Ce rêve cette nuit de faire mes courses dans un supermarché vidé de tous ses employés, caissières et magasiniers remplacés par des robots pilotés à distance par des employés chinois, de même un système de télé-vidéo-surveillance très étroit permettait de traquer depuis la Chine les voleurs à la tire, les surveillants chinois pilotant ensuite des robots pour intercepter les clients malhonnêtes, lesquels étaient conduits dans des salles souterraines pour recevoir des électrochocs. Par la suite, ces salles, garanties des regards, seraient placées derrière les caisses, sortes de chaises électriques, pour servir d’exemples aux autres clients, de même des hauts-parleurs du magasin seraient diffusés des messages traduits du chinois par de nouvelles fonctionnalités de traduction automatique sur internet, jusqu’à ce que progressivement les annonces ne soient plus traduites du tout et qu’il incombe aux clients ponantais d’apprendre quelques rudiments de mandarin — tout comme la plupart des prisonniers des camps de concentration nazis apprirent un Allemand à la fois argotique et fait d’expression grammaticalement mal dégauchies (cf Primo Levi). Et tout le pays serait comme cela dorénavant, grandement soumis aux lois chinoises, leur domination économique devenue monopole les dispensant désormais des laborieuses traductions des modes d’emplois, puis de suivre les normes de fabrication occidentale et enfin de se plier à la législation de nos pays, législation qui était maintenant calquée pour la plus grande part sur celle chinoise. Je venais de recevoir une décharge électrique pour avoir, comme souvent, vieille habitude, faisant mine d’inspecter que mon camembert fût fait à point, de le placer dans la boîte d’un camembert de bien moindre valeur — j’en avais déjà reçu une au rayon des fruits et légumes pesant des poivrons, légers, et appuyant sur les autres touches pour obtenir des codes-barre autocollants à moindre prix, pour les autres fruits et légumes que j’avais dans mon chariot.

Je suis réveillé par la discussion animée de Nathan accoudé au bar de la cuisine, auquel Martin fait face avec beaucoup de calme tout en lui proposant une nouvelle tartine. Il est drôlement mignon mon garçon encore dans son pyjama bleu au bar et tentant par tous les moyens d’aiguiller la conversation vers ses sujets de prédilection exclusive, les requins, les pieuvres, les crabes, et est-ce que les requins mangent des crabes et si oui, comment font-ils pour les digérer ? si vous avez sur ce sujet assez pointu quelques lumières, ne pas hésiter à les partager avec moi, ce sera vivement apprécié, tant je suis déçu par mes propres réponses approximatives.
Nous partons et faisons assez bonne route, on traverse Saint-Etienne, longtemps que je n’y suis venu, je regrette un peu de ne pouvoir m’arrêter, et puis nous remontons vers les sources de la Loire. Une indication pour Monistrol-sur-Loire, le nom me revient immédiatement en mémoire, c’est le départ de la grande marche de Robert-Louis Stevenson avec l’ânesse Modestine au travers de la Margeride et du Gévaudan, récit qui n’est pas pour rien dans mon amour de cette région.
Nous arrivons chez Emmanuelle et Stéphane mais ni l’un ni l’autre ne sont là, Emmanuelle c’était prévu mais pas Stéphane, les enfants ne sont pas déconfits qui mettent rapidement à contribution les jouets éparpillées de Paul pour leur amusement, j’improvise un goûter avec les quelques oranges qui nous restent de notre pique-nique du midi, et finalement Stéphane finit par arriver qui donnera rapidement des airs plus festifs à notre goûter avec ses excellents yahourts.
Les enfants sont sages et nous entamons une discussion longue avec Stéphane qui n’est pas sans reprendre le fil du trou noir de mon rhinocéros mais aussi certains versants tristes de celle que j’avais avec Martin la veille au soir, l’individualisme est en train de tout recouvrir et très bientôt nous serons pareils à des enfants qui ont cassé leur jouet. Vaine colère. Mais qui n’empêche pas justement le plaisir de ces discussions avec Stéphane. Nous nous accordons aussi sur le caractère écrasant de la tâche que nous nous sommes donnée, tenir les comptes de la destruction et de veiller nous-mêmes à cette documentation, en grande partie parce que nous nous sentons bien seuls à le faire.



L’étonnement sans cesse renouvellé de l’apparition des premières valeurs d’un tirage noir et blanc dans sa cuvette de révélateur. Inexplicable qu’il ne se soit jamais démenti. Même après tant de fois. Et en dépit de l’odeur pestilentielle de l’hydroquinone oxydée ou des sulfites de soude.
L’indescriptible sensation de laisser entrer la lumière au travers du diaphragme lors de pauses longues et l’imaginer comme le travail de milliers de microscopiques burins. L’appareil, préférablement une chambre, posé sur trépied.
L’expérience de m’être retrouvé enfermé à l’intérieur même du plus grand appareil-photo du monde, celui de la société Polaroid, à Cambridge dans le Massachussets, en compagnie de Robert Heinecken et du technicien de Polaroid, tous les trois plaqués contre ce qui correspondait au plan-objectif, le technicien communicant avec son collègue à l’extérieur de l’appareil à l’aide d’un téléphone, l’appareil-photo était équipé d’un téléphone ! Quand l’obturateur a été déclenché, avoir vu l’image prise en photo apparaître en un très bref flash sur le plan film, d’un mètre sur deux, très curieux format en fait. Eux disaient 48’X96’, parce qu’en Américains ils comptaient en pouces et en pieds. Etre à l’intérieur d’un appareil-photo immense avec Robert Heinecken, une scène de rêve.
Et pourtant aucune de ces trois expériences, les deux premières renouvellées des centaines de fois, ne m’aura rapproché du mystère même de la photographie. De cette opération que je sais raisonner en termes parfaitement techniques, l’action chimique de la lumière qui noircit des sels d’argent, opération poursuivie, révélée par une autre réaction chimique dite d’oxydo-réduction, celle du phénol et de l’hydroquinone conjugués sur les sels d’argent, puis le bain d’arrêt destiné par son acidité à arrêter l’action du révélateur, qui ne peut agir qu’en milieu basique, puis l’action des sulfites de soude et leur assez sale odeur sulfureuse et le tour est joué, parce que justement dans cette opération en dépit donc des connaissances internes du procédé qui sont les miennes, je continue de voir de la magie, non pas tellement un espace indéfini dans lequel je range tout ce que je ne connais pas, mais bien un espace propice aux miracles.
D’ailleurs je reconnais aux autres procédés d’images le même côté miraculeux, l’immense potentiel de fiction lié à la persistence rétinienne, pour le cinéma, ou encore le trouble devant les images vidéographiques et leur capacité de rendre compte en des lieux séparés d’actions se déroulant dans un espace temporel partagé, et même de les faire coexister sur le même écran, ou bien encore, les derniers développements numériques de l’image permettant leur manipulation sans limites tout en les gardant dans la même zone non franche et menteuse de vraisemblance, comme si nous avions désormais l’aptitude de rendre compte de ce qu’il s’est effectivement produit et de ce qui ne s’est pas produit, mais qui aurait pu se produire, à hauteur égale.
Et si j’avais cherché à percer de tels mystères — n’étant pas nécessairement doué d’esprit de déduction, je ne me sentais pas contraint à de telles tentatives — je ne pense pas a priori, que je serais remonté aussi loin que les vraies sources de l’Orénoque — l’Orénoque est un fleuve mystérieux, dont l’emplacement exact des sources n’a jamais été trouvé, et j’aurais volontiers congédié le mystère de la photographie aux sources de l’Orénoque, un mystère destiné à rester mystérieux — comme le fait Jean-Christophe Bailly dans son livre L’instant et son ombre qui cotoie ce qui reste énigmatique à d’autres, précisément en partant de l’une des toutes premières photographies de l’histoire du medium, la fameuse meule de foin d’Henry-Felix Talbot. Ce n’est d’ailleurs pas Henry-Felix Talbot en tant que l’un des trois pères fondateurs de la photographie, avec Nicephore Niepce et Claude Daguerre — la vieille querelle de l’exacte paternité entre les trois découvreurs ayant effectivement peu d’intérêt dans la recherche du mystère qui nous occupe — qui intéresse tant que cela Jean-Christophe Bailly, mais bien davantage Henry-Felix Talbot comme l’un des premiers praticiens de la photographie et aussi l’un de ses premiers théoriciens.
Parce que cette question de ce qu’il se passe de si mystérieux dans la représentation du monde que va permettre la photographie se pose d’emblée pour ces trois premiers photographes, singulièrement, chez Henry-Felix Talbotn, ce qui le conduit à un premier essai, the Pencil of Nature qui est aussi le premier livre de photographies de l’histoire même de la photographie, série d’une vingtaine de photographies parmi lesquelles on trouve notamment la meule de foin.
Et il est remarquable qu’en lisant les notes de travail de Henry-Felix Talbot et en faisant une étude minutieuse des photographies de ce premier livre, particulièrement de celle de la meule de foin, Jean-Christophe Bailly parvienne de la sorte à prolonger les interrogations de cet homme du XIXème siècle, les conduisant même jusqu’à une manière de réactualisation laissant à la fois la partie énigmatique intacte, mais en l’approchant de si près, en de si fréquents endroits, que son analyse finit par ressembler à celle des scientifiques sourcillieux qui soumettent les tableaux de grands maîtres à toutes sortes de radiographies, précautionneux de ne pas altérer l’oeuvre dans cette quête de renseignements qui ne sont finalement que périphériques à l’oeuvre.
Néanmoins, même avec cette réserve attentive, la vibration de l’air qui passe entre le sujet et l’objectif est admirablement décrite en de nombreux paragraphes du livre, avec une clarté de vocabulaire qui laisse admiratif devant la description de ce qui justement avait tout lieu de résister à la description tant cela est intangible.
Parmi les approches les plus réussies de Jean-Christophe Bailly, il y a celle qui consiste à redonner toute la place aux images elle-mêmes pour ce qu’elles parviennent souvent à signifier au delà d’elles-mêmes, c’est-à-dire au dela des intentions déclarées de leur photographe, ainsi avec une attention aiguë, Jean-Christophe Bailly remarque que l’échelle posée contre la meule de foin ne l’a pas été dans le but de grimper sur le fait de la meule, quiconque s’y risquerait l’échelle ainsi posée tomberait assez sûrement puisque l’une des branches de l’échelle n’est pas posée contre la meule, et de comprendre de ce fait que l’échelle a été ici déviée de sa fonction originelle d’échelle, d’outil, pour devenir un accessoire destiné à dessiner son ombre sur la meule de foin photographiée, sorte de photographie dans la photographie, ou encore d’image s’attachant à représenter les conditions de son apparition. De comparables signifiants sont également extraits d’autres photographies, notamment celle de Charles Nègre, représentant des ramoneurs marchant, faussement, le long des quais de Seine, image fausse parce que dans la réalité ils sont immobiles pour donner à la photographie, aux émulsions si lentes d’alors, une chance de saisir ce faux mouvement et lui faire figurer une action qui n’a pas eu lieu en réalité.
Ces seules descriptions seraient déjà miraculeuses en elles-mêmes, mais Jean-Christophe Bailly ne s’arrête pas en si bon chemin et développe des pouvoirs assez surnaturels pour scruter dans l’ombre que laisse cette échelle nonchallament posée contre la meule de foin, comme le signe sur le mur d’une catastrophe à venir, et de fait trouve dans cette ombre un prolongement tout à fait inoui, ce qu’il appelle à raison un "montage", dans son entendement cinématographique, avec l’ombre laissée par une autre échelle sur un mur resté debout après l’explosion de la bombe atomique d’Hiroshima, imprimant donc, sur le mur, l’ombre d’une échelle qui n’y est plus adossée, parce que volatilisée. Ce faisant Jean-Christophe Bailly découvre un pli resté joint jusqu’alors entre les deux images distantes d’une centaine d’années, et qui ainsi révélé, découvre à la photographie une dimension tragique qui rejoint les craintes des premiers sujets de l’histoire de la photographie, parmi eux Balzac, que la photographie ne prélève un peu plus que le reflet lumineux apparent de leur personne.
Dans ce montage donc, se tient un miracle de description et de narration, qui ressemble à s’y méprendre, comme miracle, à celui-là même de l’apparition des premières valeurs d’un tirage noir et blanc dans sa cuvette de révélateur.