Samedi Samedi 7 février 2009



 

Vendredi Vendredi 6 février 2009



Ce matin Adèle me demande, comme tous les matins, de lui dessiner un éléphant rose. C’est bête mais chaque fois cela me fait sourire.

La jeune femme qui me répond au téléphone pour prendre un rendez-vous pour le scanner cérébral de Madeleine — je n’aime pas beaucoup cette idée qu’il faille faire un scanner cérébral de ma petite fille — me demande de patienter, et je l’entends conseiller sa collègue, et là tu double-cliques sur le monsieur. Je me demande quel effet cela lui a fait au monsieur de se faire double-cliquer dessus.

Un ami pour lequel j’ai bricolé à tout allure un truc graphique, genre dessin au feutre sur une nappe de restaurant m’envoie un mail pour me remercier et fait une très belle faute de frappe, Merci encre.




Tiens ma petite fille, voilà un éléphanrose, dessiné pour toi par un graphiste autrement plus compétent que ton père.



 

Jeudi Jeudi 5 février 2009



L’exposition Robert Frank au Jeu de paume. Assez remarquable exposition en fait. Pour deux de ces principes fondamentaux, donner à voir la totalité des Américains, qui plus est encadré par ses deux époques, l’avant et l’après Américains, avant, le voyage à Paris en 1951 — on regrette cependant que cet avant ne comprenne pas également le voyage en Angleterre, en pays minier au Pays de Galles, et au Pérou, mais on veut bien comprendre qu’on ne peut pas tout avoir, et on ferme les yeux sur le fait que ce soit le voyage parisien, comme par hasard, qui ait été choisi, dans sa quasi-intégralité — et ce qui fait suite aux Américains dans l’oeuvre de Robert Frank, Pull my daisy. L’exposition comprend aussi un autre film de Robert Frank nettement plus récent, 2004, True story, ce qui est une erreur, à mon sens, tant ce film récent est sans attache avec le reste de l’exposition, incompréhensible (et sans intérêt) s’il n’est pas rattaché à la partie la plus récente de l’œuvre de Robert Frank, et notamment celle des collages photographiques.

Le parti pris des commissaires de cette exposition est risqué dans le sens où l’on pénètre dans l’exposition directement par l’œuvre centrale, et que l’on ne découvre qu’après-coup ce qui la précède, et qui, de fait, manque beaucoup d’intérêt en comparaison des Américains — et une remarque purement pratique, aucune indication à l’entrée de cette exposition pour les visiteurs peu familiers avec l’œuvre de Robert Frank, pour leur indiquer le début des Américains, un visiteur sur deux part dans le mauvais sens, on le regrette pour ce visiteur et ceux qui ont pris la bonne direction et qui peineront ensuite à remonter le flot (nombreux) des visiteurs qui font les saumons. Personnellement je suis assez favorable à ce parti pris de placer les Américains au centre, comme le chef-d’œuvre qui fait bien davantage que de sortir du reste du corpus, mais comme une pièce à part aussi bien dans l’œuvre de Robert Frank, mais aussi pour la véritable prophétie que représentent ces 83 photographies prises dans leur intégralité, et qui délimite franchement l’histoire même de la photographie en deux parties distinctes, il y a eu un avant les Américains et un après. Sur ce point, il n’y a pas de discussion. On regrette en revanche que ce geste ne soit pas plus ferme, puisqu’en l’état, les Américains sont coupés en deux par les deux cabines de projection des deux films, il aurait sans doute été plus judicieux de réserver la projection de Pull my daisy — je ne parle plus de celle de True story qui n’a véritablement rien à faire dans cette exposition — en sortant de la salle principale des Américains — on pourrait même imaginer un dispositif d’agencement des salles qui donnerait le choix, en sortant de la salle principale des Américains, de visiter "l’avant" ou "l’après".

Revoir les Américains. Les Américains est une œuvre tellement connue, tellement vue, revue, pour de nombreux photographes, annotée, comme l’est finalement A la Recherche du temps perdu pour ses lecteurs, qu’on se demande bien ce que l’on finira par y retrouver à nouveau. A vrai dire l’effet est immédiat — et comme je suis heureux de le constater ! — dès les premières photographies je retrouve ce que ces photographies produisaient de magie sur moi, plus jeune, une véritable invitation à la photographie, les images des Américains, c’est en premier lieu cela : elles donnent envie de prendre des photographies, non pas de les imiter, encore que le phénomène s’est produit nombre de fois et je sais combien je n’en ai pas été immunisé, mais de donner à voir, en le photographiant, ce que soi-même, on voyait de poétique dans les paysages que nous traversions et les visages que nous croisions, avec une prédilection, toute personnelle encore, pour le grain de la photographie en noir et blanc et son éclatement dans les contre-jours.

On n’est pas indemne non plus de revoir des photographies qui nous ont longtemps causé bien des émotions, et à vrai dire ces émotions sont intactes aujourd’hui, l’accident en bord de route, le travail à la chaîne, le routier attablé devant son dîner, le couple de Noirs sur les pentes de San Francisco, le bar de cow-boys de Gallup au Nouveau Mexique et la route de nuit, ces images-là feraient pleurer de leur tristesse tellement belle, elles ne sont jamais recouvertes du voile de l’habitude, comme d’autres prises dans les Américains qui si elles ont encore toute leur valeur ne nous étonnent plus directement, ne nous tutoient plus. Ces quelques images qui renferment encore cette part inatteignable de mystère, que nous n’avons pas encore apprivoisées, sont comme arrachées à notre nuit ; on continue de craindre le côté prémonitoire de la scène de l’accident imaginant sans mal le corps de nos propres morts, ou celui des proches que nous voudrions pas perdre, sous la bâche, on voudrait partager le poulet-purée et coca du routier, rétrospectivement s’assurer que la bagarre n’a pas eu lieu quand Robert Frank a fait cette image du couple de Noirs un dimanche après-midi à San Francisco, que les hommes ont pu se parler et s’entendre, on voudrait fuir la nuit dans le bar de Gallup et n’être jamais rentré dans ce coupe-gorge et revenir à cette nuit enchantée sur une route qui n’en finit pas d’être droite, aux destinations tellement lointaines qu’elles deviennent invisibles et s’abolissent.

Il demeure également cette idée forte, embrassant toutes les photographies de la salle des Américains d’un regard circulaire qu’on se sent en présence à l’épicentre d’un miracle, celui-là même de la photographie, la photographie avait toujours prévu d’être ce poème triste et beau, des images de pas grand chose, une image pauvre particulièrement bien prédestinée aux contenus pauvres, à l’immédiateté, à la crudité, à la voix nue, au poème. On voit bien que quelques voix avant celle-là se sont élevées, Eugène Atget, Walker Evans, mais que du plus haut qu’elles aient parlé, elles n’ont jamais eu cette voix claire, elles n’ont jamais vu au travers de la nuit de ce qui se referme derrière soi, comme Robert Frank a précisément arraché de tels lambeaux, les entrevoyant brièvement et parvenant dans ce très court instant à enregistrer une part de leur aura : devant les photographies des Américains, une partie du mystère vient que ce sont des morceaux de la vraie croix qui sont là sous nos yeux.

Robert Frank le savait plus ou moins consciemment qui n’a pas jugé bon de poursuivre cette partie de son œuvre, abandonnant la photographie, le temps que la voix qu’il avait tarie d’un seul coup puisse ressurgir, et être alors le porteur d’une autre prophétie, qui sera nettement moins bien entendue, celle des collages photographiques de la fin de In lines of my hand. Laissant de côté la photographie il prend tous les risques, les mêmes drastiques que dans les Américains, dans son tout premier film, en s’associant avec les esprits les plus excités de son quartier, de sa ville, du pays, de la terre entière, les auteurs Beat, ils réaliseront un autre petit miracle, cinématographique celui-là, Pull my daisy, mais, après cela, s’entêtant, cette fois, dans la voie ouverte, Robert Frank ne parviendra plus, même dans ses tentatives les plus risquées, à changer à nouveau l’eau en vin. Les convives sans doute étaient moins ivres.

Après les Américains et Pull my daisy, il est difficile, impossible, de trouver la moindre force dans les images de Paris, précédant de six ou sept ans celles des Américains, images de rue, pas toujours très adroites, images de l’apprentissage et auxquelles on ne reconnaît qu’un seul intérêt, celui d’avoir été prises par le même homme, Robert Frank, tout comme, finalement, on regarde la période bleue de Picasso, comme on regarde les bandes-annonces avant le film, le feu d’artifice des Demoiselles d’Avignon. Cet effet de décoration, d’encadrement, des Américains reste donc purement décoratif. Reconnaissons la petite merveille de la porte de Clignancourt. Mais c’est bien tout.  

Mercredi Mercredi 4 février 2009



Une des choses qui n’est vraiment pas facile à faire comprendre aux poussins, c’est la nécessité, quand ils sont en attaque, de prendre de la profondeur, c’est-à-dire d’adopter une formation en escalier, les derniers ailiers ayant toujours le sentiment qu’ils ne verront jamais le ballon, sans comprendre que c’est en le recevant, lancés à pleine vitesse, qu’ils auront les meilleures chances de percer, en surprenant la défense, notamment sur le dernier pas, celui du cadrage débordement. Je commence par les égrainer, dans une diagonale parfaite, et à les faire se passer le ballon de main en main sans bouger, puis en avançant de deux pas à chaque fois, puis de cinq pas, pour qu’ils comprennent que ce faisant, ils mettent la défense en difficulté de rester en ligne et étanche, qu’ils vont créer des espaces, mais il n’y a rien à faire, il y en a toujours un ou deux ou même trois, qui n’ont pas suivi et que je retrouve n’importe où dans l’alignement ou dans des positions d’en-avant sur le dernier passeur. Je m’impatiente, je lève les yeux au ciel de "désespoir" et je vois arriver droit sur nous, un vol d’oies sauvages qui viennent de prendre leur envol et qui filent plein sud. Formation en V parfaite.

Poussins regardez ces oies dans le ciel. Ils lèvent la tête. Oh des oies sauvages !

Elles volaient comment les oies ?, En V ? Ben c’est exactement comme cela que je veux voir sur le terrain et le demi de mêlée à la pointe du V.

Ils ont enfin compris, ils sont enfin dans un V dissymétrique, en escalier, petit et grand côtés jusque sur les lignes de touche. Merci les oies, sans vous je ne crois pas que j’y serais parvenu.

Le soir, concert d’un Surnatural Orchestra au sommet de son art, et survolté, des funambules passant au dessus de nos têtes, en dansant sur cette merveilleuse musique, vous dire qu’aujourd’hui était une fête.

 

Mardi Mardi 3 février 2009



Un père mineur, seul avec ses deux enfants, dont l’un est autiste, le grand frère, finit par contracter une pneumonie qui lui fait perdre son travail, ce qui a pour effet de l’emmener, ainsi que ces deux enfants dans une chute progressive et programmée. Des images remarquables de composition, des déplacements filmés avec beaucoup d’intelligence, reflets et scènes entrevues au travers de fenêtres font confiance à l’attention du spectateur en portant en eux des éléments clefs du récit. Et au milieu du film un plan admirable, l’homme déchu, monté en haut d’un terril, par jeu, paresse, ou je ne sais quel mouvement désespéré, se laisse débouler du haut du monticule, glissant sur les pierres meubles, s’amalgamant lui-même aux éboulis. Le plan est large, il représente, en son centre, le sentier qui grimpe en haut du terril, on voit d’abord quelques pierres tomber du haut de l’image, puis l’homme chuter en glissant et roulant sur lui-même dévaler toute la hauteur du terril, et disparaître par le bas de l’image. C’est l’image de la chute d’un homme, elle est tout particulièrement symbolique puisque le monticule dont il tombe de la sorte est celui des déchets de la mine dans laquelle il a travaillé toute sa vie, en d’autres termes, il a contribué à cette montagne par le travail de toute une existence. Le sentier qui monte au fait du terril sépare l’image en deux parties égales, tel une frontière formelle, et lorsque l’homme disparaît dans le bas de l’image, il a finalement accepté la chute qui lui est promise et avec la sienne celle de ces deux enfants, et qui va pouvoir se dérouler dans la deuxième partie du film.

Il y a une élégance dans ce film où rien n’est expliqué, simplement décrit, davantage par ellipses que la description frontale, les contours sont ébauchés, juste assez pour véhiculer chez le spectateur le travail de suggestion des images. Il n’est pas expressément dit que le grand frère est autiste, on parle de retard mental, il a un peu plus de dix ans mais le médecin considère qu’il a les connaissances d’un enfant de trois ans. Mais chaque scène dans lequel apparaît ce garçon montre différentes facettes de l’autisme, ceux qui savent le reconnaissent aisément, pour les autres il est juste un enfant largué et dont on se moque volontiers. En trois plans est réglée la tentative de reconversion professionnelle du père en vendeur de poissons sur le marché, et on comprend vite avec lui que commerçant c’est un métier qui comporte une frontière très poreuse avec la criminalité. De même les directions du récit sont rarement franches, on se prend à craindre que la cachette pas très discrète du grand-père pour la mort-aux-rats sera néfaste au grand frère autiste, mais c’est un indice du récit que l’on nous a faire lire à l’envers. De même que l’on placerait volontiers des espoirs de salut dans le personnage de cette jeune femme bien habillée qui prend le bus, mais elle n’est que cela, une jeune femme qui prend le bus, une figurante en somme, et finalement le seul élément qui lutte un peu efficacement contre le récit, celui de la chute, c’est encore le personnage de la petite sœur, dont la lutte avec ses moyens de petite fille de six ou sept ans est très réconfortante pour sa ténacité mais dramatique dans son jugement, quand elle tente de rendre son père malade d’une autre maladie ce qui devrait lui ouvrir de nouveaux droits.

Rien ne paraît faire mystère dans ce film, et pourtant, il manque un personnage central, et dont rien n’est dit, celui de la mère des deux enfants. C’est très curieux quand on y pense, de pouvoir comme cela raconter l’histoire d’un homme seul avec ses deux enfants et ne rien dire pour excuser ou justifier cette absence. Combien de films au contraire dans lesquels une femme élève seul ses enfants, et là aussi on ne s’embarrasse pas toujours des détails pour expliquer cette absence.

Tout comme, je me rends compte que j’ai omis de préciser que ce n’est pas un film polonais ou allemand pays européens dans lesquelles on exploite encore des mines de carbon, mais un film coréen, en pays minier. Est-ce que c’est grave de ne le révéler que maintenant ?

Le film s’intitule La petite fille de la terre noire. Un film du Coréen Jeon Soo-il. Vu en accompagnant la classe de Madeleine à une avant-première au Kosmos de Fontenay.  

Lundi Lundi 2 février 2009





Je me souviens qu’au lycée nous étions un petit groupe, pas très bien considéré, aux chevelures désordres qui faisions grand cas de Neil Young, ce qui naturellement nous valait une réputation indécrottable d’hippies. On ne peut pas dire que j’écoute encore très assidûment Neil Young, le plus souvent ce sont des occasions impromptues qui me replongeront le temps d’une après-midi dans cette musique, que j’ai plaisir à réentendre, qui peut même m’émouvoir, mais qui a la fin de cette après-midi finit par retourner d’où elle vient, faute de ne plus parvenir à m’émouvoir autrement que sur le registre des souvenirs.

Je me souviens que lorsque nous nous étions rencontrés, avec B. de Kill me Sarah, et que nous avions déjeuné à la Merveille de Fontenay, la discussion avait un moment porté sur Neil Young par un biais inattendu, B., m’expliquant que je partageais avec Neil Young d’être le père d’un enfant autiste, et que justement il y avait une chanson qui portait la marque de cette paternité difficile, dans l’album Reactor, la chanson s’intitule T-bone, morceau outrageusement long et répétitif d’un peu plus de neuf minutes, dans lequel les paroles sont un peu énigmatiques tout de même : "Got mashed potatoes" répété cinq ou six fois, puis, le pendant, "Ain’t got no T-Bone", encore et encore.

Je me souviens que j’avais ri à cette explication parce que je me souvenais comment ces simples paroles avaient plongé le petit groupe dans un grand embarras pour en dégager la moindre signification plausible, on comprenait assez bien le "j’ai de la purée" mais nettement moins bien ce qu’était un T-Bone, qui littéralement signifie un os en forme de T, en fait, un steak tel que les bouchers américains les découpent, un os en forme de T au milieu d’une viande épaissement tranchée. Déjà cela avait été tout un bazar pour arriver à cette traduction littérale, j’ai de la puré mais je n’ai pas de steak, que pouvait-il bien signifier par là ? On avait fini par tomber d’accord sur le fait que c’était sûrement une dénonciation de la politique de Ronald Reagan, rappelant de cette façon que de nombreuses personnes ne mangeaient pas à leur faim dans le pays et qu’ils avaient dans leur assiette de la purée mais pas de steak. C’était un peu capillotracté mais nous y croyions dur comme fer, nous étions, après tout d’indécrottables hippies.

Je me souviens avoir ri à cette explication nettement plus perspicace de B. — qui en connait un rayon sur de tels sujets — tout particulièrement selon l’angle de compréhension que je peux en avoir aujourd’hui, étant le père d’un petit garçon autiste, dont les répétitions ne sont pas les moindres de ses symptômes.

En cherchant tout à fait autre chose — tiens je devrais sans doute refaire un collage de toutes les choses trouvées dans le processus de cette recherche par ailleurs infructueuse — je viens de retomber sur cette vieille galette.  

Dimanche Dimanche premier février 2009



Le bloc-notes du désordre