Samedi Samedi 12 janvier 2008



 

Vendredi Vendredi 11 janvier 2008

Tout ce bruit, cet éclat produit une drôle de résonnance, un jour on passe à la Radio Suisse Romande, l’autre on vous prévient que l’on va citer votre article dans Libération, et vous vous demandez si ce n’est pas là, non pas le début de la gloire, pitié !, mais une manière de reconnaissance pour le travail passé, et vous auriez bien besoin d’un peu de cette reconnaissance certains jours. Du coup vous voilà parfaitement à l’aise dans un studio d’enregistrement de radio, c’est pourtant la première fois que vous vous retrouvez devant un microphone, et vous parlez dans ce microphone comme si c’était normal, somme toute, que l’on vous donne la parole. Comme si vous étiez à votre place, or justement je ne crois pas que ce soit votre place. On se dit vite qu’il s’agit du fameux quart d’heure de célébrité de Warhol, mais alors on se doute bien qu’il y a quelque chose de terriblement cruel dans ce quart d’heure c’est que justement il ne dure qu’un quart d’heure et déjà on se méfie des heures à venir qui elles seront aussi creuses que les précédentes, on ne se tromperait pas de beaucoup en disant que cette accélération des choses et des sentiments ressemble un peu à la prise d’une drogue, son effet est exhilarant sur le coup, mais son passage est incroyablement éphémère et bref, finalement la reconnaissance c’est du très vite consommé. Une bouchée, vite avalée, goinfre, on aurait du mâcher plus lentement, et pleinement profiter des sucs, et une fois incurgité le chocolat, la boîte est vide.

Assoiffé d’une substance qui est surtout nocive. En grande partie parce que cette soif est sans fin. Pour cela aussi la toxicité ressemble à celle de la drogue, ce sont des doses de plus en plus fortes du poison qu’il faut s’inoculer pour s’appaiser, étancher la soif mauvaise.

Je me souviens de cette histoire racontée par une amie chère, qui justement est venue dîner ce soir à la maison, quelle agréable discussion jusque tard, du coup les scans pour le numéro 3 de la revue Enculer sont en train de prendre un retard considérable, impardonnable — L. avec qui je parlais au téléphone cet après-midi de cette affaire de photographie de Simone de Beauvoir ironisait que c’était finalement une anecdote qui jetait tant de lumière sur un travail de bien plus amples dimensions et de plus grande haleine — et cette amie, me disait avoir un jour écouté une émission de radio, un débat philosophique dans lequel il était beaucoup question de métaphysique quand l’animateur du débat annonça qu’ils allaient désormais parler du livre, quelques points de suspension nécessaires au journalistes pour retrouver le nom de l’auteur dans ses fiches, et cette amie avait bien cru que c’était de ses deux livres d’illustration pour enfants, à elle, dont il allait être question à la radio. Je crois qu’on est vraiment capable de cela, lorsque l’on est à ce point assoiffé de cette reconnaissance dont nous manquons certes, même objectivement, mais dès que nous y gouttons encore, véritable supplice de Tentale, nous en voudrions davantage encore.

Et finalement, on peut même regarder celles et ceux qui attirent déjà amplement de cette lumière artificielle, et se douter que pour eux aussi, l’habitude n’aidant en rien, au contraire, il doit y avoir un phénomène d’accoutumance, une soif inextinguible, d’ailleurs c’est tellement fréquent de voir certains intervenir sur toutes sortes de sujets même certains pour lesquels ils ne semblent pas posséder de connaissances particulières, mais leur notoriété dans un domaine semble être le passeport irréfutable pour s’exprimer dans de tout autres domaines. Et j’en viens même à me demander dans l’omniprésence de qui on sait, ne se cacherait pas ce vice étonnant d’une faim sans satiété possible, au point de prendre soin de ne s’entourer que de flatteurs et de vivre si mal les critiques, pourtant inoffensives, d’une presse pourtant servile, la presse française tellement muselée et docile — ce que je perçois du traitement de qui on sait dans la presse étrangère, notamment au travers de la lecture de Courrier Internationnal, mais aussi à la lecture de certains journaux américains et anglais, est autrement plus critique des actions de cet homme.

N’empêche, sommeillant au fond de nous, prête à être éveillée à tout moment, il est une énergie que nous partageons avec Sarkozy, cette soif de reconnaissance. Quelle horreur de se savoir pareillement contaminé. Sarkozy et moi aurions des molécules communes ? Pouacre !

 

Jeudi Jeudi 10 janvier 2008







Interviewé par Pascal Bernheim pour l’émission médialogues de la Radio Suisse Romande.




Photographie de Madeleine De Jonckheere  

Mercredi Mercredi 9 janvier 2008





En conduisant Nathan chez la psychologue ce matin, profitant qu’il est plutôt calme, j’écoute les informations à la radio. Un flash de réclames interrompt l’écoute et j’entends ce sketch publicitaire d’un homme qui se présente ayant 45 ans et trois enfants pour lesquels ils auraient, avec sa femme, "choisi l’option qui faciles à élever". Je ne sais pas si c’est la présence de Nathan dans la voiture et le fait que nous allons à un rendez-vous chez sa psychologue, mais je suis pris d’une violente nausée à cette idée de "choisir une option" pour des enfants qui plus celle d’enfants qui s’élèveraient facilement.

Décidément presse et publicité, ces derniers jours, me donnent de sérieux hauts-le-coeur.

Alors je voudrais dire, assez simplement, aux abrutis de publicitaires dont on aime nous faire croire que c’est au terme de longues sessions de tempêtes de cerveau — dans un verre d’eau — qu’ils finissent pas accoucher de slogans aussi cons, que je vomis leur monde. Que ce monde n’existe pour personne. Que c’est un monde d’adultes infantiles et irresponsables. Le leur. Que le vrai monde est fait de réalités infiniment plus complexes et certainement moins binaires. Que les enfants cela ne s’élève pas facilement, jamais, ou alors ce ne serait que pour reproduire une nouvelle génération de publicitaires nourris aux poncifs. Que la difficulté d’élever ses enfants participe justement du travail que chaque adulte a à mener avec lui-même — je me demande si une telle phrase est compréhensible par un de ces singes habillés de publicitaires. Et qu’enfin la société est faite de gens qui ne sont jamais identiques ou équivalents les uns des autres, et parmi les enfants dépareillés d’une telle société fondamentalement humaine, il y en a certains qui effectivement représentent une difficulté supplémentaire d’éducation — les enfants handicappés — pour lesquels la société trop normative justement n’est pas douce et on pourrait bien se demander à qui la faute ?

Et ce matin entendant d’une oreille distraite ce flash publicitaire je serais bien tenté de penser que c’est une responsabilité entièrement portée par cette caste d’idiots savants, les publicitaires.




Emmanuelle Pagano ajoute :

>Mêmes sensations et réflexions que toi ce matin à l’écoute de cette pub...
Ni Sylvère ni Lola ni Paul ni aucun de mes élèves n’ont été conçus avec cette option,
> heureusement, mais tu sais certains des parents de mes élèves le souhaiteraient,
>et nous, les enseignants, serions garants du fonctionnement de cette option...
> idem et curieusement certains profs demandent la même chose aux parents (mais ceux-là n’ont pas d’enfants).
 

Mardi Mardi 8 janvier 2008



Je me souviens de cet étudiant à Chicago, Eddie, mais je ne me souviens plus de son nom de famille. Il était dans le département film, j’étais en photo, mais nous nous sommes souvent croisés, et ses films m’impressionnaient beaucoup. Son premier film avait consisté à suivre pendant deux ans une personne en la filmant, ce qui apparaissait comme un terrible harcèlement, à ce détail près que le film avait été fait tandis qu’Eddie habitait dans une petite ville des Etats-Unis — small time America — que la personne qui était suivie de cette façon était un jeune homme blanc et qu’Eddie, lui est Noir, il s’agissait donc d’une tentative renversée de harcèlement.

Et puis il y avait cet autre film qu’Eddie avait fait, coursier à vélo, il avait installé une caméra à la roue avant de sa bicyclette et un dispositif qui déclenchait une prise de vue à chaque tour de roue. Le résultat de cette expérience était une vue au ras du sol des rues du centre de Chicago qui était paradoxalement très rapide lorsqu’Eddie n’allait pas très vite et au contraire les distances se couvraient, avec semblait-il, de la lenteur lorsqu’il pédalait à toute allure et il était un fameux cycliste.

J’avais beaucoup d’admiration pour le travail d’Eddie. Et je suis vraiment désolé de ne pas pouvoir me rappeler de son nom de famille, ce qui me permettrait de rechercher des traces de ce travail sur internet aujourd’hui — j’ai déjà essayé toutes sortes de combinaison de recherches dans un moteur de recherche, mais cela ne donne rien.

Ce matin c’est à lui que je pensais, comme souvent quand je fais du vélo, en emmenant Adèle à l’école, à l’arrière du vélo et que nous traversions le bois de Vincennes, j’avais accroché mon appareil-photo autour du cou et j’avais réglé son intervallomètre sur une prise de vue toutes les quatorze secondes, c’est une première tentative dont je vois bien qu’elle a besoin d’être ajustée.

Et tandis que je pédalais dans la longue allée qui longe le parc floral, j’ai croisé cette personne que je ne connais pas bien, le père d’un camarade de classe de Madeleine, dont pourtant je sais qu’il est joueur de cor à l’Orchestre National de Paris et qu’il est justement un bon ami de Joëlle, dont je me plaisais à imaginer qu’elle le reconnaîtrait sur ce petit film — ce qui est rigoureusement impossible, Joëlle, je préfère te prévenir avant que tu ne t’y uses les yeux — et que ce serait à l’image de ces croisements qui sont les nôtres dans la vie. Et qu’en quelque sorte internet n’est qu’un maillage de plus qui se superpose de façon transparente au plan de nos villes, augmentant finalement les chances de ces coïncidences.

Et on peut même imaginer que lors d’une de leurs prochaines tournées l’Orchestre National de Paris joue à Chicago, et que dans la salle soit Eddie, dont j’ignorais que nous partagions la même passion pour Bartok, mais qu’il ne saurait jamais que le joueur de cor est une personne que j’ai croisée en pensant à lui, Eddie.

Et si par un hasard extraordinaire vous reconnaissez dans ces descriptions les deux films d’Eddie et que vous le connaissez de nom (de famille), surtout n’hésitez pas à m’envoyer un mail.  

Lundi Lundi 7 janvier 2008

C’est curieux, ce n’est sans doute pas un sujet que j’aborde volontiers en ligne, c’est davantage dans la discussion avec les amis, cette impression que j’ai que, depuis ses débuts, internet constitue le lieu idéal de la résistance à ce qui relève avant tout d’un immense rouleau compresseur justement parce que c’est un lieu qui est à la fois visible et caché, je ne pense pas que le miracle veuille que les espaces de résistance soient seulement visibles des résistants et pas du tout des collabos au rouleau compresseur, mais il me semble que le rouleau compresseur est tellement préoccupé de lui-même, de sa propre efficacité qu’il ne se soucie pas suffisamment des poches de résistance et dans les bons moments je me demande souvent si ces poches de résistance ne finiront pas par éclabousser salement le rouleau compresseur un jour.

Des résistants donc j’en connais quelques uns, j’en lis quelques uns (que je connais ou que je ne connais pas, mais même ceux que je ne connais pas personnellement j’ai le sentiment de savoir d’où ils parlent, d’ailleurs c’est souvent depuis rezo.net que je les trouve) et leur résistance nourrit la mienne, la semaine dernière découvrant dans le journal de Claire Legendre un lien vers extreme_droite.txt, je me disais que peut-être cet espace mince de résitantce qui est le mien en encourage d’autres, bref on se serre les coudes sans se connaître. D’ailleurs ces derniers temps, l’ouverture de la page Par où t’es passé ? était pour moi surtout l’occasion de regrouper toutes mes sources en un seul endroit, et qui sait ?, les rendre plus visibles à ceux qui finalement appartiennent à mon réseau.

Ce week end par exemple, j’avais eu ce sentiment un peu exhaltant d’appartenir à un petit groupe, celui des personnes qui effectivement n’en revenaient pas que le Nouvel Observateur soit tombé si bas pour se servir des fesses de Simone de Beauvoir pour vendre du papier et de l’encre d’une qualité déclinante. Dans mon cas, j’ai reçu un mail de François relayant une interrogation de C. de Lignes de fuite à propos du traitement post-photographique de cette photographie d’Art Shay, j’allais lire les Fesses de Sartre dans Lignes de fuite, je fis une recherche pour trouver cette image d’Art Shay dans une version qui paraissait authentique et je me réjouissais que je venais de trouver un sujet pour le bloc-notes de ce samedi qui par ailleurs s’étirait avec un lenteur ennuyeuse, j’y allais donc de mon petit billet. François et C. reprenaient, pendant que j’y étais je plaçais mon article dans le Portillon comme à mon habitude pour de tels articles, et le lendemain, comme je le fais, dans ces cas de polémique, j’allais faire un tour dans les statistiques du bloc-notes données par l’outil SPIP, et j’avais alors la satisfaction de voir que l’article avait maintenant été repris dans le blog de la Terre est plate, et depuis, entre-temps, chez André Gunthert. A vrai dire il y a une réelle satisfaction à ces tâches d’huile, on aurait presque le sentiment de participer et de contribuer à quelque chose qui est un peu plus grand que son espace propre.

Et puis ce soit je découvre, en faisant le tour de la presse sur internet, ma façon à moi de lire le journal, d’ailleurs je continue d’appeler cela lire le journal, mais attention pour les journaux cela devient très difficile de me faire avaler leurs couleuvres habituelles, parce que sur le même écran je peux faire apparaître avec quelques recherches instruites des contradictions intéressantes — notamment avec le site Acrimed par exemple — et je tombe alors sur cet article de rue89, le nu de Beauvoir excite la blogosphère. D’abord je trouve le titre très mauvais, on ne pourrait parler de nu que si Simone de Beauvoir avait effectivement posé pour cette photographie or il n’en est rien, de son propre aveu, le photographe, Art Shay, aurait volé cette image, puis, j’ai déjà parlé de cela, le traitement numérique de cette image l’a rendue plus sale encore. Donc nu, en tant que genre photographique, cela n’est pas très bon. Et puis le verbe exciter ne m’apparaissait pas à sa place, pour ma part j’aurais surtout parlé d’énervement.

A la lecture de l’article, et de ses premiers commentaires, je comprenais mieux cette notion d’excitation. En fait j’avais cru bêtement, projettant sans doute ma propre opinion sur la lecture de l’article, ce qui était rendu d’autant plus facile que je découvrais que l’article reprenait une citation de mon article, que ce qui excitait la blogosphère c’était l’incurie du Nouvel Observation, la honte de cette photographie de l’auteur du Deuxième sexe dans un contexte qui était la fois irrespectueux de la personne mais surtout terriblement sexiste.

Mais en fait pas du tout, ce qui transparaît dans cet article de la rue89, correctement titré pour son verbe finalement, c’était qu’effectivement une majorité de blogueurs, le complément d’objet direct, la blogosphère, donc, était effectivement excitée par cette photographie de Simone de Beauvoir, que beaucoup de blogueurs donc trouvaient très à leur goût.

En réalisant ceci j’étais paralysé. D’abord je concevais de l’effroi que ce qui m’apapraissait avec la force de l’évidence, les personnes au Nouvel Observateur responsables, de ce qui tenait de l’injure à la mémoire de la philosophe, étaient des peignes-culs, pouvait en fait non seulement trouver son public — franchement qui a encore besoin, disposant d’internet de photographies de fesses nues ? — mais que ce public de lecteurs au sang reptilien était à la fois majoritaire, et qu’il trouvait finalement dans cette parution l’occasion de pouvoir s’épancher, en toute impunité majoritaire, à propos de cette émotion tellement stupide que leur causait cette photographie.

Et finalement, ce que je comprenais in fine, c’est que ces fameux espaces de résistance n’étaient pas invisibles au rouleau comrpesseur, mais qu’ils étaient en fait tolérés parce qu’ils étaient inaudibles, et qu’ils pouvaient même, le cas échéant servir de prétexte à la moquerie. On passe donc vite pour des ringards à s’émouvoir que le comportement du Nouvel Observateur, s’agissant de l’utilisation de cette photographie de Simone de Beauvoir est ouvertement sexiste.

D’un monde qui s’effondre avait titré François Bon pour parler de cette couverture ignoble du Nouvel Observateur.




Entre-temps, mon ami Alain François a écrit ceci sur le même sujet, en réponse à mes deux articles postés dans le portillon.

J’avais bien vu que Philippe avait posté dans LEPORTILLON un article sur Sartre et Simone de Beauvoir croyais-je… Et Céline m’avait bien parlé d’une « histoire »… Mais je n’y avais pas prêté attention avant cette fin d’après-midi, ou désœuvré, je fais mon traditionnel petit tour de l’actu sur Internet. Je fais le tour de différents journaux, jusqu’à ce que je tombe sur le commentaire d’un article qui cite Philippe… c’est assez rare malgré tout que du web très officiel je sois ramené au nôtre, plus insulaire…

En deux minutes, je comprends, je suis encore épaté de la pertinence de l’article de Philippe comparé à l’inanité de ce qu’on ose encore appeler « journalisme », et en deux autres clics, j’ai sous les yeux les deux photographies, l’original cul de Simone de Beauvoir, et ce que présente la couverture du nouvel obs, cette chose mal retouchée, « débouchée » à l’excès et fermé à droite par un inélégant dégradé photoshop noir…

L’injustice me crispe le ventre, et ce n’est pas agréable. Cette publication pose tant de problèmes ; après tout, elle pourrait être positive. Elle pourrait montrer une Simone bravache contredisant définitivement les fantasmes pernicieux d’une « victime » de Sartre, situation qui aurait ainsi annihilé son féminisme… Mais ce que je ressens n’est pas de cet ordre. Je lis cette publication comme un acte bassement utilitaire, de l’ordre exact de l’exploitation de tout, et dans l’ordre de l’exploitation, de celle de la plus ancienne des marchandises. Cette couverture semble crier vengeance, une vengeance posthume : « Même elle ! Même elle, on l’a eu ! ».

Mais même ça, même ce sentiment désagréable n’est pas grand-chose, et j’aurais vite considéré que nous étions devant un non-événement si ça ne tenait qu’à ça, non, il a bien autre chose. Il fallait le regard de Philippe pour marquer le véritable scandale à l’échelle de notre époque : La retouche de la photographie. Ce qui a fait qu’à la rédaction du nouvel obs, on a dû entendre sûrement : « on ne peut pas mettre “ça” en couverture », alors que d’un même temps il était évident qu’« on va se la faire ».

En lisant un chapelet de deux pages de commentaire d’Internaute, je suis effaré, comme Philippe, que l’annonce évidente du « trucage » - c’est ce qu’est une retouche de ce niveau - soit considérée comme sans importance. En fait si peu important qu’il suffit d’un seul commentaire posté pour que la conversation dévie et que le fait soit oublié. Et se déroule alors un chapelet de considération pouvant se classer en deux catégories : les « on s’en fout, la photo est siiii belllllllleee » et « on s’en fout, elle a un booooo cuuuuullll ».

Ici, qu’on ne s’y trompe pas, le scandale n’est pas dans le machisme des réflexions, ni dans leur niaiserie pardonnable. Sûrement pas, parce que sur ça, moi aussi « je m’en fous ». Mais l’horreur, parce que s’en est une, c’est que la majorité dont parle si bien Philippe se foute totalement qu’on leur donne à bouffer une réalité falsifiée, et que cette immense majorité juge belle cette laideur du mensonge… et même qu’ils s’en délectent tous, par une perversion du goût qui m’évoque irrésistiblement les pires travers bourgeois du XIXe siècle.

Le scandale est dans ça : que cette photographie non retouchée soit irréductiblement plus belle que la retouché en couverture, qu’elle soit infiniment plus riche, plus chargée, et qu’il ne pouvait donc y avoir aucune raison valable de « l’effacer ». Le scandale est dans ce goût pervers pour le lisse, le transparent, l’absence, le rien, qui permet au vulgaire de projeter ce qu’il veut sur l’écran inoffensif de l’esthétique du vide, le scandale est l’aboration général de VOUS TOUS pour la matière et pour le sens, pour la présence, pour cette lourdeur spécifique de la présence !

Sur la photographie originelle, Simone de Beauvoir est incroyablement « plantée », ancrée au sol, physique, lourde de chair (ferme) et de sensualité donc. Réelle, trop réelle, comme la pauvreté insupportable pour certains de la chambre, trop criante, trop contrastée aussi, comme la trivialité des détails, des toilettes et du papier… du papier hygiénique ! Mais quel scandale ! pauvres chochottes du Nouvel Obs !

Et alors la photographie qui semblerait faussement volée, puisqu’elle aurait entendu le déclic et souris, et donc « consenti », sinon peut-être même manipulé son amant en laissant la porte ouverte et en se campant crânement devant son miroir, tournant consciemment le dos à un photographe « armé »… Simone, pas la première « pauvre femme » venue, non Simone, la brillante Simone, si brillante que son jury a du tricher, en transpirant et en baissant les yeux de honte, pour qu’elle n’ait pas de meilleure note que Sartre, celle femme là, intellectuellement supérieure qui a du ravaler son humiliation d’être toujours jugé par plus bête qu’elle (et encore aujourd’hui), s’expose volontairement, et manipule la postérité, en laissant une image d’une femme qui vient de faire l’amour à son amant, dans une chambre, crânement, encore, et sans complexe. Quoi ? Elle ose ? Non, les chiottes, le PQ, la toilette après l’amour, c’est pas possible ! Le corps, le corps cambré, si cambré que son dos en est noir d’ombre, ses irrégularités de la fesse, ses muscles des jambes tendus à en faire éjaculer Crumb, non… On se la fait, mais on l’efface !

Alors, s’il était dit qu’on allait l’exposer, dans les kiosques et les supérettes, pourquoi effacer la pesanteur, sinon pour effacer le corps ? Pourquoi effacer la présence, sinon pour effacer la situation ? Et alors, quoi de plus pornographique que cette pudibonderie esthétique qui veut ricaner, juste de l’idée, et édulcoré, qui veut dire, du bout des lèvres « elle vient de baiser », mais pas (trop) le montrer, sans la présence du corps, de l’anecdote des détails, de la crudité de l’ambiance, de la crânerie de la femme, de la vraie femme, avec son vrai corps, sexualisé, dont les détails anatomiques aujourd’hui haïs sont ceux-là mêmes qui depuis les débuts de l’humanité provoquent le désir.

Ce qui a été effacé, c’est le roman, c’est les conditions mêmes de ce roman, LA CONDITION, la sociale du lieu et LA CONDITION, l’humaine, du corps. Il ne reste donc rien, sinon un message idéalisé, à l’image des allégories de la vérité sans poil ni fente, presque sans puis, une incarnation du mensonge, de l’hypocrisie, de la perversion absolue de notre époque morbide. La femme de la photographie, du roman, n’est pas une victime, son encrage charnel exprime son assurance, sa morgue presque, et si l’on peut croire son amant, son sourire est un sourire qui s’amuse du désir de celui-ci, de sa faiblesse, et post-mortem, de la concupiscence des commentaires des blogs, des regards humides sur son cul, de la suffisance des exploiteurs de son image, puisqu’au bout cette image est SON image, par-dessus les arrogances niaises de notre époque, c’est son corps, qui vous emmerde, et qui semblerait, incroyablement, motiver des jeunes gens subjugués à lire ses écrits. Quelle ironie !

Ainsi, elle était plus intelligente que vous, et, comble, vous auriez pu la désirer ! Laissez-moi rire !

Lire cet article dans le Portillon.  

Dimanche Dimanche 6 janvier 2008



Le bloc-notes du désordre