Samedi Samedi 5 janvier 2008

J’ai fait l’expérience. C. de Lignes de fuite par le truchement d’un ami commun m’a fait parvenir une photographie d’Art Shay représentant Simone de Beauvoir, de dos, nue, devant un lavabo, se recoiffant, à Chicago, vraisemblablement dans l’appartement de Nelson Algren. Et cette image, je l’ai fait rejoindre, par des manipulations successives sous Photoshop, celle que vous trouverez en une du Nouvel Observateur cette semaine, titrant, "Simone de Beauvoir la scandaleuse". Franchement sur ce coup-là au Nouvel Obs, ils auraient du faire comme d’habitude, une photographie de Sarkozy et le titre "le calaire des sadres" et le tour était joué. Mais non ils avaient un article de fond sur Simone de Beauvoir, d’ailleurs à la maigreur du dossier en question, qui ne doit pas contenir de très grandes nouveautés à propos de l’écrivain, j’ai beau mal la connaître, je n’apprends rien à sa lecture, c’est à se demander s’ils n’avaient tout simplement pas envie de mettre cette photographie d’Art Shay en couverture, une sorte de caprice de directeur artistique, mais passons.

Dans Lignes de fuite on fait utilement remarquer que ce n’est pas demain la veille qu’un hebodmadaire national fera sa couverture avec une photographie des fesses de Sartre si toutefois une telle chose existe. Et de mettre cela en équation que même la chute de l’Union soviétique a eu lieu. Manière de dire que la paix au Proche Orient est sans doute plus atteignable que l’égalité des sexes. J’en ai bien peur effectivement.

A mon sens cette grossièreté, sans parler de sa lâcheté, j’imagine la lettre que Simone de Beauvoir leur aurait écrite si au Nouvel Obs ils s’étaient aventurées sur ce genre de pente très savonneuse de son vivant, à l’auteur du Deuxième sexe, s’augmente d’un traitement post-image très étonnant.

Donc en supposant que le maquettiste du Nouvel Obs ait, à peu de choses près, les mêmes méthodes de travail que les miennes, la séquence suivante d’opérations a été produite à partir de l’image orginale d’Art Shay.

1. Recadrage — cela paraît peu de choses mais cela permet de faire disparaître le siège des toilettes sur la droite sur lequel sont notamment posés, c’est une supposition, les vêtements de Simone de Beauvoir, de même que de montrer un peu moins du carrelage lépreux de la salle de bain. 2. Eclaircissement général de l’image et légère augmentation du contraste — ce qui permet étonnamment de donner à cette salle de bain des airs nettement plus fastueux que ceux de la salle de bain de Nelson Algren — qui habitait alors dans Wicker Park, une rue de ce quartier porte désormais son nom, et qui était un quartier assez misérable de Chicago jusqu’au début des années 90 — à l’éclairage blafard — à ce sujet l’image orginale d’Art Shay avant retouches numériques est percluse d’un grain épais et d’un contraste local fort qui sont les effets naturels de la sous-exposition dans des conditions lumineuses déplorables. 3. éclaircissements à l’aide de pastilles du mur du fond — là aussi pour donner une mise plus luxueuse à cette salle de bain typique des appartements de Wicker Park. Il se trouve, hasard fortuit, que j’ai repeint quelques une de ces salles de bain dans mon ancien quartier, j’ai le sentiment de toutes les revoir sur cette photographie. 4. On s’attaque maintenant plus précisément au corps de Simone de Beauvoir. Eclaircissement à la pastille de tout le haut du corps, notamment les bras, rendus plus fluides, des rides aux épaules sautent, de même que ce qui paraît être des tâches de rousseur sur l’image orginale d’Art Shay. 5. L’éclaircissement, toujours à la pastille, des fesses et du haut des cuisses permet d’une part de les rendre plus visibles, mais aussi de gommer un peu la largesse des hanches et du haut des cuisses. 6. De même avec les jambes. 7. Sur la fesse droite, quelques boutons disparaissent sous quelques coups de tampons de clônage. 8. Et dans la cuisse droite, un peu au dessus du pli du genou, quelques coups de tampons de clônage permettent également de débarrasser cette pauvre Simone de Beauvoir qui n’en demandait décidément pas tant d’un peu de culotte de cheval. 9. Ajouter un calque de densité en lui donnant comme couleur de fond à faible opacité cette délicate couleur rose.

Je me demande bien ce que l’on fait dans cette galère. Publier en Une la photographie de Simone de Beauvoir nue. Et ensuite s’acharner à faire ressembler cette femme des années 40 à une femme d’aujourd’hui. J’ironise souvent à propos de l’empressement des médias à tendre des microphones à des sportifs sachant à peine terminer une phrase et que sûrement on demandera bientôt à des poètes de crouler sous des haltères bien trop lourdes pour eux ou à des philosophes de s’affronter au football, et je pensais, fidèle aux Monty Python donc, grossir beaucoup le trait.

Et pourtant cette semaine le Nouvel Obs s’est évertué à faire ressembler Simone de Beauvoir à Laure Manaudou. Peigne-culs.

 

Vendredi Vendredi 4 janvier 2008



 

Jeudi Jeudi 3 janvier 2008



Sur l’autoroute un camion semble faire de dangereux zig zags, traverse la ligne blanche et vit des amours compliquées avec la bande d’arrêt d’urgence, avant de m’engager pour le dépasser, j’actionne l’avertisseur sonore avec force répétition, parce que je suis vraiment en train de me demander si le pauvre gars n’est pas en train de s’endormir derrière son cerceau pour mordre paraillement sur la marge. Je rétrograde et m’engage plein gaz, je suis vite à sa hauteur et lève un oeil inquiet vers le chauffeur qui me rend au contraire un regard fort torve. Et pas très aimable pour tout dire. Je suis désolé je suis en train de me rendre compte que je suis en train de vous raconter des histoires de voiture de mon retour de vacances, suis pas très fier de moi. Le dépassant vraiment, je finis par comprendre les raisons de sa conduite dangeureusement erratique, il a un ordinateur portable posé sur son tableau de bord et conduit d’une main gauche pas très fiable donc, et de l’autre navigue au travers de je ne sais quoi à l’aide d’une souris. Pour tout vous dire sur la route je suis un vrai poltron et j’ai rapidement peur, mais là je suis terrorisé.

Vous vous imaginez vous au volant d’une trente-huit tonnes à quelques cents kilomètres par heure sur une autoroute un peu pluvieuse et n’être pas entièrement à ce que vous faites, et au contraire occupé à vérifier vos mails, jouer à je ne sais quoi — même une partie de memory, de tangram ou de taquin dans le désordre — ou regarder un film ? Non probablement pas. C’est sans doute que vous n’êtes pas chauffeur de poids lourd. Parce que quand j’y pense, ce type est tout bêtement en train de faire ce que je vois tant de personnes faire au bureau, et je ne suis pas le dernier à le faire, c’est-à-dire être passablement occupé à toutes sortes d’activités périphériques et extra-professionnelles, bref ce chaffeur de poids lourd est en train de faire de l’internet à son bureau.

C’est sans doute idiot, mais cela me fait drôlement réfléchir sur ma propre pratique de l’internet au travail.  

Mercredi Mercredi 2 janvier 2008



Madeleine me demande pourquoi je prends toutes ces photographies et comme je n’ai pas de réponse très précise à lui offrir, elle conclut qu’elle, si elle était à ma place, elle construirait une sorte de monde imaginaire sous la forme d’un immense collage avec toutes ces photographies. En souriant à sa perspicacité, je lui explique que c’est plus ou moins ce que je fais avec le site désordre. Un jour elle découvrira le rôle immense qui est le sien dans ce monde imaginaire.  

Mardi Mardi premier janvier 2008



Commencer l’année, faire les choses et les faire bien, se donner davantage de liberté pour essayer de nouvelles choses, être plus entreprenant, quitte à se planter en beauté.

Et dernier voeu pour cette année, s’interdire de se décourager devant le spectacle de massacre que nous promet déjà ce minable gouvernement d’une extrême droite bien française, ramassis rance de collabos incompétents. Ne pas les laisser nous atteindre et rendre coup pour coup.²  

Lundi Lundi 31 décembre 2007



Cela faisait longtemps que je ne faisais plus ce rêve, celui de révéler des photographies dans un laboratoire dont les fuites de lumières seraient de plus en plus nombreuses, de plus en plus béantes, être d’abord habité par la peur puis s’apercevoir que miraculeusement les images ne se voilent pas. Dans mon esprit ce rêve est voisin, en sensation, de celui de découvrir que je marche nu dans la rue. Il y a dans ces deux rêves ce même effacement de la peur pour un état plus serein et l’acceptation de conséquences qui seraient autrement redoutées.

Si je ne suis pas encore enclin à fréquenter les camps de nudistes, j’y viendrais peut être un jour, ne jamais dire jamais, en revanche je crois bien que mon désir d’une photographie en plein jour est lui désormais pleinement réalisé, avec la photographie numérique. Et sans doute la brève explication au père hier soir à propos des possibilités des logiciels de retouche numérique a-t-elle eu un effet déclenchant à ce rêve. Ce très beau rêve. Celui de la fuite de la lumière. De La photographie en plein jour. De la chambre vraiment claire.




Photographie de Bernard Faucon, dont les chambres ont toujours tenu lieu de décor à ce rêve de laboratoire inondé de lumière. Son site.  

Dimanche Dimanche 30 décembre 2007



Passer de meilleures vacances sans lui, se l’avouer, et ensuite se sentir si mal d’apprendre d’Anne au téléphone qu’il nous réclame tant. Et pourtant c’est vrai que nous rechargeons nos accus en son absence, en l’absence de ses refus, de ses répétitions, de ses cris, de ses pleurs, de ses paroles méchantes dont il ne mesure pas le poids, de ses obsessions, de son manque d’à propos en toutes choses — il est usant de vivre aux côtés d’une raison tellement défaillante, qu’à l’injonction, par exemple, de se laver les dents le soir soit répondu un truc tordu du genre "est-ce que si Adèle elle libère mal son ballon en mêlée, elle devra faire trois tours de terrain ?" —, oui, c’est honteux mais cela fait du bien d’être temporairement garanti de ce monde distendu qui est le sien et qui envahit brutalement le notre. C’est un déchirement de penser à ce bien-être parce que naturellement il s’exprime en équilibre de la douleur qui est elle habituelle. Et on ne peut réprimer du ressentiment pour Nathan, qui n’y est pour rien, donc c’est idiot, et pourtant, c’est bien ce que l’on ressent. Même dans le relâchement, persiste une tension. Mesurer le désordre et le chamboulement de nos vies, dans cette absence. Lres vues en creux sont parfois tellement révélatrices.
Le bloc-notes du désordre