Edouard Levé est né le premier janvier 1965 — à vous cela ne dit rien, pour moi c’est stupéfiant qu’il soit né trois jours après moi, le sentiment alors que certaines choses connues de cette vie me soient passées tout près. Il a écrit cinq livres,
Oeuvres, en 2002,
Journal en 2004,
Autoportrait en 2005,
Fictions en 2006 et enfin
Suicide, en 2007. Quelques jours après avoir déposé ce dernier manuscrit chez
son éditeur, il s’est effectivement suicidé.
Finalement la vie et l’oeuvre écrite d’Edouard Levé tiennent en trois lignes et quatre livres.
Ce serait évidemment se contraindre à beaucoup résumer que de s’en tenir là.
Il est sans doute plus difficile de lire le dernier livre d’Edouard Levé qui se présente donc comme un roman, dont il est, comme souvent dans son travail, difficile d’évaluer la part de l’autobiographique et ce qui au contraire relève de la fiction pure, sans ignorer les conditions de sa production et les circonstances de sa mort mêlées, que par exemple de lire
la Disparition de Georges Perec en n’ignorant pas non plus que le livre est un lipogramme de e. Puisqu’évidemment les risques encourrus par les deux écrivains n’étaient pas les mêmes et ne portaient pas aux mêmes conséquences.
L’oeuvre plasticienne et écrite d’Edouard Levé est essentiellement marquée par la construction de ces principes d’obtention qui précisément donnent sans cesse à voir et à lire les conditions d’obtention de l’image et de son principe ou du texte et de sa contrainte. Il est donc naturel de se poser la question de savoir si le fait de se suicider peu de temps après s’être assuré que le texte intitulé
Suicide était en lieu sûr, et que sans doute il avait reçu de son éditeur l’assentiment que le texte serait publié, ne participait pas d’une volonté chez l’auteur de rendre impossible la lecture de ce texte sans connaître son dénouement violent. Comme une manière de dispositif qui aurait été poussé à l’extrême son fonctionnement, et nous, les lecteurs d’Edouard Levé devons désormais démêler les parts respectives de ce qui est avéré et fictionnel.
Et ce n’est pas prendre légèrement la mort de cet homme que de se poser de telles questions. Edouard Levé est sans doute l’artiste contemporain le plus prolixe qui soit pour avoir réuni en une livre de deux cents pages plus de 500 oeuvres dont l’artiste a eu l’idée, très peu d’entre elles qu’il ait effectivement réalisées, aucune oeuvre qu’il n’ait réalisée qui ne soit décrite par ailleurs dans ce livre, montrant assez clairement comment pour cet artiste, le principe directeur de chaque oeuvre, son dispositif, avaient à ses yeux le rôle central. Ayant ainsi posé les bases d’une oeuvre pareillement pléthorique, Edouard Levé, avant la quarantaine, pouvait jouir d’un sentiment que ne fut sans doute pas de son âge, la plénitude d’une oeuvre achevée, celle de toute une vie, mais pour laquelle justement il ne dépensa pas une vie entière. La contrepartie de ce sentiment d’aboutissement devait sans doute laisser la place à de la frustration, celle d’être alors dans la difficulté de se dépasser et de créer de nouvelles oeuvres. Je n’émets évidemment aucune certitude, seul Edouard Levé pourrait confirmer ou infirmer pareille hypothèse. Et Edouard Levé est mort.
S’il est difficile de lire
Suicide d’Edouard Levé sans être rappelé sans cesse, de par le thème même du livre, qui porte bien son titre, donc, il est peut-être possible d’essayer autant que faire se peut, de le lire de façon critique en feignant de ne pas savoir le tour sinistre que les choses ont pris, un peu comme de lire une intrigue dont on connaîtrait déjà le dénouement, mais dont on se plairait à apprécier les formes de la narration. Et alors, le livre devient presque décevant, non pas que ce soit un mauvais livre, loin de là, écrit dans une langue sèche, dépouillée d’artifice, mais pas de malice, précise comme un scalpel et qui construit le livre par ajouts successifs lesquels s’emboîtent admirablement les uns dans les autres sans jamais se recouvrir, c’est malgré cela un livre anormalement ouvert, fictionnel et ne répondant pas aux constructions méthodiques et jusqu’au-boutistes des autres oeuvres écrites, qui énoncent leur principe en même temps qu’elles ne l’agissent et en récoltent le produit, il paraît même ouvert sur l’improvisation, et s’égare parfois dans des digressions dans lesquelles le plaisir d’écrire ne semble pas absent, quand il n’est pas l’unique moteur de ces détours — avec pour sa digression principale, celle de l’errance sans but dans une ville inconnue, une pensée pour
Un Homme qui dort de Georges Perec, d’autant que les deux livres partagent le tutoiement au personnage principal — mais qui apparaissent en comparaison du reste de l’oeuvre nettement plus encadrée et cernée, comme des erreurs, et on en viendrait presque à se demander si ce n’est pas le dépit de ce qui ne fut peut-être pas conduit avec la maîtrise coutumière n’aurait pas poussé l’auteur à ses dernières extrêmités ou encore que le suicide de l’auteur n’était pas destiné à racheter de façon posthume une oeuvre dont l’auteur ne parvenait pas à modifier les contours pour justement les faire coïncider avec ceux plus sévères du reste du corpus. Pure spéculation, naturellement. Elle n’a certainement pas volonté de dénigrer ni l’oeuvre, ni l’auteur, ni même sa dernière oeuvre, sans doute pas à hauteur des autres.
Les deux dernières hypothèses se rejoignent cependant à un endroit qui est celui de la prise de décision par l’auteur de mettre fin à ses jours. Et de conduire ce dernier projet à son terme. Or une fois cette décision prise, il semble qu’il y ait encore beaucoup de vie à vivre pour y accéder, des fonctions vitales à satisfaire, des dispositions à formuler, dans le cas présent des décisions à prendre vis à vis de la dernière oeuvre qu’elle soit ou non associée au dernier geste, dont elle porte, finalement, les stygmates. Dans
le Vent de la Nuit de Philippe Garrel, le personnage interprété par Daniel Duval entre dans une pharmacie pour se procurer des médicaments avec lesquels il nourrit le projet de se suicider, cette scène divise son film en deux parties dont la deuxième continue de montrer ce qu’il reste de vie, de pensée consciente et de réalisation même de projets secondaires, ou encore de recontres tandis que le personnage ne vit déjà plus dans la société de ses semblables vivants. C’est une frange extrême de l’existence dans laquelle on imagine mal la pensée au travail, tellement elle doit être envahie par le projet pesant de s’écourter.
Edouard Levé avait-il décidé de mettre un terme à son existence en entamant l’écriture de son dernier livre, ou l’idée a-t-elle germé chemin faisant dans l’écriture de ce roman difficile, ou encore Edouard Levé a-t-il pensé que se tuant après avoir déposé chez son éditeur un manuscrit au titre de
Suicide, il n’en conditionnerait pas moins sa lecture, ou bien encore, comme je le crois moins, mais je ne doute pas que cela soit possible, le dépit face à une oeuvre qu’il ne parvenait peut-être pas à courber à ses exigences coutumières, quelle que soit la véracité toute relative de ces hypothèses, il est apparent qu’à un moment précédant la mort même de son auteur, le livre ait joué un rôle, et agit comme une clef dans un dispositif dont on ne peut douter de la complexité étant donné la richesse des oeuvres passées d’Edouard Levé. Et comme il devient impossible de penser cette mort sans la mettre en relation avec le livre, il est également impossible de lire ce livre sans penser à la fin de son auteur, et de vivre alors cette lecture, harcelé de questions. De questions qui sont posées trop tard. L’auteur en se tuant n’a donné qu’une seule réponse. Et comme souvent en pareil cas, le suicide est une réponse à une question qui ne fut pas posée.
Pour dégourdir mes jambes qui étaient pleines de courbatures, j’ai emmené Adèle à l’école en vélo. Je crois que j’aime par dessus tout la traversée du bois avec sa petite voix dans mon dos, qui s’émerveille de voir un écureuil ou une corneille. Au retour, je vais naturellement plus vite, le poids d’Adèle en moins, je ne suis pas à ce que je fais, je crois que je me gâche le plaisir de cette promenade à force de préoccupations.
J’ai rendez-vous avec Isa à la Page 189. J’y trouve un Alain particulièrement remonté, il faut dire il vient d’entendre à la radio, sur France Info — c’est dommage pas d’archives chez eux, qui permettraient de repêcher l’extrait en question — que sa profession ce n’était que réactionnaires et poujadistes adossés à leurs petits bénéfices, bref il est assez en colère mon ami libraire et aura trois fois en cinq minutes l’occasion de faire remarquer à la cantonnade, et à raison, que les services qu’il rend ne sont pas en vente chez à ma zone, comme le paquet cadeau personnalisé que fait Péguy pour un album que je prends pour Madeleine, pas sur à ma zone qu’on me ferait un paquet cadeau comme ça, album que je ne paye pas tout de suite, j’ai mon petit dossier "vente en cours", c’est pas à ma zone qui me ferait une telle fleur, que la longue et méticuleuse recherche qu’il fait pour une dame âgée qui n’est pas très sûre du titre du livre qu’elle recherche, dont elle ne connaît pas le nom de l’auteur et certainement pas le nom de l’éditeur, ce n’est pas non plus sur à ma zone qu’elle aurait des chances d’aboutir, et le livre en question, nul doute, ferait partie de ces livre qu’à ma zone prétend avoir de temps en temps en stock, mais c’est pur mensonge commercial, ou encore que ce n’est pas sur à ma zone qu’on indique poliment à une cliente égarée où se trouve la papéterie la plus proche. Les rouages et le fonctionnement de l’édition et de la vente de livres sont d’une rare complexité, les règles difficiles à comprendre, et comme c’est un univers qui est à la fois en pleine mutation et généralement dans la difficulté, on a vite fait de trouver des bouc-émissaires, et c’est invariablement aux libraires que l’on s’en prend. La raison en est assez simple, on est souvent jaloux que la part du gâteau la plus grosse leur revienne, à peu près 35%, pourcentage variable selon les éditeurs, les distributeurs et les libraires, quand celle par exemple de l’auteur et de l’éditeur ex aequo, et là aussi cela dépend beaucoup des auteurs et des éditeurs, est autour de dix pourcents chacun. Alors, je me demande bien où se trouve le poujadisme. Chez celui qui continue de défendre certains livres — car pour être libraire, il faut être absolument fou, il faut accepter de vendre des livres pour lesquels vous avez le plus grand mépris, pour avoir une chance, une fois de temps en temps, de vendre le Maître et Marguerite — qui résiste à cette logique qui veuille qu’un livre du fond qui ne se vendrait pas plus de six fois par an, doit rejoindre les retours et le pilon, ou chez celui qui tire à vue sur une profession dont il ignore tout, au motif de ces fameux 35% tellement luxueux. Il a raison d’être en colère Alain. Et avant midi, il a déjà écrit aux syndicats des libraires.
Avec Isa nous allons déjeuner à l’Ebauchoir, plaisir de la gourmandise mêlée à celui d’une conversation faite essentiellement de partage et de compréhension évidente et chaleureuse. Je vois bien que la plupart de mes amis en ce moment se demandent bien ce que je bricole. Et je ne suis pas certain de bien le savoir moi-même. Pour Isa il demeure mystérieux qu’une grande partie de mon travail implique de passer l’essentiel de ce temps de travail devant ma machine et son écran. Je ne vois pas cela comme un désagrément, au contraire, mais comme le moyen double d’accéder d’une part à un outillage aux possibilités quasi-infinies, il y a une quinzaine d’années, si j’avais voulu travailler de la matière sonore ou faire du montage vidéo, ou même de l’animation, même simple, comment aurais-je pu avoir accès à l’outillage nécessaire ?, et d’autre part, l’outil est rélié au réseau avec cette capacité folle d’amalgamer la totalité de mon travail en une seule et même architecture, mais aussi de rencontrer son public, sans doute bien au delà de ce que permettraient un éditeur ou un galiériste et ce faisant d’organiser, ce qui est tellement précieux, cette part de réseau entre nous.
Nous parlons également de nos modes de vie qui sont si différents, le nôtre tellement urbain et celui de Martin et Isa, plus rural et nettement plus autonome.
L’après-midi, nous visitons quelques expositions dans les galeries du Marais, chez Yvon Lambert, une exposition de photographies admirable pour son manque d’intérêt, Candida Höfer, des intérieurs d’architecture photographiés avec une neutralité stérile, les tirages sont immenses, deux mètres par trois, parfaitement équilibrés, il est rigoureusement impossible d’en dégager le moindre discours un peu captivant ou qui n’aurait pas été déjà énoncé cent fois en photographie. Quant à la pièce de Tsang Kin Wah, j’avoue que je n’ai pas grand chose à en dire. A la galerie Xippas, l’exposition de Claire-Jeanne Jézéquel n’est pas très convaincante non plus et semble participer à ce sentiment diffus de la grande difficulté de ce petit monde contemporain à renouveller un peu les clefs du genre. Je ne veux évidemment pas en faire porter la responsabilité entière à Jézéquel seule, mais j’avoue que ces derniers temps, toutes mes visites dans les galeries m’auront surtout montré des oeuvres mortes avant d’être nées, ou est-ce que ce monde un peu figé donne en fait cette impression moribonde parce qu’au contraire, j’ai le sentiment d’une grande vitalité sur internet. Dans la même cour au contraire, nous aurons plaisir à découvrir une très belle oeuvre de Claudio Parmiggiani, un assemblage rectagulaire au sol de boîtes en fer blanc, contenant toutes une petite montagne de poudre de ciment.
Une rue plus loin nous irons voir l’exposition des dernières toiles de Baselitz, dont je ne comprends pas l’achernement présent à tenter de s’inscrire dans une histoire de l’art dans laquelle il a déjà sa place, qui plus est en d’appropriant d’une façon tellement décorative l’oeuvre de Mondrian, qui est précisément tout sauf décorative, et au contraire raisonnée de bout en bout. Sans compter les citations pas très intelligentes non plus du Picasso de la dernière heure et notamment des gravures érotiques. Comme une telle démarche est décevante de la part d’un artiste pour lequel on a tant d’admiration et comme il est impossible de se consoler en retrouvant dans chaque toile cette maîtrise picturale, qui lorsque qu’elle s’attaque à des sujets plus proches de leur peintre, produit des oeuvres admirables.
Je rentre darre-darre pour retrouver la mère du petit S. et tenter de prendre rendez-vous avec la directrice de l’école, bonne intelligence de la conversation en attendant, en vain, d’obtenir ce rendez-vous.
Les deux grands étant fièvreux, c’est Adèle que j’emmène finalement à la piscine, j’ai le sentiment de retrouver les plaisirs de la piscine de Gournay-en-Bray avec sa grande soeur Madeleine. Plaisir de ce petit corps souple, qui se jette à l’eau sans peur aucune et de son rire incessant. Nous rencontrons le petit Thomas, jeune autiste, que Nathan encourage désormais comme un grand frère. J’aime le sourrire et la détermination de son jeune père, même si elle est parfois maladroite, parce que trop déterminée, je complimente Thomas sur ses récents progrès et je reçois en retour une immense éclaboussure.
Les enfants couchés, amortis par la fièvre pour les plus grands et par la piscine pour Adèle, Anne et moi dînons d’une très bon boudin aux chataignes, je descends dans le garage préparer mes affaires pour partir à Clermont ce week-end et je remonte retrouver Anne qui regarde une série américaine prêtée par Nevruz. Je ne comprendrais jamais le goût d’Anne pour de telles séries, en revanche j’ai plaisir à en regarder un épisode avec elle avant de m’endormir. Une journée réussie.

Comme j’ai eu du plaisir à retrouver mes poussins après cette interruption de trois semaines ! D’autant de plaisir que contrairement à ce que je craignais, ils n’ont pas tout oublié de ce que je leur appris les dernières fois, et qu’il semble que la dimension collective de ce sport est en train de faire son chemin dans l’esprit de quelques-uns. Cette approche collective du jeu est plus difficile à enseigner — et c’est ce qui fait la valeur de ce jeu — que les gestes pris séparément ou même enchaînés bout à bout. Aujourd’hui j’ai tenté de leur montrer que la responsabilité de celui qui accompagne le porteur du ballon est plus grande que celle du porteur de ballon justement. C’est à celui qui ne porte pas encore le ballon qu’il appartient de se rendre disponible au bon endroit et au bon moment. C’est assez difficile d’ailleurs parce que l’accent n’est justement pas mis sur cela dans les matchs retransmis à la télévision, et qui reste pour ces enfants qui n’ont pas encore une pratique très longue du jeu, leur unique référence. On y fait surtout honneur au joueur qui marquera l’essai, on insiste moins sur le travail en amont de ses coéquipiers d’une part, mais surtout sur la façon qu’il aura eu de se placer parfaitement dans l’alignement mouvant d’une attaque et que cette course quand il n’est pas encore porteur du ballon est plus importante que celle qui l’emmène à l’essai, qui est certes grâcieuse, mais moins abstraite — et en fait difficilement filmable. D’ailleurs dans un match, les ailiers le savent, ils courent beaucoup, et souvent pour rien parce que le ballon n’arrive pas forcément jusqu’à eux, mais il est primordial qu’ils courent à chaque attaque. Ce sont ces courses sans ballon, ces tentatives, qui, une fois sur dix aboutiront, et on pardonnera difficilement à l’ailier de ne pas être en pleine course le long de la ligne, quand on a fini par jouer au large.
Pour tenter de mettre cela en pratique, j’avais installé une manière de "parcours du combattant" comme disent les enfants crânement, dans lequel ils devaient s’engager par groupe de trois avec un ballon, et dans ce parcours d’une cinquantaine de metres de long, ils auraient à franchir des portes gardées par un de leurs camarades, dont la mission, au contraire, était de plaquer le porteur du ballon et de tenter donc d’empêcher le passage du trio. Passer à trois contre un par une porte est un exercice plus difficile qu’il n’y paraît, d’autant que j’avais installé aux portes parmi les plus costauds. On peut passer en force, le porteur du ballon se fait plaquer, il est soutenu, il libère son ballon au sol qui est repris par le troisième qui franchit ce mini regroupement, ou, le porteur du ballon, plus difficile, peut aussi aller au contact, en percussion par exemple, et "passer les bras", en faisant une passe dans le dos du plaqueur, ce n’est pas le plus simple des gestes au rugby, mais certains de ces valeureux poussins y arrive déjà très bien — ce que personnellement je ne suis jamais parvenu à faire très bien, je leur dirais un jour, s’ils ne s’en doutent pas déjà un peu — ou encore le porteur du ballon se décale et passe le ballon avant contact. Dans tous les cas de figures, et c’est ce que j’ai eu tant de mal à leur faire comprendre, c’est à ses deux coéquipiers qu’il appartient de se rendre disponibles, et aussi qu’ayant passé le ballon après contact, on devait tout de suite se replacer derrière pour se rendre disponible à son tour. Après une heure de ce travail de franchissement, je les ai envoyés boire, ce que j’aurais du faire moi-même, ce qui fait que j’ai fini sur les rotules, lesquelles sont douloureuses. Et on a fait un petit match, dans lequel j’ai eu plaisir de voir certains d’entre eux faire l’effort conscient de se décaler en arrière et de se lancer au bon moment quand le ballon sortait d’un regroupement.
Je suis rentré fourbu à la maison de leur avoir courru après, mais heureux de cette compréhension naissante du collectif chez eux.
On finit par se demander si ce n’est pas tous les jours que cela se produit. Que des enfants pas très compatissants s’amusent aux dépens de Nathan, et d’avoir surtout compris que l’on pouvait demander à peu près n’importe quoi à Nathan, qu’il finit pas s’exécuter, comme de lécher les murs des couloirs ou du sol — et alors on recevra presque des admonestations de la part de son instituteur nous demandant de faire en sorte que Nathan ne lèche plus les murs — ou de lui faire manger de l’herbe ou des plantes des plates bandes de la cour de récréation — à ce sujet j’ose espérer que le jardinier de la ville n’y cultive pas le laurier rose ou la cigüe — ou encore ces enfants en mal de distractions, demandent à Nathan de leur montrer son cul, ou pire. Pire ? Oui pire, il semble que cela soit arrivé. Et nous sommes drôlement fiers de Nathan qui aura su tracer une ligne et se refuser à ce pire. Par ailleurs un autre enfant est impliqué en tant que victime également de ces jeux idiots, et c’est un peu grâce à cet enfant, et à son témoignage — puisque Nathan ne témoigne pas de cela, il en est, pour le moment, incapable — que nous prenons la mesure de ces jeux stupides et vicieux. Et avec Anne on se rend bien compte, en rencontrant les parents de cet autre enfant, ce soir à la maison, pour tenter de faire le point, que nous sommes blindés, et on s’en excuserait presque.
On doit leur expliquer que nous sommes obligés de faire la part des choses, que par exemple, quand un enfant demande à Nathan de lécher les murs, Nathan ne souffre pas de le faire — en espérant qu’il n’y ait pas de plomb dans la peinture des murs de l’école — au contraire, il a alors le sentiment de se faire des amis d’avec les petits cons qui rient grassement aux particularités de Nathan, qui lui n’en souffre pas, c’est à nous que cela fait mal, donc avec le temps, nous avons appris à mettre un peu de distance, à ne donner de l’importance qu’à ce qui fait objectivement souffrir Nathan.
Mais nous ne pouvons nous empêcher de regretter que l’école ne nous ai pas suivis au début de l’année dans notre volonté d’expliquer sans tabou aux camarades de Nathan quelles étaient ses difficultés, ce dont il souffre, non pas que cela l’aurait garanti de la bêtise de certains de ces camarades, proches de l’irrécupérable, mais cela aurait éveillé les consciences des enfants les plus éveillés, dont je sais par expérience, que certains auraient même pris sur eux pour veiller sur lui. Mais surtout, je pense qu’il y a à gagner de faire de ce handicap un apprentissage pour les autres enfants. Que c’est les familiariser avec une différence objective, et la rendre confortable et non suspecte, voire angoissante. Domestiquer cette différence est de la première urgence pour les enfants sans handicap — mais avec leurs difficultés propres — c’est déjà leur donner des clefs pour leur vie d’adulte et par là-même leur confier une responsabilité intéressante, cela leur apprendrait à ne pas se sentir comme une poule qui a trouvé un couteau devant une personne handicapée, cela leur permettra plus tard de savoir regarder ces êtres différents avec des regards francs, certainement pas des glissades sournoises, par en-dessous, de ces oeillades que les personnes handicapées reconnaissent très bien.
Et si c’était cela, si cela faisait partie de la mission de l’enseignement public que d’apprendre cette différence, bien sûr il faudrait une volonté politique à cela — mais à vrai dire quand le président des otaries de droite fait des caprices en voulant faire porter le poids de la mémoire d’un enfant déporté et exterminé à des enfants du même âge aujourd’hui, ce n’est pas autre chose que de la volonté politique, dans le cas présent il s’agit d’un caprice nauséabond, mais il en a malgré tout le pouvoir, les hommes politique auraient ce pouvoir de faire bouger ces lignes infranchissables — on se donnerait comme objectif que l’intégration des enfants handicapés dans les écoles passe par là, pas juste par une inscription des enfants handicapés par la petite porte, en espérant que cela ne posera pas trop de difficultés et en faisant peser sur les parents de l’enfant handicapé l’entière responsabilité d’une tentative que l’école commet comme à regret.
Pourquoi est-ce que la question du handicap ne pourrait pas devenir, non pas une matière, mais un sujet qui me semble abordable précisément dans différentes matières existantes ?
Pourquoi est-ce que l’on ne le fait pas ? Parce qu’on a honte. C’est la honte du bien-portant devant le malade et qui l’empêche de parler librement au malade. Et pourtant le bien-portant devrait savoir que c’est lui seul, par la parole justement, qui rendra au malade ses forces. C’est contre cette honte qu’il faut combattre et précisément armer les enfants d’aujourd’hui, et cela ne serait pas si compliqué à mettre en place. Et cela répondrait honnêtement aux questions que les enfants ne manquent pas de se poser. Un enfant paralysé des membres inférieurs pourrait très bien laisser de temps en temps son fauteuil roulant aux élèves appelés au tableau, qui se rendraient un peu compte de cette réalité compliquée à l’extrême — lorsque je vivais en Angleterre, une fois par an les employés de la grande société pour laquelle je travaillais, organisaient une journée pendant laquelle on pouvait, avec l’aide de personnes handicapées faire l’expérience de devoir rejoindre sa voiture sur le parking en chaise roulante, il suffit de le faire une fois, sous la fine ironie britannique des personnes vous prêtant leur siège, pour comprendre beaucoup de choses, et remercier chaudement, dans un grand rire partagé votre accompagnateur pour cette compréhension, même tardive. Même un enfant autiste serait capable d’expliquer à sa classe son emploi du temps, les rendez-vous chez le psychomotricien, l’orthophoniste, la psychologue, l’ostéopathe, que sais-je encore ?, ils ont tous des thérapies très différentes. Ca ce serait de l’intégration.
Il y a cependant fort à parier que les enfants handicapés aient avant tout à faire l’expérience de la cruauté de leurs semblables, que ce soit, avant tout, cela pour eux la nécessaire intégration.



Elle commence bien cette journée, je tombe sur un de ces contrôleurs compréhensifs qui s’empresse de me composter mon billet dès mon installation et me souhaite de bien dormir. Il semble qu’en plus il soit doué de quelques pouvoirs divinatoires, puisqu’effectivement je dors presque d’un seul tenant jusqu’à Paris, je me réveillerai une fois tandis que le train traverse la forêt de Fontainebleau, sensation irréelle de vivre dans un autre temps, où l’on se réveille en mouvement, les branches nues des arbres passant, à toute allure, au dessus de la tête.
Du coup j’arrive à la maison presque reposé. Je file à la mairie porter les papiers nécessaires au réglement par eux de nos factures en déshérance pour
Meriem l’accompagnatrice de Nathan à l’école. Amusant de voir que tout le monde semble d’excellente humeur dans les couloirs de la mairie de Fontenay, c’est que le maire sortant, Jean-François Voquet, vient d’être réelu dans un fauteuil, au premier tout avec 61% des suffrages — je ne sais pas s’ils sont si nombreux les maires communistes élus dès le premier tour dans tout le pays — ce dont tout le monde a l’air de se réjouir.
De retour à la maison, je n’ai toujours pas vraiment sommeil, aussi, je me mets au travail, en écoutant le disque du saxophoniste
Wade Mathews découvert chez
L. Je reprends le retard que j’avais dans
la Vie. Je travaille bien, je suis à la fois content des photographies dont je dispose pour les collages mais aussi des collages en eux-mêmes, une fois montés.
J’envoie un bulletin sur
la liste de diffusion du désordre (tu as vu
François ?, je fais de gros efforts de clarté vis à vis des visiteurs, je donne même le lien pour s’inscrire à la liste de diffusion du site) pour signaler la mise en ligne dans la galerie
bonobo de mes photographies du
Quotidien de 2007.
Et il est bientôt l’heure d’aller chercher les grands à l’école. Madeleine que je n’ai pas vue depuis une dizaine de jours, se jette dans mes bras avec effusion, Nathan est plus circonspect, il est quand même drôlement mignon avec son maillot de l’équipe de France offert hier au stade, et Meriem me dit que cela s’est très bien passé qu’il a bien travaillé aujourd’hui.
Nous rentrons à la maison et Nathan s’installe rapidement pour faire ses devoirs, qu’il parvient à faire sans difficulté, je suis impressionné par ses progrès récents. C’est donc vrai ce que m’a dit son instituteur, Nathan devrait passer en classe de CE1, j’en ai, en quelque sorte, la preuve sous les yeux. Sa graphie devient nettement plus précise, les chiffres l’intéressent beaucoup et il compte sans mal jusqu’à 69, ce qui était l’objectif à atteindre pour cette année.
Nous partons chez l’othophoniste et chez le psychomotricien, je suis soudain écrasé par la fatigue, je m’endors dans les deux salles d’attente. Je rentre au radar. Je dîne et pour ironiser sur mon état de fatigue, je dis à Nathan que c’est à lui de me coucher aujourd’hui, ce qu’il fait dans un immense éclat de rire.
Pourquoi toutes les journées du lundi après le travail de nuit ne sont pas touchées par cette grâce ? Et j’en suis désormais persuadé, la contrôleur de ce matin était
un puissant magicien.
Quelle impression étrange ! J’avais fini par rentrer dans un de ces épouvantables cafés prétentieux de la place Jaude à Clermont pour regarder le tout début du match entre les équipes de France et d’Italie de rugby, et non pas que je boudais entièrement de regarder ce match, encore qu’entre la France et l’Italie, c’est rarement passionnant, c’était surtout l’entrée des joueurs que je voulais voir, parce qu’ils allaient passer par une haie d’honneur faite par quelques uns des jeunes autistes
rugbymen d’Ile-de-France, dont Nathan. Et voilà, les joueurs rentrent sur le terrain, colosses solennels, concentrés, le regard lointain, ils sortent du tunnel, la foule applaudit, la caméra recule, on va voir les enfants, et là plan de coupe, c’est la caméra en vue aérienne qui est à l’antenne, on voit les joueurs devenus tout petits, vus de tout en haut courrir sur le terrain, et des points
blancs dont je comprends que ce sont les t-shirts des enfants et l’un de ces points
blancs s’appelle Nathan, et un point
blanc plus grand derrière lui, s’appelle Boris, l’entraineur de Nathan c’est très curieux de se dire que dans cette agitation de pixels retransmise à la télévision, dans tout le pays, il y a son propre enfant.
Je n’aurais donc pas vu Nathan à la télévision. C’est comme s’il avait disparu dans le plan de coupe. Comme si l’objet de mon désir, et, dans le cas de Nathan, de mon affection, avait été brusquement éloigné et dérobé au moment même où j’allais l’atteindre, un peu comme dans ces rêves frustrants, typiquement les rêves érotiques, mais pas uniquement. Et que d’un coup on était revenu à ce qui intéresse le plus grand nombre, les joueurs maintenant s’alignent pour entendre les hymnes nationaux, d’ailleurs dans le café on ne s’y trompe pas, le taulier monte le son pour
la Marseillaise et il est quelques clients pour chanter à l’unisson. Une fois de plus, je me sens très à l’aise au milieu de mes semblables.
Il y a quelque chose de terriblement douloureux à cette disparition, même seulement imagée, d’un être aimé. Et cette émotion me donne à voir les choses différemment.
Le symbole ne fonctionne pas.
Lorsque Philippe Sella, ancien grand joueur du XV de France, nouveau parrain de l’opération
Un club un autiste, rentre sur le terrain pour accompagner un jeune autiste et lui faire donner le coup d’envoi, il s’agit en fait de la partie visible d’une initiative nettement plus ample, celle de l’opération
Un club un autiste en elle-même, relayée par la Fédération Française de Rugby, et qui a donc valu à Nathan, et de nombreux autres enfants autistes, une soixantaine en France, de découvrir les joies du rugby. Or cette partie visible n’a aucun intérêt. On y voit un enfant autiste taper dans un ballon tenu par le sommet, comme faisaient autrefois les coéquipiers des buteurs en s’allongeant avant que ces derniers ne se servent désormais de chevilles en plastique, par Philippe Sella. Cela fait plaisir au gamin. C’est certain. D’ailleurs il repart avec un grand sourire, toujours la main dans la main avec Philippe Sella qui a l’air visiblement très amusé par ce petit garçon très excité et qui sautille sur place avec agitation. Et ensuite, ce sont les affaires sérieuses qui reprennent, le match en lui-même.
Or si on voulait vraiment montrer en quoi consiste l’opération
Un club un autiste, on pourrait le faire, mais cela demanderait un peu plus de temps, cela demanderait de venir avec une équipe, un
cameraman, un preneur de son et un réalisateur, dans un club, comme celui de Vincennes, qui accueille donc, un enfant autiste, et de venir de nombreuses fois pour mesurer les lents progrès de cette intégration réussie. Et cela donnerait un petit film documentaire d’une trentaine de minutes d’ailleurs
ce film existe, je ne dis pas tout cela tout à fait au hasard et c’est cela qu’il faudrait montrer. Plutôt que l’habituel tunnel de publicités puisque bientôt de publicité il n’y aura plus sur les chaînes publiques et de reportages, pas très intéressants, sur la semaine des joueurs d’avant le match du samedi, ce dont on se moque un peu.
Mais on voit bien que la télévision a d’autres chats à fouetter, qu’elle préfère toute entière se concentrer sur l’image dominante, au point de gommer tout à fait les véritables vertus de ce qu’elle déclare parrainer. Et je ne suis pas certain que le téléspectateur, le véritable amateur de rugby, ne préférerait pas un reportage d’une trentaine de minutes, dans lequel il pourrait voir comment la tradition d’un sport qu’il apprécie, et qu’il pratique peut-être, peut devenir un exemple d’intégration réussie d’une personne handicapée, plutôt que de vivre jusque dans le vestiaire du XV de France avant le match et d’entendre des journalistes sportifs meubler le temps d’antenne. En fait je suis même certain que beaucoup de gens préféreraient cela. Mais on ne peut pas savoir, cela n’a jamais été tenté.
En attendant, tel un acte manqué révélateur, au moment où la caméra, en zoomant arrière, allait nous montrer une haie d’honneur de petits
rugbymen autistes, plan de coupe, et les petits autistes deviennent de très décoratifs points
blancs sur une pelouse
verte. En fait, en matière de handicap et singulièrement d’autisme, on a le sentiment que c’est la société toute entière qui est ainsi capable de regarder de l’autre côté.
Bon ceci dit, j’ai eu Anne et Boris tour à tour au téléphone ce soir, et il semble que Nathan ait passé une excellente journée au stade et qu’il a été très gâté, en rapportant un maillot de l’équipe de France avec lequel il va encore vouloir dormir et un beau ballon tout neuf, ce sont ses copains à Vincennes qui vont être jaloux.