Samedi Samedi 12 avril 2008

Cet article a généré de très nombreuses réactions et semble avoir beaucoup choqué, l’archivage des pages du bloc-notes fait que cet article sera désormais orphelin des autres articles dans lesquels la discussion a pris place, cliquez ici pour accédetr au fil de cette discussion.



C’est Stéphane qui a attiré mon attention sur ce qui semble être un coup médiatique admirablement maîtrisé par les fondateurs de cette nouvelle école spécialisée pour accueillir des enfants autistes, il ne semble pas en effet qu’une chaîne de télivision hertzienne ait manqué de faire son reportage sur cette école, qui contrairement à ce qui est dit dans quasi tous les reportages, n’est pas la seule en France de cette nature. Mais ce qui m’apparaît comme plus grave, comportementalistes de tous poils il est encore temps de quitter la lecture de cet article, je ne vais pas y aller avec le dos de la cuillère, c’est comment cette école, prônant l’A.B.A. — pour Applied Behaviour Analysis, le fin du fin en matière de pavloverie — se présente comme étant cet endroit miraculeux où l’on soigne, guérit, dit-on même, plus de la moitié des enfants autistes, ne manquant pas d’une part de lâcher quelques belles bourdes à propos de la psychanalyse et ou de la psychiatrie — qui certes ne sont pas indemnes ni l’une ni l’autre, ni l’une avec l’autre, de reproches, de là à balayer tout cela d’un geste suffisant — et d’interviewer de ces parents auxquels on vient de faire croire à la panacée, et qui tous, après avoir beaucoup souffert, justement aux mains de thérapeutes, peut-être maladroits, mais surtout, c’est vrai, impuissants devant la nature du mal dont souffrent leurs enfants, sont emplis à la fois de colère vis à vis de cette souffrance, et en rejettent sûrement l’entière responsabilité sur les thérapies précédentes, et pleins d’espoir, puisque l’on vient de leur dire qu’on allait guérir leur enfant.

Le comportementalisme est une doctrine qui prend ses sources scientifiques du côté des expériences de Pavlov dans le monde animal — les fameux chiens de Pavlov dont il était parvenu à conditionner les réflexes notamment de salivation — et de Skinner, dont je préfère tout de suite dire que la lecture m’est assez rapidement tombée des mains, non parce que je trouvais cela ennuyeux, mais surtout admirable de connerie avec un précepte de départ qui équivaut plus ou moins à la négation du sujet, et à terme à l’inexistence du libre-arbitre, ce qui va sans le dire, est à l’opposé de l’idée que je me fais de la vie et des êtres en général. Bref, nous ne serions que la somme de nos comportements, lesquels ne seraient que le fruit de nos conditionnements passés, la place de l’émancipation là dedans est très étroite, on s’en doute aisément. Ce qui est assez redoutable c’est comment ce milieu de faux-philosophes, dont la doctrine faisait naturellement fureur en Europe de 1933 jusque 1945, où elle est devenue curieusement un peu moins populaire, comment ce milieu, peur recommandable donc, a trouvé, enfin, son domaine d’application avec les enfants autistes, dont force est de constater qu’ils soient précisément des sujets très estropiés.

Et l’efficacité de propagande à propos de leur fameuse réussite dans le domaine, dont je m’empresse de dire que je n’y crois pas du tout, mais mes lecteurs s’en étaient déjà un peu gourés, est remarquable parce que d’une part elle met en avant ce qui paraît être des résultats prometteurs, précisément dans un domaine où tous s’accordent à dire que l’espoir est mince si ce n’est inexistant — pour ma part je préfère de loin croire que l’autisme est une maladie incurable, mais qui n’anéantit pas entièrement les chances du sujet de devenir ce qu’il aurait eu la chance de devenir s’il n’avait pas été freiné par ce handicap lourd, et qu’il est justement possible d’apprendre au sujet à se libérer du monde fermé dans lequel la maladie le retient prisonnier, et de s’épanouir dans les marges les plus ouvertes de son mal — d’où la portée admirable du slogan, d’autant qu’il s’adresse à des familles désespérées, dont le quotidien n’est qu’une suite continue de douleurs, de peines et d’obstacles infranchissables, leur promettant guérison future et améliorations immédiates, vous devriez assez facilement retenir leur attention. D’autres, en d’autres temps, promirent à une nation, dévastée par l’inflation, des solutions vigoureuses qui feraient vite oublier la décadente et élitiste République de Weimar.

Parce que cela marche ! Enfin cela semble fonctionner, et on peut même dire que les progrès apparents sont engageants. En quelques mots, la fameuse méthode A.B.A. fonctionne comme suit, vous contrariez, sans lâcher un pouce de terrain les comportements les plus déviants, ou jugés tel, de l’enfant en lui tenant front de façon admirablement obstinée — en gros l’intervenant, l’éducateur ou le psychologue se fait plus buté encore que l’enfant autiste, ce qui n’est pas neutre ni pour le soignant ou les accompagnateurs de cette méthode — et ménage sans cesse dans cette confrontation des solutions de sortie de crise moins contraignantes — et encore cette solution palliative n’est pas toujours recommandée — et au contraire, vous conditionnez les bons comportements en lui attribuant des récompenses — parfois alimentaires, ce que je trouve rebutant, et naturellement fait se rejoindre l’enfant autiste et le chien savant — et des encouragements exagérément enthousiastes — il faut noter également que la satisfaction que l’enfant tire de cette récompense est programmée pour s’atténuer, tout comme la portion de nourriture et son éloignement dans le temps que Pavlov donnait à ses chiens. L’enfant autiste se souviendra donc du plaisir de la récompense, alimentaire ou affective, et mettra ce qu’il peut en œuvre pour l’obtenir à nouveau, fut-elle fuyante, et se souviendra aussi que la crise fut douloureuse. Les comportementalistes prônent donc une méthode éducative que l’honnête homme assimile davantage au dressage. Et comme il serait bon que les comportementalistes retournent dans les chenils d’où ils viennent finalement, je ne doute pas que ce qu’ils auront appris au contact d’enfants autistes leur sera de la plus grande utilité pour dresser des chiens, dans ce domaine ils auront toujours toute ma confiance. Psychologues pour chiens, un métier.

Une des résultantes cachées de cette méthode est que l’enfant n’a rien gagné en terme de liberté, d’initiative et d’ouverture aux autres, puisque au contraire, les comportementalistes ont conditionné l’enfant à rechercher par tous les moyens possibles les gratifications promises par la méthode. L’enfant, victime de cette méthode, conditionnera en retour des comportements qui lui coûtent qu’à la seule obtention d’une récompense et, pire encore, presque, jouera à l’enfant sage dans le seul but d’obtenir des gratifications. Il n’aura quitté son enfermement que pour trouver une autre forme d’enfermement, le conditionnement, lequel sera d’autant plus difficile à éradiquer par la suite.

Un autre exemple des fausses bontés de la méthode A.B.A. est celui du chaînage. Vous souhaitez que l’enfant autiste acquiert de l’autonomie dans les gestes simples du quotidien, par exemple, de se brosser les dents le soir, de se passer un coup de gant de toilette sur le visage, de passer son pyjama et d’aller se coucher et d’éteindre la lumière. Cette séquence présente des difficultés remarquables pour un enfant autiste et de la décomposer en un grand nombre de petites sous-étapes, pour cette séquence comptez une bonne soixantaine d’étapes, paraît a priori relever du bon sens. Et elle donne également de très beaux résultats apparents. Vous parvenez effectivement à faire en sorte que le soir votre enfant, se brosse les dents, se passe un coup de gant de toilette sur le visage, se déshabille, enfile son pyjama, aille se coucher et éteigne la lumière, mais qu’un soir vous manquiez de dentifrice ou qu’en voyage chez des amis, vous ayez omis de prendre avec vous la brosse à dents verte, et que vos n’ayez avec vous que la rouge, bon courage !

Parce que là encore la méthode A.B.A. propose un conditionnement enfermant à un autre enfermement, dont je ne nie pas, évidemment pas, qu’il est avéré et constitue une résistance insurmontable à toute forme de vie en société, et en passant l’enfant d’une prison à une autre, l’empêche quasi irrémédiablement de faire un pas de côté ou encore de se servir des apprentissages dont il est équipé pour une situation donnée dans une autre situation pourtant analogue et voisine. Par ailleurs cette compartimentation de la vie caresse l’enfant autiste dans ses pires travers de ritualisations et de routines qu’il a naturellement tendance à installer autoritairement, et en dehors desquelles il sera fort démuni, et donc en crise.

Il y a d’autres versants encore de la méthode A.B.A. qui sont tout aussi attaquables, une insistance particulière est souvent portée au dépistage de l’autisme le plus précoce possible. Il est sans doute possible d’être attentif à des signes avant-coureurs, en revanche, je serais plutôt enclin à la prudence qui semble être de mise chez les spécialistes les plus circonspects et les plus modestes, d’autant que plus le diagnostic est précoce et plus il est sujet à l’erreur, et vous aurez compris que je ne serai jamais pressé de confier aux comportementalistes un enfant dont la plasticité cérébrale est encore souple, leur brutalité dans le conditionnement y trouve naturellement un terrain favorable ce qui explique sans doute leur désir si ardent d’attaquer précisément dans cette période, pendant laquelle ils pourront creuser un sillon profond, et souvent irréversible.

Parlant de brutalité, il y a aussi d’aussi manques dans cette façade lisse composée par les différents reportages télévisés, l’un d’eux, toujours le même est que ces reportages brefs montrent des séances qui se passent invariablement bien et surtout très calmement. Si vous avez déjà côtoyé un peu un enfant autiste et a fortiori la réunion de plusieurs d’entre eux, alors vous saurez qu’ils sont rarement composés, ils sont l’image même de l’intranquillité, leurs cris sont stridents, leur agitation surexcitée une nuisance et leur comportement général une tornade que l’on maîtrise avec peine et jamais sans y laisser l’essentiel de ses forces vives. Or rien de tout cela ne transparaît, on voit naturellement le bénéfice de propagande qu’il y a à tirer de cette image, fausse, de calme et de maîtrise : c’est la méthode A.B.A qui donne ce résultat admirable. La Croix Rouge quand elle était invitée à visiter des camps de concentration nazis pouvait constater que ces camps étaient des geôles confortables, ce qu’il s’y passait quand la Croix Rouge n’était plus là, le vrai quotidien du camp, était évidemment d’une toute autre nature. Quand la méthode A.B.A. n’est plus filmée par les gentilles caméras de la télévision, mais au contraire par les caméras des comportementalistes eux-mêmes, dans un souci de documentation pédagogique de la méthode (endoctrinement), est d’une toute autre nature, dont certaines formes de violence rentrées ne sont pas exemptes. Et comment en serait-il autrement ?, contraindre un enfant autiste à des comportements contre sa nature d’autiste ne se fait pas sans violence, laquelle rejoint celle du conditionnement, de la normalisation du sujet dans d’étroits carcans dont les parois sont déjà de la violence en soi, non pas que je m’attendais de la part de la télévision à un reportage qui aurait poussé aussi loin l’investigation, mais pour avoir vu quelques documents, internes dirons-nous, je peux dire qu’il y a là une forme de violence à laquelle je trouve des circonstances aggravantes puisqu’elle s’exprime contre des personnes vulnérables par excellence.

Dans une société à la dérive droitière constante, et à forte radicalisation récente, laquelle place au centre les résultats, qu’importe comment ils furent obtenus ni comment ils sont régulièrement faussés, les comportementalistes sont en train de gagner du terrain — notre gouvernement d’extrême droite, doit prochainement présenter son plan de lutte contre l’autisme, j’avoue que je crains le pire, et je ne serais pas étonné que l’étude de ce faux plan donnera la mesure assez exacte de la progression de la doctrine comportementaliste dans les esprits — il y a chez eux un autoritarisme, une intolérance aux autres théories, et une volonté d’endoctrinement et d’embrigadement, qui leur est consubstantiels, je ne doute pas que dans une société dans laquelle l’image tient lieu d’opinion, ils puissent étendre leur enracinement mauvais.

En matière d’autisme, je vais vous donner une astuce infaillible pour mesurer la crédibilité des personnes qui produisent devant vous des arguments, plus ces personnes seront discrètes et surtout modestes, et plus vous saurez que vous avez affaire à des personnes dont la nécessaire humilité devant l’énigme de l’autisme est une garantie de la meilleure compétence qui soit. Le bruit, le vacarme et l’insistance des comportemtalistes à occuper immodestement le devant de la scène sur ce sujet sont autant d’indications fiables de leur admirable incompétence, de leur incapacité à convaincre en dehors de ce vacarme et, c’est le plus malheureux, de leur nécessité d’étendre leurs expériences malsaines au plus grand nombre.

Psychologues de droite.






Dessins de L.L. de Mars, qui d’autre ?  

Vendredi Vendredi 11 avril 2008



 

Jeudi Jeudi 10 avril 2008



Et est-ce que quand je serai mort, cela voudra dire que tu ne pourras plus jouer avec moi Papa ? Cette question compliquée et ses corollaires, de savoir s’il mourra en étant mangé par un requin, ou encore qu’il veut mourir, tout chimplement, Nathan la pose plusieurs fois par jour, il en est littéralement habité. C’est souvent en voiture quand je l’emmène chez ses différents intervenants, seul, il a le droit de monter à l’avant, et ne se fait pas prier, il sera déçu si nous ne prenons pas le périphérique, mais dans l’ensemble pose donc beaucoup de questions sur cette mort par morsure de requin ou de loup qui le traverse tant.

Qu’est-ce qui peut bien faire de l’ombre comme cela à Nathan ? Je me demande si je ne viens pas d’additionner 2 et 2 ce matin, tandis que j’étais ému en écoutant les informations, et ce reportage sur cette femme dont c’est le procès aujourd’hui et qui a tué sa fille d’une vingtaine d’années, épiléptique, fortement handicapée, si souvent parcourue par les crises qu’elle n’en dormait presque plus. Je ne connais pas le verdict de ce procès, ni même ses circonstances, mais je suis à peu près certain que ce n’est pas la bonne personne qui est dans le box des accusés. Quelle est donc cette société qui accuse une femme à ce point poussée dans ses derniers retranchements au point d’abréger les souffrances de cette fille qu’elle aimait, mais que justement la société n’aura vraisemblablement pas beaucoup aidée, je me demande par exemple combien elle touchait d’aide (AEEH) cette femme pour s’occuper de sa fille et si cela suffisait pour payer pour tout, et comment se fait-il que je sois certain que ce n’était pas suffisant ?

Et qu’est-ce que je crois quand j’écoute ce genre d’émissions à la radio, que Nathan n’en comprend pas un mot, que cela agit sur lui avec aussi peu de force que les énoncés interminables des cours de bourses par Jean-Pierre Gaillard — ce qui aurait d’ailleurs plutôt l’air de plaire à Nathan pour cet énoncé de chiffres dont seuls comptables et autistes doivent trouver leur content — que Nathan peut entendre la locution "tuer son enfant handicapé" sans s’en faire l’application ?

Il serait peut-être temps que je réalise tout cela, que j’en tienne compte et que je parle avec Nathan, que je cesse de me préoccuper de ce qu’il comprend et de ce qu’il ne comprend pas, pas encore. Il serait temps que je comprenne que Nathan est traversé différemment de nous par la vie, mais que ce qui est propre à nous faire peur, il n’en est pas indemne au contraire, bien au contraire, qu’il est si souvent devant des montagnes infranchissables par lui d’inconnu, un inconnu menaçant à force d’être difficilement compréhensible.

Il faut consentir tant d’efforts sur soi-même pour être empathique vis à vis de Nathan, tant d’efforts à casser l’habitude purement rationnelle qui nous fait généralement embrasser le monde, accepter que soient brisées les hierarchies avec lesquelles nous classons le monde pour le comprendre, mais le comprenons-nous vraiment ?, mettre tout à égalité requiert de nous de véritables efforts, gommer la force de nos déductions analogiques et l’en savoir, lui, difficilement capable, mais alors se priver de nos outils habituels c’est comme s’empêcher de fonctionner soi-même. Comprendre une mauvaise fois pour toutes que ce que Nathan retient de chaque situation, c’est la totalité de ses éléments, sans ordre objectif, sans classification, sans hierarchie, et surtout sans lien logique entre chacun de ces éléments, mais que là où nous peinerons pour nous remémorer de ce qui nous ne pensions qu’être périphérique, la mémoire de Nathan s’exprimera dans toute sa puissance puisqu’elle aura retenu tous les composants de la situation, à égale hauteur, là même où nous ne faisions que traverser.

Par exemple jouer au memory avec Nathan est déroutant. Là où vous prenez des repères associatifs entre les images, par exemple la succession suivante de cartes, petite fille, église, légumes, fleur, rouge, lion, vous allez tenter de vous la remémorer en vous disant que la petite fille va à l’église, qu’elle va ensuite au marché, qu’elle y achète des fleurs rouges et qu’elle se fait dévorer par le lion, la même séquence mémorisée par Nathan ressemble davantage à : dessin de la petite fille, carte cornée en haut à droite, église sur fond noir, légumes, comprenant chou fleur, courgettes, tomates, poivrons et poireaux, fleurs aux petits pétales violets, au large coeur rond, montée sur une longue tige très fine sur un fond blanc, carte rouge avec une petite tache jaune en son centre et des traces d’usure noires un peu partout sur la carte, grand tête de lion, jaune et marron avec un fond gris et des traits noirs. Et là où vous faite un effort conscient pour mémoriser la séquence, Nathan la mémorise donc avec ce luxe de détails inutiles, en la regardant à peine, dans ce regard de biais qui est le sien.

Tenter d’envisager le monde pour prévenir Nathan de la complexité de ce qui l’attend est impossible, ce serait aussi bien abolir le langage, la construction mentale, rompre les liens de sens que nous établissons entre les objets et qui nous orientent dans ce qui ne serait que chaos, désordre sans le charme poétique que l’on trouve naturellement à l’absence d’ordre pour ce qu’elle tient d’issues potentiellement associatives, non, un désordre dans lequel la suite et la configuration des objets entre eux n’est jamais signifiante, peut-être même pas assimilable au hasard, mais obéissant à une manière de détermination autoritaire et aveugle, les choses sont telles qu’elles sont mais n’offrent aucune possibilité réelle de pouvoir les décrire. Un monde objectivé. Sans relation de cause à effet.

Un monde dans lequel par exemple, la mort est sans conséquence. Mais alors elle ne fera pas moins peur que le bruit de la débroussailleuse ou de croiser un chien dans la rue.  

Mercredi Mercredi 9 avril 2008

Adèle, ma petite fille, comme ta joie fait mon bonheur. Tu as quatre ans aujourd’hui — et ma grande Justine que je connais depuis qu’elle a ton âge justement, elle, a 18, ça je peine beaucoup à le concevoir, pourtant ce n’est qu’une simple opération d’addition qui mène à ce résultat — et tu débordes de cette vie sans fard, de débrouillardise, tu veux toujours tout faire toi-même, et tu y parviens si souvent, de malice, de désobéissance, de mimiques à se tordre, tu amuses beaucoup ton monde, cela il faut le dire, bref tu es une enfant très forte en espièglerie et je suis drôlement content de ton amusement devant ta collection de petits tampons de bestioles offerts pour ton anniversaire, je n’ai pas fini d’en trouver des traces sur toutes sortes de supports qui ne me feront pas tous plaisir, mais je le sais un seul sourrire de toi et ma colère retombera bien vite. Je te chéris, et je ne suis jamais aussi fier qu’en allant te chercher à l’école avec mon retard coutumier d’un quart d’heure, de te trouver sur les genoux de ton petit monde que tu as mis dans ta poche à force de cette bonne humeur communicative. Comme j’espère qu’il me sera un jour donné de te rendre un peu de ce bonheur.

Et sais-tu ce que j’aime tant chez toi, petite fille ?, ta gourmandise à égale hauteur pour le miel, la soupe et les courgettes ou encore le fromage et plus il est fort et plus tu te jettes goulûment dessus. A-t-on déjà vu petite fille aimer la moutarde comme toi, les cornichons et le vinaigre.

Je t’embrasse bien fort sur le petit bout de ton nez, tellement insolent. Je t’aime.

 

Mardi Mardi 8 avril 2008





C’est tout moi, j’avais invité mes deux interlocutrices à nous rencontrer dans un café que je pensais paisible, surtout aux premières heures de son ouverture à 10 heures, et donc propices à l’enregistrement de notre entretien. L’industrie, du côté de Bastille. J’avais oublié la propension du lieu à diffuser en continu le plus doucâtre des jazz, et comble de malchance ils étaient en travaux, nous fûmes invités à nous réfugier dans une salle un peu à l’écart qui ne resta pas calme très longtemps, puisqu’un homme de ménage y fit un entretien méticuleux avec force déplacement des tables et des chaises nous entourant, pour parachever cette recette pour un désastre, ajoutons que l’une de mes interlocutrices n’a pas la voix qui porte et dans mon absence de science dans le placement du microphone, c’est surtout ma grosse voix que l’on entend, à égalité avec tout le raffut du bistro. Bref, il est conseillé d’attendre la sortie d’un des prochains numéros de la revue Genesis pour profiter de cet entretien.  

Lundi Lundi 7 avril



Il y a dans cette photographie d’Elisa Haberer, représentant le pacifiste chinois Hu Jia, juste avant qu’il ne soit condamné à trois ans d’emprisonnement par le gouvernement chinois en crise — ou est-ce plutôt son fonctionnement normal ? — une violence qui n’est pas sans rappeler celle toute contenue dans la photo de Stuart Alexander donnée en exemple par Roland Barthes dans la Chambre claire, laquelle représente un condamné à mort juste avant son exécution, on entrevoit alors aussi bien le moment où cet homme est encore vivant, mais dans cette image de son vivant on voit déjà sa mort. Barthes y développe ses temps de la photographie, une photographie contient à la fois le passé de ce qu’elle représente, son présent donc, et parfois même son avenir.

Au moment où l’on dévouvre cette photographie d’Elisa Haberer, Hu Jia est déjà emprisonné et subit sans doute un sort terrible. Il porte un tshirt représentant un autre dissident chinois emprisonné, l’avocat Chen Guangcheng, par solidarité pour ce prisonnier.

Lorsque l’on sait que Hu Jia est désormais lui aussi emprisonné, et l’article de Libération (papier, en ligne une autre photographie a été choisie, qui est loin d’être aussi bonne) dans lequel je suis tombé sur cette photographie d’Elisa Haberer renforce ce sentiment de mise en abyme évident, un prochain dissident chinois portera un tshirt avec un portrait de Hu Jia imprimé dessus et la photographie représentant Hu Jia sera celle sur laquelle il porte le Tshirt à l’effigie de Chen Guangcheng, et ainsi de suite.

Dans cet "ainsi de suite" implicite, est contenue toute la violence des répressions du gouvernement chinois dans ce qu’elle a de quasi-éternelle. En cela elle me rappelle sans difficulté cette gravure qui m’avait tant impressionné enfant au moment de la mort de Mao Tse Toung, on y voyait une file de condamnés à mort agenouillés, qui allaient bientôt recevoir le coup de sabre fatal derrière la tête, le bourreau était derrière l’un d’eux, levant son sabre au dessus de la nuque du supplicié, au premier plan était le condamné précédent, dont le corps était avachi, sa tête ayant roulé jusqu’au premier plan de cette image, et derrière le condamné sur le point de recevoir son exécution, une ligne de condamnés en attente, agenouillés, eux aussi dans l’attente de leur mort très prochaine. Passé, présent, et futur cohabitaient dans cette gravure angoissante pour ce qu’elle avait d’infini, de mort brutale qui se répétait sans cesse, aux victimes nombreuses, toutes assimilables, devenues négligeable au regard de cette violence de masse aveugle.

Cette photographie d’Elisa Haberer est bien davantage que le portrait d’un jeune homme courageux, prêt à en découdre avec la violence aveugle de son gouvernement totalitaire, elle est la représentation même de l’impasse politique de ce pays qui n’aura de cesse de martyriser ses opposants, plutôt que de s’ouvrir à un régime démocratique, culturellement inenvisageable en Chine — même les communistes chinois de la révolution culturelle parvenaient à agrémenter la pensée de Confucius et à la travestir en une négation permanente du sujet, comme, il n’est pas bon d’être l’arbre le plus haut de la forêt, car c’est sur lui que tombera la foudre, l’immensité des arbres à hauteur égale étant le but à atteindre, se fondre dans cette masse indifférenciée. Sur cette photographie Hu Jia semble attendre paisiblement son sort d’arbre devenu le plus haut de la forêt quand, lors du dernier orage, la foudre est tombée sur son prédécesseur, dont il porte la mémoire de martyr, l’image sur sa poitrine.




Photographie d’Elisa Haberer, qui m’a donné l’autorisation de sa publication sur cette page uniquement, merci à elle.  

Dimanche Dimanche 6 avril 2008



Les neuf bons dixièmes de mes disques sont des disques très ennuyeux, on peut vraiment dire que ce soit là l’essentiel de ma collection de disques de jazz. Je ne dis pas cela par provocation, ni même pour faire l’intéressant, comme disent mes enfants, mais bien parce que c’est vrai. Le jazz est effectivement une musique pauvre, fondée sur des principes simplistes figés en des carcans de forme qui ne favoriseront jamais l’émancipation hors de ces limites ou même simplement le pas de côté, même encore inclus dans le périmètre strict du genre. Il y a tant de disques de jazz qui sont composés d’une douzaine de morceaux, six sur chaque face dans lesquels un quintet composé d’une section rythmique emmenée par une contrebasse et un batterie et qui s’adjoigent les services d’un piano qui ajoute à cette base rythmique un fond harmonique, puis ce seront un saxophoniste, souvent ténor, et un trompettiste qui imprimeront au quintet son cachet jouant au début de chaque morceau une manière d’arrangement mélodique entre leurs deux instruments, le thème, puis l’un des deux laissera tout le champ à l’autre, qui entamera une sorte d’improvisation autour de ce thème, le chorus, en général c’est le saxophoniste ténor qui commence, sauf si c’est un album de Miles Davis, et alors c’est toujours la trompette qui passe en premier, puis au terme d’un nombre de mesure multiple de huit, il laissera sa place au trompettiste, également après un nombre de mesures rigoureusement identique au nombre de mesures du précédent soliste, on laissera en général, le même espace d’expression au pianiste, une fois sur deux aussi, on laissera au contrebassiste la moitié du nombre de mesures dont ont disposé les cuivres, et on poussera parfois jusqu’à laisser ce même nombre de mesures divisé par deux au batteur et d’ailleurs ce sera jamais pour le plus grand bénéfice musical du morceau — les solos de batterie c’est, en dehors de quelques interprètes du calibre de Max Roach, très très pénible. Des albums de jazz comme celui-là, il y en des centaines peut-être même des milliers, et si vous voulez n’en écouter qu’un, je vous conseille Kind of Blue de Miles Davis, qui est au dessus de tous les autres, à l’intérieur de ce carcan étroit.

La révolte est venue au tout début des années 60 avec Ornette Coleman et les quelques brillants musiciens avec lesquels il jouait alors, Don Cherry, trompette, Charlie Haden, contrebasse, Ed Blackwell et Billy Higgins, batterie, et pas de pianiste donc. La difficulté, et c’est beaucoup cela qui rebute, pas seulement les réfractaires au jazz, mais la plupart des mélomanes avec une grande culture classique, c’est que pour goûter un peu les aventures d’Ornette Coleman, il faille avoir un peu étudié les centaines, on vous fait grâce des milliers, de disques ennuyeux dont j’ai décrit la monotonie un peu plus haut. Bref, il faut un peu être tombé dedans quand on était petit ou avoir eu un père qui écoutait le Modern Jazz Quartet quand vous étiez enfant, le soir quand vous étiez couché, et que vous n’aviez qu’à entrouvrir la prte de votre chambre pour vous endormir paisiblement au son des mailloches de Milt Jackson.

Et pour tout dire la révolte a été tettlement adventice que des années plus tard, lorsque d’autres défrichaient des terres qui avaient déjà été survolées seulement par Coleman, ils passaient encore pour de doux dingues, des révolutionnaires dangereux, John Coltrane en tête, Eric Dolphy, Albert Ayler, Cecil Taylor, Charles Mingus, et un peu plus tard encore, l’Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton, et quelques tribus d’agités du même genre. Tous ces noms apparaissent aujourd’hui comme des monstres sacrés, une manière de garantie qu’en dépit de leurs dissonances et autres folies, cela reste de la bonne musique, de la meilleure qui soit, un peu comme si ceux-là étaient des peintres abstraits qui avaient en leur temps prouvé qu’ils savaient dessiner et peindre en exposant des toiles figuratives, et dans cette évolution favorable de notoriété, on ne peinera pas de trop pour croiser parmi les plus grands défenseurs de Coltrane, ceux-là même qui avaient quitté les salles de concert quand ce dernier n’avait pas encore été indentifié comme musicien crédible. D’ailleurs ceux-là, qui écoutent désormais Count Basie en cachette — sans comprendre que dans Basie, certes bien cachées, se trouvent parmi les sources souterraines qui aboutiront plus tard à Coltrane — parce que Basie c’est devenu mal, et qu’il faut crier fort qu’en dehors du free jazz, désormais plus de salut, quitte à souffrir un peu, parce que justement le free jazz est une musique éprouvante, exigeante de son auditeur, sans compter les légions qui se sont engouffrées dans le genre, comptant sur sa stridence, pour masquer leur absence de talent — Archie Shepp, par exemple, pour lequel je garde une inexintguible affection, même si je sais que c’est mal d’aimer Archie Shepp, Coltrane aimait la musique d’Archie Shepp, alors je peux bien l’aimer — entreprise malhonnête vouée au succès puisqu’elle s’adressait à ceux qui n’avaient pas reconnu grand chose dans Ornette Coleman et John Coltrane, donc déjà faiblement équipés d’esprit critique, leur jugement était d’autant plus vicié que désormais ils s’appliquaient à aimer des trucs impossibles, improbables, après avoir crié avec les loups contre Albert Ayler, ils tentaient de se faire pardonner en criant avec les loups en faveur cette fois-ci des Sun Ra et autres Pharaoh Sanders, cent mille lieux plus bas qu’Albert Ayler. Ceux-là même qui étaient passés à côté du Robert Frank des Américains, qui depuis en ont fait leur icône, tout en mettant un bémol sur le Robert Frank des dernières années, auront d’autant plus de difficulté, s’ils y parviennent un jour, à percevoir l’importance d’un Robert Heinecken, rien de nouveau à tout cela.

Mais le contre-coup de cette grande époque de grand n’importe quoi, est en fait, dans l’histoire du jazz, presque plus absurde, puisque se rendant compte que l’on avait donné un crédit excessif à des musiciens qui n’étaient que des usurpateurs, les anciens conspueurs de Coltrane, suiveurs de Sun Ra, allaient achever de renverser entièrement les valeurs et d’installer désormais sur les plus hautes marches du podium des machines à coudre ultra-rapides, de ces pianistes jouant à des cadences frénétiques et des stakanovistes du stacato à la trompette, et il importerait désormais que l’on joue également une musique nécessairement complexe, on en voudrait presque à Ornette Coleman d’avoir impulsé malgré lui ces nouveaux canons de la beauté avec une dizaine d’années d’avance sur ces contemporains, comme à son habitude, avec son orchestre échevelé Prime Time.

Et, ne m’en veuillez pas, c’est à cette histoire de la bêtise et à ses monuments que je ne pouvais m’empêcher de penser en écoutant le concert de Henry Threadgill à l’espace Pablo Neruda à Bobigny. Sur des rythmes d’une complexité folle, des 87/72 au moins, une équipe de singes savants s’est appliquée, menée par Threadgill lui-même, à enfiler les poncifs du jazz expérimental, comme des perles, d’ailleurs le public ne s’y trompait pas, enthousiaste devant les facéties du violoncelliste qui enchaînait, sans grande portée, à mon avis, les passages pizzicato avec une régularité métronomique de machine, et à toutes pompes, jouant au passage quelques effets de percussion sur son instrument à cordes dans une formation qui comprenait déjà un batteur qui avait par ailleurs la forte propension d’en foutre partout, et puis des passages à l’archer à la justesse si ce n’est douteuse, tout du moins sans âme dans ses fausses lenteurs, ou encore le public semblait comblé d’aise devant les gesticulations d’un bassiste accoustique, qui ne cessait de changer les réglages de son instrument pour un résultat parfaitement inaudible, ajoutez à cela que le patron s’est entiché de jouer, mal, de la flute pendant trois morceaux interminables, de revenir enfin à l’alto, mais était-ce la sonorisation mal équilibrée ou un soir de méforme, il ne parvint jamais à s’imposer un peu au dessus de ce magma hypersavant dans des rythmes au décompte des mesures exigeant de leurs musiciens de maîtriser de tête la résolution d’équation du troisième degré.

Bref un concert de jazz contemporain ennuyeux à mourir de plus, un de ces concerts que d’autres que moi seront contents de dire qu’ils en étaient, mais dans lequel la mayonnaise ne prit jamais, ce n’était pas faute d’agiter sa fourchette dans l’huile.

Pas mécontent, deux jours plus tard, d’écouter un peu de Duke Ellington.
Le bloc-notes du désordre