez les parents pendant que mijotent des cailles aux olives qui donc ne seront pas consommées, ou alors trop tard figées dans leur graisse par les convives les plus indélicats, on s’amuse à deux ou trois endroits de ces comparaisons et métaphores qui sont la patte de l’auteur, mais rapidement on s’en énerve aussi, comme d’un tic, il doit bien y avoir un moyen de coller des épithètes à un substantif sans le rapprocher d’un autre sans grand rapport, pour le seul plaisir de se regarder écrire. La scène du suicide, de sa découverte et des errements des uns et des autres part ensuite en capilotade, sans doute à l’image des cailles qui finiront bien par être trop cuites, on s’égare tous azimuts, les déraisons des uns et des autres conduisant à des récits délirants qui feraient penser au Boris Vian de l’écume des jours ou de l’Arrache-cœur et on pourrait laisser tomber le livre là, à cet endroit, mais alors ce serait dans la déception, ce qui n’est pas la façon dont je suis devenu lecteur de Régis Jauffret, on lit rapidement jusqu’à la fin de cette première lettre pour pouvoir entendre la réponse de la morte.

Mais la morte hésite de trop entre le silence qui devrait être le sien, elle est morte et enterrée, et au contraire rejoindre son veuf dans le bavardage, au point que l’artifice, forcément artifice, a des coutures bien trop saillantes pour faire oublier son caractère fabriqué. D’autant que le ton de la morte rejoint souvent le ton désabusé de l’endeuillé, la marionnette n’est pas très bien animée, c’est la même voix qui fait les dialogues de Guignol et du Gendarme.

Et puis la fausseté de la situation, le sentiment que l’auteur n’y croit lui-même qu’à peine, est parachevée par tout l’épisode central, pas très raccord, des souvenirs et notamment celui du séjour au Maroc en Club Méditerranée, on aime bien cet ancrage insolite parce que très anti-littéraire — j’ai repensé à la fin assez magistrale d’Au piano de Jean Echenoz, pour cette superposition sans précaution du monde qui nous entoure avec le royaume des morts —, mais la figure de l’amant marin ne prend pas du tout et devient une nuisance, vraiment inutile, même en tant que parasite, à ce qui s’exprimerait de façon pluis fluide dans le tête-à-tête ante mortem de l’endeuillée et de sa morte.

A tout moment du roman on est un peu gêné par les références littéraires que l’on trouve bien immodestes, sans compter la figure de l’écrivain démiurge aidé par la déesse littérature qui lui sert de justifications à tout bout de champ. Quelle curieuse préoccupation d’ailleurs que d’invoquer son nom en vain, tant cela paraît être le moyen le plus efficace pour la faire fuir.

Je ne connais pas Régis Jauffret personnellement, je ne peux donc pas m’associer à sa peine très vive d’avoir perdu sa compagne, de façon aussi déchirante, puisque partout je lis qu’il s’agit d’un deuil avéré, ce qui paraît corroboré par quelques détails qui émaillent le roman, comme celui de la signature d’Univers, univers au Salon du livre, mais la vivacité de cette douleur n’agit malheureusement pas comme garantie de la vaillance de ce qui est écrit, et j’en viens à me demander si je pourrais encore être un lecteur de Régis Jauffret, tant il me semble que dans ce dernier roman il m’a rendu visible, par inadvertance et maladresse, tous les trucages des tours qui jusque-là faisaient ma joie. Maladresse d’un "magicien" pas en forme. A l’avenir je serais incapable de lire les livres de Régis Jauffret sans voir dans son cynisme de toutes les lignes le fait d’un être effectivement assez cynique, et peut-être même lâche, pour ne rien laisser paraître de ses émotions vraies de douleur, préférant sans cesse le petit jeu de la moquerie des faiblesses de ses semblables, et qui dans ce livre ne s’humanise qu’en creux, c’est-à-dire en perdant de son talent face à la douleur, rien de très littéraire à cela.

Un des extraits les plus navrants du livre, dans lequel sont réunis à la fois une des bien trop nombreuses comparaisons capillotractées et le procédé incantatoire tourné ves les aînés, ici, la figure de Proust, mais qui reste sans réponse.

Je vous ai donc conseillé d’aller plutôt voir un psychiatre. avec une poignée de lithium, d’antidépresseurs, et de neuroleptiques, il saurait mettre au pas vos neurotransmetteurs, jusqu’à tant illuminer votre néocortex, qu’à la fin du traitement votre front vous servirait de lampe pour terminer dans l’obscurité la lecture du Temps retrouvé sans réveillé votre voisin de lit.

 

Vendredi Vendredi 24 octobre 2008

 

Jeudi Jeudi 23 octobre 2008



Déjeuner avec Martin, de passage à Paris, nous parlons de son exposition à l’abbaye de Maubuisson et comme chaque fois la conversation dévie beaucoup sur la peinture, pas seulement la sienne. Nous nous étonnons de concert des dérives de la peinture contemporaine qui semble ré-endosser les problématiques de la représentation, en grande partie aidée par les développements récents de l’imagerie numérique, laissant de côté toute l’histoire récente de la peinture, et contraignant finalement cette dernière à être une pourvoyeuse supplémentaire d’images, ce que la peinture parviendra toujours à faire, mais qu’a-t-elle à y gagner ?, elle y perd surtout.

Nous évoquons le peu de retentissement et d’enseignements qu’ont inspirés les peintres berlinois, plus généralement allemands, des années 80, que Martin comme moi plaçons assez haut dans la hiérarchie des peintres du siècle passé, notamment par leur insistance à placer la peinture même au centre de leurs préoccupations picturales.

Mais nous sentons bien comment l’époque est ailleurs, les artistes du moment principalement tournés vers des questionnements sociétaux, renvoyant à la société, dont le constat est toujours de la même dureté, une dureté équivalente, pratique artistique étroitement contemporaine dont on peut se demander ce qu’il restera dans quelques années quand les œuvres en question seront davantage coupées de leur contexte.

Pour tout dire, Jeff Koons et Damien Hirst ne nous font pas beaucoup rire, et je nourris depuis quelques temps le fantasme d’un vandalisme violent à l’égard du crâne certi de diamants de Damien Hirst.

Bref, une conversation entre amis, au cours de laquelle le monde a été entièrement refait. Et bien refait, vous pouvez nous faire confiance. Par bonheur nul autre que nous n’aura probablement l’occasion de remarquer les changements induits par nos modifications.  

Mercredi Mardi 22 octobre 2008



Baroukh n’était pas très disposé à jouer au rugby aujourd’hui, il est arrivé agité, les yeux mi-clos et les mains dessinant toutes sortes de formes abstraites et agitées au devant de lui, ce qui après une heure de tentatives diverses de ma part pour le mobiliser sur le jeu, le ballon, les autres joueurs, toutes infructueuses, m’a conduit à abandonner cette séance. Est-ce un échec ? Pour ce qui est d’aujourd’hui, c’est possible. En revanche je continue de faire ce qui peut paraître inutile à beaucoup, c’est-à-dire, tenir Baroukh par la main pendant toutes les phases de jeu et de ce fait m’arranger pour qu’il soit à peu près correctement positionné sur le terrain, dans la ligne de défense ou encore dans la diagonale d’attaque, pas systématiquement attiré par le ballon, comme les joueurs débutants qui se faisant détruisent leurs lignes et créent des espaces dans lesquels les attaques adverses peuvent s’engouffrer et causer de graves dommages, voire marquer un essai. Et on se demande bien pourquoi je traîne comme cela Baroukh qui me suit du mieux qu’il peut tiré par la main, ou par le maillot dans les situations plus rapprochées, quel intérêt pour lui ?

C’est ce que j’ai fait pendant très longtemps avec Nathan. Et pareillement le bien-fondé de cette approche était très discutable, mais j’avais bien une idée derrière la tête : la capacité de mémorisation involontaire de ces enfants.

Et de fait le placement de Nathan sur le terrain s’est grandement amélioré, il est de plus en plus souvent du bon côté du terrain, c’est-à-dire dans le camp mouvant de son équipe, et parfois dans les mouvements d’attaque il déboule au bon endroit, et je vois bien la surprise sur le visage de ses camarades qui ne s’attendaient pas à le voir arriver là à cet instant, des fois je suis même obligé de les houspiller, allez, donne-lui le ballon !

Je ne sais pas si Baroukh bénéficiera un jour de ces répétitions incessantes, cela pourrait ne pas fonctionner, ne pas donner de résultats, mais m’appuyer sur cette si forte mémoire visuelle de ces enfants, c’est pour le moment la seule méthode que j’ai trouvée. On verra dans un an ou deux. Ou même jamais. De toute façon qu’ai-je à faire de plus utile ?  

Mardi Mardi 21 octobre 2008

M’apercevant deux fois, coup sur coup que je ne parviens pas à ouvrir deux très anciens CDs de sauvegarde, j’ai entrepris il y a quelques temps, la sauvegarde complète sur disque dur de tout ce qui pouvait être sauvé. Le premier disque dur sur lequel je commence ce méticuleux travail de copie de tous mes fichiers peut accueillir un téra-octet de données. La tâche est longue et elle joue un peu sur mes nerfs, puisqu’exhumant CDs et DVDs un à un des étagères qui en sont combles, chaque fois que j’insère une de ces fines galettes brillantes, je redoute que le disque soit recraché ou refusé par la machine qui ne parviendrait plus à lire des données dont j’avais pourtant eu le sentiment naïf, un temps, que j’étais en train de les sauvegarder en les copiant sur un CD. Les quelques fois où cette perte s’est produite depuis le début de ce long travail de fond, j’ai senti comme les choses allaient vite dans mon esprit, s’agissait-il, ou pas, d’images (puisque pour le moment je n’attaque que la question des images) que je pourrais à nouveau produire à partir d’autres fichiers sur d’autres disques, peut-il exister de ces données englouties une autre sauvegarde croisée sur un autre support, et c’est souvent le cas, ou est-ce qu’au contraire les données ont définitivement disparu ?

Et pourtant la peur qui se cache derrière l’ouverture de chaque nouveau dossier introduit dans le lecteur est souvent masquée aussi avec le plaisir de retrouver des images dont j’avais pour la plus grande part oublié les formes. Et pour le moment dans ce travail d’excavation les heureuses nouvelles, images qu’il me fait plaisir de retrouver, sont nettement plus nombreuses que les déconvenues de devoir admettre que telles ou telles autres images sont tout à fait perdues, et il est curieux le mouvement de la pensée qui se résout finalement à cette perte, le déclarant soit très dommageable soit au contraire pas si grave, les titres donnés à certains dossiers m’informant parfois que ce ne sont pas de toute manière des images auxquelles je tenais beaucoup.

En revanche je m’interroge sur mon soin d’aujourd’hui de vouloir comme cela sauvegarder ce qui peut l’être, fichiers qui ne me manquaient pas du tout, depuis des années que je les avais gravés sur ces petits cercles argentés. Si la grande partie de ces fichiers ne me manquait donc pas tant que cela, jusqu’à constater la disparition de certains d’entre eux que je recherchais pour toutes sortes d’usages, pas tous très contrariés par cette perte, trouvant souvent des moyens de contourner ces pertes, alors pourquoi cette urgence aujourd’hui à tenter d’en sauver le plus possible ? Et pour qui se donner tant de mal ? Puisqu’à l’évidence je dois reconnaître que la plupart de toutes ces images n’ont pas retenu l’attention de beaucoup de gens en dehors des visiteurs du site mais alors eux doivent se contenter de définitions d’images très frustres.

Très franchement, je ne sais pas pourquoi je le fais. En d’autres temps, je le faisais parce que je vivais dans l’espoir qu’un jour ces images finissent par intéresser d’autres que moi-même, mais encore une fois, je sais désormais que ce ne sera jamais le cas, ou de façon tellement improbable. Et cependant ce qui a tous les contours d’un naufrage dans l’indifférence ne me rend pas si triste que cela. Parce que je pense commencer à accepter gentiment la notion d’échec et de comprendre qu’elle est une partie intégrante de nos existences qui ne sont pas toutes destinées à laisser des traces ou certaines même à devenir des objets de patrimoine. C’est vrai cela ne me rend pas si triste que cela. En tout cas beaucoup moins triste que tant de ce que je vis au plus près. C’est aussi que je vois bien que pour moi le plaisir a surtout consisté à produire ces travaux, à en inventer les formes et trouver des moyens de leur réalisation et aussi que souvent ces productions, modestes malgré tout, ont été le lieu de l’apprentissage de connaissances que j’ai ensuite eu le plaisir d’utiliser dans de nouveaux travaux. Et donc d’une certaine façon cet enrichissement est très personnel, je me suis enseigné à moi-même le plaisir de construire des images. Et j’aurais pu faire quantité d’autres choses de mon existence qui n’auraient pas pareillement concouru à cette manière d’élévation. Qu’importe finalement qu’il n’y ait pas eu des foules de témoins de ce parcours, puisque j’ai su bénéficier de ce parcours, parfois seul, et que j’ai encore de la curiosité et du désir pour de nouvelles garrigues ?




J’ai retrouvé les seuls scans que j’ai — et ils ne sont pas dans une très grande définition — de ces douze photographies de la jetée sur la plage d’Eastney à Portsmouth, les douze vues d’un rouleau de 6X6, photographies auxquelles je tenais, mais je serais bien en peine d’en retrouver les négatifs, parce qu’ils représentaient une langue de terre seulement découverte par la mer lors des marées d’équinoxe les plus basses, et il fallait que le coefficient de marée fut très fort pour qu’effectivement ce lambeau de terre soit découvert par les vagues. Une éclipse de mer.  

Lundi Lundi 20 octobre 2008





Je me demande bien à quoi je pensais les premières fois quand je montais les escaliers qui nous menaient, Nathan et moi, au cabinet du psychomotricien il y a maintenant pas tout à fait trois ans. Je prenais le pli en silence, c’était à dix-neuf heures et c’était tous les lundis soir, vacances scolaires exceptées. Et ce rendez-vous comme tant d’autres a toujours imprimé un sillon profond dans le rythme d’une semaine au point que ce rendez-vous comme les rendez-vous chez les autres intervenants, lorsqu’il a été déplacé une ou deux fois, c’était tout un dérèglement auquel je ne me suis pas toujours très bien adapté. Et ce soir quand je montais les escaliers, je tentais de me souvenir de tout cela tout en pensant à la façon dont j’allais aborder les choses avec le psychomotricien, parce que voilà nous en avons discuté avec Anne ces derniers temps, mais les progrès de Nathan sont tels depuis la rentrée scolaire, qu’on se demande si on ne devrait pas réduire un peu la voilure de la prise en charge. Et si le raisonnement qui se tient derrière cette intuition est assez séduisant, se pourrait-il que Nathan évolue à ce point favorablement ?, qu’il gagne en autonomie thérapeutique ?, il n’empêche, et je m’en rends bien compte en reconnaissant cette odeur de lessive propre et de plâtre humide mêlés caractéristique de l’escalier qui monte au cabinet, que c’était sans doute bien plus qu’une habitude horaire que nous avons développée en ces lieux.

Sans compter qu’abordant le sujet en fin de séance avec le psychomotricien, qui n’y fait pas un accueil défavorable, au contraire, je vois bien comment il a parfaitement saisi les enjeux de cette situation, je dois combattre les émotions qui m’étreignent en expliquant que je peine à mesurer les immenses progrès que Nathan a accomplis notamment dans cette thérapie, parce que je revois sans mal le point très reculé duquel nous sommes partis et comment brique après brique, pierre après pierre, petits progrès à chaque séance, le chemin parcouru par Nathan est une vraie traversée, et c’est comme si nous l’apercevions arriver de notre berge, est-ce lui ?, oui, c’est lui, il arrive !

Ma pensée va vers les parents qui découvrent récemment l’autisme de leur enfant, je vois bien comment la montagne doit leur paraître infranchissable, c’est comme cela que je la voyais il y a trois ou quatre ans — et j’ai bien conscience de notre immense chance —, parents qui se demandent pendant combien de temps ils vont devoir emprunter le chemin de certains praticiens ou de certaines institutions et centres d’accueil, sans doute longtemps, mais aussi je peux vous assurer que vous serez rempli d’émotion quand vous vous rendrez compte que telle ou telle prise en charge peut s’interrompre, et ce chemin du retour dans la voiture, à l’heure du jazz sur Fip, ce soir Gil Evans, et quel Gil Evans !, la main gauche sur le volant et la droite dans la main moite de Nathan posée sur ses genoux, et bien ce chemin-là, il va drôlement me manquer. Quel regret contradictoire !

Mais la joie de cela, merci Nathan, tu commences à être un grand maintenant, comme tu m’expliques si bien.  

Dimanche Dimanche 19 octobre 2008



En faisant du ménage et du rangement dans les chambres des enfants, j’ai découvert que les murs qui entouraient le lit de Nathan étaient maculés de graffitis dans lesquels des chiffres étaient les seuls signes intelligibles et notamment le signe de l’infini, ou était-ce qu’allongé il avait dessiné des 8 horizontaux. Comment savoir avec lui ? Mais l’infini j’ai souvent le sentiment que c’est son domaine.

En faisant du ménage et du rangement dans le garage, j’ai découvert une prise débranchée dans l’écheveau de câbles que mon ordinateur donne l’impression de vomir de ses différents orifices, c’était un câble d’alimentation relié au secteur au travers d’un transformateur et en fouillant entièrement dans le désordre de tous ces reptiles, j’ai découvert que ce câble était l’alimentation des enceintes et que le rebranchant, de nouveau mon ordinateur était capable de produire du son. L’achat de cette nouvelle petite carte-son il y a deux semaines et que je ne parvenais pas à faire fonctionner avait été inutile, puisque l’ancienne carte-son est en parfait état de fonctionnement. On n’est pas plus malin qu’un autre. Du coup cela m’a donné du courage, dont je manquais, depuis deux semaines, pour ranger le désordre qui datait de la séance de travail pour les premières couvertures du publie.net.

En faisant du ménage et du rangement je me suis senti un peu mieux.

Mais cela n’a pas suffit à combler une déception, et j’ai vu comment cela rendait Anne triste aussi. Je ne fais rien pour arranger les choses en écoutant l’album Métode de Rocanrol de Pascal Comelade, affreusement mélancolique, notamment Catalana de Jazzz. Cette propension d’écouter du bourdon quand on a le blues, c’est idiot.  

Samedi Samedi 18 octobre 2008



Pour P., bien amicalement, que n’ai-je disposé de ces images pour le débat à la BNF il y a deux ans !


Mes parents ont retrouvé récemment ces neuf photographies prises par moi, je me souviens avec un appareil Instamatic de chez Kodak, qui était tout ce qu’il y a de rudimentaire, vraisemblablement lors de vacances au Val André au tout début des années 70. Je ne sais pas quoi penser de ces photographies.

Il y a quelques années, j’avais eu beaucoup de mépris, je crois, pour une exposition de toutes premières photographies de photographes devenus célèbres, tant je retrouvais l’exercice épouvantablement narcissique, d’autant que certains des photographes avaient, à mon avis, amplement tordu et travesti leurs souvenirs pour faire accroire une manière de détermination de la personne qu’ils étaient à devenir photographe. Bref je trouvais cela niais.

A la vue de ces neuf photographies, toutes affligées de défauts rédhibitoires, je suis malgré tout tenté de changer d’avis, non pas que je trouve des qualités insoupçonnables à ces images, ni même que je leur dois quelques attachement sentimental — il y a bien dans le lot une photographie de mon frère Alain qui devait avoir trois ou quatre ans, mais à vrai dire je dispose de toutes sortes de photographies de lui, au même âge et à d’autres âges, la plupart prises par mon père, qui n’était pas un photographe maladroit, pareillement pour les deux photographies de ma mère, mais exception faite peut-être de la photographie de mon père aux côtés de mon cousin Eric, parce que finalement des photographies de mon père avant que je ne me mette à en produire moi-même, plus tard au moment du véritable apprentissage de la photographie à l’adolescence, je n’en dispose pas tant, parce que je ne pense pas qu’il lui serait venu à l’idée de retourner contre lui-même, quelle expression !, son appareil-photo — ou encore que je ne me vois pas digne d’une telle exposition, je peine déjà suffisamment pour exposer, très rarement, mes photographies d’aujourd’hui, alors mes modestes débuts au Kodak Instamatic, non, vraiment restons raisonnable.

Mais en dépit de leurs défauts, du peu de qualité de ces photographies, du peu d’informations qu’elles véhiculent, mais pour des raisons incroyablement personnelles, intimes sans doute, à mesure que je les scrute je finis par leur trouver des liens avec la personne que je suis devenue un peu moins de quarante ans plus tard. Et j’en viens à me demander si d’expliquer et de mettre en lumière d’aussi improbables liaisons ne serait pas la chose la plus impudique que je pourrais faire, tant, effectivement, ces liens sont nécessairement de l’ordre de l’inconscient révélé ou encore que d’avouer des qualités à ces images serait en fait prétentieux ou plus simplement fantasmagorique.

Parmi mes souvenirs de ces vacances en Bretagne, il y a celui d’un rêve érotique — je devais avoir sept ans, il devait donc bien s’agir d’un rêve érotique, dans lequel il est évidemment seulement question de la possibilité du frôlement du bras d’une camarade de classe (et dire que je connais son nom, elle serait bien étonnée de l’apprendre !) dans un contexte de rêve enfantin et très narratif — dont quelques formes particulièrement fugaces perdurent encore aujourd’hui dans ma mémoire, mais la difficulté de mettre un visage sur cette jeune fille est curieuse parce qu’elle varie dans le temps, des fois je revoie son visage avec clarté, d’autres fois plus du tout, et naturellement, retrouvant aujourd’hui ces photographies, je retrouve ce visage sur l’une d’elles.

Et je m’aperçois avec honte presque, gêne certainement, que je suis comparablement relié à toutes ces photographies, qui sont bien de moi, même enfant, mais je m’aperçois aussi que je peux tout aussi bien les montrer, et garder leurs liens intimes pour moi.

 

Vendredi Vendredi 17 octobre 2008



Martin Bruneau expose, encore quelques jours, deux très grandes toiles de sept mètres par trois à l’Abbaye de Maubuisson. Et il m’épate un peu quand même de répondre à de telles commandes, dans un laps de temps court, dans lequel il aurait normalement toutes les chances d’échouer, et quand on se rate dans de telles dimensions, c’est une chute considérable. Il y a une manière de funambule dans ces deux grandes toiles de Martin Bruneau, le genre d’exploit dans lequel on préférerait que nos amis ne se lancent pas, tant on a peur qu’ils tombent dans cette traversée sur une corde raide tendue entre les deux chapiteaux de deux très hauts immeubles d’une cité américaine. Mais quand enfin ils sont parvenus au point B, à destination, on est quand même drôlement fier de les connaître et de pouvoir dire qu’on est un de leurs amis.

Les deux toiles se regardent l’une l’autre, mais l’oeil peine à comprendre que ce qui les unit, davantage encore que le fait qu’elles soient toutes les deux des toiles du même peintre, c’est que le quadrillage qui est imposé à chacune d’elles l’est de façon inverse, sur la première c’est la trame sombre qui parasite la toile sur toute sa surface tandis que dans l’autre ce sont les carrés foncés dans les interstices de la trame qui la perforent par endroits réguliers. Cela n’a l’air de pas grand chose, mais dès que l’on s’habitue à cette idée, on comprend qu’il y aurait assez facilement, si l’œil en était capable, et notre esprit avec lui, une tierce toile qui reprendrait ces deux toiles mutuellement parasitées l’une par l’autre. Et sans doute aussi une quatrième toile, entièrement noire. Dans la salle des chapitres de l’abbaye de Maubuisson, domine une tension à tout casser des rapprochements entre ces deux toiles, au point qu’elles finissent par créer un espace à part entière, une perception qui sort admirablement du cadre plan de la peinture.

Par la suite, dans le spectacle des deux toiles prises séparément, les deux toiles se faisant rigoureusement face il n’est pas possible de les envisager simultanément du regard, de nouveaux assemblages vont faire à nouveau dériver le spectateur, commençons par la première toile qui sous son quadrillage de rectangles sombres et horizontaux revisite deux toiles de Maîtres anciens, l’accouplement saphique de Courbet et l’ex-voto de Philippe Champaigne, séparées, toutes les deux en tant que figurations, réinterprétations, par l’image aérienne d’un naufrage en pleine banquise, figuration violente, notamment avec le rouge de la coque retournée, image de sang sur la banquise blanche, surtout pour sa confrontation contemporaine d’image contre deux peintures dans ce qu’elles figuraient, avant le monde contemporain des images, notamment "la chambre à écho visuel dans laquelle nous vivons depuis 1839" (citation approximative de Bart Parker). Ce n’est pas tant la confrontation de deux époques qui fait violence ici, plutôt la mutation que Martin Bruneau impose à la peinture, redevenir une production d’images, ce qu’elle n’a par ailleurs aucun mal à faire, cela relèverait presque du sous-emploi. Il faut alors comprendre cette bifurcation dans le même geste que les efforts de Martin Bruneau dans sa peinture à définir des profondeurs et des espaces tiers, notamment par sa façon de peindre deux peintures l’une sur l’autre et d’en dévoiler des pans l’une à l’autre en faisant réapparaître la peinture "du dessous".

Et avec l’image, la narration. La deuxième toile est à cet égard plus contemporaine encore, et je ne parle pas du thème de la centrale nucléaire, comme élément pictural contemporain, parce qu’elle s’illustre en tant qu’images associées, produisant une image aux contours qui ne sont pas immédiats, accident survenu de la rencontre de l’école de Fontainebleau, une Ménine de Vélasquez, une Vanité et un autoportrait, les quatre éléments débattant de leur à-propos sur un fond de paysage ravagé par les cheminées de centrales nucléaires. Où l’on s’aperçoit que notre oeil d’aujourd’hui est devenu aguéri par ces fictions de l’image et ses accumulations de calques, associez deux (ou trois) images en provenance de deux contextes différents et l’esprit parviendra systématiquement à trouver un lien sémantique entre les deux univers. La cohabitation de ces couches et des différents moments de la peinture dans ces deux toiles est presque trop facile à décoder, et il semble même qu’aucune interprétation de ces associations ne puisse être vraiment incongrue, ce qui de ce monde des images renvoie sans mal aux cadavres exquis du Surréalisme et à ses images mentales et poétiques.

Si l’on considère que les deux toiles furent peintes spécialement pour cet endroit, ses voutes gothiques, son contexte d’abbaye, et que de fait, le carrelage de la pièce joint visuellement les deux toiles, tout comme elles paraissent reliées dans leurs hauts par les voutes élancées, on comprend à quel genre d’imbrication on a affaire ici, le visuel se chargeant d’opérer efficacement des ouvertures de sens entre les différents tenants et aboutissants du fait singulier même de l’exposition de peinture.

A ce sujet, on ne manque pas de remarquer que ce petit miracle d’exposition, dans sa nature extrêmement contemporaine pour certains de ces questionnements, se fait par la peinture, vieille dame si mal considérée aujourd’hui et à laquelle les artistes contemporains continuent de lui reprocher ses questionnements anciens et certainement aussi sa dimension seulement bi-dimensionnelle, mais quand elle naît avec cette intelligence cultivée d’un Martin Bruneau, elle montre sans peine, toute sa vaillance contemporaine et gagne naturellement dans son ancrage historique, Martin Bruneau ne cessant pas de se poser la question cruciale de la représentation spatiale en peinture, à laquelle il ajoute le questionnement historique.

Seul bémol peut-être, sans doute dû à une organisation trop étriquée dans le temps, il manque à ces deux toiles les prises de risque et les écarts qui sont habituellement la grammaire de la peinture de Martin Bruneau, dans ce qu’il risque si souvent de défigurer ses tableaux dans les plus ultimes de leurs étapes de réalisation. C’est peut-être cette légère faiblesse de densité dans la peinture elle-même, qui restera pour Martin Bruneau, le petit pas à franchir pour atteindre à la véritable leçon de maître en peinture, ce qu’il parvient habituellement à faire d’un strict point de vue de la peinture dans ses toiles inspirées des grands maîtres, ce qui tend à faire de cette exposition une œuvre d’installation presque, mais qu’est-ce que la peinture ne permet pas ?  

Jeudi Jeudi 16 octobre 2008

Aujourd’hui, Nathan m’a calmement expliqué, dans la voiture, en chemin pour sa séance chez la psychologue, que quand il était petit — je me demande bien si ce n’est pas la première fois que j’entends Nathan dire une chose pareille, alors que c’est régulièrement qu’Adèle nous fait rire quand du haut de ses quatre ans elle nous explique que quand elle était petite... — il ne parlait que de motos, puis que de débroussailleuse, puis que de haut-parleurs, puis que de pièges et que maintenant il parlait surtout de poissons. Quand nous sommes arrivés chez la psychologue, je lui ai raconté cette rétrospective, son visage s’est illuminé, elle a répondu que Nathan avait commencé sa séance dans la voiture. J’aurais préféré qu’elle soit plus modeste. Et malicieusement elle a ajouté que c’était certainement parce que nous étions, exceptionnellement, en retard de quelques minutes. Elle a raison. Mais je la trouve décidément immodeste.

Aujourd’hui, j’ai vu un libraire parvenir à détourner une cliente, une vieille dame, elle me faisait un peu penser à ma mère, de l’achat des Bienveillantes, et de lui conseiller plutôt Si c’est un homme de Primo Levi. Son argumentation était souple, très habile et patiente, je me suis dit qu’il fallait que j’en prenne de la graine. Ne serait-ce qu’avec ma mère.

Aujourd’hui, Nathan a fait un exposé à sa classe. Nathan, un exposé ! Et sur quel sujet ?, on se le demande bien. La baleine à bosses. Ses camarades étaient fascinés m’ont dit son instituteur et son A.V.S.

Parfois je me demande comment ces petites bulles miraculeuses parviennent à survivre aussi longtemps sans éclater.

 

Mercredi Mercredi 15 octobre 2008



Pour Jérôme et Claire à qui cela doit manquer un petit peu à Prague.


Une belle journée au rugby, les photographies sont d’Anne. Le concerto pour orchestre de Bartok à la salle Pleyel, c’était très bien aussi. Merci Joëlle. Des fois on est très gâté. D’ailleurs je m’en veux un peu parce que j’avais l’impression d’avoir bien réussi mon entrainement cette semaine, mes poussins ont bien travaillé, ils ont refait un exercice de la semaine dernière en le réussissant parfaitement du premier coup, et j’ai alors pu enchaîner sur des gestes plus difficiles, le soutien du joueur plaqué et le dégagement du plaqueur, tandis que Boris n’était pas du tout content de lui-même, qui avait le sentiment de n’avoir pas su canaliser ceux de son groupe, et, était-ce à cause de la répétition générale ce matin à la salle Pleyel, j’ai compris que Boris comme moi étions comme des interprètes pas toujours très satisfaits de nos interprétations. Et à l’entraînement des minimes, Baroukh a eu quelques bons gestes, quelques échappées lunaires aussi, les autres sont de moins en moins intrigués par lui, pour eux aussi l’expérience commence à prendre, ça lave de la fatigue, surtout le sourire de la maman de Baroukh à la fin de l’entraînement.

 

Mardi Mardi 14 octobre 2008



Je n’ai plus la télévision depuis quelques temps déjà. Je ne regarde plus la télévision. Je suis tout à fait dégoûté de la télévision.

La télévision est dégoûtante.

Alors dimanche soir dernier la chaîne de télévision hertzienne du sixième canal diffusait plusieurs reportages à propos de l’autisme, au sein d’une émission de désinformation appelée Zone interdite. Ce qui me fait rire c’est que nous étions quelques amis à se demander comment nous allions faire pour voir cette émission sachant que plus un seul d’entre nous n’avait de télévision fonctionnelle et toutes sortes de solutions, passant par internet, étaient envisagées, c’est finalement Olivier qui m’aura permis de voir ces reportages dans des conditions satisfaisantes, téléchargés depuis un serveur ftp installé pour l’occasion.

Je dois à la vérité également de préciser que mon intérêt pour cette émission était anormalement aiguillonné par le fait que nous avions été pressentis par la journaliste qui chapeaute cette émission pour qu’une équipe de reportage vienne nous filmer et s’entretenir avec nous, non que nous avions fait des pieds et des mains pour y figurer, mais voilà cela nous avait été gentiment demandé par la présidente d’une association à laquelle nous appartenions, alors nous avions accepté, j’avais eu un premier entretien téléphonique avec une journaliste dont je percevais bien au ton de la voix de plus en plus fuyant que je devais être un peu trop remuant pour ses besoins de figuration de parent d’autiste — on ne se refait pas. D’où notre curiosité, avec Anne, aujourd’hui de voir ces reportages.

Et bien j’ai drôlement bien fait de faire un peu peur à la journaliste il y a un peu plus d’un an. Parce que je pense que j’aurais très mal vécu de me voir comme je vois aujourd’hui ces quelques familles d’autistes.

Alors quelques remarques nécessairement tintées du mauvais esprit coutumier.

Cette émission se présente comme ayant la volonté d’aborder un sujet dont il n’est pas suffisamment question, dont on ne parle pas assez, et donc l’émission va tenter de réparer ce qui relève de l’injustice, de l’injustice d’exposition médiatique. Qu’est-ce que cela veut dire de parler d’un sujet et qu’est-ce que cela apporte ? Je vois bien qu’il est question d’image. La télévision fabrique des images. Et elle confond volontiers ces images avec ce qu’elles représentent, et, fabricant des images, la télévision s’imagine sans doute qu’elle a positivement influé sur ce qu’elle tentait de représenter, dans le cas présent avec les meilleures intentions du monde, celles notamment de "parler" d’un sujet nécessairement sensible, de lui donner un peu de cette lumière cathodique aveuglante, comme si c’était en surexposant un sujet, que l’on rendait déjà justice aux premiers concernés.

Alors la télévision parle d’un sujet qu’elle ne connait pas davantage que son public, et, s’agissant d’une forme de handicap elle propose des témoignages mais ce ne seront que des témoignages de personnes qui souffrent de ce handicap, soit les autistes eux-mêmes, soit leurs familles dans leur difficulté d’accompagner ces proches autistes. Il y aura bien un entretien de moins de deux minutes avec le professeur Philippe Delion, pédopsychiatre, mais c’est bien toute la faculté que l’on aura l’occasion d’entendre et répondant à des questions très générales, même le professeur Delion, spécialiste avéré, ne pourra pas beaucoup creuser. De toute façon il n’a jamais été question de lui donner vraiment la parole, non, ce qui intéresse nos reporters c’est la vie des autistes et de leurs familles. On est donc davantage dans le sensationnel, que l’on peut entendre comme compassionnel, que dans l’analyse.

Mais admettons que ce soit effectivement de cela dont il est question, les témoignages des familles d’autistes. Trois cas différents mais abordés selon le même angle, celui d’une certaine souffrance en grande partie induite par la singularité sociale d’une telle situation. Il y a d’abord ce jeune couple qui vient de découvrir que leur enfant est autiste, ils viennent de recevoir le diagnostic depuis un peu plus d’une semaine et la télévision est déjà sur les lieux — ici je voudrais m’interroger sur la façon dont on obtient un tel témoignage, ayant été approchés par le biais d’une association dont l’un des buts est d’accompagner les enfants autistes dans leur scolarité, je comprends par déduction qu’une façon, pour les journalistes ayant à plancher sur le sujet de l’autisme, de trouver des enfants autistes et leurs parents consiste à faire une recherche dans l’annuaire de différentes associations et institutions destinées à les aider et de leur demander de livrer aux journalistes les personnes voulues, je vois bien comment les journalistes dans le cas présent étaient désireux de trouver des parents qui venaient d’apprendre l’autisme de leur enfant, et comment l’institution a accédé à ce désir avec un prompt coup de téléphone, venez demain, nous allons tenir une de nos réunions dans laquelle on va probablement déclarer un cas d’autisme, on pourra sans doute approcher les parents une ou deux semaines plus tard : écœurant. Et du coup le reportage s’attache à suivre les premières séances de prise en charge de cet enfant dans un centre spécialisé. On obtiendra du père l’aveu renouvelé que ce qui a conduit les deux parents à cette recherche de diagnostic les a désunis, on espère momentanément, mais la télévision est prompte par ailleurs à en faire des parents honteux, puisque la télévision n’"aura pas le droit" de suivre ce couple chez eux parce qu’ils n’"assument" pas encore bien. Et de fait de nouveau le père parle de vacances gâchées par le quand dira-t-on de voisins de bungalow qui devaient s’imaginer en entendant les crises nocturnes de leur enfant qu’on devait le battre toutes les nuits. On se dit, quand on connait un peu le sujet que ce serait une bonne idée d’embrayer sur cette méconnaissance sociale de l’autisme et comment le regard peu clément de la société pour tout ce qui est hors norme rend ce handicap particulièrement lourd à porter pour les parents pas nécessairement équipés pour faire front à cette pression sociale. Mais non, la télévision semble ravie d’avoir obtenu juste cela — quand le sage montre la lune du doigt la télévision filme le doigt du sage. D’ailleurs la télévision fera aussi des parents du grand Antoine des parents d’autiste tout aussi honteux en montrant, parce que la télévision montre, c’est sa façon à elle de parler, que toute la documentation patiemment amassée pendant des années par les parents d’Antoine est cachée dans un recoin du garage. Quand on entend avec quel courage les parents du jeune Antoine affronte l’autisme d’un jeune homme qui a traversé une grave crise, le conduisant à une régression générale, et toutes leurs paroles aimantes et fières de cet enfant, on se demande un peu ce qui peut motiver le réalisateur du reportage de présenter les choses de cette façon. Le caractère sensationnel de ce reportage est encore plus dégoûtant lorsqu’il s’attarde sur l’émotion impossible à contenir pour des parents qui viennent de laisser leur enfant dans un lieu d’accueil, dans lequel il va tenter de prendre son envol et son autonomie : quels parents n’ont pas pleuré quand leur grand enfant est parti de la maison, pour voler de ses propres ailes. Alors imaginez un peu si cet enfant est autiste !

C’est sans doute de telles sensations fortes que la télévision était partie chercher dans la vie difficile de ces trois familles de même que dans celles des quatre adultes autistes Asperger, et en ne recherchant que de tels éclats elle passe littéralement à côté de son sujet, mais aussi à côté de ce qu’elle aurait pu, et du, montrer, puisque c’est de cette façon que s’exprime la télévision.

Le jeune Titouan a bénéficié pendant de nombreuses années d’une prise en charge globale et libérale qui lui a permis de faire des progrès tels qu’il peut aller à l’école de son quartier, certes accompagné d’une A.V.S. (dont il n’est pas fait mention qu’elle n’est là qu’à temps partiel, que se passe-t-il quand cette jeune femme n’est pas à l’école ?, l’enfant peut-il quand même aller en classe ? — ça m’étonnerait), mais il n’est fait aucune mention concrète de ce que coûte à cette famille cette prise en charge si ce n’est que cela a contraint la famille à déménager pour se rapprocher d’une ville où les possibilités d’accueil étaient plus idoines. Or cette famille vit apparemment dans une grande maison, on peut donc la supposer suffisamment stable pour faire face à ce déséquilibre financier. N’aurait-il pas été judicieux de fouiller un peu la question et de montrer au grand jour les insuffisances criantes de l’Etat ? Présentez-moi une famille d’autiste qui s’en sort financièrement et je vous montrerais un miracle.

Les mêmes insuffisances, on les retrouve dans le cas du petit bonhomme dont les parents viennent d’apprendre qu’il est autiste, parce qu’il est en fait accueilli dans un centre effectivement équipé et pourvu d’un personnel suffisant et professionnellement très apte, le centre Mosaïques à Lille. Combien de centres comme celui-ci en France ?, qui font face à combien de demandes ?, et combien d’enfants autistes qui ne sont pas accueillis dans de tels centres dans lesquels ils auraient effectivement la chance d’une prise en charge adaptée ? Questions auxquelles on n’obtient de réponse qu’en creux dans ce que l’on perçoit du parcours difficile du jeune Antoine, qui est, au début du reportage, encore accueilli, une semaine sur deux, dans un hôpital psychiatrique dans lequel il n’a strictement rien à faire. Et d’avoir attendu trois ans avant de pouvoir être effectivement accueilli dans un centre qui lui convienne. Ce sont là des éléments de réflexion cruciaux que la télévision montre comme par inadvertance, mais qui, je pense, ne sont visibles qu’à l’œil aguerri et déjà éduqué sur le sujet.

Il n’y a finalement pas de grande différence entre de tels reportages et ce que l’on appelle communément la télé-réalité. On y voit le même attachement à montrer ce qui est remarquablement visible avant même d’avoir été montré, et de montrer par mégarde ce que justement la télévision tente de nous faire oublier tous les jours : des réalités difficiles et douloureuses. Pourtant tout est là, sous nos yeux, invisible comme un tour de prestidigitation.

Tout va bien.

Puisque la télévision nous enseigne que tout va bien. Même quand tout ne va pas bien.

Quand la télévision est allumée, vous pouvez garder les yeux fermés.  

Lundi Lundi 13 octobre 2008

Est-ce que l’assez lamentable discussion après le film a joué un rôle dans ma mauvaise réception de J’ai (très) mal au travail ? de Jean-Michel Carré, c’est bien possible. Mais ce n’est pas tout.

Parce que je continue de trouver à redire dans ce film à charge, film qui par ailleurs confond travail et monde du travail — ce que je fais en ce moment, en écrivant ces lignes, c’est du travail, mais ce n’est pas un travail dont je risque de souffrir un jour.

Le film est l’avalanche de témoignages, tous coupés en très courts extraits tels un texte qui reviendrait à la ligne à toutes les fins de phrases, ce qui fait que de très nombreuses personnes dans le film apparaissent dans un saupoudrage de plans très brefs tout au long du film dans un effort manifeste de décontextualisation de la parole qui rend d’emblée ces paroles suspectes, alors que c’est le montage qui est fraudatoire, il tente de faire dire a posteriori aux personnes interrogées davantage, ou moins, que ce qu’elles étaient disposées à livrer et à le dire de telle sorte qu’on sent qu’elles répondent par ailleurs à des questions qui ont été posées — et qu’on entend jamais — dans le seul but d’accoucher d’une et une seule réponse possible. C’est un procédé de démonstration très grossier. On est ici aux antipodes de ce qu’est par exemple le documentaire Shoah ou des films de Frederick Wiseman ou encore de Rithy Panh. Dans Shoah notamment, on sent comme à chaque personne est donné le temps de dire ce qui coûte tant, comme à Abraham le coiffeur de Treblinka ou encore à Filip Mueller, l’ancien Sonderkommando de Birkenau, et on sent comme les questions qui ne sont pas masquées de Claude Lanzman sont là pour encourager les témoins à approfondir le témoignage et non pour le dévier de sa substance.

Une parole à charge donc. Dont le discours ne dit qu’une seule chose, le travail est abrutissant et ses conditions sont de plus en plus aliénantes, dans lesquelles l’individualisme ne fait rien pour arranger les choses et en somme il n’y aurait qu’une seule solution, se syndiquer, protester et si possible renverser l’ordre des choses. Pour tout vous dire ce n’est pas un programme auquel on serait nécessairement hostile, mais on a tout de même envie de reprocher au film justement de n’avoir pas véritablement le courage de se risquer à cette manière de mot d’ordre puisqu’il laisse en suspens cette dernière parole de Chistophe Dejours, l’auteur de Souffrance en France — qui, pour ne rien arranger, est au milieu du film lancé dans une démonstration comparative de l’excellence attendue des employés aujourd’hui d’avec le zèle d’un Eichamnn, qui lui vaut, à mon sens, quelques points Goldwin.

Il y aurait donc un grand mal dans le monde du travail en France qui porte désormais le nom anglais de management, une sorte de théorie pernicieuse qui s’y entendrait jusque dans les moindres détails pour tourmenter le salarié et plus encore pour le conduire tout droit vers le culte de l’entreprise, c’est notamment l’exemple des soit-disant salariés de chez Dassaut (essentiellement des cadres ce que ne semble pas mentionner le documentaire) qui se retrouvent après le travail pour monter un spectacle de music-hall (et quel spectacle !) à la gloire de l’entreprise dont ils se sentent tellement fiers dès qu’ils voient passer un avion dans le ciel, convaincus d’y être personnellement pour quelque chose. Un exemple, qui, s’il a le mérite d’être véritable, — certaines grandes entreprises ont effectivement la réputation d’avoir à leur service des cadres très brown noses, comme le dit l’expression anglaise qui insinue qu’à force de fréquenter de trop près l’anus de leurs dirigeants certains finissent par en avoir le nez marron —, n’en est pas moins outrancier, mais sur lequel on hésite pas à bâtir la suite du discours et du raisonnement.

De même les paroles des différents témoignages sont serties d’un redoutable écrin, d’une part quelques psychologues, des sociologues et quelques politologues reformulent une parole qui se serait peut-être suffit à elle-même si on lui avait laissé le temps de s’exprimer plus longuement et plus librement, de même que quelques illustrations voulues comiques avec des extraits de films publicitaires ou de films fictionnels qui agissent comme des marques de ponctuation. Autant d’artifices et d’effets décoratifs, ou au contraire de carcans théoriques, qui emprisonnent définitivement tous les témoignages.

Pour parachever ce documentaire qui est ni fait ni à faire, il est parfois entrecoupé d’images d’actualité sans la moindre contextualisation, reprises telles quelles et il faudrait que le spectateur les prennent pour argent comptant. Dans mon cas, l’artifice a très mal pris puisqu’il se trouve que quelques-unes de ces images d’archives sans contexte appartenaient à un conflit social qui n’en était pas un, que l’on faisait passer pour un dégraissage de 1000 personnes dans une entreprise que je connais pour y être encore employé aujourd’hui, alors qu’il s’agissait d’offres de départs anticipés à la retraite dans des conditions qui étaient tellement avantageuses que le nombre des postulants excéda très largement les offres de l’entreprise en question, par ailleurs rendues possible par je ne sais plus quelle loi du dernier gouvernement socialiste en place et qui fait assumer une partie du coût de tels départs anticipés au contribuable. C’est toujours embêtant une démonstration quand elle s’appuie sur des bases dont on comprend vite qu’elles sont argileuses et qu’elles trempent dans l’eau.

J’ai très mal au travail est une œuvre de propagande, dans laquelle tous les arguments vont dans le même sens et dans laquelle l’analyse ne porte pas très loin non plus tant elle est affairée à travestir toutes les preuves, un vigile explique quelles sont les méthodes qu’il a déjà utilisées lui-même pour piéger des employés et les mener à la faute grave, il est présenté comme un bon gars qui est contraint d’appliquer de telles méthodes par un patronat nécessairement pervers. Mais on ne lui posera pas la question de savoir pourquoi il n’a pas refusé de fabriquer de fausses preuves et de commettre de faux témoignages ? Sans doute parce que cela compliquerait un brin le cours de cette démonstration fragile, en donnant à voir que ce ne sont pas toujours les supérieurs hiérarchiques qui oppriment le plus leurs employés, ou encore que les syndicats ne défendent pas tous les employés — et pourquoi pas ? —, ou encore que l’individualisme des employés est souvent le pire ennemi des employés eux-mêmes et que les syndicats sont fréquemment voués à la défense de ces individualismes.

Le pire étant sans doute qu’on ne disconvienne pas de l’existence de brutalités nombreuses et variées dans le monde du travail ou dans le travail lui-même — pour moi deux notions radicalement différentes — mais on sait que la complexité des rouages qui aboutissent à cette domination des employés résistera encore longtemps à l’analyse d’un aussi piètre réalisateur (et monteur dans le cas présent) de films documentaires. Il n’est pas de plus regrettable échec finalement que celui d’une démonstration ratée de la part d’une personne dont pourtant vous partagez les opinions au sens large. Une idée qui aurait pu rendre la démonstration un peu plus implacable : l’analyse méthodique du dépeçage du droit du travail depuis 2002 et comment ce dernier ne sera plus qu’une coquille vide, mais je comprends que ce soit aride et pas très photogénique.

Et pour l’honnêteté du raisonnement, concernant ce film, je dois dire que j’ai été également assez allergique au débat qui a fait suite à la projection de ce film dans le cinéma du Kosmos à Fontenay-sous-Bois, puisque naturellement elle fut prise d’assauts par toutes sortes de personnes qui rivalisaient de se montrer politiquement à l’unisson de ce film et qui n’auraient pas souffert qu’on trouvât à ce film bien davantage de défauts que de qualités. Ici je dois dire que comme souvent j’ai toujours autant de mal avec ce que j’appelle les discours à la cantonade, discours dont le premier principe sous-entend, en premier lieu, que toutes les personnes d’un même lieu partagent les mêmes convictions politiques, principalement communistes, et qui encerclent immédiatement la conversation dans ce périmètre pour le moins restreint. Et dire que ces derniers temps je me surprenais à trouver le son du discours d’extrême gauche de plus en plus juste. Décidément de marxiste à communiste, il y aura toujours pour moi un pas infranchissable.

 

Dimanche Dimanche 12 octobre 2008

 

Samedi Samedi 11 octobre 2008

Je lis dans le même journal — Le Monde daté du vendredi 10 octobre 2008 — un article à propos des conditions déloyales de travail des A.V.S. — Auxiliaires de Vie Scolaire, adultes employés par l’Education Nationale dont la tâche est d’accompagner des enfants handicapés dans leur scolarité — et un autre article à propos du succès, soit disant inattendu, du livre de Jean-Louis Fournier à propos de ses deux enfants polyhandicapésOù on va Papa ? Et je n’ai pas à forcer beaucoup le passage entre ces deux articles.

Dans l’article à propos des conditions d’embauche et de travail des A.V.S. qui sont des employés temporaires de l’Education Nationale, on comprend très bien comment de telles conditions d’embauche sont en fait destinées, en effet plus ou moins direct, à provoquer davantage l’échec des tentatives d’intégration scolaire des enfants handicapés, pour en faire une manière de démonstration : l’intégration des enfants handicapés, soit cela ne marche pas, soit c’est trop compliqué à mettre en place et cela coûte beaucoup d’argent, entendre de l’argent du contribuable, de celui si difficile à dénicher pour financer le R.S.A., et qui semble littéralement tomber sous la main du gouvernement pour recapitaliser une banque privée, Dexia. En d’autres temps, le krach de 1929, les banquiers en faillite se défénestraient, aujourd’hui ils sont équipés de parachutes, dorés, dit-on, c’est sans doute cela le capitalisme à visage humain.

Parce que vraiment quel autre but peut-on poursuivre en rendant le poste d’A.V.S. — qui pourrait être un vrai métier au contraire si l’on s’en donnait les moyens — aussi peu attrayant, temps partiel contraint pour des conditions salariales smicardes — auxquelles viennent s’ajouter des retards de paiements très fréquents ? Sans compter qu’être A.V.S. tient davantage du sacerdoce que de l’emploi rémunéré, il est certains handicaps, mentaux notamment, qui peuvent relever de l’épreuve pour la personne accompagnante. Bref, un travail difficile, éprouvant, payé au lance-pierre et dont le nombre d’heures ne permet à personne d’en faire un revenu à part entière. Chouette non ? Curieusement les demandes pour de tels postes n’affluent pas.

Dans de telles conditions s’étonnera-t-on que toutes les rentrées scolaires soient le théâtre coutumier d’une monstrueuse hypocrisie : les A.V.S. sont en nombre insuffisant et la plupart des enfants auxquels on promettait x heures de présence accompagnée à l’école se retrouvent le plus souvent avec x - (x/2) heures de cet accompagnement indispensable à leur scolarité. D’ailleurs chaque année la grande décerveleuse — la télévision — y va de son reportage, sensible, forcément sensible, vu le sujet, dans lequel on suit une jeune A.V.S. dans sa journée d’accompagnement en expliquant le principe de cette aide, puis font suite à ce reportage un inspecteur d’académie, un recteur, parfois même le Ministre de l’Education Nationale, qui vous expliquent, sans rire, on n’oserait pas, vu le sujet, que cette année il y a x milliers de nouveaux postes d’A.V.S. qui ont été pourvus. L’année dernière, je ne sais quel inspecteur d’académie pérorait dans une émission radio-diffusée sur France Culture qu’un numéro de téléphone vert avait été mis en place spécialement pour la rentrée scolaire des enfants handicapés pour alerter l’administration du moindre dysfonctionnement et cet efficace inspecteur ou recteur, je ne me souviens plus, expliquait que la veille, à trois jours de la rentrée scolaire, ce numéro vert n’avait reçu que deux appels qui avaient été très rapidement traités, du service public, comme on n’en fait plus, le matin même ayant appelé moi-même ce numéro vert — la Maison Départementale Pour la Personne Handicapée de Fontenay avait fini par nous avouer qu’elle avait perdu le dossier de demande d’A.V.S. de Nathan — j’avais reçu le numéro d’attente 498, qui peut croire encore ce genre de mensonges d’Etat ?

Parce que c’est tout de même un mensonge d’Etat. Et n’allez pas croire que le sujet me touchant de près, je fasse une montagne d’une taupinière. Quelques faits. En Belgique entre 80 et 85% des enfants autistes sont scolarisés dans des établissements classiques, contre entre 5 et 10% en France, d’ailleurs l’Etat français est moralement contraint de financer une partie de ces programmes d’intégration scolaire à l’Etat belge pour tous les établissement frontaliers dans lesquels les habitants du Nord ayant un enfant autiste sont prompts à scolariser leur enfant, faute d’avoir accès à un établissement français qui veuille bien accueillir correctement leur enfant. La loi du 11 février 2005 donne droit à tous les enfants handicapés à une scolarité dans leur établissement de quartier : c’est à l’école et plus largement à la charge de l’académie, donc de l’Education Nationale, de rendre possible cette scolarité particulière, via notamment les A.V.S., mais extrêmement rares sont les enfants handicapés qui bénéficient d’un nombre d’heures d’A.V.S. strictement égal au nombre d’heures d’une semaine normale d’école. L’Etat français est poursuivi devant la Cour Européenne pour maltraitance envers les enfants autistes. Fin de la liste non-exhaustive de faits fâcheux.

Et dans ces conditions est-ce que quelqu’un peut m’expliquer pourquoi le besoin d’accompagnement des enfants handicapés étant avéré, l’Education Nationale continue de refuser de recruter des A.V.S. dans des conditions d’embauche décentes, c’est-à-dire à temps complet, à salaire plein, après une formation payée — à l’heure actuelle les A.V.S. recrutées par l’Education Nationale le sont parmi les rangs des étudiants, une formation non rémunérée et non obligatoire d’une dizaine d’heures est proposée sans conviction, et très peu souvent suivie — et les contrats d’embauche ne couvrent que la stricte période d’une scolarité. Il n’y a qu’une seule raison à cet illogisme, la volonté que cela ne fonctionne pas — parce que tout de même, personne ne peut douter que si l’Education Nationale décidait de faire des A.V.S. une profession à part entière, cela ne nuirait pas aux enfants à qui ces personnes sont destinées, tant elles seraient alors formées, motivées dans leur travail et responsabilisées.

Pourquoi cette absence de volonté ?, parce qu’il est infiniment plus confortable pour tant de personnes dont c’est la charge de prendre en compte les personnes handicapées de notre société, notamment les enfants, de le faire selon des modes anciens, clairement délimités et dans le périmètre desquels, l’échec que constitue le handicap, pour l’incapacité à l’endiguer ou mieux l’accompagner, ne risque pas d’être trop voyant.

C’est à cet endroit du raisonnement que je voudrais placer le résultat d’une modique enquête que je conduis, de façon très artisanale, donc très discutable, auprès de la plupart des personnes de ma génération que je croise dans des contextes très divers, mais je m’aperçois que ce qui est globalement vrai pour les personnes nées comme moi dans les années 60 l’est bien souvent aussi pour les personnes nées dans les décennies suivantes. A la question "est-ce que vous vous souvenez d’un ou d’une camarade de classe handicapés pendant votre scolarité ?", il me m’a jamais été répondu, ah oui !, Untel ou Unetelle. Pas une seule fois. Je n’ai pas non plus interrogé des centaines de personnes, je préfère préciser pour la clarté du raisonnement. Pour ma part, je me souviens bien d’une petite fille de mon âge qui vivait dans la même résidence que la notre à Garches, dans les Hauts-de-Seine, et qui était paralysée des jambes. Mais je n’ai aucun souvenir d’avoir jamais joué avec elle. Et je me souviens très bien que tous les matins elle montait à bord d’une camionnette spécialement équipée pour rejoindre son école d’enfants handicapés dont je me souviens que nombreux d’entre eux, dans la camionnette, étaient trisomiques. Bref, les handicapés pèle-mêle dans le même sac. De toute façon ils sont handicapés. Et qu’importe que les besoins éducatifs d’une petite fille paralysée ne soient pas les mêmes que ceux d’un jeune trisomique. A Garches !, qui est également connu pour son hôpital spécialisé pour le soin des grands accidentés orthopédiques, où il est donc étonnant que je n’ai, finalement, croisé aussi peu d’enfants en fauteuils roulants.

La France est un pays honteux, de gens honteux. Les Français sont des gens honteux. Parce que c’est la honte qui veut cela.

<attention partie du raisonnement un peu trapue si vous êtes une personne non-comprenante>Dans le domaine de l’enfance autiste, il y a un paramètre assez déterminant qui vaut la peine d’être mentionné. C’est celui de l’argent. Et je pense que ce même nerf doit souffrir avec d’autres formes de handicaps, mais je connais moins les autres handicaps. Pour un enfant autiste, il va exister toutes sortes de solutions de prises en charge, aussi bien thérapeutiques qu’éducatives, et dans le dosage de cette combinaison, de même que dans les orientations thérapeutiques, le choix des parents, qui auront tout intérêt à prendre conseil auprès d’un médecin prescripteur (et de bien le choisir), on peut dire, sans schématisation excessive, qu’il y a deux grands types de prises en charge, celle institutionnelle et celles libérales. L’accueil institutionnel est entièrement à la charge de l’Etat. Et il est fort coûteux. Les chiffres varient entre 50 et 200.000 euros par an et par enfant. C’est une dépense d’autant plus onéreuse qu’elle n’offre pas la meilleure des solutions vis à vis des enfants autistes, les confiant pour la plus grande part à l’impuissante psychiatrie face à une affliction qui précisément ne ressort sans doute pas de son champ de compétence, puisqu’elle relève davantage de la neurologie, on dirait que c’est de l’argent passé par dessus bord, qu’on ne choquerait pas beaucoup de personnes, même et surtout psychiatres. Une autre politique de prise en charge des enfants autistes est au contraire celle dite du privé ou du libéral. Entendre par là que les parents de l’enfant autistes suivent, ou ne suivent pas, les recommandations d’un médecin prescripteur et s’adressent à des professionnels spécialisés, c’est-à-dire, principalement, des orthophonistes et des psychomotriciens spécialisés, des psychologues, des ostéopathes, par ailleurs il est recommandé que cette thérapie multiple soit accompagnée d’une démarche éducative personnalisée, et là le coût total de la prise en charge varie entre 5000 et 25000 euros par an et par enfant, dont la plus grande partie échoit aux parents, aidés qu’ils sont, insuffisamment, par des allocations d’aides sociales, dont c’est peu de chose de dire qu’il faut se battre pour les obtenir — à ce sujet il y aurait à dire sur le fait que les demandes d’aide ne sont jamais honorées dans la totalité de ce dont il est fait état dans le dossier des demandes, ce qui impose une pression indûe aux familles qui persévèrent dans cette voie libérale, ou, au contraire, contraignent les familles les plus démunies à abandonner des thérapies qui leur sont prescrites ou qu’elles avaient courageusement choisies : une injustice sociale scandaleuse. Très sincèrement, le choix du privé, s’il est judicieux, relève surtout du parcours du combattant et à tous moments, notamment durant les efforts des parents pour une intégration scolaire de leur enfant dans un milieu classique, ces derniers auront à subir la pression institutionnelle poussant à la déscolarisation, elle-même tendant vers la désocialisation, bref l’institution. Et pourtant cette dernière, c’est avéré, accueille mal les enfants autistes — pour s’en convaincre je ne recommederai jamais assez le film de Sandrine Bonnaire Elle s’appelle Sabine — et elle est donc très coûteuse. Malgré cette inadéquation, qui plus est exorbitante, de l’institution, la pression administrative pour que les enfants soient institutionnalisés est écrasante et répétitive.

Ce n’est donc pas une question uniquement de moyens. C’est une question de volonté. L’Etat préfère l’institutionnalisation des enfants handicapés même si cette dernière est plus coûteuse, plutôt qu’un échantillonnage à visage plus humain de différentes tentatives de prises en charge et de socialisations.</fin de la partie du raisonnement un peu trapue si vous êtes une personne non-comprenante>

Et il n’est pas faux de dire que l’Etat, et l’Etat c’est évidemment vous et moi, l’Etat a honte. Et pourquoi avons-nous honte ? Parce que nous sommes comme des poules qui ont trouvé un couteau devant une personne en fauteuil roulant. On ne sait pas comment faire, est-ce qu’on doit l’aider, et comment faire ?, ou est-ce qu’on doit continuer à l’ignorer parce que sinon la personne handicapée va se froisser qu’on l’ait singularisée ? Et la raison pour laquelle on est pareillement emmanché, c’est que des personnes handicapées on en a jamais vues ou connues. Avant. Enfants. A l’école. Là-même où aujourd’hui l’administration freine des quatre fers plutôt que d’accueillir des enfants handicapés. CQFD.

Continuons de garder à la marge ceux qui parmi nos enfants ne marchent pas au même pas, ou ne marchent pas du tout, que les autres, n’exposons pas nos enfants à la différence fondamentale du handicap et on continuera de produire des sujets honteux.

<brève récréation fournie par l'école De Croly à Saint-Mandé>Un contre-exemple, dans l’école De Croly, qui est une école d’Etat, l’année dernière, j’ai vu des enfants de trois à quatre ans, les camarades de classe de notre petite Adèle, inventer des règles de jeu différentes pour pouvoir jouer à chat avec leur petit camarade paralysé des deux jambes, qui, quand il était le chat, roulait après des souris qui devaient fuir à cloche-pied. <fin de la trop brève récréation fournie par l'école De Croly à Saint-Mandé>

Et c’est plus ou moins à cet endroit du raisonnement que je n’ai pas à forer beaucoup pour passer au livre de Jean-Louis Fournier, Où on va Papa ?, livre dont je reconnais volontiers toutes sortes de mérites, notamment celui d’être drôle par endroits et terriblement sincère mais auquel je ne peux m’empêcher de faire quelques reproches.

Jean-Louis Fournier dit avoir écrit ce livre pour ses deux fils qui ne pourront pas le lire. Ce qui est une contradiction évidente, et plutôt joyeuse, on y verrait comme une victoire contre l’adversité. Or c’est une fausse victoire et c’est aussi ce faux-semblant qui fait de ce livre un succès, ce que d’ailleurs je ne reproche pas à son auteur. Je m’explique. Il y a quelque chose de très accompli dans le livre de Jean-Louis Fournier, c’est la capacité de son auteur de rire d’une situation qui est tragique, la sienne, celle de père de deux enfants polyhandicapés. Et c’est un rire assez sain : aussi désespérées que sont les situations d’enfants handicapés le rire n’en est pas toujours exclu, surtout quand il se réserve le droit de prendre sa revanche sur les personnes étrangères au handicap et dont la maladresse, ou la bêtise même, sont des sources intarissables de petits bonheurs — je me souviens avoir rétorqué à un passager de RER qui se plaignait de l’agitation de Nathan qui le dérangeait dans la résolution de sa grille de Sudoku, que je ne pouvais rien faire, que Nathan était enragé et qu’il fallait qu’il fasse attention que Nathan ne le morde pas. Tête du type avec sa grille de sudoku. Alors quand Jean-Louis Fournier explique que le meilleur diagnostic qu’aient reçu ses enfants était celui de sa femme de ménage qui avait décrété sur ses enfants avaient de la paille dans la tête, je ne suis pas le dernier à rire. Oui, mais.

Cette apparence de victoire est trompeuse, c’est vrai que c’est tentant de penser que le rire permet de surmonter l’épreuve. La lecture freudienne de l’humour nous enseigne que ce dernier est le masque d’un objet douloureux — cf Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient. Dans le cas de Jean-Louis Fournier, il est évident que la douleur d’avoir eu deux enfants si lourdement handicapés, accrue par la mort de l’un d’eux, n’est pas surmontable, même habillée par les meilleures plaisanteries. Or cette douleur resurgit dans le dernier quart du livre sous la forme d’une amertume larvée, de même que l’évidente contrariété d’avoir socialement déçu, les traits d’esprit à propos des deux deux enfants dont il se plaît à les imaginer polytechniciens sont à double tranchant et trahissent un désir normatif décevant.

Je suis de tout cœur avec Jean-Louis Fournier, je peux un peu deviner, un tout petit peu, certaines de ses souffrances, elles sont indicibles, mais je suis obligé de reconnaître que ce qui me dérange dans son livre c’est la fausse victoire ou le demi-triomphe contre l’indicible, en effet, qui dit demi-succès, dit demi-échec et vouloir masquer l’échec est une erreur.

Et c’est malgré tout cette faiblesse qui fait la réception étonnamment favorable de ce livre par le public. Parce qu’elle satisfait, d’une certaine façon, la superficialité de son lectorat en lui faisant croire que le sujet du handicap n’est pas obligatoirement déprimant. Ou encore le livre intéresse pour son exemplarité face au handicap, et de ce fait donne au public la musique qu’il aime entendre : en fait tout va bien, et on peut toujours s’en sortir, et il est des destins remarquables pour leur renversement. Mais justement tout ne va pas bien, et on ne s’en sort pas toujours bien, et pour quelques destinées dont on peut faire un livre, combien d’existences meurtries et ignorées de tous ? Attirer les regards sur une réussite unique — ce livre est réussi dans ce qu’il voulait parler de cette parentalité tellement douloureuse en des termes qui ne seraient pas systématiquement peinés, et même, certains, joyeux — permet d’oublier les dimensions plus vastes du drame. Et les rendant à l’ombre où elles vivent tous les jours, le livre contribue à l’occultation d’un sujet de société, rejeté dans des marges à peine visibles, un sujet dont il devrait être plus souvent question, parce qu’il est problématique, et selon un éclairage qui ne gommerait pas que c’est souvent l’échec qui est au rendez-vous, et avec lui le désespoir, une réalité plus quotidienne et moins exemplaire du handicap.

D’un côté on est honteux devant la personne handicapée, et la société nous maintient dans cette honte, de l’autre un clown très doué nous permet de rire et d’oublier que dans le fond ce n’est vraiment pas drôle.

Pendant ce temps des milliers de familles d’enfants handicapés luttent pied à pied pour que leurs enfants connaissent une vraie scolarité, ils ont la loi pour eux, celle du 11 février 2005, mais chaque année scolaire il leur manquera des heures d’A.V.S. A cause de lâcheté politique.

Tout va bien.




Et enfin je voudrais dire ici que tant de fois, en dépit de ces conditions de travail indignes, de ces jeunes gens, les A.V.S. font un travail digne d’éloges et consciencieux. Ma gratitude pour eux est très grande. La société a une dette morale envers eux. En tête de cet article le portrait d’Audrey, l’A.V.S. de Nathan, une jeune femme dont le dévouement est indéfectible, manière aussi de donner un visage à ce métier extraordinairement humain et difficile.

Pour cet article je m’étais donné une contrainte, ne pas utiliser l’expression "peigne-cul de droite", et j’ai réussi, ce dont je ne suis pas peu fier.
 

Vendredi Vendredi 10 octobre 2008

 

Jeudi Jeudi 9 octobre 2008



Mon ordinateur donne des signes de fatigue de plus en plus manifestes, il a quatre ans, et de fait, c’est souvent au bout de quatre ans que les ordinateurs finissent par lâcher avec moi — écrivant ceci j’espère qu’il ne comprend pas ce que je suis en train d’écrire littéralement sur et dans son DOS. Il a de plus en plus de mal à absorber les masses de données que je soumets à son travail. Je ne sais pas pourquoi aujourd’hui, peut-être à cause de cette journée passée à travailler dans le garage, j’ai compris cette notion de travail de la machine et l’usure qui en résulte, j’avais le sentiment d’enfourner des données dans la machine, c’est ce que je faisais en déchargeant mes deux cartes mémoires pleines à craquer, dans le même temps je traitais en plusieurs lots les données précédentes, des images en pleine définition auxquelles j’appliquais la même correction de contraste et de couleur, puis je les enregistrais, j’en modifiais la taille et je les exportais vers l’arborescence du site, dans le même temps, dans le logiciel de fabrication des pages du site, dans lequel je fais appliquer un script prédéterminé à plusieurs dizaines de pages, tout en transmettant la pages précédentes au site via ftp, et soudain j’ai entendu le ventilateur de la tour tourner à plein régime, j’ai mis la main sur la tour, il devait faire chaud là dedans, mais non, juste le métal froid.

Mais tout de même je sens bien comment je tire sur la machine.

Et de considérer que ce sont des ordinateurs de plus en plus puissants que je finis par mettre à genoux en quatre années de service plutôt loyal en général. Je m’interroge donc sur cette capacité grandissante, de mon côté, à donner du grain à moudre à des machines de plus en plus puissantes au point de les épuiser toujours dans le même délai de quatre ans.

Et cette interrogation me conforte dans cette idée que j’ai depuis quelques temps que le travail que je produis sur le site s’apparente de plus en plus à un travail de gestion et d’orientation de flux plutôt que de la création d’un contenu à part entière. Prendre tant et tant de photographies tous les jours, n’avoir pas toujours le loisir de les organiser selon de séries d’images inspiré par une même recherche, mais les reprendre, pas toutes, les plus significatives, tous les jours dans les collages de la Vie, est-ce que ce n’est pas une manière de photographie de mes photographies et ce faisant la conduite du flux de ces images nouvelles qui arrivent tous les jours, et comparablement l’écriture du bloc-notes, qui depuis deux ans est devenu pratiquement mon seul lieu d’écriture ou presque, n’est-ce pas se soumettre au flux des jours qui s’accumulent et avec eux les observations qui en découlent, comme celle, finalement, de cette façon évolutive de travailler avec des machines de plus en plus puissantes.

Mais toujours ce qui me révolte, cette acceptation tacite qu’un outil aussi coûteux, un ordinateur tout de même ce n’est pas rien, puisse servir aussi peu de temps. Quand je me suis acheté certains de mes appareils-photo argentiques, j’avais le sentiment que je m’équipais pour la vie avec eux. Et de fait, dans de très rares occasions où je dois faire de la photographie numérique, je retrouve intact ce matériel dont la mécanique ne me trahit jamais en dépit de ma relative désertion de leurs mécanismes.

Ce n’était pas mieux avant, ce n’est pas ce que je dis, c’était juste plus solide.




Je dois de signaler que la rubrique la Vie est de nouveau plus ou moins à jour, travail qui aujourd’hui aura effectivement pas mal fait patiner ma machine  

Mercredi Mercredi 8 octobre 2008



Une des difficultés dans l’entrainement des poussins au rugby, c’est de les faire surmonter l’appréhension des modiques douleurs du jeu — elles ne le sont pas toutes, l’année dernière, il faut dire les choses, un bras cassé dans le groupe d’enfants dont j’avais la charge, aujourd’hui, une arcade sourcillière qui aura besoin d’un peu de couture — et de faire en sorte qu’elles ne gâchent pas leur appétit de jeu, ou même encore qu’elles puissent leur servir à s’endurcir un peu.

Suivant souvent l’exemple de Boris, je les fais travailler cette notion dès la fin de l’échauffement, par exemple, en les faisant s’allonger parterre (surtout si le terrain est boueux pour les débarrasser de toute appréhension de se salir) les uns à côté des autres, bras contre bras, puis le premier de cette rangée doit rouler en passant au dessus des autres, puis s’allonger à son tour en bout de chaîne, en général l’exercice se passe dans un concert de râles et de soupirs mais de rires aussi. Puis je délimite au sol un espace d’une douzaine de mètres carrés dans lequel ils sont une vingtaine, avec pour consigne de courrir dans tous les sens, d’abord en tentant de s’éviter, puis en se donnant des petits coups d’épaule, puis je lance un ballon au hasard dans la meute, celui qui attrape le ballon doit tenter de me le ramener, tous les autres devant l’en empêcher. Les plus forts y arrivent parfois, trainant avec eux quatre ou cinq autres gamins pendus à leurs jambes &151; toutes proportions mal gardées, ils me font alors penser à l’essai de Jonah Lomu dans la demi-finale de la coupe du monde de 1999 et comment il était passé au travers de cinq ou six défenseurs français.

Un des exercices qui portent assez bien ses fruits aussi consiste à faire charger un seul joueur contre une ligne d’une dizaine de défenseurs et de lui faire comprendre qu’il a ses chances malgré tout (notamment en partant en biais vers la gauche par exemple et de crocheter vers la droite au dernier moment, baisser la tête et foncer).

Mais malgré ces exercices destinés à dédramatiser le contact, il reste toujours des peureux et des appréhensifs, de ceux qui auront toujours du mal et auxquels je ne pense pas qu’il me sera donné un jour d’apprendre, par exemple, à écrouler un maul (geste qui à leur âge est interdit, malgré les nouvelles règles qui ne s’appliquent qu’à la compétition des adultes) ce qui demande un courage extraordinaire (puisqu’en tirant son adversaire direct par le maillot et en tombant soit même, en l’entraînant dans sa chute, on accepte l’éventualité de recevoir le poids de plusieurs types sur soi de même que d’être copieusement piétiné, douillets s’abstenir. Alors ceux-là, les fragiles, il faut les forcer, les forcer à charger, les forcer à se jeter dans les jambes de plus grands que soi.

Pour le placage par exemple, je me mets juste derrière eux, ne pouvant pas reculer, acculés, ils finissent par se jeter sur l’assaillant. Aujourd’hui deux poussins ont récupéré le ballon dans une phase de jeu et ont reculé de quelques mètres pour éviter le contact. Dans un premier temps arrêter le jeu et leur faire remarquer qu’ils ont effectivement reculé, puis leur faire comprendre que c’est du terrain perdu mais surtout cela met tous leurs équipiers hors-jeu, donc, non, il faut avancer. Et à ces deux-là, je leur ai donné le ballon en leur demandant de me charger moi, de plus en plus fort, de plus en plus dur, jusqu’à ce qu’ils deviennent un peu hargneux. Alors, moi tu oses me charger mais tu recules devant un joueur qui fait le tiers de mon poids ! Sourire de l’enfant qui a compris. Et de fait le coup d’après, il ramasse le ballon, part courageusement en percussion sur son vis à vis, se fait plaquer, libère son ballon : tu vois tu as gagné cinq mètres.

C’est important de faire chaque jour des choses qui nous font un peu peur.  

Mardi Mardi 7 octobre 2008

N’empêche elle est bien courageuse l’institutrice d’Adèle de faire grève, suivant le mot d’ordre de la CGT, pour une revendication légitime, de meilleures conditions de travail, du travail digne, mot d’ordre cependant un peu flou, dont je ne doute pas qu’il sera inaudible, pendant que les puissants de ce monde sont très préoccupés dans le compte et le recompte de leurs fortunes dont ils réalisent qu’elles sont fictives, après tout. C’en serait presque réjouissant s’il ne fallait redouter une crue de chômage.

N’empêche, Adèle reste à la maison et en début d’après-midi, je décide de l’aérer un peu, et de l’emmener au square aux chats, désert — ce qui n’enchante pas Adèle, il faudra donc qu’elle joue avec son père — n’étaient-ce deux clochards assis sur un des bancs du petit square.

N’empêche, tandis que je balance Adèle avec vigueur sur sa balançoire, pour ses plus grands rires, je me demande bien ce qui me sépare vraiment de ces deux hommes à la rue et qui paraissent cuver leur vin paisiblement.

N’empêche, c’est vrai, leur conversation a l’air tellement amicale, avec quelques rires, que je ne sais pas ce qui me retient de m’y mêler. D’autant que ce n’est pas exagéré, mais je vois bien comment prenant part à une telle conversation, je pourrais n’en plus m’échapper, et rester sur le banc avec eux.

N’empêche ce sont les suppliques insistantes d’Adèle pour un nouveau tour de toboggan, qui me tirent vraiment de cette torpeur, et m’empêchent finalement de rejoindre mes semblables sur le banc.

N’empêche, des fois je me demande bien ce que je deviendrais si je n’avais pas une famille.

 

Lundi Lundi 6 octobre 2008



Pour B. de Kill me Sarah et pour Jacques du Café du commerce, en souvenir d’une tarte aux prunes mémorable


J’essaye de photographier Anne derrière son ordinateur, mais la mise au point de l’appareil semble complètement détraquée, est-ce possible ?, je ne possède pas cet appareil depuis plus d’un mois. Nous faisons l’amour. C’est bête, mais je ne suis pas bien à ce que je fais, si j’ose dire. Je me dis que l’ancien appareil, le D200 faisait cela sur la fin jusqu’à ce que je le conduise chez le vétérinaire, je peste à l’idée de devoir me priver à nouveau de l’appareil, ne serait-ce que le temps de sa réparation, les choses auxquelles on pense quand on fait l’amour parfois, puis, je reprends l’appareil et constate qu’un réglage a sauté, la mise au point était réglée sur l’option strictement centrale, et non, comme c’est mon habitude, pondérée en cinquante et un points. C’est souvent qu’on y voit plus clair et plus net après l’amour. On devrait faire l’amour plus souvent.  

Dimanche Dimanche 5 octobre 2008



Faute d’indications prècises
J’ai bien du mal à trouver l’église de Saint Saturnin (XIIe siècle)
Mais si c’était un supermarché que je cherchais, je n’aurais eu aucun mal, indications abondantes.

A Saint Saturnin, c’est bien ma chance, où je viens visiter l’église
C’est la fête du village
Et un immense échafaudage habille l’église et un autre défigure son chœur.

A Saint-Amand Tallende,
Sous un hangar
Pas un, mais sept bus impériaux londoniens.


 

Samedi Samedi 4 octobre 2008

 

Vendredi Vendredi 3 octobre 2008



Temps mort dans cette journée de démanagement où je prête main forte à Julien, pendant qu’il fait ses courses dans un immense magasin de meubles suédois à monter soi-même, je me suis assis dans un coin et je lis, à quelques encablures seulement des caisses, On va où Papa ? de Jean-Louis Fournier — prêté par Olivier mardi, Olivier, j’espère que tu ne m’en veux pas, mais je le fais lire autour de moi, j’espère pouvoir te le rendre dans un état respectable — dont je ne pense pas grand-chose, jusqu’à ce que je tombe sur ce passage qui tire sur mes glandes lacrymales et c’est un effort de ne pas pleurer :

Je reçois parfois des cartes postales qui viennent d’un camp de vacances où sont partis les enfants. C’est souvent un coucher de soleil orange sur la mer ou une montagne scintillante. Derrière, il est écrit : « Mon cher papa, je suis très content, je m’amuse bien. Je pense à toi. » C’est signé Thomas. L’écriture est belle, régulière, il n’y a pas de fautes d’orthographe, la monitrice s’est appliquée. Elle voulait me faire plaisir. Je comprends sa bonne intention. Ça ne me fait pas plaisir. Je préfère les gribouillages informes et illisibles que fait Thomas. Peut-être qu’avec ses dessins abstraits, il me dit plus de choses.

Depuis le début de cette lecture, je sais que je vais tomber sur un passage comme celui-là, un passage où je pourrais m’identifier bien trop facilement. Seulement voilà le passage auquel je m’identifie justement ne reflète pas du tout ce que j’ai en partage avec Jean-Louis Fournier, la vie avec un enfant handicapé — et lui pour commencer, ce serait plutôt la vie avec deux enfants handicapés — c’est quelque chose que je n’ai plus en partage. Je m’explique. Tout au long de son livre Jean-Louis Fournier répète de façon très lancinante, à la masure de sa douleur, que ses deux enfants, entre autres handicaps, ne sauront jamais lire, jamais écrire et parler sera toujours très limité. Et il ne semble pas y avoir le moindre espoir pour que les choses s’arrangent, qu’elles s’améliorent ou encore que ses enfants fassent des progrès, l’un d’eux d’ailleurs meurt, quand au second, Thomas, à trente ans il est encore obligé d’apprendre les gestes simples de manger des petits pois sans en semer partout, c’est une victoire olympique quand il y parvient et qui n’offre aucune garantie au contraire que l’exploit sera réitéré.

Nathan, mon petit garçon autiste, n’est pas comme cela. La carte postale, je la recevrais peut-être l’année prochaine, entièrement écrite de sa main. Mais il a été comme cela. Perdu. Et ce passage du livre de Jean-Louis Fournier me replonge sans difficulté dans cette période où rien n’était simple, que même ce qui était simple était l’objet d’âpres combats, que l’on pouvait passer une heure à s’acharner contre Nathan — était-ce vraiment contre lui que l’on s’acharnait ?, n’était-ce pas plutôt contre une partie de lui, l’autisme, qu’il fallait combattre, mal qui a décru et contre lequel on ne baisse cependant pas la garde ? — pour obtenir de lui qu’il mette son t shirt en faisant attention au sens — encore aujourd’hui ce n’est pas toujours une mince affaire pour qu’il s’habille seul et correctement — qu’il accepte qu’on lui coupe les cheveux. Quelle pouvait bien être notre foi alors qu’un jour, petit progrès après petit progrès, il parviendrait à tout cela ? Sans Anne, et la dureté de son caractère et son âpreté au combat, je ne sais pas très bien où en serait Nathan aujourd’hui ?

Je me souviens très bien comment me paraissait inatteignable que Nathan puisse un jour lire et écrire, je cherchais des réponses auprès des spécialistes, eux me disaient que oui, mais j’avais bien du mal à les croire.

Quand Nathan est passé en C.P., j’ai cru que c’était le plus beau jour de ma vie. D’ailleurs Nathan cet été ne cessait de le répéter à tous, il avait "gagné le C.P."

Et quand je pense aux forces qui ont été dépensées dans cette bataille, qui continuent de l’être, mais depuis ce moment avec l’espoir comme carburant, et cela change beaucoup de choses, cela redonne des forces, alors je me demande comment font les familles des enfants plus profondément autistes, les familles de enfants Kanner (autisme profond), oui, je ne sais pas comment elles font. Et c’est à elles que je pense, en entendant bien malgré moi cette discussion pénible d’un couple à la sortie des caisses, les deux se reportant mutuellement la faute d’avoir trop dépensé pour je ne sais quel article. Et eux deux comment feraient-ils, si leur enfant était autiste ?

Mon admiration aussi pour Jean-Louis Fournier dans son acharnement à dire sa jalousie des autres parents et sa haine de leur violence quand ces derniers parlent admirativement de leurs enfants normaux, et mon admiration aussi pour sa résistance et son refus de devenir un parent d’enfant handicapé, le visage voilé par la tristesse. C’est vrai que c’est triste, mais est-ce une raison pour ne plus rire et ne plus en rire.

Une de mes blagues préférées quand on est entre parents d’enfants autistes, et au milieu de ces enfants étranges, est de demander aux uns et aux autres, tu ne crois pas que tu devrais consulter pour ton enfant, je ne sais pas, je le trouve un peu bizarre. Cet humour-là n’est pas un mauvais rempart.

Et puis on a des avantages tout de même, il ne faut pas croire, par exemple avec la carte d’invalidité de Nathan on ne paye jamais le parking.

 

Jeudi Jeudi 2 octobre 2008



Journée de petites choses, de petites surprises.

Au bas de la cage d’escalier la très longue rallonge de l’homme de ménage qui tous les jeudis nettoie la cour et la cage d’escalier de l’immeuble de la psychologue de Nathan, et soudain ce reptile très fin prend vie, orange, l’homme de ménage vient de tirer, pour gagner du mou, sur le fil électrique depuis quelques étage plus haut. Ca m’a presque fait sursauter.

En sortant du parking du supermarché, par jeu, j’introduis un ticket qui traîne sur le tableau de bord de la voiture depuis des lustres, dans le guichet automatique à la sortie, le petit écran inscrit la somme due : 3831 euros ! Je me demande bien qui pourrait se payer un tel loyer, surtout pour sa voiture. Vague espoir que cela fausse un peu la comptabilité du supermarché — "les supermarchés vous volent, volez les supermarchés !"

Le patient qui précède Nathan chez l’orthophoniste est un petit garçon profondément autiste, qui agite toujours très vivement ses mains juste en face de ses yeux, les doigts tordus dans des positions impossibles, je me demande quel genre de musique, cela donnerait cette agitation des mains sur un clavier ou sur une guitare ?

Dans la salle d’attente de l’orthophoniste, pendant la séance de Nathan, je dévore une Tragédie américaine de Kim Deitch, sans doute en moins de temps que Deitch a pu passer sr une seule vignette de ce livre admirable.  

Mercredi Mercredi premier octobre 2008



Le soir, la fatigue d’un mercredi soir, les courbatures du rugby dans les membres, mais l’envie de faire progresser rapidement la maquette de publie.net. Dans le désordre du garage toujours pas résorbé de la semaine dernière, la tour de l’ordinateur sortie de son logement et ouverte pour l’installation d’une carte-son qui ne fonctionne toujours pas, j’avance tout de même, peinant parfois avec mon choix initial de fonte, Bauhaus, quelle idée tout de même !

Le travail me manque, ils sont de moins en moins nombreux les moments dans une semaine pendant lesquels je peux me consacrer au travail, au vrai, à celui qui me nourrit véritablement. Je vois comme c’est important pour moi ces soirées seul dans le garage, le reste de ma maison et ses habitants au dessus de moi et principalement endormis, que c’est cela ce pourquoi je suis vraiment fait, ce déplacement des masses dans une page blanche, leurs associations difficiles, leur placement exact en regard des autres masses déjà présentes. Et finalement la question inconfortable de savoir quel est vraiment le temps que je peux consacrer à cette élévation de soi ?, si peu de temps finalement.

N’en être pas malheureux, vraiment, mais se demander si je ne suis pas en train de passer à côté d’une existence plus entièrement dévolue à ce qui comptait le plus pour soi. Mais se douter aussi que cette bouche à nourrir serait de plus en plus exigeante, sans doute même à l’excès, jusqu’à n’être jamais tout à fait rassasiée et alors n’est-ce pas une forme de malheur que la dévorante faim qui n’est jamais satisfaite pleinement ?

Je pense à la Faim de Knut Hansum, il est infernal ce narrateur qui sans cesse doit lutter contre la nécessité de cette faim avant de pourvoir travailler à ce qui lui tient vraiment à coeur.  

Mardi Mardi 30 septembre 2008

Rencontre d’abord avec le noyau de l’équipe de publie.net, François, Fred, Arnaud et Sarah, puis plus tard, nous rejoindrons Pierre Ménard, et Olivier Guéry, pour une table ronde rectangulaire au milieu des rayonnages de livres de la bibliothèque de Bagnolet où François sera bientôt en résidence.

Toujours une drôle d’impression pour moi ces discussions de visu qui peuvent s’appuyer sur une connaissance de l’Autre acquise de longue date, mais essentiellement au travers de la correspondance par mail. Ainsi je rencontre pour la première fois Sarah Cillaire pour laquelle j’avais travaillé avec Julien sur la maquette de Retors, ou encore, je croise pour la première fois Pierre Ménard, encore que dans la vraie vie il ne s’appelle pas comme ça et on pourrait tout aussi bien l’appeler Gustave, dont je suis le travail depuis longtemps et qui m’avait invité il y a quelques temps déjà à lire la page 48 de I remember de Joe Brainard pour son projet des pages 48, ou encore Olivier Guéry et la question de l’autisme qui nous touche tous les deux de très près.

Discussions à bâtons rompus et défrichement à tout va, posés sur la table trois ordinateurs portables, deux liseuses et quelques appareils-photos numériques. Il y a quelques années un tel équipement aurait paru inaccessible, rêvé, maintenant que le rêve est sur la table, qu’est-ce qu’on en fait ? : publie.net, une tentative de réponse.

Les sourires de Bruno et d’Audrey, l’instituteur et l’A.V.S. de Nathan, pour m’accueillir en allant chercher les enfants à l’école ce soir : Nathan lit désormais sans déchiffrement oral. Lui-même d’ailleurs est drôlement fier de me l’annoncer, en m’expliquant bien qu’il ne fait plus p+a=pa, je fais juste pa, dans ma tête, dit-il. Il nous déboussolerait presque par la rapidité de ses progrès en ce moment.

Entre les questions de lecture sur une liseuse électronique ou sur un écran et la question de la lecture sans déchiffrement pour Nathan, il ne s’est pas passé une demi-heure, le temps de rallier Bagnolet à De Croly, à Saint-Mandé. Dans mon esprit non plus ce n’est pas une distance infranchissable.

 

Lundi Lundi 29 septembre 2008

 

Dimanche Dimanche 28 septembre 2008



Déplaçant les blocs de basalte dans le fond d’un volcan, le Puy de Pariou, et en les arrangeant en cinq lettres majuscules, de telle sorte que je puisse prendre ce mot de cinq lettres en photographie depuis tout en haut, depuis les lèvres du volcan, suant tout de même, il fait chaud, et avec l’aide de Julien, Clémence, Nevruz et de son amie, je pense à une idée pour remercier différemment les généreux donateurs qui m’ont à nouveau équipé de cet appareil qui avait été volé en juin, leur donner la possibilité de me donner un gage.

Donc, je vous propose, François, José, Anne, Olivier, Cerise, Laurent, Cécile, Laure, Véronique, Patrick, Nathalie, Alain, Bernard, Virginie, Mathieu, Christine, Michèle, Marc, Elise, Frédéric, Jean-Marie, Genevièvre, Benoît, Charlotte, Christine, Philippe, Sylvie, Jacques, Eric, Guillaume, Clémence, Sarah, Véronique, Alain, Alexandre, Claire, Jean-Claude, Murielle, Françoise, Nathalie, Eric, Josué, Julien, Philippe, Thomas, Benjamin, Michèle, Agnès, Matthieu, Kong-Mong, Martine, Pierre, Olivier, Armand, Shivita, Sébastien, Frédéric, Damien, Denis, Corinne, Mona, Laurence, Amélie, Joëlle, Yoann, Nathalie, Frédéric, Thibault, Isabelle, Véronique, Guy, Armelle, Elisabeth, Brigitte, Laurent, Alain de me donner chacun un gage.

Il y a ce coin de rue, ce sentier, cette aire d’autoroute, ce rivage, cette grotte que vous aimeriez que je photographie pour vous ?, envoyez-moi un mail. Je n’irai pas jusqu’au Japon ou jusqu’aux Amériques, là où habitent deux d’entre vous, mais alors pensez au contraire à cet endroit qui vous donne le mal du pays, et je serai ravi d’en faire une bonne photographie pour vous. Vous aimeriez des photos d’un épiphénomène, tel éclat de lumière sur un pan de mur, telle lumière de fin de jour en été à tel endroit, tel feu d’artifice perdu dans une vallée, telle éolienne, tel départ de train une nuit d’hiver brumeuse, telle centrale nucléaire au coucher du soleil, tel magnolia en fleurs ?, dites-moi et je vous le photographierai. Tel être cher, telle vieille tante à laquelle vous tenez et nul n’a encore fait un vrai portrait d’elle, votre petit garçon lors de son premier match de rugby (même de foot allez, ne soyons pas sectaire avec les manchots), telle tarte aux prunes selon une recette connue de vous seuls, des mariés, dites-moi et je les photographierai pour vous. Tel objet auquel vous tenez beaucoup, ce que vous voulez. Et n’ayez pas peur de me faire tourner en bourrique, je le mérite amplement : on ne se fait pas voler un appareil-photo de cette qualité.

Et j’aurai aussi à cœur de reprendre tous ces gages en un seul et même endroit, ma façon de vous remercier, du fond du coeur, en vous envoyant un tirage. Donnons-nous un an à réception du premier gage.

Philippe De Jonckheere  

Samedi Samedi 27 septembre 2008

Le collectif de soutien aux Sans papier de Rennes devra répondre devant la justice d’une plainte émanant du Minsistère de l’Immigration pour diffamation, voici le texte de l’un des tracts incriminés. Et après cela, un autre exemple d’intimidation judiciaire, le mail que j’avais reçu il y a quelques temps déjà à propos de l’arrestation de Patrick Mohr lors du festival d’Avignon cet été. J’imagine que republiant tout ceci on s’expose naturellement à la même intimidation judiciaire, ou au contraire parviendrait-on à la diffuser à force d’être tous coupables ?

La Police Aux Frontières (PAF) recrute : rejoins-nous !

Tu t’ennuies dans la vie ?

Tu veux soutenir notre Président dans sa pêche aux voix du Front National ?

Tu trouves qu’il y a trop d’étrangers en France ?

Tu veux un métier où, plus t’obtiens des résultats, plus tu gagnes du fric ?

Alors la police de l’immigration est faite pour toi !

Le matin vers 6 heures, tu commences ta journée et tu vas cueillir quelques sans papiers à leur domicile grâce aux fichiers préparés par la Préfecture ou grâce à ces quelques bons citoyens qui dénoncent leur voisin. Si tu les rates, ne t’inquiète pas ! Dans la journée, tu peux aussi organiser des contrôles d’identité au faciès. Tu te postes à la gare ou dans le métro et tu contrôles en priorité les arabes et les noirs. Y a toujours un ou deux sans-papiers parmi eux. Et si jamais tu les rates encore, alors n’hésite pas à mettre le paquet. Tu te postes devant la Croix Rouge, devant un foyer pour étrangers ou encore devant une association qui s’occupe d’aider les sans-papiers, et là c’est bingo !

Tu as toujours apprécié l’ordre, la propreté, l’intimité ? Là encore notre service te donne l’occasion d’accompagner les sans-papiers dans des centres spéciaux que l’on appelle les centres de rétention. Ils sont parqués de force par dizaines et c’est toi qui les déplaces, qui les emmènes à l’hôpital, au tribunal, à leur consulat et même dans leur pays.

Si tu as peur des arabes et des noirs sache que tu peux maintenant menotter les sans-papiers à chaque fois que tu te déplaces. Ca rassure et c’est rigolo, parce que, eux, ils ne comprennent pas pourquoi on leur met des menottes alors qu’ils ont rien fait.

Si tu aimes les enfants, tu trouveras dans notre service beaucoup de satisfaction. Tu n’es pas sans savoir que les sans-papiers font des enfants juste pour éviter d’être expulsés. Ben maintenant, on peut aussi interpeller les enfants, les mettre en garde à vue avec leurs parents ou encore les placer en rétention. Oui, oui, notre métier autorise l’enfermement des enfants. Cela facilite des relations de proximité avec toutes les catégories d’âge.

Y a aussi les expulsions. T’es dans une équipe et on te charge de raccompagner les sans-papiers dans leurs pays. Ce qui est chouette, c’est le voyage parce que tu vois des paysages. En plus, si le sans-papiers te fait chier ou est trop bruyant, des fois t’as le droit de le calmer par une petite piqûre ou de l’attacher dans l’avion. Nous faisons donc un travail proche de celui des médecins, fondé sur la proximité des corps.

Tu trouves que notre métier est dégueulasse ?

Alors rejoins nos pires ennemi(e)s du collectif de soutien aux personnes sans-papiers.


Et donc le texte de Patrick Mohr. D’ailleurs si d’aventure vous êtes à même de témoigner de cette arrestation, je suis tout à fait à même de transmettre.

Je m’appelle Patrick Mohr.

Je suis né le 18 septembre 1962 à Genève.

Je suis acteur, metteur en scène et auteur.

A Genève je dirige une compagnie, le théâtre Spirale, je co-dirige le théâtre de la Parfumerie et m’occupe également du festival « De bouche à oreille.

Dans le cadre de mes activités artistiques, je viens régulièrement au festival d’Avignon pour y découvrir des spectacles du « in » et du « off ». Notre compagnie s’y est d’ailleurs produite à trois reprises. Cette année, je suis arrivé dans la région depuis le 10 juillet et j’ai assisté à de nombreux spectacles.

Le Lundi 21 juillet, je sors avec mon amie, ma fille et trois de ses camarades d’une représentation d’une pièce très dure sur la guerre en ex-Yougoslavie et nous prenons le frais à l’ombre du Palais des Papes, en assistant avec plaisir à un spectacle donné par un couple d’acrobates.

A la fin de leur numéro, je m’avance pour mettre une pièce dans leur chapeau lorsque j’entends le son d’un Djembé (tambour africain) derrière moi. Etant passionné par la culture africaine. (J’y ai monté plusieurs spectacles et ai eu l’occasion d’y faire des tournées.) Je m’apprête à écouter les musiciens. Le percussionniste est rejoint par un joueur de Kamele Ngoni. (Sorte de contrebasse surtout utilisée par les chasseurs en Afrique de l’Ouest.)

A peine commencent-ils à jouer qu’un groupe de C.R.S se dirige vers eux pour les interrompre et contrôler leur identité. Contrarié, je me décide à intervenir. Ayant déjà subit des violences policières dans le même type de circonstances il y a une vingtaine d’année à Paris, je me suis adressé à eux avec calme et politesse. Le souvenir de ma précédente mésaventure bien en tête. Mais je me suis dit que j’étais plus âgé, que l’on se trouvait dans un haut lieu culturel et touristique, dans une démocratie et que j’avais le droit de m’exprimer face à ce qui me semblait une injustice. J’aborde donc un des C.R.S et lui demande :

« Pourquoi contrôler vous ces artistes en particulier et pas tous ceux qui se trouvent sur la place ? » Réponse immédiate.

« Ta gueule, mêle-toi de ce qui te regardes !

« Justement ça me regarde. Je trouve votre attitude discriminatoire. »

Regard incrédule. « Tes papiers ! »

« Je ne les ai pas sur moi, mais on peut aller les chercher dans la voiture. »

« Mets-lui les menottes ! »

« Mais vous n’avez pas le droit de… »

Ces mots semblent avoir mis le feu aux poudres.

« Tu vas voir si on n’a pas le droit. »

Et brusquement la scène a dérapé.

Ils se sont jetés sur moi avec une sauvagerie inouïe. Mon amie, ma fille, ses camarades et les curieux qui assistaient à la scène ont reculé choqués alors qu’ils me projetaient au sol, me plaquaient la tête contre les pavés, me tiraient de toutes leurs forces les bras en arrière comme un poulet désarticulé et m’enfilaient des menottes. Les bras dans le dos, ils m’ont relevé et m’ont jeté en avant en me retenant par la haîne. La menotte gauche m’a tordu le poignet et a pénétré profondément mes chairs. J’ai hurlé :

« Vous n’avez pas le droit, arrêtez, vous me cassez le bras ! »

« Tu vas voir ce que tu vas voir espèce de tapette. Sur le dos ! Sur le ventre ! Sur le dos je te dis, plus vite, arrête de gémir ! »

Et ils me frottent la tête contre les pavés me tordent et me frappent, me traînent, me re-plaquent à terre.

La foule horrifiée s’écarte sur notre passage. Mon amie essaie de me venir en aide et se fait violemment repousser. Des gens s’indignent, sifflent, mais personne n’ose interrompre cette interpellation d’une violence inouïe. Je suis traîné au sol et malmené jusqu’à leur fourgonnette qui se trouve à la place de l’horloge 500 m . plus bas. Là. Ils me jettent dans le véhicule, je tente de m’asseoir et le plus grand de mes agresseurs (je ne peux pas les appeler autrement), me donne un coup pour me faire tomber entre les sièges, face contre terre, il me plaque un pied sur les côtes et l’autre sur la cheville il appuie de tout son poids contre une barre de fer.

« S’il vous plait, n’appuyez pas comme ça, vous me coupez la circulation. »

« C’est pour ma sécurité. »

Et toute leur compagnie de rire de ce bon mot. Jusqu’au commissariat de St Roch

Le trajet est court mais il me semble interminable. Tout mon corps est meurtri, j’ai l’impression d’avoir le poignet brisé, les épaules démises, je mange la poussière.

On m’extrait du fourgon toujours avec autant de délicatesse.

Je vous passe les détails de l’interrogatoire que j’ai subi dans un état lamentable.

Je me souviens seulement du maquillage bleu sur les paupières de la femme qui posait les questions.

« Vous êtes de quelle nationalité ? » « Suisse. »

« Vous êtes un sacré fouteur de merde »

« Vous n’avez pas le droit de m’insulter »

« C’est pas une insulte, la merde » (Petit rire.)

C’est fou comme la mémoire fonctionne bien quand on subit de pareilles agressions.

Toutes les paroles, tout les détails de cette arrestation et de ma garde à vue resterons gravés à vie dans mes souvenirs, comme la douleur des coups subits dans ma chair.

Je remarque que l’on me vouvoie depuis que je ne suis plus entre les griffes des CRS.

Mais la violence physique a seulement fait place au mépris et à une forme d’inhumanité plus sournoise. Je demande que l’on m’ôte les menottes qui m’ont douloureusement entaillé les poignets et que l’on appelle un docteur. On me dit de cesser de pleurnicher et que j’aurais mieux fait de réfléchir avant de faire un scandale. Je tente de protester, on me coupe immédiatement la parole. Je comprends qu’ici on ne peut pas s’exprimer librement. Ils font volontairement traîner avant de m’enlever les menottes. Font semblant de ne pas trouver les clés. Je ne sens plus ma main droite.

Fouille intégrale. On me retire ce que j’ai, bref inventaire, le tout est mis dans une petite boîte.

« Enlevez vos vêtements ! » J’ai tellement mal que je n’y arrive presque pas.

« Dépêchez-vous, on n’a pas que ça à faire. La boucle d’oreille ! »

J’essaye de l’ôter sans y parvenir.

« Je ne l’ai pas enlevée depuis des années. Elle n’a plus de fermoir. »

« Ma patience à des limites vous vous débrouillez pour l’enlever, c’est tout ! »

Je force en tirant sur le lob de l’oreille, la boucle lâche.

« Baissez la culotte ! »

Je m’exécute. Après la fouille ils m’amènent dans une petite cellule de garde à vue.

4m de long par 2m de large. Une petite couchette beige vissée au mur.

Les parois sont taguées, grattées par les inscriptions griffonnées à la hâte par les détenus de passage. Au briquet ou gravé avec les ongles dans le crépis. Momo de Monclar, Ibrahim, Rachid…… chacun laisse sa marque

L’attente commence. Pas d’eau, pas de nourriture. Je réclame en vain de la glace pour faire désenfler mon bras. Les murs et le sol sont souillés de tâches de sang, d’urine et d’excréments. Un méchant néon est allumé en permanence. Le temps s’étire. Rien ici qui permette de distinguer le jour de la nuit. La douleur lancinante m’empêche de dormir. J’ai l’impression d’avoir le cœur qui pulse dans ma main. D’ailleurs alors que j’écris ces lignes une semaine plus tard, je ne parviens toujours pas à dormir normalement.

J’écris tout cela en détails, non pas pour me lamenter sur mon sort. Je suis malheureusement bien conscient que ce qui m’est arrivé est tristement banal, que plusieurs fois par jours et par nuits dans chaque ville de France des dizaines de personnes subissent des traitements bien pires que ce que j’ai enduré. Je sais aussi que si j’étais noir ou arabe je me serais fait cogner avec encore moins de retenue. C’est pour cela que j’écris et porte plainte. Car j’estime que dans la police française et dans les CRS en particulier il existe de dangereux individus qui sous le couvert de l’uniforme laissent libre cour à leurs plus bas instincts.

(Evidement il y a aussi des arrestations justifiées, et la police ne fait pas que des interventions abusives. Mais je parle des dérapages qui me semblent beaucoup trop fréquents.)

Que ces dangers publics sévissent en toute impunité au sein d’un service public qui serait censé protéger les citoyens est inadmissible dans un état de droit.

J’ai un casier judiciaire vierge et suis quelqu’un de profondément non violent, par conviction, ce type de mésaventure me renforce encore dans mes convictions, mais si je ne disposais pas des outils pour analyser la situation je pourrais aisément basculer dans la violence et l’envie de vengeance. Je suis persuadé que ce type d’action de la police nationale visant à instaurer la peur ne fait qu’augmenter l’insécurité en France et stimuler la suspicion et la haine d’une partie de la population (Des jeunes en particulier.) face à la Police. En polarisant ainsi la population on crée une tension perpétuelle extrêmement perverse.

Comme je suis un homme de culture et de communication je réponds à cette violence avec mes armes. L’écriture et la parole. Durant les 16h qu’a duré ma détention. (Avec les nouvelles lois, on aurait même pu me garder 48h en garde à vue.) Je n’ai vu dans les cellules que des gens d’origine africaine et des gitans. Nous étions tous traité avec un mépris hallucinant. Un exemple, mon voisin de cellule avait besoin d’aller aux toilettes. Il appelait sans relâche depuis près d’une demi heure, personne ne venait. Il c’est mit à taper contre la porte pour se faire entendre, personne. Il cognait de plus en plus fort, finalement un gardien exaspéré surgit. »Qu’est ce qu’il y a ? » « J’ai besoin d’aller aux chiottes. » « Y a une coupure d’eau. » Mais j’ai besoin. » « Y a pas d’eau dans tout le commissariat, alors tu te la coince pigé. »

Mon voisin qui n’est pas seul dans sa cellule continue de se plaindre, disant qu’il est malade, qu’il va faire ses besoins dans la cellule.

« Si tu fais ça on te fait essuyer avec ton t-shirt. »

Les coups redoublent. Une voix féminine lance d’un air moqueur. « Vas-y avec la tête pendant que tu y es. Ca nous en fera un de moins. » Eclats de rire dans le couloir comme si elle avait fait une bonne plaisanterie.

Après une nuit blanche vers 9h du matin on vient me chercher pour prendre mon empreinte et faire ma photo. Face, profil, avec un petit écriteau, comme dans les films. La dame qui s’occupe de cela est la première personne qui me parle avec humanité et un peu de compassion depuis le début de ce cauchemar. « Hee bien, ils vous ont pas raté. C’est les CRS, ha bien sur. Faut dire qu’on a aussi des sacrés cas sociaux chez nous. Mais ils sont pas tous comme ça. »

J’aimerais la croire.

Un officier vient me chercher pour que je dépose ma version des faits et me faire connaître celle de ceux qui m’ont interpellé. J’apprends que je suis poursuivi pour : outrage, incitation à l’émeute et violence envers des dépositaires de l’autorité publique. C’est vraiment le comble. Je les aurais soi disant agressés verbalement et physiquement. Comment ces fonctionnaires assermentés peuvent ils mentir aussi éhontement ? Je raconte ma version des faits à l’officier. Je sens que sans vouloir l’admettre devant moi, il se rend compte qu’ils ont commis une gaffe. Ma déposition est transmise au procureur et vers midi je suis finalement libéré. J’erre dans la ville comme un boxeur sonné. Je marche péniblement. Un mistral à décorner les bœufs souffle sur la ville. Je trouve un avocat qui me dit d’aller tout de suite à l’hôpital faire un constat médical. Je marche longuement pour parvenir aux urgences ou je patiente plus de 4 heures pour recevoir des soins hâtifs. Dans la salle d’attente, je lis un journal qui m’apprend que le gouvernement veut supprimer 200 hôpitaux dans le pays, on parle de couper 6000 emplois dans l’éducation. Sur la façade du commissariat de St Roch j’ai pu lire qu’il allait être rénové pour 19 millions d’Euros. Les budgets de la sécurité sont à la hausse, on diminue la santé, le social et l’éducation. Pas de commentaires.

Je n’écris pas ces lignes pour me faire mousser, mais pour clamer mon indignation face à un système qui tolère ce type de violence. Sans doute suis-je naïf de m’indigner. La plupart des Français auxquels j’ai raconté cette histoire ne semblaient pas du tout surpris, et avaient connaissance de nombreuses anecdotes du genre. Cela me semble d’autant plus choquant. Ma naïveté, je la revendique, comme je revendique le droit de m’indigner face à l’injustice. Même si cela peut paraître de petites injustices. C’est la somme de nos petits silences et de nos petites lâchetés qui peut conduire à une démission collective et en dernier recours aux pires systèmes totalitaires. (Nous n’en sommes bien évidement heureusement pas encore là.) Depuis ma sortie, nous sommes retournés sur la place de papes et nous avons réussi à trouver une douzaine de témoins qui ont accepté d’écrire leur version des faits qui corroborent tous ce que j’ai dis. Ils certifient tous que je n’ai proféré aucunes insultes ni n’ai commis aucune violence. Les témoignages soulignent l’incroyable brutalité de l’intervention des CRS et la totale disproportion de leur réaction face à mon intervention. J’ai essayé de retrouver des images des faits, mais malheureusement les caméras qui surveillent la place sont gérées par la police et, comme par hasard elles sont en panne depuis début juillet. Il y avait des centaines de personnes sur la place qui auraient pu témoigner, mais le temps de sortir de garde à vue, de me faire soigner et de récupérer suffisamment d’énergie pour pouvoir tenter de les retrouver. Je n’ai pu en rassembler qu’une douzaine. J’espère toujours que peut être quelqu’un ait photographié ou même filmé la scène et que je parvienne à récupérer ces images qui prouveraient de manière définitive ce qui c’est passé.

Après 5 jours soudain, un monsieur africain m’a abordé, c’était l’un des musiciens qui avait été interpellé. Il était tout content de me retrouver car il me cherchait depuis plusieurs jours. Il se sentait mal de n’avoir rien pu faire et de ne pas avoir pu me remercier d’être intervenu en leur faveur. Il était profondément touché et surpris par mon intervention et m’a dit qu’il habitait Grenoble, qu’il avait 3 enfants et qu’il était français. Qu’il viendrait témoigner pour moi. Qu’il s’appelait Moussa Sanou.

« Sanou , c’est un nom de l’ethnie Bobo. Vous êtes de Bobo-Dioulasso ? » « Oui. » Nous nous sommes sourit et je l’ai salué dans sa langue en Dioula.

Il se trouve que je vais justement créer un spectacle prochainement à Bobo-Dioulasso au Burkina-faso. La pièce qui est une adaptation de nouvelles de l’auteur Mozambicain Mia Couto s’appellera « Chaque homme est une race » et un des artistes avec lequel je vais collaborer se nomme justement Sanou.

Coïncidence ? Je ne crois pas.

Je suis content d’avoir défendu un ami, même si je ne le connaissais pas encore.

La pièce commence par ce dialogue prémonitoire.

Quand on lui demanda de quelle race il était, il répondit : « Ma race c’est moi. »

Invité à s’expliquer il ajouta

« Ma race c’est celui que je suis. Toute personne est à elle seule une humanité.

Chaque homme est une race, monsieur le policier. »

Patrick Mohr 28 juillet 2008

 

Vendredi Vendredi 26 septembre 2008

 

Jeudi Jeudi 25 septembre 2008



Un drôle de malaise cet après-midi en scannant des plans de montage que les parents m’ont rapportés de la cave à Garches, issus de mes maquettes d’adolescent, et que je destine aujourd’hui à certaines couvertures de publie.net. Un mélange en fait. Je revoyais pour la première fois depuis longtemps, des plans de maquette, dont certains comportaient des anotations de ma main — dans une écriture qui ne ressemble plus du tout à la mienne aujourd’hui — et qui me rappelaient avec acuité les après-midi passés sur un coin de chute de toile cirée dans la cuisine, pour garantir que je ne fasse pas de tâches de peinture, à monter et peindre avec un souci du détail maniaque avions et tanks. C’est que le sentiment de malaise est contenu dans le souvenir de cette minutie qui repoussait toujours plus loin les limites de la représentation, ainsi sur des figurines au trente-cinquième, je parvenais à tirer un trait blanc fin sur lequel je faisais un petit point noir au pinceau triple zéro pour figurer les yeux des soldats. Cette minutie s’étendait naturellement à la représentation des insignes sur les mêmes figurines ou sur les matériels et il semble que je m’étais fait une spécialité des soldats, tanks et avions allemands de la seconde guerre mondiale.

Ce dont je me souviens aussi c’est que j’avais mis à contribution deux séjours linguistiques en Angleterre et en Allemagne pour acheter avec mon argent de poche des maquettes dont le prix était fort avantageux dans ces deux pays. Et en Allemagne j’avais été surpris de trouver des biffures, dans le plan de montage, sur les représentations des insignes et sur les décalcomanies des maquettes de tanks allemands.

Ce dont je me souviens c’est de m’être posé la question. D’y avoir trouvé une manière de réponse, en constatant que c’étaient systématiquement les insignes de la Waffen SS qui étaient pareillement biffés, et donc de comprendre que c’était une spécificité allemande que de ne pas rendre possible la représentation de ces Panzers et autres véhicules dans leurs versions de compagnies SS.

Mais alors, je ne crois pas que j’avais compris pourquoi — comme la plupart des gens de mon âge, j’ai appris qu’il y avait eu une extermination des Juifs dans des camps de concentration par voie de chambres à gaz, grâce à l’épouvantable film Holocaust, qui, je le sais maintenant, a été diffusé en France pour la première fois, en 1979, j’avais donc 14 ans.

Des années plus tard, j’ai évidemment les clefs pour comprendre cette spécificité et de savoir qu’historiquement la représentation de la croix gammée et a fortiori des insignes de la Waffen SS étaient interdits en Allemagne. En revanche rétrospectivement je suis ébahi par le caractère méticuleux de cet effort de dénazification puisqu’il s’étendait dans les biffures à la main de plans de montage de maquettes de fabrication japonaise — la marque Tamiya — et de tels insignes à l’échelle 1/35 étaient de véritables chiures de mouche.

De même, je me demande bien, scannant les instructions de montage d’une forteresse volante B17G, sur laquelle j’avais passé tant d’heures, notamment à représenter fidèlement les moindres détails de l’intérieur de cet avion qui ne seraient plus visibles qu’au travers des rares parties transparentes du fuselage, quel pouvait être mon engouement pour ces objets qui m’apparaissent aujourd’hui recouverts de toute la violence que je suppose avec peur à la guerre, singulièrement à la deuxième guerre mondiale.

Je sais qu’il y a eu, au moment même de l’adolescence, une année scolaire qui m’a vu au mois de septembre souvent affairé à l’assemblage de telles maquettes et à la fin de cette même année scolaire, plus enclin au dessin. Et un an plus tard à la photographie. Et que les maquettes entamées que l’on trouve dans la cave à Garches datent de cette période, du moment où je n’ai plus été intéressé par ces jeux d’enfant. Les retrouver aujourd’hui est curieusement inconfortable, d’autant qu’elles exercent toujours sur moi une certaine fascination qui me pousserait presque à les terminer. Heureusement que je n’ai pas beaucoup de temps pour cela.  

Mercredi Mercredi 24 septembre 2008



Baroukh arrive avec un peu de retard aujourd’hui, du coup je ne peux pas l’intégrer dans l’échauffement collectif comme j’en avais l’intention. Ce n’est pas grave. De même que dans le groupe dans lequel il évolue habituellement ils sont partis pour un entrainement dans lequel il sera beaucoup question de placement collectif, ce qui n’est pas l’idéal pour accueillir Baroukh pour qui de telles notions sont pour le moment incompréhensibles. Je décide donc de faire l’entrainement d’aujourd’hui seul avec lui, ce sera l’occasion de travailler sur les gestes les plus simples. On commence par un tour de terrain épaule contre épaule, je suis sur l’extérieur et Baroukh semble rigoler que je le dévie d’un coup d’épaule à chaque virage. Je ramasse un ballon au passage et on fait le deuxième tour en se faisant des petites passes main-main, toujours épaule contre épaule, sur la fin du tour, je tente de faire des petites passes pop, mais c’est quand même souvent que Baroukh laisse tomber le ballon.

Je tente de reprendre là même où nous en étions restés la semaine dernière, le geste de la passe, et notamment de lancer sa tête sur le côté et dans le même mouvement laisser les épaules accompagner les bras. Je fais tendre ses bras à Baroukh, je place le ballon en pointe dans ses mains, puis je cours me placer sur sa gauche, je crie "Balle", il tourne la tête vers moi et le mouvement est un peu amorcé sur les épaules. Je me prends à rêver qu’il me fera une passe vissée de dix mètres sur un pas, mais je me reprends vite en voyant le ballon tomber piteusement de ses mains, comme s’il ne savait pas quoi en faire. Mais ce n’est pas grave, j’ai déjà le mouvement de la tête. Se contenter de petits progrès chaque jour.

Je remets le ballon dans ses mains, les bras tendus, je me place derrière lui, je lui murmure, de regarder à gauche à nouveau, il tourne la tête vivement et dans le lancement de ses épaules je tente de prolonger le mouvement de ses bras. Le ballon tombe parterre lamentablement, mais j’ai quand même le sentiment que le geste suivant est en train de s’accomplir. Je répète l’opération une douzaine de fois et finis par envoyer, à l’aide de ses bras, que je dirige, le ballon cinq mètres plus loin. C’est pas mal, mais je réalise que je viens de lui faire envoyer le ballon dans le vide, d’ici à ce qu’il s’imagine que tel est le but du jeu de rugby, ce qui le ferait ressembler au lancer de poids, c’est une courte distance à franchir. C’est bien là toute la difficulté objective de faire travailler un enfant autiste, n’avoir qu’une idée assez vague de comment il entend ce qu’on lui dit et montre.

On enchaîne en faisant deux largeurs de terrain et se faisant des petites passes, Baroukh tend les bras, c’est un drôle d’exercice de précision pour moi de devoir lui envoyer le ballon de telle sorte qu’il lui vienne naturellement dans les bras !

Je continue de lui faisant travailler un peu le placage, mettant à profit les remarques de Denis, entraineur très expérimenté de notre club, qui me déconseille le placage de face ou latéral, mais bien le placage par derrière comme en courant après un ailier, ce n’est pas une grande réussite et je sens que l’attention de Baroukh baisse très vite. Et c’est comme si je le perdais pour aujourd’hui.

N’empêche cet après-midi, j’aurais entendu une fois son rire, en me voyant tomber pour tenter de rattraper une de ses passes particulièrement pataudes. Et ce qui m’a fait rire moi, parterre, c’est de l’entendre me réciter un de ces dialogues de jeu d’ordinateur qu’il récite à tout bout de champ, essaye encore en cliquant sur le bouton play.

Oui, Baroukh, j’essaierai encore. Et encore. Jusqu’à ce que tu y parviennes. Promis.  

Mardi Mardi 23 septembre 2008

Travail intensif toute la journée dans le garage pour les couvertures des livres de publie.net, avec dans l’idée de faire quelque chose de radicalement différent de l’année dernière. Et c’est finalement la demande de François pour un logo qui lève toutes les difficultés que je rencontrais dans cette construction que je ne parvenais pas à mener à bien.

Alors par jeu, je redonne toutes les associations d’idées qui ont présidé aux différents choix pour ces nouvelles couvertures.

D’abord il y a le logo.

Le logo est en fait inspitré par celui du logiciel Dreamweaver quand ce dernier était édité par Macromédia avant que ces derniers ne soient rachetés par Adobe. Un ’d’ minuscule, en italique et en gras avec un arrondi caricatural et une ascendante épaisse qui dans le mouvement pourrait facilement se prolonger. Or dans le mot publie.net, le ’p’ présente une descendante que l’on pourrait pareillement prolonger. Je cherche donc une fonte qui me permettrait d’approcher de ce ’d’. Pour cela, comme souvent quand je peine à retrouver le nom d’une fonte, j’utilise ce site qui permet de façon très précise, de retrouver sa fonte.

Si je ne retrouve pas exactement (avec une seule lettre, c’est évidemment impossible) la fonte en question, j’en trouve une qui semble avoir les qualités requises : Bauhaus, je manque de laisser tomber cette idée tellement cette fonte me rebute de prime abord, je vois bien comment elle me permettrait de faire le logo, mais je ne vois pas quelle fonte supporterait le voisinage d’un tel vacarme typographique. A moins, bien sûr, de l’utiliser pour les titres et noms d’auteur. Après tout ce que je recherche est une différence franche par rapport à l’année dernière. Donc je mets de côté.

Les couvertures à réaliser appartiennent à quatre collections différentes, la zone risque, l’atelier des écrivains, les voix critiques, et les formes brèves. Il faut donc trouver quatre types de couvertures différentes. Deux de plus en fait, mais commençons par ce qui est urgent.

Sachant que je ne suis pas partisan de choix iconographiques trop littéraux, je cherche des idées un peu capillo-tractées pour chacune.



Pour la zone risque, je me laisse aller à dévier légèrement de ce que j’avais fait l’année dernière, des images sombres sur fond noir, à risque je fais correspondre fracture, à fracture radiographie, et je scanne quelques radios pour voir comment accueillir les premiers volumes de cette zone risque, Emmanuel Tugny, Daniel Bourrion, Gwenaelle Stubbe, et Véronique Pittolo. Il suffit juste d’intervertir les valeurs du logo qui devient blanc sur fond noir et cela a l’air de tenir.



L’atelier des écrivains est l’autre collection la plus abondante de publie.net. En cherchant dans mes différents stocks d’image, je retombe avec plaisir sur de nombreuses photographies, des plan-films de mon atelier à Portsmouth, ce qui tout d’un coup me met sur la voie. Je ne peux pas imposer à d’autres des images de mon atelier de Portsmouth en désordre, tant ces choses sont personnelles, en revanche je peux facilement importer cette notion d’atelier et la projeter sur ces séries, nombreuses — il peut y aller François, sur ce coup-là j’ai du stock ! — de photographies de rochers de Sandy Point à Hayling Island et comment cette jetée était devenue mon atelier au grand air pour y avoir photographié une bonne partie de tout ce que j’ai pu produire d’image en trois ans à Portsmouth.



Pour les voix critiques, j’avais pensé dans un premier temps à quelques coupes anatomiques, notamment pour leurs nombreuses légendes fléchées, dans ce qu’elles ressemblent souvent à une dissection de la dissection, une manière de méta critique d’un objet, mais voilà les images de dissection sont parfois éprouvantes pour beaucoup et là aussi, je n’ai pas nécessairement envie de faire violence aux auteurs de cette collection. Je garde cependant à l’esprit cette notion d’images fléchées et analytiques et repense alors aux plans de montage de maquettes, que j’avais notamment utilisées pour les pages d’Im Freundschaft. Le premier exemple de cette série, S’écrire mode d’emploi de Chloé Delaume, s’inscrit évidemment sans peine sur une image de plan de montage. Je vérifie au passage que cela fonctionne correctement sur d’autres titres de l’année dernière, et cela a l’air d’aller.



Pour les formes brèves, je dérive de la forme utilisée l’année dernière, des alignements de fragments (rayogrammes), je pense alors à des alignements de petits cailloux qui seraient alors photographiés sur fond blanc, mais je trouve trop littéral cette idée de petits cailloux et de leurs séries. J’en photographie malgré tout quelques-uns et en profite pour photographier un peu tout ce qui me tombe sous la main dans l’atelier et c’est finalement cette image de tout-venant qui finit par l’emporter pour les formes brèves.



Pour le domaine public, je décide de prendre le premier titre au hasard, et je tombe sur Balzac. Parce que je suis en train de lire le père Goriot — il était tout de même temps que je me laisse aller aux conseils de François en la matière, lire Balzac — j’avais été regardé quelques articles d’intérieur dans le catalogue des Manufactures d’Armes et de Cycles de Saint-Etienne qui date du début XXème pour me faire une idée d’à quoi pouvait un peu ressembler la pension Vauquer. Finalement ces images d’un autre temps, reprises en hors champ sur la couverture feront à mon avis des images parfaites pour cette transition du patrimoine littéraire vers l’édition numérique.

Après cette journée de déclinaisons, les quinze première couvertures de cette saison future de publie.net, je me couche vers deux heures, laissant dans le garage un désordre sans nom. L’impression d’être très à ma place dans ce chantier.  

Lundi Lundi 22 septembre 2008

Je suis comme tout le monde, je me trompe souvent.

Dans mon dernier article à propos de Siné-hebdo, j’ai commis une erreur, au moins une, celle d’avoir pris au premier degré la fin du reportage de Backchich info dans les coulisses de la rédaction de Siné-Hebdo dans lequel on apprend qu’un dessin a été refusé de parution dans le premier numéro en attendant la fin du ramadan. Et sans doute au même titre que l’auteur de ce court documentaire, j’ai pris cela au premier degré ou pour argent comptant, ne voyant pas la fine allusion au récent procès ajourné pour cause de ramadan.

J’apprends cela en provenance de personnes trop heureuses apparemment de pouvoir me confondre, on n’a pas des amis partout, ce n’est certainement pas de la manière la plus agréable que je suis confondu et confronté à mon erreur. Il y aurait même chez mon interlocuteur l’occasion d’un juste retour pour une agression que je n’avais pas été très malin de commettre une première fois. Bref, une cascade de mauvaise décisions et de jugements erronés de ma part commence à prendre de l’ampleur, ce qui est agravé par une tentative maladroite de ma part de m’amender.

Je tente de tirer les leçons de cette confrontation et de l’erreur commise.

On peut diviser les articles du bloc-notes en plusieurs catégories, celles qui tiennent lieu de journal personnel et dans lesquelles je tiens la chronique de notre famille, chronique à laquelle sont venues se greffer des considérations personnelles et militantes à propos de l’autisme. C’est rare, mais cela arrive, que je sois pris à partie sur ces dernières, quand c’est sur la partie strictement privée de mes chroniques, je ne réponds pas ou j’envoie balader mes interlocuteurs en leur rappelant ce qui pour moi tient lieu d’évidence, ce sont mes oignons. Sur la question de l’autisme, il arrive régulièrement que je reçoive des courriers très courroucés de la part des tenants de la psychogologie pour chiens — le comportementalisme, et sa dérivée principale, la méthode A.B.A. — je n’y réponds plus — la discussion est rigoureusement impossible avec les comportementalistes, surtout quand ils aboient — sauf quand ils proviennent de parents d’enfants autistes et avec lesquels je tente de clarifier ma position et leur assurer surtout de ma pleine solidarité, d’ailleurs c’est souvent que l’on parvient à dépasser le différend initial, mais pas toujours, il ne faut pas idéaliser non plus.

Et puis il y a toutes les autres chroniques qui ne sont pas stricement concernées par ma vie privée et la chronique que j’en tiens. Même si la cloison entre ces deux pans objectifs est perceptible, je ne vois pas la nécessité qu’il y aurait pour moi de séparer ces chroniques, convaincu qu’elles se servent mutuellement d’éclairages même très indirects et que la séparation entre les deux est justement très poreuse. En revanche je suis obligé de constater que la portée de telles chorniques n’est pas la même et de ce fait m’engage différemment.

Il faudrait sans doute en premier lieu que j’explique quelles sont mes motivations quand j’entame de telles chroniques. Certaines d’entre elles concernent des sujets pour lesquels je possède des connaissances et pour lesquels je trouve que ce que j’en lis par ailleurs est soit insuffisant, ou soit encore biaisé, parfois même inexistant. Il ne me viendrait jamais à l’esprit par exemple d’écrire un article à propos d’un film dont j’aurais lu une critique autre part, dans un quotidien ou dans toute autre publication, en reprenant certains de ses arguments, j’estime que tel n’est pas mon créneau, que je ne suis pas un chroniqueur affilié à quel qu’organe que ce soit ou encore que je ne dispose pas nécessairement des moyens d’étayer professionnellement mon argumentation, par exemple rencontrer le réalisateur du film en question et m’entretenir avec lui à propos de son film. Je ne suis de ce fait jamais enchanté de cette étiquette de "journalisme citoyen" que l’on pose facilement à ma pratique et à celle de beaucoup d’autres, certains proches, parce que précisément nous ne sommes pas journalistes. De ce fait je ne pense pas que les journalistes travaillent seuls, ce que je sais de leur travail c’est que justement ils s’appuient sur leur rédaction comme sur une équipe, qui entame les recoupements d’information, vérifie la validité des sources, arrangent des rencontres avec les différents pôles d’une situation — enfin tout cela c’est dans le meilleur des cas, je n’exclue pas des malpratiques dont nous sommes finalement témoins tous les jours — c’est autant d’armes dont je ne dispose pas, pas davantage que tous ceux que l’on appellent, abusivement donc, les "journalistes citoyens". Et sans cette puissance, on ne peut pas faire de journalisme, c’est d’ailleurs une conversation que j’avais au printemps avec mon ami Stéphane Pagano, qui fait un travail remarquable d’archivage de tout un tas de sujets qui lui tiennent à coeur, notamment la France-Afrique (lien donné à titre d’exemple ce n’est pas le seul article de Stéphane sur le sujet) ou encore la lutte pour le maintien des services publics dans les zones rurales très peu denses (idem), et chaque fois que Stéphane prend la parole, il faut imaginer l’incroyable travail de documentation personnelle qui est produit en amont, ce qui, de son point de vue, est la cause d’une certaine rareté, Stéphane s’empêchant absolument d’ intervenir en étant insuffisamment documenté.

Mais même lorsque j’estime que j’en connais un rayon sur le sujet que j’aborde, je ne me sens jamais tenu non plus d’argumenter absolument tout ce que j’avance. Par exemple, ce n’est un secret pour personne, je déteste absolument les photographies d’Henri Cartier-Bresson, à sa mort, par pure provocation, je me suis fendu d’un article dans lequel je disais avec une envie blasphématoire à quel point l’oeuvre de ce grand nom de la photographie était courte à mes yeux. Depuis j’ai à rire de temps en temps quand des gardiens du temps se lancent dans une analyse contradictoire de ce que j’ai avancé par pure provocation — je sais bien que HCB fait partie du patrimoine, je ne suis pas complétement idiot, et même si je trouve cela indu, voire stupide, et un contre sens dans l’histoire même de ce que la photographie compte de plus riche, ce n’est évidemment pas à des zouaves de mon genre que l’on confie d’écrire cette histoire, imaginez un peu le travail !

Alors si je ne me prête pas, à moi-même, une garantie minimale de sérieux, comment est-ce que je peux continuer d’écrire des articles dont après tout je prétends être conscient des limites, même les plus immédiates ?

Il me semble que l’origine de cette prise de positions tient dans un épisode lointain de ma vie professionnelle. Je travaillais dans l’équipe du soir d’un centre informatique et mes collègues regardaient tous les soirs les informations télévisées (je viens de faire une faute de frappe amusante je venais décrire information télévidées) sur TF1, et c’est à cette occasion que j’ai assisté en direct au fameux bidonnage de l’interview de Fidel Castro par Patrick Poivre d’Arvor, en fait la reprise au montage d’une conférence de presse du Maximo Leader, intercalée par des images d’un PPd’A faisant semblant de poser des questions à Castro, qui en fait répondait, ou pas, à de tout autres journalistes. Et j’ai explosé tout de suite en disant à mes collègues incrédules que cette interview était une manipulation et eux de me demander à quoi je voyais cela ? Il y avait une différence fondamentale de température de couleurs entre les images de studio du journaliste télévisé et celle de Castro, sans parler d’un grain qui n’était pas le même probablement durement hérité d’un format vidéo d’origine qui n’était pas le même et qui avait donc souffert dans sa transposition au format européen. Bref cela crevait les yeux. Mais justement cela ne crevait pas les yeux de mes collègues. Qui pourtant reconnaissaient après coup, une fois que je le leur avais montré, qu’effectivement il y avait des différences.

Je crois que ce jour-là j’ai compris que dans cette différence de regard se cachait un inconfortable pli pour les faussaires, il faut dire aussi que j’avais un peu reçu, aux Arts Décos, l’enseignement d’Alain Jaubert, auteur du Commissariat des Archives, j’étais donc échaudé.

Or lorsque je regarde rétrospectivement ce qui a parfois motivé la rédaction de tel ou tel article, je m’aperçois que c’est souvent quelque chose de très fugace, de très rapide, de fulgurant même, qu’il m’a semblé voir, comme une erreur de manipulation d’un joueur de bonneteau. Par exemple, j’ai écrit l’article à propos de la méthode A.B.A. en réaction à un reportage télévisé à propos de la nouvelle école A.B.A. à Paris dans le 19 ème arrondissement, parce que dans le reportage on donnait à voir les résultats soit disant positifs de cette méthode en montrant la soit disant habileté sociale d’un enfant dont en fait toutes les paroles avaient été conditionnées pour imiter les codes sociaux, mais sans les comprendre. C’est en voyant Broken Flowers de Jim Jarmush que j’ai compris que tous les films de ce réalisateur étaient bâtis sur des détails qui n’étaient pas nécessairement soulignés, ce qui est un risque considérable. De même dans Caché le bien titré de Michael Hanaeke, il m’a semblé que c’était la construction des trois derniers longs plans-séquences du film et un détail du dernier d’entre eux qui donnaient toute sa signification au film. C’est encore une maladresse de faussaire qui m’a fait remarquer le lourd travail de retouche numérique sur la désasteuse photographie de Simone de Beauvoir en couverture du Nouvel Obs pour son centenaire qui m’a fait réagir. Ou encore récemment le détail de l’équipement multi-média comme indice de fraude au RMI ou RSA.

En revanche ce n’est pas parce que de temps en temps je remarque ce genre de choses que j’ai le sentiment d’être un type plus informé qu’un autre ou tout bêtement plus malin qu’un autre, et je veux bien croire qu’il y a quantité de couleuvres que j’avale quotidiennement sans m’en rendre compte. En revanche je qui très conscient que c’est une possibilité, parce que je sais l’existence des couleuvres, le fait d’en avoir remarqué quelques unes moi-même me dit qu’il y en a d’autres — au même titre qu’un ramasseur de champignons pourra trouver derrière mon passage des champignons que je n’ai pas vus, c’est comme ça — et de temps en temps aussi, il m’arrive de confondre — telle feuille morte d’un jaune orangé souligné par une trouée de lumière dans le sous-bois que je prends de loin pour une girolle, et qui me cause bien de la déception en m’approchant d’elle — et de me tromper.

Or, dans le cas de ce reportage de Backchich info, je me suis trompé. Je continue de penser que Siné-Hebdo est une vraie merde, dans laquelle je ne doute pas que l’antisionisme sera toujours très bien accueilli, ce qui en rendra toujours à mes yeux sa lecture nauséabonde, mais je veux bien retirer, cette fois, le qualificatif de "poltron" dont j’ai injustement affublé Siné.

Parce que j’ai fait erreur. Et que c’est le joueur de bonneteau qui a gagné.

 

Dimanche Dimanche 21 septembre 2008



Ce matin regardant en l’air je remarque, pour le photographier, le mot Pain, en lettres immenses, de l’enseigne de la boulangerie industrielle, qui se détache sur un ciel gris. Et reculant pour le cadrer moins serré, je me cogne violemment la tête à l’angle d’un auvent. C’était donc à comprendre en anglais. Douleur. Bel exemple de faux-ami.  

Samedi Samedi 20 septembe 2008

 

Vendredi Vendredi 19 septembre 2008



Emmanuelle et Jacky sont venus dîner à la maison, je n’ai pas vu Jacky depuis longtemps, quatre ans je crois, la dernière fois nous avions travaillé ensemble à la mise en ligne de Libre comme le plomb dans le désordre. Il est venu ce soir avec ses deux derniers livres, Maintenant que je suis morte et Capture que j’espère pouvoir mettre en ligne tous les deux bientôt. Nous écoutons un bref extrait de l’entretien avec Marie-Françoise la masseuse. Puis Jacky nous explique que cette femme à la destinée qu’elle n’a pas pu gérer, selon son expression, aurait aimé étudier aux Beaux-Arts, où Jacky justement enseignait. Peu de temps avant son départ des Beaux-Arts Jacky avait organisé une exposition des photographies de son livre de même qu’il avait joué l’enregistrement de son unique entretien avec cette femme dans les ateliers de morphologie. Jacky est cette personne capable d’exaucer un tel vœu, "entrer aux Beaux-Arts", même après la mort.  

Jeudi Jeudi 18 septembre 2008



Dans le rangement de la cuisine, on gagne une place immense en ne faisant qu’un pot de trois, parfois quatre, sachets de cumin moulu ou de fenugrec, mais surtout, je retrouve une carte postale adressée à Madeleine de la part de la mère d’un de ses camarades de classe, l’année dernière, cette femme remercie Madeleine d’avoir aidé dans son travail son enfant qui souffre de retard psychologique, l’année durant. Elle n’en avait rien dit cette bourrique. Jamais aussi fier d’elle.  

Mercredi Mercredi 17 septembre 2008



Faire, refaire sans cesse le geste avec lui, l’impression que cela ne sert à rien, s’obstiner, mais non ça ne vient pas, et au moment où j’allais abandonner, il tourne vivement la tête dans la bonne direction et envoie le ballon trois mètres plus loin. Avoir attendu une heure pour ce geste si simple, tourner la tête brusquement et lancer ses épaules dans le même mouvement coulé. Et le sentiment d’avoir déplacé une montagne, dans mes bras et dans mes jambes la dépense qu’il faut effectivement pour déplacer une montagne. Je me demande tous les mercredis soir quelle foi m’anime, comment je peux y croire, moi l’incroyant ? Et pourtant la confiance. Aujourd’hui la main tendue d’un camarade pour l’aider à se relever et le regard franc qui va avec. Des deux côtés on mord du terrain.  

Mardi Mardi 16 septembre 2008



Conduisant les enfants à l’école je remarque cette nouvelle campagne publicitaire pour la radio RTL, dans ses différentes déclinaisons que je trouve toutes plus regrettables les unes que les autres mais l’une d’elles me fait plus tiquer encore que les autres, celle d’un ourson polaire pris au piège d’un petit bloc de glace s’étant disloqué du reste de la banquise et on imagine que cet ourson est promis à une noyade certaine. Cette image est légendée, selon le même principe sériel que les autres images de cette campagne publicitaire comme relevant à 60% de l’émouvant et à 40% de l’alarmant. Je n’ai même pas envie de relever que cette façon de chiffrer grossièrement le réel est en fait le plus sûr moyen de le travestir jusqu’à l’incompréhensible ni même de débattre des pourcentages affectés aux deux lectures possibles de cette image, en revanche je m’interroge tout de même sur son caractère prétendument émouvant d’autant qu’il est mis en péréquation d’avec son caractère alarmant.

Pour commencer je remarque la face universelle de cette image, chacun comprenant aujourd’hui facilement que ce que représente cette photographie d’ours polaire, ce n’est pas l’ours en lui-même mais la fonte de la calotte glaciaire aux pôles, laquelle est à la fois dûe, et contribue dans sa disparition même, au réchauffement global, or cette compréhension et cette signification à mon sens sont induites par une autre image, celle d’un ours polaire adulte se noyant effectivement du fait du détachement du morceau de banquise sur lequel il se trouvait, lequel dérive et finit par fondre, livrant ce grand mamifère à la mer, léthalement éloigné de toute berge, image extraite d’Une Vérité qui dérange d’Al Gore, film dans lequel cette image existe en tant qu’animation de synthèse, ce qui tendrait à dire l’impossibilité de filmer une réalité pourtant connue, ou que l’on est obligé de se figurer, sachant toute la capacité contemporaine à imager la quasi totalité du monde, on peut s’étonner de cet artifice destiné à palier son irreprésentabilité.

Le film d’Al Gore est une œuvre de vulgarisation remplie d’approximations et qui s’accommode assez bien de nombres de données soit disant scientifiques pour servir un discours dont la fonction principale paraît être de racheter Al Gore de son ratage électoral de 2000 et de présenter l’homme à la tête d’une croisade de bien plus grande ampleur. Lesté de défauts aussi rédhibitoires, il a malgré tout le mérite de sensibiliser le public à la question inéluctable du réchauffement climatique, le film ayant ensuite le défaut de laisser entendre que le simple fait d’en parler autour de soi sera de nature à sauver le monde, manière d’invitation à des changements qui toucheraient surtout Autrui. Mais malgré tout on peut se rendre compte que ce film hypermédiatisé a cette vertu d’édification des masses. Du coup il devient loisible pour un publicitaire de compter pour acquise l’une de ses images.

Admettons. Premier point.

Appelant un stéréotype à la rescousse pour signifier qu’il est question de réchauffement climatique, le publicitaire choisit ensuite de plaquer sur cette image une grille de lecture typique de son propre discours : cette image vous semble-t-elle plutôt alarmante ou plus émouvante ? Et on peut imaginer même que la question a été véritablement posée à un panel représentatif de la population au cours d’un sondage et que les pourcentages ici représentés soient issus, arrondis, de tels sondages d’opinion.

C’est possible.

Comme il est possible, finalement, que cette répartition entre les deux interprétations proposées de cette image ait été en fait réfléchie, il s’agit d’une image publicitaire, pour attirer la sympathie du public prospectif de la chaîne de radio RTL. C’est nettement plus probable. Or que pourrait signifier une telle répartition entre les deux pôles, celui émouvant et celui alarmant ? A peu près la même chose que le film dont est issu cette image par re-représentation. Que le réchauffement climatique est un sujet alarmant, mais moins que l’un de ses symptômes les plus bénins, la mort d’un seul ourson polaire, fut-il emblématique, en d’autres termes le cas d’une image qui finit par recouvrir entièrement de ses significations simplificatrices, la réalité qu’elle représente.

En soi cette lecture bipolaire d’une image stéréotypée au point que sa signification ne peut échapper à personne est une représentation assez fidèle du déluge quotidien d’images que nous recevons en provenance des médias de masse. Et la résultante de cette lecture induite pourrait apparaître comme nocive et même condamnable, ce qu’elle n’est pas puisque devenue image publicitaire elle a au contraire vocation d’attirer et de séduire. Or en s’autoreprésentant, le fin du fin en matière publicitaire, de la sorte, cette image table a contrario sur l’adhésion de son public ciblé qui va se reconnaître dans la lecture de cette image, sans reconnaître justement que cette identification et cette adhésion sont en fait le travail des campagnes publicitaires précédentes.

Que se passerait-il si, dans cette série d’images de la dernière campagne, par exemple, l’image d’un casque bleu, donnant une main à une écolière et portant de l’autre son cartable, était légendée "fabrication d’un symbole ou image manipulée ?", ou encore comment serait perçue une image d’un enfant sahélien agonisant de faim et accablé par la sécheresse ?, serait-il alors possible pour le public de reconnaître dans cette image une conséquence tout aussi immédiate et nettement plus dramatique du réchauffement de la planète ?, probablement pas.

A mon sens de telles questions ne seraient pas nécessairement comprise du public visé qui passerait devant, parce qu’elles seraient inaudibles tant elles sont recouvertes par le matraquage, par ailleurs, d’images plus simples et surtout construites d’après les sempiternels critères d’images publicitaires léchées.

C’est ce qui à mon sens rend invisibles les campagnes des opposant au matraquage publicitaire, au point que les images résultantes de leurs assauts, dans les trouvailles graphiques qu’elles génèrent parfois, sont souvent reprises par les publicitaires qui réinjectent volontiers ce qui leur est hostile au cœur même de leur discours, une manière terriblement efficace de rendre anodins les faibles poisons avec lesquels la résistance lutte contre celui qui de toute façon a toujours le dernier recours de parler plus fort.




Dessin de L.L. de Mars, issu de la rubrique Polis du Terrier.  

Lundi Lundi 15 septembre 2008



Finalement, Clémence, le sait-elle ?, me met au pied du mur, quand je reviens d’avoir accompagné les enfants à l’école, en ayant déjà vidé quelques-uns des placards et des tiroirs de la cuisine, je remarque, comme en toutes choses, que le premier pas coûte le plus, dès qu’on s’est avancé, il ne reste plus qu’à marcher et que finalement, si une autre personne que soi commet pour nous le premier pas, on est en marche immédiatement. Et on avance tout de même pas mal puisque les premiers coups de pinceau sont donnés et portent à ce vert que plus personne ne peut voir en peinture ses premières cicatrices blanches. Repoussant son étendue, comme celle d’un mal, le sentiment que c’est bien davantage qu’à un inconfort visuel que l’on remédie ici.  

Dimanche Dimanche 14 septembre 2008

 

Samedi Samedi 13 septembre 2008

Alors c’est ça la grande affaire de Siné-hebdo. Seize pages avec le même papier que Charlie Hebdo, le même format et la même maquette, et aussi, du point de vue du contenu, à peu de choses près les mêmes articles et les mêmes dessins, mais en moins bien — et pourtant je vous l’assure, Charlie Hebdo, en ce qui me concerne, cela fait longtemps que ce n’est plus lisible —, en nettement moins incisif en vrai.

Donc au tout début, il y l’affaire Siné-Val, grand feuilleton estival, inintéressant au possible comme toutes les publications ou les films qui sortent en été, ersatz destinés à faire oublier les vacances des rédactions. Val est un con pour virer Siné pour une faute qu’il n’a pas commise, cette fois, et la cohorte de tous ses défenseurs qui tentent de faire oublier que Siné est effectivement ce qu’il est — je dois préciser ici qu’on s’acharne à m’argumenter que Siné n’est qu’un pauvre imbécile qui s’amuse à jouer avec le feu près d’une citerne d’essence qui fuit et quand le brasier s’enflamme de s’écrier que ce n’est pas de sa faute, qu’il ne savait pas, qu’il n’était pas inscrit sur son paquet d’allumettes qu’il était dangereux de les craquer près d’une réserve d’essence, pour moi cela en fait un poltron, et un con en plus d’être probablement antisémite, mais ne citons pas son nom à cet endroit — n’auront rien fait pour améliorer l’épisode. Aparté : pour mémoire et pour comprendre les rouages en amont de cette affaire du licenciement à proprement parler, je recommande vivement la lecture de cet article de Mona Chollet à propos de l’évolution de Charlie Hebdo

De cet épisode lamentable, donc, Siné décide de rebondir, fier de la vague de soutien dont il est l’objet et lance son propre hebdomadaire, bien que d’un naturel méfiant, je me suis demandé si ce n’était pas le moment où jamais de changer d’opinion à son sujet, car après tout, ayant essuyé bien de l’adversité, se lancer dans une telle initiative mérite plutôt des éloges, c’est a priori, un fameux retour de flamme.

Mais.

D’abord il y a le titre, Siné hebdo, une entreprise collective qui porte le nom du chef, tout de suite cela installe le malaise, dans l’édito, c’est revendiqué comme un excès d’immodestie naturel, pour ma part ça part plutôt mal, ça relèverait presque du réflexe dextrogène, c’est mon canard à moi, je veux qu’il y ait mon nom dans le titre.

Et puis je me demande pourquoi cette couverture me fait tellement penser à Charlie Hebdo et je suis tout à fait disposé à comprendre que c’est sans doute parce qu’habitué à voir des dessins de Siné en couverture du premier, on tique en voyant un dessin de Siné sur la couverture du second — or on ne peut quand même pas lui reprocher de vouloir dessiner la première une, fut-elle plutôt minable et pour le moins sans finesse, sans doute volontaire. Mais c’est un peu plus que cela. C’est vraiment une histoire de maquette. En fait c’est la maquette de Charlie Hebdo adaptée à Siné Hebdo, donc c’est plutôt boiteux et surtout très émoussé. Et d’ailleurs à l’intérieur, c’est pareil c’est la maquette de Charlie Hebdo qui est plus ou moins reprise à toutes les pages — voire celle de courrier Internationnal pour son alternance sans surprise entre les dessins et le texte. Là c’est quand même une déception de se dire que quitte à fonder une nouvelle publication, est-ce qu’on ne pourrait pas tenter de nouvelles choses, à chambouler un peu les codes habituels (on ne peut pas dire qu’entre le Canard enchaîné, Charlie Hebdo ou par exemple aussi CQFD, il y ait d’énormes différences de maquettes, à croire que ce soit une sorte de standard de la presse libertaire, ce qui pousse à se poser la question de leur absence de libertés justement dans le graphisme, c’est vrai ça, on ne pourrait pas être un peu plus punk dans le graphisme ?

Mais il semble justement que la plus grande difficulté qui soit pour Siné, c’est de faire du passé table rase voire de s’émanciper de son employeur précédent. Sans doute parce que le nouvel hebdomadaire est fondé dans l’élan d’une séparation douloureuse, on remarque que quantité de références à Charlie Hebdo qui sert de punching ball à la première occasion venue — c’est tellement carricatural qu’à ce compte-là on pourra bientôt imputer la responsabilité de la faim dans le monde ou l’origine de conflit palestinien à Charlie Hebdo. Seulement voilà, il y a quand même un air de pâle copie dans cette affaire. Par exemple une des forces de Charlie Hebdo demeure, même moins affûtée avec le temps, le caractère incisif de ses dessins et leur qualité graphique — je pense à Willem, à Honoré pour leurs qualités graphiques — et la réunion de dessinateurs de Siné Hebdo est encore bien loin de sa référence. Quand on pense que de ce point de vue c’est encore Siné lui-même qui fait meilleure figure, l’argument des dessins fait un peu court. D’autant que Siné est tout de même un dessinateur qui dessine des bonshommes à grosses têtes depuis plus de cinquante ans — comme d’ailleurs l’atteste un dessin de lui qui date de 1962 dans ce premier numéro — et de fait les autres stars de cette édition assurent de leur côté un service minimum, Tardi faisant le même dessin depuis ses coupables adaptations de Céline et Mistic n’ayant côté graphisme pas bougé d’un iota depuis plus de vingt ans. Sans compter qu’il y a quelques horreurs comme ce dessin de Poussin qui est admirable de maladresse, de même que tous les dessins de Lindingre qui sont d’un trait laborieux. Sans compter que question mordant, pas un seul dessin qui grince un peu — si, celui pour illustrer le nécessaire article anti-sioniste.

C’est un bilan un peu consternant au vu des intentions affichées, d’autant que l’on promet une rubrique de dessins refusés ailleurs, manière de dire qu’à Siné Hebdo on n’a peur de rien. Le dessin de Loup qui inaugure cette rubrique repose sur un jeu de mots laid lamentable, au point qu’il ne soit pas clair que le dessin ait été refusé par trois publications, nous indique-t-on, pour d’autres raisons que sa médiocrité intrinsèque.

Parce que c’est cela est aussi mis en avant dans Siné Hebdo, nous sommes d’authentiques pourfendeurs, des durs à cuire et quelles sont finalement les cibles de cette dureté ?, les cons. Oui, les cons. "Vaste programme !" (si un jour on m’avait dit que je citerai De Gaulle !). Et eux à Siné Hebdo, ils savent mieux que personne qui sont les cons, selon des raisonnements entendus et qui n’ont pas nécessairement besoin d’une grande argumentation. On est un con parce que Siné a dit qu’on était un con en fait. Et cela sied parfaitement avec cette drôle d’ambiance de flagornerie, les plus jeunes signatures (en gros les noms inconnus, trop contents d’être publiés) sont prompts à faire allégeance au "Vieux", qui fait figure de maître à penser (Siné en maître à penser, ça ne respire pas la solidité quand même) tandis que les stars, Guy Bedos, Michel Onfray, Raoul Vaneigem ou Maurice Rajsfus, ailleurs mieux inspiré, assurent un service de minima syndicaux amicalement motivés, devine-t-on entre les lignes — je fais une exception pour Denis Robert, seul article qui sorte du lot dans tant de médiocrité recuite et contente d’elle-même.

Bref, on est un peu désolé de dire que cela ne fait pas un journal.

Et c’est une médiocrité que je n’aurais pas pris la peine de chroniquer si je n’étais tombé sur ce reportage dans Bakchich info à propos de la veille de la parution du premier numéro. Et dans lequel on apprend, incidemment, en fin de reportage, après les explications du "Vieux" pour vous dire que ses dessinateurs sont tout étonnés des encouragements qu’ils reçoivent à "se lâcher" comme il est dit — alors que soit-disant les mêmes dessinateurs vivent dans l’ombre de la censure dans d’autres parutions, voir — après cette fanfaronnade, on apprend donc, qu’un dessin a été refusé, un dessin acide et de mauvais goût comme il se doit — de mon point de vue c’était le meilleur dont ils semblaient disposer pour ce premier numéro — à propos de la virginité des femmes dans la religion musulmane, mais rassurez-vous ce n’est pas de la censure, on y aura droit à ce dessin, dans une future parution, mais quand le ramadan sera terminé.

Et bien il a encore du chemin à faire le "Vieux" pour avoir les couilles de ses petits camarades de Charlie Hebdo qui eux n’y étaient pas allés "de main morte avec le dos de la cuillère" (quitte à citer De Gaulle, je peux aussi citer Hergé, j’aime bien faire mon vieux con) au moment des caricatures danoises. Aurait-il pris les mêmes gants par ailleurs avec un dessin anti-judaïque un jour de Kippour ? On a le droit de se poser la question. Nul doute que les plus patients ne tarderont pas à en recevoir la réponse. Ce sera sans moi. Je suis déjà lassé.




Je suis revenu plus récemment sur cet article et sur une erreur de jugement qu’il contenait  

Vendredi Vendredi 12 septembre 2008

 

Jeudi Jeudi 11 septembre 2008



Je reçois de temps en temps des invitations à signer des pétitions, le les lis avec attention et souvent je suis obligé de répondre à leurs auteurs que je suis désolé, mais que telle phrase ou tel point de leur pétition est pour moi bloquant, pour lesquels je ne peux pas signer leur pétition, même si le le plus souvent les personnes qui m’envoient de telles pétitions ne se sont pas trompées sur l’intérêt que je porte au sujet même de leur pétition. Récemment j’ai reçu cette invitation à signer la pétition contre la loi "Création et Internet".

Et j’allai répondre que non, désolé, mais je ne vais pas signer votre pétition. Jusqu’à ce que je me pose honnêtement la question de pourquoi je ne voulais pas signer cette pétition, en fait c’était une tournure de phrase, plus exactement la manière dont était dit un argument avec lequel, sur le fond, j’étais d’accord, alors je me suis interrogé davantage encore, à refuser de signer des pétitions pour des maladresses de rédaction ou des arguments périphériques avec lesquels je n’étais pas tout à fait en phase, est-ce je ne risquais de ne plus signer que des pétitions dont j’étais le seul auteur ?, et je risquais aussi d’être bien seul dans de tels combats — d’autant que je n’ai encore jamais pris l’initiative de rédiger une pétition, je devrais peut-être essayer ?

J’ai alors relu la pétition qui m’était envoyée, et je l’ai signée. Telle quelle. Et l’ayant signée, je n’en discute plus une virgule.

téléchargez-moi

Le projet de loi « Création et Internet » nous préoccupe. Il est en total décalage avec notre réalité, bien loin de la « Création » et encore plus de cet « Internet » dont il prétend réguler les pratiques. Cela dit, il semble très naturel qu’une communauté de cinéastes « défendent cette loi sans réserve » et se fendent d’une tribune intitulée « Culture ne rime pas avec gratuité » dans le Monde du 8 juillet. Comme il semble naturel que l’enjeu industriel soit au cœur de cette loi.

Sauf que. Depuis les débuts du World Wide Web, nous nous sommes pris au jeu de cette mutation et existons 1.0, 2.0, et demain 3.0. Nous sommes les créateurs de demain, sans prétention aucune. Très sérieusement et depuis longtemps, nous nous posons la question du droit d’auteur, celle de la diffusion des œuvres sur les réseaux et de leur réception. Tout comme nous nous posons la question de l’économie de la création, sur l’Internet et ailleurs.

Ce projet de loi est contraire à nos pratiques, tout comme il est extrêmement méprisant des usages et totalement ignorant d’un monde simplement contemporain.


- Nous souhaitons qu’un projet de loi intitulé « Création et Internet » prenne en compte nos processus de création. C’est un droit.
- Nous désirons partager et être téléchargés, sans filtrage aucun. C’est une nécessité.
- Nous espérons que le principe démocratique selon lequel l’œuvre existe ou n’existe pas au travers du regard de l’autre s’applique à cette multiplicité que d’autres nomment « piratage ». C’est une revendication.

L’auteur, le créateur, le spectateur, a muté. L’œuvre est regardée, écoutée, partagée, comme jamais auparavant. Et c’est pourquoi créateurs et regardeurs ne peuvent être filtrés par une loi obsolète et crétine. Une loi qui asphyxie la « Création » et « l’Internet ».

LES PREMIERS ARTISTES SIGNATAIRES SONT : Adrien Mondot, Agnès de Cayeux, Alain Escalle, Albertine Meunier, Alexandre Perigot, Anne Laforet, Annie Abrahams, Bérénice Belpaire, Caroline Hazard, Cécile Babiole, Chloé Delaume, Christian Vialard, Christophe Bruno, Christophe Fiat, Christophe Jacquet dit Toffe, Claude Closky, David Guez, Dinah Bird, Electronic Shadow (Yacine Ait Kaci et Naziha Mestaoui), Emmanuel Maa Berriet, Emmanuelle Gibelo, Eryck Abecassis, Etienne Cliquet, Etienne Mineur, France Cadet, Franck Ancel, Gilbert Quélennec, Grégoire Courtois aka Troudair, Grégory Chatonsky, Invader, Jacques Perconte, Jan Kopp, Jean-Noël Montagné, Jean-Philippe Roux, Jérôme Joy, Joachim Montessuis, Julien Lassort, Karine Lebrun, Karen O’Rourke, La Boîte Blanche, Louis Bec, Luc Dall’Armellina, Luc Martinez, Lucille Calmel, Lydwine van der Hulst, Lynn Pook, Martin Le Chevallier, Mathieu Briand, Michaël Borras aka Systaime, M. Chat (Thomas Vuille du Collectif Chat), Nicolas Boone, Nicolas Clauss, Nicolas Frespech, Olga Kisseleva, Olivier Auber, Olivier Le Gal (collectif MU), Pascal Lièvre, Pascale Gustin, Paul-Armand Gette, Pavel Smetana, Pierre Beloüin (Optical Sound), Philippe De Jonckheere, Philippe Castellin (Akenaton/Doc(k)s), Philippe Quesne, Pierre Bongiovanni, Pierre Giner, Ramona Ponearu, Roland Cahen, Shu Lea Cheang, Stéphane Sautour, Sylvie Marchand (Gigacircus), Thierry Théolier aka THTH, Triny Prada, Valéry Grancher, Vincent Elka aka Lokiss, Vincent Epplay, Wolf Ka (Compagnie Respublica), Xavier Cahen.





Dessin de L.L. de Mars  

Mercredi Mercredi 10 septembre 2008



Deux signes infimes qui disent un peu la profondeur de ces jeunes hommes barraqués qui ne disent pas grand chose, ne font démonstration de rien mais dont le soutien est finalement indéflectible, je tente d’introduire un peu Baroukh dans le jeu des minimes, on fait des vagues, c’est-à-dire, on parcourt des largeurs de terrain en se passant le ballon, si possible sur un pas, et naturellement Baroukh n’est ni dans le temps, ni très adroit pour recevoir ces passes rapides que savent déjà distiller les minimes, petites fusées vrillées qui vous arrivent dans les mains comme des savonettes, rattraper de telles ogives avec les mains de Baroukh que je tiens par les poignets est extraordinairement difficile, étonnant d’ailleurs que de temps en temps je parvienne d’une part à le placer au bon endroit au bon moment, mais aussi à rattraper ce maudit ballon avec ses mains, ça râle un peu que le ballon tombe si souvent, mais Roman l’entraîneur des minimes est prompt à encourager ses joeurs à s’adapter, que c’est justement un enjeu de ce sport, devoir collectivement faire front, se replacer et s’adapter notamment à la perte du ballon, par exemple dans le passage de la défense à l’attaque reculer en escalier pour se placer en profondeur ou au contraire, passer de l’atttaque à la défense en avançant en ligne. Et quand vient le moment de tirer deux équipes à peu près homogènes pour un semblant d’opposition, on prend garde de choisir Baroukh dans les premiers et non dans les derniers. Ce n’est pas grand chose bien sûr, mais des signes évidents que les paroles de la semaine dernière ont fait leur chemin. Qu’ils ont déjà compris des choses et se dire que les chances de gagner notre pari avec Baroukh sont peut-être plus grandes qu’elles ne paraissent. Et même si cela ne fonctionne pas entièrement cette confrontation à un fonctionnement différent n’est jamais inutile. Et à force de mordre de toutes petites franges de terrain toutes les semaines, on finira bien, à la fin de la saison, entre les poteaux non ?  

Mardi Mardi 9 septembre 2008



Corvées administratives dans le garage, j’en connais un qui fait cela le lundi. Comme je déteste la place que prend tout ceci, dans cet endroit que je tiens finalement pour sacré, le garage, son désordre, son invitation de toujours au travail, au vrai travail, à celui qui me tient à coeur. La montagne qu’il faut parfois franchir pour se libérer de tout ceci et pouvoir, oui, retrouver l’essentiel, dans ce qui compte vraiment, dans sa propre advention, sa vraie vie, et justement ce soir, avoir du traverser une de ces journées remplie à craquer de ce qui n’est pas essentiel, et n’avoir eu l’espace, que de ces cinq lignes médiocres. Des jours plus inspirés, je défendrai volontiers qu’une part de réalisation de soi est tout de même contenue dans l’affranchissement des tâches quotidiennes, mais des jours comme aujourd’hui, je vis cela comme une injustice, l’écot du quotidien trop lour à payer et les forces vives restantes pour tenter de cerner la plus basse des taupinières sont finalement manquantes.  

Lundi Lundi 8 septembre 2008



J’avais rendez-vous avec Alain Pierrot qui me fait cadeau de deux très beaux objectifs Nikon, des optiques plutôt étrangères pour moi puisqu’il s’agit de longues focales. Discussion à bâtons rompus à la terrasse de ce très bon restaurant italien — serveurs un peu carricaturaux, de même qu’une bonne partie des clients, mais légumes à l’huile en entrée irréprochables — tout au long de la discussion je ne peux m’empêcher, ce n’est pas impolitesse, de penser au moment où je vais pouvoir chausser ces deux belles optiques sur le nouveau boîtier.



Nous sommes rejoints par Anne à qui j’avais donné rendez-vous pour le café avant que nous allions à son rendez-vous chez le cancérologue, on marche à toute blinde dans les rues peu familières du VIIème arrondissement, on passe devant la Chambre claire sans un regard pour la vitrine, c’est dire, je nous perds en regardant le plan à l’envers, mes jambes me disent merde, insuffisamment reposées le matin même dans le train. Malgré notre retard d’une dizaine de minutes, il nous faut encore attendre une bonne demi-heure et finalement apprendre que ce n’est, a priori, pas malin, c’est le cas de le dire. Soulagement.



Retour darre-darre à Fontenay pour aller chercher Madeleine à la sortie de l’école, Anne filant vers Saint-Mandé pour aller chercher Nathan et Adèle.



Premier rendez-vous de la rentrée chez le psychomotricien qui trouve Nathan transformé, pendant la séance je me familiaraise avec le fonctionnement du 80-200 mm, je fais toutes sortes de photographies pas très intéressantes dans la salle d’attente qui manque cruellement de choses intéressantes à photographier.



A la fin de la séance, le psychomotricien me montre fièrement le dessin au tableau noir que Nathan a fait d’un requin, et détail qui le réjouit, la représentation très idoine des ouies du requin, c’est tout juste si j’ai le recul nécessaire pour photographier ce requin avec mon gros zoom.

Le soir dans le garage, je tente de raccrocher les pages des photographies d’Anne au reste du site, mais trop fatigué je ne fais que des conneries et je m’arrête conscient que j’aurais déjà beaucoup à détricoter demain de ce que je viens de faire ici.  

Dimanche Dimanche 7 septembre 2008



je lis à propos de cette histoire d’outrage à personne ayant autorité et la liberté d’expression, le commentaire suivant de JJ Reboux :

>J’ai une idée (plutôt marrante) : que chaque Français(e)
>qu’exténue et insupporte le grand cirque sarkozyste
>écrive sur une carte postale à l’Elysée :
>« CASSE-TOI POV’ CON ».
>Signé : « Edvige. »

>Opération gratuite vu que le courrier adressé au président
>de la République est en franchise postale.
>
>Monsieur le Président de la République
>Palais de l’Elysée
>55, rue du faubourg Saint-Honoré
>75008 Paris


Il manque décidément de hauteur notre président des otaries de droite — c’est dit sans rire —, du coup effectivement on se sent encouragé à l’asticoter un peu.

Et ceci n’est pas non plus sans me rappeler, je crois que je l’ai déjà mentionné quelque part dans le bloc-notes, cette anecdote qu’à la suite de son investiture en tant que président de la république Giscard d’Estaing avait assuré qu’il ne poursuivrait aucune publication s’attaquant à lui pendant son mandat. Wolisnky le prit au mot et le dessina nu avec un concombre — je crois — dans le rectum, et de fait Giscard tint parole et ne réagit pas. C’est quand même terrible de se dire que Sarkozy nous ferait presque regretter Giscard.  

Samedi Samedi 6 septembre 2008

 

Vendredi Vendredi 5 septembre 2008



En revenant de l’école où j’ai déposé Madeleine et Eléanor, je retrouve une Anne un peu déconfite. Du coup je me dis que ce que nous avions promis de faire ce matin sera un très bon remède contre le vague à l’âme, et quand Anne descend dans le garage pour que nous reprenions ensemble ses photographies de cet été, effectivement cela ne met pas très longtemps avant que son front ne s’éclaircisse un peu. C’est sans doute là qu’Anne et moi nous nous comprenons le mieux, dans la correction chromatique et les retouches d’images photographiques, et le plaisir frais pour Anne, tireuse argentique, de voir qu’avec Photoshop, on peut influer sur le contraste en couleur (et même de façon séparée selon les tons, de même que les hautes ou les basses lumières pour ce qui est des couleurs) ou encore sur leur saturation, ce qui peut aider notamment à la neutralité — ainsi une image affectée d’une balance, c’est-à-dire en équilibre précaire pour ses différentes pans, les uns tirant par exemple sur le cyan quand d’autres tirent sur le rouge, une telle image peut trouver un équilibre chromatique plus stable en désaturant légèrement l’ensemble des couleurs. Et ce sont tout de même presque cinquante images que nous parvenons à reprendre dans la matinée — cela aussi ne lasse pas d’étonner la tireuse argentique qui aurait sans doute peiné de tirer autant d’imaes dans une journée complète de travail — quand nous sommes invités par Emmanuelle pour la rejoindre déjeuner à la cantine vietnamienne de la Croix de Chavaux.





On se régale tous les trois d’une soupe au curry, et allons prendre nos quartiers sur la place du marché prendre le café sous la bruine. On parle notamment des derniers développements de Jacky Chriqui qu’Emmanuelle a vu il y a peu.



Puis je fais la surprise à Anne de l’emmener chez les Frères Tang avenue de Choisy — la soupe au curry m’a donné des envies et des idées de cuisine, et ce n’est pas si souvent qu’Anne et moi avons un peu de temps devant nous. Pour Anne c’est une découverte, pour moi c’est toujours le même étonnement que ce court voyage en Chine, on repart avec des paniers chargés, j’achète un peu de porc laqué pour inclure dans une soupe que je promets de faire ce soir.



Et le soir, effectivement, je me lance dans la longue préparation d’une soupe, je suis obligé de me contenir de ne pas jeter dedans absolument tous les ingrédients dont nous avons fait ample provision. Une belle journée. Le sentiment que le sourire est revenu un peu sur le visage d’Anne. Et mon plaisir à moi depuis le matin, c’est d’avoir retrouvé un boîtier, une merveille.  

Jeudi Jeudi 4 septembre 2008



à François, José, Anne, Olivier, Cerise, Laurent, Cécile, Laure, Véronique, Patrick, Nathalie, Alain, Bernard, Virginie, Mathieu, Christine, Michèle, Marc, Elise, Frédéric, Jean-Marie, Genevièvre, Benoît, Charlotte, Christine, Philippe, Sylvie, Jacques, Eric, Guillaume, Clémence, Sarah, Véronique, Alain, Alexandre, Claire, Jean-Claude, Murielle, Françoise, Nathalie, Eric, Josué, Julien, Philippe, Thomas, Benjamin, Michèle, Agnès, Matthieu, Kong-Mong, Martine, Pierre, Olivier, Armand, Shivita, Sébastien, Frédéric, Damien, Denis, Corinne, Mona, Laurence, Amélie, Joëlle, Yoann, Nathalie, Frédéric, Thibault, Isabelle, Véronique, Guy, Armelle, Elisabeth, Brigitte, Laurent, Alain, qui m’ont offert ce magnifique NIKON D300 — le lien pour les amateurs de ce genre de littérature "Moniteur ACL VGA 3 pouces, 920 000 pixels avec visibilité sous tous les angles jusqu’à 170 degrés." — que je viens enfin de recevoir.

Merci du fond du cœur. Un ami m’a expliqué cet été que ce vol d’appareil-photo était en fait la meilleure chose qui me soit arrivée depuis longtemps puisqu’il me permettait de recevoir des marques tangibles de reconnaissance, j’ai mis longtemps à comprendre ce raisonnement un peu tordu, mais juste.  

Mercredi Mercredi 3 septembre 2008





Premier mercredi de rugby cette année. Et cette année, le plaisir immense d’accueillir à l’école de rugby un nouvel enfant autiste, Baroukh, jeune homme de quatorze ans, et dont je vais avoir la charge tous les mercredis, après l’entraînement des poussins. Et cette fois je ne commettrai pas l’erreur commise avec Nathan de ne pas penser à tout documenter dès le début. Et dans cette entreprise de documenter via vidéo la progression, depuis les débuts erratiques, d’un jeune autiste, j’ai demandé à mon amie Daphna Blancherie de venir nous filmer. Par ailleurs Daphna est d’accord pour filmer aussi une partie de l’entrainement des poussins, et plus spécialement l’accueil que l’on y fait à Nathan — voir les deux extraits vidéos, je tâcherai chaque mercredi où Daphna viendra, de mettre en ligne un court extrait.

N’empêche je n’en menais pas large avec Baroukh. Et après une heure et demie avec les poussins, je me demandais un peu quelles seraient les énergies que je pourrais dédier à cet accueil. Ce soir j’ai la réponse à mes hésitations, cela s’est très bien passé, naturellement tout le monde joue le jeu — ils sont quand même marrants les rugbymen de tous âges avec leurs airs de brutes pas fines, mais qui pigent tout assez rapidement — et, physiquement, c’est à la limite de mes forces, je suis rentré fourbu, les courbatures et les crampes partout dans le corps, mais heureux, cela comme jamais : je suis enfin en mesure de rendre à la communauté autiste un peu de tout ce qu’elle m’a donné. Je ne serai jamais quitte mais je peux désormais contribuer, et commencer à réduire u peu ma dette.

Je crois qu’à ma mine déconfite mais à mon large sourire, en rentrant, Anne a tout de suite compris que cela partait bien mais qu’elle avait devant elle une épave. Et le sourire de la mère de Baroukh à la fin de cette première séance, quelle récompense !  

Mardi Mardi 2 septembre 2008



Jour de rentrée, et peut-être la première fois que pas d’appréhension parasite, pas de peur que l’on fasse sa place à Nathan, et l’idée que sur les trois enfants, ne reste plus que Madeleine qui soit désormais dans cette école qui nous aura valu tant de difficulté l’année dernière. Mais la lutte n’est pas terminée et je suis heureux de voir qu’avec Anne sans se le dire vraiment, nous étions parfaitement en phase et avions gardé des forces fraîches pour le combat, puisque naturellement, le jour de la rentrée nous apprenons que l’AVS est aux abonnés absents, le coup est paré pour aujourd’hui, Clémence va faire l’AVS. Et sans doute Nathan gardera un souvenir exceptionnel de cette rentrée où il fut accueilli dans sa nouvelle école à bras ouverts, littéralement.

Si j’avais le temps je ferai bien une explication de texte des dernières déclarations du ministre de l’éducation qui faisait le grand guignol la semaine dernière en expliquant que 3000 nouveaux AVS avaient été recrutées cette année. Notre notification d’attribution de 18 heures d’AVS hebdomadaires pour cette nouvelle année scolaire datant de mai dernier, on a un peu envie de lui demander ce qu’ils foutent au ministère et combien de temps cela leur prend de remplir leurs feuilles de calcul dans leur tableur, et où se cache la difficulté inédite d’organisation qui prenne plus de quatre mois pour une affectation aussi simple et prévue de tellement longue date ? On remarque comme si souvent finalement, au point de même plus s’en formaliser, que le sort des personnes handicapées est toujours une affaire secondaire par rapport à celui des valides, puisque naturellement à l’inspection on vous répondra qu’il faut attendre un peu que les choses se tassent avec la rentrée et qu’après on y verra un peu plus clair et on pourra effectivement s’occuper des cas spécieux.

Ne viendrait à personne l’idée que ce jour de rentrée, tant anticipé par tous, puisse l’être également par les enfants handicapés ?

Allez, ne boudons pas notre plaisir, le sourire de Madeleine découvrant qu’elle aura cette année son instituteur tellement apprécié de l’année précédente, le visage de Madeleine comme une lumière que l’on allume.  

Lundi Lundi premier septembre 2008



C’était le dernier jour des vacances et avec Anne nous avions résolu d’emmener les enfants passer la journée au Parc Saint-Paul où nous avons nos habitudes de longue date, du temps où c’était à un quart d’heure de voiture quand nous habitions Puiseux-en-Bray, mais, je ne sais pas pourquoi, le parc était fermé ce dernier jour de vacances. Il a donc fallu trouver une solution de remplacement. La semaine dernière, pour être passé devant la bifurcation en allant chez Pascal, je me suis souvenu du zoo de Thoiry et offrant le zoo comme alternative aux enfants, ils étaient d’accord, c’est finalement ce que nous sommes partis faire toute la journée et c’était plutôt une bonne idée.

Je me souviens du zoo de Thoiry, nous y étions allés en famille, je devais avoir huit ou dix ans. Mais à vrai dire tout au long de la visite d’aujourd’hui, je me demande bien quels pouvaient être mes souvenirs qui devenaient de plus en plus flous à mesure que nous progressions dans la visite et qu’aucune des installations et des enclos ne me rappelait quoi que ce soit. A Anne j’avais dit que je me souvenais du vivarium et des tigres, mais au vivarium aucune souvenir ne correspondait, je ne me souvenais pas de reptiles aussi gros ni même d’un crocodile ou encore d’un varan.

Le matin, la route qui serpente dans les enclos ouverts des animaux de la savane ne m’avait rien rappelé.

L’après-midi, l’immense parc des singes ne me rappelait rien non plus, ou encore celui des panthères, des pandas roux, de tout cela aucun souvenir. Aucun souvenir précis. Et ceux des souvenirs que j’avais encore en mémoire, tendaient à ne plus ressembler à quoi que ce soit, gommés instantanément par les impressions visuelles d’aujourd’hui.

Et puis nous sommes arrivés dans le fond du zoo aux enclos des grands fauves, les guépards, la panthère des neiges, les lynx et enfin oui, c’est devenu très précis, les tigres. Et alors je me suis souvenu de leur curée, d’immense morceaux de bœuf qu’on leur passait par une trappe et je me suis souvenu qu’en fait nous avions du écourter ce spectacle parce qu’il pleuvait en cette fin d’après-midi lointaine. Je ne suis même pas certain que nous nous étions arrêtés dans notre marche sur la passerelle au dessus des fauves.

C’est très curieux finalement, et le phénomène s’est déjà produit pour moi au moins une fois. Ce dont je me suis souvenu le plus fidèlement par delà les années est sans doute ce que j’avais vu le plus brièvement. Or, comparablement, je me souviens d’avoir vu une exposition de Tony Cragg à Beauboug en 1996, et je n’avais littéralement qu’un quart d’heure pour visiter cette exposition parce que je devais ensuite filer au Havre pour prendre le ferry pour Portsmouth et c’était, ce quart d’heure, ma dernière chance de visiter cette exposition. Par la suite je me suis longtemps souvenu avec une exactitude inhabituelle de toutes les œuvres de cette exposition et de leur agencement dans les différentes salles de l’exposition au contraire d’autres expositions pour lesquelles je n’avais pas manqué de temps pour les visiter. Ce qui tendrait donc à démontrer que moins on a de temps devant soi et plus on mémorise correctement les tenants et les aboutissants d’une situation.

Or ce type même de mémorisation très brève et néanmoins très efficace n’est pas sans me faire penser à la façon dont les autistes, singulièrement Nathan, photographient les situations et sont par la suite capables d’en restituer les moindres détails ou de remarquer un infime changement d’une situation d’une fois sur l’autre, et généralement d’y concevoir un certain inconfort. Ce qui tendrait à penser que la mémoire visuelle est une mémoire instantanée, et très fidèle, pour peu qu’elle ne soit pas parasitée par la mémoire auditive qui charge les éléments avec trop de sens et de chronologie peut-être.

Et s’il m’est donné de vivre encore une trentaine d’années et qu’à ce terme je retourne au zoo de Thoiry, de quoi me souviendrais-je de la visite d’aujourd’hui ? De cette difficulté à recouvrir la mémoire des mêmes lieux lors de ma toute première visite ?, de l’enclos des tigres, avec une précision renouvelée ?, ou au contraire de tout le reste dans un effort plus ou moins conscient de rétablir une hiérarchie plus égale de la visite globale du zoo ?, ou encore, cela ne m’étonnerait qu’à peine, me souviendrai-je avec précision de ma première visite, enfant, et, au contraire, de presque rien de la visite d’aujourd’hui, adulte ?  

Dimanche Dimanche 31 août 2008

 

Samedi Samedi 30 août 2008



Elle est quand même bien dégoûtante notre droite décomplexée. Le petit timonier des otaries de droite a résolu de faire finalement fonctionner le grand dessein de son haut-commissaire aux affaires sociales, Martin Hirsch, d’une part en vidant le projet d’une bonne partie de sa substance, notamment en divisant par trois les prétentions budgétaires du projet, il n’est plus question que d’un milliard et demi d’euros par an, au lieu des cinq demandés par le haut-commissaire, mais aussi en tentant de nous faire croire que c’était de sa part un acte de contrition quasi-socialiste, puisque le financement de cette loi serait obtenu avec une nouvelle taxe foncière de 1,1% sur les bénéfices du capital. Et naturellement la presse est assez servile pour relayer ce coup tel qu’il lui a été présenté, une manœuvre audacieuse destinée notamment à faire la nique à ce que l’extrême droite appelle la gauche, c’est-à-dire la droite modérée, entendez le Parti Socialiste, partout dans les kiosques la semaine dernière, les titres étaient éloquents, Sarkozy donnait une leçon à la gauche, la gauche en avait rêvé, Sarkozy l’avait fait.

Ben voyons.

Loin de moi l’idée de vouloir donner une leçon à la profession, chacun son métier et les vaches seront bien gardées, mais croire sur parole le président des otaries de droite lorsqu’il prétend prendre des mesures de gauche, est pour le moins naïf. Le piège est tellement grossier, on vous dit regardez là, et pendant que vous regardez où on vous dit de regarder, on vous pique une frite, comme à la cantine.

Et c’est avec ce genre d’astuces de gamin que le président des otaries de droite enfume son monde. Regardez s’exclame-t-il, je taxe les revenus du capital pour financer une loi sociale. Et d’ajouter que ce ne serait pas les Socialistes qui en auraient fait autant. Evidemment ce n’est pas tellement à cela qu’il nous a habitué, du coup l’effet de surprise est total. C’est merveilleux comme ça marche, même que dans les rangs de la droite modérée, précisément pas socialiste, ils sont drôlement gênés aux entournures et les voilà qui mordent admirablement à l’hameçon et prennent des mines de types à qui on ne l’a fait pas : ce ne seront pas les foyers les plus riches qui financeront le RSA, qui eux ont plus d’un tour dans leur sac et parviendront toujours, notamment grâce au bouclier fiscal à échapper cette loi, mais les petits épargnants. Et là évidemment empoignade avec les rangs de la vraie droite, celle qui est vraiment à droite et qui pousse des cris d’orphaie, c’est honteux, ce sont toujours les riches — les pauvres ! — qui payent, et même contre-attaque vigoureuse, édito dans le Figaro — là je vous avoue cela devient franchement très dégoûtant — plutôt que de prendre le fruit de leurs épargnes à de bons Français courageux qui nul doute se lèvent tôt — un jour il faudra que quelqu’un dont c’est le métier, un sociologue par exemple, fasse une enquête sur les horaires effectifs de lever du petit peuple des otaries de droite, pour moi-même me lever fort tôt pour le travail depuis plus de vingt ans et de ce fait voyager dans les banlieues de très bon matin, je puis vous affirmer qu’il y a statistiquement à l’aube plus de lumières allumées dans les HLM des banlieues pauvres que dans les quartiers plus résidentiels notamment à l’Ouest de Paris par exemple — pour aller travailler davantage pour gagner pareil, alors qu’il suffirait de supprimer la CMU qui ne profite qu’aux étrangers en situation nécessairement irrégulière, ben oui on est décomplexé, on ose dire les choses ou pas, et, pendant qu’on y est qu’on supprime aussi la diffusion audiovisuelle à l’étranger qui ne sert à rien, et on l’a tout trouvé le milliard et demi dont a besoin le type du secours catholique — quelle idée aussi de s’être embarrassé d’un type aussi opiniâtre avec de vrais idéaux chrétiens ! — c’est quand même un métier très salissant éditorialiste au Figaro

Et le tour est joué. Ni vu ni connu. Là franchement, vous avez vu quelque chose ? Le joueur de bonneteau a encore frappé.

Pour ma part ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’était cette insistance sur le financement d’une loi. Parce que si la droite était vraiment préoccupée par le financement de ces petites lois merdiques cela se saurait — je ne vous donne qu’un seul exemple, la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, une merveille de coquille vide, j’ai le sentiment de la visiter tous les jours.

Alors en joueur d’échecs et de go un peu aguerri, je me suis tout de suite demandé ce que pouvait bien cacher ce vacarme à propos du financement de la loi sur le RSA, quel coup tordu sur l’aile-roi me préparait l’adversaire en faisant mine de masser ses forces sur l’aile-dame. Je n’ai pas du chercher très longtemps. C’était le contenu de la loi elle-même.

Et dans la loi elle-même, je n’ai pas eu non plus à fouiller des lustres. La loi prévoit, entre autres dispositions nécessairement pas très amènes, un renforcement des contrôles au domicile des allocataires, pour, notamment, évaluer la valeur du bien immobilier si l’allocataire en est le propriétaire et plus prosaïquement encore sur la qualité de son équipement multimédia, de même qu’il semble y avoir des dispositions permettant d’avoir accès aux informations émanant de leurs fournisseurs d’accès.

Tout ceci est tellement disant. Pour vous le traduire correctement, je vais devoir recourir à de vrais gros mots de droite. Les RMIstes — notez qu’on dit un "RMIste" ou un "SMICard", plus rarement un "ISFeux" — ne sont rien que des assistés qui profitent outrageusement du système, ce sont des cossards de première incapables du moindre effort, ça leur tombe tout cuit et n’allez pas croire que ces personnes vivent dans la misère, non, non, ils ont un ordinateur comme vous et moi et passent leur journée sur internet, ah si seulement ils employaient de telles énergies à chercher du travail..., bon j’arrête, je me sens très mal dans un corps de droite. Mais je retournerai volontiers ce dernier argument contre la droite, si sa propension à traquer les resquilleurs et les fraudeurs chez les revenus les plus bas était employée avec les mêmes vigueur et pugnacité chez les revenus les plus hauts, le pays bénéficierait de ressources fiscales remarquables et pourrait probablement se désendetter très rapidement. Et puis si les Caisses d’allocation se donnent les droits d’aller vérifier que les logements et les biens des allocataires sont en adéquation avec leurs si faibles revenus — et pourquoi faudrait-il qu’ils soient si faibles qu’on puisse effectivement les supposer dans une misère objective ? — est-ce qu’il ne serait pas logique, légitime et équitable que des contrôles tout aussi incisifs soient pratiqués sur les personnes les plus fortunées, histoire de vérifier que leur patrimoine et leurs ressources réels soient effectivement en adéquation avec les richesses déclarées aux impôts. Quant au soupçon immobilier, il dit à lui seul la compréhension statique des otaries de droite de ce qu’est la difficulté financière, allocataire un jour ne veut pas dire qu’en d’autres temps on n’ait pas réussi à devenir propriétaire ou encore que l’on ait pu hériter d’un toit ou plus patiemment encore remonter une ruine. Je sais, incompréhensible par une otarie de droite.

Et puis elle est singulière tout de même cette question si ciblée du multimédia, couplée à une manière de surveillance en provenance du fournisseur d’accès. Là aussi, il me faudra utiliser une langue de droite pour l’expliquer. Dans les RMIstes, il y a tout un tas de branleurs incurables qui se prétendent être des artistes et qui au lieu d’aller travailler comme tout un chacun n’en foutent pas une rame et de temps en temps badigeonnent ou je ne sais quoi d’autre et voudraient nous faire croire que c’est de l’art, et que si c’en était vraiment, ils exposeraient leurs œuvres, les vendraient et pourraient effectivement en vivre, de vrais artistes quoi... J’arrête à nouveau avant de vomir — terrible comme cette langue de droite fait mal à la gorge. N’empêche c’est absolument vrai, il y a de nombreux artistes en France qui vivent du RMI. Et si seulement cela pouvait leur servir de preuve à leur remarquable créativité, parce que parvenir à vivre du RMI, cela demande un vrai talent. Ou encore si cela pouvait démontrer une mauvaise fois pour toute qu’un artiste qui est suffisamment motivé par son travail d’artiste pour lui consacrer une existence faite d’aussi peu que les minima sociaux est effectivement un artiste qui n’a pas d’autre choix de vie, être un artiste. Et il y aurait à dire à propos de la véritable subversion d’une telle existence et le réel courage qu’il faut pour la mener.

N’empêche je m’interrogerai volontiers sur les souterrains qui relient apparemment dans la pensée de droite cette loi qui a recours aux données émanant des fournisseurs d’accès à internet à la loi DADVSI, mais on va encore me reprocher de voir le mal partout.

De même en fouillant un peu au sujet du RSA, et plus particulièrement de sa volonté de contrôles agressifs, j’ai découvert qu’à l’origine de cette lutte contre les fraudeurs, il y avait eu des histoires singulières, comme celle de la fille de Monsieur Pineau-Valencienne, forte fortune, qui avait, six ans durant, touché le RMI. Aussi grotesque que cela puisse paraître, il semble que ce fait admirablement marginal ait joué un grand rôle dans la compréhension du RMI expliqué à des otaries de droite.

Pendant ce temps, les otaries de droite pérorent et tentent de nous faire croire à l’aide de pourcentages admirablement bidonnés, et même après ce travail de faussaire pour les rendre présentables on ne peut pas dire que ce soit la gloire, que notre pays est à l’abri de la vaste crise économique globale qui gronde, c’est vrai que les choses vont tellement bien qu’il faille coller un sparadrap sur une tumeur, parce que c’est exactement cela ce RSA, en vrai : un remède insuffisant à un mal profond.




Dessin de L.L. de Mars

Remerciements également à Philippe Gil qui a bien voulu corrigé une imprécision
 

Vendredi Vendredi 29 août 2008

 

Jeudi Jeudi 28 août 2008

Des funérailles de ma tante, je retiendrai ces impressions étranges, celle de revoir des personnes que je n’avais pas vues depuis plus de vingt ans, certaines même que j’avais, alors, sans doute trop rapidement rangées dans les vieilles personnes et que je retrouve, elles sont encore vivantes, le visage parcheminé, tassées et les cheveux d’un blanc mat, d’autres qui sont à peine plus âgées que je ne le suis et alors, d’un seul coup le souvenir que j’avais de ces personnes juste avant de les reconnaître s’efface et les voilà vieillies d’une vingtaine d’années en un clignement d’oeil. Tout ceci jamais sans penser à cette scène de réception chez les Guermantes dans le temps retrouvé, Odette de Crécy est devenue la princesse de Guermantes, et tous ces personnages soudain recouverts par leur âge.

Cette impression aussi que le malaise, nos inconforts repectifs avec nos cousins quand nous nous revoyons, ne sont pas dus seulement à nos caractères anguleux, au contraire, que les circonstances si tristes de la mort de ma tante insuflent un peu de chaleur là où c’est habituellement glacial, il y a aussi ceci que c’est sans doute la première fois que nous nous voyons autre part que chez mon grand-père qui n’avait pas son pareil pour instituer des hiérarchies et avec elles des clivages, faites tomber ces cloisons pourtant pas infranchissables, et mes cousins et moi sommes de nouveau des semblables, capables de paroles amènes, réconfortantes même, partageant par exmeple l’amour de nos enfants, comme j’étais ému de voir le petit garçon de mon cousin ressembler à ces photographies que j’ai de nous enfants !

Et cette impression, de plus en plus fréquente, que nous ressemblons à nos enterrements, ainsi celui de ma tante, qui comme le faisait courageusement remarquer mon cousin, lors de son allocution, entre sanglots étranglés, qu’elle ne demandait jamais rien au point qu’on pouvait facilement oublier qu’elle était là, elle rejoint cette autre tante, ma grand-tante, il y deux ans, partie sans bruit et nous n’étions pas plus d’une vingtaine à son enterrement, et elle avait choisi d’être enterrée dans l’Yonne, à Briare, où je ne suis jamais allé, j’y passe deux fois par semaine en train, et c’est souvent que je pense aussi à elle quand je passe devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire. Ses funérailles dans une église à l’architecture contemporaine épouvantable, une femme officiait à la cérémonie sans eucharistie, une vieille femme se trompait dans l’ordre des terribles chansons — autrefois c’étaient les fidèles qui chantaient, mais tous ces gens désormais comme moi qui n’entrent plus dans une église que pour enterrer leurs aînés et donc incapables de chanter — et le larsen qui grondait dans les haut-parleurs, un chantier juste voisin de l’église couvrait parfois les paroles de l’officiante — il me semble qu’en d’autres temps, les ouvriers se seraient arrêtés de faire du bruit pendant une messe d’enterrement, mais j’idéalise sans doute — cet office-là semblait recouvert d’un surcroît de tristesse, qui oui, me rappelait ma tante physicienne.

Elle qui m’avait acheté une de mes photographies, j’étais étonné que ce fut celle-là, un ektachrome de déchirures de papier que j’avais souligné en grattant des étincelles dans l’émulsion, une image qui me paraissait tellement désordonnée par raport au cours régulier que je prêtais à son existence. Je comprends aujourd’hui, avec retard, pourquoi cette image, qui devait être pour elle la représentation de quelque phénomènes physiques dont j’ignore tout et qu’elle passa sa vie à étudier puis enseigner.

Adieu ma tante.

 

Mercredi Mercredi 27 août 2008

Longue discussion bien après minuit avec Pascal. Dans laquelle je prends la mesure de cette mauvaise année qu’il vient de traverser. Des tourments qui furent les siens cet hiver. Et que vient sans doute pour lui de s’ouvrir une période dans laquelle les soucis prennent déjà toute la place et ce n’est pas fini. Lui comme Florence m’ont d’ailleurs dit, toi tu sais ce que c’est.

Oui, un peu. Avec Nathan. Je sais ce que c’est quand l’ombre qui est au dessus d’un de ses enfants recouvre tout. Et prend toute la place.

Mais ce que je découvre avec honte, c’est comment nous n’avons pratiquement pas eu de contact pendant cette longue année si difficile et douloureuse pour eux, et ce qui me fait honte, c’est que pendant toute cette année, je n’ai jamais pris l’initiative de briser ce silence, sans doute au motif que nous avions nos propres soucis. Ce qui est vrai. Mais nous ne sommes certainement pas les seuls à avoir de tels soucis. Et nous ferions bien de se le rappeler de temps en temps, nous n’avons pas l’exclusivité des soucis graves, nous n’avons pas l’apanage de la douleur.

Se plaindre un peu moins. Et se soucier des amis. Des autres.

 

Mardi Mardi 26 août 2008



Dans la grande cour des Rigaudières, je prends beaucoup de plaisir à tirer à l’arc avec Basile qui est un archer remarquablement adroit pour son jeune âge. Pendant une heure nous tirons sur une cible bricolée dans un vieux matelas, j’ai épinglé une reproduction du Saint-Sébastien du Pérugin et Basile se réjouit de l’avoir atteint (quel tir d’ailleurs !) dans la zigounette, dit-il, je le corrige en lui précisant qu’il s’agit du perizonium, il court expliquer cela à Pascal un peu amusé tout de même.

Basile m’invite ensuite à tirer sur sa fausse biche en mousse durcie, étrange impression celle de tirer sur une cible qui n’est pas circulaire ou carrée, sans compter que cette cible représente malgré tout un animal, du gibier, et qu’elle fait de nous des chasseurs par procuration.

Durant mon service militaire, j’ai été très embêtant avec mes sous-officiers pour ce qui était du tir. Parce que j’ai toujours refusé de tirer sur une cible à forme humaine. Et ils étaient embêtés les militaires, parce qu’un conscrit, cela doit faire un nombre réglementaire de tirs durant son année de service militaire. Alors le jeune aspirant avait résolu de me faire tirer sur un blason de forme circulaire et les militaires s’attendaient évidemment à ce que je tire très mal. Ce qui n’était pas du tout le cas, au contraire, j’étais capable d’une prouesse dont ils étaient jaloux, le tir au pistolet mitrailleur balle à balle et non plusieurs balles à la fois, par petites salves de deux ou trois. Je ne sais pas pourquoi je parvenais à cette maîtrise aussi naturellement — et il n’est pas exclu que ma première initiation au tir à l’arc, vers dix-huit ans, fut la cause de cela, parce que je me souviens que j’avais parfaitement compris cette notion de se laisser surprendre par la décoche et qu’elle était facilement applicable au pistolet mitrailleur — mais le fait est que ma répugnance à tirer sur une cible à forme humaine était finalement tolérée comme un véritable caprice de star. J’avais droit à mon blason circulaire sur lequel je tirai la vingtaine de balles de mon chargeur, balle à balle. Et il y en avait toujours quelques unes dans le jaune. Mais tirer sur une cible représentant un soldat, même grossièrement, ça je m’y refusais.

Alors je suis un peu surpris de constater aujourd’hui que tirant sur une cible qui a la forme d’une biche, mon tir soit admirablement régulier, à quinze mètres, une biche à dix chances sur douze de mourir d’une seule flèche avec moi, à vingt mètres ce n’est plus qu’une chance sur deux et à vingt-cinq, une chance sur cinq, et, quel carnage !, quatre chances sur cinq d’être atteinte mais pas mortellement. Ce qui me surprend c’est cette régularité et cette précision inhabituelles. A croire que tirant sur une cible qui n’est pas neutre — un blason circulaire — je suis autrement motivé et je tire mieux. A dire vrai j’avais déjà eu l’occasion de me rendre compte de cela en tirant sur les pères Noël il y a deux ans.

Je n’ai jamais chassé, ni au fusil ni à l’arc — dont je sais d’ailleurs que c’est une discipline extraordinairement difficile, certainement pas à la portée du premier archet venu — je pense davantage parce que l’occasion ne s’est jamais présentée et sans doute aussi parce que c’est un passe-temps qui semble réunir beaucoup de gens pas très recommandables. Attention, je n’ai pas dit que tous les chasseurs étaient des abrutis. Par exemple, j’ai déjà rencontré un chasseur à une balle. Le chasseur à une balle n’a qu’une seule balle dans son fusil et il s’interdit de tirer autrement qu’en étant certain de tuer son gibier de cette seule balle. Un chasseur à une balle tire très rarement. Il peut passer des journées entières pourchassant et traquant son gibier sans tirer dessus, jamais certain de pouvoir l’occire d’un seul coup. Si je devais chasser, je crois que ce serait — avec la chasse à l’arc qui obéit au même principe — ce genre de chasse qui me conviendrait.

En fait je crois que c’est cela qui sommeille en moi, je suis un mangeur de viande, mais je m’astreins au raisonnement qui exige de moi que je sois capable de tuer ma propre viande. Ainsi j’ai déjà eu l’occasion de tuer un lapin et des poules, j’ai assisté une fois à la tuerie d’un cochon — très impressionnant, le plus vif encouragement qui soit à manger kosher —, j’ai même une fois tué (achevé) un chien, ce que personne ne voulait faire. Et pourtant, je ne me serais jamais rangé du côté des chasseurs.

Jusqu’à aujourd’hui. A dix-quinze mètres d’une biche, armé d’un arc, je crois que je n’aurais pas la moindre hésitation. Je décocherais.  

Lundi Lundi 25 août 2008



Lorsque je rentre ce matin à la maison, après une nuit de travail et trois heures de sommeil grapillées dans le train du retour, je retrouve avec bonheur le désordre des enfants, un peu, et une théière encore tiède qui me dit qu’Anne et les enfants ne sont pas partis depuis longtemps. Je bois mon thé tiède, comme pour goûter un effet, encore tiède de leur tendresse.  

Dimanche Dimanche 24 août 2008



Elle devait être profondément endormie la couleuvre qui prenait le soleil au milieu du chemin pour ne pas fuir à mon approche. Et quel miracle que juste alors que j’allais l’écraser je regardais où je mettais les pieds, et restai en suspens, plein d’effroi. Finalement, j’obtins qu’elle me laisse le passage, paresseuse, en lui envoyant moultes poignées de terre sur la tête de même qu’en l’insultant copieusement aussi, c’est que j’étais à peine réveillé, je venais de me lever et dans les bras je sentais de ce sang glacial me parcourir les veines, un sang reptilien. Plus tard, dans ce chemin forestier, la moindre branche à terre avait des allures de serpent, l’impression de m’enfoncer dans une jungle, du coup quelle surprise de sortir du bois sur un vaste champ de tournesols. Assis parterre en plein soleil, je tentais de me calmer, de passer un coup de fer sur mes nerfs froissés. Je passais ma main dans mon cou et c’était une sueur luisante et froide qui mouillait mes doigts. Un tout petit serpent d’une trentaine de centimètres de long et un type de plus de cent kilos comme moi, et ce n’est pas une lutte si inégale : quel poltron !

Je n’ai jamais beaucoup aimé les serpents.  

Samedi Samedi 23 août 2008

 

Vendredi Vendredi 22 août 2008



Dans le garage, je travaille à la compilation des photographies des séries du Quotidien pour la galerie bonobo, je reprends une à une chacune des photographies, une par jour. Travaillant sur celles de février et mars, soudain, je suis parcouru de frissons, j’ai froid en plein mois d’août : s’il y a une chose dont je me félicite que mes photographies rendent bien, ce sont les saisons.  

Jeudi Jeud1 21 août 2008





 

Mercredi Mercredi 20 août 2008



Peut-on rire de tout ? ("et avec tout le monde ?" avait ajouté Pierre Desproges dans le Tribunal des Flagrants Délires et la remarque s’adressait naturellement à Jean-Marie Le Pen).

Les deux questions jusque là m’apparaissaient purement théoriques, à l’instar de Desproges, j’étais plutôt d’accord avec l’idée que l’on puisse rire de tout, mais certainement pas avec tout le monde (le genre de question dans laquelle est déjà contenue la réponse).

Et puis ces derniers temps je me suis aperçu que je devenais chatouilleux sur un sujet, celui des autistes, plus largement des handicapés mentaux et même celui des handicapés. Je me suis aperçu que tandis que si certaines situations provoquées par l’incompréhension habituelle vis à vis des autistes m’amusaient au dépens des personnes neurotypiques désorientées par le comportement si déroutant des autistes parfois, je goûtais nettement moins, par exemple, dans le langage courant le recours à l’épithète d’"autiste" à propos de personnes qui d’ailleurs ne le sont pas, que l’on qualifie d’autiste, à cause, la plupart du temps, de leur entêtement dans l’erreur, leur nature peu bavarde et volontiers absorbée — de là à penser que l’on m’ait déjà qualifié d’autiste, je serais à moitié surpris. Il m’est arrivé une fois de réagir très épidermiquement en face d’une personne dont pourtant j’admire le talent, l’amie d’un ami par ailleurs, et j’ai craint d’ailleurs de froisser les personnes autour de nous, c’était idiot, et je m’en suis excusé rapidement.

Aujourd’hui, et une autre fois la semaine dernière, il m’est arrivé de rire au passage d’une personne handicapée, à cause de son handicap, dans les deux cas je crois que j’ai été assez discret pour que ces deux personnes ne se rendent pas compte que leur infirmité déclenchait mon hilarité. En fait ces deux personnes, et c’est sûrement dramatique et douloureux, ne parvenaient à se déplacer qu’au prix d’une agitation curieuse de l’ensemble de leur corps ce qui leur donnait évidemment une démarche très curieuse et c’est cet étrange balet qui, les deux fois, me fit rire.

Evidemment dans les deux cas, ce ne sont pas ces deux personnes qui me faisaient rire, ni leur difficulté à se déplacer mais bien le fait que leur démarche extravagante me rappelait le fameux sketch des Monty Python, intitulé le Ministère des Démarches Saugrenues — The Minister fo Silly Walks — et dans lequel justement ces personnes croisées dans la rue auraient sûrement fait pâle figure et n’auraient certainement pas obtenu de bourses pour le développement de leur démarche saugrenue qui aurait été jugée trop simples.

Ce n’est pas très malin j’en conviens facilement. Et je m’en excuse auprès de toutes les personnes qui me lisent et qui eux mêmes ont des difficultés à marcher, quel que soit leur handicap.

Et pourtant, je sens comme dans ce rire idiot de ma part, j’évacue une tension qui me vient naturellement d’ailleurs, de ce sujet qui me chatouille au point de me faire perdre mon sens de l’humour quand le sujet des plaisanteries passe un peu trop près de la tête de mon petit bonhomme. C’est une façon d’expier. Une façon de me libérer de la pesanteur des soucis que nous cause donc l’autisme de Nathan. C’est un déplacement, une esquive. Une manière de dire que mieux vaut en rire — non que ce soit possible vraiment — mais comme je ne suis pas encore capable d’en rire, même un peu, j’apprivoise le sujet, pour qu’il finisse pas me faire rire. Comme tout le monde.

Parce que sans doute je sens la nécessité de pourvoir rire de tout. Mais effectivement, on ne peut pas rire de tout avec tout le monde.

Je vous défends donc de dire, comme, enfant, me disait mon père quand justement j’avais perdu le sens de l’humour — en revanche si vous arrivez à regarder ce grand escogriffe de John Clesse, dans l’extrait ci-dessus, envoyer ses longues cannes dans tous les sens sans même sourrire, vous m’inquiétez.  

Mardi Mardi 19 août 2008

Ai passé le plus clair de mon temps aujourd’hui dans le garage à travailler à quelque commande de graphisme, le genre de choses dont je ne me vante pas, mais qui mettent parfois un peu de beurre dans le pinard, et il n’est pas question aujourd’hui d’en faire davantage la chronique qu’un autre jour où je suis pareillement occupé. En revanche, je me demande si je ne devrais pas parler d’une rencontre éclair qui s’est produite hier, à l’intérieur même de la rencontre avec Philippe Didion, tandis que nous déjeunions à L’industrie — cher et pas terrible alors que j’avais promis l’exact contraire à Philippe, mais voilà L’ébauchoir était fermé.

Il y a cinq ou six ans j’avais suivi avec intérêt l’aventure de l’Adam Project, au point d’y participer moi même trois fois, la première de ces journées, 22042003.txt m’avait demandé pas loin d’un mois et demi de travail, les deux autres pariticpations, Exercices de styles et Adèle avaient été plus cohérents avec les participations habituelles à l’Adam Project. J’avais croisé une fois Timothée Rolin, c’était au Salon des Revues en 2003, et nous avions un peu échangé, je me souviens qu’il m’avait surpris avec l’éclair de son flash, puis m’avait tendu la main à serre en se présentant, Timothée Rolin !

Comme pour de nombreuses personnalités connues du web qu’il m’est arrivé de croiser, je continue généralement à suivre ce qu’elles produisent, conscient que même si elles ne bénéficient pas toujours d’un éclairage constant, il est à peu certain qu’elles continuent de produire des tentatives, et c’est le cas de Timothée Rolin dont je suis depuis le début de l’été le journal photographique, pas très réjoui par sa maquette mais toujours favorablement impressionné par le côté boulimique de photographies et cette volonté permanente d’une neutralité pourtant inaccessible.

Dans son enregistrement obstiné de son quotidien, Timothée Rolin fait la part belle à son entourage, et il ne faut pas consulter l’intégralité de ses centaines de photographies et leurs légendes extrêmement brèves pour savoir que telle jeune femme brune avec une jolie frange, prénommée Marjolaine, est sa compagne.

Or, tandis que je déjeunais avec Philippe Didion, cette jeune femme est entrée dans le restaurant et cela m’a produit à peu près le même choc que celui vécu par le personnage interprété par Mia Farrow, dans La rose pourpre du Caire de Woody Allen — le premier de ses films sénile — cette femme blottie dans son siège au cinéma et qui voit le personnage principal du film qui la passionne tant, sortir de l’écran et venir la chercher dans son siège.

Et voilà bien nos vies et la façon dont nous en rendons compte de façon quotidienne qu’une personne qui partage la vie d’un blogueur devient un personnage, dans le récit qu’il fait de son existence, pour tous les lecteurs de ce récit, et qui, par les hasards de la grande ville, redevient une personne qui entre dans un restaurant, et d’ailleurs me dit-elle, parce que je l’accoste, lui demandant si elle est bien la Marjolaine du blog de Timothée Rolin ? — quelle question ? —, elle vient déjeuner avec Tim avec qui elle a rendez-vous.

Et de fait le voilà qui arrive sur son vélo rouge au restaurant, littéralement de sa manche il sort un appareil-photo et comme je lui adresse la parole me photographie, comme dans la rose pourpre du Caire le personnage du film, m’entraine pour traverser à mon tour l’écran dans l’autre sens, parce que nul doute cette photographie de moi je finirai par la trouver dans deux ou trois mois dans le blog de Timothée Rolin, j’imagine sans mal la légende de cette photographie : "je suis accosté par Philippe De Jonckheere, de désordre.net qui vient de reconnaître Marjolaine".

Et ces croisements, ces passages de la vie à l’écran et retour, c’est justement cela qui transparaissait dans les premières tentatives d’Adam Project et comment nombreuses de ces journées de gens qui se connaissaient finissaient par se croiser et s’associer puis se disjoindre dans des mouvements de flux aussi aléatoires que les cours qui nous animent dans l’existence.

Le soir pour reprendre contact avec Timothée, je m’aperçois que l’adresse de mail que j’ai pour lui est caduque, et qu’une adresse récente n’est pas donnée dans aucun de ces sites comme point de contact. Je résous de la trouver en faisant une recherche sur le mot "mail" dans son blog, espérant qu’une des photographies qu’il prend de lui même consultant ses mails me laissera voir dans un coin de l’écran son adresse de mail en clair. Ce que je finis par trouver.

Le sentiment que les écrans qui construisent de plus en plus nos existences ont fini par acquérir une certaine porosité.




Photographies de Timothée Rolin.  

Lundi Lundi 18 août 2008

J’avais rendez-vous ce midi avec Philippe Didion de passage à Paris pour consulter en bibliothèque le lendemain. C’est curieux au téléphone, j’aurais pu lui faire la blague habituelle qui consiste à dire à quelqu’un qui ne m’a jamais vu que comme signe distinctif, je ne porterai pas de cravate rouge à rayures vertes, mais en fait je me doutais bien que l’on se reconnaîtrait facilement, que cela ressemblerait de loin à l’improbable rencontre entre Monsieur Hulot et Christopher Lloyd — puisque j’ai lu récemment que je ressemblais à ce dernier.

Et bien contrairement à ce que l’on aurait pu penser, Monsieur Hulot et Christopher Lloyd avaient des choses à se dire et beaucoup à partager, et nous devions avoir laissé au vestiaire, l’un son côté gaffeur et silencieux, l’autre son caractère brutal, parce que naturellement, entre, et ce fut le premier sujet de conversation, le fait que nous aimions tous les deux la biographie de Proust par George Painter, ou encore qu’en bons lecteurs passionnés de Perec, la promenade en ville était le prétexte parfait à toutes sortes de remarques sur les noms de rue, sur les lieux et ce qu’ils tiennent de mémoire, ravi que j’étais de voir que je n’étais pas le seul qui était capable, finalement, d’un pèlerinage vers un lieu, où justement j’avais raté un examen ou je ne sais quelle autre mésaventure, une sorte de pèlerinage à l’envers. Quelques heures passées donc en compagnie de Philippe Didion, l’auteur des Notules dominicales de culture domestique, des silences de temps en temps, mais aussi des moments d’amusements partagés, puisque nous aimons l’un comme l’autre rien tant que de raconter ces moments de l’existence où on n’est pas à son meilleur et que c’en est plutôt drôle.

Ravi de cette rencontre, je dois complimenter Philippe pour la justesse de ses descriptions de lui-même, une personne admirablement discrète et qui trouve son content dans des détails dont il sait comme personne tirer les richesses insoupçonnées, apparemment convaincu de longue date que le quotidien recèle justement de caisses entières de ces trésors inimaginés. Et je me dis vivement dimanche ! Parce que si Philippe a le talent pour pouvoir écrire un paragraphe à l’avance du journal de Pierre Bergounioux à propos de leur non-rencontre — et [je] m’arrête en bordure des Bordes, au bout d’un pèlerinage qui me tenait à cœur. Peut-être, s’il [Pierre Bergounioux] n’a pas changé de mode de vie, est-il ici à cette heure, occupé à souder je ne sais quelles ferrailles. Nous le saurons en lisant le troisième tome de son Carnet de notes, à l’entrée du 7 août 2008. Je vois déjà le passage : "Un importun s’arrête pour photographier la pancarte du hameau et fait bruyamment demi-tour sur le chemin. Où et quand trouverons-nous la paix ?" — je me demande un peu de quoi sera fait "lundi, vie parisienne" de sa prochaine notule dominicale.

 

Dimanche Dimanche 17 août 2008



Dans un effort (inhabituel, j’en conviens) de clarté, voici le récapitulatif des billets du bloc-notes pendant les semaines sans connexion.

29 juin 2008 : Ceci n’est pas une photographie ratée, à propos d’une des quatre photographies des Sonderkommandos analysée par Georges didi-Huberman.
30 juin 2008 : Décorateur c’est un métier.
Premier juillet 2008 : Grande bibliothèque cherche aspirateur intelligent.
2 juillet 2008 : Mais est-ce que je ne peux pas me taire tout simplement ?
3 juillet 2008 : Rangement dans le désordre.
4 juillet 2008 : A quoi tu penses ?
5 juillet 2008 : Sparadrap.
6 juillet 2008 : Memory motels.
7 juillet 2008 : Cèze.
8 juillet 2008 : Apprentissage de la mycologie.
9 juillet 2008 : Rêverie érotique avec débroussailleuse.
10 juillet 2008 : Se servir d’enfants comme d’outils, si ce n’est pas honteux.
11 juillet 2008 : Jour bas, fatigue.
12 juillet 2008 : Guidage sans satellite.
13 juillet 2008 : Recette cévennole.
14 juillet 2008 : jour de gloire.
15 juillet 2008 : Le triomphe de l’esprit sur le coprs, dommage que cela ne dure pas.
16 juillet 2008 : L’édition du coq.
17 juillet 2008 : Se faire son cinéma.
18 juillet 2008 : A quoi tu penses ?
19 juillet 2008 : Immigrant song.
20 juillet 2008 : a quoi tu penses ?
21 juillet 2008 : Chahut dans un dortoir de plein air.
22 juillet 2008 : Photographe sans appareil.
23 juillet 2008 : Mais comment faisait-on avant ?
24 juillet 2008 : L’Enchantement.
25 juillet 2008 : Modeste triomphe.
26 juillet 2008 : Pas le bon jour pour s’entêter.
27 juillet 2008 : Conditions de travail.
28 juillet 2008 : Société de merde et téléspectateurs de droite.
29 juillet 2008 : L’imphotographiable.
30 juillet 2008 : Que trente-cinq kilos.
31 juillet 2008 : Photographier et aimer sont-ils synonymes ?
Premier août 2008 : A quoi tu penses ?
2 août 2008 : Travailler du chapeau sous la tente.
3 août 2008 : A quoi tu penses ?
4 août 2008 : Expert c’est un métier.
5 août 2008 : Im Freundschaft.
6 août 2008 : Les eaux du fleuve.
7 août 2008 : Dans des sentiers gorgés d’eau.
8 août 2008 : Une sensation qui perdure.
9 août 2008 : A quoi tu penses ?
10 août 2008 : Maladresses et platitudes coupables.
11 août 2008 : Le ministère des Rafles emploie des étrangers en situation irrégulière.
12 août 2008 : Une histoire vraie et admirablement mal rancontée.
13 août 2008 : T shirts pour singes habillés.
14 août 2008 : Chien noir.
15 août 2008 : La nouvelle Gomorrhe.
16 août 2008 : When the legend becomes fact, print the legend.

De même je voudrais ajouter des remerciements pour mon ami P. — profitez en pour noter la nouvelle adresse de son JLR — pour le somptueux cadeau de son ancien appareil-photo sans lequel il n’y aurait tout simplement pas de photographies de cet été. Quant au remplacement entièrement subventionné par les lecteurs de ces pages, merci, merci, merci mille fois, ce n’est plus qu’une question de jours avant sa livraison.  

Samedi Samedi 16 août 2008



Le cinéma de fiction américain est dans l’impasse, et, dans le même temps, il impose ses modes de fonctionnement et ses critères au cinéma du reste du monde, qui, dans la plupart des cas, n’en demandait pas tant. Dans le monde non-américain, la résistance a bien du mal à survivre, mais elle y parvient, pour combien de temps encore ? A l’intérieur même de la domination, en revanche, on aime souvent à nous faire acroire qu’il existe quelques résistants, des réalisateurs capables d’équiper leurs personnages du minimum psychologique vital pour survivre dans une vie quotidienne qui ne serait pas traversée par le déluge coutumier de violences, d’explosions et d’agressions sexuelles, bref des destinées ordinaires qui ne croiseraient pas nécessairement le chemin d’un tueur en série. C’est que, pour un cinéaste américain, il est nettement plus facile de filmer un homme en équilibre sur l’aile d’un Boeing 747 au décollage, une pluie de météores sur une mégapole américaine, la ville de New York entièrement déserte de jour et au contraire hantée par des vampires la nuit, ou même le combat aérien entre des astronefs d’un autre monde — où comment l’existence au XXeme siècle d’armes qui permettaient aux pilotes d’avions de guerre de ne plus avoir à se préoccuper d’être dans le sillage direct de leur ennemi pour faire feu sur lui, ce "progrès" semble ne plus exister au XXXVIIeme siècle — que par exemple, un dialogue de la vie de tous les jours entre deux personnages — Chérie je ne rentrerai pas ce soir, avec les gars au boulot on a un travail monstre qui nous attend, on va y passer toute la nuit — sans que ces derniers n’aient recours à une quantité impressionnante de mimiques, destinées sans doute à nous faire croire à quelque complexité cachée de leurs personnages. Et pourtant elle a existé cette résistance de l’intérieur à cette industrie de décervellage de masse, ma petite scène de couple confiée à Gena Rowlands et Peter Falk dirigés par John Cassavettes et c’est évidemment pur génie, et Gena Rowlands n’aura besoin que d’un seul sourire un peu trop longuement appuyé pour nous donner à voir toute la fêlure de son personnage, et, en un clignement, Peter Falk nous a dit la souffrance inextinguible de cet homme dont la femme est devenue folle. En revanche, c’est vrai il ne fallait pas compter sur John Cassavettes pour vous filmer, sans la rater absolument, une poursuite de voitures, ou encore un réglement de comptes entre mafieux dans un parking — voir Meurtre d’un bookmaker chinois. Mais laissons de côté un moment ces existences ordinaires.

Parmi les soit-disant résistants ou rebelles contemporains du cinéma fictionnel américain, figure en bonne place Sean Penn, et son dernier film Into the wild a été abondamment présenté comme le fait même de cette révolte. Into the wild est l’histoire adaptée à l’écran d’un jeune homme qui de fait a quitté à la fois ses parents, sa famille et plus généralement l’avenir plutôt radieux qui se promettait à lui avec des études à Harvard qui l’attendaient, pour partir à pied, en autostop, et en sautant dans des trains de marchandises, pour le Grand Ouest des Etats-Unis et plus outre encore, en Alaska où il passa l’hiver coupé du monde réfugié dans l’épave abandonnée d’un ancien bus d’école. Dans ce périple très beat, il aura rencontré, un couple de vieux hippies à la dérive, un agriculteur un peu traficant et un vieux veuf au soir de son existence, et aura transformé leurs existences si brièvement croisées, comme sans doute l’aurait fait un Jésus californien et contemporain.

Into the wild se veut donc la dénonciation d’une société américaine décadente pour ce qu’elle a de consumériste, de même que d’une certaine carricature de la famille américaine-type — encore qu’il s’agisse-là de la famille-type telle qu’elle se présente comme l’exemple à suivre d’une très grande réussite sociale et qu’elle est, de ce fait, assez éloignée des préoccupations plus terre-à-terre d’une famille qui serait sociologiquement plus neutre — or c’est notamment dans cette carricature de cette famille archétypale, et par extension dans l’enchaînement assez laborieux de nombreux autres stéréotypes, que le film montre le plus outrageusement ses limites. Sa volonté un peu trop manifeste d’être en contre par rapport aux modèles dominants finit par en faire un film fade et en définitive parfaitement intégré au reste de la production américaine de fictions. Les images du film, pleines d’un désir d’écart à l’image habituellement léchée du cinéma de fiction, finissent par ressembler à n’importe quelles images de vidéo-clips de groupes de rock, cadrages penchés, et même une fois ou l’autre le personnage principal qui est sensé être seul dans le monde sauvage finit par se tordre le rictus vers la caméra comme fait n’importe quel guitariste de hard-rock sur scène en direction des caméras — c’est manifestement un effet de distanciation voulu par le réalisateur mais qui tombe remarquablement à plat. De même la musique du film est une pénible carricature de protest songs folkeux, country à la petite semaine, chansonnettes de cow-boys qui pleurent et qui est alternée avec les pensées du personnage principal dans ses prises de notes sentencieuses, du genre, la dernière, "le bonheur ne vaut que s’il est partagé", de la philosophie bio qui ne donne pas mal à la tête.

Quant au personnage principal du film, donné pour être un marginal complet, capable par quelques pensées ou répliques à la sagesse fulgurante de modifier de façon stellaire le cours des existences qu’il croise, il est sans doute l’un des clichés de la société américaine pas moins tenace que celui de l’immigré parti de rien et qui finit cousu d’or. A force de tenir lieu de contradiction à la société hyper-consumériste, le marginal contestataire a fini par en devenir un des personnages principaux. Le plus souvent ancien étudiant — c’est son enracinement sociologique permanent, issu d’un monde favorisé (aux Etats-Unis il est presque impossible de faire des études supérieures gratuites et les scolarités y sont hors de prix) il garde l’assurance sociale de son biotope d’origine — il est nécessairement très intelligent, plus intelligent que la moyenne, voire brillant, et il a, naturellement, lu beaucoup de livres — et ce sont presque toujours les mêmes "grands noms de la littérature", Tolstoï, Thoreau, Emerson et natruellement London (mais pas Kerouac ? — de même que les Américains ont bien du mal à voir le jazz comme la seule véritable invention culturelle venant de leur côté de l’Atlantique, il semblent avoir tout autant de difficulté à faire leur vraie place aux auteurs Beat, continuant de leur préférer des ringards avérés du XIXème, mais qui font plus sérieux) — notre super étudiant en quête d’une vérité plus profonde, décide bien souvent donc d’aller se frotter à Dame Nature, qui de fait aux Etats-Unis, singulièrement en Alaska, est pour le moins rugueuse, dans un exercice de retour au vaste monde originel, en soi un des autres mythes de la société américaine, très majoritairement citadine et pour ses plus grandes villes entièrement coupée de campagnes dont l’organisation spaciale, pour les deux tiers du pays, n’est que le prolongement de la structure quadrillée de ces villes immenses. Il y a dans ce personnage de Chris Mac Candless, qui se fait appeler Alexander Supertramp, un enfilement, perle à perle, de tous les idées reçues à propos de la marginalité.

Les campus des universités américaines sont peuplés de jeunes gens taillés sur ce modèle et même si peu d’entre eux finalement sont aussi entreprenants et aventuriers que le jeune homme d’Into the wild, il n’en demeure pas moins qu’ils ont ce même profil de fils et filles de bonnes familles, intelligents donc — c’est assez tordant de voir les symagrées d’Emile Hirsch, interprétant donc Christopher Mac Candless, pour se donner l’air intelligent 1 — cultivés donc, sont pétris d’idéaux imparables et par je ne sais quel tour de magie sociologique atteignent la trentaine à la tête de petits empires financiers — ou de positions assez hautes dans des entreprises côtées en bourse — et de familles d’enfants blonds comme les grands champs de l’Iowa sur lesquels sont vissées des casquettes de baseball floquées de l’emblême de l’université où justement Papa et Maman ont fait leurs études et c’est d’ailleurs là qu’ils se sont rencontrés. A quarante ans, on les retrouve généralement sur les bords des grands fleuves européens dans les capitales lors de leur pélerinage souvenir de l’été de leur 25 ans, ils portent souvent des shorts, des chaussettes de tennis et des chassures de sport neuves et immaculées, une chemise en jean repassée de frais et une casquette de base ball à l’effigie de l’entreprise pour laquelle ils travaillent ou qu’ils dirigent, je suis certain que vous en avez déjà vus quelques-uns dans votre ville.

Alors bien sûr quelques contre-exemples très disparates comme celui de Christopher Mac Candless existent vraiment, sans quoi naturellement le mythe ne tiendrait pas, parce que même dans cette exemplarité de la contre-culture, la rareté finit par tenir lieu d’exemple, de même que les fortunes vite amassées et qui sont l’archétype du rêve américain. Là où le rêve américain cache la misère de beaucoup, et le surendettement du plus grand nombre, le stéréotype du jeune homme brillant au sac à dos masque, lui, une jeunesse américaine admirablement inculte et moutonnière, et remarquablement dépolitisée, en grande partie parce que nourrie depuis toujours par des mauvaises oeuvres de fiction, dans lesquelles des destinées extraodinaires sont contées de façon édifiante, forgeant des rêves inatteignables et sur la route desquels, en chemin, encore loin du but, ils trouveront infailliblement des niches qui leur serviront d’existences, et dans ces niches eux-mêmes et leur progéniture continueront d’être arrosés par des oeuvres de fiction à la qualité sans cesse déclinante, parmi lesquelles certaines paraîtront sortir du lot, mais ce seront là de comparables mirages etc...ad nauseam

Pendant ce temps, tous les gars de l’équipe de Peter Falk — dans une Femme sous influence de John Cassavettes — rentrent et sont invités chez leur chef pour le petit déjeuner, certains se tâchent en mangeant, d’autres font tomber leur fourchette parterre et tous ont effectivement les mines usées de types qui ont travaillé toute la nuit, c’est filmé caméra à l’épaule dans une pièce qui ne devait pas permettre beaucoup de recul, et comment toute cette authentique convivialité de mecs qui ont passé la nuit dehors et sont fatigués se retrouvera engloutie dans la folie du personnage interprété par Gena Rowlands ! C’est sans doute dans le cinéma fictionnel de John Cassavettes que la société américaine a été représentée la dernière fois avec un peu de véracité. Loin des grands espaces, au contraire, au plus près des visages.




Et, cherchant sur internet un photogramme du film pour illustrer cet article, je trouve à la fois une véritable photographie de Chris Mac Candless devant son Magic bus, une autre image d’ailleurs que celle qui est montrée à la fin du film, difficile de déterminer l’authenticité d’un tel document, et puis quelques photographies de jeunes gens qui se sont apparemment rendus sur les lieux du tournage (ou des derniers mois de la vie du véritable Chris Mac Candless) et qui se prennent en photo devant le bus, tout comme Chris Mac Candless s’était pris en photo avec un retardateur. Je suis alors renvoyé à la Guerre du faux d’Umberto Ecco, livre dans lequel il démontre patiemment comment la recherche obstinée de l’authentique (si rare) dans la société américaine finit par aboutir aux pires travestissements de la réalité. Ou comment donc, l’histoire tragique d’un jeune homme qui meurt dans les contrées sauvages de l’Alaska devient un film de fiction dont le décor devient à son tour un lieu de pélerinage pour une jeunesse qui n’a évidemment aucun effort à faire pour s’identifier à son personnnage principal, jusqu’à, semble-t-il, camper là-même où il est mort, pélerinage morbide en droite ligne avec les authentiques Vénus de Milo avec des bras reconstitués de la Guerre du faux. Ou encore comme le dit le personnage du journaliste à la fin de l’homme qui a tué Liberty Valance de John Ford, When the legend becomes fact, print the legend ("quand la légende rejoint les faits, imprimez la légende").

Et pour démontrer à quel point Chris Mac Candless était intelligent il suffira sans doute de dire, ce que je découvre également en fouinant un peu sur internet, qu’il est mort à trente kilomètres d’un hôpital et qu’un peu plus haut que son fameux repère pour traverser la rivière devenue trop impétueuse, se trouvait un bac à main de même qu’un refuge avec des vivres et que pour de nombreux habitants de la région en colère d’apprendre cette mésaventure, cette mort était qualifiée de stupide. (Retour au texte)
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Vendredi Vendredi 15 août 2008



On sait finalement peu de choses de la vie dans les cités de Sodome et Gomorrhe, on sait davantage à propos de leur destruction, ces deux villes n’existant finalement que dans leur anéantissement. On en sait les mœurs dissolus, mais sans les connaître vraiment, on sait comment Lot le neveu d’Abraham fut pressé de présenter aux habitants de Sodome les deux anges envoyés par Dieu, et comme ces habitants de Sodome voulaient les "connaître", entendre par là avoir des relations avec eux, des relations sexuelles, les deux anges leur étant apparu tels des hommes, il s’agissait bien de relations homosexuelles. La colère céleste tomba sur les deux villes de la plaine qui furent anéanties dans un déluge de feu.

Mais de ce qu’il se passait vraiment dans ces deux villes et qui donc motiva le courroux divin, on sait finalement peu de choses.

Ce qu’il se passerait dans une cité comme Gomorrhe aujourd’hui, en revanche il est possible de se le représenter fort bien, il suffit pour cela de voir le film Gomorra de Matteo Garrone, d’après le roman éponyme de Roberto Saviano. Gomorrhe aujourd’hui serait une cité dans laquelle les habitants seraient pieds et mains liés d’un Système — c’est ainsi que les Camorristes appellent eux-même la Camorra — dans lequel le crime régnerait sans partage, recruterait dès le plus jeune âge, et dont les codes implicites devraient toujours être suivis sous peine de punition capitale immédiate, un système par ailleurs autonome qui compterait même un embryon de service social avec la distribution de modestes rentes aux familles dont les membres sont emprisonnés ou morts à cause des services rendus au Système. Un Système dans lequel l’enrichissement d’une poignée passe par l’asservissement et la peur de tous, sans compter des calculs toujours dans le plus court terme, l’évacuation dans des conditions sauvages de déchets toxiques, notamment par des enfants et des "Noirs" — tels qu’ils sont appelés dans le film — embauchés pour l’occasion, étant un commerce extrêmement lucratif. Un système également qui vit certes en marge du plus vaste monde mais non sans zones de porosités, des ateliers clandestins de contrefaçons finissant par habiller des stars mondialement connues lorsqu’elles montent les marches du festival de Cannes. On dirait une économie capitaliste entièrement dérégulée. Ce qui n’est pas la moindre des démonstrations de ce film : Gomorrhe existe aujourd’hui, à Naples, en Italie, en Europe, au cœur même d’une des plus grandes puissances économiques de ce monde.

Ce qui est remarquable dans Gomorra c’est que c’est effectivement un film sur les fonctionnements mafieux, dans lequel le spectateur n’est pas épargné de la violence du milieu, mais tout est filmé sans complaisance et loin des clichés, on est loin des films caricaturaux de Martin Scorcese, de ces pépés qui font mijoter de la sauce tomate à longueur de journée dans les arrières salles de restaurants, tout en dirigeant à distance les massacres commandités à de jeunes affranchis. De même, pas de costards ringards, de grosses montres ou de voitures rutilantes, non, ici, les Camorristes sont de petites frappes locales, sans grâce et le plus souvent sans intelligence et à l’espérance de vie ultra-courte. Il n’y a pas une parcelle d’espoir dans cet univers sombre à l’extrême, tous les comportements sont aberrants et collent aux codes du système, avec des vues courtes sur la capacité de l’engrenage à ne produire que sa propre destruction. Dans ce film choral aux très nombreux personnages, deux personnages seulement parviennent à s’extraire du Système, l’un à la force de sa volonté de caractère, Roberto l’assistant du faux homme d’affaires spécialisé dans le traitement des déchets toxiques, en plantant là son patron sur le bord d’une route, il est alors promis à un avenir de pizzaiolo et le personnage sans doute le plus surprenant de tous, Pasquale, le couturier de contre-façons, mais à quel prix, en acceptant de devenir camionneur, après avoir, de longues années, enseigné l’amour du travail bien fait à ses couturières — je ne parle pas de l’affranchissement supposé du comptable, Don Ciro, dont il est peu probable qu’obtenu en trahissant son camp, il soit permanent dans un monde de vendettas infinies. Tout est corrompu, et quel est finalement le sens de vies dans un monde aussi corrompu ?

Il n’y en a pas — c’est une société aussi absurde que celle albanaise décrite par Ismaël Kadaré dans Avril brisé — l’Etat a entièrement déserté ce monde dans lequel il compte les points, sans espoir de réparation. Dieu avait résolu que l’assainissement des villes de la plaine ne pouvait se faire que par leur destruction pure et simple. Mais nul n’a plus le pouvoir de Dieu sur terre. Et ce seront bientôt les cités de la plaine qui deviendront la norme. Voilà sans doute le CQFD de ce film à l’implacable démonstration, renforcée par un art cinématographique admirablement maîtrisé, et qui s’il guide son spectateur dans la compréhension de ces rouages malades a par ailleurs l’élégance d’en confier les déductions à son spectateur justement, qui devra opérer ses propres collages pour reconnaître dans notre société sa part gomorrhéenne.  

Jeudi Jeudi 14 août 2008

Quel coup au coeur ce soir en arrivant au camping, j’allais, il était minuit, installer rapidement ma tente et plonger dedans pour tenter de grappiller quelques heures de sommeil avant d’aller travailler, quand j’ai été interrompu par le vigile du camping qui a braqué sur moi une lampe aveuglante et un gros chien noir qui grognait. Bref, je voyais bien que le temps des négociations n’avait plus cours et qu’il était urgent d’obtempérer — en plus j’ai une peur bleue des chiens noirs — j’ai donc plié mes gaules et je suis allé trouver un endroit désert pour dormir dans ma voiture.

En fait pendant deux mois, les deux mois de juillet et d’août, les règles du camping sont un peu différentes, l’entrée du camping est close vers 22 heures je crois et il y a un vigile équipé d’un molosse donc qui patrouille toute la nuit dans le camping nocturne. Et la raison en est fort simple, c’est pendant ces deux mois qu’il y a effectivement du monde au camping, il n’est jamais complètement plein, mais assez pour que les deux groupes sanitaires soient ouverts.

En dehors de ces deux mois estivaux, la porte du camping n’est pas close de toute la nuit, un seul des bâtiments sanitaires est ouvert, il n’y a pas de ronde de gardiens et les campeurs ne sont pas nombreux, une vingtaine pas plus. Surtout début avril et fin octobre.

Or dans mon esprit, dans ma logique à moi, cela devrait être le contraire non ?, peu de campeurs seront plus vulnérables que de nombreux campeurs et donc il serait plus judicieux qu’ils bénéficient de la garde d’un vigile cum cano, et qu’au contraire ce serait une protection inutile dès lors que les campeurs seraient assez nombreux pour faire face à je ne sais quoi d’ailleurs.

C’est justement dans ce je ne sais quoi que se tient la clef de mon incompréhension.

Quand le camping est désert ou presque, en fait nul besoin de protection, le camping est calme, pas de concours de boules qui dégénère, la buvette ferme avant vingt heures, les gens finissent par se connaître de vue, et les Anglais de la caravane d’à côté quand je leur adresse la parole avec mon petit accent de Portsmouth, sont souvent prompts à m’offrir une tasse de thé pour un night cap. Bref, on est entre gens courtois, venus passer la nuit près du cours tranquille de l’Allier, la tête dans les peupliers, et le ciel nocturne parfois strié de grands rapaces en quête d’un dernier loir pour la journée. Bref c’est la civilisation.

L’été, c’est très différent. Il y a les concours de boules, les discothèques, toutes sortes d’animations alentour avec lesquelles il n’est d’ailleurs pas toujours facile de trouver le sommeil le soir, la buvette est ouverte jusqu’à pas d’heure, il y a deux semaines mes voisins, deux caravanes rapprochées se sont battus lors d’un dîner familial où tout le monde n’avait pas l’air d’accord sur tout, il y a des jeunes qui se chamaillent aussi sûrement à cause des faveurs accordées à l’un et pas à l’autre par l’une de ces Lolitas du camping, rien de bien méchant, mais parfois c’est bruyant. Bref c’est un peu le défouloir, sans doute que de nombreuses personnes ont accumulé plus de soucis qu’ils ne peuvent en porter pendant l’année scolaire tout juste écoulée. D’où l’utilité d’un vigile.

Je vois bien comment j’ai une vision tout à fait déformée de la sécurité, ce n’est pas contre les criminels qu’il importe surtout de protéger les tiers mais contre eux-mêmes. Elle est là toute entière notre société de droite qui a peur de son ombre.




l’image est celle d’un des inénarrables tampons du Tampongraphe Sardon. J’espère que de la lui emprunter je ne vais pas prendre un tampon, vus nos gabarits respectifs cela devrait aller.  

Mercredi Mercredi 13 août 2008



via L. — j’apprends, consterné, qu’un magasin de Belleville, vend des T shirts sur lesquels on peut lire en allemand et en polonais que l’entrée du parc est strictement interdite aux Juifs — vous vous imaginez vous, porter un T shirt sur lequel est inscrit, l’entrée du parc est strictement interdite aux Juifs ?

J’aimerais bien comprendre ce qui peut bien se passer dans la tête d’un fabricant de T shirts ou de débardeurs, lorsqu’il décide de reprendre une inscription dans deux langues qu’il dit ne pas maîtriser, l’Allemand et le Polonais, inscription qu’il aurait vue sur une photographie du ghetto de Lodtz.

Il y a deux hypothèses possibles à ce curieux fonctionnement cérébral. Soit le cerveau n’est effectivement pas branché, parce que qui peut encore ignorer que le mot Juden en allemand signifie "Juif", que le Polonais et l’Allemand sont deux langues qui de fait ont été surtout associées sur des panneaux pendant l’occupation allemande, bref que l’on est là, en terme de signifiants en terrain miné.

Soit le cerveau du fabricant a tout de même quelques connections de vaillantes et alors il agit délibérément. Et il est donc antisémite.

Récemment je lisais cet article dans le Monde Diplomatique, Trop de Shoah tue la Shoah de Tony Judt, et en plus de ne pas trouver le titre très heureux, je trouvais l’article déroutant pour ce qu’il encourageait à une certaine forme de banalisation du crime nazi au motif qu’il faisait de l’ombre aux autres génocides de l’histoire et même de l’histoire plus récente.

En plein accord avec Raul Hilberg, dans sa dernière édition de la Destruction des Juifs d’Europe, qui avait donc ajouté un chapitre à propos du Rwanda, comme l’exemple même de l’inefficacité des incantations du "plus jamais cela", il n’en demeure pas moins dans mon esprit que le génocide nazi des Juifs occupe, à mon sens, une place particulière dans l’histoire épouvantable des grands massacres.

Pour plusieurs raisons. Et qui le diffèrent justement des autres génocides, non moins tragiques, pour cela je ne pense pas qu’il y ait d’échelle.

Le massacre des Juifs par les Nazis est l’aboutissement crucial d’une histoire longue de persécutions d’un peuple. Comme le fait remarquer en de nombreux endroits de son premier tome de la Destruction des Juifs d’Europe, Raul Hilberg revient sur le fait que les Nazis s’agissant des Juifs n’ont fait que de poursuivre une étape plus loin un processus d’ostracisation d’un peuple qui jouait depuis le Schisme le rôle du bouc-émissaire parfait, et qu’en somme l’innovation des Nazis aura été de conduire cette persécution jusque dans des délires d’optimisations industrielles, en cela Auschwitz et plus particulièrement Birkneau, que l’on confond souvent avec le camp-père, sont le symbole parfait, bien qu’ils aient tué moins de personnes que le seul camp de Treblinka. A Birkneau le processus industriel était à son comble, à son apogée.

C’est le deuxième point majeur de différenciation des autres génocides, son industrialisation. Et comment des cerveaux malades comme celui d’Eichmann ont procédé à la façon de celui d’un joueur d’échecs, prévoyant, anticipant, coup par coup le plus loin possible. Là aussi on considère Auschwitz-Birkenau comme les symbôles de cette industrialisation, et il apparaît comme très curieux par exemple dans la lecture de la Destruction des Juifs d’Europe que Raul Hilberg n’y consacre que quelques pages de sa somme d’un peu plus d’un millier de page. Auschwitz était le dernier maillon d’une chaîne de production de mort nettement plus complexe que celui du fonctionnement d’un abattoir, tant il était beaucoup plus compliqué de séparer dans un premier temps la communauté juive du reste de la population, et les juristes du Reich naissant y ont consacré d’incroyables énergies minutieuses, pour que mesure à mesure, décret à décret, et loi après loi, on puisse, dans leur esprit tatillon, de façon irréfragable, déterminer si une personne était juive ou non-juive — et tous les cas de dilution de la judéité au travers des unions mixtes étaient couverts — puis cerner, spolier et isoler tous les Juifs des territoires occupés, et enfin, et ce n’était sans doute pas non plus le plus facile à réaliser, déporter toutes ces personnes vers les camps de la mort, dont les perfectionnements de camp en camp n’étaient finalement que le fruit d’une pensée purement pragmatique et naturellement aveugle de l’atrocité qu’elle actionnait.

Et troisièmement, et ce n’est pas le moins important, le plus diffus, mais pas le moins important, que tout ce processus n’a été possible qu’avec le concours efficace d’une administration dans laquelle par nature les responsabilités étaient diluées jusque dans les gestes les plus simples de la vie de bureau. Or même si tous les Allemands et autres fonctionnaires des états occupés n’étaient pas systématiquement antisémites, il suffisait en somme qu’ils le soient juste un peu dans les détails pour lesquels leur action isolée participait au dessein plus large et dément de la destruction des Juifs d’Europe.

Or cet antisémitisme, même dans des proportions microscopiques, était suffisant pour le bon fonctionnement de toute cette industrie génocidaire.

Il y a là un point sur lequel il convient d’être particulièrement vigilant, d’un côté il faut la démence de quelques-uns pour fédérer et organiser le meurtre à grande échelle, et de l’autre, du côté des anonymes, des étincelles d’antisémitisme suffisent. Le genre même de parcelles empoisonnées qui survivent admirablement dans le cerveau, pas très performant, il est vrai, d’un fabricant de T shirts en mal d’idées pour vendre ses chiffons à la fin de l’été.

On reproche régulièrement aux organisations ou aux particuliers, dont je suis finalement, de soupçonner si souvent l’antisémitisme dans des formes souvent souterraines, et ces reproches émanent souvent aussi de personnes qui d’ailleurs ne sont pas nécessairement mal intentionnées, craignant justement que cette vigilance, parce qu’elle est trop souvent hérissée, finisse par porter préjudice même à ceux qu’elle aimerait défendre et protéger. Comme le démontre admirablement Pierre Vidal-Naquet dans les Assassins de la mémoire, c’est sur cette capitulation future, qui finira bien par advenir la négation définitive, cette garde baissée un peu trop, que comptent les Faurissons, les Le Pens et les Dieudonnés — j’avais décidé d’inclure Siné dans cette liste de types pas fréquentables, mais on s’acharne à me dire que Siné n’est qu’un pauvre con qui s’amuse a jouer avec le feu près d’une citerne d’essence qui fuit et quand le brasier s’enflamme de s’écrier que ce n’est pas de sa faute, il n’était pas inscrit sur son paquet d’allumettes, il était dangereux de les craquer près d’une station-service, pour moi cela en fait un poltron, et un con en plus d’être probablement antisémite, mais ne citons pas son nom à cet endroit —, pour finir par imposer leur réécriture coupable de l’histoire et leurs avancées antisionnistes.

Quitte à paraître grincheux, voire répétitif et opiniâtre, il est de plus en plus urgent de ne pas baisser sa garde d’un pouce.




Je suggère volontiers au fabricant de t shirts le texte suivant en Allemand et en Polonais, merci à Sarah Cillaire d’avoir bien voulu me trouver des traducteurs précis pour cette citation d’Emile Zola. Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! — pour le choix de cette citation, je me suis volontiers mis dans la peau d’un fabricant de t shirts et je suis allé chercher une citation à propos d’antisémitisme sur un site qui appâte les badauds pour leur vendre des t shirts justement.  

Mardi Mardi 12 août 2006

Vous prenez deux excellentes actrices — encore que Sandrine Bonnaire fait surtout du Sandrine Bonnaire, notamment son si particulier passage du masque au sourire, même si dans ce film, et c’est sans doute plus difficile à faire, elle fasse plutôt le contraire, l’effacement du sourire pour laisser la place à un visage dur et douloureux. Vous faites filmer cela par un excellent chef opérateur et un très bon cadreur, vos images sont assez parfaites de sobriété, elles portent en revanche chaque fois une légère marque d’inquiétude, il y a même quelques citations cinématographiques réussies du côté de Vertigo d’Alfred Hitchcock, ou même sur un plan, un très beau mouvement latéral réduit à la David Lynch, je pense à Mulholland Drive notamment, et par malheur vous confiez la bande-son à un musicien apparemment besogneux, pour lequel le Lac des Cygnes c’est de la musique, c’est dire, le montage à un monteur poussif et pas très inventif et vous même vous ne savez pas raconter une histoire, et vous accouchez alors d’un de ces films parfaitement oubliables, inutiles, presque, dont l’histoire récente du cinéma français regorge, parvenant seulement avec une extraordinaire difficulté à se hisser hors de ses travers coutumiers.

Vous dire exactement ce qui a bien pu me posséder d’aller voir l’Empreinte de l’ange, de m’y être laissé emmené, je ne saurais pas, sans doute cela a compté que Sandrine Bonnaire joue un des rôles principaux et je me suis dit que ce serait sans doute une bonne idée de la revoir à nouveau, mais cette fois à sa place, c’est-à-dire sur l’écran et non pas devant.

Toujours est-il que ce n’est pas ce film qui me réconciliera avec ce cinéma à la petite semaine.

Safy Nebbou, le réalisateur de l’empreinte de l’ange ne sait pas raconter une histoire, au point finalement de livrer dans sa première scène, celle d’un incendie, dont l’ombre donne un souci inhabituel à son personnage principal, Elsa, interprété par Catherine Frot, toutes les ficelles, grosses comme du cordage d’amarrage, de son intrigue fort mince et finalement de laisser le récit là-même où son histoire commence vraiment. Parce que réellement est-ce que l’on peut encore penser faire un film avec une histoire d’inversion de bébé dans une maternité — vous allez me reprocher de déflorer le sujet, mais franchement ce nœud est transparent dès les premières images du film. Est-ce que l’on peut croire que l’on va épater qui que ce soit avec cette façon du dévoilement progressif, même celui d’un argument aussi mince, d’autant que le rythme est systématiquement faux, rapide quand il devrait être plus lent et intrigant et au contraire long à mourir là même où il n’y a aucun intérêt à garder ses cartes cachées. On recommandera à Safy Nebbou de revoir plusieurs fois Le crime était presque parfait d’Alfred Hitchcock pour son dévoilement millimétré, évidemment soucieux du moindre détail, de l’intrigue ou encore plus proche de lui Il y a longtemps que je t’aime de Philippe Claudel, qui distille très savamment les bribes de son intrigue en les répartissant avec équilibre sur tous les différents personnages de l’histoire, le spectateur suivant pas à pas la progression de cette connaissance, jusqu’à son personnage principal, Léa qui finit par découvrir la clef même du récit, non sans l’aide des connaissances médicales d’un personnage très secondaire, un médecin.

Et puis ce personnage de femme que tout le monde prend pour folle mais qui avec une opiniâtreté, longtemps jugée coupable par son entourage, finit par arriver à démontrer que c’est elle qui avait raison par dessus tout, et depuis le début, est-ce que l’on peut penser encore surprendre quiconque avec de tels clichés ?

Le plus étonnant finalement est encore la dernière scène dans ce qu’elle s’engage à bâcler en une seule scène aux dialogues sans relief, ce qui devient véritablement une histoire, celle de savoir comment on éduque une enfant qui a d’abord appartenu à une famille, mais qui doit revenir dans sa véritable famille. C’est sûrement assez vexant, mais même une horreur racoleuse et publicitaire comme la vie est un long fleuve tranquille répond presque mieux à ce genre de questions. Parce que justement n’est-ce pas là une vraie question moderne, celle de l’éducation des enfants d’aujourd’hui dans la dilution de la parenté, et comment les rôles importés ne sont pas nécessairement les plus ingrats, ni les moins aptes à la transmission. Mais cela est un autre film dont je ne pense pas que Safy Nebbou soit capable. Au lieu de cela, le voilà qui bâcle une scène là où Arnaud Despléchin, par exemple, dans Rois et Reine fait une scène centrale, un testament, le lieu même de la transmission. Dans cette scène Safy Nebbou aimerait nous faire croire un instant que le personnage d’Elsa pourrait retourner à la folie et décider de noyer cette enfant dont elle serait en droit de se sentir privée de l’enfance, cela aurait demandé du courage, celui de s’émanciper d’une manière mièvre de raconter des histoires dans lesquelles l’enfance reste un joyau inviolable. C’est niais.

Aussi niais que le cartel juste avant le générique qui précise qu’il s’agisse-là d’une histoire vraie, ce n’est pas parce que c’est une histoire avérée que cela dispense quiconque de s’appliquer un peu à la raconter, au contraire, bien au contraire. Ou même d’aquérir de l’épaisseur à cette véracité. Est-ce que de ce point de vue les frères Cohen dans Fargo n’ont pas démontré une mauvaise fois pour toutes la futilité de la question en inventant un fait divers de toutes pièces et en le faisant passer pour vrai pendant très longtemps — ce n’est que le suicide d’une admiratrice outrée de ce film partie à la recherche du magot, et déçue de comprendre que ce fait divers n’avait jamais eu lieu qui avait poussé les frères Cohen à admettre publiquement que le scénario de Fargo était de le fruit exclusif de leur imagination.

 

Lundi Lundi 11 août 2008

Le gouvernement d’extrême droite veut inscrire dans le marbre constitutionnel la notion de quotas d’immigrés. Refus net du conseil constitutionnel, ces irresponsables au Conseil feraient bien de faire drôlement attention parce qu’à force de trouver les idées du président des otaries de droite inconstitutionnelles, ils vont finir par l’impatienter, ce qui n’est pas une prouesse, et alors je sens que nous aurons bientôt droit à une réforme constitutionnelle visant à se passer soit de constitution soit de conseil constitutionnel. Bref.

Le gouvernement d’extrême droite a décidé de reconduire chaque année 25000 personnes immigrées jugées en situation irrégulière sur le territoire français. Pour cela, le gouvernement d’extrême droite fait construire des centres de détention provisire avant la reconduite aux frontières.

Pour cela le gouvernement d’extrême droite s’est dôté d’un Ministère de l’Immigration, seul ministère d’ailleurs dont le gouvernement d’extrême droite peut vanter les résultats. De là à penser que dans la frustration que cela ne fonctionne pas très bien dans les autres domaines on se concentre sur ses matières fortes...

Le gouvernement d’extrême droite fustige tous les employeurs de personnels immigrés qui ne sont pas en situation régulière en France. Parce que ces personnes étrangères en situation irrégulières doivent impérativement, au moins 25000 d’entre elles chaque année, être arrêtées, détenues dans des centres idoines en attente de leur reconduite à la frontière, et donc expulsées.

Le gouvernement d’extrême droite, c’est un fait récent, a fait construire un nouveau centre de détention provisoire en attente de la reconduite à la frontière, dans le Val d’Oise, dans lequel il détient, en ce moment, trois anciens ouvriers qui ont construit ce centre. Le gouvernement d’extrême droite serait-il passible de quelque peine pour avoir indûment employé des personnes en situation irrégulière ?

Le gouvernement d’extrême droite délire. Parce qu’il est impuissant. Du coup il est sinistre et force les condamnés à creuser leur propre fosse.

Alors je voudrais dire deux ou trois choses à ce gouvernement d’extrême droite et son Ministère de l’Immigration.

Ce n’est pas en mon nom que vous expulsez de la sorte des personnes aussi inhumainement.

Si ce n’est pas en mon nom, moi Français — et pas fier de l’être, serais-je un jour lavé de cette honte que d’être Français ? — que vous le faites, cela veut dire que vous n’en avez pas le droit, que je ne vous en donne pas le droit. En conséquence, j’hébergerai aussi longtemps qu’il le faudra et aussi nombreuses que mon propre logement, mon territoire, le permettra toutes les personnes dont vous entendez vous séparer en mon nom. Et puisque vous n’allez pas tarder à m’arrêter pour cela, expulsez-moi avec eux. Je prendrais soin de ne pas oublier de prendre des allumettes lors de mon arrestation. Peigne-culs.

 

Dimanche Dimanche 10 août 2008



Cela commence par cette course folle des chiens. Des chiens enragés. Mais déjà l’œil aguerri peste un peu contre cette animation pataude, on dirait un de ces films d’animation japonais, dans lesquels on a le sentiment que les personnages glissent sur le sol plutôt qu’ils ne marchent ou encore que c’est le sol que l’on fait défiler à toute allure sous leurs pieds pour donner le sentiment d’une course effrénée. Mais là où le dessin animé japonais, à l’animation gauche donc, userait de couleurs directement sorties du pot de peinture, c’est une image bien sûr, les couleurs de cette course folle de vingt six chiens enragés sont une collection très subtile de bruns et d’ocres.

La scène suivante, celle des retrouvailles des deux amis dans le café pour parler de ce qui n’est qu’un cauchemar pour l’un et un début de résurgence pour le second, déçoit tout autant pour la faible animation des traits des personnages, mais pourtant, les plans, leur éclairage, leur dessin sont au contraire très adroits. Alors on s’accroche un peu. D’autant que rapidement on reconnaît des effets d’animation qui eux sont parfaitement contrôlés, le reflet des branches des arbres nus en hiver sur le pare brise de cette voiture qui traverse un paysage enneigé et plat, font se demander si toute cette maladresse a priori de l’animation n’est pas davantage une volonté, ou alors ce seraient des studios de dessin différents qui se seraient vus confier des parties différentes des images.

Et puis j’imagine que l’on finit par laisser de côté cette préoccupation et on se concentre davantage sur le film en lui-même, son récit et ses images, un peu comme on finit par oublier dans tel vieux cinéma du quartier latin une copie antédiluvienne striée de part en part par des rayures et des cheveux dans tous les coins de cadre, ou encore comme devant tel grand écran la mise au point est un peu molle dans son centre, bref, on finit par regarder le film, et oublier les panneaux lumineux de sortie de secours.

Et cela ne prend pas très longtemps non plus parce qu’à l’invitation de l’ami psychologue, ou analyste, du personnage principal, on laisse venir à soi les petites images, celles que l’esprit n’est pas entièrement parvenu à enfouir parce qu’elles voisinaient de trop près les massacres de Sabra et Chatila. Le film prend alors des allures de documentaire historique en reprenant les formes habituelles du genre, interviews croisées de personnes ayant vécu les faits de près avec vieillissement de leurs traits entre 1982 et aujourd’hui et dans ces narrations sous forme de flash-backs, aucune difficulté, évidemment, pour le cinéaste de ce film d’animation de reconstituer les scènes narrées par ses personnages. Il y a peut-être là un hiatus de réalisation dans le sens où les images des interviews d’aujourd’hui et celles des moments de guerre ne connaissent pas de différence de traitement, comme on le remarque souvent, en regardant un film documentaire, dans cette alternance habituelle entre images d’archives et entretiens contemporains, des disparités notamment dans les températures de couleurs, différenciation toujours saine dans ce qu’elle établit clairement ce qui relève de l’archive et au contraire de l’analyse après-coup.

Ou est-ce que ce hiatus ne finit pas par sauter aux yeux, comme au début du film, ses animations besogneuses ?

Le film d’ailleurs ne cesse d’osciller entre des buts différents, celui d’exhumer le refoulement des anciens soldats israéliens, souvenirs terribles d’être si souvent pris pour cibles par des tireurs isolés, et celui au contraire d’adhérer, finalement, à la thèse officielle des massacres de Sabra et Chatila, celle d’une armée israélienne entièrement en dehors du coup, assistant, impuissante, aux massacres perpétrés par les Phalangistes et dans les figures israéliennes importantes, celle d’Ariel Sharon sur laquelle se concentre tous les faisseaux accusateurs, il y est montré d’une façon caricaturale et on comprend que dans l’esprit d’Ari Folman le réalisateur, il est le seul responsable israélien, même indirect, des massacres, et la tragédie est ramenée, côté israélien, à son seul point de vue de soldats conscrits, n’ayant évidemment jamais demandé à être là et qui n’auront été que des témoins impotents et traumatisés par le spectacle des massacres phalangistes.

Drôle d’énigme pour le spectateur de ce film qui ne parviendra jamais à savoir si la maladresse, soit celle formelle des animations des mouvements laborieuses, soit celle d’une vision à plat du génocide avec adhésion parfaite à la thèse officielle, celle de la commission israélienne Kahanne, et qui disculpe un peu hâtivement l’état d’Israël et son armée, difficile donc, pour le spectateur, de savoir ce que cache cette maladresse, laquelle une fois de plus n’est pas de tous les plans, au contraire, les effets de graphisme reprenant avec habileté les images d’époque, et notamment les portraits de Bechir Gemayel omniprésents dans Beyrouth, ou encore les musiques à la mode alors, sont au contraire des gages d’une parfaite maîtrise de certains contours du récit ? Maladresse ou malhonnêteté ?

Le fait même d’avoir choisi l’animation pour ce récit participe sûrement chez son réalisateur de ne pas figer son récit dans une pâte trop dure. Et je ne parviens pas du tout, sans doute faute de connaissances plus poussées de cette partie de notre histoire contemporaine, à avoir un avis plus tranché. Tentant de prendre plus nettement parti, j’ai alors le sentiment de parler en n’ayant que la bouche qui bouge sur mon visage, à l’image donc des personnages de ce film d’animation.

Une consolation de taille malgré tout dans ce film, celle de la métaphore lumineuse de l’ancien soldat conscrit qui a tiré pendant les nuits de massacre de ces fusées éclairantes qui guidaient les phalangistes dans leurs exactions, ce même soldat qui par la suite enfouit les images de ces tueries et qui des années plus tard entreprend de refaire la lumière sur ces atrocités, par le biais justement du cinéma lumineux.

Et comme je suis content que les commentaires d’un tel article ne soient pas ouverts, je vois déjà la virulence des différents partis s’exprimer et tenter, par tous les moyens, de me tirer chacun de son côté. Ce qu’en la matière je refuse de faire, s’agissant de ce seul film  

Samedi Samedi 9 août 2008

 

Vendredi Vendredi 8 août 2008



Le soir, rentré à la maison, après cette très longue baignade en début d’après-midi, s’endormir en sentant le bercement des grandes vagues. Incroyable qu’une telle sensation puisse survivre à tant de kilomètres de voiture bruyante.  

Jeudi Jeudi 7 août 2008



Nous arrivons à Saint-Briac, sous des trombes d’eau, Anne-Pauline nous prépare un goûter roboratif pendant que la pluie martèle la véranda. Un vent fort balaye les arbres, la pluie cesse et des trouées de lumière percent, nous en profitons pour partir en toute hâte à la Garde Guérin, où nous pataugeons un peu dans des sentiers gorgés d’eau de pluie, mais la lumière solaire échappée des nuages est orgiaque. Nous arrivons sur la plage déserte et Adèle nous prenant chacun une main, nous courons sans réserve vers les premières vagues.  

Mercredi Mercredi 6 août 2008



Il est autour de minuit. Adèle dort profondément dans l’atelier de dessin de L., nous buvons de très bons café lyophilisés, mais c’est vrai que noius donnons des signes de fatigue, quand monté sur un ressort L. vient d’avoir cette idée, choisir aléatoirement dans la pièce dans laquelle nous sommes neuf objets, et puis, tous les trois, L., C. et moi, à tour de rôle, seul dans le salon, à l’éclairage blafard ce soir, devrons prendre une photo de chacun de ces objets. Nous nous couchons vers deux heures, je ris encore de cette idée subite, elle me rappelle un peu ce que nous avions commencé à faire avec Barbara, il y a une quizaine d’années.




Entretemps, ce projet est désormais en ligne dans le Terrier et porte le titre les eaux du fleuve.  

Mardi Mardi 5 août 2008



Ca y est, je viens de finir cette vingtaine de planches à l’invitation de L.L. de Mars ayant découvert une trentaine de vignettes tout pires les unes que les autres et dont le jeu voulait que nous les reprenions dans quelle que forme de récit que nous voulions. Contrainte supplémentaire que je m’étais donnée en commençant à travailler sur ces images, de ne me servir que de sources d’images ou de textes que je pouvais trouver sous la main dans les Cévennes.

J’envoie les fichiers à L. et ironie du calendrier, lui demande si ce ne serait pas un trop grand dérangement que d’arriver à Bruc-sur-Aff avec Adèle que je dois emmener à Saint-Malo chez Anne-Pauline le jour suivant.

L’impression de vivre sa vie comme une aventure, ce petit tour en Bretagne cette semaine n’était pas prévu du tout.  

Lundi Lundi 4 août 2008

J’avais pourtant pris cette précaution à laquelle je m’astreins avant les départs en vacances de ranger le garage dans l’espoir que de retrouver place nette serait un encouragement efficace pour se remettre au travail, mais dans le garage une odeur pénétrante de moisi me met sur la trace d’une fuite d’eau. Le petit lit dans la petite chambre souterraine est gonflé d’eau qui tombe goutte à goutte, depuis un mois, est-ce possible ?, et je tente rapidement de dégager les couvertures et le matelas qui sont pleins d’eau et qui exalent un odeur pestilentielle de pourriture.

Arrive l’expert auprès de mon assureur, pour un tout autre dégat, juste avant les vacances le tableau des fusibles a manqué de prendre feu. A la réflexion une bonne chose que nous nous soyons rendus compte de tout cela avant de partir en vacances. Je n’ose imaginer l’odeur qui se serait dégagée du congélateur arrêté depuis plusieurs semaines, une odeur de charogne sans doute. Tout ceci ce sont des périls bêtement domestiques, mais ils ont sur moi un pouvoir inquiétant sans doute parce qu’ils voisinent ce qui me reste de mon travail depuis bientôt vingt ans.

Je vois bien le profil du type, l’expert, qui arrive avec presque une heure de retard sur l’horaire, qui voudrait que ce soit terminé avant de commencer. Le genre de type qui ne supporte pas que l’on ne comprenne pas ce qu’il demande alors il répète sa question exactement de la même manière, et de s’énerver que l’on ne comprenne pas mieux. J’aimerais bien qu’il parte et rapidement.

Et naturellement, la société d’électriciens que j’ai appelée au secours au début du mois, est, de son avis, le pire repère de voleurs au sud de Lille et au Nord de Marseille — l’électricien qui était arrivé dans le quart d’heure et qui avait tout réparé en l’espace d’une demi-heure et qui avait demandé un balai pour nettoyer derrière lui, m’avait au contraire fait une impression plutôt favorable — et puis telle pièce a été trop facturée, et il m’engueulerait presque à cause de cela — vous savez vous combien cela vaut un bloc de douze fusibles, ses logements et les fusibles idoines ?, moi non, et j’ai le sentiment que c’est là une information que je vais continuer d’ignorer encore quelques temps — et de dire finalement que si EDF ne trouve pas d’alertes de surtension dans son journal du premier juillet, et bien ce sera pour ma pomme.

Je ne dis plus rien. Je me dis qu’il y en a pour autant que tous les frais que l’on a pour Nathan en un mois de traitement et d’accompagnement scolaire et qu’expert auprès des assurances, c’est quand même un beau métier, de pouvoir défendre les pauvres sociétés d’assurance contre les particuliers cousus d’or. Et cela demande sûrement des compétences que je n’aurais jamais. Pensez-vous, expert, tout est dit non ?

 

Dimanche Dimanche 3 août 2008

 

Samedi Samedi 2 août 2008



Sous la tente, j’ai bien du mal à trouver le sommeil, non d’ailleurs qu’il y ait une agitation fébrile au camping qui est plein, mais ce sont essentiellement des gens en transit, qui se couchent tôt pour repartir tôt le lendemain matin. Ce n’est pas non plus le clapotis de l’Allier ou encore le chant des crapauds ou même celui des grands oiseaux, non, je suis rentré de vacances et je vois bien comme je suis déjà en train de combler l’absence de travail ces derniers temps. Un mois sans écrire autre chose que des notes en fin de journée à propos du jour tout juste écoulé, quelques photographies, mais c’est bien tout le travail, et mon esprit est fort occupé à dessiner à vide de nouveaux projets. Il y a la vingtaine de planches à l’invitation de L.L. de Mars pour le Terrier, mais aussi des couvertures pour publie.net et me dire que je devrais sans doute tenter de toutes les reprendre dans le désordre, histoire de montrer leur unité, sans doute pas entièrement perceptible autrement, et puis cette idée que j’ai derrière la tête depuis quelques temps, de reprendre la page index du site, de lui donner une allure définitivement hors de tout contrôle de ma part, et puis après on verra bien quelle sera la prochaine étape. Et de travailler du chapeau comme cela sous la tente, c’est sans doute fort tard dans la nuit que j’ai fini par trouver le sommeil.  

Vendredi Vendredi premier août 2008

 

Jeudi Jeudi 31 juillet 2008



En faisant du ménage avant l’arrivée des parents, et notamment dans leur chambre du haut, je tombe, comme chaque année finalement sur cette photographie que j’ai faite de mon Oncle Michel, rue Jeanne Maillotte à Lille, au dessus d’une partie de Mah Jong. Je l’entends dire Pun d’ici, au delà des années et au delà de son décès, il y a plus de quinze ans. Chaque année, je me dis quel miracle que je sois parvenu, en une seule image parvenu à capturer toute la tendresse que j’avais pour cet oncle, précisément occupé à une partie de Mah jong, c’est-à-dire, le lieu même de mes meilleurs souvenirs d’enfance en sa compagnie.

Je pense alors à d’autres disparus mais que je n’ai pas nécessairement su photographier une mauvaise fois pour toutes.

Et je pense aussi à cette manie qui est la mienne de multiplier les photographies de toutes ces personnes qui me sont tellement chères. Et comme il m’arrive parfois de redouter d’en oublier. De me tenir cependant un comparable raisonnement pour ceux que je photographie le plus, les enfants, mais alors ce n’est pas tellement leur mort que je redoute le plus quand je fais de telles photographies, non que j’en exclue entièrement la possibilité, il est possible que l’un d’eux meurt avant moi, et comme cela me rendrait malheureux !, mais ce dont je fais finalement le deuil dans cette abondante photographie, c’est de l’enfance qui s’en va inexorablement, et qui me fait sans cesse craindre que je les aurais insuffisamment photographiés. En relisant cette phrase je remplace mentalement le participe passé "photographiés" par "aimés", comme si les deux verbes dans mon esprit étaient synonymes.  

Mercredi Mercredi 30 juillet 2008



Aujourd’hui, je me suis levé de bonne heure et j’ai rapidement avalé un café et une tartine, j’ai enfilé mon pantalon de travail et un tshirt maculé de peinture, j’ai pris mes gants et une bouteille d’eau. Dehors le soleil découvrait le haut du Mont Lozère, comme il aurait fait de la jupe d’une femme allongée. Je suis allé aider mon voisin Georges à couler sa dalle de béton dans son sous-sol. Pour tout dire je n’en menais pas large, c’est que j’espérais que j’aurais les forces pour ce travail que je devinais sans mal, très dur, et que j’espérais dans le même temps que le corps ne crierait pas trop misère, ou pire ne lâcherait pas en plein effort.

La tâche que mon confie Georges est assez simple, qui consiste à mélanger le ciment et préparer les gâchées. Un seau et demi d’eau, puis la moitié d’un sac de ciment, ce n’est pas le plus facile, hisser le sac de trente-cinq kilos à l’orifice de la bétonneuse qui tourne, tenter de retenir le sac pour que ce ne soit qu’une moitié qui tombe, et puis les vingt pelletées de sable et gravier mélangés, s’assurer que le mélange a la consistance voulue, en recracher la moitié dans une brouette que Georges empoigne vigoureusement pour lui faire monter les trois marches sur lesquelles il a installé une planche pas très large. lorsqu’il revient à vide, lui donner l’autre moitié de la gâchée et dès qu’il repart avec la brouette, recommencer un mélange, l’eau, le ciment, le gravier et le sable. A la deuxième gâchée je suis en sueur et un essain de mouches me tourne autour au point que je finis par en avaler une, qui fera son possible pour remonter dans le conduit de mon oesophage ou de mes bronches je ne suis pas certain, en tout cas, la démangeaison est telle que je finis par m’étrangler mais je ne parviens pas à rendre et la mouche finira par périr je suppose, happée par les sucs de mon estomac ou je ne sais quelle sécrétion de mes bronches.

Lorsque je vois des sacs de ciment qui désormais ne font "plus que" 35 kilos, je ne peux m’empêcher de penser qu’autrefois, je ne crois pas que cela soit si vieux, ils faisaient 50 kilos, et je me demande bien comment j’aurais fait moi pour soulever un sac de cinquante kilos. Le fait que les sacs ne font plus que 35 kilos est sûrement une manière de victoire de la médecine du travail, mais je souffre de façon rétrospective pour toutes ces générations sacrifiées parce que sans doute il était plus commode de fabriquer des sacs de cinquante kilos plutôt que de trente-cinq. Ces choses-là me mettent en colère, comme de penser à cette extreême-droite décomplexée, de types cousus d’or et aux garanties très amples pour le vieil âge, s’acharner sur l’allongement de l’activité professionnelle, n’ont pas du en porter beaucoup des sacs de ciment dans leur vie ces peigne-culs de droite.

Trois heures de ce laminoir et je rentre dégoulinant de sueur et moulu à la maison, une douche réparatrice, mais je sens comme il sera indispensable d’aller faire quelques longueurs dans la Cèze cet après-midi, si je veux pouvoir remuer un peu mes épaules demain matin.

Mais heureux, et propre, en sortant de la douche, cela oui.  

Mardi Mardi 29 juillet 2008

Il y a des choses que l’on ne peut pas photographier. Elles résistent à la représentation. Au point de ne pas se ressembler quand elles sont effectivement photographiées. Cela fait plusieurs fois que je tente de photographier l’enfilade des trois champs le long de la Cèze en aval de Brésis, et aucune des photographies que je prends de cet endroit charmant ne montre ce qui justement produit ce charme sur nous. Les photographies que je prends représentent un champ entouré de bois, le terrain est plutôt plat, le ciel bleu, c’est l’été et il fait beau, il est difficile de trouver la bonne focale qui fera en sorte que la perception de ce champ ne soit ni exagérée (courtes focales) ou au contraire diminuée (focales longues).

J’ai rapidement compris que l’enfilade des trois champs était importante et j’ai presque trouvé un angle qui permette de montrer cette enfilade, tout du moins de la suggérer, mais c’est peine perdue, cela reste la photographie d’un champ en été un jour de beau temps.

Et puis j’ai fini par comprendre ce qui n’allait pas, ce que je ne parvenais pas à montrer sur la photo. Et pour cause. Le fait que ces trois champs soient très plats. Or nous sommes dans les Cévennes, dans une partie particulièrement accidentée de ce paysage, partout où nous regardons, ce ne sont que montagnes et vallées profondes. Excepté, et c’est là une grande partie de ce champ que nous ne regarderions peut-être même pas si nous étions tout à fait ailleurs dans un pays moins valloné, les trois champs en bord de Cèze un peu en aval de Brésis, desquels ne sont pas du tout perceptibles les refliefs environnants et c’est cette absence qui n’est précisément pas photographiable.

A la réflexion, je m’amuse à penser à tous ces autres endroits qui ne sont pas photographiables pour de comparables raisons. comme l’enfoncement du train dans un tunnel jaune, lorsque le train traverse le fôret de Fontainebleau en automne, le passage devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire est à peine plus photographiable, c’est, disons, la répétition de l’exercice qui finit par donner le sentiment que cela fonctionne. De même l’ombre des pales d’éoliennes. Ou encore la petite marche sur le chemin de retour de la baignade dans le contre jour de fin d’après-midi. La répétition de certains éclairages aux mêmes heures du jour en été, là c’est la répétition qui imphotographiable.

A la différence de nombreux photographes, je ne me bats pas contre l’imphotographiable, je le perçois davantage comme une pause, un répit — De temps en temps | Les nuages donnent un répit | Aux contempleurs de lune — et je sais aussi que c’est l’imphotographiable qui un jour m’a poussé à tenter d’écrire. Solo.

 

Lundi Lundi 28 juillet 2008



C’est sans doute injuste, mais cette année je ne suis pas descendu souvent en ville pour faire des courses, c’est quand même essentiellement Anne qui s’en est chargée. Du coup ce matin, parce que j’accompagne Anne, notamment à la recherche de cette fameuse clef de bougie à la forme extérieure adaptable à la tête de la débroussailleuse, je suis assailli par toutes ces petites manifestations bruyantes de la vie en société, la musique, et quelles fadaises !, qui braille dans les hauts-parleurs du magasin de bricolage, dont je sors bredouille pour ce qui est de la clef, mais aussi avec de la mauvaise humeur à revendre. Même la vue d’un emballage de chips m’est insupportable.

En sortant du magasin de bricolage donc, je passe reprendre Anne à la sortie du supermarché des Vans, l’aide à décharger les courses dans le coffre et rapporte le chariot, et récupérer le jeton ad hoc. Je remarque un chariot spécialement conçu pour personne en fauteuil roulant et dont le plateau sert en fait de dépotoir pour papiers et emballages gras aux clients venus rapporter leurs chariots.

A vrai dire je me demande bien ce qui peut passer dans la tête des personnes qui, incapables de palier l’absence d’une corbeille suffisamment proche, finissent par non seulement se débarrasser de leurs déchets de façon sauvage, discourtoise, mais pour parfaire cette incivilité grossière, de ne pas se rendre compte que c’est à peu près comme de déverser ses poubelles sur le paillasson de son voisin handicapé.

Bref, je peste, je suis certain que vous m’entendez d’ici, société de merde, télespectateurs de droite, je retourne à la voiture prendre un sac en plastique, rassemble les ordures sur le plateau du chariot pour personne en fauteuil roulant, et trouve une poubelle près des caisses. Quand je ressors, j’avise une femme qui se débarrasse de l’emballage de l’esquimau qu’elle vient de donner à son gamin, sur le plateau que je viens de débarrasser. Je respire à fond. Je me promets de rester poli et courtois, mais ferme. Dites Madame, je viens de débarrasser ce chariot des ordures précédentes, en fait ce chariot isolé est réservé aux personnes en fauteuil roulant, il y a une poubelle juste à la sortie des caisses. Evidemment j’essuie un "de quoi je me mêle ?" à l’accent provençal très chantant.

Je tente de laisser derrière moi tous les pensées relatives aux différents soucis que nous avons eus cette année avec l’école de Nathan notamment, je m’oblige à rester détaché de tout ça, à rester à distance de mes discours coutumiers — tant qu’on ne fera pas l’effort à l’école de faire de la place aux enfants handicapés, cette société de merde restera une société de téléspectateurs de droite, je suis sûr que vous voyez très bien à quoi je pense dans ce genre de moments, et très bien aussi dans quelle langue je m’exprime, ne serait-ce qu’en me parlant à moi-même — et je lui offre de me donner son papier gras, je vais aller le jeter pour elle. J’aimerais tellement qu’elle fasse au moins ce geste de récupérer sa modeste ordure, mais je me fais traiter d’abruti. Les femmes sont courageuses tout de même, elles ont devant elles une armoire à glace de plus de cent kilos, mais elle gardent leur langage fleuri. Je finis par prendre l’emballage déchiré et je vais le jeter à la poubelle.

Je retourne à la voiture, je respire à fond, je monte et je démarre, en sortant du parking je passe devant cette femme, et je remarque alors sa mine, qui veut dire, "hum évidemment !", elle vient de remarquer le macaron de personnes handiapées sur le parbrise de notre voiture.

J’imagine que dans l’esprit de cette femme, l’histoire de l’extermination des Juifs dans les camps de la mort ne concerne que les Juifs.

Société de merde. Téléspectateurs de droite.  

Dimanche Dimanche 27 juillet 2008



Nous montons à la garde de Dieu. Accueillis en haut par un fort vent, il fait un temps radieux, la visibilité est excellente. Depuis combien de temps je monte sur ce grand dôme pelé ? Longtemps. Aujourd’hui pour la première fois que j’y monte, il y a de la vie sur le plateau, un agriculteur décrit un parcours obstiné avec son tracteur en marge de son champ, en mordant sur les genêts. Oui, c’est la première fois que je vois une personne travailler sur ces terres hautes, depuis des années je photographie la machine à battre ou celle à sarcler, mais aujourd’hui pour la première fois que je monte à la Garde de Dieu, je vois un tracteur avec son conducteur.

Il s’arrête à notre passage et j’entamme la conversation avec lui, un homme d’apparence très aimable, souriant, visiblement heureux d’être là, et content aussi de pouvoir s’arrêter cinq minutes de ce travail qui a l’air dur, mordre sur les genêts et la bruyère et gagner un peu de terrain, et discuter avec un passant. En fait il est le propriétaire des lieux, tous les champs de la Garde de Dieu sont à lui, sur lesquels, il fait parfois monter les bêtes, mais c’est quand même souvent le contraire qui se passe, on descend les foins aux bêtes. Je lui explique que cela fait des années que je viens ici, je ne vais pas jusqu’à lui dire que je projette bien d’inclure dans mon testament que mes cendres soient ici dispersées, je crois que cela ne se fait pas trop de disperser ses cendres dans le jardin de son prochain, il a l’air enchanté que cet endroit me plaise autant qu’à lui, et il sourrit quand je lui explique que le cadre de mon travail n’est pas aussi beau que le sien. Cela me remplit de bonheur de me dire que ce type, même s’il travaille dur à ses champs, n’en perd pas l’occasion de s’émerveiller de la beauté du paysage. Tout aussi ironiquement, je lui fais remarquer qu’il travaille le dimanche et il m’explique que oui, il sait bien, mais aujourd’hui c’est vent du Nord, ce qui est assez rare et il a besoin de ce vent singulier, septentrionnal, pour ce travail qui fait tant de poussière de terre.

Oui, décidément, cet homme ne fait pas le même travail que moi, ce n’est pas le même cadre et à mon travail, on se moque bien de la direction du vent.  

Samedi Samedi 26 juillet 2008



Je me remets au débroussaillage, dans la partie haute du terrain j’ai été un peu négligeant. Je râle un peu qu’il faille refaire du mélange, et repréparer une tête, Grégoire s’est arrêté la semaine dernière parce qu’il n’était pas parvenu à changer le fil. Dans la manoeuvre, je perds la vis qui vient en butée sur l’écrou qui serre la tête. Ca peut fonctionner sans cette vis, mais je n’aime pas cette impression qu’il manque une pièce. J’ai du mal à démarrer le moteur, et je finis par le noyer. J’avais déjà du mal à me mettre au travail, si en plus je suis obligé de laisser le moteur reposer que l’essence reflue vers son alimentation, je crains que ma motivation fragile n’y passe. Je vais boire un café. J’essaye à nouveau de la démarrer, je tire de toutes mes forces sur la cordelette d’entraînement, des mouvements que je fais les plus secs et les plus rapides possible, mais rien ne fait, je suis déjà en sueur alors que je n’ai pas encore travaillé. Quand je remarque que sur la poignée droite de l’outil, la sécurité n’a pas été débrayée. Je manque à nouveau de noyer le moteur, mais non finalement cela finit par partir. Je fais faire un petit bout de terrain à Nathan, casqué, avec ses petites mains dans mes grands gants, la visière protectrice qui lui descend jusqu’aux clavicules, je suis derrière lui et je parre ses gestes trop emportés, je le sens vibrer de plaisir.

Puis, j’attaque dans le haut. Le moteur a des ratés, le fil casse de temps en temps, je suis obligé plus d’une fois de démonter la tête et redonner du fil, lorsque le moteur est arrêté, je suis assailli par un nuage de mouches qui me tournent autour et dans l’essoufflement de cette tâche ingrate, je finis par avaler une des mouches que je ne parviens pas à recracher, d’ailleurs je ne suis pas certain dans quel conduit elle est partie. J’ai des hauts le coeur, mais je ne rends rien, je sens comme je suis irrité dans la poitrine, la mouche doit se débattre en tous sens quand au contraire mes organes font l’impossible pour la neutraliser. Ils ont sans doute fini par y arriver, parce que je respire plus librement. Je redémarre, manque à nouveau de noyer le moteur, qui finit par s’arrêter, plus d’essence, que je suis con, j’en ai repréparé, mais j’ai oublié de faire le plein. Je suis obligé de redescendre aller chercher la bouteille d’eau minérale qui contient désormais du mélange. Je redémarre, je casse souvent le fil. La dernière fois j’ai trop revissé la tête, elle s’est durcie, je ne parviens plus à la déserrer à main nue. Contraint de resdescendre à nouveau chercher une grosse clef de plomberie capable de prendre dans sa machoire la pièce centrale de la tête, parce que j’ai perdu l’année dernière, je crois, la clef qui va bien, une clef à bougie dont l’extérieur se fiche dans l’empreinte du gros écrou de desserrage de la tête. Les mouches continuent de me tourner autour, cela fait bien une heure et demie que je sue à grosses gouttes et que je n’ai pas gagné plus de dix mètres dans le roncier et il n’est pas très épais non plus.

Je peste, je m’énerve, mais je continue, de nouveau la débroussailleuse s’arrête, je pourrais, dans un mauvais geste, un geste d’humeur, balancer cet outil dans le roncier, mais Nathan est en contrebas qui suit mes faits et gestes, et c’est certain, il m’en voudra de malmener son outil fêtiche. Je redémarre, j’attaque à nouveau le rocier, j’ai mal resserré la tête, le fil part, il est trop long et s’entortille autour de l’axe, prenant avec lui une branche de ronces d’une quarantaine de centimètres, qui me griffe le haut de l’avant-bras, j’hurle, je suis en colère, j’arrête la débroussailleuse. Et tout d’un coup cette vague de tristesse.

Le 26 juillet à 11H30. Cela fait quinze ans. Et tous les ans à la même heure, cela ne part pas.  

Vendredi Vendredi 25 juillet 2008



Tous les étés que je viens ici, je tente de donner la meilleure partie de mes matinées, à la fraîche donc, à travailler au maintien de la maison, dans l’essentiel de cette activité, il y a le débroussaillage du terrain, non qu’il soit nécessairement très étendu, mais les plantes les plus sèches ici ont le don d’aller se planter dans la caillasse, c’est souvent que l’on casse son fil, bref on progresse à petits pas. Il est plus rare, mais j’y parviens parfois, de faire davantage que de garantir la maison de cet envahissement végétal, ou pire à l’intérieur, du temps et de l’humidité. C’est alors une immense victoire.

Aujourd’hui je me sentirai presque sur le toit du monde d’être parvenu cet été, à reconstituer les réserves de bois de la maison, mais aussi à repeindre une des grandes pièces. Oui, c’est cela même, en nettoyant mon rouleau et mon pinceau cet après-midi et remisant le fond de peinture dans le cellier, l’impression d’avoir connu la victoire.

Du coup, quand je me jette dans l’eau froide de la rivière en fin d’après-midi, le sentiment d’une vraie récompense, sans compter qu’il est bon de faire quelques mouvements dans l’eau avec les coups de rouleau, pour ne pas craindre les courbatures. Et d’ailleurs je remarque que depuis la fin de la saison de rugby, je n’ai plus de courbatures. Je sens que cela va faire mal et tirer de partout à la rentrée. Un jour j’admettrai une mauvaise fois pour toutes que ce n’est plus de mon âge. Pas encore cette année.  

Jeudi Jeudi 24 juillet 2008



Ce nouvel endroit de baignade, découvert cette année, est un don du ciel, désert, il permet donc de s’y baigner nu, et dans la pureté de l’eau de la Cèze à quelques encablures de sa source, c’est évidemment une caresse inestimable, mais aussi, ses environs de champs et de bois, dans lesquels la lumière joue toutes sortes de tours donnent le curieux sentiment, inatteignable, j’avais cru jusqu’alors, de rejoindre les amis de Florence Chevallier dans leurs baignades d’été, dans son livre intitulé l’Enchantement.  

Mercredi Mercredi 23 juillet 2008


Drôle d’impression celle de travailler à cette série d’images, proposition lancée par L.L. de Mars, sur la liste de discussion du Terrier, et de ne pas disposer ni des outils habituels, ni même de sa bibliothèque visuelle — dans laquelle figure en bonne place la catalogue de la manufacture d’Armes et de Cycles de Saint-Etienne. On est bien pataud avec une paire de ciseau et de la colle pour faire ce que justement on ne fait plus qu’en copiant collant en quelques mouvements prestes de souris. Et de se surprendre alors à des tentatives qui sortent de l’ordinaire, parce que contraintes par le manque de moyens et aussi parce qu’elles n’ont pas recours aux expédients devenus coutumiers. On en finirait presque par se demander comment on faisait avant. Et ce dont on se souvient d’avant, du temps par exemple de la photographie argentique, on sentait comme une limite technique à ce que l’on entreprenait et comment on a vécu comme une ouverture extraordinaire l’arrivée du bel outil qu’est Photoshop, et qu’on voyait bien que tout d’un coup il n’y avait plus de limites, si ce n’est justement les siennes en propre, la limite à ce que l’on pouvait faire en matière d’image n’était plus qu’interne.

Et du coup, je me trouve bien sot, cet après-midi, à faire mes petits découpages avec une paire de ciseau, à l’ancienne donc, et d’y trouver un contentement devenu inédit, et naturellement des idées qu’il me tarde d’explorer sous Photoshop.

Oui, c’est bien cela, la limite, la mienne en tout cas, je vois très où elle se trouve.

Et il savait très bien l’animal, qu’en m’imposant une telle contrainte, cela me ferait le plus grand bien.




Entre-temps ma participation complète à ce projet, de même que celles des autres participants epuvent être trouvées à cette page  

Mardi Mardi 22 juillet 2008



Je n’ai pas besoin de photographier, le pourrais-je seulement ?, la course de Nathan et Adèle, dans le contre jour du couchant sur le chemin du hameau, la quiétude de leurs rires se courant l’un après l’autre, la chaleur de la journée qui retombe un peu, les plantes qui sentent l’humidité de leur arrosage, tout brille dans ce contre-jour et menacerait sans doute de surexposer toute véléité de photographier ce décor magique. Mais pour cela j’ai la mémoire, celle avec laquelle je sais emprisonner un peu de cette féérie et de me la restituer en des moments plus sombres. Finalement, je pense que je pourrais très bien être photographe sans appareil.  

Lundi Lundi 21 juillet 2008



Comment ils étaient réjouis, les cinq enfants, Lucas et Martin les petits voisins, Madeleine, Nathan et Victor que je leur installe la tente dans le jardin et qu’ils s’y serrent pour une nuit. Dans la nuit noire, au fond du jardin, la tente bruissait, jusque tard dans la nuit, de leurs gloussements et des lumières de leurs lampes de poche balayant en tous sens ! Je pense à l’utilisation si médiocre que je fais habituellement de la même tente : y dormir !  

Dimanche Dimanche 20 juillet 2008

 

Samedi Samedi 19 juillet 2008







Hier j’ai acheté un disque de Led Zeppelin, le III pour répondre tout de suite à la question que tu ne manqueras pas de poser, pour Grégoire, et du coup je l’écoute ce soir dans la tente, je ne sais pas depuis quand je n’ai plus entendu ce disque en entier, plus de vingt ans sans doute. Et de l’entendre dans une tente me donne à penser que cela remonte possiblement à cette époque d’avoir campé début septembre dans les dunes de sable à Brey-Dunes avec mon frère Alain, les douaniers belges qui nous avait fait la bonne farce de nous faire décamper au milieu de la nuit, une cinquantaine de mètres plus loin au motif que là où nous nous étions initialement installés, c’était en Belgique où le camping sauvage est interdit. Et comme cela avait du être un calvaire de replier cette tente pour la déplier un peu plus loin, qu’on ne devait pas être à jeun non plus. Le dimanche matin suivant, les parents étaient passés nous reprendre pour aller au mont des Cats pour une grande réunion de cousins, du coup c’est facile de dater tout cela, l’année de mon service militaire puisque sur la photo de famille, je porte la barbe, septembre 1985. Je finis toujours par arriver à dater ce genre de choses. Une fois par je ne sais quel caprice m’avait possédé mais j’avais voulu savoir quel jour je m’étais fait couper les cheveux qui étaient fort longs et je m’étais souvenu que cela s’était passé dans la semaine, le mardi, qui avait précédé l’enterrement d’un de mes oncles, une association d’idées comme une autre. Je m’étais retenu à temps pour appeler ma tante et lui demander la date exacte de l’enterrement de son mari. C’était probablement donc il y a pas tout à fait 23 ans la dernière fois que j’avais entendu le III de Led Zeppelin. Et toujours cet amusement de voir que pour ce genre de choses, je me souviens de tant de bribes des paroles de ces morceaux. Incompréhensible par moi cette propension à avoir tant retenu dont je me passerais bien aujour’hui et au contraire ma difficulté croissante à me souvenir de connaissances nouvelles et qui me seraient autrement utiles.



 

Vendredi Vendredi 18 juillet 2008

 

Jeudi Jeudi 17 juillet 2008

C’est idiot bien sûr, mais je ne me rends compte qu’aujourd’hui, ce matin en prenant quelques notes à propos des expositions vues à Arles hier, que cette façon de vivre et plus exactement de prendre note de tant de choses, est encore une façon terriblement efficace de revivre sa vie, de la revivre tous les jours et je m’en rends compte de retour d’Arles, parce que justement cette journée à Arles qu’Anne et moi nous nous octroyons tous les ans, juste tous les deux, les enfants laissés à qui veut bien nous les garder pendant cette journée, est un peu la meilleure journée de l’année, celle dont on voudrait prolonger le plaisir le soir quand on rentre absolument sans jambes de s’être entêtés de voir toutes les expositions en une seule journée, et que justement, je me rends compte donc, que d’en faire le compte rendu, tous les ans, participe à cette prolongation du plaisir. Et elles sont finalement nombreuses les journées réussies dont je prends note de la sorte tous les soirs, et ce faisant j’en prolonge le plaisir, je leur donne même un écho qui déteint sur les suivantes qui ne connaissent pas nécessairement la même réussite, ou justement si, celle d’être parvenu justement à dépeindre ces journées davantage touchées par la félicité. Sans compter qu’il y a aussi ces journées, plus médiocres, que j’ai le sentiment de racheter parce que ja parviens parfois à en réussir le compte rendu, à leur donner une épaisseur inédite.

La véritable aventure alors ce serait quand je suis assis à ma table de travail et que je prends des notes de cette vie qui me file entre les doigts, l’impression alors d’être un puissant magicien capable de retenir un peu de ce flot incessant, mais qui cessera bien un jour, pour lequel justement il ne devrait pas y avoir de compte-rendu. J’en serais presque heureux.

 

Mercredi Mercredi 16 juillet 2008



La guerre est une chose beaucoup trop sérieuse pour être confiée à des militaires. Cette citation rabâchée de Clémenceau on pourrait, je ne m’en prive pas, la calquer à propos de la photographie, qui est doute, à mon avis donc, le sujet dans lequel les photographes sont les moins intéressants. Pas un hasard, sans doute, que les idées les plus lumineuses en matière de photographie aient été surtout le fait de personnes qui n’étaient pas praticiennes du tout, Roland Barthes, Susan Sontag et Georges Didi-Huberman. Aussi on pourrait croire a fortiori que de confier l’organisation d’un festival de photographie à un non-photographe est en fait une idée tout ce qu’il y a de plausible, d’ailleurs l’un des meilleurs exemples de réussites dans le domaine est sans doute l’exposition de Bernard Lamarche-Vadel à la Maison Européenne de la Photographie en 1999. Mais ce n’est pas non plus la garantie du succès.

Prenez par exemple les Rencontres Internationales de la Photographie à Arles cette année. La sélection des expositions en a été confiée au couturier Christian Lacroix. Même les râleurs de mon genre, et a priori pas grand amateurs de photographie de mode, sont obligés d’admettre que ce n’est pas forcément une mauvaise idée. D’accord, il y aura de la photographie de mode, mais sans doute d’autres choses aussi qu’on n’aurait pas nécessairement découvert de soi-même. C’est donc la fleur au fusil que j’ai attaqué ces rencontres d’Arles de cette année.

Et bien, c’est une erreur, des fois on aurait tout intérêt à écouter ses préjugés. De toutes les années où je suis allé aux Rencontres d’Arles cette année est sans doute la pire de toutes les éditions. Et cela tient justement à la personnalité de Christian Lacroix. Christian Lacroix ne connait de la photographie que ce qu’elle lui renvoit de son biotope, la mode. Et dans le genre commercial que constitue la photographie de mode, il ne semble pas capable du moindre regard critique et simplement sympathique à la photographie puisque dans son esprit le sujet, les vêtements des grand couturiers, vaudra toujours davatange que les efforts des photographes pour mettre en image ces vêtements. Et, négligeant tout à fait que les visiteurs des Rencontres d’Arles viennent surtout voir des photographies, il finit par ne présenter que des expositions particulièrement médiocres, et même l’une d’elles d’un photographe qui justement n’est pas médiocre, Richard Avedon.

De Richard Avedon, on retiendra surtout dans toute l’oeuvre, ses portraits des Américains ordinaires du Grand Ouest sur fond blanc et à la chambre 20X25, ou encore les ultimes portraits de son père à l’agonie d’un cancer, ces deux travaux faisant effectivement partie du patrimoine. En revanche dans son pléthorique travail de photographe de mode, il n’y a pas grand chose à retenir tant jamais on ne le verra produire une image qui serait comme un renouvellement complet du genre, non, en la matière Richard Avedon n’a jamais fait que de produire des images de cette domination du grand luxe et ses soi-disant efforts pour produire ce qu’il voulait une parodie de la société de consommation dans la série Mr and Mrs Confort sont pathétiques, ces images sont aussi dérangeantes que par exemple les images léchées d’un Gus van Sant dans Elephant s’attachant à revenir sur la tuerie dans le lycée de Colombine aux Etats-Unis, confiez au contraire un squelette ou un crâne à un photographe comme Jean-Philippe Reverdot, ce seront des images autrement plus dérangeantes. Une première exposition ratée donc.

Comme le sont également celle de Paolo Reversi et celle de Peter Lindbergh. L’exposition de Reversi n’a aucun intérêt, qui peut encore penser impressionner qui que ce soit avec des images aussi compassées et à l’irréprochale qualité de noir et blanc ?, et comme il est touchant de voir un photographe aussi peu touché par la grâce, photographier la porte de son atelier sur laquelle est punaisée une photographie d’August Sander, procédé incantatoire inefficace, ou est-ce même qu’au delà de cette photographie ce soit son sujet, le très riche uniforme de son modèle qui ait retenu le regard de Reversi, quand le sage montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt.

L’exposition de Lindbergh est tout aussi décorative, coïncidence, la figure d’August Sander y est également citée, cette fois ci reprise dans cette image de mode stupide de jeunes gens très bien de leur personnes, négligemment habillés de vêtements probablement hors de prix, singeant la photographie des trois paysans d’August Sander, obscène et grossier. On sent bien une volonté d’épater la galerie avec des tirages hauts de deux mètres, notamment cette image d’une carafe d’eau posée sur une table contre un ciel crépusculaire, nous sommes ici à des années-lumières des photographies de Josef Sudek du même sujet, un verre d’eau et sa carafe, petit tirage par contact d’un négatif haut d’une dizaine de centimètres. Il serait sans doute difficile d’expliquer à ce monsieur que ce n’est pas la taille de la sagaie qui fait la valeur du guerrier, mais le maniement de ladite sagaie.

Le reste des expositions dans le centre ville est à l’avenant, des photographes commerciaux incapables de se départir de leurs réflexes commerciaux clinquants, une exposition de photographie d’objets pour les grands magazines de mode américains montre bien ici l’idée que l’on se fait de la photographie, un utilitaire, sans compter naturellement que s’il était absolument indispensable d’exposer de telles photographies d’un genre commerical aussi pointu, celles-ci ne feront jamais oublier les photographies d’objets dans le même contexte de la mode d’Irving Penn, Christian Lacroix n’a apparemment aucune culture photoraphique pour ne pas y avoir pensé.

A l’espace Van Gogh, Christian Lacroix montre clairement qu’il a entièrement perdu de vue le caractère photographique des rencontres d’Arles en imposant notamment des expostions de précatalogues de ses collections, petits tirages amateurs d’après des photographies numériques faites à la va-vite dans les ateliers de confection, manière de prise de notes, objets de travail, c’est à peine croyable de produire des expositions aussi autocentrées et aussi peu conscientes de leur medium.

On atteint une certaine manière d’apothéose au Cloître de l’évéché, avec une exposition d’un des assitants du grand maître couturier, les pathétiques polaroids de Jérôme Puch qui se photographie aux côtés des modèles des défilés du Maître, sans doute cela impressionne ses petits camarades toutes ces belles filles maigrichonnes, mais photographiquement on dira gentiment que c’est un peu court, sans compter que le Maître en profite pour montrer sa collection de portraits de lui par les soit-disant grands noms de la photographie. C’est curieux, il y quatre ans, Martin Parr était commissaire des mêmes rencontres d’Arles, il avait réussi un véritable tour de force de sélection de photographes, à la fois des connus et des moins connus, autour d’une thématique inédite qui lui était chère, et sans doute pressé par les organisateurs d’Arles d’exposer quelque travail personnel de lui, il avait préféré exposer deux de ses collections d’objets triviaux, de même nulle part on aurait vu une photographie le représentant. Exécrable modestie. Evidemment quand on est Christian Lacroix, on ne peut pas se permettre une telle simplicité.

Dans les ateliers mécaniques, la sélection des travaux par Lacroix est à peine meilleure, disons qu’au vu de ce qui est exposé en ville, la vue de quelques véritables photographies tout d’un coup réveille les yeux, mais c’est bien cette comparaison flatteuse qui retient le regard sur quelques séries plutôt médiocres, Grégoire Alexandre est bien incapable d’oublier qu’il est avant tout un photographe commercial et produit des images sans intelligence, les portraits de rescapées de la traite des femmes par Achinto Bhadra ne sont pas très poignants, ce qu’elles disent en voix off, si, mais cela ne rachète pas les images, Jean-Christian Bourcart est un honnête collectionneur de photographies trouvées, mais est incapable de les mettre un peu en scène (je pense notamment à cette exposition à Arles, l’année dernière d’Erik Kessels, autrement plus aboutie sur des thèmes voisins), les mises en scène de Samuel Fosso sont pataudes, les uniformes de Charles Fréger sont plutôt réussis, mais là aussi c’est à se demander si ce n’est pas la médiocrité des expositions voisines qui les rend plus intéressantes qu’elles ne le sont vraiment — à noter que le travail de Charles Fréger s’étend bien au delà de cette série d’uniformes et souvent de façon plus éloquente, mais on voit bien comme Christian Lacroix est incapable d’envisager une photographie qui ne représenterait pas un bout de chiffon —, les tirages de Pierre Gonnord sont à chier, c’est vert, c’est horrible et ses portraits très posés et classiques sont insuffisants pour racheter l’impression visuellement épouvantable de cette dominante verte, Françoise Huguier fait du Françoise Huguier, c’est honnête, sans plus, Grégoire Korganow se sert de ses sujets, les visiteuses de prison, tel un charognard et se donne bonne conscience, il est apparemment nettement plus à l’aise dans les coulisses des défilés de mode, les natures mortes de Guido Mocafico sont plus inintéressantes encore que les tableaux maniéristes desquels elles s’inspirent, il n’y a pas de miracle, les photographies de Joachim Schmid ont été décrochées pour des raisons d’inondation, la Lettre à Claire de Patrick Swirc est pathétique, à la fois esthétisante, outrée et d’une impudeur surtout génante pour son auteur, c’est avec soulagement presque que l’on trouve l’exposition du photographe britannique Tim Walker, admirables mises en scènes de comtes et comptines dans lesquelles une redoutable maîtrise technique permet à ses images de l’imaginaire populaire de nous déranger, un peu, dans leur décalage.

Il n’y a en fait pas davantage de raison valable de confier la programmation des rencontres d’Arles à Christophe Lacroix, couturier célèbre, au motif sans doute que la mode se sert de la photographie comme d’un outil de travail qu’il y en aurait à confier un événement littéraire à Alain Afflelou, opticien célèbre, au motif qu’il faille à beaucoup des lunettes pour lire. Et il est même possible que l’opticien en connaisse davantage en littérature que le couturier en photographie.

En marge de ce ratage dans les grandes largeurs, le musée Réattu a donné carte blanche au même Christian Lacroix pour y présenter certains de ses modèles les plus célèbres, cette fois-ci en regard des artistes appartenant à la collection permantente du musée. Précisons que cette exposition n’est pas gratuite même quand on s’est déjà acquitté des droits pour toutes les expositions des recontres. Intéressante exposition dans laquelle Christian Lacroix fait montre d’un certain talent de collagiste, façon cahier de tendances, mais dans laquelle on reste assez mal à l’aise devant le commerce qu’il fait justement de certaines oeuvres véritables, réduites au rang donc de tendances qu’il réutilise dans son artisanat de couture et de chiffons. C’est d’époque.




Portrait composite de Christian Lacroix, à partir de toutes les photographies de son exposition de portraits de lui, par Alain François  

Mardi Mardi 15 juillet 2008



Cette année Nathan joue avec le danger de la noyade. Il sait parfaitement où se trouvent les endroits où il a pied et ceux au contraire où il n’a pas pied. Et il flirte avec ces derniers, pour se faire peur, pour nous faire peur. Du coup la baignade est assez préoccupante, une fois sorti de l’eau, je ne le quitte pas des yeux. J’imagine que n’ayant toujours pas reçu mon appareil-photo cela ne me coûte pas de trop que devoir rester aussi fixe et vigilant, mais tout de même, la noyade me fait très peur en tant que danger parce que c’est un danger silencieux, une fois Nathan sous l’eau, plus moyen de l’entendre crier. Et il se noie. Alors, je ne le quitte pas des yeux.

Et aujourd’hui ce qui devait arriver est arrivé, il a glissé d’un rocher immergé, pierre plate et glissante, recouverte d’algues d’eau douce, il a perdu pied, et je l’ai vu sous l’eau, ni une ni deux, je me suis levé, j’ai couru sur les cailloux de la berge — ce que je ne fais pas d’ordinaire, marchant avec précaution mais malgré tout jamais sans me faire un peu mal avec le tranchant de certains de ces cailloux — et je me suis jeté à l’eau, en deux ou trois mouvements, j’avais les mains sous les aisselles de Nathan que j’ai remonté à mes dépens à la surface pour qu’il respire un grand coup et ensuite je l’ai halé jusqu’au rocher. Il n’avait rien évidemment et dans cette réalisation, j’ai alors remarqué, et seulement à ce moment-là, que je m’étais fait mal aux pieds et que l’eau était froide.

cette faculté de pouvoir mettre comme cela en arrière-plan des sensations aussi vives que le mal que l’on se fait aux pieds en marchant sur des cailloux et le froid de l’eau, évidemment à cause d’une nécessité impérieuse, celle de sauver son fils de la noyade, est un don dont j’aimerais disposer à tout moment, pour ce que cela contient de concentration entièrement débarrassée de tout ce qui est seulement périphérique.

N’empêche maintenant que j’ai passé la dernière année à apprivoiser et acclimater Nathan à l’eau à la piscine de Montreuil, je crois que cette année qui arrive il faut absolument que je parvienne à lui apprendre à nager.  

Lundi Lundi 14 juillet 2008



On peut faire tant d’efforts pour plaire aux siens, pour tenter de les impressionner et cela ne fonctionne guère. Surtout les enfants. Et puis le soir à Concoules pour le feu d’artifice du 14 juillet, penser à prendre la grande couverture dans le coffre de la petite voiture et rassembler Anne, Julien, Clémence, Grégoire, Rébecca, Madeleine, Nathan, Samuel et Adèle sur cette couverture, tous allongés dans l’herbe sur la grande couverture les yeux au ciel sous les rosaces de feu. Et comprendre que d’avoir apporté cette couverture laissera justement le genre de traces indélébiles qu’on aimerait tant laisser.

Le soir au bal, notre petite bande de cousins se mêle sans même y penser aux personnes de la Cézarenque, le C.A.T. de Concoules pour le bal. La piste de danse en plein air est balayée par des rafales pleines de poussières, c’est un peu irréel tout de même le spectacle de ces danseurs patauds, gênés par ce vent, et le sable dans les yeux, se trémoussant malgré tout sur Be Bop-a-Lulla  

Dimanche Dimanche 13 juillet 2008



Débroussaillage le matin et baignade l’après-midi au moulin du Roure : la recette cévennole par excellence. Après le bain dans la Méditérannée la veille, même matinal, cette baignade dans la Cèze me paraît très fraîche. Et l’eau très propre aussi. J’aime sauter du haut du rocher dans le trou d’eau en tenant la main de Madeleine — Madeleine qui se pince le nez, comme font les filles, de l’autre main —, figuration simpliste de l’aventure de cette enfance, celle de mes enfants.  

Samedi Samedi 12 juillet 2008



Pour Jean-Marie Barnaud, bien amicalement


Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas tout à fait par hasard si le cours de mon existence est réglé comme il l’est, et que par exemple, je préférerais toujours des vacances dans la tranquillité des Cévennes si peu peuplées, la Lozère si souvent surnommée "le désert français", plutôt que, disons, des vacances sur la Côte d’Azur. Pareillement, j’avais déjà entendu parler des fameux embouteillages pendant les vacances sur la Côte d’Azur, mais de même que m’efforce de beaucoup les éviter en région parisienne, notamment en prenant soin de ne pas avoir besoin de ma voiture en même temps que tout un chacun ni non plus dans les directions saisonnièrement convoitées, bref il serait très difficile de m’imaginer un seul instant coincé dans un embouteillage de la Côte d’Azur, qui plus est un jour de grand départ en vacance, si je peux raisonnablement me vanter d’avoir réussi au moins quelque chose dans mon existence c’est de justement avoir su déplacer mon désir a contrario de celui de mes contemporains et d’avoir toujours su éviter les embouteillages de départ de vacances, singulièrement ceux de la Côte d’Azur, où je n’avais encore jamais mis les pieds.

Mais on ne peut jurer de rien. On n’est à l’abri de rien. On se dit à d’autres l’embouteillage monstre un jour de départ de vacances sur la Côte d’Azur. Et bien on n’est pas plus malin qu’un autre parce que voilà cette nuit, je l’aurais donc passée dans un embouteillage de la Côte d’Azur. Où je n’ai jamais mis les pieds. Et qu’en quelque sorte le fait que je sois tombé dans pareil piège revient sans doute à l’isolement qui est le notre dans les Cévennes, pas de connexion internet, pas de télévision, pas de radio, un téléphone au fonctionnement capricieux, une friture de tous les diables sur la ligne, et des journaux vieux de six mois ou même de l’été dernier et le tour est joué, on se précipite tête baissée dans le piège sournois de l’embrouillage sur la Côte d’Azur. On oublie du tout au tout que l’on est vendredi que c’est le vendredi du week end du 14 juillet qui tombe un lundi, ça fait pont, bref tout le monde est sur le pont, les grands départs, les zones rouges, noires peut-être, je ne suis pas un bison très futé, puisque donc je me suis précipité pour me jeter dans l’embouteillage monstre sur la Côte d’Azur.

Je suis allé chercher Adèle à Antibes. Ce n’était pas prévu. Et certainement pas à cette date.

A Alès, j’ai bien remarqué quelques ralentissements dans les passages enchaînés des ronds-points, mais rien de grave, j’ai patienté en mangeant les deux généreuses tartines de pélardon qu’Anne m’avait préparées, une première salée avec de la tapenade d’olive noire, la seconde sucrée, avec du miel de châtaignier, avec cela, vous oubliez tout désagrément. Mais je n’avais pas fait la relation d’avec la date de vendredi soir.

D’Alès à Arles, c’était dense mais ça roulait, oui, je préfère vous le dire tout de suite, cette histoire ça va être tout plein de remarques du genre plutôt que la A54, il vaut mieux sortir à Brignoles pour prendre la Départementale D2007, et si la D2007 est bouchée aussi, alors là il n’y a pas de solution, à moins bien sûr de passer au Nord et de prendre les petites routes, la départementale D554, puis la D224 en direction de Draguignan et de descendre ensuite en direction de Grasse avec la D562, toujours par les petites routes, à partir d’Aix-en-Provence ça a commencé à bouchonner un peu au moment des péages.

Et puis tout d’un coup ça s’est bloqué. Complètement bloqué. Arrêt complet de toutes les voitures. L’embouteillage sur la Côte d’Azur, comme j’en avais entendu parler, comme tout le monde, mais que je n’avais encore jamais vécu dans la chair, si j’ose dire. Autour de moi ce ne sont que téléphones portables qui sont immédiatement décrochés, je suis toujours médusé de constater comment mes contemporains ont adopté toute cette quincaillerie de communication très perfectionnée et se font un devoir systématique d’informer en permanence leurs proches de leurs avancées. Je n’ai pas de téléphone de poche donc je ne peux pas comprendre, mais à vrai dire le simple fait de savoir que si je possédais un tel gadget, à tout moment toute personne connaissant mon numéro pourrait savoir où je me trouve exactement, cette connaissance suffit à me vacciner définitivement de la moindre parcelle de désir de posséder une chose pareille. De même, j’ai toujours vécu comme un luxe cette propension toute personnelle à disparaître, à être à peu près seul en de nombreuses occasions à savoir où je suis, je crois que cela tient de la manie plus ou moins héritée en Angleterre de me sentir mieux quand personne ne sait où je suis. J’aime que nul ne saurait vraiment me trouver au fond de mon camping le week end, ou dans les forêts avoisinantes de mon travail à Brno. Bref je ne peux pas comprendre.

D’ailleurs il y a beaucoup de choses dont je réalise que je ne peux pas les comprendre dans cette observation qui commence de mes voisins d’embouteillage. Etant donné le blocage de la situation, les uns et les autres sont assez lents à comprendre qu’il vaut mieux éteindre son moteur. Et partant économiser sa batterie et éteindre les feux de croisement, la radio, et toute cette autre gadgeterie électronique. Suis-je donc le seul dans cet embouteillage de la Côté d’Azur à trouver curieux tous ces petits moniteurs de guidage par sattelite, allumés et qui tous figurent la même ligne droite bleue sur un territoire orange, l’immobilité figurée par des satellites géostationnaires, 36000 kilomètres au dessus de nos têtes. Et que c’est quand même beaucoup de technologie dépensée pour figurer aussi médiocrement une situation que l’on peut comprendre très facilement autrement.

Je vois bien aussi comment les personnes qui m’entourent, il y a d’abord eu la frustration de devoir ralentir pour s’immobiliser complètement, le téléphone de poche pour faire un état de situation aux proches, puis cela commence à être l’étonnement, cet embouteillage n’est pas juste un petit embouteillage, c’est un véritable embouteillage de la Côte d’Azur un jour noir de circulation : une manière d’aventure, je suppose, et dont il importe à nouveau à mes contemporains de tenir au courant les proches par téléphone de poche. Ironiquement je me demande si je ne suis pas en train de m’exposer à quelque cancer certain des années plus tard d’être pareillement prisonnier d’ondes invisibles mais nombreuses entre celles reçues par tous les petits boîtiers de guidage par satellite et tous ces téléphones de poche.

Avec le sentiment d’aventure — je rêve habituellement d’autres aventures — mes voisins d’embouteillage commencent à réagir de façon parfois curieuse. Ils sortent de leur voiture et certains commencent même à se promener sur la bande d’arrêt d’urgence, là aussi le téléphone de poche semble jouer un rôle central dans tous ces comportements. Une bande de copains entame une partie de foot sur la bande de terrain qui sépare les deux sens de direction de l’autoroute, dans l’autre sens, les véhicules vont à toute allure. Plus tard, deux heures plus tard, nous aurons avancé d’un peu moins d’un kilomètre, une famille installera, sur cette même bande de terrain d’une largeur d’une quinzaine de mètres à cet endroit, un barbecue électrique, apparemment relié à la batterie de leur puissant véhicule via l’allume-cigare, et ils me regarderont comme un absolu égaré quand je tenterai de leur faire entendre qu’ils risquent de mettre le feu aux conifères environnants. Des camionneurs italiens excédés par cette situation tentent un passage en force sur la bande d’arrêt d’urgence, je me demande combien de jeunes gens partis à l’aventure en tongues et téléphone de poche ils vont occire. Je décide de rester dans ma voiture et de lire. Devant l’image de Georges Didi-Huberman. C’en est presque incantatoire, je reconnais.

Une heure plus tard, nous avons avancé de deux petites centaines de mètres, ce qui me permet de mieux comprendre la situation à la faveur du petit col que nous venons de franchir, qui plus est dans un virage, l’autoroute est bloquée et toutes les voitures doivent sortir à la prochaine bretelle, le délestement de cette autoroute entièrement saturée, peinant à se faire sur une nationale nettement plus étroite et qui longe l’autoroute. Sur les écrans de guidage par satellite qui trouent l’obscurité dans les voitures voisines la figuration géométrique de la situation a légèrement évolué, l’étendue orange est toujours sciée en deux par la ligne bleue, elle est rejointe par une autre bande bleue plus fine et une ligne à la façon de la barre horizontale d’un H relie les deux lignes bleues. Je sors une carte de France assez grossière et ma lampe de poche et je tente de trouver une sortie à cette situation.

Le délestement de l’autoroute se produit à la sortie pour Brignoles. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que la plupart des gens qui m’entourent dans cet embouteillage de la Côte d’Azur tentent de se rendre vers la côte justement. Donc plutôt vers le Sud et l’Est. Une rapide considération de plomberie m’instruit que l’écoulement extrêmement faible sur l’autoroute est sans doute hérité de la saturation égale sur la route nationale parallèle à l’autoroute, il importe donc de sortir de l’autoroute et de trouver le moyen de partie en sens opposé presque, c’est-à-dire vers le Nord. Il y a semble-t-il une solution qui consiste à partir au Nord donc vers Le Val, puis au Nord-Est vers Carcès, Lorgues, Draguignan et de tenter de rejoindre Grasse et alors de repiquer vers le Sud vers Cannes et Antibes. Je ne me fais pas beaucoup d’illusion sur les chances de succès de cette déviation improvisée, parce que j’imagine bien que je ne saurais pas le seul à y penser. En sortant un peu de ma voiture, je remarque un petit chemin de terre qui passe sous l’autoroute à une centaine de mètres plus loin. Je profite de la nouvelle complète immobilité pour m’y rendre rapidement à pied et de voir qu’il y a effectivement moyen de rejoindre ce petit chemin de terre moyennant une manœuvre en plein champ, sur une cinquantaine de mètres. Je décide de tenter le coup. Arrivé à la hauteur de cette possibilité je parviens à m’extraire de la bande d’arrêt d’urgence, je me demande combien vont me suivre dans cette manœuvre désespérée, craignant que si nous sommes trop nombreux nous aurons tôt fait d’attirer la curiosité des forces de police très présentes aux alentours si j’en juge par cette féérie de feux clignotants partout dans la nuit. Mais nul ne me suit. Même pas un de ces nombreux véhicules tout terrain pour lesquels la manœuvre serait un jeu d’enfant. Personne.

J’atteins sans mal le chemin de terre, soulagé de n’avoir pas aggravé ma situation et je pars au Nord sur le chemin qui passe sous l’autoroute et qui au bout d’un petit kilomètre rejoint une route bitumée, je prends à droite vers l’Est et trouve rapidement une indication pour Le Val. Mes craintes de ne pas être le seul à penser à cette déviation improvisée par le Nord étaient parfaitement infondées. Je suis seul sur ces petites routes nocturnes et dont les lacets ne m’impressionnent guère venant des Cévennes. Je ris seul dans la nuit : je suis tiré d’affaire.

Je repose sur le siège passage mon dispositif de guidage par carte routière et lampe de poche, et je ne peux m’empêcher de penser que je ne suis pas du tout fait pour la Côte d’Azur. J’arrive à Antibes vers cinq heures, je dors une petite heure dans la voiture, puis je vais me promener sur les pages désertes et m’offre même le luxe d’une baignade, nu, au petit matin. Je trouve l’arrière porte d’une boulangerie ouverte, j’entre, demande s’il y a quelqu’un, un apprenti boulanger accepte de me donner des croissants et des pains au chocolat dans une bannette contre un billet de cinq euros que je vois disparaître dans sa poche. Il est sept heures, je sonne chez Séverine et Nicolas. Je suis épuisé. Mais heureux.  

Vendredi Vendredi 11 juillet 2008

Jour bas, s’astreindre malgré tout à aller chercher toutes les grandes branches tombées cet hiver et qui encombrent les chemins, se promettre d’en faire du petit bois avec la cisaille et la tronçonneuse. Et sous la bruine et dans la sueur mon T shirt est auréolé, on dirait un cuir dur et suintant. Avoir pleinement conscience que dans cette sueur exprimée il y a des toxines qui sont autres que celles que l’on sue habituellement. Cette fin d’année a été difficile, je le mesure à la force qui me manque dans les bras par rapport aux autres années, le poids de la tronçonneuse et ses vibrations c’est tout de suite qu’il tire, au delà des bras, sur les épaules. Mais là aussi, s’en réjouir presque, se promettre à plus ou moins longue échéance une guérison du corps.

Réparer la fermeture du logement du réfrigérateur, en en démontant le loquet, constater les emplacements des deux précédentes réparations, reconnaître la sienne d’il y a une dizaine d’années sûrement.

Ranger le cellier et ses outils, dans l’espoir de retrouver une clef à mandrin. Ranger entièrement le cellier et comprendre in fine que l’absence de la clef à mandrin s’explique tout simplement parce que la nouvelle perceuse achetée par le père récemment comporte une tête qui se dévisse à la main, plus besoin de cet accessoire énervant qui a le chic d’avoir été posé là pour reparaître ici.

Et c’est sans doute à cause de cette fatigue de porter des choses lourdes que je m’endors comme une masse au début de l’après-midi. La recette cévennole par excellence, suer le matin dans le maniement d’outils mécaniques, dormir un quart d’heure et aller plonger dans la fraîcheur de la Cèze.

 

Jeudi Jeudi 10 juillet 2008



Cette année, c’est la petite Eva qui accepte de s’y coller, que je la descende nue, à bout de bras dans le fond de la cuve d’eau potable, armée d’un balai brosse et d’une éponge, l’année prochaine, je pense que ce sera le tour d’Adèle de descendre dans la cuve et d’y faire le ménage méticuleux qui nous assure une eau de source potable dans un débit suffisant pour alimenter les différents robinets de la maison. Adèle devrait être à même de m’aider dans cette tâche encore quatre ou peut-être cinq ans, mais après qui descendra dans la cuve ?

Se servir d’enfants comme d’outils, si ce n’est pas honteux.  

Mercredi Mercredi 9 juillet 2008



Comme c’est incongru, tout de même, cette rêverie érotique !, le rêve de cette nuit a laissé un sillon profond, tandis que je passe la débroussailleuse. Comment l’esprit peut-il cultiver la sauvegarde de sensations aussi douces dans un tel vacarme ?  

Mardi Mardi 8 juillet 2008



Allez ne commençons pas tout de suite les travaux et les corvées, notamment celle du débroussaillage qui promet d’être ardue tant l’herbe est à la fois haute et serrée cette année, et dépensons notre première matinée à chercher des champignons. On en trouve quelques uns, des girolles, mais ce n’est pas non plus l’abondance, d’ailleurs nous étions sur le point de renoncer quand Madeleine en trouva un groupe de trois belles qui nous remet en scelle et on finit par en trouver assez pour faire une belle fricassée.

A Madeleine j’explique quelques rudiments, regarde sous les grands arbres, dans les coins rocailleux et près des mousses, ce sont souvent dans ces coins d’ombre et d’humidité retenues que l’on trouve les girolles friandes d’un peu de fraîcheur dans les sous-bois, de même lui expliquer que toujours avant de ramasser le champignon que l’on a vu, avant de se baisser, il faut regarder autour et s’assurer que l’on n’en manque pas d’autres. Et cet automne, je présume que je lui apprendrai à chercher les pieds de mouton et leurs rivières le long des lignes de plus grande pente — et aussi que le pied de mouton est un champignon amer et qu’il verser trois fois de son eau de cuisson pour se débarrasser de son amertume écœurante. Ce faisant l’impression de faire quelque chose d’essentiel, de transmettre le meilleur de l’héritage.

Puisque c’est dans ces même sous-bois que j’ai appris à ramasser des champignons avec le père, et quelques conseils, pas tous bons d’ailleurs, de Lousteau, qui donnait des coups de pied dans les bolets bais, sans doute impressionné par leur bleuissement à la coupe, qui devait lui donner le sentiment de quelque poison, le temps qu’il m’a fallu plus tard pour me convaincre, manuels et atlas en main, pour accepter que ces champignons puissent effectivement être d’excellents comestibles, c’est aussi que les pouvoirs et les connaissances que je prêtais à Lousteau étaient immenses. Et comme à mon arrière grand-mère il n’était pas facile d’admettre que l’homme avait marché sur la Lune, il me fut difficile d’admettre que Lousteau ne savait pas tout du sous-bois. J’imagine que dans ce difficile apprentissage que l’on devient adulte. Et dans ce que j’enseigne aujourd’hui à Madeleine et à Nathan aussi, qui lui est très exhasutif dans son examen des champignons pour tous les couper dans le sens de la longueur à l’aide de son petit couteau, il y aura sans doute des tas de choses dont il faudra qu’ils fassent le tri attentif. A l’impertinence proverbiale de Madeleine, je me demande si l’opération de tri n’est pas déjà en cours.  

Lundi Lundi 7 juillet 2008



La première baignade est toujours comme une électrocution, l’eau est froide, il faut s’y réhabituer, et il faut du courage pour se jeter dedans, même Madeleine qui pourtant n’est pas frileuse et n’a pas froid aux yeux, semble la trouver plutôt froide. Mais finalement si, je me jette dedans, la poitrine prise tout de suite. Quelques longueurs sont nécessaires avant de ne plus sentir la morsure du froid et qu’elle se transforme en agréable sensation de fraîcheur. Mais cela fait du bien, beaucoup de bien. Ca assomme un peu aussi. Ou est-ce l’air ? N’empêche, de retour de la baignade, l’ambiance, qui était tombée sombre entre Anne et moi depuis ce matin, est miraculeusement revenue à l’échange de meilleurs sentiments.

L’eau de la Cèze a des vertus miraculeuses, il n’est plus permis d’en douter.  

Dimanche Dimanche 6 juillet 2008



Etrange sensation celle de cette étape à Clermont-Ferrand, Anne est arrivée avec Madeleine et Nathan au travail, j’ai encore deux ou trois corvées à faire avant de ne pouvoir les rejoindre tout à fait dans ce départ en vacances. Amusant de voir Nathan et Madeleine évoluer entre tous ces écrans d’ordinateurs dont Madeleine ne manque pas de remarquer que cela n’a pas l’air très drôle ce que nous faisons ici.

Nous sortons finalement, et j’emmène mon petit monde à l’hôtel de l’autre côté de l’autoroute et là aussi, de même qu’au restaurant chinois en face, cela fait drôle de voir Anne et les deux grands dans cet univers qui est davantage le mien dans ces week-ends d’intermittence personnelle, dans cette manière de non-vie professionnelle, au cours de laquelle je maintiens justement de la vie tout court.

Dans la chambre, nous répartissons les corps sur les quatre lits, Nathan étant enchanté d’avoir pour lui le lit pliant. Je ne peux m’empêcher de penser à ces souvenirs lointains du temps de l’enfance, de ces escales dans des motels, les parents, mon frère Alain et moi, un peu de tristesse à cette pensée naturellement. C’est un peu comme si la tritesse de la mort de mon frère Alain me barrait si souvent le chemin vers des souvenirs plus heureux, et de constater aussi que j’ai fini par prendre le pli de cette tristesse, je ne la combats plus, je le laisse arriver, c’est tout.

Nous scannons le programme pléthorique de télévision en quête d’un film tout public, genre cinéma du dimanche et nous trouvons notre content avec l’Inspecteur la Bavure de Gérard Oury avec Coluche et Depardieu — il y avait bien un match du Tri-Nations opposant l’Afrique du Sud aux All Blacks, sur une autre chaîne, mais Anne et Madeleine se sont rebellées contre cette idée qui pourtant me plaisait ainsi qu’à Nathan, évidemment.

On tente de coucher tout ce petit monde de bonne heure pour pouvoir partir assez tôt demain matin, mais avec la surexcitation de ce départ en vacances, Nathan trouve très péniblement le sommeil, et descendra même prendre un café avec Anne dans le hall de l’hôtel, bien après minuit.  

Samedi Samedi 5 juillet 2008



Anne me dit au téléphone qu’Adèle a collé un pansement sur la porte de notre maison. Cette douleur que nous infligeons aux enfants en ce moment me tord le ventre. On ferait bien de se prendre par la main.  

Vendredi Vendredi 4 juillet 2008

 

Jeudi Jeudi 3 juillet 2008



Grand rangement dans le garage, non pas que je me sentais le moindre courage en ce sens, c’est même tout le contraire, mais je sais aussi que les forces manqueront tout à fait au retour des Cévennes si je retrouve l’atelier dans le désordre du moment. Tout ça c’est vraiment lutter contre soi-même. Et le sentiment ces derniers temps que ce soit justement le seul combat. S’y épuiser beaucoup et ne pas en tirer grand chose.

Le soir malgré tout, un sentiment d’allégresse presque, mal gommé par la fatigue, devant cette tabula rasa et se dire, vivement le mois d’août et reprendre le travail avec des énergies neuves, un appétit et un désir neufs aussi.  

Mercredi Mercredi 2 juillet 2008



Mais est-ce que je ne peux pas me taire tout simplement ?, cette façon aussi de vouloir donner son avis sur tant et tant de choses ou encore de vouloir tout dire peut-être pas mais vouloir dire beaucoup et tant de fois devoir regretter tant et tant de phrases, se dire qu’à tel ou tel encroit on a été approximatif au mieux ou encore qu’on se soit entièrement trompé, cela arrive aussi, s’obliger parfois à faire amende honorable, mais toujours regretter cette parole toujours trop fort, à trop haute voix pour ses propres moyens.

Bien sûr c’est le risque encouru par cette prise de parole en public, jour après jour en somme, et on n’est pas toujours brillant, cela on ne le sait que trop, l’impression parfois de ne savoir que cela, c’est un risque qu’un jour on s’est dit qu’on assumait, mais tant de fois depuis, j’ai pu m’apercevoir que c’était un peu plus haut que mes capacités propres, je m’y suis contraint, conscient cependant que dans cette astreinte, ces "vingt lignes par jour génie ou pas" de Stendhal, se tenaient les clefs d’une progression, que cette prise de risque, cette marche en avant forcée, permettrait justement cela, d’avancer, de progresser de s’éduquer soi-même parfois aussi, mais à quel prix cette lutte contre sa propre ignorance ?, celui de se couvrir si souvent de ridicule, de se tromper, de se tromper encore, de se tromper devant tout le monde, faire confiance à ses intuitions, mais avoir si souvent à le regretter.

Les amis m’opposent souvent que je devrais recevoir assez souvent des signes tout de même qui me prouvent que ce risque pris n’est pas perdu pour tous, et que même ce qui se trouve dans ces lignes de nombreuses personnes y trouvent du prix, ces derniers temps j’en ai tout de même reçu la plus flagrante des preuves (des preuves sonnantes et trébuchantes même), mais même fort de cette reconnaissance je ne peux m’empêcher de soupçonner ces intentions amies d’être en fait des encouragements à une entreprise qui reste à l’état de brouillon malgré tout.

Aussi ces derniers temps le sentiment de payer un lourd tribut à cette entreprise, énergies dépensées à ce qui m’apparait si souvent chimérique au détriment de ce qui devrait être bien plus présent, immédiat. Et naturellement quand je pousse ce raisonnement là jusqu’au bout, jusqu’à son terme plein, je sens comme je gagnerais beaucoup sans doute à tout abandonner et justement concentrer mes forces vives sur tout à fait autre chose.

Il est temps d’aller dans les Cévennes, plonger dans les eaux fraîches de la Cèze, faire refroidir le moteur en surchauffe.  

Mardi Mardi premier juillet 2008

La BNF n’est pas encore prête pour archiver le Désordre. On en tirerait presque de la fierté. Mais ce serait une fierté terriblement mal placée. Sans objet. Et surtout terriblement contre-productive.

Il semble par exemple que dans leurs efforts d’aspiration, très peu de fichiers ont été oubliés, peut-être même pas un seul, mais étant donné les dimensions du site il est difficile de se prononcer de façon certaine. En revanche, ce qui n’a pas résisté à ce transport de données, entre les serveurs de mon hébergeur et ceux de la BNF, c’est la structure même. Et avec elle tous les scripts qui contribuent à donner au désordre son architecture, sa conception, sa dimension labyrinthique et enfin son côté livre de sable électronique qui assure à chaque visiteur que quels que soient ses efforts pour retrouver ses traces d’une visite précédente, les chemins auront toujours une nouvelle apparence.

Or, et c’est sur ce point, qu’expliquant à mes hôtes de la BNF, l’importance de cette construction que j’en suis venu à comprendre ceci de mon propre travail, si l’on ne devait sauvegarder que les textes, et que les images, je ne suis pas certain que "mon travail", comme je l’appelle, aurait beaucoup d’intérêt. Aussi bien les images que les textes. Les images, singulièrement les photographies, et plus particulièrement encore celles prises au jour le jour, n’ont pas, à mes yeux, de force propre. Elles sont en fait tellement nombreuses qu’elles s’annulent entre elles, la force propre de l’une étant noyée sous le poids de toutes les autres, dans cette démarche de captations attentives, c’est davantage la capacité à influer sur les orientations du flux qui est plus intéressante, celle qui me fait extraire quelques-unes parmi les nombreuses chaque jour de ces images et de les organiser en un collage sommaire, puis de lier ces collages entre eux dans la chronologie des jours et des saisons qui passent. Et pour les textes dans le site c’est à peu près le même sentiment, que je ne suis jamais certain que ces derniers existent en tant que tels quand ils ne sont pas repris dans la plus grande structure que constitue le site et auquel ces textes contribuent, en lui donnant une épaisseur toujours renouvelée et en influant sur les compréhensions du labyrinthe en lui-même.

Désossez ces textes et ces images de ce squelette parfaitement assymétrique et aux ramifications mal définies, imprévisibles, et la matière même paraît sans substance, sans goût presque.

Il m’arrive alors si souvent de penser que je suis l’artiste d’une seule œuvre, le site Désordre, et si je voulais absolument savoir si je suis capable d’autres travaux, il faudrait sans doute que j’arrête de travailler à l’étendue du désordre et que j’entreprenne de travailler à toute autre chose.

Ce dont je ne suis pas certain que j’aurais un jour le courage.

Et donc, si ce rendez-vous dans les entrailles de la BNF, dans son centre non-marqué de l’aspiration des données et de l’archivage, avait les contours d’une rencontre manquée, pas encore satisfaisante, il n’empêche ses enseignements sont plus éclairants que prévu.

 

Lundi Lundi 30 juin 2008



Qu’il est beau le sourire de la serveuse dans le restaurant chinois en remarquant la façon décorative avec laquelle j’ai rangé en étoile toutes les queues de mon plat de crevettes. Des années d’études et un diplôme de décorateur pour en arriver là.  

Dimanche Dimanche 29 juin 2008



Dans images malgré tout Georges Didi-Huberman observe avec une minutie remarquable les quatre photographies que les membres de Sonderkommandos de Birkenau sont parvenus à réaliser, en août 1944, dans une tentative de documenter leur épouvantable besogne. Son texte ayant par la suite créé une polémique assez minable aux Temps modernes, notamment de la part de Gérard Wajcman et Élisabeth Pagnoux qui se font très complaisamment les disciples intégristes de Claude Lanzman, auquel nul ne songerait à reprocher un seul plan de Shoah, mais dont les positions véhémentes sur le sujet de la Shoah justement ne sont pas toutes intelligentes, loin s’en faut, Didi-Huberman y répond et pousse d’ailleurs la réponse bien au delà du devoir qui lui était moralement imposé, jusqu’à parfaire sa première analyse de ces quatre images et de l’inclure également dans une réflexion évidemment de fond à propos du montage, notamment, cinématographique des images.

C’est une réflexion brillante, qui a l’immense mérite de rendre le meilleur des hommages possible à ces hommes qui ont pris des risques insensés, au péril d’une mort certaine d’une part, mais d’autre part aussi dans un luxe de souffrances promises à chaque fois aux membres des Sonderkommandos, dès qu’ils furent surpris dans leurs efforts de lever le voile opaque que les SS maintenaient sur leur épouvantable industrie. Hommage parfait parce qu’il poursuit leur volonté de témoigner au delà de leur situation précaire, mais qui n’aura pas été entièrement enterré leur volonté d’hommes, capables, quel courage !, de s’adresser à leurs semblables au delà de leur mort certaine. En la matière les vitupérations de Wajcman et celles de Lanzman contre Didi-Huberman sont infamantes vis à vis de ces hommes courageux, surtout venant de personnes qui se poseraient volontiers en gardiens du temple.

Je ne pense pas qu’il soit possible d’ajouter quoi que ce soit au texte de Didi-Huberman à propos de ces quatre images, ce serait courir le risque d’avancer une connerie ou encore de ne faire que reprendre une des avancées à la fois savantes et prudentes de Didi-Huberman. En revanche, il me semble que ce dernier éclipse un peu rapidement, dans son analyse, en un seul paragraphe, une des quatre images. Il s’agit de la photographie "ratée" au point qu’il soit difficile de dire vraiment ce qu’elle représente.

Le danger de la situation, la surveillance harcelante sous laquelle vivaient et travaillaient les membres des Sonderkommandos, explique sans difficulté qu’ils n’aient pu prendre que quatre photographies — il semble à ce sujet qu’il était également possible que ce soit les seules quatre vues qu’il restait dans l’appareil-photo qui avait été fourni en sous-main par la résistance polonaise. Les deux premières vues représentent des membres des Sonderkommandos s’affairant au milieu d’un tas de cadavres, qu’ils sont en train de brûler, dans une des fosses à ciel ouvert qui avaient été ménagées, dans le fond du camp de Birkenau, quand les cadences de mises à mort étaient telles que les fours crématoires fermés prévus pour incinérer les corps ne suffisaient plus à absorber le nombre terrible des morts. Ces deux premières photographies se ressemblent, la première, par ordre chronologique, est légèrement floue, la seconde plus précise qui représente sensiblement la même scène, ces deux vues ayant été prises le plus vraisemblablement, d’après les recherches historiques autour de ces quatre images, depuis la chambre à gaz même, pour se tenir à l’abri de la surveillance des SS. La troisième image est plus aventureuse encore puisque le photographe clandestin s’est risqué à l’extérieur et a tenté de prendre en photo un groupe de femmes promises à la mort par les gaz, la plupart sont nues et se dirigent vraisemblablement vers la chambre à gaz. Le cadrage de cette photographie est très maladroit et déséquilibré, ce qui indique sans doute qu’à la différence des deux vues précédentes prises depuis la chambre à gaz, cette image et sa suivante ont au contraire été prises sans regarder dans le viseur de l’appareil, au jugé. Or cette photographie ne montre ce qu’elle entendait représenter que dans le coin en bas à droite de l’image, à savoir les femmes nues qui se dirigent vers la chambre à gaz.

La quatrième et dernière de ces photographies est à la limite du lisible, on y reconnaît la silhouette partielle d’un arbre et de ses branches désordres, l’image pour sa plus grande partie est surexposée et côtoie l’abstraction de formes. Elle est ratée dans ce qu’elle ne rejoint pas les intentions de son photographe, celle de faire une deuxième vue de ce groupe de femmes, puisque c’est également parmi les arbres du fond du camp qu’elle a été le plus vraisemblablement prise, mais à la fois le cadrage très incontrôlé, le contrejour et la mauvaise exposition ont fait de cette image une photographie ratée.

D’un strict point de vue historique on peut regretter qu’elle soit ratée. Elle aurait peut-être apporter quelques lambeaux supplémentaires de la réalité de l’extermination dans les camps de la mort, nous aidant dans cette tâche difficile mais indispensable de tenter de se représenter les usines de la mort.

En revanche c’est une image qui n’est pas sans qualité.

Si, non par un mauvais esprit, ce qui serait très déplacé dans ce contexte, on s’attache à considérer cette image en tant qu’image, ou même abstraction photographique, il n’est pas difficile en fait de lui reconnaître des vertus plastiques. Didi-Huberman parle, trop rapidement d’après moi, de cette image comme étant celle de la peur, celle du photographe clandestin peinant à concilier son forfait (aux yeux des SS) et produisant une image toute de tension, finit par représenter davantage son sentiment intérieur (celui de la peur des risques encourus) que ce qu’il voit et veut donner à voir.

En cela cette image est alors à rapprocher, toutes proportions gardées, de certaines images des Américains de Robert Frank, celle par exemple du bar à Gallup dans le Nouveau Mexique ou encore celle du couple de Noirs à San Francisco, toutes les deux obtenues sans regarder dans le viseur au jugé et toutes les deux affligées d’un cadrage penché et maladroit, ces deux images parvenant malgré tout à représenter ce qu’elles voulaient montrer, représentation qui s’augmente d’une tension graphique du cadrage et d’une ambiance chaloupée qui sont toutes les deux très disantes de l’étrangeté de la situation, de ce qu’elle contient peut-être pas d’illicite, mais d’inaccoutumé, nombreux sont les photographes qui ont connu ces situations qu’ils auraient aimé photographier mais dont l’acte de photographier les aurait mis en péril, dans le cas du photographe clandestin de Birkenau, s’il avait été découvert, la mort immédiate certaine et très probablement dans des douleurs atroces pour servir d’exemple à ses codétenus.

La peur d’ailleurs n’était peut-être pas la seule des émotions qui aient mis en péril la réussite de cette photographie. Il est même raisonnable de penser que cet homme photographe était également en proie à des émotions tout aussi intenses, notamment celle du désespoir de photographier des femmes qui n’avaient plus que quelques minutes à vivre, émotion sans doute compliquée par le fait qu’il savait aussi qu’il aurait à travailler à cette mort et à leur incinération. Emotion aussi vis à vis de ces victimes, en étant victime soi-même, compassion, émotions à leurs combles et qui en plus de la peur, de la clandestinité de la manœuvre, font échouer le projet de cette quatrième photographie.

D’une certaine façon je comprends la réticence de Georges Didi-huberman à développer à propos de cette image parce que pour ce qu’elle tient d’irreprésenté et par ricochet d’irreprésentabilité, elle peut gêner ce que justement il s’efforce de faire dire, avec beaucoup de clarté, aux trois autres images, et plus outre encore que la notion d’inimaginable ou d’irreprésentable sont en fait des signes de paresse intellectuelle, notamment vis à vis de ces hommes, les membres des Sonderkommandos, qui se sont évertués, dépouillés à l’extrême, de laisser au delà de leur mort quasi certaine des témoignages de qu’ils vivaient, dans toute son horreur qui à eux n’étaient pas irreprésentable, puisque c’était depuis cette horreur même qu’ils tentaient de témoigner. Et pourtant il semble que l’abstraction involontaire de cette quatrième image tienne en elle une représentation inconsciente de cette horreur.

La considérant comme telle, une image abstraite, pour ses qualités plastiques qui sont assez remarquables, il n’est pas impossible non plus de la rendre à son contexte historique. Elle acquiert alors une autre dimension, celle d’une relique, comme d’autres documents photographiques, qui ne paraissent pas représenter efficacement ce qu’ils photographient sans leur légende qui est alors indispensable pour leur rendre leur efficacité, je pense par exemple aux photographies aériennes de Sophie Ristelhuber des stigmates de la première guerre du Golfe en 1991, ou même encore, des photographies d’apparence banale, les paysages traversés par Richard Long et qui valent non pour l’image du paysage qu’elles représentent mais pour être la trace d’une œuvre immatérielle, ou bien encore, nous sommes ici à la limite du raisonnement des photographies de performances qui sont souvent des captations maladroites et très incomplètes surtout si on les ampute du descriptif de la manifestation.

Quel devient alors le sort de cette photographie abstraite si on lui fait porter la légende de tentative de représentation partielle de la mise à mort de nouveaux arrivants dans le camp d’Auschwitz-Birkneau, août 1944 ?

Cette quatrième image, ratée, a priori, tient en elle des plis dans lesquels il est hasardeux sans doute de s’engager, parce que les significations qu’elle contient sont incertaines, mais elle ne peut pas être écartée d’un geste trop rapide, et je regrette aussi que Georges Didi-Huberman, dans ces explications éclairantes de la seconde partie de son livre, à propos de montage, et d’associations d’images, ne profite pas là d’une possibilité véritable de racheter cette image, parce qu’effectivement associée aux trois autres images, elle produit également un effet narratif, comme le font les inserts. Dans le cas présent, montée avec les trois autres images elle raconte aussi ce qu’il y avait d’irreprésentable, malgré tout, dans la tuerie à vaste et industrielle échelle de l’entreprise nazie, la démolition progressive de tout ce qui faisait encore des Sonderkommandos, des hommes malgré tout, dont les émotions étaient toujours atteignables par les horreurs au milieu desquelles il vivaient — survivaient — pour la plus grande part d’entre eux, la fin de leur vie. C’est dire si Primo Levi se trompait à leur sujet ne leur prêtant plus la moindre humanité.

Enfin, il est évidemment risqué de trouver dans cette quatrième photographie, les qualités d’une oeuvre, même involontaire et que son auteur n’aurait peut être pas su reconnaître, pourquoi cette filiation est-elle si difficile quand dans le même temps, on n’est moins hésitant à considérer les écrits de Zalmen Gradowski comme de la littérature ? C’est un peu, sans doute, parce que depuis Baudelaire, on ne parvient toujours pas, inconsciemment, à racheter vraiment la photographie, sans cesse rejointe par ses origines douteuses et son mauvais genre.  

Samedi Samedi 28 juin 2008



Ces prochaines semaines, aussi parce que les mises à jour depuis les Cévennes n’ont jamais été possibles, ni même envisagées, le bloc-notes du désordre fait une pause, cette fois-ci moins qu’une autre avec la certitude qu’il reparaîtra à mon retour dans le garage. Il y a aussi que la vie connait des tourments qui sont les notres et seulement les notres et qu’il ne serait jamais possible d’écrire publiquement de telles choses.

Pour ce qui est de la rubrique de la Vie en panne depuis quelques temps, depuis le vol de l’appareil, il faudra justement attendre le remplacement de l’appareil. J’ai tenté de maintenir un peu de ce flux d’images à l’aide de l’appareil gentiment offert par P., mais je n’y parviens pas bien, sans doute que parce que chaque image faite avec cet appareil pourtant irréprochable, me donne à voir des images que je ne suis pas parvenu à faire aussi bien que je l’aurais souhaité avec l’appareil envolé et auquel j’étais physiquement habitué.

Les dons ont beaucoup afflué et nous sommes proches de la somme voulue, alors merci à tous les très généreux donateurs, encore quelques clics pour ceux qui prennent la rame en marche sur le bouton ci après.



Et je ne veux pas non plus négliger les lecteurs empathiques au contenu même du bloc-notes, et pour ceux qui suivent la progression pas très linéraire de Nathan, une excellente nouvelle, Nathan est enfin inscrit pour la rentrée prochaine à l’école De Croly, où il va rejoindre Adèle, et où il est déjà accueilli avec toute l’intelligence et la bienveillance d’une équipe pédagogique à l’écoute de la particularité de Nathan, avant même qu’il ne soit un de leurs élèves. C’est une excellente nouvelle, vous n’avez pas idée.




J’ai repris l’article sur la réédition des Américains de Robert Frank par les éditions Steidl avec deux exemples des recadrages.

De même j’ai ajouté un extrait de John Zorn plus en relation avec mon article à propos de son récent concert à la cité de la Musique
 

Vendredi Vendredi 27 juin 2008



Je ne sais pas quoi penser de ce concert de John Zorn à la Cité de la Musique à Paris. Y étaient jouées les pièces suivantes. 777 un trio de vioncelles. Gri-Gri, un solo de tambours, Sortilège, un duo de clarinettes basses, Fay çe que voudras un solo de piano préparé et enfin Necronomicon, un quatuor à cordes.

L’oeuvre de John Zorn est absolument pléthorique, de consulter même rapidement sa discographie donne une mesure de que l’oeuvre comprend de directions toutes différentes, elles-mêmes prenant leurs sources dans des univers très variés. C’est à ce point éparpillé que c’est sûrement un défi, même pour les plus accrochés de ses admirateurs, dont je suis, de l’aimer toute. Qui pourrait bien aimer à hauteur égale, les albums de Massada, ceux de Painkiller ou d’Hemophilliac ou encore de Naked City, ou de Lulu, les oeuvres de musique classique contemporaine ou encore les reprises de musiques de films écrites par Enio Morricone, et à l’intérieur de chacune de ces directions majeures épouser sans réticence les infinies variations à l’intérieur de chacune de ces branches prolixes.

Dans mon cas je me demande si ce n’est pas justement sur les tentatives de John Zorn en matière de musique classique contemporaine que je finis par achopper. Et j’aimerais tenter de comprendre pourquoi.

Dans le cas de ce soir, 777 n’est pas une oeuvre inintéressante, loin s’en faut, mais elle est très prédictible, elle part sur les chapeaux de roue dans des grincements de cordes joués à toute berzingue, ça part dans tous les sens, ça paraît se calmer de temps à autre pour reprendre de plus belle, c’est écrit de façon virtuose et doit représenter pour les interprétes un véritable labyrinthe de complexité. Mais décidément les accentuations et les contrastes ne sont pas de la dernière finesse.

Gri-Gri est une pièce de percussions seules dont on ne doute pas qu’elle doit receller mille complications et détours, sans doute faut-il l’écouter un grand nombre de fois pour en découvrir la matière et la densité statistiques. Sans doute. Encore qu’on puisse douter que ce soit du même tonneau que les pièces pour percussions seules de Xenakis, parce que dans cette oeuvre de John Zorn, on a de nouveau le sentiment qu’une recherche excessive de complexité a prévalu et qu’elle se soit de plus employée à utiliser toutes les ficelles de l’instrument en question, un peu comme un cuisinier qui aurait commis l’erreur d’utiliser à la fois absolument toutes les épices dont il disposait. Connaissant le goût de John Zorn pour créer, plus souvent qu’à son tour, des univers sonores proches d’une certaine manière de violence ou d’inconfort chez l’auditeur, il est possible que certaines parties de cette pièce aient été écrites avec ce genre de recherches en tête. Mais là aussi c’est peu convaincant.

Plus concise et plus riche à la fois, la pièce Sortilège pour deux clarinettes basses est au contraire un petit bijou d’intelligence, de passes de notes entre les deux instruments qui prennent le relai l’un de l’autre créant de très beaux passages continus avec de très précieux alliages entre les sonorités les plus basses de ces deux grands instruments mais aussi les notes les plus hautes qui sont comme coincées dans les ouvertures martyrisées de leurs anches. Curieux d’ailleurs comme il est facile de rapprocher cette pièce du jeu même de John Zorn au saxophone alto, alternance de passages très enlevés ou au contraire brouillons et stridents.

Fay çe que voudras m’a laissé de marbre, une pièce qui semble donner d’excessives difficultés à son pianiste dans les aller-retours entre le clavier et les cordes du piano entre lesquelles la partition semble prescrire toutes sortes de manoeuvres complexes, aucune qui paraisse indispensable ni apporter beaucoup à la musicalité de cette pièce, sans compter le caractère un peu carricatural de l’interprétation qui s’en prend au clavier avec force martellement et coups de poing, pas toujours pour la plus grande richesse musicale.

La pièce suivante en cinq parties pour quatuor à cordes est d’une toute autre richesse. Admirablement écrite notamment pour ses très étonnants passages entre instruments des notes jouées pizzicato et celles au contraire cum archo, ou encore ses précieuses combinaisons notamment entre l’alto et le violoncelle, la pièce malgré tout, cette écriture riche et son interprétation irréprochable, semble cependant s’égarer, dans de pesants jeux de citations, notamment des Français du début XXème, Debussy, Ravel et quelques passages sans doute pris à Fauré, mais ma culture musicale est (bien) insuffisante pour relever toutes ces citations qui par accumulations successives finissent par peser et faire se demander s’il n’y aurait pas chez John Zorn dans cette écriture la volonté d’être un peu trop brillant ou pire encore de faire étalge de sa culture musicale, ce qui étant donné la richesse de son oeuvre par ailleurs est étonnant d’inutile.

Pour cette dernière pièce également on note la recherche systématique de la complexité qui est accentuée encore par l’étalage de virtuosité des interprétes drôlement contents de disposer d’une partition dans laquelle ils peuvent rivaliser de technique et se montrer les uns aux autres de quel bois ils se chauffent.

Et à la fin de ce concert de musique peut-être un peu trop savante, je suis ramené à la même interrogation, quoique plus diffuse, qu’il m’est arrivé d’avoir en écoutant les tentatives pas toutes très heureuses de recherches en musique classique contemporaine d’un Frank Zappa, qui aura tellement voulu nous faire croire que ses si nombreuses parodies et orgies sonores sur la scène rock n’étaient que le prétexte pour financer des recherches plus prestigieuses mais au public plus étroit. Quand j’écoute Yellow Shark de Frank Zappa, je pense que c’est une musique pompeuse, pas très adroite ni très finaude, alors qu’au contraire dans la débauche des Mothers of Invention et toutes les orchestrations rock virtuoses jusqu’à Joe’s Garage, j’ai le sentiment d’avoir affaire à une oeuvre autonome, fondatrice, même si cette dernière doit provenir d’un aussi mauvais genre que le rock.

Dans le cas de John Zorn, la nuance est plus subtile, parce que l’écriture de John Zorn en matière de musique classique contemporaine est plus riche, plus intelligente, le fossé entre ce monde polissé de musique classique et les recherches plus électriques et tout simplement plus improvisées est moindre, il n’en demeure pas moins que dans cette écriture blanche, et avide de complexité, on regrette la générosité et les prises de risques des formations de musique plus libre. Et on finit par voir dans ces tentatives de musique érudite une certaine forme de vanité, qu’on oublie vite en écoutant Absinthe de Naked City, sans doute l’un des plus aboutis des disques de John Zorn.




Pour le moment je donne à écouter un passage de John Zorn issu de More News about Lulu qui n’a rien à voir avec la musique dont je parle, je trouverai à la maison un passage plus ad hoc plus tard.

Nettement plus tard donc j’ai fini par donner un extrait de Music for children ce morceau-là plutôt qu’un autre puisque je suis allé écouter ce concert avec Madeleine.
 

Jeudi Jeudi 26 juin 2008

Je n’étais pas préparé à cela. A croire d’ailleurs qu’il est plus facile pour moi de digérer les portes qui se ferment, le mépris, parfois, ou même encore des sentiments particulièrement déplaisants à mon égard, plutôt que de devoir affronter, ce qui m’est nettement plus difficile, la gentillesse, la générosité et l’élégance.

J’aurais passé une bonne partie de la soirée à continuer de peser le pour et le contre de cette idée de faire passer le chapeau, en avais-je le droit ?, bien sûr, il y avaient les assurances des plus solides, mais cela continuait de me paraître inconvenant. Et puis finalement je l’ai fait. J’ai mis en ligne cet appel à l’aide et cette méthode préconisée pour recevoir les dons. A un peu plus tard d’une heure du matin la chose était en place, avec son fameux bouton. Un premier essai montrait que cela fonctionnait, un message à François, un message à la liste de diffusion du désordre, j’éteignais et je montais me coucher, sans force.

Je me réveillais d’assez bonne heure et avant que les enfants ne soient dans nos pattes à nous demander petit déjeuner, signature de carnets ou de papiers importants de la dernière heure, j’allais voir en ligne, m’imaginant qu’il y aurait peut-être déjà un premier don, un premier signe amical. J’étais évidemment loin de me douter que ce seraient déjà huit donateurs qui se presseraient, les portes de la banque pas encore ouvertes, et que François avait déjà mis en ligne ce texte, qui naturellement me va droit au coeur. Et c’était presque violence que tout ceci. Se sentir apprécié, avoir le sentiment de compter, même pour ceux qui ne me connaissent pas, ou qui ne connaissent que les lignes du bloc-notes ou l’esprit un peu tordu qui les a égarés pendant quelques temps dans un site qui n’avait ni queue ni tête.

Je n’aurais jamais pensé, je n’aurais jamais cru.

Il y a des petits dons et des gros dons. Je suis très touché par les petits dons parce que je me dis qu’à ceux-là cela coûte sûrement, une femme m’a même écrit en me demandant pardon de ne pas pouvoir faire de don parce qu’elle est vraiment trop pauvre, si elle savait comme elle me touche, Les gros dons m’étonnent, je croule sous la confiance qu’ils placent en moi, c’est qu’il va falloir en faire de sacrément bonnes images pour remercier tout ce petit monde de généreux.

D’ailleurs avec Anne on se dit qu’il faudra faire une fête pour remercier les uns et les autres, un de ces banquets indiens dont Anne a le secret et pour lesquels je suis son petit mirliton.

Merci à tous. Du fond du coeur.

 

Mercredi Mercredi 25 juin 2008

Fontenay, le 25 juin 2008


Monsieur, Madame la directrice.


Il ne nous est pas possible de signer le carnet du troisième trimestre de Nathan. Pour plusieurs raisons, nous ne considérons pas que Nathan soit évaluable, selon de tels critères. Par ailleurs les évaluations de ce dernier trimestre semblent indiquer un net fléchissement dans ses acquis et ses capacités ce qui est en parfaite contradiction avec les évaluations des professionnels qui interviennent auprès de lui, plus particulièrement, sa psychologue, son orthophoniste et son psychomotricien. Et dernièrement, nous ne pouvons pas contresigner une recommandation à ce que Nathan soit accueilli dans une structure plus légère, puisque nous refusons précisément ce type de solutions, qui n’en sont pas, et certainement pas pour un enfant autiste.

Respectueusement.






Anne Verley et Philippe De Jonckheere
 

Mardi Mardi 24 juin 2008



Pas nécessairement en défense d’André Gunthert, il se défend très bien tout seul, mais tout de même.

André, tu as mille fois raison d’insister sur le fait que parmi les nombreuses manipulations de cette exposition ratée de bout en bout, il y avait effectivement le problème de l’intégrité des documents qui semble-t-il a été ausi bien occulté que le reste dans cette exposition, et qu’on oppose le fait qu’un cartel avait bien précisé qu’il s’agissait-là de numérisations, n’excuse en rien l’attitude laxiste de part en part des commissaires de cette exposition, qui justement, durant toute sa tenue, n’a pas brillé par la qualité de ces cartels.

La société Tribvn est nullement en cause, elle n’a fait que des reproductions, des numérisations, lesquelles ont été confiées à des techniciens dont c’est le travail tous les jours de profiter de la souplesse des outils numériques pour gommer les imperfections des images qui leur passent entre les mains, manipulations et corrections densitométriques et colorimétriques qui sont attendues par leurs clients. Ou tout du moins la majorité de leurs clients.

Une fois encore les commissaires de cette exposition n’ont jamais perçu la dangerosité du matériau qu’ils manipulaient, et ton analyse montre bien à quel point même dans une étape aussi importante que la numérisation des originaux, ils ne se sont pas étouffés de questions, et que la même attitude nonchallante a prévalu aux autres étapes de réalisation de cette exposition, dont le thème était manifestement historique, mais c’est à se demander s’ils ne sont jamais posé la question de ce que l’histoire en tant que sujet de l’exposition leur imposait de rigueur éthique.

C’est irresponsable de confier des documents historiques à des faussaires. Or tout ce qui relève de la numérisation si le processus n’est pas surveillé dans toutes ces étapes par un historien, appartient plus sûrement au monde des manipulateurs et des retoucheurs et donc des faussaires. On peut se demander en revanche si une telle compétence existe, c’est-à-dire, celle d’un historien scrupuleux de respecter dans ses moindes détails l’objectivité des documents — façon Raul Hilberg qui explique à Claude Lanzman dans Shoah, ce qu’il peut tirer d’informations à l’étude d’une feuille de route ferroviaire, et quand Lanzman le presse de dire que ce transport concernait certainement plus de 10.000 personnes, Hilberg lui explique que c’est fort possible mais que le document lui permet seulement de parler d’au moins 3000 et qu’il s’en tient toujours à ce que les documents disent de façon certaine — lequel historien donc, aurait également des compétences solides dans la reprographie et la numérisation, et ce qui serait parfait c’est que cette espèce de surhomme intellectuel aurait également une pratique courante de l’analyse sémantique et sémiologique des images, comme par exemple un Georges Didi-Huberman. Et encore ce serait peut-être ne pas être absolument certain que ce soit encore suffisant. Au lieu de cela, on envoit apparemment les originaux sans escorte, et un technicien les numérise sur une bécane pendant qu’il numérise également, sur une autre bécane, l’album-photo de je ne sais quelle famille bourgeoise qui s’offre la numérisation de ses archives photographiques.

Au contraire de tes deux contradicteurs, je trouve ton cheminement très honnête, conscient de toutes les possibilités d’erreur, et qui justement en prenant le temps de les mettre toutes au jour, finit par redonner une chance à une manière de vérité historique et donc temporaire, mais honnête, en l’état actuel des connaissances (voir Pierre Vidal Nacquet dans les Assassins de la mémoire) de filtrer. Cette honnêteté dans le cas de cette exposition n’a jamais été de mise. Avec les résultats que l’on sait.

Pour ce qui est du traitement des images originales, également d’accord avec toi que s’agissant d’une exposition à portée historique (parce que parlons sincèrement, les images d’André Zucca en dehors des problèmes historiques qu’elles représentent, n’ont aucun intérêt purement photographique, c’est de l’artisanat adroit, sans plus, de la propagande, ce n’est formellement pas plus intéressant que les films de Leni Riefenstahl, c’est dire !), des rayures en travers des films, des poussières, des bulles d’air dans les films et toutes sortes d’autres imperfections, celles aussi héritées des mains d’archivistes pas toujours assez soigneux, auraient été rassurantes — mais attention hein ?, nous sommes bien d’accord qu’on peut aussi avec la numérisation des rayures donner à l’image un petit air d’archive tout à fait usurpé, comme de rajouter des rayures justement. Penser que l’on peut donner à voir aujourd’hui un document visuel comme il était perçu au moment de sa réalisation (et encore dans le cas présent, à la différence de la Joconde, comme tu le pointes avec justesse, ce ne sont pas des siècles qui nous séparent de ces images) est une idiotie, un non-sens : je pense par exemple à quelques vestiges de peinture dans l’église Notre-Dame à Rennes, voisine du parc du Thabor, qui datent probablement du Quinzième siècle, tellement fragmentaires et parcellaires qu’il n’est plus du tout envisageable de devinder à quelle grande peinture ces détails appartiennent, si on appliquait à ces quelques fragments de peinture un traitement équivalent à cette numérisation à l’aveugle, on confierait sans doute ces restes de fresques à quelques graffers en leur demandant de reprendre dans leur composition à la bombe de peinture industrielle les quelques éléments disparates restants. Ou plus près de nous, pour le centenaire de Simone de Beauvoir, non seulement faire un choix iconographique putassier et en plus le mettre au goût de la libido du jour avec quelques retouches numériques.

L’exposition des photographies de Zucca aura surtout montré une chose, c’est que historien c’est un métier. Pas un hobby. Pas un passe temps pour amateurs. Avec ton article où tu remontes aux sources, tu montres une parmi les nombreuses erreurs qui ont été commises par incompétence.

Amicalement

Phil

PS : c’est amusant comment on te reproche de l’acharnement, je vois justement dans ce reproche de l’acharnement à ne pas vouloir reconnaître le désastre de cette exposition, comme il est difficile d’admettre que l’on vient de vous démontrer que ce que vous teniez pour connaissance n’est que mensonge et fabrication.
 

Lundi Lundi 23 juin 2008

Depuis samedi matin, depuis que je me suis fait volé mon appareil-photo, le sentiment de toutes ces images qui m’échappent. De tout ce que je ne parviens plus à capturer. Drôle de sentiment d’ailleurs puisque ces derniers temps, j’avais si souvent l’impression qu’à quoi bon, que dans une telle profusion d’images de moins en moins risquaient de sortir du lot et de produire ces minuscules aiguillons, je me demande si ce n’est pas comme aux fumeurs le geste qui finit par me manquer.

Ou encore cette impression désagréable d’un acte manqué, ne me suis-je pas volontairement mis en danger en espérant secrétement que quelque voleur vienne à me soulager de mon vice. En la matière, de mal que l’on est capable de se faire à soi, plus rien ne m’étonne.

Ou bien encore, est-ce que je n’ai pas tenté de me punir d’une faute que j’estime avoir commise, c’est possible. De ce qu’il y aurait de plus immédiat et dont je vois bien que je pourrais être tenté de me flageller, il ne sera jamais question dans ces lignes.

Ou encore le stress assommant qui est le notre en ce moment à cause de Nathan, des tentatives insidueuses de le pousser en touche, des forces que nous y laissons et qui justement viennent à manquer, je me demande si je ne serais pas en train de m’en vouloir de les gaspiller dans des causes qui ne sont pas étroitement liées avec le combat qui est à mener pour Nathan. Ce pourrait être cela aussi dont j’aurais voulu me punir.

A rebours aussi, les dernières frasques de Nathan n’ont en apparence rien entamé de mon calme que j’estime lui devoir et qui depuis que je m’y tiens prévaut à notre relation, ce que je prends de moi pour parvenir à une telle tranquillité face à la tourmente, finalement finit par me manquer, et je n’ai plus de force, exsangue.

Et naturellement je ne trouve aucun réconfort à tout cela, à remuer cette matière sans matière, qui résiste à l’appréhension et qui se dérobe beaucoup à fournir ses clefs de lecture pourtant indispensables.

Une question cependant, est-ce que pendant le temps d’interruption, que j’espère le plus court possible pendant lequel je ne disposerais pas de cet oeil mécanique et numérique à la fois, mon regard, s’en trouvera altéré. Ce serait une excellente chose en fait.

 

Dimanche Dimanche 22 juin 2008



Dans le train ce matin, je me suis fait voler mon NIKON D200, et j’en ai pleuré comme un enfant pendant tout le trajet.

Voilà, je suis bien désolé de tout ça, je n’y aurais pas pensé tout seul, mais ayant confié cette perte, incroyablement douloureuse pour la seule perte d’un objet, je n’aurais pas cru, on m’encourage à faire passer le chapeau. Sans quoi le bloc-notes du désordre, et ce n’est pas du chantage, va manquer de photographies. Pensez, toutes ces photographies de centrales nucléaires prises au vol depuis le train ou encore ces photographies superposées du président des otaries de droite. Quant à la rubrique de la Vie, je vais bien essayer de la tenir à jour avec un appreil de secours, là aussi, merci au généreux donateur, mais de toute façon il manquera des jours, ceux dont les images étaient encore sur la carte mémoire encore prisonnière de l’appareil, mon voleur n’ayant pas eu l’élégance de me laisser au moins ça, n’empêche je lui souhaite bien du plaisir pour ce qui est de faire fonctionner cet appreil sans en connaître le mode d’emploi, et sans annuler tous mes réglages personnels, seule, et modeste, consolation.

Je ne suis plus du tout en mesure de me racheter un tel appareil, un Nikon D200, tout de même, alors j’en appelle à votre générosité, je ne peux pas dire que je ne suis pas honteux de le faire, mais assuré par des amis solides que je peux le faire.

D’après ce que j’ai compris, il suffit de cliquer sur le bouton ci dessous et de faire votre don. C’est une solution paypal, donc parfaitement sécurisée.

Du fond du coeur, merci à tous, à celle qui connaissait déjà mon adresse postale et qui s’est ruée sur son chéquier, à l’ami qui a fait circuler cette nouvelle et qui déjà a déclenché une avalanche de sympathie, un peu sa spécialité ça les départs d’avalanches de ce genre, et à ceux qui ont déjà écrit et ont dit gentiment leur sympathie.

Voilà c’est là : "à votre bon coeur M’sieurs-dames !"



Et pour dire exactement comment les choses se sont passées, exactement, je ne saurais pas dire, après une semaine épuisante, je me suis endormi samedi matin dans le train, sans doute profondément, et sans doute aussi que mes ronflements ont du attirer l’attention de quelque prédateur, j’étais une proie facile, très vulnérable, en tout cas c’est comme cela que je me suis senti le reste du voyage.




Posté cette nuit à 1 heure du matin, à 7 heures du matin il y avait déjà une dizaine de généreux et matinaux donateurs, sans compter les marques de sympathie que je reprends ici dans leur contexte d’origine, parce qu’elles me touchent beaucoup. A ce rythme-là la semaine prochaine, j’aurais de nouveau mon outil de travail autour du cou, soyez en tous remerciés.

François Bon (et dans ce texte le sentiment de partager l’absolu essentiel, et même l’appellation de l’internet de pères de famille.



Laure Limongi



Les amis de remue.net



Marc Pautrel



Lignes de fuite



Jacques Bon



Stéphane Pagano



André Gunthert



B. de Kill me Sarah



Virginie Clayssen



Bertrand Redonnet



Jean-Claude Bourdais



Juliette Mezenc

Merci  

Samedi Samedi 21 juin 2008

 

Vendredi Vendredi 20 juin 2008



J’arrête. Oui, j’arrête tout. J’arrête de tenir à jour le bloc-notes, le site, ses rubriques, j’arrête de photographier ce qui me passe sous les yeux, j’arrête de prendre des notes du matin au soir, j’arrête de penser et de réfléchir, avec anxiété parfois, aux nouveau développements que je devrais donner à mon site. J’arrête d’écrire. Je débranche mon ordinateur, j’oublie la cinquantaine de mots de passe qui conditionnent son fonctionnement et ceux de mon travail — pour cela il faudrait que j’arrête aussi de travailler, pas sûr que cela va tenir — je ne lis plus le journal que deux ou trois fois dans la semaine, je n’écoute plus les informations à la radio, je m’assure de façon définitive de non-refonctionnement de la télévision qui est remisée depuis plus de six mois dans le garage, et tous dans cette famille, on ne se porte pas plus mal. J’arrête les calmants et je remets entièrement à plat mon alimentation, et celle de la famille. J’arrête de travailler par série, j’arrêter de m’arrêter devant tous les abris pour canards, les kiosques, pour traquer les images de la surexposition, j’arrête de photographier la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, deux fois par semaine quand je passe devant en train et plus rarement en voiture, j’arrête de collectionner toutes ces images des mêmes endroits, des mêmes événements qui se répétent dans le quotidien. J’arrête. J’arrête de passer tant de temps à m’acharner à des descriptions précises des pans les plus infimes de mon existence, j’arrête de ne plus vivre. J’arrête d’écrire à propos du combat, et je réserve toutes mes forces pour livrer le combat.

Est-ce que je vais enfin marcher d’un pas plus libre ? Je me le demande bien. Et dans cette hésitation, bien sûr, contenue, toute la force qui naturellement me poussera, peut-être même demain déjà, à reprendre ce travail, cette vie laborieuse, que personne n’attend de moi.  

Jeudi Jeudi 19 juin 2008



Adèle nous explique les petites tortures auxquelles elle est récemment soumise si elle ne veut pas faire la sieste au centre aéré, dans l’après-midi aller faire un peu de tir à l’arc, être concentré à l’extrême, précis et régulier, comment est-ce possible dans la tourmente actuelle ? Et pour cela aussi il va falloir se battre. Curieux comme Anne et moi avons remarqué notre léger retard à réagir dans cette affaire, comme s’il fallait dans un premier temps se désengager de la guerre ouverte au dessus de la tête de Nathan, pour pouvoir s’engager dans ce nouveau combat. Adèle n’ira plus au centre aéré.  

Mercredi Mercredi 18 juin 2008



Etonnant de voir dans les rues de Paris, des foules groupées autour de téléviseurs surdimensionnées, quand au contraire, évidemment pas très intéressé par les mouvements de quelques manchots prétentieux et très surestimés, j’avais surtout le sentiment de vivre, depuis le matin, une tragédie personnelle. Les images d’un monde que j’ai effleuré, de la rencontre d’une solitude dans laquelle la mienne pouvait s’exprimer librement.  

Mardi Mardi 17 juin 2008



Alors la voilà la grande affaire des éditions Steidl, la fameuse réédition des Américains de Robert Frank, et qui ne nous laisse finalement qu’une seule lecture possible, à moins de ne pas connaître déjà par coeur, la première édition, de Robert Delpire, d’il y a cinquante ans, mais alors il faudrait vraiment être né de la dernière pluie, que celle de la comparaison d’avec le livre qui aura été la référence de tant de photographes, sans doute lassés par les médiocres cours de géométrie d’Henri Cartier Bresson.

Alors comparons. Le livre est d’un format légèrement plus petit, mais dans une homotétie identique à peu de choses près. Il est imprimé sur un papier de meilleure qualité que celui légèrement glacé de l’édition orginale, mais surtout il est mieux imprimé, plus fidélement aux tirages originaux, encore qu’il soit douteux de statuer, j’ai du voir trois expositions différentes des Américains, et aucune ne proposait les mêmes tirages d’une fois sur l’autre et de ce fait les disparités étaient grandes, j’étais cependant reconnaissant aux tireurs de ces trois expositions d’avoir su respecter la facture pauvre des images, gros grain éclaté, constance dans les cadrages, et pas de tentatives outrées d’aller rechercher de la matière dans les ombres ou au contraire dans les hautes lumières. A ce titre la réédition propose une impression très luxueuse de retirages, et pour laquelle elle est plutôt à complimenter pour son ambiance générale, pour certaines des images, imprimées donc sur un papier fort, on pourrait facilement avoir le sentiment d’être en présence d’une cartoline très fine. Par comparaison les impressions de l’édition première livrent des images plus contrastées, à l’échelle de gris plus réduite, et dont on voit bien qu’elles sont la résultante habituelle d’anciennes méthodes de reprographie, un tirage original volontiers palôt et faiblement contrasté pour contrer les effets brutaux de la photogravure et surtout de l’impression de toutes les images par groupe de seize si ce n’est davantage. Un bon point pour la réédition ?, cela le serait sûrement dans le cas d’un photographe nettement plus sourcillieux que Robert Frank sur la question du tirage, je pense par exemple à Harry Callahan, même époque, mais une photographie nettement plus studieuse et opiniâtre à traquer le défaut, à le gommer et donc à produire des images plus lisses dont souvent la beauté repose sur la qualité purement artisanale du tirage.

Mais là n’est vraiment pas où se situe la comparaison. La grande différence entre cette réédition et celle que tout le monde connaissait jusqu’alors, est bien davantage concernée par des affaires de recadrages des images. Sur les quatre-vingt trois images des Américains dans cette réédition, une douzaine ont été recadrées, non pas dans le sens du resserrement, mais au contraire dans celui de l’élargissement du cadre, ce qui a pour vertu de faire apparaître dans les bords de l’image des détails et des éléments jusqu’alors inconnus de nous. Les compositions des images en sortent sans doute moins modifiées qu’on le penserait de prime abord, en revanche elles donnent à voir en creux quelle fut la volonté très graphique du Robert Frank des années 50 de vouloir resserrer sur son sujet et créer une manière de signature visuelle qui se retrouve de page en page, cadrages nerveux, tendus qui ne sont pas sans faire penser au New York de William Klein à la même époque, mais surtout dans le cas de Robert Frank, là même où il aura le mieux retenu la leçon de ses amis expressionnistes abstraits.

Dans les cadrages de la réédition, les quelques images qui ont été réouvertes et agrandies sur leurs marges, en perdant cette nervosité graphique, gagnent, en revanche, c’est vrai, en puissance évocatrice, enrichies de nouveaux éléments, leur contexte s’en retrouve plus fidélement ancré dans les années 50 ou en d’autres occasions moins graphique, leur vision apparaît plus douce, plus mélancolique, mais, et c’est là où se pose la question de la nécessité de cette réédition, ces quelques corrections, après-coup, toutes apportées par Robert Frank lui-même, n’apportant finalement pas grand chose à son ensemble et notamment à cet effet de poème triste contenu dans la séquence des pages et des images se succédant.

On sent donc dans cette réédition une volonté de rétablissement historique, on est d’ailleurs supris de voir Robert Frank s’en faire l’artisan, quel intérêt pour lui ?, mais qu’à aucun moment la structure même du livre n’a été effleurée, non qu’elle en avait besoin, mais du strict point de vue de la connaissance, intime pour certains, que nous avions des images des Américains et dans ce qu’elles ont donné naissance à tant de photographes, cette réédition ne sert à rien, elle contentera peut-être les collectionneurs fétichistes, mais elle n’apportera rien à ceux, qui comme moi, ont usé les pages de la première édition, dans le but inavouable d’en percer une manière de mystère ou encore de clef qui nous permettrait à nous, modestes suiveurs, de recevoir un peu de ce feu sacré, qui ne s’était pas éteint et qui donc n’avait pas besoin d’être rallumé.

Sur la question des rééditions des oeuvres de Robert Frank, il serait sans doute tellement plus courageux, et utile, de reprendre, en un nouveau livre, tout le travail de Robert Frank depuis la réédition et réactualisation de In lines of my hand, en 1989, et ce faisant de montrer que Robert Frank le photographe, s’il photographie moins, continue de poursuivre quelques chimères bien personnelles, autrement plus intéressantes que le travail d’archéologie qui lui a été proposé ici.

 

Lundi Lundi 16 juin 2008



Georges Rousse est étonnant pour ce qu’il offre à son spectateur une très riche palette de plaisirs visuels, celui immédiat d’images photographiques élégantes, celui de l’étonnement pour ses anamorphoses et enfin celui plus reculé d’un discours à propos même de la photographie, ou encore de la question de la représentation.

Depuis une trentaine d’années, Georges Rousse intervient dans des lieux désaffectés souvent promis à la destruction, il peint dans ces lieux déserts des anamorphoses, certaines rendues très complexes par l’imbrication des plans dans les lieux investis. Il photographie ensuite ces lieux transformés selon l’axe et le placement idéaux pour le fonctionnement de ses anamoprhoses, une photographie dépourvue d’artifices, neutre, purement documentaire, mais aussi artisanalement très aboutie, puisque les images finales de Georges Rousse sont de grands tirages en couleurs depuis des négatifs grand format, 4’x5’, lesquels relèvent avec précision tous les détails des lieux photographiés.

Les figures que l’on reconnait dans ces anamorphoses sont le plus souvent des formes géonmétriques simples, rectangles, carrés, cercles, mais aussi des figures plus complexes vraisemblablement empruntées à des manuels de géométrie descriptive, ou encore des mots, les mots, mémoire, réel, lumière, dont la lecture trouve, ou pas, des prolongements dans l’image finale proposée. De même les figures lues par anamorphose peuvent aussi être des tableaux abstraits, plus rarement des représentations figuratives.

Ces différentes représentations, souvent géométriques donc, défigurent les lieux sur lesquels elles s’expriment, leur donnant de nouveaux contours, une perception très différente de l’espace d’origine mais aussi un éclairage inattendu. Il n’est pas impossible en observant attentivement les photographies de remarquer les formes fuyantes des anamorphoses et de voir comment elles courent sur les différents plans de l’espace investi, bien que ces coutures ne soient jamais masquées, il est strictement volontaire de la part de Georges Rousse que chaque photographie soit prise dans les conditions exactes, avec beaucoup de précision, pour faire en sorte que l’anamorphose fonctionne. Aucune photographie ne montre le même tableau légèrement de biais pour montrer la figure se désagréger.

Lorsque l’on regarde les photographies de Georges Rousse, le regard décrit des allées et venues entre les différents tenants et aboutissants de ces photographies, ce que l’on regarde est à la fois une photographie d’un lieu, une photographie d’une figure, une anamorphose que l’on peut identifier comme telle mais que l’on ne peut pas voir se dérégler, on regarde donc une image à la complexité changeante en dépit de sa fixité très volontaire. Dans ce vagabondage du regard et de la pensée, il est par ailleurs possible de dicerner un discours très récursif de la photographie, cet art de figer en une station éphémère une situation que l’on finit par ne plus entendre que dans cette immobilité factice, quand bien même, dans le monde plus vaste du réel, cette même situation se présente sous des dehors nettement plus désordres et que son apparence photographique n’est finalement que l’exception.

L’image photographique est ce mirage qui ordonne le monde en lui donnant des contours simplifiés, nous donnant à voir comme les choses ne sont précisément pas mais comme nous pouvons les comprendre. Lorsque les premiers pères évangélistes partirent en Orient avec dans leurs bagages quelques tours pendables comme les anamorphoses, avec dans l’idée de faire efficamement accroire aux peuples à évangéliser qu’elles étaient la matérialisation terrestre de la toute-puissance divine, ils furent beaucoup moqués dans leurs efforts par des Chinois qui connaissaient les anamorphoses depuis des siècles et des siècles. Le monde des images dans lequel nous vivons désormais est plus menteur encore, et nous acceptons trop facilement de nous orienter en nous fiant à des images que nous comprenons mal, dont nous ne mettons jamais en doute la véracité, et dans lesquelles nous oublions sans cesse qu’elles furent prises par un photographe et que cette seule présence a amplement contribué à ce que ce qui devait se produire, s’est beaucoup travesti pour plaire au photographe. C’est là le premier mensonge qui en entraîne de nombreux autres et avec eux la déformation continue du réel.  

Dimanche Dimanche 15 juin 2008



Faire et défaire sa maison sous les nuages toutes les semaines.  

Samedi Samedi 14 juin 2008

 

Vendredi Vendredi 13 juin 2008











C’est la fin de l’année scolaire et dans la classe de Nathan on prépare une pièce de théâtre, une pièce dont on dirait qu’elle fut écrite pour des classes d’une trentaine d’élèves, avec des petits rôles pour être sûr que chacun ait bien son rôle. Et quel rôle allait-on donner à Nathan, un petit rôle, deux répliques en fait, sans doute de peur que Nathan ne parvienne pas à cet effort. Alors Nathan hérite du rôle d’un type un peu fou et absent qui se blesse l’oreille en répondant au téléphone pendant qu’il fait du repassage et donc confond fer à repasser et téléphone et se brûle les oreilles.

Précisons d’abord qu’avec sa mémoire phénoménale Nathan connait tous les rôles de toute la pièce, ce dont aucun autre enfant dans la classe n’est probablement capable, il pourrait donc jouer tous les rôles, n’importe lequel de ses rôles. Je dis cela parce que je suis persuadé que son instituteur n’en sait rien.

Alors pourquoi lui donner le rôle du débile ? Si ce n’est pas assez disant de la façon dont Nathan rest considéré dans cette école. Pour tout vous dire, si j’avais du choisir un rôle pour Nathan dans cette pièce, cela aurait été celui du médecin aux urgences ou encore celui du conducteur arrêté par un agent de police, dans lesquels il est impayable, mais je présume que le rôle du médecin revient naturellement au premier de la classe. Parce que c’est là qu’ils en sont à l’école de Nathan.

Le soir Madeleine me gratifie d’un dessins que je trouve assez remarquable parce qu’il reprend des images des tampons de Vincent Sardon que je lui avais offerts, dans le tronc d’arbre est ménagé l’orifice du nid du hibou et la panthère devant le point d’eau se reflète dans la marre, tampon retourné. Et quand je demande à Madeleine si je peux mettre ce dessin en ligne, elle me demande s’il ne serait pas possible de refaire quelques retrouches sous Photoshop ! Madeleine !

Confiés à cette admirable entreprise de lobotomie et de normalisation qu’est l’école, mes enfants parviennent à maintenir quelque orginalité et fulgurance, et ils m’épatent.  

Jeudi Jeudi 12 juin 2008

Parce que c’est au cinéma, le public glousse des comportements erratiques de Sabine dans Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire, sans se rendre compte, nullement, que ces errances sont dramatiques et qu’elles sont ce qui vaut habituellement la gêne, les regards fuyants et la honte dans la rue. Parce que dans la rue on a sur soi son costume de ville, son quant-à-soi et une fausse humanité qui n’est pas en partage avec celle de ces êtres en difficulté, alors bien souvent c’est mépris et regards qui condamnent, et qui, je peux vous le dire, blessent, mais on apprend à se blinder de tout cela, celui ou celle qui donne la main à celui dont on se rit, et finalement se moque pour se dédouaner. Mais au cinéma, c’est du balisé — pensez-vous en plus c’est une soirée-rencontre, Sabine Bonnaire est dans la salle — alors on rit, c’est tellement drôle cette femme pataude qui dit au guichetier de la piscine, "Bonjour Monsieur va te faire enculer", ben non justement ce n’est pas drôle. On rit à gorge déployée, en groupe, mais ce n’est pas drôle. Curieux de voir qu’assis à côté de mon ami Frank, le père de Boris, je ne l’ai pas entendu rire une seule fois, et aussi comment lui et moi on n’en menait pas large à certains moments, bien trop proches.

A la fin du film Sabine Bonnaire aura fait le coup de la rose pourpre du Caire de Woody Allen. Sur ce même écran, celui du Kosmos de Fontenay, où par exemple, je l’ai vue dans l’Equipier de Philippe Loiret par exemple et j’ai un peu de peine à croire qu’elle est juste là, à trois ou quatre mètres de moi. C’est bête hein ? Surtout quand elle fait le coup qu’elle fait si souvent à l’écran, s’extraire de ce visage un peu dur, buté, au rayonnement immédiat d’un sourire plein de dents souligné par deux fossettes.

Dire quand même deux choses à Sandrine Bonnaire, que son film est devenu un étendard, que ce n’est pas rien, celui des familles touchées par l’autisme et qui se battent contre une certaine forme de maltraitance étatique. Mais aussi qu’elle ne devrait pas voir ce film comme une forme finie, même si cinématographiquement il soit effectivement abouti, mais au contraire comme un objet à penser et qu’elle devrait aussi s’aventurer sur cette pente-là. Enfin je dis ça, facile à dire, quand j’ai essayé de le lui dire, le sourire les fossettes, je ne me suis plus souvenu de rien et quand je me suis réveillé, il y avait au dessus de moi des pompiers qui râlaient parce que j’étais drôlement lourd à porter sur leur brancard. Je m’étais pâmé comme une midinette.

 

Mercredi Mercredi 11 juin 2008

C’était le dernier mercredi d’entraînement pour mes poussins cette année. Alors j’ai décidé de ne leur faire faire que quelques exercices de placages, geste dans lequel ils ne semblent décidément pas disposer de talent naturel, et puis ensuite de leur offrir plus d’une heure de petits matchs sur un quart de terrain. Ces derniers temps Boris et moi étions un peu désespérés de leur manque d’application, de concentration et de, plus simplement encore, leur absence de sens collectif, au point que lors de leur dernier tournoi de la saison, ils ont pris une sérieuse branlée, mais Boris m’avait surtout recommandé de laisser la bride sur le cou pour ce dernier entraînement. Et là, je ne sais pas quel petit miracle se produit sur le terrain, mais ils se mettent à jouer mes petits poussins, à ne pas trop tarder pour venir au soutien, à tenter de se déployer quand la balle change de main, à donner des options de course à leur demi-de-mêlée, et, je n’en demandais pas tant, à plaquer un peu plus sévèrement leur adversaire, ou encore à "chercher" comme on dit, regarder autour de soi pour trouver des options de jeu avant le contact. Un régal. J’en oublie de siffler quelques en-avants, ne demandant qu’au jeu à se développer. Quatre heures arrivent, le dernier essai, celui qui remporte toute la saison comme je leur avais dit, est le fruit d’un superbe coup de pied à suivre qui finit par être aplati dans l’embut.

Alors je leur demande de se serrer les mains, ils sont sur le point de regagner les vestiaires mais je les arrête, et leur offre de se venger une mauvaise fois pour toutes de tous les tours de terrain donnés dans l’année, de toutes les fois où je les ai attrapés par le maillot pour les sortir violemment des regroupements parce qu’ils étaient hors-jeu et de ces quelques fois où ils m’ont eu accidentellement sur le râble, et donc je leur dis, c’est le dernier entraînement de l’année, vous avez le droit de tous vous jeter sur moi, de me mettre au sol et même après vous pouvez faire ce que vous voulez. Ils ne se le font pas répéter deux fois et se jettent tous à ma ceinture, je raffute dans tous les sens, jusqu’à ce qu’ils s’organisent, retiennent mes bras à deux ou trois et je reçois alors le coup de grâce par derrière, très régulier, rien à redire, je tombe, et me mets vite en position du chat, pour recevoir leurs petits corps qui s’empilent, ils y vont de bon cœur, je sens bien que demain matin en me levant je vais regretter cette idée lumineuse mais pour le moment, je continue de trouver cela drôle. Eux aussi qui sont hilares et finissent par m’aider à me relever. Je serais bien content de les retrouver en septembre tous ces sales gosses.

ET, ce n’est pas tout, c’était la première journée de rugby pour Madeleine, qui s’est bien amusée, a essuyé un ou deux tampons, mais est fébrile d’être en septembre. Oui, vivement septembre.

 

Mardi Mardi 10 juin 2008

Cela fait deux jours que je passe du temps à passer en revue mes CDs et mes DVDs de sauvegardes de mes photographies numériques dans l’espoir de reconstituer des séries d’images, une par année, pour la galerie bonobo, donc en pleine refonte. Et j’éprouve à ces recherches des plaisirs très inégaux, il y a celui, trop rare, de dénicher une images crue perdue depuis des lustres — à vrai dire mes habitudes désordonnées étaient déjà du genre, du temps de l’argentique, à me faire égarer beaucoup de choses et d’images et c’étaient souvent ces images perdues qui me paraissaient, parce qu’elle étaient disparues ?, les plus prometteuses et souvent j’avais le sentiment de me résigner à des séries d’images dans lesquelles qui avaient été beaucoup motivées par des images, qui ne figuraient pas dans ces séries, et dont les séries étaient orphelines.

Mais plus souvent que ce plaisir de dénicher à nouveau des images aimées, je tombe au contraire sur des dossiers emplis d’images qui ne m’inspirent plus du tout aucune sympathie. Et alors c’est un sentiment de gêne qui domine cette relecture d’images anciennes, auxquelles je trouve de la médiocrité à revendre, je les trouve poussives et laborieuses, cherchant à tout prix à faire une image d’un sujet secondaire, et qui aurait du le rester, secondaire, et ne pas être photographier, ou alors c’est le cadrage qui m’apparaît aujourd’hui comme emphatique ou encore les effets lumineux outrés, c’est rare que j’ai beaucoup de sympathie pour mon travail ancien, tout au plus je le tolère à titre d’archives, mais alors il me paraît tellement manquer d’un peu de sophistication tant j’ai le sentiment de voir clairement dans ses ambitions que je trouve aujourd’hui fort courtes.

Et pourtant, je ne sais pas si c’est de l’honnêteté, ou plus simplement une certaine recherche d’authenticité, je tente de recomposer ces séries d’images avec les intentions d’alors, plutôt que de tenter de remettre en avant ce que j’avais alors écarté trop rapidement, aveugle de la beauté parfois contenue dans les accidents, les légers détours, les tentatives les plus modestes, parce qu’alors je pense que je finirai par sans cesse recomposer les pages d’un livre dont la véracité sera tout à fait enfuie.

Et puis je remarque aussi que certaines images, qui datent donc d’un peu plus de cinq ans me procurent des impressions fortes et souvent inattendues, tandis que leur sujet apparaissent pauvres à première vue, souvent ce sont des détails, ce seront les joues de Madeleine et Nathan rougies par la chaleur de l’été caniculaire de 2003, Anne avec des cheveux plus longs qu’aujourd’hui, une éponge posée sur le rebord d’un évier et de reconnaître alors des sentiments enfouis, des effets proustiens de la mémoire involontaire, mais dans ce cas je ne suis jamais certain de savoir si ces réminiscences tiennent en elles davantage de plaisir que de gêne, comme de ces souvenirs embarrassants qui sont capables de nous faire rougir de hontea posteriori, rougir devant la photographie d’une éponge posée sur le rebord d’un évier, c’est possible ?, oui, dans les deux cas, il s’agit de souvenirs vifs.

Ce qui m’apparaît a posteriori cependant pour toutes ces images à la futilité trompeuse, c’est que ce n’est jamais, presque jamais, rarement, le sujet de la photographie qui me harponne de la sorte, mais bien un détail de cette photographie, ou est-ce alors que j’ai fait miennes il y a trop longtemps les lignes de Barthes dans la Chambre Claire à propos du studium et du punctum. C’est dans les détails que tout semble se nicher, je pense par exemple à la Ronde de nuit de Rembrandt dont une bonne partie du mouvement hardi tient au geste d’un des personnages principaux levant son index pour monter quelque direction à son second et ce bras levé barre pour les deux tiers le visage d’un des personnages du second plan, néanmoins un des commanditaires courroucés de cette toile — c’est dans la partie droite du tableau — je pense aux photographies de Diane Arbus et dont les punctums sont la systématique inflation de la violence dans ses images, tel un surcroît qui ne laisse plus leur spectateur en paix.

Et naturellement, je peux bien offrir au regard de mes spectateurs la couleur rouge du soutien-gorge de cette photographie d’Anne que je viens de retrouver, mais il ne sera jamais question de pointer le détail minuscule d’une toute autre image de la série des photographies de 2003 que je suis en train de préparer pour la galerie bonobo, bien trop intime évidemment. Et pourtant qui saurait ce que ce détail signifie pour moi ? Personne, même pas Anne.

 

Lundi Lundi 9 juin 2008



Qu’est-ce qu’elle a cette droite décomplexée qu’il faille qu’elle salisse tout ce qu’elle touche ? Ou encore son zèle à systématiquement coaxer vers des sources privées de richesse ce qui justement appartient à tous.

L. me passe ce lien et j’y lis la description d’un monde dans lequel seuls les éléments comptables ont de la valeur, un monde dans lequel l’État cède bien volontiers des pans entiers de sa responsabilité et de là-même où ce dernier pourrait jouer un rôle déterminant de service public, en ces temps de crise écologique et de dangers mal maîtrisés dûs notamment aux ondes, est-ce qu’il ne serait pas pensable que l’État équipe une mauvaise fois pour toute le pays d’un réseau en libre accès au débit à peu près égal partout et aux ondes maîtrisées, je ne sais pas pourquoi je dis cela au fond, il y a encore, semble-t-il une part de moi qui n’est pas encore entièrement couverte par la gangraine et qui pense à la société comme à un monde améliorable.

Ce que je lis aussi dans ce projet de loi, c’est que s’agissant de moyens de communication il émane du ministère de l’intérieur, ne devrait-il pas être du ressort du ministère de la culture et de la communication, non que j’attende des miracles de ce dernier, mais n’est-ce pas tout simplement révélateur que ce soit au ministère de l’intérieur de gérer ce dossier ? Je ne voudrais pas prêter à cette droite délirante des pensées obscures mais cela ressemble drôlement à : quand j’entends parler de culture je sors mon flashball et mon taser.

J’ai longtemps fait confiance à l’inextricabilité du réseau pour penser que sa régularisation serait l’arlésienne des censeurs, et je me faisais même l’idée que la Chine elle-même ne parviendrait pas à museler le réseau. Ne pouvais-je pas assez librement converser avec mes amis chinois Liu Jian et Ha Li, tous les deux habitant à Shanghai ? Puis ils ont commencé à mettre en place des boîtes de mails intermédiaires et leur conversation a pris un tour plus atone. Et plus récemment, j’ai échangé quelques mails avec Elisa Haberer, alors en reportage en Chine, à propos de sa photographie portrait de Hu Jia, et cette conversation semblait souffrir de parasites, et elle, depuis la Chine, n’avait pas accès au contenu du bloc-notes du désordre. L’internet chinois est donc probablement devenu un très vaste intranet. Et si la Chine est parvenu à cet état, en dépit de sa grandeur géographique et de son immensité démographique, je finis par me dire qu’un gouvernement mal intentionné, de droite, d’un pays aussi petit, minuscule, que la France, devrait parvenir à d’assez effrayantes perspectives en la matière. D’ailleurs, cela a commencé avec la LEN (la loi sur la confiance en l’économie numérique) en 2004, puis cela a été le coup de grâce avec la loi DADVSI.

Pour ces otaries comptables de droite, internet devrait surtout être un monde quantifiable, en croissance naturellement, mais surtout dont il soit possible de garder la comptabilité et, partant, n’être qu’un espace commercial, dans lequel la valeur des sites qui le composent est surtout assimilable à celle des échanges mercantiles qui les tissent ou encore au faisceau de connections qui attirent le regard vers de la marchandise, à vrai dire ce n’est pas tellement la force de ce faible contre-pouvoir potentiel qui les empêche de dépenailler notre monde, c’est l’aspect désordonné de l’ensemble dans lequel ne doivent pas subsister des initiatives qui seraient contraires à la dépense, et à toute cette monnaie qui dégringole et dont les plus riches parviendront toujours à sans cesse mieux orienter les flux pour grossir leur tas d’or.

Et puis il y a toute cette chienlit de personnes, dont je suis, qui pensent que l’intérêt d’internet tient essentiellement dans le fait que les matières, le contenu, soient accessibles par le plus grand nombre, sans que le commerce puisse ternir de tels échanges. Que c’est là une révolution, plus étendue encore que celle de l’invention de l’imprimerie de Gutenberg, qu’elle doit permettre justement une meilleure démocratisation de l’accès aux savoirs, aux contenus, mais vous pensez bien que ceux-là mêmes qui ont si longtemps fait leur beurre avec un commerce de masse, dont finalement ils jouissaient d’une manière de monopole, n’allaient pas faire l’effort intellectuel d’évoluer dans ce sens quand ils pouvaient s’ingénier à barrer au contraire le chemin de cette évolution souhaitable, mais à eux moins profitable.

Prenez l’exemple des supermarchés de produits culturels, dont le directeur a récemment été embauché par le gouvernement d’extrême droite — loin de nous l’idée qu’il pouvait être juge et partie dans cette affaire — pour dresser un rapport sur le téléchargement gratuit de produits que lui vend à un prix insoutenable par la plupart, comment cette enseigne donc, l’ancienne Fédération Nationale d’Achats des Cadres — tout est dans le titre non ? — s’est élevée contre le prix unique du livre, la loi Lang de 1981, amplement suggérée par Jérôme Lindon, directeur des Editions de Minuit, on criait alors au scandale, au communisme même, à la spoliation des consommateurs, tant alors l’enseigne professait qu’il fallait laisser au marché le libre fonctionnement de ses mécanismes d’autorégulation sans cela c’était fausser la sacro-sainte émulation de la concurrence. Et une vingtaine d’années plus tard, c’est la même enseigne qui devient le plus ardent défenseur de la même loi Lang sur le prix unique du livre, tout effrayée que cette enseigne soit d’être déloyalement concurrencée par les distributeurs en ligne de livres. Aux dernières nouvelles, la loi Lang a du plomb dans l’aile et la droite décomplexée se fait une urgence de réduire à la peau de chagrin le cadre de son application. Et l’enseigne de supermarchés de produits culturels est en train de se demander si elle ne va pas, tout simplement, déserter ce marché qu’elle a saigné pendant des années. Ce serait le marché des asticots pour pêcheurs au lancer, j’avoue que cela ne me gratterait pas tant que cela, mais là tout de même il s’agit de celui du livre.

Cet exemple de l’ancienne Fédération Nationale d’Achat pour les Cadres est instructif pour ce qu’il montre que les puissants qui pensent le monde en tant que marchandise, sont naturellement opposés à toute discipline et intervention de l’état, sauf dans le cas où leur concurrent leur causent des torts qui soudain deviennent déloyaux, ceux qui sont éclaboussés par ces combats, et ces joutes pas très propres ni très honnêtes, sont toujours les mêmes, les otages de ces stratégies à court terme du libéralisme, nous.

Ce qui est en train de se dessiner avec de tels projets de loi est un monde plus opaque que cela encore, parce que la droite profite que le grand public comprenne mal les implications souterraines de ses lois, appliquées au monde du numérique et du réseau, et elle peut donc charger davantage encore la barque qu’elle ne le ferait déjà sur des sujets suivis de plus près par l’opinion. Ces lois veillent à ce que nul espace ne soit pas envahi dans le but de tirer des profits et dans le même temps que toute opposition à cette lame de fond soit effectivement laminée, annulée, éradiquée.

Quand cette courge de Rachida Dati, incompétente au dernier degré, déclare : "Je n’ai qu’un objectif : que le droit facilite le développement de nos entreprises", elle éclaire admirablement les intentions plus cachées et enfouies de l’extrême droite au pouvoir. Elle dit en substance que la loi doit être, le plus souvent possible, du côté des entreprises, qu’elle doit être à leur service, que finalement, l’état ne sert qu’à cela, à la mise en œuvre de tous les moyens légaux ou non, ceux illégaux peuvent rapidement devenir légaux, pour augmenter sans cesse la part du lion, celle de la finance, la grande broyeuse qui se moque bien de ce qu’elle déchiquète en mangeant, toujours plus grosse et toujours plus avide. Ce n’est évidemment pas là la fonction de l’état, on tente par tous les moyens de nous faire croire que c’est là un fonctionnement naturel que l’implication de l’état dans la part toujours plus grande du profit, quand c’est précisément le contraire, l’état est là, a contrario donc, pour abriter ses citoyens les plus faibles et les plus démunis et les protéger des mécanismes brutaux de la broyeuse. C’est un retournement du sens, on accepte qu’aujourd’hui la signification d’un concept ait pu évoluer dans le temps pour finir par signifier l’exact contraire de ce que ce concept tenait de sens jusqu’alors.

Ce que prévoit bientôt le ministère de l’intérieur en matière de régulation du réseau n’est rien moins que de céder à des compagnies privées la mission judiciaire dans laquelle les citoyens sont protégés par la Justice, ou tout du moins devraient l’être. Ce que la droite expérimente, sous couvert de lutte contre la pédophilie, concept qui nécessairement attire toutes les sympathies des personnes bien pensantes, et qui donc ne pensent pas à mal, ce sont des moyens techniques rigides qui devraient lui permettre d’acquérir des armes de contrôle de plus en plus étriqué, et fort de cette expérience de meilleur filtrage de pouvoir mieux écraser toute résistance à la grande broyeuse.

La propagande joue un rôle très utile dans cette tentative toujours plus conquérante d’écrasement. Vous vous dites sans doute que par exemple le téléchargement de fichiers musicaux ou même de films ou encore de programmes déplombés, c’est tout même malhonnête, que c’est voler, puisque ce sont des contenus rendus gratuits en dépit du fait qu’ils aient coûté à leur producteur de forts prix de revient. D’ailleurs la propagande insiste à vous expliquer que quand vous faites cela vous êtes en train de voler de l’argent à de pauvres vedettes (au talent absolument nul) qui par ailleurs ont déjà bâti des empires sur du vent, et ce sont ces courants d’air qui vous sont vendus au prix de l’or ou du platine depuis des années, télécharger les fichiers numériques de ces non-oeuvres, si tel est votre plaisir n’est pas voler, c’est au contraire reprendre différemment un argent qui vous a été extorqué depuis des années. La propagande est également prompte à vous faire la morale en vous expliquant que ben si vous ne payez pas le prix fort pour ces petites galettes, ce sont les artistes, les musiciens donc, qui vont être spoliés, rien n’est plus faux. Cet hiver par exemple, parce qu’ils étaient en conflit contre leur maison de disques le groupe Radiohead, pas ma tasse de thé, mais une de ces grosses machines qui attirent les foules, a décidé de mettre en téléchargement leur dernier album, depuis un site internet sur lequel les amateurs du groupe devaient laisser des contributions pouvant ne pas excéder les trente centimes d’euros, chaque internaute payait le prix qu’il estimait être juste pour ce dernier disque, étonnamment le groupe Radiohead a réalisé des recettes, en faisant de la sorte, bien supérieures à celles qu’ils auraient réalisées en passant par une maison de disques. De même que les droits de ce disque ot finalement été échatés par une maison de disques en dépit de la non fraîcheur de sa sortie dans des conditions très avantageuses, il faut croire qu’il devait rester encore du jus à preser dans cette affaire.

Ou encore, la plupart des musiciens de jazz sont en fait favorables au téléchargement gratuit de leur musique au travers de réseau de partenaire à partenaire, parce qu’intelligemment ils savent que c’est un excellent vecteur pour rendre accessible à un public plus nombreux leur musique, le véritable fruit de leur travail.

Et pour achever ce dossier de la malhonnêteté de ces grosses machines broyeuses, sachez que chaque fois que vous achetez des supports magnétiques ou numériques vierges, quel que soit l’usage que vous en faites par la suite, par exemple des sauvegardes de votre disque dur, sur le prix de votre achat est ponctionné une part non négligeable qui revient aux sociétés de protection de droit d’auteurs qui par la suite les redistribue aux auteurs proportionnellement à leurs ventes de disques. Ce qui d’ailleurs revient à dire que ce soit là une imposition sur une activité jugée pourtant illégale.

Pensez bien à tout ceci, ayez bien tout cela en tête la prochaine fois qu’une otarie de droite tentera de vous faire la morale, l’otarie de droite craint surtout pour sa cassette.

"Mes gages, mes gages !", s’exclame égoïstement Sganarelle à la fin du Don Juan de Molière, qui vient de mourir.  

Dimanche Dimanche 8 juin 2008

 

Samedi Samedi 7 juin 2008



Eric Loillieux m’invite à participer à une exposition collective — ce sont surtout mes rayogrammes qui l’intéressent — pour laquelle il me demande un descriptif bref de mon travail de photographe. Un peu d’autodérision ne faisant de mal à personne.

Philippe De Jonckheere est né en 1964, à Paris, il vit encore, ce dont il garde des traces à la fois écrites et photographiées. Coupé du monde, tandis qu’une entreprise de conception de logiciels américains réinventait la photographie en rendant atteignable virtuellement tout ce qu’il était possible d’imaginer d’images photographiques, lui besognait dans une salle de bain exigue et dans l’obscurité, découpant morceaux de cartons, de films, jouant avec une petite lampe de poche, puis tirant ses images sur des papiers mats, les griboullait à la minde de plomb. Ce faisant, lui n’a rien inventé, et a manqué les quatre premières versions du logiciel qui défigura à jamais la photographie. Il a comblé son retard, intarrissable à propos des six dernières versions, mais de mauvaise foi, il expliquera à qui veut bien l’entendre que rien ne remplace le miracle d’un rayogramme. Surtout si après on scanne ledit rayogramme et qu’on continue de jouer.

Et la liste des adresses du site pour corroborer les dires.

http://www.desordre.net/photographie/madeleine/index.htm
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/champignons/index.htm
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/algues/index.htm
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/algues/crayonnees/index.htm
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/domino/domino_theory.html
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/tryptique_roses.html
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/sushi.html
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/offspring.html
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/off-shoot.html
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/film_noir.html
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/equilibre.html
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/collage_divers.html
http://www.desordre.net/photographie/rayogrammes/ampoules.html
http://www.desordre.net/labyrinthe/monolithe/cartes/infini.htm


Le soir regretter, l’obscurité gagnante et le temps maussade, de devoir poser le livre en sachant que je ne pourrais le reprendre que dimanche soir dans le train. Et ce matin, la ponctualité du merle pour me chanter mon réveil, poncutalité de la pluie aussi, qui toute la nuit m’aura bercé de son tintement sur la toile, et, ce matin, s’estompe nettement, le temps pour moi de remballer en hâte mes petites affaires. Pas étonnant après cela que je sois alors inhabituellement reposé et tout aussi inhabituellement de bonne humeur au réveil.  

Vendredi Vendredi 6 juin 2008

 

Jeudi Jeudi 5 juin 2008



Et si vous vous demandez à quoi peut bien servir une psychanalyste lacanienne — et je peux vous dire que dans le cas des enfants autistes, ils sont nombreux les esprits obscurs pour penser qu’un enfant austiste a autant besoin d’un psychanalyste qu’une poule d’un couteau — non que je doutais moi-même de l’utilité d’une telle compétence, singulièrement dans le cas d’un enfant autiste, je peux dire que j’aurais reçu aujourd’hui un exemple patent de ce qu’une telle personne, compétente, peut apporter.

En amenant Nathan à sa séance chez sa psychologue, je lui dis que je dois lui parler de l’épisode du bois de Vincennes ou comment j’ai perdu Nathan pour le retrouver une heure plus tard au commissariat de police, Nathan est assez hostile à cette narration, bien que je lui fasse remarquer que je ne le gronde nullement, d’ailleurs depuis le début, je ne l’ai absolument pas grondé ٳ conscient qu’il ne fallait pas mélanger les émotions, celle de voir son père en pleurs au commissariat et celle de se faire tancer, ou encore qu’il est important de placer l’emphase sur la bonne nouvelle, on a retrouvé Nathan. La psychologue mesure bien à la fois à l’émotion dans ma voix, mais aussi à la simple idée d’avoir perdu Nathan dans le bois, que j’ai traversé à cette occasion une épreuve. Elle m’assure qu’elle va en discuter avec Nathan et qu’ils vont travailler sur cet épisode.

Je redescends au café d’en face et sort mon livre de la besace. Je lis donc quelques pages d’Images malgré tout de Georges Didi-Huberman,

Georges Bataille supposait bien ce double régime, je pense, lorsqu’il tenta, face à l’usage lénifiant des imageries familières, de mettre au jour cet inconsolable — cette "supplication", cette "violence" essentielle — que l’image est capable de faire lever. Puis, Maurice Blanchot a énoncé qu’il était juste, mais bien incomplet de parler de l’image comme de ce qui "nie le néant" : il fallait reconnaître aussi ce moment de l’image où elle devient, réciproquement, "le regard du néant sur nous". D’où l’idée si profonde d’une "double version" de l’imaginaire. Cette leçon — phénoménologique — fut d’ailleurs subtilement entendue par Lacan lorsqu’il énonça, dans les mêmes années, que la "fonction de l’imaginaire [n’est] pas la fonction de l’irréel" : puis lorsqu’il analysa, en quelques pages superbes traversées par le style de Bataille, le "surgissement de l’image terrifiante" dans le plus initiatique des rêves freudiens :

"La phénoménologie du rêve de l’injection d’Irma nous a fait distinguer [le] surgissement de l’image terrifiante, angoissante, de cette vraie tête de Méduse, [...] révélation de ce quelque chose d’à proprement parler innommable [...]. Il y a donc apparition angoissante d’une image qui résume ce que nous pouvons appeler la révélation du réel dans ce qu’il a de moins pénétrable, du réel, sans aucune médiation possible, du réel dernier, de l’objet essentiel qui n’est plus un objet, mais ce quelque chose devant quoi tous les mots s’arrêtent et toutes les catégories échouent, l’objet d’angoisse par excellence [...]. Il s’agit d’un dissemblable essentiel, qui n’est ni le supplément ni le complément du semblable, qui est l’image même de la dislocation, du déchirement essentiel du sujet."

Et lorsque je remonte chez la psychologue, lesté tout de même de ce que je viens de lire, elle m’explique que Nathan et elle ont bien parlé de cette aventure, mais qu’il lui semble, à elle, que l’essentiel de tout cela m’échappe entièrement, ce qu’elle dit naturellement en des termes très diplomates : depuis le début Nathan refuse d’entendre ma version des faits, non qur’il en rejette la morale — il est en fait très conscient du mal qu’il a fait —, parce qu’elle n’a rien de commun avec la sienne, que nous avons vécu deux histoires parallèles mais qui justement ne se touchaient pas, et je comprends instantanément à la fois mon erreur et qu’il est temps de m’intéresser, au délà de ma propre peur dans laquelle je me suis englué et dont je suis encore envahi, que l’angoisse de Nathan lui-même, perdu dans le bois, était d’un tout ordre, qu’il avait sans doute agi de la sorte, se perdre volontairement dans le bois, pour se laver de la culpabilité d’avoir poussé Adèle dans l’eau, bêtise dont il s’était senti dépassé, et partant, s’étant perdu dans le bois, où il fut rapidement dépassé aussi par sa stratégie et confronté à l’immensité du monde seul, il avait alors compris avec peur, ce qui faisait qu’il n’hurlait de colère dans le bois, ce qui aurait pu m’aider à le retrouver, que seul il était tellement vulnérable au point d’être pris de vertige. Et sa peur n’avait pas cessé, bien qu’il soit revenu au calme, arrivé au commissariat de police où il avait été conduit par une femme qui l’avait trouvé, grâce soit rendue à cette inconnue, Nathan pensait qu’il était en prison et que c’était là la punition ultime pour l’immense bêtise commise d’avoir poussé Adèle dans l’eau. Et dire que je pensais avoir connu l’enfer. On se fait si facilement tout un monde de ses propres souffrances et comme on est alors sourd à celle des autres, et même, celle, dans ce cas, de son propre enfant.

Je sors du cabinet de la psychologue, les échos de ma peur d’avoir perdu Nathan, qu’il lui soit arrivé quelque chose de grave, d’irrémédiable, sont remplacés par l’écrasante culpabilité de n’avoir pas pressenti que Nathan avait vécu d’autres peurs encore.

Evidemment la psychanalyse lacanienne ne se refait pas, il faut quand même qu’elle leste ses sujets d’un surcroît de culpabilité. Sinon, sans doute, ce serait moins drôle.

 

Mercredi Mercredi 4 juin 2008



Nous avons fini par obtenir ce fameux rendez-vous avec la conseillère à l’éducation du Maire de Fontenay-sous-Bois. Dans son bureau, nous sommes quatre autour de sa petite table ronde, la conseillère donc, la secrétaire à la mission Handicap de Fontenay-sous-bois, une amie, et le responsable du centre aéré qui connait bien Nathan, et dont le bon sourrire me dit qu’il est plein d’une réelle affection pour Nathan, toujours étonnant pour moi de voir comment Nathan a cette remarquable faculté de se mettre les gens dans la poche.

La discussion m’apparaît assez ouverte, elle commence par ce qui semble être le nécessaire couplet de la conseillère municipale pour rappeler l’engagement de la municiaplité dans le sujet qui nous occupe, ce discours n’est pas inacceptable en soi puisque je sais que non seulement il est sincère, mais aussi qu’il est assorti d’actes, je l’écoute donc poliment, avant de ne pouvoir développer les points que j’avis soumis dans notre lettre au maire.

L’acquiescement à la gravité des faits qui ont motivé cette démarche me dit que cela s’emboîte plutôt pas mal, et lorsque j’expose nos demandes, la possibilité à la rentrée prochaine de faire des présentations dans les classes au sujet du handicap de Nathan, la conseillère paraît ne pas comprendre où se trouve la difficulté et qu’elle compte mettre à profit son prochain siège au conseil de l’école pour aborder la question. Et elle paraît prendre cela en notes, manière de dire que ce sera fait. Mais ce qui me désarçonne le plus finalement, c’est de l’entendre me demander s’il y autre chose qu’elle peut faire pour nous ?

Oui, il y aurait bien autre chose, je lui parle du long terme, des objectifs que l’on se donne, des situations que nous avons su surmonter jusque là, et je suis soutenu par le responsable du centre aéré, épaulé, naturellement, par la secrétaire de la mission handicap et je ne rencontre finalement que de l’approbation chez cette femme.

Et je mesure, une fois encore comment les habitudes de devoir lutter sans cesse préparent mal à tomber sur des personnes de bonne volonté au point qu’une entrevue sur le sujet de la scolarisation de Nathan qui se passe bien peut être terriblement plus déstabilisant qu’une porte qui nous reste fermée et contre laquelle il faut pousser sans discontinuer pour la maintenir entre ouverte.  

Mardi Mardi 3 juin 2008

Je ne suis pas certain d’avoir eu le temps de lire une phrase de mon livre, Images magré tout de Georges Didi-Huberman, je venais de m’asseoir sur un banc, quand j’ai entendu simultanément le cri d’effroi d’Adèle et le bruit de la chute d’un corps dans l’eau, celui d’Adèle, la scène se passe au bois de Vincennes et nous nous promenons pas loin de ses petits cours d’eau, qui heureusement ne sont pas très profonds, et qui tous convergent vers le lac des Minimes, la proximité de Nathan qui sort tout de suite Adèle de l’eau m’indique assurément, en plus de sa dénégation, avant que je n’ai eu le temps de dire quoi que ce soit, qu’il a du pousser Adèle dans l’eau, ce qui, en dépit, du fait qu’il soit Nathan, c’est-à-dire, absolument imprévisible, est un peu inhabituel tout de même. Je récupère ma petite Adèle trempée jusqu’au ventre, et surtout glacée, je la deshabille rapidement et décide de la prendre rapidement sur mes épaules et rentrer ficelle à la voiture, à la maison, pour lui faire prendre un bain bien chaud. Nathan, évidemment ne l’entend pas de cette oreille qui entame une assez belle crise de nerfs et qui hurle dans les allées du bois de Vincennes, heureusement pas très peuplées un mardi soir, qu’il ne veut pas rentrer à la maison. J’ai un peu essayé de lui expliquer les tenants et les aboutissants de la situation et qu’en fait il est entièrement responsable de ce désagrément, sans compter que je ne dois pas tarder parce qu’Adèle grelotte, il n’est pas du tout impressionné par mon raisonnement et je dois donc faire mine de rentrer à la voiture quand même. Je lui propose de m’aider en portant par exemple, les affaires trempées d’Adèle mais il n’est pas dans un état où je peux facilement lui faire entendre quoi que ce soit. J’en prends mon parti, et pars devant avec Adèle sur les épaules, dont je retiens les jambes d’une main, et tiens le pantalon et les chaussures ruisselantes d’Adèle de l’autre main. Nathan jamais très loin derrière qui sans cesse menace de ne pas me suivre, je me fais la réflexion que j’ai tout de même acquis une certaine dextérité dans la gestion de ce genre de crises parce que je ne me laisse pas du tout envahir par la violence de Nathan et surtout je ne me retourne jamais pour me rendre imperméable à ses vociférations. Arrivé à l’orée du bois, je commets cependant l’erreur de tenter de l’appeler, ne serait-ce que pour traverser la rue et rejoindre une rue adjacente où j’ai garé la voiture. Nathan alors hurle de colère et repars dans l’autre sens, je ne peux évidemment pas courir après lui avec Adèle qui toujours grelote sur mes épaules, alors je fais mine de lui tourner le dos et je presse le pas pour rejoindre la voiture.

Ce n’est pas une décision facile à prendre. Même si je la prends très vite, elle est plus difficile à prendre que je ne le crois, parce que je dois choisir entre tenter de pacifier la situation avec Nathan, mais vu son état, je sais que cela peut prendre du temps, une demi-heure, une heure peut-être, c’est difficile à dire, mais alors être assuré qu’Adèle sera fièvreuse demain et, l’autre pôle de ce choix, donner la priorité à Adèle, en pensant que Nathan va finir par se rendre compte que j’ai tourné les talons, il va me rejoindre et la seule rue qu’il a à traverser est très peu passante, sans compter que quand il fait attention, il regarde bien dans les deux sens. J’ai plutôt tendance à penser que ce risque là est minime, tandis que celui de la fièvre d’Adèle demain matin représente une certitude, donc je choisis de tourner les talons et d’agir vite en faveur d’Adèle puis après avoir installé Adèle au chaud dans la voiture avec le manteau de Nathan resté dans la voiture comme couverture, d’aller rechercher Nathan.

Nathan, qui, quand je reviens à l’orée du bois, a disparu.

Vraiment disparu. Je ne l’entends plus crier. Ou pleurer. Je ne le vois plus. Je l’appelle, mais il n’y a pas de réponse, même colérique. Je ne cède pas tout de suite à la panique, parce que je pense dans un premier temps que Nathan s’est entêté à retourner à l’endroit où nous étions avant qu’il ne pousse Adèle à l’eau. J’y cours, et j’y arrive très essouflé, mais pas de Nathan. Il y a un couple de vieux qui me regardent étrangement, je leur demande s’ils n’ont pas vu un petit garçon de huit ans, assez corpulent, habillé tout en bleu. Ils paraissent incrédules, mais non, ils n’ont pas vu de petit garçon. Le bois n’est pas désert vraiment, mais il y a peu de monde, je me dis que je ne vais pas rencontrer beaucoup de personnes que je vais pouvoir mettre à disposition, alors je leur demande s’ils n’ont pas un téléphone pour appeler la police. Oui, la police. Tout de suite les grands moyens, mais je comprends immédiatement que je n’ai pas le choix. Je tombe sur une agente d’excellente humeur, après tout elle elle ne fait que son travail et elle est de bonne humeur à son travail, je la renseigne avec beaucoup de précision, Nathan est un petit garçon autiste de huit ans, forte corpulence, blond aux yeux verts, il mesure à peu près un mètre quarante, il porte un short bleu et un tshirt de la même couleur avec le mot requin dessus, oui, il répond à son prénom, il est très social pour un enfant autiste. La dernière fois que je l’ai vu c’était il y a dix minutes à l’angle de la rue de la belle Gabrielle et de la rue Georges Clémenceau à l’entrée du bois de Vincennes, côté Nogent-sur-Marne, où, oui, Madame, je suis en train de revenir et je vous y attends. Et elle me demande, incrédule, c’est votre enfant ?, j’explose, oui Madame c’est mon garçon, dépêchez vous ! Et il a échappé à votre surveillance ? Oui, on peut dire les choses comme ça. Et pour couper court à toute demande d’explication supplémentaire, je lui réexplique que Nathan est autiste, donc pas toujours prévisible, mais il parle ? Oui, ne vous inquiétez pas, pour parler il parle, on arrive tout de suite monsieur.

Je cours pour retourner à l’endroit où je leur ai donné rendez-vous, je ne cesse d’appeler Nathan en tous sens, on doit me prendre pour un fou, mais ce n’est pas comme si je n’avais pas l’habitude finalement. Arrivé au carrefour, à l’entrée du bois, je demande à toutes les personnes que j’aperçois si des fois il n’aurait pas vu un petit garçon de huit ans. Et d’ailleurs, je cherche rapidement une photo récente de Nathan dans la mémoire de mon appareil-photo. Je retourne vite à la voiture, je rassure Adèle qui a repris des couleurs, elle n’a plus froid, je lui explique que je ne suis pas loin, que je ne l’oublie pas et j’en profite pour prendre avec moi la carte de parking pour personnes handicapées puisqu’il y a une photo de Nathan dessus, ce qui sera sans doute utile quand la police arrivera.

De nouveau à l’orée du bois, je décide d’arrêter cyclistes et coureurs, malheureusement pas très nombreux le mardi après-midi et leur demande s’ils ne veulent pas sillonner le bois à la recherche de Nahan en mettant à profit leur bicyclette. Je tombe sur un mauvais coucheur, lui souhaite bien du plaisir pour le jour où il sera en détresse, mais dans l’ensemble les gens que j’arrête prennent rapidement la mesure de l’urgence et enfourchent leur vélos dans les directions que je leur indiquées. Je me demande même si je ne devrais pas mettre à contribution les gens avec des chiens et leur faire renifler le sweater de Nathan que j’ai dans la voiture, mais je tombe sur un monsieur avec son golden retriever qui m’explique gentiment qu’il faut que les chiens soient entraînés à cet exercice pour cela, et sa brave bête n’est pas du tout prête pour ce genre de sport. Les premiers cyclistes reviennent bredouilles, mais sont d’accord pour silloner les rues adjacentes du bois. La police n’arrive toujours pas, et regardant l’heure sur mon appareil-photo et l’heure de la dernière photo que j’ai prise d’Adèle, je comprends que cela fait une heure que je nage dans cette situation. Et la police, si elle doit mettre trois quatrs d’heure pour arriver sur les lieux, il va lui falloir combien de temps pour organiser une battue ? J’ai peur.

On se doute bien que pour écrire tout cela, je ne peux le faire parce qu’effectivement, j’ai retrouvé mon petit Nathan.

J’emprunte à nouveau le téléphone d’une passante pour rappeler la police et je tombe à nouveau sur la dame de bonne humeur, je mesure toute l’efficacité de mes habitudes professionnelles de gestion de crise au téléphone, parce que je lui demande encore poliment comment cela se fait que ses collègues ne sont pas encore sur les lieux. Elle me fait patienter pour me dire rapidement que l’on a trouvé l’enfant. Je ne parviens pas à relâcher tout de suite la vapeur alors je lui demande de me le décrire, de me dire ce qu’il y a d’écrit sur son Tshit, elle me répond le mot requion en langue anglaise, Nathan et les requins. C’est bien lui. Il est sain et sauf. Mais où est-il ? Au commissariat de police de Nogent-sur-Marne. Et c’est où ? Elle me donne l’adresse. J’arrive. Je rends le téléphone à la passante, lui dis que c’est bon on l’a retrouvé et alors explose en pleurs et dans un cri de douleur. Suis resté calme trop longtemps.

Je retourne à la voiture, démarre, me fais la réflexion que sans doute je devrais attendre le retour de mes deux derniers cyclistes partis à la recherche de Nathan, que ce serait plus correct, mais la peur n’est pas entièrement retombée, alors je file au commissariat. Il y a un embouteillage monstre sur une des artètres principales de Nogent, je reste calme. Je ne trouve pas de place pour me garer dans le voisinage du commissariat, si, cette place pour personnes handicapées, j’hésite, est-ce que j’ai vraiment le droit, en pareil cas ?, bien sûr j’ai le macaron qui m’en donne le droit mais toujours je laisse ces places vacantes parce que je me doute bien qu’elles sont là pour des personnes avec de graves problèmes de locomotion, je prends la place, en me disant que finalement je suis dans une situation qui m’y autorise, que j’en ai le droit moral, les choses auxquelles on pense en pareil cas !

J’emmaillote Adèle dans le manteau de son frère, et j’entre dans le commissariat, je suis rouge et essoufflé et je dis, vous avez retrouvé mon petit garçon. Il est là, il est bien vivant, je laisse échapper un Nathan quel idiot et je fonds en larmes, Nathan se marre auprès du policier, tu as vu mon papa, il a dit que j’étais idiot. Le guichet nous sépare, mais je parviens à attraper Nathan par la tête et à pleurer dans ses cheveux.

Les policiers sont très pudiques, il font faire le tour du guichet à Nathan et l’un d’eux, me dit, vous me donnez juste une pièce d’indentité, j’en fais une photocopie et vous repartez avec votre garçon. Je donne au policier ma carte d’identité, et la carte d’invalide de Nathan, il m’invite à m’asseoir avec Nathan et Adèle et dit revenir tout de suite. Il revient et me montre qu’il a juste fait une photocopie, que c’est pour aller avec la main courante, que je peux repartir, tout est coincé dans ma gorge, je n’arrive même pas à dire merci.

On a juste le temps de retrouner au club hippique aller chercher Madeleine à la fin de sa reprise. Comme si de rien n’était.

Le soir dans le garage, je retrouve le passage que je lisais, juste avant qu’Adèle ne soit poussée à l’eau.

Un trait caractéristique de cette résistance à l’image c’est qu’elle reprend spontanément les formes traditionnelles de l’inconoclasme politique : rejets en bloc, rhétorique de la censure morale, volonté de détruire des "idoles", ressassement colérique des mêmes impossibilités de droit. Or nous savons bien que l’iconoclaste ne hait tant les images que parce qu’il lui prête, au fond, un pouvoir bien plus grand que ne lui en accorde l’iconophile le plus convaincu : cela se vérifie depuis les querelles byzantines et les Pères de l’Eglise occidentale jusqu’aux plus récentes "guerres d’images" qui accompagnent attentats, massacres ou conflits armés.

in Images malgré tout, de Georges Didi-Huberman.
 

Lundi Lundi 2 juin 2008



Elle est émouvante cette conversation avec cette femme dans la salle d’attente du psychomotricien. Cela fait quelques semaines seulement que le rendez-vous de son petit garçon précède celui de Nathan, et comme Nathan joue calmement avec le petit établi prévu pour l’attente des enfants, et que son petit garçon à elle est en sécance, elle me demande pourquoi je viens, si cela fait longtemps que je viens. Elle est interloquée quand je lui explique que cela fera trois ans à la fin de cette année. Trois ans pour elle, cela paraît le bout du monde. Au tout début quand nous avons commencé à emmener Nathan chez le psychomotricien, mais aussi chez l’orthophoniste, ou, de façon plus ancienne encore, chez la psychologue, je crois que nous avions parfaitement intégré le fait que nous nous engagions là dans une voie longue, mais c’est vrai que rétrospectivement cela fait long trois ans. Elle m’explique que son petit garçon a été récemment diagnostiqué comme souffrant de Troubles Envahissants du Développement, dans le jargon on dit TED, classification ample, qui comprend, comme une sous-partie, une grande part des différents types d’autisme. Alors je suis heureux de pouvoir lui dire que Nathan, lui, est à la frontière entre l’autisme atypique et sans doute une classification non encore existante des TED.

Elle a un peu de mal à le croire, elle dit, mais il est tellement calme. Je l’assure que Nathan n’a pas toujours été comme ça, mais que justement trois ans de thérapie psychomotricienne, mais aussi de l’orthophonie, et d’autres choses encore et on finit par acquérir cette certitude que oui, il va s’en sortir.

Elle a du mal à me croire cette femme. D’autres lundis, c’est son mari qui accompagne leur petit garçon et je vois bien comment lui aussi observe Nathan et tente de percer une manière de mystère, de se demander de quoi peut souffrir Nathan pour venir chez le psychomotricien. Alors je me doute bien que ce soir quand elle rentrera chez elle, elle ne pourra s’empêcher d’annoncer à son mari que le petit garçon dans la salle d’attente chez le psychomotricien, notre petit Nathan, est en fait autiste, et que si seulement cela pouvait donner du courage à ces gens, comme je serais fier de mon petit bonhomme !

Mais tout de même cette conversation et la douleur que je devine chez cette femme ou dans les regards silencieux de son mari me replongent vivement dans cette période tellement floue durant laquelle nous avons apprivoisé lentement l’idée que tout ne tournait pas rond dans le psychisme de Nathan et cette autre période, longue elle aussi, durant laquelle nous avons du accepter le fait qu’il soit autiste, ce qui ne nous apparaissait pas comme synonyme d’espoir, alors.  

Dimanche Dimanche premier juin 2008



M’écrire pour obtenir cette chronique


 

Samedi Samedi 31 mai 2008

 

Vendredi Vendredi 30 mai 2008







Enreistrement partiel de la lecture rencontre avec Phil Rahmy et Jean-Marie Barnaud

Impossible que tout cela tienne en une seule journée !

J’avais rendez-vous à l’ouverture de Beaubouprg avec Emmanuelle et Marc pour aller visiter l’exposition de Louise Bourgeois, dont je n’ai d’ailleurs pas grand chose à dire, si ce n’est qu’elle a le défaut de toutes les expositions monographiques, de s’attarder pesamment sur les oeuvres de jeunesse, ce qui m’apparaît à moi, pas très amateur de l’eouvre de Louise Bourgeois, sauf peut-être ses installations, comme interminable, puisque Louise Bourgeois n’explore cette voie, celle des installations, ouverte par d’autres d’ailleurs, seulement dans les années 70, c’est dire si sa jeunesse a duré. Bref, je n’aurais trouvé mon content dans cette exposition, que dans les quatre avant-dernières salles du sixième étage, et au contraire, j’aurais visité la partie graphique de l’oeuvre, en à peu près moins d’une minute — j’ai toujours eu très peu de patience pour ce petit j