Samedi Samedi 27 septembre 2008

Le collectif de soutien aux Sans papier de Rennes devra répondre devant la justice d’une plainte émanant du Minsistère de l’Immigration pour diffamation, voici le texte de l’un des tracts incriminés. Et après cela, un autre exemple d’intimidation judiciaire, le mail que j’avais reçu il y a quelques temps déjà à propos de l’arrestation de Patrick Mohr lors du festival d’Avignon cet été. J’imagine que republiant tout ceci on s’expose naturellement à la même intimidation judiciaire, ou au contraire parviendrait-on à la diffuser à force d’être tous coupables ?

La Police Aux Frontières (PAF) recrute : rejoins-nous !

Tu t’ennuies dans la vie ?

Tu veux soutenir notre Président dans sa pêche aux voix du Front National ?

Tu trouves qu’il y a trop d’étrangers en France ?

Tu veux un métier où, plus t’obtiens des résultats, plus tu gagnes du fric ?

Alors la police de l’immigration est faite pour toi !

Le matin vers 6 heures, tu commences ta journée et tu vas cueillir quelques sans papiers à leur domicile grâce aux fichiers préparés par la Préfecture ou grâce à ces quelques bons citoyens qui dénoncent leur voisin. Si tu les rates, ne t’inquiète pas ! Dans la journée, tu peux aussi organiser des contrôles d’identité au faciès. Tu te postes à la gare ou dans le métro et tu contrôles en priorité les arabes et les noirs. Y a toujours un ou deux sans-papiers parmi eux. Et si jamais tu les rates encore, alors n’hésite pas à mettre le paquet. Tu te postes devant la Croix Rouge, devant un foyer pour étrangers ou encore devant une association qui s’occupe d’aider les sans-papiers, et là c’est bingo !

Tu as toujours apprécié l’ordre, la propreté, l’intimité ? Là encore notre service te donne l’occasion d’accompagner les sans-papiers dans des centres spéciaux que l’on appelle les centres de rétention. Ils sont parqués de force par dizaines et c’est toi qui les déplaces, qui les emmènes à l’hôpital, au tribunal, à leur consulat et même dans leur pays.

Si tu as peur des arabes et des noirs sache que tu peux maintenant menotter les sans-papiers à chaque fois que tu te déplaces. Ca rassure et c’est rigolo, parce que, eux, ils ne comprennent pas pourquoi on leur met des menottes alors qu’ils ont rien fait.

Si tu aimes les enfants, tu trouveras dans notre service beaucoup de satisfaction. Tu n’es pas sans savoir que les sans-papiers font des enfants juste pour éviter d’être expulsés. Ben maintenant, on peut aussi interpeller les enfants, les mettre en garde à vue avec leurs parents ou encore les placer en rétention. Oui, oui, notre métier autorise l’enfermement des enfants. Cela facilite des relations de proximité avec toutes les catégories d’âge.

Y a aussi les expulsions. T’es dans une équipe et on te charge de raccompagner les sans-papiers dans leurs pays. Ce qui est chouette, c’est le voyage parce que tu vois des paysages. En plus, si le sans-papiers te fait chier ou est trop bruyant, des fois t’as le droit de le calmer par une petite piqûre ou de l’attacher dans l’avion. Nous faisons donc un travail proche de celui des médecins, fondé sur la proximité des corps.

Tu trouves que notre métier est dégueulasse ?

Alors rejoins nos pires ennemi(e)s du collectif de soutien aux personnes sans-papiers.


Et donc le texte de Patrick Mohr. D’ailleurs si d’aventure vous êtes à même de témoigner de cette arrestation, je suis tout à fait à même de transmettre.

Je m’appelle Patrick Mohr.

Je suis né le 18 septembre 1962 à Genève.

Je suis acteur, metteur en scène et auteur.

A Genève je dirige une compagnie, le théâtre Spirale, je co-dirige le théâtre de la Parfumerie et m’occupe également du festival « De bouche à oreille.

Dans le cadre de mes activités artistiques, je viens régulièrement au festival d’Avignon pour y découvrir des spectacles du « in » et du « off ». Notre compagnie s’y est d’ailleurs produite à trois reprises. Cette année, je suis arrivé dans la région depuis le 10 juillet et j’ai assisté à de nombreux spectacles.

Le Lundi 21 juillet, je sors avec mon amie, ma fille et trois de ses camarades d’une représentation d’une pièce très dure sur la guerre en ex-Yougoslavie et nous prenons le frais à l’ombre du Palais des Papes, en assistant avec plaisir à un spectacle donné par un couple d’acrobates.

A la fin de leur numéro, je m’avance pour mettre une pièce dans leur chapeau lorsque j’entends le son d’un Djembé (tambour africain) derrière moi. Etant passionné par la culture africaine. (J’y ai monté plusieurs spectacles et ai eu l’occasion d’y faire des tournées.) Je m’apprête à écouter les musiciens. Le percussionniste est rejoint par un joueur de Kamele Ngoni. (Sorte de contrebasse surtout utilisée par les chasseurs en Afrique de l’Ouest.)

A peine commencent-ils à jouer qu’un groupe de C.R.S se dirige vers eux pour les interrompre et contrôler leur identité. Contrarié, je me décide à intervenir. Ayant déjà subit des violences policières dans le même type de circonstances il y a une vingtaine d’année à Paris, je me suis adressé à eux avec calme et politesse. Le souvenir de ma précédente mésaventure bien en tête. Mais je me suis dit que j’étais plus âgé, que l’on se trouvait dans un haut lieu culturel et touristique, dans une démocratie et que j’avais le droit de m’exprimer face à ce qui me semblait une injustice. J’aborde donc un des C.R.S et lui demande :

« Pourquoi contrôler vous ces artistes en particulier et pas tous ceux qui se trouvent sur la place ? » Réponse immédiate.

« Ta gueule, mêle-toi de ce qui te regardes !

« Justement ça me regarde. Je trouve votre attitude discriminatoire. »

Regard incrédule. « Tes papiers ! »

« Je ne les ai pas sur moi, mais on peut aller les chercher dans la voiture. »

« Mets-lui les menottes ! »

« Mais vous n’avez pas le droit de… »

Ces mots semblent avoir mis le feu aux poudres.

« Tu vas voir si on n’a pas le droit. »

Et brusquement la scène a dérapé.

Ils se sont jetés sur moi avec une sauvagerie inouïe. Mon amie, ma fille, ses camarades et les curieux qui assistaient à la scène ont reculé choqués alors qu’ils me projetaient au sol, me plaquaient la tête contre les pavés, me tiraient de toutes leurs forces les bras en arrière comme un poulet désarticulé et m’enfilaient des menottes. Les bras dans le dos, ils m’ont relevé et m’ont jeté en avant en me retenant par la haîne. La menotte gauche m’a tordu le poignet et a pénétré profondément mes chairs. J’ai hurlé :

« Vous n’avez pas le droit, arrêtez, vous me cassez le bras ! »

« Tu vas voir ce que tu vas voir espèce de tapette. Sur le dos ! Sur le ventre ! Sur le dos je te dis, plus vite, arrête de gémir ! »

Et ils me frottent la tête contre les pavés me tordent et me frappent, me traînent, me re-plaquent à terre.

La foule horrifiée s’écarte sur notre passage. Mon amie essaie de me venir en aide et se fait violemment repousser. Des gens s’indignent, sifflent, mais personne n’ose interrompre cette interpellation d’une violence inouïe. Je suis traîné au sol et malmené jusqu’à leur fourgonnette qui se trouve à la place de l’horloge 500 m . plus bas. Là. Ils me jettent dans le véhicule, je tente de m’asseoir et le plus grand de mes agresseurs (je ne peux pas les appeler autrement), me donne un coup pour me faire tomber entre les sièges, face contre terre, il me plaque un pied sur les côtes et l’autre sur la cheville il appuie de tout son poids contre une barre de fer.

« S’il vous plait, n’appuyez pas comme ça, vous me coupez la circulation. »

« C’est pour ma sécurité. »

Et toute leur compagnie de rire de ce bon mot. Jusqu’au commissariat de St Roch

Le trajet est court mais il me semble interminable. Tout mon corps est meurtri, j’ai l’impression d’avoir le poignet brisé, les épaules démises, je mange la poussière.

On m’extrait du fourgon toujours avec autant de délicatesse.

Je vous passe les détails de l’interrogatoire que j’ai subi dans un état lamentable.

Je me souviens seulement du maquillage bleu sur les paupières de la femme qui posait les questions.

« Vous êtes de quelle nationalité ? » « Suisse. »

« Vous êtes un sacré fouteur de merde »

« Vous n’avez pas le droit de m’insulter »

« C’est pas une insulte, la merde » (Petit rire.)

C’est fou comme la mémoire fonctionne bien quand on subit de pareilles agressions.

Toutes les paroles, tout les détails de cette arrestation et de ma garde à vue resterons gravés à vie dans mes souvenirs, comme la douleur des coups subits dans ma chair.

Je remarque que l’on me vouvoie depuis que je ne suis plus entre les griffes des CRS.

Mais la violence physique a seulement fait place au mépris et à une forme d’inhumanité plus sournoise. Je demande que l’on m’ôte les menottes qui m’ont douloureusement entaillé les poignets et que l’on appelle un docteur. On me dit de cesser de pleurnicher et que j’aurais mieux fait de réfléchir avant de faire un scandale. Je tente de protester, on me coupe immédiatement la parole. Je comprends qu’ici on ne peut pas s’exprimer librement. Ils font volontairement traîner avant de m’enlever les menottes. Font semblant de ne pas trouver les clés. Je ne sens plus ma main droite.

Fouille intégrale. On me retire ce que j’ai, bref inventaire, le tout est mis dans une petite boîte.

« Enlevez vos vêtements ! » J’ai tellement mal que je n’y arrive presque pas.

« Dépêchez-vous, on n’a pas que ça à faire. La boucle d’oreille ! »

J’essaye de l’ôter sans y parvenir.

« Je ne l’ai pas enlevée depuis des années. Elle n’a plus de fermoir. »

« Ma patience à des limites vous vous débrouillez pour l’enlever, c’est tout ! »

Je force en tirant sur le lob de l’oreille, la boucle lâche.

« Baissez la culotte ! »

Je m’exécute. Après la fouille ils m’amènent dans une petite cellule de garde à vue.

4m de long par 2m de large. Une petite couchette beige vissée au mur.

Les parois sont taguées, grattées par les inscriptions griffonnées à la hâte par les détenus de passage. Au briquet ou gravé avec les ongles dans le crépis. Momo de Monclar, Ibrahim, Rachid…… chacun laisse sa marque

L’attente commence. Pas d’eau, pas de nourriture. Je réclame en vain de la glace pour faire désenfler mon bras. Les murs et le sol sont souillés de tâches de sang, d’urine et d’excréments. Un méchant néon est allumé en permanence. Le temps s’étire. Rien ici qui permette de distinguer le jour de la nuit. La douleur lancinante m’empêche de dormir. J’ai l’impression d’avoir le cœur qui pulse dans ma main. D’ailleurs alors que j’écris ces lignes une semaine plus tard, je ne parviens toujours pas à dormir normalement.

J’écris tout cela en détails, non pas pour me lamenter sur mon sort. Je suis malheureusement bien conscient que ce qui m’est arrivé est tristement banal, que plusieurs fois par jours et par nuits dans chaque ville de France des dizaines de personnes subissent des traitements bien pires que ce que j’ai enduré. Je sais aussi que si j’étais noir ou arabe je me serais fait cogner avec encore moins de retenue. C’est pour cela que j’écris et porte plainte. Car j’estime que dans la police française et dans les CRS en particulier il existe de dangereux individus qui sous le couvert de l’uniforme laissent libre cour à leurs plus bas instincts.

(Evidement il y a aussi des arrestations justifiées, et la police ne fait pas que des interventions abusives. Mais je parle des dérapages qui me semblent beaucoup trop fréquents.)

Que ces dangers publics sévissent en toute impunité au sein d’un service public qui serait censé protéger les citoyens est inadmissible dans un état de droit.

J’ai un casier judiciaire vierge et suis quelqu’un de profondément non violent, par conviction, ce type de mésaventure me renforce encore dans mes convictions, mais si je ne disposais pas des outils pour analyser la situation je pourrais aisément basculer dans la violence et l’envie de vengeance. Je suis persuadé que ce type d’action de la police nationale visant à instaurer la peur ne fait qu’augmenter l’insécurité en France et stimuler la suspicion et la haine d’une partie de la population (Des jeunes en particulier.) face à la Police. En polarisant ainsi la population on crée une tension perpétuelle extrêmement perverse.

Comme je suis un homme de culture et de communication je réponds à cette violence avec mes armes. L’écriture et la parole. Durant les 16h qu’a duré ma détention. (Avec les nouvelles lois, on aurait même pu me garder 48h en garde à vue.) Je n’ai vu dans les cellules que des gens d’origine africaine et des gitans. Nous étions tous traité avec un mépris hallucinant. Un exemple, mon voisin de cellule avait besoin d’aller aux toilettes. Il appelait sans relâche depuis près d’une demi heure, personne ne venait. Il c’est mit à taper contre la porte pour se faire entendre, personne. Il cognait de plus en plus fort, finalement un gardien exaspéré surgit. »Qu’est ce qu’il y a ? » « J’ai besoin d’aller aux chiottes. » « Y a une coupure d’eau. » Mais j’ai besoin. » « Y a pas d’eau dans tout le commissariat, alors tu te la coince pigé. »

Mon voisin qui n’est pas seul dans sa cellule continue de se plaindre, disant qu’il est malade, qu’il va faire ses besoins dans la cellule.

« Si tu fais ça on te fait essuyer avec ton t-shirt. »

Les coups redoublent. Une voix féminine lance d’un air moqueur. « Vas-y avec la tête pendant que tu y es. Ca nous en fera un de moins. » Eclats de rire dans le couloir comme si elle avait fait une bonne plaisanterie.

Après une nuit blanche vers 9h du matin on vient me chercher pour prendre mon empreinte et faire ma photo. Face, profil, avec un petit écriteau, comme dans les films. La dame qui s’occupe de cela est la première personne qui me parle avec humanité et un peu de compassion depuis le début de ce cauchemar. « Hee bien, ils vous ont pas raté. C’est les CRS, ha bien sur. Faut dire qu’on a aussi des sacrés cas sociaux chez nous. Mais ils sont pas tous comme ça. »

J’aimerais la croire.

Un officier vient me chercher pour que je dépose ma version des faits et me faire connaître celle de ceux qui m’ont interpellé. J’apprends que je suis poursuivi pour : outrage, incitation à l’émeute et violence envers des dépositaires de l’autorité publique. C’est vraiment le comble. Je les aurais soi disant agressés verbalement et physiquement. Comment ces fonctionnaires assermentés peuvent ils mentir aussi éhontement ? Je raconte ma version des faits à l’officier. Je sens que sans vouloir l’admettre devant moi, il se rend compte qu’ils ont commis une gaffe. Ma déposition est transmise au procureur et vers midi je suis finalement libéré. J’erre dans la ville comme un boxeur sonné. Je marche péniblement. Un mistral à décorner les bœufs souffle sur la ville. Je trouve un avocat qui me dit d’aller tout de suite à l’hôpital faire un constat médical. Je marche longuement pour parvenir aux urgences ou je patiente plus de 4 heures pour recevoir des soins hâtifs. Dans la salle d’attente, je lis un journal qui m’apprend que le gouvernement veut supprimer 200 hôpitaux dans le pays, on parle de couper 6000 emplois dans l’éducation. Sur la façade du commissariat de St Roch j’ai pu lire qu’il allait être rénové pour 19 millions d’Euros. Les budgets de la sécurité sont à la hausse, on diminue la santé, le social et l’éducation. Pas de commentaires.

Je n’écris pas ces lignes pour me faire mousser, mais pour clamer mon indignation face à un système qui tolère ce type de violence. Sans doute suis-je naïf de m’indigner. La plupart des Français auxquels j’ai raconté cette histoire ne semblaient pas du tout surpris, et avaient connaissance de nombreuses anecdotes du genre. Cela me semble d’autant plus choquant. Ma naïveté, je la revendique, comme je revendique le droit de m’indigner face à l’injustice. Même si cela peut paraître de petites injustices. C’est la somme de nos petits silences et de nos petites lâchetés qui peut conduire à une démission collective et en dernier recours aux pires systèmes totalitaires. (Nous n’en sommes bien évidement heureusement pas encore là.) Depuis ma sortie, nous sommes retournés sur la place de papes et nous avons réussi à trouver une douzaine de témoins qui ont accepté d’écrire leur version des faits qui corroborent tous ce que j’ai dis. Ils certifient tous que je n’ai proféré aucunes insultes ni n’ai commis aucune violence. Les témoignages soulignent l’incroyable brutalité de l’intervention des CRS et la totale disproportion de leur réaction face à mon intervention. J’ai essayé de retrouver des images des faits, mais malheureusement les caméras qui surveillent la place sont gérées par la police et, comme par hasard elles sont en panne depuis début juillet. Il y avait des centaines de personnes sur la place qui auraient pu témoigner, mais le temps de sortir de garde à vue, de me faire soigner et de récupérer suffisamment d’énergie pour pouvoir tenter de les retrouver. Je n’ai pu en rassembler qu’une douzaine. J’espère toujours que peut être quelqu’un ait photographié ou même filmé la scène et que je parvienne à récupérer ces images qui prouveraient de manière définitive ce qui c’est passé.

Après 5 jours soudain, un monsieur africain m’a abordé, c’était l’un des musiciens qui avait été interpellé. Il était tout content de me retrouver car il me cherchait depuis plusieurs jours. Il se sentait mal de n’avoir rien pu faire et de ne pas avoir pu me remercier d’être intervenu en leur faveur. Il était profondément touché et surpris par mon intervention et m’a dit qu’il habitait Grenoble, qu’il avait 3 enfants et qu’il était français. Qu’il viendrait témoigner pour moi. Qu’il s’appelait Moussa Sanou.

« Sanou , c’est un nom de l’ethnie Bobo. Vous êtes de Bobo-Dioulasso ? » « Oui. » Nous nous sommes sourit et je l’ai salué dans sa langue en Dioula.

Il se trouve que je vais justement créer un spectacle prochainement à Bobo-Dioulasso au Burkina-faso. La pièce qui est une adaptation de nouvelles de l’auteur Mozambicain Mia Couto s’appellera « Chaque homme est une race » et un des artistes avec lequel je vais collaborer se nomme justement Sanou.

Coïncidence ? Je ne crois pas.

Je suis content d’avoir défendu un ami, même si je ne le connaissais pas encore.

La pièce commence par ce dialogue prémonitoire.

Quand on lui demanda de quelle race il était, il répondit : « Ma race c’est moi. »

Invité à s’expliquer il ajouta

« Ma race c’est celui que je suis. Toute personne est à elle seule une humanité.

Chaque homme est une race, monsieur le policier. »

Patrick Mohr 28 juillet 2008

 

Vendredi Vendredi 26 septembre 2008

 

Jeudi Jeudi 25 septembre 2008



Un drôle de malaise cet après-midi en scannant des plans de montage que les parents m’ont rapportés de la cave à Garches, issus de mes maquettes d’adolescent, et que je destine aujourd’hui à certaines couvertures de publie.net. Un mélange en fait. Je revoyais pour la première fois depuis longtemps, des plans de maquette, dont certains comportaient des anotations de ma main — dans une écriture qui ne ressemble plus du tout à la mienne aujourd’hui — et qui me rappelaient avec acuité les après-midi passés sur un coin de chute de toile cirée dans la cuisine, pour garantir que je ne fasse pas de tâches de peinture, à monter et peindre avec un souci du détail maniaque avions et tanks. C’est que le sentiment de malaise est contenu dans le souvenir de cette minutie qui repoussait toujours plus loin les limites de la représentation, ainsi sur des figurines au trente-cinquième, je parvenais à tirer un trait blanc fin sur lequel je faisais un petit point noir au pinceau triple zéro pour figurer les yeux des soldats. Cette minutie s’étendait naturellement à la représentation des insignes sur les mêmes figurines ou sur les matériels et il semble que je m’étais fait une spécialité des soldats, tanks et avions allemands de la seconde guerre mondiale.

Ce dont je me souviens aussi c’est que j’avais mis à contribution deux séjours linguistiques en Angleterre et en Allemagne pour acheter avec mon argent de poche des maquettes dont le prix était fort avantageux dans ces deux pays. Et en Allemagne j’avais été surpris de trouver des biffures, dans le plan de montage, sur les représentations des insignes et sur les décalcomanies des maquettes de tanks allemands.

Ce dont je me souviens c’est de m’être posé la question. D’y avoir trouvé une manière de réponse, en constatant que c’étaient systématiquement les insignes de la Waffen SS qui étaient pareillement biffés, et donc de comprendre que c’était une spécificité allemande que de ne pas rendre possible la représentation de ces Panzers et autres véhicules dans leurs versions de compagnies SS.

Mais alors, je ne crois pas que j’avais compris pourquoi — comme la plupart des gens de mon âge, j’ai appris qu’il y avait eu une extermination des Juifs dans des camps de concentration par voie de chambres à gaz, grâce à l’épouvantable film Holocaust, qui, je le sais maintenant, a été diffusé en France pour la première fois, en 1979, j’avais donc 14 ans.

Des années plus tard, j’ai évidemment les clefs pour comprendre cette spécificité et de savoir qu’historiquement la représentation de la croix gammée et a fortiori des insignes de la Waffen SS étaient interdits en Allemagne. En revanche rétrospectivement je suis ébahi par le caractère méticuleux de cet effort de dénazification puisqu’il s’étendait dans les biffures à la main de plans de montage de maquettes de fabrication japonaise — la marque Tamiya — et de tels insignes à l’échelle 1/35 étaient de véritables chiures de mouche.

De même, je me demande bien, scannant les instructions de montage d’une forteresse volante B17G, sur laquelle j’avais passé tant d’heures, notamment à représenter fidèlement les moindres détails de l’intérieur de cet avion qui ne seraient plus visibles qu’au travers des rares parties transparentes du fuselage, quel pouvait être mon engouement pour ces objets qui m’apparaissent aujourd’hui recouverts de toute la violence que je suppose avec peur à la guerre, singulièrement à la deuxième guerre mondiale.

Je sais qu’il y a eu, au moment même de l’adolescence, une année scolaire qui m’a vu au mois de septembre souvent affairé à l’assemblage de telles maquettes et à la fin de cette même année scolaire, plus enclin au dessin. Et un an plus tard à la photographie. Et que les maquettes entamées que l’on trouve dans la cave à Garches datent de cette période, du moment où je n’ai plus été intéressé par ces jeux d’enfant. Les retrouver aujourd’hui est curieusement inconfortable, d’autant qu’elles exercent toujours sur moi une certaine fascination qui me pousserait presque à les terminer. Heureusement que je n’ai pas beaucoup de temps pour cela.  

Mercredi Mercredi 24 septembre 2008



Baroukh arrive avec un peu de retard aujourd’hui, du coup je ne peux pas l’intégrer dans l’échauffement collectif comme j’en avais l’intention. Ce n’est pas grave. De même que dans le groupe dans lequel il évolue habituellement ils sont partis pour un entrainement dans lequel il sera beaucoup question de placement collectif, ce qui n’est pas l’idéal pour accueillir Baroukh pour qui de telles notions sont pour le moment incompréhensibles. Je décide donc de faire l’entrainement d’aujourd’hui seul avec lui, ce sera l’occasion de travailler sur les gestes les plus simples. On commence par un tour de terrain épaule contre épaule, je suis sur l’extérieur et Baroukh semble rigoler que je le dévie d’un coup d’épaule à chaque virage. Je ramasse un ballon au passage et on fait le deuxième tour en se faisant des petites passes main-main, toujours épaule contre épaule, sur la fin du tour, je tente de faire des petites passes pop, mais c’est quand même souvent que Baroukh laisse tomber le ballon.

Je tente de reprendre là même où nous en étions restés la semaine dernière, le geste de la passe, et notamment de lancer sa tête sur le côté et dans le même mouvement laisser les épaules accompagner les bras. Je fais tendre ses bras à Baroukh, je place le ballon en pointe dans ses mains, puis je cours me placer sur sa gauche, je crie "Balle", il tourne la tête vers moi et le mouvement est un peu amorcé sur les épaules. Je me prends à rêver qu’il me fera une passe vissée de dix mètres sur un pas, mais je me reprends vite en voyant le ballon tomber piteusement de ses mains, comme s’il ne savait pas quoi en faire. Mais ce n’est pas grave, j’ai déjà le mouvement de la tête. Se contenter de petits progrès chaque jour.

Je remets le ballon dans ses mains, les bras tendus, je me place derrière lui, je lui murmure, de regarder à gauche à nouveau, il tourne la tête vivement et dans le lancement de ses épaules je tente de prolonger le mouvement de ses bras. Le ballon tombe parterre lamentablement, mais j’ai quand même le sentiment que le geste suivant est en train de s’accomplir. Je répète l’opération une douzaine de fois et finis par envoyer, à l’aide de ses bras, que je dirige, le ballon cinq mètres plus loin. C’est pas mal, mais je réalise que je viens de lui faire envoyer le ballon dans le vide, d’ici à ce qu’il s’imagine que tel est le but du jeu de rugby, ce qui le ferait ressembler au lancer de poids, c’est une courte distance à franchir. C’est bien là toute la difficulté objective de faire travailler un enfant autiste, n’avoir qu’une idée assez vague de comment il entend ce qu’on lui dit et montre.

On enchaîne en faisant deux largeurs de terrain et se faisant des petites passes, Baroukh tend les bras, c’est un drôle d’exercice de précision pour moi de devoir lui envoyer le ballon de telle sorte qu’il lui vienne naturellement dans les bras !

Je continue de lui faisant travailler un peu le placage, mettant à profit les remarques de Denis, entraineur très expérimenté de notre club, qui me déconseille le placage de face ou latéral, mais bien le placage par derrière comme en courant après un ailier, ce n’est pas une grande réussite et je sens que l’attention de Baroukh baisse très vite. Et c’est comme si je le perdais pour aujourd’hui.

N’empêche cet après-midi, j’aurais entendu une fois son rire, en me voyant tomber pour tenter de rattraper une de ses passes particulièrement pataudes. Et ce qui m’a fait rire moi, parterre, c’est de l’entendre me réciter un de ces dialogues de jeu d’ordinateur qu’il récite à tout bout de champ, essaye encore en cliquant sur le bouton play.

Oui, Baroukh, j’essaierai encore. Et encore. Jusqu’à ce que tu y parviennes. Promis.  

Mardi Mardi 23 septembre 2008

Travail intensif toute la journée dans le garage pour les couvertures des livres de publie.net, avec dans l’idée de faire quelque chose de radicalement différent de l’année dernière. Et c’est finalement la demande de François pour un logo qui lève toutes les difficultés que je rencontrais dans cette construction que je ne parvenais pas à mener à bien.

Alors par jeu, je redonne toutes les associations d’idées qui ont présidé aux différents choix pour ces nouvelles couvertures.

D’abord il y a le logo.

Le logo est en fait inspitré par celui du logiciel Dreamweaver quand ce dernier était édité par Macromédia avant que ces derniers ne soient rachetés par Adobe. Un ’d’ minuscule, en italique et en gras avec un arrondi caricatural et une ascendante épaisse qui dans le mouvement pourrait facilement se prolonger. Or dans le mot publie.net, le ’p’ présente une descendante que l’on pourrait pareillement prolonger. Je cherche donc une fonte qui me permettrait d’approcher de ce ’d’. Pour cela, comme souvent quand je peine à retrouver le nom d’une fonte, j’utilise ce site qui permet de façon très précise, de retrouver sa fonte.

Si je ne retrouve pas exactement (avec une seule lettre, c’est évidemment impossible) la fonte en question, j’en trouve une qui semble avoir les qualités requises : Bauhaus, je manque de laisser tomber cette idée tellement cette fonte me rebute de prime abord, je vois bien comment elle me permettrait de faire le logo, mais je ne vois pas quelle fonte supporterait le voisinage d’un tel vacarme typographique. A moins, bien sûr, de l’utiliser pour les titres et noms d’auteur. Après tout ce que je recherche est une différence franche par rapport à l’année dernière. Donc je mets de côté.

Les couvertures à réaliser appartiennent à quatre collections différentes, la zone risque, l’atelier des écrivains, les voix critiques, et les formes brèves. Il faut donc trouver quatre types de couvertures différentes. Deux de plus en fait, mais commençons par ce qui est urgent.

Sachant que je ne suis pas partisan de choix iconographiques trop littéraux, je cherche des idées un peu capillo-tractées pour chacune.



Pour la zone risque, je me laisse aller à dévier légèrement de ce que j’avais fait l’année dernière, des images sombres sur fond noir, à risque je fais correspondre fracture, à fracture radiographie, et je scanne quelques radios pour voir comment accueillir les premiers volumes de cette zone risque, Emmanuel Tugny, Daniel Bourrion, Gwenaelle Stubbe, et Véronique Pittolo. Il suffit juste d’intervertir les valeurs du logo qui devient blanc sur fond noir et cela a l’air de tenir.



L’atelier des écrivains est l’autre collection la plus abondante de publie.net. En cherchant dans mes différents stocks d’image, je retombe avec plaisir sur de nombreuses photographies, des plan-films de mon atelier à Portsmouth, ce qui tout d’un coup me met sur la voie. Je ne peux pas imposer à d’autres des images de mon atelier de Portsmouth en désordre, tant ces choses sont personnelles, en revanche je peux facilement importer cette notion d’atelier et la projeter sur ces séries, nombreuses — il peut y aller François, sur ce coup-là j’ai du stock ! — de photographies de rochers de Sandy Point à Hayling Island et comment cette jetée était devenue mon atelier au grand air pour y avoir photographié une bonne partie de tout ce que j’ai pu produire d’image en trois ans à Portsmouth.



Pour les voix critiques, j’avais pensé dans un premier temps à quelques coupes anatomiques, notamment pour leurs nombreuses légendes fléchées, dans ce qu’elles ressemblent souvent à une dissection de la dissection, une manière de méta critique d’un objet, mais voilà les images de dissection sont parfois éprouvantes pour beaucoup et là aussi, je n’ai pas nécessairement envie de faire violence aux auteurs de cette collection. Je garde cependant à l’esprit cette notion d’images fléchées et analytiques et repense alors aux plans de montage de maquettes, que j’avais notamment utilisées pour les pages d’Im Freundschaft. Le premier exemple de cette série, S’écrire mode d’emploi de Chloé Delaume, s’inscrit évidemment sans peine sur une image de plan de montage. Je vérifie au passage que cela fonctionne correctement sur d’autres titres de l’année dernière, et cela a l’air d’aller.



Pour les formes brèves, je dérive de la forme utilisée l’année dernière, des alignements de fragments (rayogrammes), je pense alors à des alignements de petits cailloux qui seraient alors photographiés sur fond blanc, mais je trouve trop littéral cette idée de petits cailloux et de leurs séries. J’en photographie malgré tout quelques-uns et en profite pour photographier un peu tout ce qui me tombe sous la main dans l’atelier et c’est finalement cette image de tout-venant qui finit par l’emporter pour les formes brèves.



Pour le domaine public, je décide de prendre le premier titre au hasard, et je tombe sur Balzac. Parce que je suis en train de lire le père Goriot — il était tout de même temps que je me laisse aller aux conseils de François en la matière, lire Balzac — j’avais été regardé quelques articles d’intérieur dans le catalogue des Manufactures d’Armes et de Cycles de Saint-Etienne qui date du début XXème pour me faire une idée d’à quoi pouvait un peu ressembler la pension Vauquer. Finalement ces images d’un autre temps, reprises en hors champ sur la couverture feront à mon avis des images parfaites pour cette transition du patrimoine littéraire vers l’édition numérique.

Après cette journée de déclinaisons, les quinze première couvertures de cette saison future de publie.net, je me couche vers deux heures, laissant dans le garage un désordre sans nom. L’impression d’être très à ma place dans ce chantier.  

Lundi Lundi 22 septembre 2008

Je suis comme tout le monde, je me trompe souvent.

Dans mon dernier article à propos de Siné-hebdo, j’ai commis une erreur, au moins une, celle d’avoir pris au premier degré la fin du reportage de Backchich info dans les coulisses de la rédaction de Siné-Hebdo dans lequel on apprend qu’un dessin a été refusé de parution dans le premier numéro en attendant la fin du ramadan. Et sans doute au même titre que l’auteur de ce court documentaire, j’ai pris cela au premier degré ou pour argent comptant, ne voyant pas la fine allusion au récent procès ajourné pour cause de ramadan.

J’apprends cela en provenance de personnes trop heureuses apparemment de pouvoir me confondre, on n’a pas des amis partout, ce n’est certainement pas de la manière la plus agréable que je suis confondu et confronté à mon erreur. Il y aurait même chez mon interlocuteur l’occasion d’un juste retour pour une agression que je n’avais pas été très malin de commettre une première fois. Bref, une cascade de mauvaise décisions et de jugements erronés de ma part commence à prendre de l’ampleur, ce qui est agravé par une tentative maladroite de ma part de m’amender.

Je tente de tirer les leçons de cette confrontation et de l’erreur commise.

On peut diviser les articles du bloc-notes en plusieurs catégories, celles qui tiennent lieu de journal personnel et dans lesquelles je tiens la chronique de notre famille, chronique à laquelle sont venues se greffer des considérations personnelles et militantes à propos de l’autisme. C’est rare, mais cela arrive, que je sois pris à partie sur ces dernières, quand c’est sur la partie strictement privée de mes chroniques, je ne réponds pas ou j’envoie balader mes interlocuteurs en leur rappelant ce qui pour moi tient lieu d’évidence, ce sont mes oignons. Sur la question de l’autisme, il arrive régulièrement que je reçoive des courriers très courroucés de la part des tenants de la psychogologie pour chiens — le comportementalisme, et sa dérivée principale, la méthode A.B.A. — je n’y réponds plus — la discussion est rigoureusement impossible avec les comportementalistes, surtout quand ils aboient — sauf quand ils proviennent de parents d’enfants autistes et avec lesquels je tente de clarifier ma position et leur assurer surtout de ma pleine solidarité, d’ailleurs c’est souvent que l’on parvient à dépasser le différend initial, mais pas toujours, il ne faut pas idéaliser non plus.

Et puis il y a toutes les autres chroniques qui ne sont pas stricement concernées par ma vie privée et la chronique que j’en tiens. Même si la cloison entre ces deux pans objectifs est perceptible, je ne vois pas la nécessité qu’il y aurait pour moi de séparer ces chroniques, convaincu qu’elles se servent mutuellement d’éclairages même très indirects et que la séparation entre les deux est justement très poreuse. En revanche je suis obligé de constater que la portée de telles chorniques n’est pas la même et de ce fait m’engage différemment.

Il faudrait sans doute en premier lieu que j’explique quelles sont mes motivations quand j’entame de telles chroniques. Certaines d’entre elles concernent des sujets pour lesquels je possède des connaissances et pour lesquels je trouve que ce que j’en lis par ailleurs est soit insuffisant, ou soit encore biaisé, parfois même inexistant. Il ne me viendrait jamais à l’esprit par exemple d’écrire un article à propos d’un film dont j’aurais lu une critique autre part, dans un quotidien ou dans toute autre publication, en reprenant certains de ses arguments, j’estime que tel n’est pas mon créneau, que je ne suis pas un chroniqueur affilié à quel qu’organe que ce soit ou encore que je ne dispose pas nécessairement des moyens d’étayer professionnellement mon argumentation, par exemple rencontrer le réalisateur du film en question et m’entretenir avec lui à propos de son film. Je ne suis de ce fait jamais enchanté de cette étiquette de "journalisme citoyen" que l’on pose facilement à ma pratique et à celle de beaucoup d’autres, certains proches, parce que précisément nous ne sommes pas journalistes. De ce fait je ne pense pas que les journalistes travaillent seuls, ce que je sais de leur travail c’est que justement ils s’appuient sur leur rédaction comme sur une équipe, qui entame les recoupements d’information, vérifie la validité des sources, arrangent des rencontres avec les différents pôles d’une situation — enfin tout cela c’est dans le meilleur des cas, je n’exclue pas des malpratiques dont nous sommes finalement témoins tous les jours — c’est autant d’armes dont je ne dispose pas, pas davantage que tous ceux que l’on appellent, abusivement donc, les "journalistes citoyens". Et sans cette puissance, on ne peut pas faire de journalisme, c’est d’ailleurs une conversation que j’avais au printemps avec mon ami Stéphane Pagano, qui fait un travail remarquable d’archivage de tout un tas de sujets qui lui tiennent à coeur, notamment la France-Afrique (lien donné à titre d’exemple ce n’est pas le seul article de Stéphane sur le sujet) ou encore la lutte pour le maintien des services publics dans les zones rurales très peu denses (idem), et chaque fois que Stéphane prend la parole, il faut imaginer l’incroyable travail de documentation personnelle qui est produit en amont, ce qui, de son point de vue, est la cause d’une certaine rareté, Stéphane s’empêchant absolument d’ intervenir en étant insuffisamment documenté.

Mais même lorsque j’estime que j’en connais un rayon sur le sujet que j’aborde, je ne me sens jamais tenu non plus d’argumenter absolument tout ce que j’avance. Par exemple, ce n’est un secret pour personne, je déteste absolument les photographies d’Henri Cartier-Bresson, à sa mort, par pure provocation, je me suis fendu d’un article dans lequel je disais avec une envie blasphématoire à quel point l’oeuvre de ce grand nom de la photographie était courte à mes yeux. Depuis j’ai à rire de temps en temps quand des gardiens du temps se lancent dans une analyse contradictoire de ce que j’ai avancé par pure provocation — je sais bien que HCB fait partie du patrimoine, je ne suis pas complétement idiot, et même si je trouve cela indu, voire stupide, et un contre sens dans l’histoire même de ce que la photographie compte de plus riche, ce n’est évidemment pas à des zouaves de mon genre que l’on confie d’écrire cette histoire, imaginez un peu le travail !

Alors si je ne me prête pas, à moi-même, une garantie minimale de sérieux, comment est-ce que je peux continuer d’écrire des articles dont après tout je prétends être conscient des limites, même les plus immédiates ?

Il me semble que l’origine de cette prise de positions tient dans un épisode lointain de ma vie professionnelle. Je travaillais dans l’équipe du soir d’un centre informatique et mes collègues regardaient tous les soirs les informations télévisées (je viens de faire une faute de frappe amusante je venais décrire information télévidées) sur TF1, et c’est à cette occasion que j’ai assisté en direct au fameux bidonnage de l’interview de Fidel Castro par Patrick Poivre d’Arvor, en fait la reprise au montage d’une conférence de presse du Maximo Leader, intercalée par des images d’un PPd’A faisant semblant de poser des questions à Castro, qui en fait répondait, ou pas, à de tout autres journalistes. Et j’ai explosé tout de suite en disant à mes collègues incrédules que cette interview était une manipulation et eux de me demander à quoi je voyais cela ? Il y avait une différence fondamentale de température de couleurs entre les images de studio du journaliste télévisé et celle de Castro, sans parler d’un grain qui n’était pas le même probablement durement hérité d’un format vidéo d’origine qui n’était pas le même et qui avait donc souffert dans sa transposition au format européen. Bref cela crevait les yeux. Mais justement cela ne crevait pas les yeux de mes collègues. Qui pourtant reconnaissaient après coup, une fois que je le leur avais montré, qu’effectivement il y avait des différences.

Je crois que ce jour-là j’ai compris que dans cette différence de regard se cachait un inconfortable pli pour les faussaires, il faut dire aussi que j’avais un peu reçu, aux Arts Décos, l’enseignement d’Alain Jaubert, auteur du Commissariat des Archives, j’étais donc échaudé.

Or lorsque je regarde rétrospectivement ce qui a parfois motivé la rédaction de tel ou tel article, je m’aperçois que c’est souvent quelque chose de très fugace, de très rapide, de fulgurant même, qu’il m’a semblé voir, comme une erreur de manipulation d’un joueur de bonneteau. Par exemple, j’ai écrit l’article à propos de la méthode A.B.A. en réaction à un reportage télévisé à propos de la nouvelle école A.B.A. à Paris dans le 19 ème arrondissement, parce que dans le reportage on donnait à voir les résultats soit disant positifs de cette méthode en montrant la soit disant habileté sociale d’un enfant dont en fait toutes les paroles avaient été conditionnées pour imiter les codes sociaux, mais sans les comprendre. C’est en voyant Broken Flowers de Jim Jarmush que j’ai compris que tous les films de ce réalisateur étaient bâtis sur des détails qui n’étaient pas nécessairement soulignés, ce qui est un risque considérable. De même dans Caché le bien titré de Michael Hanaeke, il m’a semblé que c’était la construction des trois derniers longs plans-séquences du film et un détail du dernier d’entre eux qui donnaient toute sa signification au film. C’est encore une maladresse de faussaire qui m’a fait remarquer le lourd travail de retouche numérique sur la désasteuse photographie de Simone de Beauvoir en couverture du Nouvel Obs pour son centenaire qui m’a fait réagir. Ou encore récemment le détail de l’équipement multi-média comme indice de fraude au RMI ou RSA.

En revanche ce n’est pas parce que de temps en temps je remarque ce genre de choses que j’ai le sentiment d’être un type plus informé qu’un autre ou tout bêtement plus malin qu’un autre, et je veux bien croire qu’il y a quantité de couleuvres que j’avale quotidiennement sans m’en rendre compte. En revanche je qui très conscient que c’est une possibilité, parce que je sais l’existence des couleuvres, le fait d’en avoir remarqué quelques unes moi-même me dit qu’il y en a d’autres — au même titre qu’un ramasseur de champignons pourra trouver derrière mon passage des champignons que je n’ai pas vus, c’est comme ça — et de temps en temps aussi, il m’arrive de confondre — telle feuille morte d’un jaune orangé souligné par une trouée de lumière dans le sous-bois que je prends de loin pour une girolle, et qui me cause bien de la déception en m’approchant d’elle — et de me tromper.

Or, dans le cas de ce reportage de Backchich info, je me suis trompé. Je continue de penser que Siné-Hebdo est une vraie merde, dans laquelle je ne doute pas que l’antisionisme sera toujours très bien accueilli, ce qui en rendra toujours à mes yeux sa lecture nauséabonde, mais je veux bien retirer, cette fois, le qualificatif de "poltron" dont j’ai injustement affublé Siné.

Parce que j’ai fait erreur. Et que c’est le joueur de bonneteau qui a gagné.

 

Dimanche Dimanche 21 septembre 2008



Ce matin regardant en l’air je remarque, pour le photographier, le mot Pain, en lettres immenses, de l’enseigne de la boulangerie industrielle, qui se détache sur un ciel gris. Et reculant pour le cadrer moins serré, je me cogne violemment la tête à l’angle d’un auvent. C’était donc à comprendre en anglais. Douleur. Bel exemple de faux-ami.
Le bloc-notes du désordre