

Ai passé le plus clair de mon temps aujourd’hui dans le garage à travailler à quelque commande de graphisme, le genre de choses dont je ne me vante pas, mais qui mettent parfois un peu de beurre dans le pinard, et il n’est pas question aujourd’hui d’en faire davantage la chronique qu’un autre jour où je suis pareillement occupé. En revanche, je me demande si je ne devrais pas parler d’une rencontre éclair qui s’est produite hier, à l’intérieur même de la rencontre avec Philippe Didion, tandis que nous déjeunions à L’industrie cher et pas terrible alors que j’avais promis l’exact contraire à Philippe, mais voilà L’ébauchoir était fermé.
Il y a cinq ou six ans j’avais suivi avec intérêt l’aventure de l’Adam Project, au point d’y participer moi même trois fois, la première de ces journées, 22042003.txt m’avait demandé pas loin d’un mois et demi de travail, les deux autres pariticpations, Exercices de styles et Adèle avaient été plus cohérents avec les participations habituelles à l’Adam Project. J’avais croisé une fois Timothée Rolin, c’était au Salon des Revues en 2003, et nous avions un peu échangé, je me souviens qu’il m’avait surpris avec l’éclair de son flash, puis m’avait tendu la main à serre en se présentant, Timothée Rolin !
Comme pour de nombreuses personnalités connues du web qu’il m’est arrivé de croiser, je continue généralement à suivre ce qu’elles produisent, conscient que même si elles ne bénéficient pas toujours d’un éclairage constant, il est à peu certain qu’elles continuent de produire des tentatives, et c’est le cas de Timothée Rolin dont je suis depuis le début de l’été le journal photographique, pas très réjoui par sa maquette mais toujours favorablement impressionné par le côté boulimique de photographies et cette volonté permanente d’une neutralité pourtant inaccessible.
Dans son enregistrement obstiné de son quotidien, Timothée Rolin fait la part belle à son entourage, et il ne faut pas consulter l’intégralité de ses centaines de photographies et leurs légendes extrêmement brèves pour savoir que telle jeune femme brune avec une jolie frange, prénommée Marjolaine, est sa compagne.
Or, tandis que je déjeunais avec Philippe Didion, cette jeune femme est entrée dans le restaurant et cela m’a produit à peu près le même choc que celui vécu par le personnage interprété par Mia Farrow, dans La rose pourpre du Caire de Woody Allen le premier de ses films sénile cette femme blottie dans son siège au cinéma et qui voit le personnage principal du film qui la passionne tant, sortir de l’écran et venir la chercher dans son siège.
Et voilà bien nos vies et la façon dont nous en rendons compte de façon quotidienne qu’une personne qui partage la vie d’un blogueur devient un personnage, dans le récit qu’il fait de son existence, pour tous les lecteurs de ce récit, et qui, par les hasards de la grande ville, redevient une personne qui entre dans un restaurant, et d’ailleurs me dit-elle, parce que je l’accoste, lui demandant si elle est bien la Marjolaine du blog de Timothée Rolin ? quelle question ? , elle vient déjeuner avec Tim avec qui elle a rendez-vous.
Et de fait le voilà qui arrive sur son vélo rouge au restaurant, littéralement de sa manche il sort un appareil-photo et comme je lui adresse la parole me photographie, comme dans la rose pourpre du Caire le personnage du film, m’entraine pour traverser à mon tour l’écran dans l’autre sens, parce que nul doute cette photographie de moi je finirai par la trouver dans deux ou trois mois dans le blog de Timothée Rolin, j’imagine sans mal la légende de cette photographie : "je suis accosté par Philippe De Jonckheere, de désordre.net qui vient de reconnaître Marjolaine".
Et ces croisements, ces passages de la vie à l’écran et retour, c’est justement cela qui transparaissait dans les premières tentatives d’Adam Project et comment nombreuses de ces journées de gens qui se connaissaient finissaient par se croiser et s’associer puis se disjoindre dans des mouvements de flux aussi aléatoires que les cours qui nous animent dans l’existence.
Le soir pour reprendre contact avec Timothée, je m’aperçois que l’adresse de mail que j’ai pour lui est caduque, et qu’une adresse récente n’est pas donnée dans aucun de ces sites comme point de contact. Je résous de la trouver en faisant une recherche sur le mot "mail" dans son blog, espérant qu’une des photographies qu’il prend de lui même consultant ses mails me laissera voir dans un coin de l’écran son adresse de mail en clair. Ce que je finis par trouver.
Le sentiment que les écrans qui construisent de plus en plus nos existences ont fini par acquérir une certaine porosité.

J’avais rendez-vous ce midi avec Philippe Didion de passage à Paris pour consulter en bibliothèque le lendemain. C’est curieux au téléphone, j’aurais pu lui faire la blague habituelle qui consiste à dire à quelqu’un qui ne m’a jamais vu que comme signe distinctif, je ne porterai pas de cravate rouge à rayures vertes, mais en fait je me doutais bien que l’on se reconnaîtrait facilement, que cela ressemblerait de loin à l’improbable rencontre entre Monsieur Hulot et Christopher Lloyd — puisque j’ai lu récemment que je ressemblais à ce dernier.
Et bien contrairement à ce que l’on aurait pu penser, Monsieur Hulot et Christopher Lloyd avaient des choses à se dire et beaucoup à partager, et nous devions avoir laissé au vestiaire, l’un son côté gaffeur et silencieux, l’autre son caractère brutal, parce que naturellement, entre, et ce fut le premier sujet de conversation, le fait que nous aimions tous les deux la biographie de Proust par George Painter, ou encore qu’en bons lecteurs passionnés de Perec, la promenade en ville était le prétexte parfait à toutes sortes de remarques sur les noms de rue, sur les lieux et ce qu’ils tiennent de mémoire, ravi que j’étais de voir que je n’étais pas le seul qui était capable, finalement, d’un pèlerinage vers un lieu, où justement j’avais raté un examen ou je ne sais quelle autre mésaventure, une sorte de pèlerinage à l’envers. Quelques heures passées donc en compagnie de Philippe Didion, l’auteur des Notules dominicales de culture domestique, des silences de temps en temps, mais aussi des moments d’amusements partagés, puisque nous aimons l’un comme l’autre rien tant que de raconter ces moments de l’existence où on n’est pas à son meilleur et que c’en est plutôt drôle.
Ravi de cette rencontre, je dois complimenter Philippe pour la justesse de ses descriptions de lui-même, une personne admirablement discrète et qui trouve son content dans des détails dont il sait comme personne tirer les richesses insoupçonnées, apparemment convaincu de longue date que le quotidien recèle justement de caisses entières de ces trésors inimaginés. Et je me dis vivement dimanche ! Parce que si Philippe a le talent pour pouvoir écrire un paragraphe à l’avance du journal de Pierre Bergounioux à propos de leur non-rencontre — et [je] m’arrête en bordure des Bordes, au bout d’un pèlerinage qui me tenait à cœur. Peut-être, s’il [Pierre Bergounioux] n’a pas changé de mode de vie, est-il ici à cette heure, occupé à souder je ne sais quelles ferrailles. Nous le saurons en lisant le troisième tome de son Carnet de notes, à l’entrée du 7 août 2008. Je vois déjà le passage : "Un importun s’arrête pour photographier la pancarte du hameau et fait bruyamment demi-tour sur le chemin. Où et quand trouverons-nous la paix ?" — je me demande un peu de quoi sera fait "lundi, vie parisienne" de sa prochaine notule dominicale.
