Dimanche Dimanche 20 janvier 2008

A : Monsieur le directeur de France 24
5 rue des Nations Unies
92445 Issy-les-Moulineaux


De : Philippe De Jonckheere
xxxx
94120 Fontenay-sous-Bois


Clermont-Ferrand, le 19 janvier 2008


Monsieur le président de France 24


J’ai l’honneur de vous proposer ma candidature pour le poste de chroniqueur de billets d’humeur. Diplômé de l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Paris, option photographie, Master of Fine Arts de the School of the Art institute of Chicago, je suis par ailleurs l’auteur d’un site internet, le désordre, dans lequel je tiens une chronique quotidienne, intitulée le bloc-notes du désordre, laquelle joint souvent au texte, l’image, parfois la vidéo et assez souvent le son.

Ce qui motive ma candidature c’est d’avoir visionné ce matin la récente contribution d’une de vos collaboratrices, Madame Christine Okrent, et d’avoir obtenu de l’hebdomadaire Le Point le renseignement de sa rénumération annuelle pour cette chronique annuelle, 120 000 euros.

J’imagine que je pourrais présenter les mêmes prétentions salariales, mais conscient que pour rendre ma canditature attrayante, il serait de bon ton de brader mon offre, je vous propose des chroniques hebdomadaires deux fois plus longues, entre six et dix minutes pour un salaire deux fois moindre, soit 60.000 euros, mon offre est donc quatre fois plus intéressante que celle de Madame Okrent.

Par souci d’honnêteté intellectuelle, je vous propose de comparer la chronique que Madame Okrent a faite à propos du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir et d’une part, une chronique sur un sujet voisin, qui m’a valu d’être interviewé assez longuement, dix minutes, par la Radio Suisse Romande dans l’émission Médialogues d’Alain Maillard et de Pascal Bernheim et l’article d’être repris dans le Contre-journal de Libération, vous pourrez alors tout à loisir comparer la prestation de Madame Okrent et la mienne, qu’en toute modestie, je trouve nettement plus fouillée.

Cette semaine, vous pouvez également lire deux de mes billets, l’un sur un sujet d’actualité, la mort du champion d’échecs Bobby Fischer et l’autre sur un événement culturel, l’exposition des collections de l’enfer de la BNF.

Par ailleurs, je note au générique du billet d’humeur de Madame Okrent un générique assez long, je pense pouvoir travailler avec beaucoup de soin avec le tiers de cet effectif. Pour cela aussi vous réaliseriez sans doute de précieuses économies.

Enfin, quand on regarde l’émission de Madame Okrent, on remarque qu’elle ne cesse de passer d’une caméra à une autre de façon pas toujours très adroite, non pas que je mette en doute ses compétences en audiovisuel, mais tout de même on a l’impression d’une facture un peu expéditive, et que son billet d’humeur aurait peut-être mérité quelques prises supplémentaires et un montage plus précis, connaissant les nombreuses autres activités de Madame Okrent, je comprends qu’elle soit contrainte d’aller un peu vite, si nous nous mettons d’accord sur les 60.000 euros annuels, je m’engage à ne travailler que pour vous, aussi disposerai-je de davantage de temps pour fignoler, dans les moindres détails, les six à dix minutes de ma chronique hebdomadaire, donc deux fois plus longue que celle de Madame Okrent que je n’hésite plus à considérer comme ma concurrente directe dans votre grille de programmes.

Deux derniers détails, pour avoir étudié trois ans aux Etats-Unis et vécu également trois ans en Angleterre, je puis vous assurer que je parle parfaitement anglais, là aussi, objectivement, bien mieux que ma concurrente, Madame Okrent, de même qu’un peu d’Allemand que je peux lire tout à fait intelligiblement pour une personne germanophone, je dis cela pendant que votre chaîne a toujours pour mission de s’exprimer parfois en langue étrangère. Enfin, détail pratique, je n’ai aucune relation personnelle, ni aucune sympathie d’ailleurs — ça je puis vous l’assurer — avec quel que membre du gourvernement que ce soit, vous n’avez donc pas à craindre de ma part ni risque de collusion, ni possible scandale de favoritisme, je suis sûr que vous apprécierez.

Dans l’attente impatiente de votre coup de téléphone pour me donner le feu vert de ma prochaine émission, je vous prie d’agréer mes respecteuses salutations.

Philippe De Jonckheere.





Pour les lecteurs habituels de ce bloc-notes je m’excuse de ce rabâchage de l’affaire Simone de Beauvoir / Nouvel Obs, mais comme j’envoie effectivement cette lettre de motivation au directeur de France 24, je suis un peu contraint de me mettre en avant pour la rendre crédible  

Samedi Samedi 19 janvier 2008

La mort de Bobby fischer me laisse tout à fait indifférent, du moins le croyais-je hier en lisant sa nécrologie dans le New York Times. Sans doute parce que je n’ai jamais été un admirateur de son jeu, du temps où je jouais tant aux échecs et où je passais beaucoup de temps à lire des parties — si, j’avais tout de même un petit faible pour une de ses parties espagnoles avec les Blancs dans laquelle l’audacieux doublement des tours dans la colonne a lui permit de se servir du pion a justement comme d’un bélier dans une défense qui craqua d’un seul coup mais je suis incapable de me rappeler contre quel joeur cette partie ?, ni en quelle année ? — mais surtout parce que ce type était un sale con qui profitait du premier microphone tendu pour dire sa haine des Juifs. Il est mort en clochard millionnaire — un peu le genre de Carreidas dans Vol 714 pour Sydney d’Hergé — en Islande, pays qui lui avait offert un secourable asile politique, il paraît qu’ils sont fondus d’échecs en Islande, poursuivi qu’il était par les Etats-Unis qui demandaient son extradition, pour des motifs plutôt vains d’ailleurs. Ses propos, en plus d’être pathétiquement antisémites, sur d’autres sujets, étaient à peine meilleurs, s’agissant par exemple des attentats du 11 septembre 2001, il s’en réjouissait, il avait une intilligence de la chose politique qui devait à peu près correspondre à celle d’un enfant de dix ou onze ans. Bref il n’était plus bon qu’à une chose, les échecs, mais c’était même là un domaine dans lequel il avait totalement perdu pied puisqu’il était indûment convaincu d’avoir dépassé les limites du jeu dans ses règles ancestrales et maintenait, contre vents et marées, que la seule vraie façon de jouer aux échecs était à chaque partie de répartir aléatoirement les pièces de la première rangée. Il affirmait qu’il ne jouait plus aux "vieux échecs", mais que s’il y avait à nouveau joué il aurait battu n’importe qui. Les inconditionnels du flamboyant jeune homme, devenu précocement champion du monde en 1972, seraient peut-être tentés de le croire, mais il leur faudrait être sérieusement aveuglés par des parties très anciennes, parmi lesquelles peut-être le fameux doublement des tours dans la colonne a, piège qui ne surprendrait plus personne et qui au contraire fait désormais l’objet d’une efficace réfutation.

Pour preuve lorsqu’en 1992, un très riche yougoslave, les yougoslaves aussi sont fondus d’échecs, offrit d’opposer à nouveau Boris Spassky à Bobby Fischer, revanche de la finale de 1972, certes Fischer finit par gagner, assez facilement, mais il eut fort à faire sur certaines manches contre un joueur, Boris Spassky, qui ne faisait plus peur à personne à l’époque et qui n’aurait sans doute pas marqué un seul point contre les joueurs forts du moment, Kasparov, Vishnu, et le jeune Kramnik. La vérité est même plus cruelle, il est fort probable que lorsque Fischer refusa en 1975 de défendre son titre contre Karpov, il devait savoir intuitivement qu’il serait balayé par le jeu terriblement cérébral du Russe et ses très lentes mais irresistibles évolutions de positions. En cela Fischer refusait de rejoindre la cohorte des anciennes gloires du jeu dépassées par les générations montantes de joueurs, et auxquelles on continue de faire une place dans les grands tournois par respect pour leur palmarès d’antan, mais qui ne se rendent plus très bien compte, à l’image de Kortchnoï, que le plan génial qu’ils ourdissent sur l’aile dame de leur adversaire ne peut pas fonctionner parce qu’il requiert une de leur pièces qui est précisément clouée à leur roi. Les étourderies de ce type de Korchnoï étaient des sujets de moqueries cruelles de la part des plus jeunes joueurs, indoctes qu’il avait été, des années auparavant, un véritable ogre du jeu.

Un jour jeune Champion du monde, Fischer avait lentement décliné pour devenir un raté, et ce qui passait pour caprice de star du temps de sa gloire, était devenu absolument inaudible et surtout infréquentable, son négationisme primaire, quand il ne pouvait même plus se prévaloir de sa force au jeu des Rois.

Les cas de déchéance grave dans le monde des échecs sont en fait plus courants qu’on ne le croit. Peut-être pas tous aussi spectaculaires que celui de Fischer, mais ce jeu, contrairement à sa réputation, rend tout sauf intelligent. Une de ses plus belles figures, José-Raul Capablanca (1888 - 1942) le styliste cubain, s’ennuyait lui aussi à la fin de sa carrière, et lui aussi préconisait un léger changement des règles du jeu, moins radical que celui préconisé par Fischer, il proposait que les positions de départ des cavaliers et des fous fussent inversées, mais pour lui aussi c’était sans doute un écran de fumée pour faire oublier la montée en puissance de joueurs tels qu’Alekhine. En fait le jeu d’échecs pour ses plus brillants joueurs devient une prison — celle même, inversée, imaginée par Stephan Sweig, dans le Joueur d’échecs, encore que dans cette oeuvre de fiction, l’invraissemblance, purement échiquéenne, de jouer contre soi, invalide un peu le raisonnement du récit — un carcan étroit de la pensée duquel ils ne parviennent pas à s’extraire, autrement qu’en pensant toute situation, même déconnectée du jeu, comme une métaphore du jeu — ici on pense au Jeu des perles de verre d’Herman Hesse, où comment un microcosme garanti de toute pression sociale, ayant pour but l’étude fervente d’un jeu mental, notamment dans le but de faire progresser connaissances esthétiques, philosophiques et théologiques, devient en fait un échec, dont la seule issue est précisément l’abolition de cette communauté par son plus haut penseur — or aussi complexe que peut devenir le jeu d’échecs, sa complexité demeure fictive et tout à fait inapplicable dans la vie hors des soixante-quatre cases. Et sans doute le dernier grand joueur faisant face à cette déconvenue n’est autre que Kasparov, qui récemment s’est plu à théoriser dans un livre, Comment la vie imite les échecs que la politique relevait du jeu d’échecs et qu’appliquant son expérience au jeu à une nouvelle carrière dans la politique justement, il n’aurait aucune difficulté à se défaire de son adversaire déclaré, Poutine. On le sait la partie est extrêmement mal engagée pour Kasparov, qui a récemment séjourné en prison, pendant que Poutine gagnait des élections (certes pas sans tricher) dans lesquelles la liste de Kasparov, le Front Civil Uni ne figurait même pas parmi les prétendants, faute de supports. Il n’est pas impensable que depuis Poutine se rêve gagnant aux échecs contre Kasparov.

D’ailleurs, c’est un signe assez admirable qu’emprisonné, pour quelques jours, Kasparov, reçut la visite de son ennemi de toujours aux échecs, Karpov, qui lui avait toujours été un cassique du pouvoir du temps du Soviétisme et qui encore aujourd’hui évolue politiquement du côté du plus fort. Et c’était là apparemment une visite sincère, amicale. Sans doute parce que Karpov partage secrètement avec Kasparov son impuissance à élargir les limites du jeu.

Le jeu d’échecs ne rend pas intelligent, au contraire il rend fou, parce qu’il superpose trop brutalement à la réalité un quadrillage dont on devient prisonnier pour l’obsession qu’il crée chez le joueur. C’est une réputation peu connue du jeu, celle d’emprisonner ses joueurs, on pourrait penser par exemple qu’un cercle de joueurs d’échecs est un endroit paisible dans lequel les amateurs s’offrent des récréations réparatrices des soucis de l’existence, c’est bien pire que cela, il suffit de rentrer dans un tel endroit et d’y respirer en une seule bouffée cette odeur de sueur sèche et de cendrier froid — du temps où l’on fumait dans les cercles d’échecs et on y fumait beaucoup — pour reconnaître le parfum de la peur, de l’angoisse et de la solitude mêlées. Et quelques sociolologues attentifs remarqueraient sans mal après quelques temps la lente déchéance sociale de certains joueurs, souvent des personnes de profession libérale s’éloignant de plus en plus de leur cabinet, de leur étude ou de leur commerce, léthalement attirées par le cercle du jeu comme le papillon de nuit à l’ampoule électrique. Et vous aurez compris qu’il s’agit là de la confession d’un repenti.

"Jouer aux échecs n’apprend pas à être intelligent, cela apprend à jouer aux échecs c’est tout" ou encore "Les hommes sont brillamment créatifs pour trouver des moyens de passer le temps de façon non constructive" (Un joueur d’échecs célèbre, mais qui a du oublier cette vérité, parce que, justement, il a mal fini).

Finalement, Fischer m’émeut davantage dans sa déchéance d’homme dépossédé, même négationiste, que dans son jeu flamboyant. Sans doute parce qu’un négationiste est plus humain qu’un joueur d’échecs.

 

Vendredi Vendredi 18 janvier 2008



 

Jeudi Jeudi 17 janvier 2008



A l’exposition de l’enfer de la BNF, je suis d’abord un peu déçu par la succession des vitrines, dans lesquelles on retrouve ces très beaux objets que sont des livres anciens ouverts sur des passages qui partagent tous d’être les plus osés de ces livres, et qui leur aura tous valu, un jour ou l’autre, d’être écartés dans l’enfer des bibliothèques, déception, sans doute parce que je ne conçois pas de fétichisme a priori pour des éditions originales ou même des autographes fussent ils du Marquis de Sade ou encore de Diderot écrivant la Religieuse, je suis bien davantage ému par mes manuscrits, vers la fin de l’exposition, de Georges Bataille ou de Pierre Guyotat, et de lire, notamment chez Bataille, et ses très nombreuses ratures, comme il a été périlleux de dire au plus juste les contours de certaines scènes de Madame Edwarda par exemple. Donc, je trouverais rapidement antispectaculaire la succession des vitrines de ces très beaux livres et parfois même de ces manuscrits, même quand ces livres sont également ouverts sur des illustrations, qui certes ne me laissent pas toutes de marbre, comme j’aime le dessin de ces femmes aux fortes cuisses, et aux hanches épanouies, non, tout ceci me ferait presque regretter d’être venu voir cette exposition, quand enfin je finis par découvrir les parties plus visuelles de l’exposition.

Et ce n’est pas seulement parce que je suis une personne plus facilement chatouillée par le côté visuel des choses, cela joue, c’est certain, mais à vrai dire n’étant pas naturellement enclin, dans ma sexualité, aux pratiques de groupe, dans le nombre des visiteurs de cette exposition, j’ai tout de même du repentir à me laisser aller tout à fait à ma curiosité et éventuellement à ma stimulation — je serais plutôt du genre à préférer acheter le catalogue pour une consultation plus privée — mais ce n’est pas là mon étonnement, ni même ma joie.

Non, ce qui est commun à toutes ces petites gravures, ces photographies en général à l’éclairage très médiocre, à ses dessins ou encore à quelques-uns de ces flip books et autres images animées, c’est cette admirable ingénuosité à dévoiler au regard ce qu’il recherche, l’image de la luxure, et que c’est précisément dans ce dévoilement que se cachent des trésors d’imagination, de formes de livres, de faux livres reliés pleine peau et qui dans une bibliothèque pour le regard du non-connaisseur désignerait un ouvrage nécessairement poussièreux et ennuyeux, mais pour l’amateur, au contraire c’est l’endroit idéal pour garantir des regards indiscrets une magnifique collections de vues stéréoscopiques de Bellocq, ou encore ces albums anglais aux pages jouant sur la transparence partielle des calques et derrière des scènes de genre éculées, en transparence donc on découvre des scènes d’un autre genre. Un stromboscope dont on active soit même la manivelle s’amuse des mouvements de piston d’un chibre de belle allure entrant et sortant d’une vulve admirablement poilue, l’image de production de cette impression de mouvement étant bien plus émouvante que ce qui est effectivement représenté. Dans un livre d’illustration, que de personnes voyeuses, et quelques curés bien sûr, écoutent aux portes ou épient au travers de trous de serrure, ce que le lecteur peut ensuite dévoiler en tournant ces petites portes de papier, ou de fait, il pourra voir quelques scènes salaces. Les jeux doubles de gravures, celles convenables de scènes passablement érotisées, et la même gravure pour l’amateur qui révélera à la vue des poils pubiens, ou encore la même scène, décor et pause, et deux instants de l’accouplement, l’avant et l’après. A noter aussi que dans l’érostisme japonais ce ne sont que ces parties, généralement voilées dans les représentations occidentales, au contraire du reste du corps qui est très dénudé, qui sont en fait épaissement vêtues par des kimonos aux motifs luxuriants, dans ces gravures japonaises l’obsénité est bien davantage dans le dévoilement que dans le luxe de détails des plis de la vulve ou des rides des phallus.

La photographie est inventée depuis quelques années seulement, Baudelaire devise gentiment de sa laideur et les photographes se posent justement la question de savoir quels seront leurs sujets, et ils mettront longtemps à se départir de ce que la painture reprentait depuis déjà fort longtemps, mais les pornographes lui trouvent très rapidement une utilité et photographient l’acte, ou encore la femme dans ce qu’elle fascine nécessairement le regard de l’amateur. Les vues stéréoscopiques sont inventées, dans les salons on s’émerveille du relief de photographies d’architecture, tandis que les amateurs se délectent, eux, de l’intangible volume sur des images, le cinéma, les flip books, les stromboscopes, chaque nouvelle technique est immédiatement reprise par les pornographes qui trouvent promptement dans ces nouvelles images l’occasion de fasciner davantage le regard — il est à remarquer que cette rapidité des pornographes à se saisir si rapidement de chaque nouveau medium est encore d’actualité, qu’on pense notamment à la naissance de la vidéo au milieu des années 70, qui dopera ce qui était déjà devenu une industrie, de même les pornographes furent les premiers à se saisir du CD-ROM et ils ne furent pas non plus les derniers à investir le champ internet, au point, d’être les seuls ou presque survivants de la bulle financière internet en 2000, sans doute parce qu’eux savaient clairement ranger d’un côté ce qui relevait du contenu qui pouvait demeurer gratuit et au contraire garder jalousement le contenu qui se vendrait âprement, je reste convaincu que les pornographes seront les premiers à trouver des applications à un appareil qui reste à inventer et qui permettrait d’enregistrer des sensations cérébrales et à les rejouer à l’aide d’un lecteur branché sur le cerveau, ou à tout autre appareil qui permettrait d’enregister ses rêves et les rejouer.

En revanche ce que l’exposition rappelle en creux, c’est que la féérie et la fascination des dévoilements furent grandement aidées par la pressante censure, qui en s’évertuant à dérober sans cesse l’objet des convoitises les a rendues d’autant plus désirables d’une part mais aussi parce qu’elle contraignait les auteurs de ces écrits et de ces images à de belles inventions pour détourner l’attention de la censure — qu’on pense par exemple au pseudonyme de Georges Bataille pour l’Histoire de l’oeil, Lord Auch, admirablement jeu de mot, qui voulait dire, in fine, Dieu aux chiottes — et que c’est souvent dans ces mouvements de contournement que se tiennent les plus belles perversités — lesquelles font sans doute cruellement défaut aux pornographes contemporains n’ayant pas à craindre d’être licencieux, et alors ce qu’ils ont à offrir finit par obéir à des classifications rigides et sans mystères, gros seins, grosses fesses, fellations, sodomies, orgies, éjaculations, etc...

J’ai plaisir à retrouver le soir dans la lecture de Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, cet extrait : "J’aimais coller mes yeux au stéréoscope qui transformait deux plates photographies en une scène à trois dimensions, ou voir tourner dans le kinétoscope une bande d’images immobiles dont la rotation engendrait le galop d’un cheval. On me donna des espèces d’albums qu’on animait d’un simple coup de pouce : la petite fille figée sur des feuilles se mettait à sauter, le boxeur à boxer. Jeux d’ombre, projections lumineuses : ce qui m’intéressait dans tous les mirages optiques, c’est qu’ils se composaient et se recomposaient sous mes yeux."

Et repensant à cette fascination de l’apparition des images, je me suis souvenu qu’un jour Robert Heinecken m’avait fait ce drôle de cadeau que de m’offrir une pellicule non développée telle que certains sex shops des années 50 — jusque dans les années 70 me certifia-t-il — vendaient aux amateurs éclairés, en quelques sortes, et qui devaient avant de pouvoir jouir des images les développer, puis en faire les tirages. Il avait lui-même beaucoup utilisé certaines de ces images pour certains de ses travaux. J’avais le lendemain, au comble de l’excitation développé cette pellicule, malheureusement cette dernière était tout à fait périmée et je n’obtins que des images très passées, mais dont rien de la nature ne m’échappait lorsque dans la chambre noire, j’ai extrait les films de leur bobine au jour, en revanche je ne suis parvenu à en faire le moindre tirage. Lorsque j’appris à Robert que les images n’étaient pas très disctinctes, il s’excusa sincérement et je comprends aujourd’hui qu’il était déçu de ne pas avoir pu m’offrir cette révélation d’images.  

Mercredi Mercredi 16 janvier 2008



Il y a dans le jeu de rugby un fondamental qui est très difficile à enseigner aux enfants. Il s’agit du soutien, qui est à la fois un geste technique, encore que ce ne soit pas le plus difficile à produire, la mêlée par exemple ou la touche sont des séquences nettement plus techniques, mais surtout le soutien demande un effort d’attitude. Lorsqu’un joueur est plaqué, donc porteur du ballon, et qu’il est au sol, la règle du jeu veut qu’il libère le ballon, ce faisant il donne à l’équipe adverse la possibilité de récupérer le ballon qui est mis au sol. Pour éviter cette déconvenue, les coéquipiers du joueur plaqué doivent venir protéger le ballon ainsi libéré, cela s’appelle le soutien. Pour ce faire ils doivent arriver sur leur coéquipier le plus rapidement possible et si possible à deux, enjamber le joueur au sol, et, de fait, s’ils sont deux, se lier, et ainsi offrir à la défense adverse une résistance destinée à protéger le ballon jusqu’à ce que typiquement, le joueur, dont c’est l’essentielle fonction, le demi de mêlée, vienne extraire le ballon et relancer une nouvelle phase de jeu. Venir au soutien, le plus rapidement possible est primordial, or c’est une tâche ingrate, dans un premier temps, c’est s’offrir aux rudesses de l’adversaire qui va tenter par tous les moyens licites de vous faire tomber ou de vous faire reculer, et en plus c’est s’interdire, du point de vue de la règle du jeu, la possibilité de jouer le ballon, tout joueur qui se lie au joueur plaqué n’a pas le droit de ramasser le ballon, éventuellement de le talonner vers l’arrière, mais c’est bien tout. Or, et c’est cela qui est difficile à enseigner, les enfants, et même plus tard des joueurs a priori plus compétents rechignent à aller au soutien parce que naturellement il est plus gratifiant de jouer le ballon, en le portant ou en le passant. Mais le soutien, est, un peu comme son nom l’indique, un effort de solidarité, d’une part pour le coéquipier qui a été plaqué mais aussi pour le reste de l’équipe qui, si le ballon est extrait dans de bonnes conditions, pourra le bonifier et le jouer.

Et depuis le début de la saison, je ne cesse d’embêter les enfants avec cela, je suis même certain que parmi eux des enfants doivent trouver très frustrant que ce soit là une phase de jeu que nous travaillons beaucoup, presque chaque mercredi, au contraire par exemple des enchaînements de passes, qui sans doute leur donneraient davantage de plaisir.

Mais aujourd’hui, les enfants m’ont offert le plus beau des cadeaux, ils m’ont montré qu’ils avaient compris l’importance de cette phase de jeu. J’ai vu un enfant porteur du ballon être arrêté par deux de ses adversaires à un mètre de ligne, résister sur ses deux jambes jusqu’à ce que deux de ces camarades (dont Nathan inhabituellement inspiré et concentré) viennent lui offrir du soutien, le porteur du ballon est alors allé au sol, il a pu libérer son ballon dans de bonnes conditions, le demi de mêlée a intelligemment relancé le jeu sur le petit côté où la défense n’avait pas eu le temps de se replacer et l’équipe en attaque a marqué un essai. J’ai pu alors expliquer aux enfants que leur camarade qui avait d’abord résisté au placage, attendu le soutien et enfin accepté d’aller au sol au lieu de pousser de façon stérile, n’avait probablement même pas vu comment son action s’était terminée, mais qu’il était davantage responsable de cet essai que le joueur qui n’avait plus eu qu’à "marcher" dans l’enbut.

D’autres occasions ont montré aujourd’hui que la leçon avait été comprise et c’est une joie immense qui ne lave pas les courbatures de ma vielle carcasse, mais qui oui, les adoucit. Les enfants aussi étaient contents, je le voyais bien. Ce qui n’était jusqu’alors que bouillie sans ordre, leur jeu, était en train de prendre forme et surtout d’être plus fluide. ils auront bientôt la récompense du plaisir du jeu.  

Mardi Mardi 15 janvier 2008



Au milieu de la ville c’était comme si nous formions un îlot, François, Lucien et moi attablés aux Fous d’en face, François et Lucien se rencontraient pour la première fois, Lucien je l’avais déjà croisé il y a cinq ans au Triangle à Rennes. Un îlot dans lequel nous discutions en bonne intelligence de ce que, somme toute, la vie nous laissait de vacance et donc de travail, l’espace dans lequel nous tentions nos expériences, Lucien, ses livres et ses lectures, livres dont il venait de comprendre récemment qu’il en avait fabriqué pas loin de dix mille, François et l’aventure publie.net, et qu’est-ce qu’on risque ? — et en ce moment aussi l’écriture du livre à propos de Led Zeppelin. J’avais vraiment plaisir à entendre le paisible accent ch’timi de Lucien — dont j’avais gardé en souvenir ému qu’au Triangle il avait lu le poème du concert de Patti Smit et son album Bidets — mais j’avais plaisir aussi de voir François avoir franchi de nouveaux paliers avec publie.net et déjà ce qui devait être montré l’était, démontré, au moins sur le principe. Qu’il était paisible cet îlot, garanti de la laideur du monde et de son agitation factice, mais, de fait, dès que nous nous sommes séparés, Lucien vers la Seine, François et moi vers les Halles, nous retrouvions cette abondance de ce qui nous agresse tous les jours : ces cloportes que l’on nous fait prendre pour des étoiles &#151 j’eus l’occasion, rien qu’en compagnie de François pendant cette courte marche, d’ajouter quatre nouvelles couches à la surexposition. Le dégoût que nous inspire tout ceci, à propos duquel nous avons échangé quelques paroles, le côté irréparable de ce qui est commis, tous les jours, par ce gouvernement d’extrême droite. Nous nous sommes quitté avec François, sans doute avions nous gagné de part et d’autre des forces pour retournuer dans nos ateliers, et surtout se dire qu’il ne faut pas tarder pour se revoir bientôt, reformer l’îlot.




Photographie de Patrick Devresse, poème de Lucien Suel, livre offert ce midi par Lucien, Les terrils ombre et clarté

Et le soir même Lucien m’avait également envoyé ce lien dusque on peut l’entendre lire le poème de Patti Smit
 

Lundi Lundi 14 janvier 2008



Il était temps, j’ai enfin terminé de faire les scans de rayogrammes que j’avais promis à L. pour le numéro 3 de la revue Enculer. Je peux donc retirer le petit papier autocollant de couleur jaune sur le haut de mon écran qui était uniquement destiné à m’obliger de m’acquitter de cette tâche à temps, m’interdisant, sous aucun prétexte, de le décoller avant que le DVD contenant les fichiers en pleine définition soit gravé et conditionné pour le départ postal. Et dire que j’ai même fait les scans avec ce petit bout de papier jaune disgrâcieux qui m’obstruait une petite partie de l’écran, comme pour me punir de ce retard. Je devrais retenir l’astuce contre la procrastination future, parce qu’au risque d’être ridicule, je dois avouer qu’elle a été très efficace. N’empêche ces combats que l’on est parfois obligé de mener contre soi-même demeurent un mystère.  

Dimanche Dimanche 13 janvier 2008



>Bonjour
>
laske a écrit : >> Bonjour, je fais une synthèse (pour la rubrique du Contrejournal de Libération) des débats autour de la >>>>publication de la photo de Beauvoir et je voulais reprendre, demain, des extraits de votre premier - et percutant - billet, si vous n’y êtes pas opposé ? Cordialement. Karl Laske > > >Une autre fois, ce serait plus correct de demander la permission de publier l’intégralité de l’article, puisque
>dans le cas présent, vous avez retiré la première phrase, une phrase au milieu et l’avant dernière phrase (ce dont
>je ne me plains pas d’ailleurs), mais je trouve fumeux que vous repreniez l’intégralité (exception de ces trois
>coupes, ce que vous devez faire avec tous vos articles en interne) de l’article, puisque aviez demandé la
>permission d’ne prendre des extraits
. >
>Il y a deux mois Le Monde avait pris une de mes photographies, en faisant semblant de ne pas savoir d’où elle
>venait et en l’estampillant DR. ( http://www.desordre.net/blog/blog.php3?debut=2007-11-18#1389 )
>
>Je présume que si je reprenais l’intégralité d’un article de Libération en intégralité dans mon site, j’aurais
>toutes sortes d’ennuis à le faire. Pourquoi est-ce que le respect des règles ne fonctionne que dans un sens ? Sans
>compter que c’est tout de même régulièrement que l’on lit dans la presse écrite, de façon rarement aimable, qu’il
>est dangeraux de se fier à ce qu’on lit sur internet (journalisme citoyen) parce qu’alors le lecteur n’est pas
>protégé par la déontologie journalistique (dont je ne dis pas qu’elle n’existe pas), mais alors est-ce qu’un peu
>plus de respect pour ce qui vient des "amateurs" que nous sommes ne pourrait pas faire partie de cette fameuse
>déontologie.
>
>Cordialement
>
>Philippe De Jonckheere
>
>PS : vous auriez demandé la permission pour l’intégralité, je vous l’aurais donnée, sans hésiter. Pensez-y une autre
>fois.
>

Bonjour, désolé de vous avoir froissé. Ma demande d’une publication "d’extraits" me permettait de "jouer" avec les espaces - variables - dont je dispose, fonction de la pub, qui changent quotidiennement, et qui font que je ne connais pas à l’avance la longueur d’un texte à reprendre. La reprise des textes du Contrejournal - et par ailleurs ceux de mon blog indociles - est très fréquente, totale, et incontrôlée, et conforme à mon avis à l’esprit du Net. L’inacceptable à mes yeux étant de ne pas citer les auteurs, et/ou les sites. Les pages du Contre-journal (papier) sont une ouverture aux débats du Net, et à mon avis une belle marque de respect.


Cordialement.
Karl Larke
Le bloc-notes du désordre