Samedi Samedi premier mars 2008

Lorsque François avait commencé ce projet de Petit Journal, je me suis tout de suite astreint à une participation quotidienne, comprenant le bénéfice que je pourrais tirer de cet effort de concision. Deux lignes par jour, pas plus, pas beaucoup plus. Et aussi j’avais eu l’intuition qu’avec un peu de temps, un peu d’épaisseur, cela donnerait peut-être quelque chose, en mettant les paires de lignes bout à bout. Voilà donc les 97 premiers items.

1. Dans le train, ai regardé Sicko de Michael Moore, lassé, je suis passé à la lecture des Fantaisies spéculatives de J.H. le Sémite d’Olivia Rosenthal. Transition.

2. Agréable dîner avec Bara, ma collègue tchèque, qui lave, d’un coup, la fatigue de la journée morne au travail. Elle m’a offert Une trop bruyante solitude de Bohumil Hrabal.

3. Ai passé une demi-heure à tourner autour de la centrale nucléaire pour trouver le bon angle pour la photographier, image pas meilleure que celles prises, contraint, du train.

4. Une journée qui commence par regarder le film de Sandrine Bonnaire à propos de sa soeur autiste est une journée qui commence à l’envers, presque

5. Aujourd’hui, en une journée, j’ai repris trois semaines de retard de mon journal photographique.

6. Désagréable regard rétrospectif, en faisant du tri, très peu de mes photographies des dix dernières années ne m’inspirent aujourd’hui. Ferai aussi bien d’arrêter ?

7. Après de longs atermoiements, Nathan ne s’est pas engagé dans le toboggan de la piscine, ainsi va Nathan, beaucoup de reculs et puis tout d’un coup un pas de géant. Patience.

8. Après avoir déposé Adèle à l’école, je me promène dans le bois, soleil rasant du matin et givre sur les feuillages d’automne, et dire que j’ai failli rentrer darre darre me planter devant l’ordinateur.

9. Sur l’aire de repos, sortent des deux Mercedes des Russes, qui, se retrouvant, s’étreignent et se congratulent, les femmes sont opulentes et fardées, quand je repars, ne restent que des Russes sur cette aire de repos.

10. Mauvaise surprise en arrivant en haut du Puy de Pariou, un vent glacial nous cueille et nous gifle, on fait le tour du cratère transis. Tombée de la nuit dans la forêt enneigée.

11. Devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, j’ai froid

12. Tellement peu dans cette journée, deux lignes c’est presque de trop

13. Soudain j’ai reconnu l’odeur des feuilles de marroniers en putréfaction, et je l’ai reconnue parce que j’accompagnais Nathan au rugby, et que justement, alors, des marroniers bordaient le stade.

14. « Art. L. 114-1-1. - La personne handicapée a droit à la compensation des conséquences de son handicap quels que soient l’origine et la nature de sa déficience, son âge ou son mode de vie."

15. A six heures du matin, je prends des photographies sous la pluie, le soir je suis avachi devant le téléviseur, quel déclin en une seule journée !

16. "je préfère voir un mauvais film américain qu’un mauvais film bulgare" (J.-L. Godard). Sans doute pour cela que je suis allé voir American Gangster et que j’en ai souffert, aurais mieux fait de lire dans ma voiture.

17. A quoi penserai-je ce soir quand le train filera le long de la Loire et de la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire ?, il sera 20H55 et il fera nuit.

18. Echange de mèl avec F. Aller chercher Adèle à l’école, traverser le bois de Vincennes. Poursuite de l’échange de mèl avec F. Emmener Nathan chez le psychomotricien. Dernier échange de mèl avec F.

19. Ai travaillé au dossier pour CCF, dix ans que je prépare ce concours, tous les ans. Ca pourait me servir de catalogue raisonné plus tard. Si chaque année je n’écrasais pas le fichier de l’année précédente au lieu de faire "enregistrer sous". Par dépit.

20. Arrivons chez le neuro-pédiatre dans le brouillard, en ressortons deux heures plus tard sous un soleil radieux, ce neuro-pédiatre a de tels pouvoirs.

21. Journée de pas grand chose toute entière tournée vers le rendez-vous du soir avec l’instituteur de Nathan, c’est bête de s’être gâché la journée pour des soucis finalement sans objet.

22. Dans la foule du parvis ai-je été vraiment seul à remarquer ce concert spatial pour violon tsigane, saxophone ténor et didjeridoo ? le nom d’Anthony Braxton.

23. Je me souviens du mot de cet étudiant à Chicago scotché sur le placard de son ami, i am HIV+, get tested quick. Et aussi que tous les placards étaient défendus par des cadenas à combinaison, tous achetés au même endroit, et tous la même combinaison.

24. Dans les rues mortes du dimanche à Clermont, surprise !, de la peinture ! Et quelle peinture ! l’exposition de Katarina Grosse au FRAC d’Auvergne.

25. Mal dormi dans le train. Du coup je découvre, stupéfait, que non, les trains ne sont pas faits pour dormir.

26. Ai longuement écouté une jeune femme sourde et muette m’expliquer en signe ce que c’était que de ne pas entendre. En peinant parfois à la comprendre, j’ai entrevu ce que c’était que d’être handicapé.

27. Nous avons lu votre manuscrit qui n’a malheureusement pas retenu notre attention.

28. "Est-ce que vous les Germains venez toujours dîner aussi lourdement armés ?" (dans les Walkyries de Fritz Lang)

29. A six heures du matin, la journée était déjà foutue, pour cela une ligne suffit

30. Points focaux mouvementés, journée d’un seul tenant

31. Relu cela : "Dans le vacarme de la débrouisailleuse, Soudain, L’odeur de la citronelle fraîchement coupée". En passant près de la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire. Se perdre dans ce monde.

32. Rien peut-être pas, mais pas grand chose, oui, c’est certain, la routine dans ce qu’elle gomme efficacement les jours

33. Est-ce qu’un rendez-vous manqué chez l’analyste n’est pas une manière de méta-"acte manqué" ? Au point, sans doute, que son interprétation soit particulièrement sinueuse.

34. Dans la pénombre de la nuit tombante, le visage de mon amie M. s’assombrit d’autant plus qu’elle parle de sa solitude de mère célibataire. Comme je suis passé la voir en sortant du rugby, je porte encore mon maillot, bleu à chevron jaune.

35. Ces punaises que l’on nous fait confondre avec des étoiles.

36. Je suis à la fois incrédule de l’opération de calcul permanent que produit notre cerveau, inverser les images reçues de l’oeil, mais aussi terriblement inquiet de vivre dans un monde dans lequel je marche en plein ciel.

37. Finalement, l’opinâtreté récompensée, j’ai trouvé une maison de poupée en bois pour le Noël d’Adèle, mais les tunnels roses qu’il a fallu traverser pour cela.

38. Ce matin dans le train, le paysage givré, je venais de me réveiller, défilait à vive allure, la lumière était lunaire et rosée, combien de temps allais-je résister, ce délassement du regard, sans faire une photographie ?, pas longtemps.

39. Zéro plus zéro égalent la tête à Toto, cela ne fait plus rire personne, Nathan vient de descendre dans le garage pour me la raconter et j’en pleurerais. De joie et de rire.

40. Tellement froid et le terrain gelé, dur, même les plus enthousiastes étaient contents quand la fin fut sifflée, j’étais sans doute le seul à trouver de la beauté au givre sur le terrain ensoleillé.

41. Nathan s’élancera-t-il ce soir du haut du toboggan de la piscine de Montreuil, la même question en suspens tous les jeudis soirs. La suite au prochain numéro.

42. Observé ce matin, dans le train, la très longue métamorphose d’une jeune femme que je trouvais très belle les traits tirés, fatiguée, mal réveillée, à Paris, en une épouvantable femme fardée, dressed to kill et avec une liste longue comme ça de choses à faire à Clermont aujourd’hui, c’est fou ce qu’un peu de maquillage peut faire.

43. Un projet de loi prévoit d’autoriser la police à placer des logiciels espions notamment contre l’aide aux sans-papiers. Plus que jamais l’urgence d’avoir un parefeu efficace.

44. Avoir dessiné, en pensée, lentement, une prochaine page du désordre, tout en conduisant, et ne s’arrêter que pour embrasser la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire comme une vieille tante de province.

45. Avoir demandé à Madeleine, dans le bois de Vincennes, ce qu’elle aimait tant dans Noël, et avoir été surpris que les cadeaux étaient secondaires, mais pas le plaisir que "tout le monde soit là". Fierté d’un tel partage.

46. Tout comme Papin a découvert, après coup, la nécessité d’équiper sa machine sur roues de freins, Nathan n’a pas su comment s’arrêter de sa descente en vélo. Chute. Mais il est remonté de suite en selle. C’est cette capacité à surmonter facilement ses erreurs, même douloureuses, qu’on leur envie le plus finalement.

47. Garantir jalousement cette discussion pudique, la garder pour soi, et la garder avec d’autres trésors. Par pudeur.

48. S’être énervé sur l’installation de la Wifi, être parti se promener dans le bois de Vincennes, pour le meilleur. N’avoir fait qu’une seule photographie de toute la journée.

49. S’être acheté son propre cadeau d’anniversaire, un Balcon en forêt de Gracq, avoir hésité un moment avant d’ouvrir, comme un cochon, en l’absence de coupe-papier ad hoc, la première double page, il manquait à une phrase en suspens le seul mot de "méandre".

50. En traversant la Loire à Nantes, avoir pensé à des amis qui habitent à sa source.

51. Passer de meilleures vacances sans lui, se l’avouer, et ensuite se sentir si mal d’apprendre d’Anne au téléphone qu’il nous réclame tant.

52. Dans mon rêve de développer des photographies en plein jour, le labo ressemble aux chambres d’amour de Bernard Faucon.

53. Madeleine : "Avec toutes tes photographies, si j’étais à ta place, ja fabriquerais le collage d’un monde imaginaire. Et elle s’en va courrir en bottes de caoutchouc sur le dos des vagues".

54. Refuser cette évidence que cette année sera pire que la précédente. Ne pas laisser un pouce de terrain à ces peigne-culs.

55. Madeleine : "Papa, est-ce que même si on ne peut pas passer par le Gois, on peut quand même aller voir la mer tout recouvrir ?" On a regardé silencieusement et puis on a rebroussé chemin, on est passé par le pont finalement.

56. Etre arrivé à la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire au moment de la relève du matin, tous se demandaient ce que je faisais là avec mes plaques d’immatriculation du Val de Marne. Je m’étais visiblement levé bien plus tôt qu’eux.

57. Non ce n’est pas normal. Entendre, à la radio, ce matin, comme si c’était normal, que Brice Hortefeux devrait obtenir une note honorable parce qu’il avait sensiblement atteint les objectifs d’expulsions qui lui étaient impartis. Non, ce n’est pas normal. Peigne-culs.

58. Dans le train, en relisant mon texte à propos de Robert Frank, m’apercevoir que cela fait plus de dix ans que je n’ai pas vu un tirage original de Robert Frank, mais que je suis encore capable de dessiner les contours de la plupart de ses images, de tête.

59. "C’est assez rare malgré tout que du web très officiel je sois ramené au nôtre, plus insulaire" (Alain François)

60. Avoir fait se rencontrer, en pensée seulement, un joueur de cor de l’Orchestre de Paris et un cinéaste plasticien américain, j’ignore leur nom à tous les deux

61. "Moi c’est Thierry, 45 ans, Trois enfants, une belle série, on avait commandé le modèle "facile à élever", on n’a pas se plaindre." (Publicité pour le Crédit Agricole)

62. Parler dans un microphone, dans un studio d’enregistrement, interviewé depuis un autre studio à Lausanne, à l’aise, et ne réaliser qu’après que c’est la première fois et que le dispositif technique qui gomme la distance entre Lausanne et Paris, ce n’est pas rien tout de même.

63. Ai raconté à Emmanuelle la vie d’Alan Turing, peu de gens la connaissent et pourtant tous en démarrant un ordinateur actionnent des machines de Turing (et je précise pour FB, Mac ou PC, les deux parfaitement machines de Turing)

64. Dans le train, lire le journal, et tomber, fortuitement, sur mon propre texte à propos de la photographie de Simone de Beauvoir, après cela le train pouvait bien dérailler.

65. Levé tard de l’infirmerie, suis allé marché dans les premières montagnes, je voyais les avions se poser, j’étais plus haut qu’eux alors qu’ils volaient encore, dans la plaine.

66. La destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg, Aucun de nous ne reviendra, Une connaissance inutile et Mesure de nos jours de Charlotte Delbo, Les voix sous la cendre, notamment les manuscrits de Zalmen Gradovsky, les Adolescents troglodytes d’Emmanuelle Pagano, les Oubliés de Christian Gailly, Sous le néflier de Jacques Séréna, On n’est pas là pour disparaître et les Fantaisies spéculatives de J.H. le Sémite d’Olivia rosenthal, Bob Dylan, une biographie de François Bon, Un balcon en forêt de Julien Gracq

67. Le sentiment de former un îlot calme, tous les trois, Lucien, toi et moi, dans le restaurant, mais dès qu’on est sortis, on a vite été repris par la laideur du monde.

68. Crottés mais heureux, le père et le fils de retour du rugby, la douche ensemble, réparatrice, je vois bien que je vieillis, les courbatures n’attendent plus le lendemain pour meurtrir et raidir les membres.

69. A côté de moi, à l’exposition de l’enfer de la BNF, qui regarde l’un des tous premiers films pornographiques, des acteurs morts depuis longtemps, une jeune femme d’aujourd’hui à la très jolie coiffure sauvage, alors, on aurait dit une souillon.

70. A Clermont, Grande difficulté à trouver le sommeil, se tourner et se retourner à la recherche d’un peu de fraîcheur dans les quatre coins des deux côtés de l’oreiller, toujours plus fuyante.

71. « La gauche à réinventer devra s’inspirer de cet ouvrage, dont j’aime par-dessus tout la fraîcheur, la juvénilité, le souffle qui le portent » Jack Lang préfaçant le dernier livre de BHL. On n’est pas sauvés.

72. Et je ferais bien de connaître et retourner à ma place et d’y rester tranquille, et de me contenter de mes petits bricolages. Toute ma tête.

73. Voir sa vie défiler à toute allure, tout comme quelqu’un qui va mourir, est désormais possible, il suffit de charger bout à bout toutes ses photographies dans un logiciel tout exprès

74. Au téléphone, le père m’explique, en chiffres, que les bûcherons ont abattu le grand tilleul. 30 tonnes de bois. A moi cela ne veut rien dire. J’avais donc un ami qui pesait trente tonnes.

75. Le soir les doigts sont gourds et impropres sur le clavier, j’étais plus heureux cet après-midi dans le froid et la boue avec les poussins de l’école de rugby.

76. Dans deux parcs différents, dans deux villes différentes, le même modèle compliqué de toboggan, et être allé dans les deux parcs la même journée, un le matin, Paris, l’autre l’après-midi, Montreuil. Même pas sûr que les enfants aient remarqué la coïncidence.

77. Les pieds nus sur le ciment froid, et nu aussi, du garage, très à mon affaire, concentré, c’est quand je vais me coucher que je remarque que mes pieds sont glacés.

78. Entre Nervers et Moulins, avoir trouvé, en remarquant un héron à l’affut derrière une haie, le titre exact en anglais pour le Tiroir à cheveux, d’Emmanuelle.

79. Avoir pleuré en lisant le montant d’une facture pourtant déjà acquittée depuis plus d’un an.

80. Vous ronflez, vous m’empêchez de dormir me dit mon voisin dans le train, et ma répartie me surprend encore, vous me réveillez, vous m’empêchez de dormir. Il n’a pas ri, je ne me suis pas rendormi. Lui si. Et a ronflé. Un tout petit ronflement ridicule.

81. Je me souviens qu’enfant, avoir froid aux mains faisait très mal, surtout quand elles se réchauffaient. Ce sont les enfants au rugby qui m’ont rappelé cela, ils avaient froid et cela faisait plus mal que les placages et les chocs.

82. Curieusement résumer dans un mail les dix dernières années de sa vie est plus facile que de dire sa journée en deux lignes. Et les dix dernières années en deux lignes, faudrait essayer. Au moins essayer.

83. Et cette femme qui m’a pris la main dans la rue, de quoi aurait-elle eu envie ? juste de traverser la rue avec moi ?

84. Avoir passé un long moment en tête-à-tête avec un buste de Diego, d’Alberto Giacometti, je n’ai pas passé plus de dix moments aussi intenses dans ma vie.

85. Affiches électorales gelées, travail dans garage, vélo, Eric, Adam, retour vélo, Nathan, toboggans, tombée de la nuit, paëlla, Julien, Nevruz, Emmanuelle aussi, vaisselle, Terrier. Tout ce qu’il faut passer par dessus bord pour rester dans les deux lignes.

86. Avoir accompagné Julien et Nevruz à l’aéroport, ne plus avoir un seul regard pour les avions.

87. Ma fille grandit. Le ciment de la cheminée de la centrale nucléaire est mouillé, cela fait une tâche. Ma fille me manque.

88. S’être violemment heurté à une étagère parce que dans une chambre d’hôtel de la même chaîne d’hôtels que d’habitude mais dans une autre ville, seule variation entre cette chambre et les autres, quarante kilomètres au nord, l’étagère au dessus des toilettes.

89. Refuser d’être malade par un si beau temps, alors à bout de forces s’astreindre à l’ascencion d’un des volcans de la chaîne, arrivé en haut, hors d’haleine, enfiévré, seul et heureux. Félicité d’avoir été plus fort que soi et plus fort que le mal dont on souffre

90. On a beau se dire que cela n’arrive pas qu’aux autres, dans ce domaine, on serait même plutôt rodés, on n’arrive pas à croire que c’est à nous que cela arrive.

91. Quel imbécile, j’ai garé ma voiture verte dans un endroit très voyant. Arrivé en haut d’un petit mont, quand je veux photographier la vallée, j’ai l’impression qu’on ne voit qu’elle. Heureusement qu’il y a le tampon de clônage

92. Le crocodile nain dans son aquarium ne bougeait pas depuis des heures, j’ai voulu faire son portrait au téléobjectif, quand j’ai posé la lentille à plat sur la vitre de l’aquarium, la tête du crocodile s’est levée d’un coup et ses mâchoires se sont desserrées imperceptiblement, même garanti par l’épais vitrage de son aquarium, j’ai eu très peur, la tension dans ce regard animal, reptilien.

93. Don’t just say, I am going to use the vaccum cleaner... What ? Say, I am going to choke the alligator. De tête, dans Stranger than paradise de Jim Jarmush et à ça fait du bien de s’en rappeler

94. "Parce qu’il s’agit de bâtir, ensemble, une société plus tolérante, plus juste et plus solidaire, je veux qu’elles (les familles d’autistes) sachent qu’elles pourront toujours compter sur la force et la permanence de mon engagement à leurs côtés", Jacques Chirac, discours sur l’autisme.

95. Devant les rayons d’articles de sports d’hiver dévalisés, avoir pensé, ce n’est pas le pouvoir d’achat le plus urgent dans ce pays.

96. En Inde on a retrouvé, apparemment sain et sauf un nouveau-né sur une voie ferrée. Sa mère avait accouché dans les toilettes du train. Quel peut bien être le destin hors du commun de cet enfant ?

97. Dans l’hiver 74, je me souviens très bien qu’à la maison, on suivait au plus près, et avec angoisse, la progression des troupes vietcongs, je venais d’avoir dix ans, et on m’expliquait le mot communisme pour la première fois.

 

Vendredi Vendredi 29 février 2008



 

Jeudi Jeudi 28 février 2007

Une bonne partie de la journée courbé en deux, assis sur les toilettes, l’autre partie de la journée, ce n’est pas mieux, passée dans des supermarchés, notamment pour finir d’équiper Madeleine et Nathan pour leur colonie de vacances aux sports d’hiver. Les rayons de ce supermarché spécialisé en équipement sportif ont été dévalisés et il faut beaucoup chercher dans des montagnes d’articles dépareillés aux emballages éventrés et en revérifiant bien que les indications de taille entre l’article et l’emballage correspondent, avant de trouver la dernière paire de gants à la taille de Nathan et même la dernière paire de chaussettes épaisses pour Madeleine — il y a une certaine désolation à ces rayonnages en désordre, qui décrivent en creux la voracité de l’affluence tout juste passée, et moi qui croyais que les vacances aux sports d’hiver c’était le grand luxe, quelque chose que nous ne pouvons pas nous payer, seulement aux enfants grâce à l’aide très substancielle du Comité d’Entreprise de mon employeur, je ne suis donc pas certain que ces histoires de pouvoir d’achat soient si urgentes, de toute façon il y a dans cette fausse revendication un effet pervers évident, les revenus des couches basses et moyennes n’augmentant pas, la seule façon de faire décoller le pouvoir d’achat serait de faire baisser les prix, avidité que les supermachés ont bien comprise qui baissent le prix des articles attractifs au plus bas, les fameux écrans plats, marge qu’ils récupèrent en payant leurs employés avec un lance-pierre, tout en conservant des marges consolidées sur les produits dits de première nécessité, parce que tout de même ce ne sont pas des entreprises de philanthropie, contrairement à ce que leurs publicités évoquent parfois, sans compter bien évidemment qu’en écrasant les fournisseurs avec des conditions injustes et en payant mal leurs employés souvent à temps partiel, ils ne favorisent nullement l’augmentation des ressources de toutes ces personnes auxquelles il faudra vendre des articles à des prix encore plus bas, ce qui sera rendu possible en les payant encore moins et ainsi de suite — c’est amusant parce que les enfants semblent trouver un certain plaisir à cette recherche compliquée, et je suis drôlement fier de Madeleine qui s’aventure dans un rayon voisin pour trouver deux paires de lunettes de soleil à un prix raisonnable quand les deux seules que j’avais trouvées à leur taille étaient vendues à un peu plus de quarante euros. Et dans un autre supermarché, je trouve une paire d’après-ski pour Madeleine avec une forte réduction. Dans la voiture je demande à Madeleine si ses après-skis lui plaisent vraiment et elle me répond qu’il y avait bien une autre paire qui plui plaisait davantage, mais elle ne portait pas d’étiquette de réduction. Je suis drôlement fier de ma grande fille, attentive à tout, mais j’espère tout de même que nos difficultés du moment ne vont pas la rendre radine plus tard. Et j’ai enfin acheté un maillot de bain neuf à Nathan, un maillot de bain qui ne devrait pas découvrir sa raie des fesses chaque fois qu’il sort de l’eau, je sais bien que Boris rêve d’en faire un talonneur — Nathan relève ton short, continue à nous montrer ton cul comme cela et tu vas finir talonneur — pour ma part j’ai peur qu’il soit un peu grand pour le poste. D’ailleurs je suis surpris mais ce nouveau maillot de bain a l’air de faire vraiment plaisir à Nathan. Curieux tout de même que j’ai pu trouver un peu de plaisir dans des supermarchés avec les enfants, tout en me tenant les habituels raisonnements anti-consuméristes qui me font précisément détester ces endroits.

 

Mercredi Mercredi 27 février 2008

Je lis ceci dans le Journal du Dimanche : "Pour sa première intervention publique depuis son départ de l’Elysée, Jacques Chirac a lancé lundi un appel à la poursuite de la mobilisation en faveur des personnes autistes. "Alors que beaucoup a été fait par les gouvernements successifs, l’heure est aujourd’hui à la poursuite de la mobilisation", a-t-il déclaré en clôturant un colloque organisé au Sénat sur le thème Autisme : prévoir demain". "C’est avec les personnes autistes elles mêmes et avec leurs familles que nous gagnerons ce combat qui tire notre société vers le haut", a-t-il poursuivi. "Je veux leur redire ici toute mon admiration pour leur ténacité, leur courage et leur vigilance. Je veux également saluer l’action déterminante de toutes les associations", a-t-il dit. "Parce qu’il s’agit de bâtir, ensemble, une société plus tolérante, plus juste et plus solidaire, je veux qu’elles sachent qu’elles pourront toujours compter sur la force et la permanence de mon engagement à leurs côtés", a-t-il ajouté".

Chirac est vraiment un type pathétique. Il aura piaffé toute sa vie pour être élu Président de la République, ce qu’il a fini par obtenir davantage à l’usure des électeurs que par leur engouement. En 1995, il a su tirer les marrons du feu tirer son épingle du jeu, enfin, après la fin désastreuse de l’ère mittérandienne, et bénéficier aussi d’un capital de sympathie parfaitement indû, du fait de l’enfant dans le dos que lui avait fait Balladur — avec l’aide précieuse d’un futur président des otaries de droite — et en 2002, il a profité du sursaut républicain de toute une population pour la soumettre aux premières étapes de l’installation de l’extrême droite au pouvoir, notamment parce qu’il a rapidement été dépassé par sa créature, le terriblement néfaste président des otaries de droite. Ce qui est aussi merveilleux avec ce type-là c’est comment il a si longtemps ambitionné d’être une manière de père de la nation pour devenir quasi-immédiatement le grand-père gâteux et sénile de la même nation. Car enfin qu’on m’explique ce que Chirac a bien pu faire lors des deux dernières années de son deuxième mandat ? Rien. Ceci dit ces deux années de ce rien-là sont nettement préférables aux huit premiers mois de casse sociale réalisées par le président des otaries de droite.

Rien au point de pouvoir aujourd’hui raconter n’importe quoi sur un sujet sur lequel justement les gouvernements successifs auront surtout brillé par leur incompétence au mieux, et leur incurie crasse. De dire que beaucoup a été fait par les gouvernements successifs en matière d’autisme, cela revient un peu à dire que le combat pour la paix de Bush Junior pendant huit ans a été couronné de succès, et qu’on n’a jamais été aussi près d’une issue de paix au Proche-Orient. La droite se targue depuis le 11 février 2005 d’avoir fait voter une loi parfaite pour les droits des personnes handicapées, c’est effectivement un texte de loi magnifique, il m’arrive même souvent de le lire pour me remonter le moral, sa seule carence finalement c’est de n’être pas appliqué, ni sans doute applicable si cette loi n’est pas financée et son financement sanctuarisé, or il n’en est rien. C’est donc une loi purement décorative.

L’heure n’est pas la poursuite de la mobilisation, l’heure est à la mobilisation tout court. Le taux de scolarisation en milieu scolaire classique des enfants autistes en France ne dépasse pas en réalité les 10% — il y a naturellement bataille de chiffres d’autant qu’il est très difficile de faire reconnaître qu’un enfant est autiste, autre débat évidemment, retenons que les gouvernements successifs se sont appliqués à reconnaître à peu 40.000 enfants autistes en France, quand ils sont plus vraissemblablement un peu plus de 100.000, soit un enfant sur mille, mais même quand on calcule avec les chiffres officiels on obtient le chiffre de 20 et quelques pourcents — quand le même pourcentage en Belgique ou en Grande Bretagne avoisine les 85%. Pour mémoire 3500 patiens autistes français vivent en Belgique pour bénéficier du meilleur accueil leur étant réservé en Belgique, dans des centres qui reçoivent par ailleurs des financements de l’Etat Français, cherchez l’erreur.

Notre société en matière d’intégration des personnes autistes aurait donc bien besoin d’être tirée par le haut. Elle peut difficilement être tirée vers le bas, elle a touché le fond. Ainsi, il y a deux semaines encore en tentant d’obtenir de l’Education Nationale ce qu’elle nous doit du point de vue de la loi du 11 février 2005, un accompagnement complet de Nathan à l’école, la réponse de la Maison Départementale des Personnes Handicapées nous a répondu que les 650 euros mensuels que nous recevions grassement des Allocations Familiales devraient largement nous permettre de couvrir des frais d’accompagnement qui resteraient à notre charge. Et il était clairement sous entendu qu’il ne manquerait plus que l’on se plaigne avec cela. A titre indicatif, les 650 euros mensuels ne nous permettent pas de couvrir entièrement les soins thérapeutiques de Nathan, et depuis cinq ans, effectivement nous n’avons pas attendu après cette aide pour jeter toutes nos forces financières dans la bataille. Et qu’à l’heure actuelle du point de vue de son neuro-pédiatre, notre prescripteur, Nathan ne reçoit qu’insuffisamment les soins dont il a besoin. Alors oui, on veut bien être un peu tiré vers le haut. La société y gagnerait effectivement un visage plus humain. Mais avec dire avec l’extrême droite au pouvoir, nous ne nous faisons aucune illusion sur l’humanité de ce visage de la société.

Pour ce qui est votre admiration, Monsieur Chirac, pour la ténacité et le courage — la vigilance je ne vois pas bien de quoi il est question, mais on voit bien vous avez le soucis d’un bon rythme ternaire — ne nous fécilitez pas c’est en grande partie votre inaction sur ce sujet pendant douze ans qui nous a effectivement rendus à la fois tenaces et courageux. Et vigilants si cela vous plaît.

Effectivement l’action des associations est déterminante dans la lutte contre l’autisme, mais là aussi on se demande bien pourquoi elle est si primordiale à prendre en charge ce qui devrait l’être pas l’Etat, sans doute justement parce que l’Etat ne fait pas face à ses responsabilités et ne respecte même pas ses propres lois, dont celle du 11 février 2005, au point que l’Etat français est actuellement poursuivi en justice pour le non-respect de ses propres lois.

Effectivement il s’agit de bâtir une société plus tolérante et plus juste et plus solidaire, mais croyez-vous que nous y parviendrons à partir du champ de ruines sociales que vous laissez derrière vous, Monsieur Chirac, et surtout étant donné à qui vous avez laissé les clefs du camion.

Nous savons, n’en doutez pas, la force et la permanence de votre inaction, en cela vous ressemblez beaucoup à l’un de vos prédécesseurs, Valéry Giscard d’Estaing que l’on voyait si souvent à la télévision dans les années 80 pour nous dire qu’il venait de trouver une nouvelle formule miracle pour combattre le chômage de masse, quand le même chômage était passé de 100.000 chômeurs en 1974 à un million en 1981. Votre dévouement nous touche beaucoup, mais on préférerait nettement que vous preniez définitivement votre retraite plutôt que de vous appliquer à gommer les contours d’une action politique absolument merdique, la votre pendant 12 ans, sans compter vos deux mandats de Premier Ministre, durant lesquels vous avez également montré à quel point vous êtiez nul.




Je dois à Véronique Daniel, l’une des toutes premières visiteuses du site, un oeil intraitable avec la langue, d’avoir corrigé une imprécision, voici son message :
Bonsoir Phil,
Un message futile, qui n’a rien à voir avec le fond grave
de votre dernière note, histoire de vous montrer que je
vous lis attentivement. Voilà
 : vous avez utilisé à fort mauvais escient "tirer les
marrons du feu" qui signifie : "courir des risques pour le
seul profit d’autrui" alors que, concernant Jacques Chirac,
vous vouliez dire précisément l’inverse (ne prendre aucun
risque et s’en mettre plein les fouilles, en gros).
L’expression vient d’une fable de La Fontaine, j’ai oublié
laquelle, où un singe se crame les pattes pour sortir les
marrons du feu où ils grillent, et se les fait piquer par
je ne sais plus quel animal : ce n’est pas lui qui s’en
régale à la fin de l’histoire. Si ça se trouve, Madeleine
la connaît.


Et donc voici la fable ne question :

LE SINGE ET LE CHAT

Bertrand avec Raton, l’un Singe, et l’autre Chat,
Commensaux d’un logis, avaient un commun Maître.
D’animaux malfaisants c’était un très bon plat ;
Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ?
L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage.
Bertrand dérobait tout ; Raton de son côté
Était moins attentif aux souris qu’au fromage.
Un jour au coin du feu nos deux maîtres fripons
Regardaient rôtir des marrons ;
Les escroquer était une très bonne affaire
Nos galands y voyaient double profit à faire,
Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.
Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd’hui
Que tu fasses un coup de maître.
Tire-moi ces marrons ; si Dieu m’avait fait naître
Propre à tirer marrons du feu,
Certes marrons verraient beau jeu.
Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte,
D’une manière délicate,
Écarte un peu la cendre, et retire les doigts,
Puis les reporte à plusieurs fois ;
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque.
Et cependant Bertrand les croque.
Une servante vient : adieu mes gens. Raton
N’était pas content, ce dit-on,
Aussi ne le sont pas la plupart de ces Princes
Qui, flattés d’un pareil emploi,
Vont s’échauder en des Provinces,
Pour le profit de quelque Roi.
 

Mardi Mardi 26 février 2008

Apparemment nous n’étions pas les seuls à penser qu’une visite de l’aquarium était une bonne solution contre une après-midi de vacances pluvieuse, il y avait une double queue qui promettait d’être très longue. Madeleine comme moi pensions alors que le mieux serait sans doute de faire demi-tour. Et de trouver autre chose à faire. Je regardais dans mon sac mais non, je n’avais pas pris avec moi la carte d’handicapé de Nathan, mais Madeleine m’assura que de toute façon cela aurait injuste et qu’il n’aurait pas été correct de s’en servir. Elle a raison. Et je la félicite de son jugement. Alors j’explique à Adèle et Nathan restés en arrière pendant cette discussion avec Madeleine que nous n’allons plus à l’aquarium et que l’on ira demain matin. C’est complètement idiot parce que Nathan se tenait très calmement dans la queue, dans l’anticipation de visiter l’aquarium, passionné qu’il est par les poissons, et tout d’un coup je réveille, en annulant la visite, la mère de toutes les crises. Je m’emploie comme je peux à colmater les brèches, mais il est devenu tout rouge, complètement insaisissable, déçu à l’extrême. Bref, je me trouve désormais dans une situation sans issue, d’autant qu’ayant abandonné notre tour dans la queue nous avons perdu le bénéfice des dix premières minutes d’attente. Avec Madeleine, je cherche des solutions, je pourrais envoyer Madeleine avec les clefs de la voiture aller chercher le macaron, Madeleine continue de trouver cette méthode injuste, j’argumente qu’étant donné la crise en cours, cela devient assez justifié, mais elle est inflexible ma Madeleine, je suis assez fier de ses réflexes civils. Et tout d’un coup, une jeune femme acourre vers nous, Delphine, une des collègues de Meriem, de l’Envol, elle accompagne le petit Tom, un autre enfant autiste, pour une visite de l’aquarium, elle me dit qu’il ne faut pas faire la queue, je lui explique que je n’ai pas la carte avec moi. Elle me dit que ce n’est pas grave, qu’elle a l’habitude de négocier ce genre de situations, et la voilà qui prend Nathan par la main, je m’engouffre dans son sillage avec les deux filles et elle disparaît derrière une foule nombreuse, un peu comme un talonneur irait au soutien, et en très peu de temps, elle reparaît avec les précieux billets, qu’elle a semble-t-il obtenus gratuitement, nous faisant tous les deux, les adultes, passer pour des accompagnateurs, je suis épaté par ce dénouement miraculeux.

Nous descendons dans l’aquarium et dans la foule assez épaisse d’enfants et leurs parents qui se pressent pour voir les aligators, les pirahnas mais aussi les poissons-clowns, les poissons-chirugiens, le napoléon, des carpes paresseuses, un requin à pointes noires qui fait des ronds dans l’eau en sens contraire d’un poisson licorne visiblement assez obstiné, Nathan est surexcité et parle très fort, bouscule pas mal les autres enfants, fait caca dans sa culotte, fait une mini crise parce que je l’empêche de se pencher au dessus de la fosse aux crocodiles ou de taper sur le verre des aquariums, bref il est très autiste pendant cette visite ce que j’accueille en bonne part, puisque cela justifie ce que j’avais du mal à accepter, ne pas faire la queue en utilisant un coupe-file.

Mélange curieux de culpabilité et de gratitude.

Le crocodile nain dans son aquarium ne bougeait pas depuis des heures, j’ai voulu faire son portrait au téléobjectif, quand j’ai posé l’objectif à plat sur la vitre de l’aquarium, la tête du crocodile s’est levée d’un coup et ses machoires se sont desserrées imperceptiblement, même garanti par l’épais vitrage de son aquarium, j’ai eu très peur. La tension de cette confrontation. Et le rire de Nathan qui trouvait à ce crocodile un air sot, le cou soudain tendu et les dents en désordre.

Je me suis souvenu d’une précédente confrontation de Nathan avec un crododile, cette fois à la grande galerie de l’évolution, Nathan avait caressé l’animal en tentant de le consoler, c’est donc vrai que les crocodiles ont en fait l’air malheureux, sans doute au point de pleurer. J’en avais tiré la matière d’un extrait d’une fuite en Egypte.

et puis j’avais le sentiment de toujours revenir aux mêmes activités avec eux ; c’est vrai ; c’était souvent que nous allions au jardin des plantes à la Grande Galerie de l’Évolution ; je trouvais que c’était une bonne idée mais c’était tout le temps la même ; d’ailleurs la dernière fois que j’ai annoncé ; martial ; que nous allions à la Grande Galerie de l’Évolution ; Zoé a dit on va voir les animaux qui sont morts-comme-maman ; Émile est plus patient ; plus secret aussi ; parfois c’est à se demander s’il a compris qu’elle ne reviendrait pas ; que sa mère ne reviendrait pas ; qu’elle ne reviendrait pas d’où ce petit garçon l’avait envoyée par l’effet de son imagination enfantine ; je me faisais violence et je le lui demandais ; je lui posais la question ; elle est où maman ; il me répondais ; elle est morte ; alors je me rassurais ; il avait compris ; d’autres fois je me dis que ce n’est pas certain ; qu’après tout dans son univers à lui morte est peut-être le nom d’une destination ; d’un pays ; d’une contrée ; je ne peux pas non plus lui dire plusieurs fois par jour qu’elle est morte ; mais tout de même ; Émile ; par exemple ; c’est un exemple ; lui ; ne m’a jamais dit que les animaux empaillés de la Grande Galerie de l’Évolution étaient morts-comme-maman ; et pour tout dire ; il lui arrive parfois de les caresser ; j’ai du mal à le tenir ; un mercredi après-midi d’ailleurs j’expliquai à Zoé la différence entre un papillon de jour et un papillon de nuit ; aidé en cela par les panonceaux didactiques qui jouxtaient la vitrine d’entomologie et dont je vous recommande à la fois la concision et la grande valeur pédagogique ; je n’avais pas les yeux sur Émile ; et quand je me suis retourné je l’ai vu en train de caresser et d’embrasser un crocodile ; Émile ai-je crié ; les gens se sont retournés ; Émile riait ; je réalisai ma méprise ; cela fait drôle tout de même de voir son petit garçon si près d’un crocodile plus vrai que nature ; mais bien sûr c’est un malentendu idiot ; d’autant plus idiot que cette espèce-là de crocodile est éteinte depuis une cinquantaine d’années ; qu’en quelque sorte ce saurien n’est pas contemporain d’Émile ;

 

Lundi Lundi 25 février 2008



Le train venait tout juste de partir, le contrôleur est passé dans mon wagon, et m’a tout de suite poinçonné le billet — ils ne sont pas si nombreux les contrôleurs de ce train matinal à donner aux dormeurs une chance au sommeil, en général c’est davantage des commentaires pas très aimables, quand ce n’est pas des remarques merdiques, que si on voulait des couchettes, on avait qu’à prendre des trains de nuit, sans rire !, la propension inouie de ceux qui ne travaillent qu’en journée, de ne jamais envisager qu’il existe tout un petit peuple qui travaille de nuit — me rendant billet et carte de famille nombreuse, il m’a souhaité bon voyage, sur un ton qui était ambigu, un peu comme s’il m’avait souhaité de faire de beaux rêves, ou plus ambigu encore, de façon poétique, l’invitation au voyage.

Quand je me suis réveillé, en sursaut un peu avant l’arrivée à Paris, une femme était, elle aussi, allongée parallélement à moi, qui a souri à mon réveil et m’a simplement souhaité le bonjour, et elle aussi, sur un ton qui voulait dire que puisque nous avions visiblement dormi ensemble, on pouvait tout aussi bien se donner le bonjour. Elle démarrait bien cette journée.

Et comme elle consultait un plan de métro de Paris, je lui ai demandé si je pouvais l’aider, elle m’a dit qu’elle allait à la porte de Versailles, j’ai demandé au salon de l’agriculture ?, oui, alors il vous faut prendre la direction de la Défense, changer à Concorde et prendre la direction Mairie d’Issy. Elle m’a indiqué quelle était agricultrice, vous êtes exposante ?, c’est curieux mais en lui posant la question, j’avais un peu le même ton de voix comme j’aurais demandé à un artiste s’il exposait en ce moment — la fatigue de cette dernière nuit au travail jouait sûrement un rôle dans ce que j’entendais ce qu’on me disait ou ce que je disais moi-même avec des accents aux significations multiples, c’était en fait très agréable — non, en fait non, elle avait des rendez-vous et notamment des discussions importantes à propos de quelques nouvelles directives européennes, auxquelles les béotiens comme moi ne comprennent pas grand chose, mais à sa façon d’en parler, j’ai vu qu’elle avait l’air de maîtriser tout cela très bien, un peu comme moi je me serais orienté dans du JCL — Job Control Language — au travail. Avec une moue dubitative, je lui ai dit, chacun son métier et les vaches seront bien gardées, ça l’a fait beaucoup rire, l’agricultrice éleveur.

Et à neuf heures du matin, quand nous sommes descendus du train en se souhaitant la matinée belle, j’avais le sentiment que la journée m’avait déjà donné l’essentiel de ses surprises en réserve pour le jour.

Arrivé à la maison, c’est Clémence et Nathan qui sont venus me chercher à la gare, rencontre de Mong. Café. Réponse au mail de François, et au lit.

Et l’après-midi, j’emmène mon petit monde au parc des Guilands. On joue au rugby sur la grande pelouse. Adèle trouve cela un peu rugueux, mais elle se réjouit beaucoup quand je l’aide à mettre son frère parterre.  

Dimanche Dimanche 24 février 2008



Quel imbécile, j’ai garé ma voiture verte dans un endroit très voyant. Arrivé en haut d’un petit mont, quand je veux photographier la vallée, j’ai l’impression qu’on ne voit qu’elle. Heureusement qu’il y a le tampon de clônage dans le logiciel de retouches d’images numériques.

Arrivé en haut, le souffle un peu coupé, j’étends mon manteau dans l’herbe rase battue par le vent et je m’allonge. De là où je suis, j’embrasse toute la ville, et dans les premiers cercles, je vois l’immeuble de mon travail, je pense aux heures que je dois y passer pour mériter le droit de passer deux petites heures à marcher dans les premiers contreforts de la montagne.

Comme souvent en marchant, dès les premiers pas, la pensée qui vagabonde et se libère. La pensée heureuse alors qu’il restera toujours la marche à pied pour s’émanciper, même dans une société tellement dégradée.

Toujours avoir un peu de papier et un crayon dans son sac. Comme l’appareil-photo toujours l’avoir avec soi, sur l’épaule. Et pourtant j’oublie tellement souvent de papier et le crayon. Jamais l’appareil.

Les avions qui se posent, le bruit de leurs réacteurs couvert par le vent, on voit très bein l’aéroport d’où je suis, ils s’approchent avec la grâce de l’albatros, et une fois posés, ils se garent avec des mouvements gauches de crapaud.
Le bloc-notes du désordre