Le soir, dans le garage, je fais le compte de ma semaine, un livre lu, Suicide d’Edouard Levé, un texte un peu plus long avec dans l’idée d’y développer une sorte de construction de récit, presque une fiction, une émission de la dominiation décortiquée — avec des échos dans Tiers-livre — une rencontre enrichissante, une raison, encore une, de s’emporter contre l’incurie de l’état en matière de handicap — et c’est même repris par rezo.net — la découverte d’un disque et j’ai alors le sentiment que le compte y est. Une bonne semaine, où naturellement, je n’aurais pas fait ce que j’attendais de moi, ranger le garage, mais bien davantage. Et dans l’après-midi, avoir travaillé, avec beaucoup de concentration, c’est une chose, mais en ne cessant surtout d’être émerveillé par ces passages incessants de l’ombre à la lumière d’un ciel de mars changeant. Et cela suffit finalement à mon bonheur. Lequel n’est sûrement pas étranger, somme toute, à cette manière d’improvisation, aux alentours de minuit, une intuition depuis longtemps que toute image peut être associée à toute autre image, que le voisinage sera rarement problématique, mais qu’au contraire, l’esprit, le plus souvent, veillera à jeter des passerelles entre les images pour provoquer davantage de sens. Et de remarquer aussi que chaque fois que je confie beaucoup au hasard, à l’aléatoire, j’éprouve à mon propre travail une satisfaction inédite, sans doute parce que j’y suis à égalité avec mon spectateur, mon lecteur, mon visiteur. Avoir depuis longtemps le sentiment que c’est cette voie qu’il faut poursuivre, l’amplifier et la complexifier. Vers une heure et demie, je finis par monter me coucher, mais j’ai encore soif de lecture. Suis-je en train de laisser derrière moi une période de laisser aller et de découragement qui n’a que que trop duré ? Et se poser la question, n’est-ce pas déjà répondre ?


Ils sont quatre saxophonistes, un ténor, deux altos et un soprano, pour jouer
Propagations, le dernier disque de Jean-Luc Guionnet. D’ailleurs les indications sur la pochette du disque sont suffisamment peu nombreuses et pas très précises pour qu’il soit justement impossible de dire de qui est la musique, sans doute pas de Guionnet seul. Qu’importe je donne malgré tout les noms des quatre saxophonistes, Marc Baron (alto), Bertrand Denzler (ténor), Jean-Luc Guionnet (alto) et Stéphane Rives (soprano).
Ayant récemment découvert un disque de
Wade Mathews, également saxophoniste, voilà que je découvre ce quatuor de saxophonistes, Wade Mathews et cette formation ayant en commun de très peu utiliser leur saxophones pour produire des notes, disons des notes comme on en attend d’un saxophone, ce qui est mal dire, disons les notes qu’il est prévu qu’un saxophone produise pourvu que l’on y souffle en pinçant l’anche avec adresse et justesse. A vrai dire tous les souffles que ces musiciens s’évertuent à produire dans leurs saxophones seraient plutôt la collection de toutes les notes produites par des saxophonistes maladroits, si ce n’est débutants, et vous auriez tort alors de penser que c’est un tintamarre de tous les diables que l’on trouve sur ce disque, c’est tout le contraire, une musique patiemment assemblée, dans laquelle il semble que les saxophonistes courent de bout en bout le risque de rompre tout à fait le charme de leur musique en produisant justement des notes identifiables pour faire partie de la gamme. Car ils soufflent, toutes clefs fermées, ou encore ils tapotent les clefs suffisamment fort pour que l’ouate n’amortisse pas tout à fait ces tapotements qui deviennent alors percussion, d’ailleurs, les parties sans clef des instruments servent également pour quelques sonorités percussives, c’est un voyage merveilleux d’inventivité que celui de la musique de
Propagations pas tant pour la performance de produire une telle variété de sonorités inattendues mais pour la clarté des compositions.
C’est une musique faite de l’écoute des quatre musiciens entre eux qui ne cessent d’une extrêmité à l’autre de prendre le relais des uns et des autres, de propager, oui, le titre est finalement une indication fiable, un souffle quasi continu, d’autres fois hâché, mais qui ne heurte pas cette continuité. Cette constance a tantôt des effets hypnotiques, d’autres fois joue gentiment sur les nerfs auditifs de l’auditeur, jamais avec violence ni excès, juste le temps de se poser de temps en temps la question de ce qui est audible dans la dissonance. De même la composition générale de ce disque est terriblement exigeante de son auditeur, ne serait-ce que pour prendre quelques répères dans une musique essentiellement continue et qui donc ne repose pas sur la succession de notes. Ce n’est pas non plus une musique bruitiste et dans laquelle pareillement l’auditeur pourrait prendre quelques repères en reconnaissant certaines sonorités pour avoir été produites avec tel ou tel bruit. Il s’agit davantage d’une manière de Pentecôte pendant laquelle les musiciens parlent des langues musicales différentes mais pour lesquels aucun d’entre eux n’a le besoin d’un interprète, chacun trouvant dans une langue qu’il ne parlait pas l’instant d’avant des manières de répondre, en pleine compréhension, aux autres musiciens qui eux-mêmes parlent dans des langues neuves.
Aussi abstraite que puisse être cette musique, elle produit cependant sur son auditeur des sensations physiques fortes, pas seulement dans ces quelques moments de stridence, mais aussi dans ces claquements de clefs très amplifiés que l’on peut recevoir en écoutant cette musique suffisamment fort et avec assez d’attention en en concevant une manière de choc plein d’une dose légère d’adrénaline. C’est à ce sujet une musique également exigeante pour les conditions de son audition, il est préférable d’avoir le calme autour de soi, et même, dans une certaine mesure, un silence exempt de tous les petits bruits de la vie moderne, qui seront autant de parasites qui viendront la mettre en danger.
L’exigence de cette musique vient aussi qu’elle suppose la plus grande concentration de la part de celui qui l’écoute, tant elle est sur certains passages faites de très peu de choses et que la tension qui est créée entre deux sonorités très distantes dans le temps, s’affaisse tout à fait si d’aventure l’écoute se fait moins attentive.
Au prix de toutes ces exigences l’auditeur connaîtra une expérience de spatialité rare, à la fois distendue ou au contraire ramassée sur elle-même en une grande tension, dimensions sans cesse changeantes tels des changements d’échelle dans une représentation de l’espace, à certains endroits le vide sidéral et ses longues plages vacantes, à d’autres la rencontre de sphères très denses qui contiennent en fait des mondes bien plus grands qu’elles.
Par manque de culture musicale, je peine à me figurer les origines d’une telle musique, elle m’apparaît à certains endroits marquée par des expériences similaires de continuité non narrative et faite de sonorités davantage que de notes d’un
Karlheinz Stockhausen et donc la rythmique aurait été très adoucie. Autant dire que cela n’a pas grand chose à entendre avec autre chose.
Il est par ailleurs recommandé d’écouter ce disque sous un ciel sans cesse changeant de mars, variations de lumière et d’intensité des notes produites pouvant admirablement aller de concert.
Sur la pochette du disque une peinture d’
Eric Loillieux qui m’aura fait cadeau de ce disque, comme un passage nécessaire à la compréhension de sa peinture ou était-ce que ce fut le spectacle concentré de ses dernières peintures qui m’ait donné les clefs d’une écoute rendue possible de cette musique admirable ? En tout cas je vois dans l’univers de ces musiciens, comme dans celui de la peinture de Loillieux, une écoute attentive des essentialités de notre existence sans le filtre du bruit contemporain.
Je viens de recevoir une alerte. Une de celles pour lesquelles je sais que je dois être très vigilant. Dans la bataile administrative que nous devons livrer pour faire reconnaître les droits de Nathan, en tant qu’enfant handicapé, il y a cet exercice de patience et de ténacité qui consiste chaque année dans la fameuse demande d’Allocation d’Education de l’Enfant Handicapé AEEH), auprès de la Maison Départemantale pour les Personnes handicapées (MDPH), qui après qu’elle rende son jugement, qui n’est jamais généreux, surtout dans le Val-de-Marne, demande aux Allocations Familiales de nous verser une somme mensuelle, en ce qui nous concerne, je l’ai déjà dit, il s’agit de 650 euros mensuels, et qui ne couvrent jamais en entier les frais que les soins et l’accompagnement scolaire de Nathan engendrent pour nous, 1300 euros par mois, et ce en dépit de la fameuse loi du 11 février 2005, qui stipule en préambule que le handicap d’une personne ne doit jamais lui occasionner, ou à sa famille, des frais supplémentaires. L’obtention de cette aide passe par la constitution d’un dossier qui n’est pas facile à ficeler, d’autant que même en suivant à la lettre les termes des formulaires qui lui sont associés, invariablement, des demandes de renseignements supplémentaires et de nouvelles pièces sont systématiquement à fournir. C’est d’ailleurs une de ces lettres de demande de renseignement supplémentaire que nous venons de recevoir, et je note que nous faisons d’année en années de remarquables progrès avec Anne dans la constitution de ce dossier parce que cette année une seule pièce à refournir nous est demandée, ou avons-nous eu de la chance. Pour donner un exemple de la difficulté à satisfaire l’institution en la matière, ce qui nous est demandé suite à notre dépôt de dossier, lequel date de mi-janvier, ce sont les factures pour l’accompagnement de Nathan pour janvier et février 2008 — ce qui naturellement ne pouvait pas être fourni à la mi-janvier. De même qu’un devis pour ce même accompagnement pour l’année 2008 dans son entier. Je ne doute pas que des familles trichent à ce petit jeu, encore que j’ai du mal à croire que des personnes handicapées ou leur famille, aient beaucoup le cœur à monnayer ce qui les fait tant souffrir, alors, il me semble que l’administration pourrait laisser un peu de côté ses réflexes policiers.
Vous vous dites, il exagère, il est encore en colère.
Alors je vous laisse lire le premier paragraphe de cette correspondance : "Conformément au décret n°2002-422 du 29 mars 2002 qui n’a pas été modifié par la loi du 11 février 2005, l’équipe de la Maison Départementale des Personnes Handicapées du secteur enfants a étudié votre demande d’allocation d’Education de l’Enfant Handicapé".
C’est presque freudien. C’est la première phrase d’un courrier qui nous demande de nouvelles pièces justificatives et qui commence tout de suite par prendre des devants paranoïaques, en arguant, avant toute velléité de contestation, que justement ce n’est pas contestable. Parce qu’elle en est là l’administration, elle a peur de ses propres lois, en l’espèce celle du 11 février 2005 si peu appliquée, et pour cause, c’est une loi juste. Et c’est d’autant plus risible que cette phrase est émise par une institution, la MDPH, qui a été créée à l’occasion de la loi du 11 février 2005, finalement c’est une institution qui se bat contre ses propres statuts et qui souhaiterait détruire son acte de naissance.
Bon, ce n’est pas grave, ce sont juste quelques papiers qu’il va falloir organiser, et pour lesquels je vous assure que des fois il est tentant de se servir d’un certain savoir-faire sous Photoshop pour produire plus rapidement de telles pièces, ce n’est sans doute que l’affaire d’un mois. Un mois de carence avec effet rétroactif. Pas la mer à boire. C’est chiant, mais ce n’est pas la mer à boire.
Sauf que j’entrevois bien comment un jour, dans dix ans, peut-être moins, ce sera une demande de documents supplémentaires qui me fera jeter l’éponge. Par lassitude. Mais alors ce seront "eux" — l’administration aveugle, qui nous transforme chaque année un peu plus en mendiants — qui auront eu raison. Ce que je me fais quand même confiance pour refuser encore longtemps.
Et finalement, je voudrais opposer à cette administration pusillanime la seule chose qui compte vraiment : Nathan De Jonckheere, autiste atypique, que l’Institution préférerait voir dans un établissement spécialisé, ce qui coûterait à la collectivité entre cinq et dix fois, ce que nous coûtent vraiment ses soins et son accompagnement, Nathan est en passe de réussir son année scolaire de CP et il est manifeste d’après son instituteur qu’il devrait passer dans la classe supérieure à la fin de l’année. Ce qui ne serait même pas pensable si Nathan était effectivement placé dans un établissement spécialisé. Et ça, on ne pourra jamais le lui enlever. Ni à lui, ni à nous, sa famille. On laisse l’institution à ses calculs d’apothicaire, et de notre côté nous continuerons d’avoir raison contre "eux".
Mais la lassitude de tout ceci.

Aujourd’hui je rencontrais l’inventeur de
la loillieuse.
Eric Loillieux, oui, du nom de son invention. Il était question depuis déjà assez longtemps sur la liste de discussion du
Terrier de faire des reproductions des
tableaux d’Eric et d’en faire de nouvelles pages du Terrier. A vrai dire je m’étais assez vite porté volontaire pour un travail dont j’étais en fait le volontaire désigné d’office par excellence. Il fallait un photographe qui soit à la fois correctement équipé, mais aussi qui puisse faire des reproductions de suffisamment bonne qualité pour que l’on puisse entrer dans les tableaux d’Eric pour notamment éprouver cette sensation étrange que le regard est happé par des plis pourtant bidimensionnels mais qui néanmoins donnent le sentiment de pouvoir se frayer un chemin au travers de la toile.
En fait la solution à ce problème de reproduction n’est pas si compliquée, il est encore préférable de photogaphier les oeuvres dehors par temps couvert, c’est, par bonheur, le temps qu’il fait dans l’Aisne, où habite Eric, la plupart du temps justement, donnant un éclairage d’une grande neutralité et d’une parfaite uniformité. Je m’amuse que souvent les problèmes les plus complexes peuvent surtout cacher des solutions simples et je suis ravi que cette solution tellement simple ne paraisse pas non plus décevoir Eric.
En photographiant les toiles d’Eric, je crois que j’entrevois une possibilité pour ce qui est de la conception des pages pour les présenter dans le Terrier, une avancée dans chacun des tableaux jusqu’à de très gros plans un peu dans le goût de ce que j’avais fait pour la dernière série des
tableaux d’Emmanuelle, aussi pour le Terrier qui trouveront leur suite dans les très puissants grossissements d’un autre tableau et alors zoom arrière pour découvrir un nouveau tableau et ainsi de suite mouvement arrière et avant devant des tableaux qui déclenchent justement ceci l’avancée et le recul de leur spectateur dans le but vain de percer le mystère de ces failles et crevasses qui n’en sont pas et de regretter presque que ce ne soit que le regard qui puisse pareillement s’engouffrer dans les circonvolutions et non soi-même tout entier.
En une paire d’heures nous avons photographié la vingtaine de toiles, et je peux donc inviter Eric à passer dans le laboratoire, autrefois quand j’allais chez un peintre pour faire des reproductions de ses tableaux, je traînais un matériel lourd et encombrant contenu généralement dans un grand sac et une pleine malle, celle de la chambre 4’x5’, aujourd’hui je n’emporte plus avec moi que deux petits sacs un qui contienne le matériel de prise de vue et l’autre le laboratoire, c’est à dire l’ordinateur portable et ses accessoires, et donc donner à voir à Eric, que oui, les images sont bien dans la boîte, comme on dit, et qu’elles devraient justement permettre cette traversée que je projette.
Débarrassés de cette tâche de reproductions qui avait finalement motivé cette rencontre, ou qui avait servi de prétexte, nous nous installons en triangle dans le salon avec Eric et Corrine, et finalement nous faisons connaissance dans le plaisir d’une discussion décousue, mais très agréable et intelligente. Nous sommes entourés d’instruments de musique, c’est que mes hôtes semblent capables de passer très facilement d’un instrument à un autre, ce qui d’ailleurs m’amène à demander à Eric de me montrer le fonctionnement d’
Archibald, le batteur programmé qu’il a réalisé et dont je suis salement impressionné par l’ingénuosité de sa conception et ses possibilités qui paraissent immenses.
Nous avons tout juste le temps de dîner rapidement de moules-frites avant d’attraper mon train.
Il y a tant de journées dans une vie dont on tire le poids pour le plaisir de journées comme celle-ci.
En fait plus je pense aux échanges de
ce débat sur France Culture au salon du livre à propos du livre de demain et moins j’en comprends les termes, sur un sujet dont j’avais pourtant le sentiment jusque là de bien le comprendre dans son ensemble et même sur certaines parties d’en avoir une connaissance interne.
Avec la deuxième vague de liseuses, rappelons tout de même que fin 1999 et début 2000, une première gamme de ces produits était déjà sortie, qui permettaient de stocker un grand nombre d’écrits et de les lire sur un écran de petite taille avec un certain confort de lecture, j’étais particulièrement charmé à l’époque par la possibilité qu’offraient ces appareils de lire dans l’obscurité, alors je travaillais souvent tard, notamment à la construction du site et me couchant je trouvais Anne profondément endormie et je ne voulais surtout pas allumer de risque de la réveiller, ce qui me frustrait du bout de lecture que j’aime bien faire le soir avant de m’endormir. Le prix prohibitif de ces appareils et d’une certaine façon l’offre très faible de textes à charger dans la liseuse m’avaient dissuadé de cet achat luxueux — et si l’on devait se poser la question de savoir ce qui a bien pu causer la carence de l’offre, il ne faut pas chercher trop loin, les éditeurs n’étaient pas pressés de rendre service à ce qu’ils percevaient comme une inquiétante concurrence, tarissant leur source bien avant le robinet, ils parvinrent à condamner assez rapidement les liseuses, le tout intervenant dans le contexte de la déflation de la fameuse bulle de la nouvelle économie, les éditeurs pouvaient se rassurer ce n’était pas encore cette fois qu’ils seraient détrônés de cette place forte qui est la leur, jalousement défendue. Néanmoins si cette première attaque avait été repoussée, les éditeurs pouvaient bien voir que d’autres vagues lui feraient suite, la leçon qu’ils auraient du tirer de cette première bataille livrée, résidait dans le fait assez facile à discerner qu’effectivement nous étions à l’aube d’une révolution de même ampleur, peut-être même plus immense encore, que celle de l’imprimerie de Gutenberg et qu’il était sans doute temps pour eux de se préparer à ce virage s’ils voulaient garder une chance de conserver la place qui était la leur.
Ce n’est pas la politique qu’ils choisirent d’adopter. A cette émergence visible, ils préférèrent opposer des recettes qui étaient les leurs, éprouvées certes, mais dont les observateurs attentifs pouvaient déceler, et cela bien avant l’émergence du numérique, qu’elles n’étaient sans doute pas les plus avisées. Jérôme Lindon, directeur des éditions de minuit et initiateur de la loi Lang sur le prix unique du livre, en cela sauveur du monde de l’édition dans sa diversité, aussi bien celle des éditeurs que celles des libraires, avait à ce sujet finement observé que le monde de l’édition était la seule activité économique connue qui à une baisse de la demande répondait pas une augmentation de l’offre. Des livres ils s’en vendaient de moins en moins, mais on en produisait de plus en plus. Combien de livres chaque année sortent au moment de cette mascarade de la rentrée littéraire ?, qui, il faut le dire, ne donne de frissons qu’au monde de l’édition lui-même, il n’est pas certain que cela mobilise beaucoup le public lui-même — à cela deux raisons, le public averti qui connaît les us de cette grande affaire, sait depuis longtemps combien elle est biaisée et stérile et n’attend pas particulièrement le mois de septembre ni pour lire, évidemment pas, mais pas davantage pour suivre l’actualité de l’édition, quant au public qui n’en connaît pas les codes, il n’a aucune chance d’en saisir l’intérêt, et grand bien lui fasse. Et dans ce raz-de-marée de papier, chaque année plus imposant, quelle part toujours plus conséquente de papier imprimé part ensuite au pilon, sans compter que la part promise à ce massacre contient bien souvent des livres souvent plus exigeants que ceux qui au contraire sont montés en épingle et promis à ce qui compte vraiment aux yeux des éditeurs, les ventes massives ? Un exemple, la rentrée littéraire de 2006 aura été marquée par la consécration d’un livre qui en plus d’être très mal torché était d’un révisionnisme forcené sur un sujet glissant, celui de la
Shoah, vous aurez reconnu
les Bienveillantes de Jonathan Littel, dans le même temps, un livre-clef d’un auteur majeur, lequel lançait un pont immense entre justement le monde de l’édition papier et celui de l’écrit en ligne, vous aurez reconnu
Tumulte de François Bon, celui-là connut le triste sort du pilon.
Ce dernier exemple montre assez clairement, au delà du désastre écologique qu’il représente également — très sérieusement, au moment de cette autre pantalonnade du Grenelle de l’environnement, j’avais écrit au ministère concerné pour lui soumettre, que l’on gagnerait sans doute beaucoup en empêchant le monde de l’édition de continuer cette gabegie stérile, la proposition ne fut pas retenue, sans doute pas même débattue, de toute façon j’ai l’habitude chaque fois que je soumets mes meilleures idées au gouvernement, comme celles pour
un logo pour le ministère de l’immigration, le gouvernement ignore mes propositions, c’est un peu vexant à force — que lorsque les éditeurs se targuent d’être des "passeurs de textes" ou parfois même d’être "les poumons culturels du pays", ils disent de très grosses sotises, sans doute parce qu’ils conçoivent de la culpabilité de n’être, en définitive, que des marchands de tapis, des épiciers, des démarcheurs.
Ce qui me surprend le plus finalement dans cette discussion, c’est de devoir constater que pendant que s’opéraient les grandes mutations du numérique, les éditeurs de ce pays ont pu vivre tout ce temps sans tenter de se tenir un peu au courant de ces évolutions, au point de confondre les plus élémentaires notions de numérique. Par exemple, dans le débat, la notion de format est une fausse question de plus, à la différence de la musique le texte ne perd rien de sa qualité originale en étant numérisé puisqu’en lui même le texte a la faculté de devenir de la donnée. Penser, comme il est dit dans le débat, que la musique a trouvé dans le format mp3 son format de compression universel dans lequel elle ne perd rien de sa qualité première c’est avoir du persil dans les oreilles et manquer de beaucoup de jugement. Ou encore que les éditeurs ont besoin de numériser des textes contemporains est confondant de bêtise, et il est admirable qu’ils reçoivent des subventions pour ce faire, puisque le format dans lequel les éditeurs envoient leurs textes à des imprimeurs est à peu de choses près le même que celui qu’ils projettent de mettre à la disposition des liseuses électroniques.
Dans le fil de cette discussion pas très enrichissante tout de même, dans laquelle ce sont surtout des considérations assez strictement économiques qui sont mises à plat, on relèvera une contradiction de taille, l’attachement des éditeurs aux droits d’auteurs quand l’auteur en présence dans ce débat,
François Bon, dit, à raison, que c’est pour lui une question secondaire, et même cela lui apparaît surtout comme un obstacle à la diffusion de son travail.
Continuer d’appeler cela des droits d’auteurs ce qui précisément ne permet plus aux auteurs de vivre au contraire des éditeurs qui en tirent bénéfice, est terriblement malhonnête, cela devrait s’appeler des droits d’éditeurs.
Pareillement, il est curieux que dans ce débat qui portera essentiellement sur les tenants et les aboutissants financiers de la mutation à venir de l’écrit, que la seule vertu qui soit retenue pour le texte électronique en lui-même soit celle, que je ne trouve pas très heureuse de "texte liquide", tout comme lors du
débat la BNF auquel j’avais participé il avait été question d’"écriture gazeuse", qui sous-entend de façon donc péjorative que le texte électronique parce qu’il est modifiable, adaptable n’aura jamais la noblesse du texte définitif, imprimé, lui —
Maurice Blanchot avait repris son
Thomas l’obscur, sans que nul n’y trouve à redire et heureusement pour les lecteurs d’aujourd’hui qui pourront dans la comparaison entre les deux textes déceler une partie de son mystère dans son écriture même, et que la pensée d’un homme justement n’est pas figée. Est-ce si grave aussi de se dire que passée
la Prisonnière aux deux tiers,
la recherche du temps perdu de Proust est un texte qui continuait de subir les assauts correctifs de son auteur qui n’eut pas le temps d’y mettre la dernière main ? Pourquoi ne pas évoquer que le texte électronique s’enrichit de facultés que le texte imprimé peinera toujours à produire, comme le lien hypertexte, dont je suis toujours surpris qu’il ne motive pas davantage les auteurs contemporains, il m’est impossible de penser que
Georges Perec n’aurait pas fait main basse sur cet outil pour élargir le champ de son écriture, dans tout ce qu’elle a de combinatoire.
Mais ce n’est sûrement pas de l’intérêt des participants de ce débat, tous issus du monde de l’édition papier, même François Bon dont on perçoit bien qu’il est invité dans ce débat davantage en sa qualité d’auteur imprimé que celle qui lui tient sans doute plus à coeur d’être un des pionniers de l’internet littéraire — mais ce n’est pas nécessairement son affaire à François Bon le lien hypertexte — pour deviser donc, d’un sujet dont ils ignorent les plus grandes lignes, on aurait invité une assemblée de chasseurs pour parler d’écologie, on aurait commis le même non-sens.
D’ailleurs c’est dans cette contradiction qu’est contenue tout entière la posture du monde de l’édition face à l’écriture en ligne, c’est une compréhension consanguine dans laquelle ne participent que des personnes issues du même monde, et lesquelles ont surtout en partage de ne pas affronter d’eux-mêmes la richesse d’un univers qu’elles dénigrent pour s’éviter d’avoir à l’appréhender, ignorantes qu’elles sont de se priver d’elles-mêmes de la bouffée d’air frais qui leur rendrait leur respiration. Sans doute aussi parce qu’il y a longtemps que ce monde trop clos ne juge plus de la matière qu’il travaille qu’en fonction de critères qui ont cessé d’être objectifs et qui ne sont que périphériques et que cette marge de signes et de repères n’existant pas en ligne, ils soient à ce point perdus et dénués de jugement. On ne peut plus croire les éditeurs lorsqu’ils entament le couplet des "passeurs de texte" parce qu’au seuil de la jungle ils se montrent de piètres défricheurs.
Il y a aussi cela qu’il y a une dizaine d’années quand l’accès à internet devenait généralisé, les internautes auraient sans oute beaucoup gagné au rôle de prescripteur de lectures, qu’auraient pu tenir les éditeurs, en grande partie parce que les internautes d’alors découvraient un outil qu’ils peinaient encore à faire fonctionner à plein, mais en une dizaine d’années les internautes ont beaucoup gagné en autonomie et se passent désormais très bien de ces prescripteurs, en cela l’intérêt tardif des éditeurs pour le texte numérique n’est pas seulement en retard, il est surtout devenu inutile. Le monde de l’édition peine à opérer une mutation que les lecteurs ont déjà traversée d’eux-mêmes. Le monde de l’édition par son attentisme nous a en quelque sorte condamnés à être des surhommes nietzschéens, capables, par notre propre jugement, de déterminer quelles sont effectivement les oeuvres qui comptent, nous rendant finalement responsables de nos goûts, de notre esthétique et de notre jugement propre. Et c’est sans doute le meilleur qu’il y a à tirer dans cet échec du monde éditorial.