Samedi 3 janvier 2009



Dans le cinéma de fiction, un personnage est rarement dans la gêne pour trouver une place de parking, ou encore c’est extrêmement rare qu’il ne parvienne pas à fermer une portière en la claquant du premier coup — à l’exception notable près des films de John Cassavetes qui parfois provoquait de ces petits accrocs de la vie de tous les jours, tandis qu’une scène était filmée, ses acteurs, rompus à l’exercice, savaient s’adapter à ces minuscules accidents et à les intégrer pleinement dans leur jeu (je pense notamment aux scènes de duos entre Gena Rowlands et Seymour Kassel dans Minnie and Moskowitz) — parce que sans doute le cinéma fictionnel s’attache davantage soit à ce qui réussit d’une part ou plus prosaïquement encore, à décrire une réalité archétypale soigneusement expurgée de ces impondérables qui risquent d’entacher le stéréotype dans sa lisibilité. A ce manque de réalisme on peut même ajouter le fait que les personnages ont une maîtrise parfaite de leurs nerfs dans des situations périlleuses et exceptionnelles comme une poursuite de voitures ou une fusillade, au point que pour qu’une fusillade puisse un peu impressionner un spectateur contemporain, il faille que cette dernière soit la mère de tous les fusillades et que les impacts de balle dans le décor se comptent par dizaines ou centaines. Bref, les personnages du cinéma fictionnel n’ont pas grand chose de moyen, ou même de médiocre en eux, ils sont généralement servis, surtout dans le cinéma américain, par des acteurs au physique très avenant et dont il ne fait aucun doute qu’ils ont déjà essuyé plus d’une guerre dans des vies antérieures. On n’est jamais très loin d’une manière de perfection.

Dans Burn after reading il semble que les frères Coen se soient amusés à sciemment prendre tous les contrepieds de ces fictions trop taillées sur mesure. Tout d’abord en construisant des personnages qui sont tous plus stupides les uns que que les autres, par jeu, ils confient ces personnages à des acteurs beaucoup plus habitués à camper les surhommes décrits plus haut — et on sent bien que ces acteurs prennent un très vif plaisir à donner vie à leurs idiots inélégants et médiocres — et, ensuite de jeter ces personnages mal équipés en jugement, dans une intrigue pas très originale — des employés d’une salle de gym tombent sur des informations qu’ils imaginent hautement classifiées en provenance d’une agence fédérale. On voit difficilement comment faire un film avec aussi peu, ou plus exactement on voit très bien le genre de films que produisent des intrigues aussi minces et téléphonées, mais alors ce serait sans compter sur la très grande application et l’immense souci du détail, de même qu’un talent admirable de conteurs, des frères Coen, parce que, leçon numéro un, ce n’est pas nécessairement la complexité de l’histoire que l’on raconte ou la richesse évidente de ses méandres qui fait la valeur du récit, mais bien davantage la façon dont elle peut être racontée, et comment notamment avec force dialogues très précis, une attention toute particulière aux détails et à leur saupoudrage dans le cours du récit, et les croisements très habiles de quelques trajectoires, on obtient rapidement un enchevêtrement qui échappe rapidement à la compréhension d’agents chevronnés de la C.I.A. qui, en plus de ne pas être très brillants, eux non plus, donc humains et médiocres, finissent par perdre tous leurs repères — magistrale scène finale de debriefing de cette affaire minable qui pourtant ne se laisse pas réduire si facilement, puzzle duquel surgit toujours un personnage que l’on avait oublié, on croirait les scénaristes rebouclant en tous sens leur intrigue pour s’assurer qu’elle tient la route et qu’aucune erreur de script, aussi infime soit-elle, ne vienne ruiner la construction fragile d’une fiction (je ne cesse de me repasser le fil de cette histoire dans tous les sens, moi aussi, et je me demande tout de même si le personnage du docteur, épouse de l’ancien agent fédéral, n’a pas été omis dans le décompte final, et si c’est le cas, est-ce un trou dans le scénario ou une petit récompense pour ceux qui suivent ?).

Parce que, leçon numéro 2, c’est aussi avec les meilleurs stéréotypes que des réalisateurs aussi chevronnés que les frères Coen, peuvent faire leur propre école de cinéma et faire de ce film une démonstration non pas de ce dont ils sont capables, ce serait très immodeste, mais des rouages mêmes du scénario et comment ce dernier se construit, quelle cuisine !, et comment les ingrédients sont choisis, et que là encore on peut tenter de cuisiner des plats tout à fait acceptables même avec des ingrédients de qualité secondaire : ces personnages à la remarquable médiocrité donnent paradoxalement un corps inattendu à cette intrigue qui volontairement ne brille pas par son originalité — des documents secrets tombent dans de mauvaises mains. Dans Burn after reading, il y a effectivement un petit côté leçon de cinéma, façon de dire, voilà normalement à ce moment du récit doit se produire tel événement et que se passe-t-il quand on dévie au contraire d’un iota ?, démonstration qui s’appuie également, ce n’est pas la moindre de ses intelligences, sur le fait que de telles fictions stéréotypées servent aux personnages de modèles, ainsi les deux employés de la salle de gym qui s’improvisent en maîtres-chanteurs, en reprenant à leur compte des dialogues de films mille fois entendus. A de nombreuses reprises du film, on jurerait que l’image va se geler momentanément et qu’un des frères Coen en blouse blanche va se lever des premiers rangs de la salle pour expliquer tel ou tel détail de la scène en cours à la façon des professeurs d’histoire de cinéma, ce n’est pas le moindre des effets comiques de ce film.

Leçon numéro 3, avec de l’habileté à revendre on peut très bien raconter un film entier à l’image d’une seule blague, certes un peu longue, mais dont la chute est remarquable pour ce qu’elle prend le spectateur à contrepied. Après tout c’est un exercice de style comme un autre. Cela ressemble un peu à la chute inouïe d’Une femme de ménage de Christian Oster, tout un roman pour une chute incongrue et inattendue et qui laisse son lecteur — ou son spectateur — dans un rire aux échos tenaces. Une histoire drôle racontée en un peu plus d’une heure et demi. Pourquoi pas ?

Leçon numéro 4, cela ne gâche rien, mais on pourrait voir dans ce film une critique assez saine et remarquablement anti-américaine des huit dernières années, un peuple d’idiots surpuissants, s’orientant dans le monde et l’existence à force de stéréotypes, pour la plupart hérités de l’industrie hollywoodienne, qui n’a fait, pour sa part, que reprendre le monde de poncifs qu’est la très ennuyeuse société américaine, lesquels finissent par servir de points cardinaux et d’exemples à suivre à un public qui s’enfonce gentiment dans l’ignorance, les maîtres chanteurs de la salle de gym pensant leur pays encore en guerre froide contre la Russie — ce qui achève de plonger les agents de la C.I.A. dans la perplexité. Cette critique sociale et politique s’appuie admirablement sur la distribution du film riche de vedettes archi-connues, à contre-emploi ici, et auxquelles on demande de caricaturer l’homme de la rue quand ce dernier se prend pour un personnage de cinéma hollywoodien. Ainsi dans le monde entier, les mimiques appuyées des acteurs hollywoodiens sont considérées comme le parfait contre-exemple d’un jeu clair, quand aux Etats-Unis ils sont adoptés sans arrière-pensées par un public qui par la suite devient le modèle d’acteurs qui nécessairement vont en remettre une couche question mimiques.

Donner à surjouer de telles mimiques à des acteurs aussi connus, et donc à se parodier eux-mêmes, n’est pas seulement réjouissant, c’est une critique anti-américaine extrêmement aiguë. Tout comme de les obliger à faire un créneau serré pour se garer.  

Vendredi 2 janvier 2009



 

Jeudi 1er janvier 2009



Parmi les joies insoupçonnables de la paternité, être réveillé en pleine nuit par une Madeleine toute malade et qui, maladroite, a un peu manqué sa cible en vomissant. Wassingue. Et plus tard le bac de douche lui aussi obstrué, parce que Madeleine ne sait pas encore à son âge qu’il ne faut pas rendre dans un lavabo ou une baignoire. Toute la journée avoir le sentiment de vivre dans le souvenir de ces odeurs fétides, mais n’avoir jamais manqué de tendresse en regardant ma fille aujourd’hui. Et dire que parmi mes résolutions de début d’année, je me promettais de me prémunir davantage contre l’envahissement naturel des enfants — dans l’idée de préserver mieux le temps consacré au travail — je rentre donc de plain-pied dans l’année, résolutions au placard semble-t-il. Comme chaque année.  

Mercredi 31 décembre 2008



Dans les grandes allées de la forêt de Senonches, désertes, immenses perspectives rendues encore plus vertigineuses par la neige qui happe le regard, je dis adieu à cette année qui vient de s’écouler, comme je le fais presque chaque année, c’est-à-dire faire coïncider ce sentiment d’une année qui chasse l’autre avec les dernières lumières de l’année, plutôt que d’attendre les alentours de minuit, frontière que je trouve plus floue et abstraite. Et cet adieu réussi, quelle magnifique marche dans la neige !, dans la forêt déserte calme sans un bruit et l’apaisement de la lumière qui décline et fonce les sous-bois, me suffirait tout à fait. Par bonheur il faut lui ajouter la chaleur de cette soirée chez Pascal et Florence, Anne, les enfants, ma Justine qui semble aller mieux, Jeanne, Madeleine, Nathan, Basile et Adèle autour de la grande table des Rigaudières, les enfants armés de tambourins font un vacarme de tous les diables quand arrive minuit. C’est une année dure que nous quittons, et quand nous nous étreignons avec Pascal, nous n’avons pas besoin de nous dire le bien que nous nous faisons mutuellement par notre réunion justement pour enterrer cette année si sombre, surtout pour lui. Les filles m’embrassent tendrement, et je fais un câlin fort serré à Nathan, bonne année à toi mon garçon. Réjouis-nous encore de tes promesses.  

Mardi 30 décembre 2008

En pleine forêt enneigée, l’impression de comprendre, enfin, un enseignement lointain de Barbara Crane qui m’exhortait à utiliser des focales plus longues, ce que je rebutais à faire, tellement ces dernières me tenaient à distance de ce mes sujets, leur préférant, donc, les focales courtes. Je me souviens par exemple comment Barbara m’expliquait que lorsqu’elle photographiait les arbres autour de sa maison du Michigan, son jardin de Giverny à elle, elle ne cessait de s’émerveiller sur le dépoli de la chambre, notamment celui de la chambre 20x25, qu’un simple déplacement du plan optique sur le rail — la mise au point sur un tel appareil-photo — et c’était un nouvel univers qu’elle voyait apparaître sur le dépoli. Tâchant d’isoler des troncs droits contre le fond enneigé du reste de la forêt avec une focale un peu plus longue que celles utilisées habituellement, je commence à comprendre ce qu’il y a de parti à tirer d’un tel écrasement des plans mais aussi de cette façon curieuse avec laquelle l’absence de réelle profondeur de champ avale les avant-plans ou les arrière-plans. Et dire que l’on peut passer toute une vie, abrité de ce genre de découvertes, pour peu que l’on se cache hermétiquement derrière ses certitudes.




Photographie de Barbara Crane, n’étant pas encore en mesure de montrer ce que je fais moi-même en utilisant des focales aussi longues avec lesquelles je balbutie vraiment.  

Lundi 29 décembre 2008

Je passe chez Alain et parle avec lui de mes récents maux de tête, qui, d’après lui, ressemblent fort à des migraines. Lui-même souffre d’algie vasculaire de la face et en connaît un rayon. Et nous partageons de la sorte quelques vues sur l’utilité d’internet, qui est pour lui une source précieuse de renseignements rares à propos de sa maladie mal connue, comme, en notre temps, nous avons, surtout Anne, réuni tant d’informations à propos d’autisme — au point que nous avons nous-mêmes, surtout Anne, posé le diagnostic et en avons ensuite obtenu la confirmation auprès des différents spécialistes. Alain m’explique que lorsqu’il va chez le médecin c’est bien souvent pour lui expliquer ce qu’il doit prescrire à son malade, tout comme, et je donne également cet exemple à Alain, le père de mon ami Chris, parkinsonien, et qui à force de renseignements glanés sur internet, notamment dans les forums de discussion, aura contribué à faire de son anglais médecin un spécialiste de la maladie de Parkinson. Alain me parle de modifications de dosages, notamment de ses séances d’oxygénation par masque, pour lesquelles il a appris dans des listes de discussion sur le sujet, qu’il était préférable de pratiquer de fortes oxygénations en terme de débit, mais de les écourter par rapport à ses prescriptions. Ou encore que la piqûre bi-quotidienne d’Imiject, si onéreuse — et à laquelle peu de patients ont droit, en dépit du fait que ce soit la seule façon de les soulager — peut être rendue quadruple dans la journée, avec un peu de bricolage sur la seringue d’origine, et au moment de l’injection soulager tout autant son patient, en lui évitant même les désagréments des quelques effets pervers de ce médicament, comme l’hypersudation et la tachycardie — ce ne figurera certainement pas sur le site du fabricant du médicament en question qu’une réduction des doses soit très opportune.

Et je remarque que dans ce domaine aussi, celui de la maladie et de la médecine, internet joue un grand rôle de contre-pouvoir en permettant l’accès et le partage d’informations essentielles, je n’avais pas besoin de cet exemple pour m’en convaincre, mais je le trouve très probant. Rétrospectivement je ne peux m’empêcher de me demander comment faisions-nous pour nous informer autrefois ?, je veux dire, il y dix ou quinze ans ? Je préfère ne pas y penser.

 

Dimanche 28 décembre 2008



J’apprends dans cet article de Libération un détail que j’ignorais encore des méthodes de notre saloperie de Ministère de l’Immigration, ministère (et ministre) que sans doute, le monde nous envie — je dis cela pour rappeler utilement que non, il n’est pas normal d’avoir un ministère de l’immigration.

Lorsqu’un avion de ligne est requis pour reconduire dans son pays d’origine une personne sans papiers, la police distribue des tracts aux autres passagers de ce même avion, qui eux ont choisi leur destination, les informant que toute tentative de leur part pour faire obstruction à cette expulsion est passible de peines lourdes.

Le reste de l’article mentionne toutes sortes d’autres agissements mais qui, hélas, sont plus familiers à ma connaissance. La lecture de cet article n’en reste pas moins riche.

Cette méthode d’intimidation me dégoûte. Elle dit toute la honte que j’ai d’être français d’une part, mais tout simplement la honte dans laquelle ce gouvernement de peigne-culs de droite agit, une telle honte de leur propre politique qu’ils préfèrent prendre les devants des fois que, par miracle, ils tombent sur des gens avec un peu de sens citoyen, vacarme et intimidation. La droite dans toute sa triste splendeur.

Alors je voudrais redire un certain nombre de choses à ces peigne-culs, d’abord leur assurer que leur intimidation ils peuvent la ravaler, ils pourront toujours me faire plus mal que peur, et comme bien d’autres je ne suis pas près de la fermer, et que oui, il importe qu’ils sachent qu’ils ont de la merde de droite dans le cerveau, et leur expliquer une mauvaise fois pour toutes que ces pauvres gens, aux destins brisés, sans grande défense, dans un système qui mes rejette, de toute façon, comme une mauvaise greffe, ces gens-là sont les meilleurs d’entre nous. Eux ont eu le courage de tout laisser derrière eux pour quitter la misère ou l’oppression, ou les deux, ils ont eu le courage de franchir des frontières et des mers, de marcher longtemps, ils ont réussi à rentrer dans une forteresse bien gardée, ils ont réussi à s’y maintenir, parfois de longues années, quand tout était prévu pour les dénoncer et traquer, quels sont parmi nous ceux qui seraient capables de cela ?, ces gens ont une valeur inestimable. S’acharner contre eux pour complaire à un petit peuple de droite, de contremaîtres blancs, est non seulement lâche mais terriblement stupide. Donnez des conditions de vie décente à ces gens, une formation digne de ce nom et ils sont notre seul avenir possible, il faut être aveugle (ou de droite) ou très con (ou de droite) pour ne pas s’en apercevoir.

Sarkozy t’es vraiment qu’un (petit) peigne-cul.

Putain, j’ai 44 ans aujourd’hui et je suis toujours en colère.

Et je rappelle aux pilotes de ces avions que vous êtes le seuls maîtres à bord, en conséquence vous n’êtes pas tenus d’accepter de faire voyager des personnes contre leur gré, alors vous attendez quoi pour rendre leurs prisonniers à ces policiers tellement zélés ?
Le bloc-notes du désordre