Samedi Samedi 17 janvier 2009



Est-ce qu’un fleuve peut être un personnage ? Oui, dans Frozen river de Courney Hunt, le fleuve, le Saint-Laurent, est le personnage principal qui rend les choses possibles, ou qui les interdit, et dans cette intermittence, infléchira durablement sur de nombreuses trajectoires.

Lorsque cette rivière est gelée, elle permet le passage, par voiture ou camion, d’une réserve indienne à l’autre, des deux côtés de la frontière américano-canadienne, les lois étant telles que tout ce qui ne sort pas de la réserve indienne ne peut être véritablement contrôlé par la police ou les douaniers, ce qui fait de cette traversée, possible au creux de l’hiver, le creuset confortable des contrebandiers, dans le cas présent des passeurs de clandestins chinois. Et c’est pour ainsi dire aussi simple que ça. Sauf que qui dit frontière, zone franche, dit législations différentes et tout devient nettement plus compliqué. Il y a la loi et la police américaines, et la loi et la police tribales, et puis il y a aussi la loi canadienne et le Quebec n’étant pas loin de cette frontière des Canadiens de trois sortes, des Indiens, des Canadiens anglophones et des Canadiens francophones — qui d’ailleurs ne sont pas du tout crédibles quand ils se parlent dans un Français à l’accent anglais —, et puis il y a la loi des malfrats, qui est un monde sans loi, mais pas sans règles, le tarif pour un passage de clandestin est de 1200 dollars, 600 au départ d’un côté de la frontière et 600 à l’arrivée de l’autre côté de la frontière.

Et puis il y a le monde nécessairement un peu lâche de ce qui est hors la loi, mais qui n’exclut tout de même pas la morale, elle aussi plus lâche qui semble façonnée par chacun, davantage conditionnée par des trajectoires diverses de chacun. Ajoutons donc à ce monde, aux frontières poreuses et floues, un fleuve, qui se laisse traverser quand il est gelé, donc en hiver, mais pas nécessairement partout avec la même facilité, la glace y étant d’épaisseur inégale, de même que sa traversée y est différemment contrôlée selon les endroits de passage. Pour finir ajoutons que les lois ne sont pas les mêmes pour tous en toutes circonstances, la loi américaine est plus clémente vis à vis des Blancs, mais les Indiens s’ils ne sortent pas de leur réserve bénéficient d’une loi tribale qui les abrite de la loi américaine, mais qui peut aussi décider de les rendre à cette loi plus dure avec eux, quand la morale est violée.

Ça devient donc nécessairement plus compliqué qu’il n’était dit au début et le spectateur apprend cette complexité grandissante au même rythme que l’un de ses personnages, Ray Ellis, femme quittée et dérobée de son dernier bien, mère de deux enfants, 15 et 5 ans, le plus grand veille constamment à son petit frère, et qui donc entame accidentellement une carrière fulgurante dans la contrebande, plus précisément dans le passage de clandestins du Canada vers les U.S.A.. Devant apprendre les codes de ce métier à risque — mais qui paye bien, au point de pouvoir cumuler en un peu plus d’une semaine autant qu’il avait été épargné âprement et longuement — d’une jeune indienne, elle doit également apprendre à composer avec sa propre morale, rigoriste, qui est également celle qu’elle peine à transmettre à son aîné et elle est également confrontée, mal armée, à tout un pan de la réalité qui lui est très étranger, le monde indien et, a fortiori, le monde en dehors des Etats-Unis, elle ne sait pas où se trouve le Pakistan pays dont elle ignore tout, victime de la propagande protectionniste ambiante, les deux Pakistanais qu’elle fait passer sont nécessairement à ses yeux des candidats à l’attentat-suicide. Elle se bat avec de faibles moyens dans ce labyrinthe qui se referme vite sur elle comme un piège : ce que le fleuve a un temps permis, il finit par le reprendre.

Mais dans ce passage intermittent, cette porte restée un temps ouverte, des destinées se sont engouffrées qui vont connaître des changements profonds, d’abord les clandestins qui atteignent leur destination et en seront pour leurs frais, quittant un monde dur pour sombrer dans une dureté différente, mais aussi la famille de Ray Ellis, embarquée dans une odyssée imprévisible, quant au personnage de Lila, la jeune indienne, ce sera encore elle qui par la grâce inattendue de Ray, et sans doute aussi parce qu’elle était la mieux équipée pour nager en eaux troubles, tirera le plus avantageusement son épingle du jeu.

Et la grande qualité de ce film est sans doute dans la construction de ce lent mécanisme, de ses infimes variations de fonctionnement, on y sent une maîtrise forte des rouages. Oui, mais alors, quel dommage d’être tombé deux fois dans le panneau, ressusciter le bébé abandonné sur la glace est non seulement peu crédible, mais il apporte une lumière bienfaisante mais naïve dans un univers, celui des clandestins promis à l’esclavage, dans lequel justement la lumière ne peut pas pénétrer, et enfin on devine enfin chez la réalisatrice un attachement coupable pour son personnage féminin, Ray Ellis, qui la pousse à la sauver selon un improbable parcours de rédemption qui ne lui coûte pas tant, quand sûrement cette aventure aurait du la meurtrir davantage, si ce n’est la tuer, le fleuve aurait pu être plus cruel, et à tout le moins jeter ses enfants dans une voie moins apaisée. Dans les mêmes circonstances les frères Dardenne, dans le Silence de Lorna, par exemple, font payer nettement plus cher à leur personnage sa rédemption dont justement rien n’assure qu’elle soit tout à fait acquise.

Ces deux choix, inspirés par la pitié ne manquent pas seulement de réalisme, ils accouchent d’un angélisme de très mauvais aloi, même dans le plus sombre des biotopes humains, des bébés congelés ressuscitent, grâce aux bons soins de passeurs à la conscience droite, qui prennent tous les risques pour sauver un enfant de clandestin venant d’un pays dont ils n’ont jamais entendu parler jusque là. Et, au prix de quatre mois de prison, on sauve le magot et avec lui, la petite famille est sauvée et sur les rails d’un meilleur départ dans la vie, tout cela, dans l’effort pitoyable de sauver deux mères Courage fort troubles, une morale au ventre mou, ce récit initiatique de la corruption méritait sans doute un peu plus de dureté.  

Vendredi Vendredi 16 janvier 2009



 

Jeudi Jeudi 15 janvier 2009

En faisant quelques courses, je tombe sur plusieurs publicités pour les soldes, qui toutes reprennent le thème de la foule qui se masse pour profiter de l’aubaine des soldes. Je pense que nous sommes en train d’atteindre un point admirable du discours publicitaire, qui veuille que pour vendre un produit, ou je ne sais quoi d’autre, il faille désormais, à force de retournement du sens et de mensonges permanent, dire, à peu de choses près, la vérité. Ainsi qu’un pétrolier fasse campagne publicitaire sur le thème de l’environnement n’est plus du tout dans le coup. Désormais pour faire de la publicité pour les soldes il convient de montrer tout l’inconfort d’une foule se disputant le dernier bout de gras, comme finalement la compagnie pétrolière ne tardera pas à faire sa publicité avec des images de marée noire. Les enseignes de rapide bouffe n’auront plus à tarabuster les photographes qui devaient jusqu’alors recourir à mille artifices, tricheries et retouches pour produire des images appétissantes de leur merde, les photographes auront désormais à photographier des corps obèses de façon enjouée et flatteuse, et il ne faut pas beaucoup d’imagination pour se figurer les messages de ces singes de publicitaires : continuez de vous empiffrer comme des porcs, nos actionnaires aussi engraissent, et cela sera bientôt sans doute le fin du fin, pour rejaillir positivement sur l’image du fabricant d’immangeable.

Politiquement je me demande même si les caps précédents n’ont pas été franchis, le temps du retournement du sens est apparemment derrière nous, il y a déjà six ans cette vermine rampante de Patrick Devedjan expliquait à qui voulait l’entendre que le gouvernement était bien obligé d’adopter une politique de droite dure sur certains sujets — au hasard, l’immigration ou la sécurité intérieure — si on ne voulait pas que Le Pen soit élu aux prochaines élections présidentielles. La droite voulait sans doute nous éviter la laideur du visage de Le Pen, sans se rendre compte que ce qui nous paraissait insupportable n’était la laideur, aussi répulsive soit-elle, de Le Pen, mais bien davantage ses préconisations.

Cette semaine, n’ai-je pas lu en première page de je ne sais quel organe de presse passe-plat : "la colère de Sarkozy". On ne cache même plus la nature profondément colérique et trépignante du petit président des otaries de droite. Tout est dit non ?

 

Mercredi Mercredi 14 janvier 2009



Soirée chinoise à la salle Pleyel avec l’orchestre de Paris.

Tout d’abord le concerto pour violoncelle de Joseph Haydn, dirigé par Long Yu, avec le jeune Jian Wang au violoncelle, dont on dit, c’est le programme qui le dit, qu’il est au violoncelle ce que Lang Lang est au piano, tout ceci est bien possible, après tout c’est le programme qui le dit, mais Monsieur Wang aura eu bien de la difficulté à détacher son violoncelle de l’orchestre pourtant très habilement conduit par Monsieur Yu pour laisser toute la place au virtuose, peut-être mal servi par son propre instrument, ou serait-ce que l’acoustique pourtant irréprochable de la salle Pleyel soit ingrate pour les violoncelles plus généralement parlant ? Bref, il y a fort à douter que ce concerto laisse des traces indélébiles dans la mémoire de ses auditeurs.

Après l’entracte, le bond dans le temps est assez considérable, puisque l’orchestre, augmenté de deux chanteuses, d’une vièle traditionnelle, d’un luth oriental à quatre cordes et d’une cithare à 21 cordes (là je me fie de nouveau aux indications au programme, du haut du deuxième balcon, les quatre clefs du luth, je les voyais encore bien, mais certainement pas les 21 cordes de la cithare posée à plat sur deux tréteaux) interpréta Iris dévoilée de Qijang Chen, compositeur chinois contemporain, né en 1951.

Et c’est une affaire curieuse que cette pièce, qui n’est pas sans qualité, pour son mélange pour le moins surprenant du chant oriental de ces deux chanteuses, notamment l’une d’elles en véritable costume d’apparat, qui régala apparemment les musiciens de l’orchestre, sans doute plus habitués aux capricieuses divas occidentales, par son intuitivité et sa spontanéité, de même que l’orchestre aura été infiniment précautionneux pour ne pas écraser le frêle esquif des trois instruments à cordes orientaux qui auraient été à peine audibles sans ce luxe de précautions attentionnées. D’ailleurs dans cette attention respectueuse, il faut voir le signe d’un respect très intelligent de part et d’autre de ces deux mondes étrangers l’un à l’autre, le puissant orchestre occidental se mettant au service d’une musique aux rites qui lui paraissent sûrement exotiques tandis que les musiciens, le chef d’orchestre et le compositeur chinois servent une pièce à l’inspiration résolument orientale à un orchestre sans doute surdimensionné pour cette tradition musicale.

L’échange culturel, au vrai sens du terme, se produit d’ailleurs dans l’écriture même de la pièce qui soumet volontairement les codes de ses origines à cet orchestre immense, le contraignant à quelques morceaux de bravoure dans la tournante de certaines notes tenues qui passent d’un instrument à l’autre, souvent aidées dans cette transition absolument parfaite par une des chanteuses, ou encore à un morcellement inédit de l’orchestre, tel accord pas nécessairement confié à toutes les clarinettes, mais à une seule d’entre elles ou mieux encore deux notes solo de violon pour le seizième des premiers violons — très rare le solo de seizième des premiers violons, pour spécialistes uniquement — pour amateurs de chinoiseries, ce qui fait de cette pièce une pièce spatiale, effet renforcé par les placements différents des deux chanteuses, selon sûrement des codes qui vont dans le sens du récit qui sous-tend cette œuvre, je n’en douterais pas.

L’alliage instrumental de l’orchestre est tout à fait inédit, avec de nombreuses phrases de vibraphone qui peuvent faire craindre quelques kitscheries ou même des accents de musique de film très orchestrée, mais c’est bien davantage le dépaysement réjouissant des accords qui prend le dessus et invite l’auditeur à un voyage inespéré dans lequel l’humour n’est pas écarté — le mouvement "hystérique" cerné par le mouvement "mélancolique" et le mouvement "voluptueux" — de même que les surprises qui y sont nombreuses et qui ne manquent jamais d’opérer de leur charme sur l’auditeur ponantais.

On est ici loin des coutumières tentatives trans-genres dans lesquelles on entend habituellement deux mondes jouant l’un après l’autre dans une alternance très artificielle. Rien de cet artifice commode et facile dans Iris dévoilée, la tentative de marier les deux mondes est hardie et la soudure audacieuse de prendre magnifiquement.  

Mardi Mardi 13 janvier 2009

Nathan me rassure sur l’avenir, tu sais papa quand tu seras vieux, je m’occuperai bien de toi. Il ne se rend pas compte, évidemment, de ce que cela porte, pareille déclaration, superbe promesse, non pas que j’avais besoin d’être rassuré que quelqu’un s’occuperait de moi quand je serai plus vieux, encore que sait-on jamais ?, mais cette promesse d’un fils, venant de mon petit Nathan, autiste, est une promesse que justement les autres promesses de la vie seront tenues. Dans le milieu des parents d’enfants autistes, ce n’est pas la moindre des préoccupations, comment les choses seront quand on vieillira et quand enfin on rendra sa copie, parce que justement nous savons que la société n’est pas douce avec les autistes, qui veillera sur eux quand nous ne serons plus là pour leur aplanir les difficultés ? Lors d’une émission radiophonique sur le sujet, je me souviens avoir entendu cette femme, mère d’une jeune femme autiste, alors âgée de 33 ans, disant sans fard, sans détour, qu’elle pensait de plus en plus à ce moment, celui de la fin, et comment elle se demandait si elle ne ferait pas bien d’emporter sa fille avec elle. D’ailleurs il y a une dizaine d’années une mère a été condamnée à une peine de prison avec sursis pour avoir noyé son enfant autiste pour de comparables raisons, le tribunal ayant reconnu des circonstances exceptionnelles à cette pauvre femme.

Alors cette promesse, Nathan, puisses-tu la tenir et je ferais mon impossible pour ne pas être un vieux pénible. Mais en attendant tu me ferais plaisir de ne plus y penser, tu es trop petit pour cela, je préférerais te voir jouer avec des enfants de ton âge.

 

Lundi Lundi 12 janvier 2009

Depuis un peu plus d’un an, Eric chevillard tient à jour un espace sur internet, qui a la forme contemporaine de l’empilement vertical, les derniers billets chassent ceux vieux de n+1 jours, et dont le titre, l’Autofictif, aura tout lieu de décevoir les amateurs de références autobiographiques, à moins qu’un tel lecteur soit particulièrement attentif et finisse par obtenir, en creux, en négatif, la forme parfaite d’un autoportrait de l’auteur de Mourir m’enrhume, Le Démarcheur, Palafox, Le Caoutchouc, décidément, La Nébuleuse du crabe, Préhistoire, Un fantôme, Au plafond, L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster, Les Absences du capitaine Cook, Du hérisson, Le Vaillant petit tailleur, Oreille rouge, Démolir Nisard, et de Sans l’orang-outan. Etant lecteur d’Eric Chevillard depuis quasiment ses débuts publiés aux Editions de Minuit, ayant lu ses livres, presque tous, à leur parution, il ne serait pas faux de penser que je suis un grand amateur d’Eric Chevillard dont j’apprécie plus que tout les improbables constructions dont les fondaisons sont toujours à la fois inattendues et profondément enfouies dans les sables mouvants de l’humour, ainsi les Absences du Capitaine Cook qui tente un inventaire des aventures que le Capitaine Cook auraient pu vivre si les choses n’en étaient pas allées très différemment. Et on voit bien quel genre de monde imaginaire est ici ouvert, dans lequel on peut décider arbitrairement de vivre au Plafond ou Sans l’orang outan, c’est-à-dire dans des univers qui sont davantage définis pour ce qu’ils ne sont pas que pour ce qu’ils sont vraiment, pour faire court on pourrait dire que les romans d’Eric Chevillard sont au cœur même de la fiction. Bien souvent ces constructions jouiront également d’une architecture à la belle rigueur formelle, ainsi dans Du Hérisson, figure dans chaque paragraphe, certains très courts, la locution lancinante "le hérisson naïf et globuleux", chaque paragraphe trouvant très rapidement après cette mention, la phrase restée en suspens, sa suite dans le paragraphe suivant. Et on se demande bien ce que l’on pourrait reprocher à un tel orfèvre, n’était-ce, et il est bien personnel, un sentiment de légère lassitude qui prend ses racines dans les vertus même de l’œuvre, dans sa virtuosité, sa rigueur et sans doute aussi sa trop grande loyauté à ses grands principes fondateurs, qui finissent par devenir autant de cloisons érigées contre un renouvellement plus radical de l’œuvre.

Arrivé assez timidement à une écriture en ligne, on pardonne à la timidité d’autant qu’ils ne sont décidément pas nombreux les collègues d’Eric Chevillard, auteurs régulièrement publiés dans une maison d’édition phare, à prendre le risque d’une exposition dans le monde ouvert d’internet. D’autant qu’Eric Chevillard va jouer le jeu des débuts modestes — aujourd’hui on lui reprocherait, maintenant qu’il a un peu de pratique, de ne pas se pencher plus efficacement sur son squelette et de lui trouver une forme plus idoine, on aurait envie de dire plus littéraire — choisissant une de ces centrales de blog, avec laquelle il ouvre modestement un profil à son nom, dans ce monde-là inconnu, en dépit d’être tout de même un nom plus connu dans l’autre monde, celui de la littérature contemporaine. Et puis patiemment, jour après jour, l’affaire prend de l’épaisseur naturellement, la rumeur agit et l’Autofictif devient une de ces petites joies de l’internet littéraire, chaque jour sa livraison, avec une régularité qui en impose. Et la récompense de cette prise de risque ne tarde pas à venir, non pas le succès d’estime de l’affaire, malgré tout avéré, mais bien davantage qu’Eric Chevillard vient de s’offrir une nouvelle voie. La contrainte même de cette écriture en ligne et quotidienne, doublée de celle formelle de réunir chaque jour trois paragraphes, parfois reliés entre eux par effet de suite, le plus souvent sans lien de sens évident entre les trois éléments, est un moteur au rendement admirable tant il parait décupler les forces vives de leur auteur, à la fois en le contraignant au renouvellement quotidien, mais aussi en lui offrant d’opérer très différemment de ses autres textes.

Tout d’abord dans la profusion des imaginaires convoqués tous les jours, Eric Chevillard rejoint une veine plus heureuse, celle de Palafox dans laquelle le collage de toutes sortes d’inventions finit par créer un univers autonome, qui va bien au delà de la fiction et finit par se détacher tout à fait de notre monde. Paradoxalement, cette réussite est obtenue en chevillant l’écriture à des contingences plus réelles, mais alors en s’intéressant surtout à ces endroits où le réel ne demande qu’à basculer dans un monde plus inattendu, aidé en cela par les doubles significations du langage, ou la force de logiques conduites jusqu’à leur terme illogique, vaille que vaille. En cela on peut penser que l’Autofictif est le cahier de brouillon d’Eric Chevillard dans lequel il entretient ses semis, l’imaginant, pour son œuvre romanesque, ne se servir que des graines et des plans les plus prometteurs — l’Autofictif fait penser aux Microfictions ou à Univers, univers de Régis Jauffret , tous les deux collections de portraits qui ne demanderaient qu’à être développés pour devenir des romans à part entière, ou encore à Œuvres d’Edouard Levé, dans l’énonciation d’autant d’esquisses dont l’auteur reprendra certaines pour en faire des œuvres à part entière. Puisqu’aussi bien chaque paragraphe, tiers d’entrée quotidienne dans ce journal, pourrait être le synopsis ou l’incipit d’un roman à écrire — sans doute est on aidé dans cette perception par une bonne connaissance de l’œuvre romancée. Mais ce serait faire injustice au texte autonome qu’est l’Autofictif, avalanche jouissive de maximes, de micro-récits, d’illogismes, d’observations fines, de retournement de situations, d’admirable mauvaise foi, d’haïkus boiteux, de calligrammes, d’improvisations, de répliques toutes prêtes pour nos contemporains fâcheux. L’Autofictif est bien davantage que le collage habile et la succession hardie d’aphorismes réussis et surtout très drôles, on passerait, en le croyant, à côté de la promesse de ce livre, tant ce livre en fait est un cadeau pour son propre auteur, qui lui donne à voir son admirable compétence dans de nombreuses formes d’écriture différentes, toutes assez distantes de ses romans, ce livre est l’improbable boussole qui révèle à son auteur de quoi pourrait être fait l’œuvre à venir. Enfin ce livre est une ruse, dont l’indication la plus fiable finalement est son titre, l’Autofictif, tant ce livre en s’acharnant à ne décrire que les contours de son auteur, devenu personnage parmi ses personnages, finit, quand on met tous ces fragments de contours bout à bout, par dessiner, en creux, avec beaucoup de précision, la silhouette de leur auteur, comme si, finalement, on pouvait se décrire avec acuité en faisant la liste exhaustive de tout ce que l’on n’est pas.

On applaudit à la générosité de l’auteur de continuer d’une part en ligne l’aventure, mais d’autre part aussi d’avoir maintenu imprimé le texte en l’état, et au courage de l’éditeur, l’Arbre vengeur, de ne pas s’opposer à ce que le contenu du livre reste en ligne, ces deux courages étant suffisamment rares pour être applaudis.

Ebauche de portrait-robot de l’auteur, d’après un souvenir très lointain et très bref de croisement, grâce au programme Ultimate Flash Face

 

Dimanche Dimanche 11 janvier 2009



L’opiniâtreté récompensée, je finis par atteindre le sommet modeste du puy des Goules, lumière magnifique de contre-jour, je retrouve mon souffle avec difficulté, il faut dire que les derniers mètres à travers les jeunes chênes nains et d’autres arbustes piquants furent éprouvants, les pieds qui s’enfonçaient aléatoirement dans la neige, des fois pas du tout d’autres fois jusqu’aux genoux, progression chaotique, pester contre moi-même d’avoir choisi cette absence de chemin, si ce n’est le caprice de suivre la trace fraîche d’un chevreuil, et plutôt que de rebrousser chemin jusqu’au sentier et reprendre une ascension plus raisonnable, continuer au contraire au travers du sous-bois touffu.

Ce que je n’avais pas prévu, en revanche, c’était que la descente serait nettement plus difficile que la montée, glissade vertigineuse, verglas et devoir se retenir à toutes les branches sur le bord du chemin — à la réflexion d’être monté à travers bois peut-être pas un si mauvais choix que cela —, s’entêter malgré tout, à s’arrêter de temps à autre pour faire quelques photos. Retour à la voiture restée seule au col, à la nuit tombante, le dernier ferme la lumière.

Retrouver la ville, sale de neige et de glace grises, s’arrêter dans un café pour une boisson chaude, les pieds trempés, un peu de fièvre, mais le plaisir, une fois de plus d’être allé rendre visite à un de ces vieux volcans, visites qui ressemblent de plus en plus à ces visites que l’on rend à de vieux oncles et tantes de province, et c’est souvent que tel défaut dans le carrelage de leur cuisine nous étreint d’émotion, parce que cette brisure dans la céramique à toujours été là dans notre souvenir, tout comme je finis par retrouver sur le chemin des puys des affleurements de rochers ou des racines noueuses sur le bord du chemin que je reconnais désormais.
Le bloc-notes du désordre