Samedi Samedi 2 août 2008



Sous la tente, j’ai bien du mal à trouver le sommeil, non d’ailleurs qu’il y ait une agitation fébrile au camping qui est plein, mais ce sont essentiellement des gens en transit, qui se couchent tôt pour repartir tôt le lendemain matin. Ce n’est pas non plus le clapotis de l’Allier ou encore le chant des crapauds ou même celui des grands oiseaux, non, je suis rentré de vacances et je vois bien comme je suis déjà en train de combler l’absence de travail ces derniers temps. Un mois sans écrire autre chose que des notes en fin de journée à propos du jour tout juste écoulé, quelques photographies, mais c’est bien tout le travail, et mon esprit est fort occupé à dessiner à vide de nouveaux projets. Il y a la vingtaine de planches à l’invitation de L.L. de Mars pour le Terrier, mais aussi des couvertures pour publie.net et me dire que je devrais sans doute tenter de toutes les reprendre dans le désordre, histoire de montrer leur unité, sans doute pas entièrement perceptible autrement, et puis cette idée que j’ai derrière la tête depuis quelques temps, de reprendre la page index du site, de lui donner une allure définitivement hors de tout contrôle de ma part, et puis après on verra bien quelle sera la prochaine étape. Et de travailler du chapeau comme cela sous la tente, c’est sans doute fort tard dans la nuit que j’ai fini par trouver le sommeil.  

Vendredi Vendredi premier août 2008

 

Jeudi Jeudi 31 juillet 2008



En faisant du ménage avant l’arrivée des parents, et notamment dans leur chambre du haut, je tombe, comme chaque année finalement sur cette photographie que j’ai faite de mon Oncle Michel, rue Jeanne Maillotte à Lille, au dessus d’une partie de Mah Jong. Je l’entends dire Pun d’ici, au delà des années et au delà de son décès, il y a plus de quinze ans. Chaque année, je me dis quel miracle que je sois parvenu, en une seule image parvenu à capturer toute la tendresse que j’avais pour cet oncle, précisément occupé à une partie de Mah jong, c’est-à-dire, le lieu même de mes meilleurs souvenirs d’enfance en sa compagnie.

Je pense alors à d’autres disparus mais que je n’ai pas nécessairement su photographier une mauvaise fois pour toutes.

Et je pense aussi à cette manie qui est la mienne de multiplier les photographies de toutes ces personnes qui me sont tellement chères. Et comme il m’arrive parfois de redouter d’en oublier. De me tenir cependant un comparable raisonnement pour ceux que je photographie le plus, les enfants, mais alors ce n’est pas tellement leur mort que je redoute le plus quand je fais de telles photographies, non que j’en exclue entièrement la possibilité, il est possible que l’un d’eux meurt avant moi, et comme cela me rendrait malheureux !, mais ce dont je fais finalement le deuil dans cette abondante photographie, c’est de l’enfance qui s’en va inexorablement, et qui me fait sans cesse craindre que je les aurais insuffisamment photographiés. En relisant cette phrase je remplace mentalement le participe passé "photographiés" par "aimés", comme si les deux verbes dans mon esprit étaient synonymes.  

Mercredi Mercredi 30 juillet 2008



Aujourd’hui, je me suis levé de bonne heure et j’ai rapidement avalé un café et une tartine, j’ai enfilé mon pantalon de travail et un tshirt maculé de peinture, j’ai pris mes gants et une bouteille d’eau. Dehors le soleil découvrait le haut du Mont Lozère, comme il aurait fait de la jupe d’une femme allongée. Je suis allé aider mon voisin Georges à couler sa dalle de béton dans son sous-sol. Pour tout dire je n’en menais pas large, c’est que j’espérais que j’aurais les forces pour ce travail que je devinais sans mal, très dur, et que j’espérais dans le même temps que le corps ne crierait pas trop misère, ou pire ne lâcherait pas en plein effort.

La tâche que mon confie Georges est assez simple, qui consiste à mélanger le ciment et préparer les gâchées. Un seau et demi d’eau, puis la moitié d’un sac de ciment, ce n’est pas le plus facile, hisser le sac de trente-cinq kilos à l’orifice de la bétonneuse qui tourne, tenter de retenir le sac pour que ce ne soit qu’une moitié qui tombe, et puis les vingt pelletées de sable et gravier mélangés, s’assurer que le mélange a la consistance voulue, en recracher la moitié dans une brouette que Georges empoigne vigoureusement pour lui faire monter les trois marches sur lesquelles il a installé une planche pas très large. lorsqu’il revient à vide, lui donner l’autre moitié de la gâchée et dès qu’il repart avec la brouette, recommencer un mélange, l’eau, le ciment, le gravier et le sable. A la deuxième gâchée je suis en sueur et un essain de mouches me tourne autour au point que je finis par en avaler une, qui fera son possible pour remonter dans le conduit de mon oesophage ou de mes bronches je ne suis pas certain, en tout cas, la démangeaison est telle que je finis par m’étrangler mais je ne parviens pas à rendre et la mouche finira par périr je suppose, happée par les sucs de mon estomac ou je ne sais quelle sécrétion de mes bronches.

Lorsque je vois des sacs de ciment qui désormais ne font "plus que" 35 kilos, je ne peux m’empêcher de penser qu’autrefois, je ne crois pas que cela soit si vieux, ils faisaient 50 kilos, et je me demande bien comment j’aurais fait moi pour soulever un sac de cinquante kilos. Le fait que les sacs ne font plus que 35 kilos est sûrement une manière de victoire de la médecine du travail, mais je souffre de façon rétrospective pour toutes ces générations sacrifiées parce que sans doute il était plus commode de fabriquer des sacs de cinquante kilos plutôt que de trente-cinq. Ces choses-là me mettent en colère, comme de penser à cette extreême-droite décomplexée, de types cousus d’or et aux garanties très amples pour le vieil âge, s’acharner sur l’allongement de l’activité professionnelle, n’ont pas du en porter beaucoup des sacs de ciment dans leur vie ces peigne-culs de droite.

Trois heures de ce laminoir et je rentre dégoulinant de sueur et moulu à la maison, une douche réparatrice, mais je sens comme il sera indispensable d’aller faire quelques longueurs dans la Cèze cet après-midi, si je veux pouvoir remuer un peu mes épaules demain matin.

Mais heureux, et propre, en sortant de la douche, cela oui.  

Mardi Mardi 29 juillet 2008

Il y a des choses que l’on ne peut pas photographier. Elles résistent à la représentation. Au point de ne pas se ressembler quand elles sont effectivement photographiées. Cela fait plusieurs fois que je tente de photographier l’enfilade des trois champs le long de la Cèze en aval de Brésis, et aucune des photographies que je prends de cet endroit charmant ne montre ce qui justement produit ce charme sur nous. Les photographies que je prends représentent un champ entouré de bois, le terrain est plutôt plat, le ciel bleu, c’est l’été et il fait beau, il est difficile de trouver la bonne focale qui fera en sorte que la perception de ce champ ne soit ni exagérée (courtes focales) ou au contraire diminuée (focales longues).

J’ai rapidement compris que l’enfilade des trois champs était importante et j’ai presque trouvé un angle qui permette de montrer cette enfilade, tout du moins de la suggérer, mais c’est peine perdue, cela reste la photographie d’un champ en été un jour de beau temps.

Et puis j’ai fini par comprendre ce qui n’allait pas, ce que je ne parvenais pas à montrer sur la photo. Et pour cause. Le fait que ces trois champs soient très plats. Or nous sommes dans les Cévennes, dans une partie particulièrement accidentée de ce paysage, partout où nous regardons, ce ne sont que montagnes et vallées profondes. Excepté, et c’est là une grande partie de ce champ que nous ne regarderions peut-être même pas si nous étions tout à fait ailleurs dans un pays moins valloné, les trois champs en bord de Cèze un peu en aval de Brésis, desquels ne sont pas du tout perceptibles les refliefs environnants et c’est cette absence qui n’est précisément pas photographiable.

A la réflexion, je m’amuse à penser à tous ces autres endroits qui ne sont pas photographiables pour de comparables raisons. comme l’enfoncement du train dans un tunnel jaune, lorsque le train traverse le fôret de Fontainebleau en automne, le passage devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire est à peine plus photographiable, c’est, disons, la répétition de l’exercice qui finit par donner le sentiment que cela fonctionne. De même l’ombre des pales d’éoliennes. Ou encore la petite marche sur le chemin de retour de la baignade dans le contre jour de fin d’après-midi. La répétition de certains éclairages aux mêmes heures du jour en été, là c’est la répétition qui imphotographiable.

A la différence de nombreux photographes, je ne me bats pas contre l’imphotographiable, je le perçois davantage comme une pause, un répit — De temps en temps | Les nuages donnent un répit | Aux contempleurs de lune — et je sais aussi que c’est l’imphotographiable qui un jour m’a poussé à tenter d’écrire. Solo.

 

Lundi Lundi 28 juillet 2008



C’est sans doute injuste, mais cette année je ne suis pas descendu souvent en ville pour faire des courses, c’est quand même essentiellement Anne qui s’en est chargée. Du coup ce matin, parce que j’accompagne Anne, notamment à la recherche de cette fameuse clef de bougie à la forme extérieure adaptable à la tête de la débroussailleuse, je suis assailli par toutes ces petites manifestations bruyantes de la vie en société, la musique, et quelles fadaises !, qui braille dans les hauts-parleurs du magasin de bricolage, dont je sors bredouille pour ce qui est de la clef, mais aussi avec de la mauvaise humeur à revendre. Même la vue d’un emballage de chips m’est insupportable.

En sortant du magasin de bricolage donc, je passe reprendre Anne à la sortie du supermarché des Vans, l’aide à décharger les courses dans le coffre et rapporte le chariot, et récupérer le jeton ad hoc. Je remarque un chariot spécialement conçu pour personne en fauteuil roulant et dont le plateau sert en fait de dépotoir pour papiers et emballages gras aux clients venus rapporter leurs chariots.

A vrai dire je me demande bien ce qui peut passer dans la tête des personnes qui, incapables de palier l’absence d’une corbeille suffisamment proche, finissent par non seulement se débarrasser de leurs déchets de façon sauvage, discourtoise, mais pour parfaire cette incivilité grossière, de ne pas se rendre compte que c’est à peu près comme de déverser ses poubelles sur le paillasson de son voisin handicapé.

Bref, je peste, je suis certain que vous m’entendez d’ici, société de merde, télespectateurs de droite, je retourne à la voiture prendre un sac en plastique, rassemble les ordures sur le plateau du chariot pour personne en fauteuil roulant, et trouve une poubelle près des caisses. Quand je ressors, j’avise une femme qui se débarrasse de l’emballage de l’esquimau qu’elle vient de donner à son gamin, sur le plateau que je viens de débarrasser. Je respire à fond. Je me promets de rester poli et courtois, mais ferme. Dites Madame, je viens de débarrasser ce chariot des ordures précédentes, en fait ce chariot isolé est réservé aux personnes en fauteuil roulant, il y a une poubelle juste à la sortie des caisses. Evidemment j’essuie un "de quoi je me mêle ?" à l’accent provençal très chantant.

Je tente de laisser derrière moi tous les pensées relatives aux différents soucis que nous avons eus cette année avec l’école de Nathan notamment, je m’oblige à rester détaché de tout ça, à rester à distance de mes discours coutumiers — tant qu’on ne fera pas l’effort à l’école de faire de la place aux enfants handicapés, cette société de merde restera une société de téléspectateurs de droite, je suis sûr que vous voyez très bien à quoi je pense dans ce genre de moments, et très bien aussi dans quelle langue je m’exprime, ne serait-ce qu’en me parlant à moi-même — et je lui offre de me donner son papier gras, je vais aller le jeter pour elle. J’aimerais tellement qu’elle fasse au moins ce geste de récupérer sa modeste ordure, mais je me fais traiter d’abruti. Les femmes sont courageuses tout de même, elles ont devant elles une armoire à glace de plus de cent kilos, mais elle gardent leur langage fleuri. Je finis par prendre l’emballage déchiré et je vais le jeter à la poubelle.

Je retourne à la voiture, je respire à fond, je monte et je démarre, en sortant du parking je passe devant cette femme, et je remarque alors sa mine, qui veut dire, "hum évidemment !", elle vient de remarquer le macaron de personnes handiapées sur le parbrise de notre voiture.

J’imagine que dans l’esprit de cette femme, l’histoire de l’extermination des Juifs dans les camps de la mort ne concerne que les Juifs.

Société de merde. Téléspectateurs de droite.  

Dimanche Dimanche 27 juillet 2008



Nous montons à la garde de Dieu. Accueillis en haut par un fort vent, il fait un temps radieux, la visibilité est excellente. Depuis combien de temps je monte sur ce grand dôme pelé ? Longtemps. Aujourd’hui pour la première fois que j’y monte, il y a de la vie sur le plateau, un agriculteur décrit un parcours obstiné avec son tracteur en marge de son champ, en mordant sur les genêts. Oui, c’est la première fois que je vois une personne travailler sur ces terres hautes, depuis des années je photographie la machine à battre ou celle à sarcler, mais aujourd’hui pour la première fois que je monte à la Garde de Dieu, je vois un tracteur avec son conducteur.

Il s’arrête à notre passage et j’entamme la conversation avec lui, un homme d’apparence très aimable, souriant, visiblement heureux d’être là, et content aussi de pouvoir s’arrêter cinq minutes de ce travail qui a l’air dur, mordre sur les genêts et la bruyère et gagner un peu de terrain, et discuter avec un passant. En fait il est le propriétaire des lieux, tous les champs de la Garde de Dieu sont à lui, sur lesquels, il fait parfois monter les bêtes, mais c’est quand même souvent le contraire qui se passe, on descend les foins aux bêtes. Je lui explique que cela fait des années que je viens ici, je ne vais pas jusqu’à lui dire que je projette bien d’inclure dans mon testament que mes cendres soient ici dispersées, je crois que cela ne se fait pas trop de disperser ses cendres dans le jardin de son prochain, il a l’air enchanté que cet endroit me plaise autant qu’à lui, et il sourrit quand je lui explique que le cadre de mon travail n’est pas aussi beau que le sien. Cela me remplit de bonheur de me dire que ce type, même s’il travaille dur à ses champs, n’en perd pas l’occasion de s’émerveiller de la beauté du paysage. Tout aussi ironiquement, je lui fais remarquer qu’il travaille le dimanche et il m’explique que oui, il sait bien, mais aujourd’hui c’est vent du Nord, ce qui est assez rare et il a besoin de ce vent singulier, septentrionnal, pour ce travail qui fait tant de poussière de terre.

Oui, décidément, cet homme ne fait pas le même travail que moi, ce n’est pas le même cadre et à mon travail, on se moque bien de la direction du vent.
Le bloc-notes du désordre