Samedi 8 décembre 2007



Im Freundschaft

Mort de Karl-Heinz Stockhausen.

Incommensurable la contribution de ce musicien au siècle qui vient de s’écouler, et pourtant c’est une perte qui ne fait pas de bruit, non pas qu’il faille absolument qu’elle en fasse, mais je me demande combien de temps il nous faudra pour mesurer l’importance de son oeuvre et si toutefois elle sera préservée assez longtemps pour rééduquer le plus grand nombre à la musique, non seulement, mais surtout à la plus exigeante d’entre les musiques — je pense par exemple à Aus den sieben tagen est-ce qu’il nous sera à nouveau donné de réentendre cette oeuvre dans des conditions satisfaisantes ? Ou comment pendant que le plus grand des vacarmes piétinait ce qui avait été acquis après des siècles de raffinement méticuleux, la musique, classique, la réponse de certains, dont Stockhausen, à ce jeu de massacre, s’est faite encore plus radicale et toujours plus exigeante. Au point sans doute d’être inaudible comme le veut l’expression devenue contemporaine, pour parler justement de ce qui ne concourre pas au vacarme et s’exprime au contraire dans l’intelligence — depuis six mois, j’entends dire que l’opposition est inaudible, et je l’entends tellement fort, je me demande bien à qui la faute ? Admirable de constater que plus les oeuvres touchent au sublime et plus étroit devient leur public. Combien de temps encore ce qui fait date dans l’histoire de l’art ou de l’intelligence tiendra effectivement sa place dans l’histoire avant d’être recouvert entièrement par ce qui ne fait que du bruit ? Et c’est bien davantage cela qui me rend triste aujourd’hui, non pas tellement la disparition en elle-même de Stockhausen mais celle lente et assurée de son oeuvre. Comme de tant d’autres oeuvres. Et comme, finalement, la possibilité même d’une société dans laquelle les oeuvres auraient effectivement leur place et leur public.

Je ne saurais dire avec certitude pourquoi c’est la mort en particulier de Stockhausen qui me donne à voir cette disparition du monde et des plus belles joies qu’il devrait normalement nous procurer.

Extrait : Prozession de Kark-Heinz Stockhausen pour percussions, alto, piano, orgue électrique, filtres et pontentiomètres




Ecrivant ceci, je me demandais tout à l’heure si je ne forçais pas un peu le trait, trop sombre, et puis je lis ce titre de l’article de la rue89 : allumé de génie, sans compter que l’on y fait nécessairement référence au fait que Stockhausen adulé par John Lennon figure sur la pochette de Sergent Pepper’s Lonely Heart Club Band des Beatles ou encore on présente le Quatuor pour cordes et hélicoptère comme une bonne blague, tout ceci me montre bien que non, on ne prend pas correctement la mesure de l’oeuvre de Stockhausen, et je veux bien croire que ce sera sûrement pire ailleurs sans parler du passage obligé de la citation truquée à propos des attentats du 11 septembre 2001.  

Vendredi 7 décembre 2007



 

Jeudi 6 décembre 2007

J’avais rendez-vous avec François au métro Saint-Paul entre deux de ses rendez-vous, au déjeuner. Je l’ai donc invité aux Fous d’en face, qui est à la fois le restaurant dans lequel j’avais invité Anne pour la toute première fois mais aussi le restaurant qui est celui auquel j’avais pensé en écrivant les passages de Sans titre relatifs aux couples qui se forment dans les restaurants.

Lorsque nous avons posé de concert nos appareils-photo sur la table, j’ai pensé aux Walkyries de F. Lang (Est-ce que vous les Germains venez toujours dîner aussi lourdement armés ?), mais François n’étant pas cinéphile, j’ai gardé cela pour moi.

Première remarque de François, je n’ai pas la tête (désespérée et soucieuse) que l’on pourrait m’imaginer à la lecture du bloc-notes du désordre, ou encore qu’en dépit de tout ce que lui comme moi mettons en ligne de nos allées et venues, il nous reste tant d’inédit à nous raconter, ce qui tendrait à me prouver une mauvaise fois pour toutes que le bloc-notes du désordre est décidément une oeuvre de fiction.

François et moi venons de deux univers différents, lui, du texte et de la littérature, moi de la photographie et de l’image, et pourtant je suis souvent surpris que nos grilles de lecture, en grande partie de ce qu’il se passe en ligne, mais aussi dans le domaine de la politique (encore que lui me trouve toujours aussi adolescent en la matière — je vais en tenir compte et bien m’assurer que l’image de Sarkozy sur laquelle on débouche depuis la page d’accueil du désordre si d’aventure on avait très mal voté ne soit plus apparentable à mes aventures d’archer nocturne de la nuit de Noël, mais bien celle au contraire, toujours mouvante de Surexposé), on remarque en des endroits différents les positions de pouvoir exacerbé et admirablement défendues. Et j’imagine que dans notre combat inégal contre ces forteresses imprenables, il fait bon de se retrouver, d’échanger et de repartir somme toute avec des forces neuves.

La briéveté mais aussi la qualité de notre échange me fait penser que ce midi, nos trains à tous les deux, qui prenons si souvent le train, avaient pour une fois une correspondance commune et que nous repartions chacun de son côté avec les impressions de voyage de l’autre.

Le soir je passe deux belles heures avec Julien au téléphone pour travailler sur la maquette d’un site dont il est le webmaster. Comme j’apprécie nos réflexes de travail, ce qui pourrait paraître insurmontable à beaucoup, de tels conversations, au téléphone, à propos de notions essentiellement visuelles, est devenu une routine entre nous. On se comprend à demi-mot et je suis toujours admiratif de la vitesse avec laquelle Julien met en code les corrections d’équilibre de masses, de couleur et de typos, ou encore comment sa compréhension de ces rapports entre les différents blocs dans une page est en train de lui devenir presque aussi intuitive qu’à moi.

Quelle belle journée !

 

Mercredi 5 décembre 2007

Paris, le 2 décembre 2007


Monsieur De Jonckheere


Nous avons lu votre manuscrit qui n’a malheureusement pas retenu notre attention.

La première partie de votre texte est assez agaçante. Vous vous regardez écrire, dans un élan de postmodernisme mal maîtrisé et le procédé est plus irritant qu’il n’est drôle. Sans titre est le récit assez banal d’une rupture, dont l’originalité qui tient aux numéros semble bien factice. Quant à Chair, c’est sans doute la partie la plus agréable de votre manuscrit, mais on regrettera le manque d’ambiance qui en aurait fait une lecture vraiment intéressante.

Nous vous proposons de vous le réexpédier par distingo suivi à réception de la somme de 6 euros, par chèque exclusivement.

Avec nos regrets, nous vous prions de croire à l’expression de nos sentiments les meilleurs.


Je crois que les éditeurs de ce pays vont avoir raison de mes dernières patiences, je crois aussi que je finis par recevoir le message, alors donnez-moi un peu de temps et je vais vous mettre entièrement en ligne Une fuite en Egypte et Portsmouth, les deux dans des versions hypertextes, puisque aussi bien, je réalise, il était temps, que le nombre de lecteurs sur mon petit site d’amateurs sera toujours supérieur au nombre de lecteurs que m’obtiendraient ces personnes dont je suis maintenant persuadé qu’ils ne savent pas me lire. Et des lecteurs c’est finalement tout ce que je demande. Faisant cela, je pense que je finirais par me débarrasser définitivement de mes habits d’artiste maudit, dont je n’ai que faire. Donc dès que je trouve le temps, je mets tout cela en ligne dans des versions hypertextes.  

Mardi 4 décembre 2007



Avant notre intervention avec Boris, nous écoutions le témoignage de Katarina, une adolescente sourde qui nous parlait de la réussite de son intégration en milieu scolaire classique, en classe de première, témoignage remarquable que celui de cette jeune fille, aidée en cela par un signeur qui assurait à la fois en signes la traduction des questions de l’animatrice de la table ronde, et aussi la traduction en français oral des réponses de Katarina, parole admirablement structurée expliquant avec beaucoup de justesse et d’intelligence la difficulté de sa situation, explication rendue d’autant plus parlante, si j’ose dire, par le spectacle des allers-retous de la traduction signe - oral ou oral - signe. Et il était frappant pour moi de voir comment quelques gestes communs au signeur et à Katrarina n’étaient pas toujours produits, parlés, avec la même énergie ou les mêmes contours, somme si les accents toniques n’étaient pas placés sur les mêmes mots ou encore que le signeur et Katarina n’avaient pas le même accent.

Et cette impression désarmante que la sitation se retournait et que les personnes, la salle toute entière, nous, que l’on aidait étaient celles qui justement ne pouvaient pas comprendre ce langage. Les ramifications de sens de cette intervention donnaient pour qui savait les "entendre" des bribes de conscience très fortes de ce que pouvait être la vie avec une faculté manquante.





Dans la précipitation, et le peu de temps qui de toute façon était imparti, pour chaque intervention, je n’ai pas eu le temps de développer une idée à laquelle je tenais. Celle qui veuille que ce ne soit pas seulement les moyens qui manquent à une véritable politique d’intégration des personnes handicapées. Et qu’en revanche il soit aussi possible, sans moyen financier de réaliser de grandes choses en faveur des personnes handicapées. La volonté de plusieurs peut parfois se substituer très efficacement au manque de moyens. A mon sens l’accueil qui a été fait à Nathan à l’école de rugby est un exemple d’une implication d’un groupe, qui n’a pas nécessité d’argent, et dont les bienfaits s’étendent au delà de ce qu’il était raisonnable d’espérer, bénéfices qui ne vont pas uniquement à Nathan, mais aussi à ses camarades de jeu qui en six mois ont appris à jouer et vivre avec la différence de Nathan, au point samedi dernier d’avoir été exemplaires pendant son premier match, lui faisant toute sa place. Ces quinze gamins deviendront des adultes qui plus tard ne seront pas effrayés, d’aucune façon que ce soit, par une personne qui ne raisonnera pas de la même façon qu’eux. Cet apprentissage est le meilleur espoir possible pour un monde meilleur et plus doux pour les personnes handicapés demain.

Phil, la journée en pensant à toi et à notre Mont Blanc à tous les deux.  

Lundi 3 décembre 2007



 

Dimanche 2 décembre 2007



Quelle surprise cette exposition de Katarina Grosse au FRAC d’Auvergne à Clermont-Ferrand, l’exposition vient d’ouvrir et il est sûrement préférable de la voir rapidement avant que les choses ne se détériorent. Je m’explique.

Katarina Grosse peint par projection, vraisemblablement au pistolet, mais surtout elle peint à même les murs et le sol, cette fois-ci apparemment le plafond a été épargné — elle n’en avait sans doute pas le droit pour préserver les épaisses pierres de basalte de la galerie du FRAC d’Auvergne — il s’agit donc d’une oeuvre éphémère, qui en cela singe également les peintres des villes tout particulièrement ceux qui peignent également par projection, à la bombe, et qui devra sûrement, en laissant sa place à la prochaine exposition prévue au FRAC, disparaître entièrement sous les coups de wassingue et de solvants. C’est littéralement en marchant sur la peinture au sol (il est impossible de faire autrement, le sol étant entièrement maculé de peinture, à la différence des murs qui sont épargnés par endroits — c’est dire s’il est volontaire de la part de Katarina Grosse de demander à son visiteur de déambuler effectivement dans sa peinture) que le visiteur éprouve d’une part la fragilité de la peinture et qu’il appréhende, verbe que j’utilise faute de mieux, celui de "regarder" soudain ne convient plus entièrement, du moins dans sa compréhension habituelle s’agissant de la peinture, le travail de Katarina Grosse tant celle-ci repousse un peu plus loin l’expérience notamment du regard périphérique dans les toiles de grandes dimensions des expressionnistes abstraits, de fait, se trouvant au milieu même de cette peinture, il n’y a vraiment plus rien, de quel que côté que ce soit, qui ne soit plus au regard, de la peinture, on est ici dans une comparable expérience de celle du Jardin d’hiver de Dubuffet, mais terriblement aggrandie, puisque c’est toute la galerie du FRAC qui désormais donne sa dimension à la peinture et sans doute aussi, au delà de l’épuisement du regard recherché dans le Jardin d’hiver, ici, une expérience plus pictorale, et plus lumineuse aussi de la peinture.

plus lumineuse parce que les projections de peinture, dans des couleurs généralement assez vives, saturées, donnent d’abord l’illusion lorsque l’on pénètre dans la galerie qu’il s’agit davantage d’un jeu de lumière, méprise en grande partie motivée par notre résistance à l’idée même que l’on doive marcher à même l’oeuvre, mais en fait non, il ne s’agit pas d’un jeu de lumière à proprement parler mais bien de peinture.

Dès lors qu’est admise cette nécessité de marcher parmi la peinture, l’oeuvre, on remarque vite que cette peinture n’a pas de frontières franches et certainement pas géométriques, rectangulaires, ou toutes les limites communément admises dans la peinture même quand cette dernière prend le parti de la surenchère d’un Frank Stella ou encore le travail plus délicat sur la limite du tableau de Sam Francis. En effet si le sol n’est, pour ainsi dire, pas du tout épargné par le peinture, lorsque la peinture monte sur les murs, elle ne le fait pas sur la totalité de la surface offerte par les murs de la galerie, mais elle a ses limites là-même où le geste s’est arrêté librement, et non là où il aurait été contraint de s’interrompre — à cette exception, qui a du faire rager un peu Katarina Grosse, des pierres d’angle des murs, pierres de lave rejointoyées au ciment, et c’est justement dommage de s’être pareillement arrêté à la préciosité un peu empesée de ces matériaux jugés trop nobles pour être peints, comme le furent le sol et les murs et par endroits aussi les portes qui donnent vers des petites pièces de réserve et de placard de la galerie.

Le regard est décidément très dérouté par les orientations de cette peinture, au point de devoir regarder vers le bas ce que naturellement elle regarde davantage aux murs, ou encore que les limites de l’oeuvre ne sont pas non plus prévisibles, on est ici bien plus dans les dimensions de l’installation avec les questionnements coutumiers de savoir où finit et débute l’oeuvre. Mais cela reste de la peinture. Par endroits on jurerait qu’il y a de l’acharnement dans cette peinture, de l’obsessionnel à vouloir peindre partout où c’est matériellement possible. Et l’on mesure alors aux grands à-coups et aux gestes amples de cette peinture qu’effectivement elle ne se contient plus dans le périmètre habituellement imparti à cette dernière et qu’elle étend au contraire ses excès en dehors de tout cadre.

Comparablement l’oeuvre étant éphémère et ayant été composée sur place, on comprend en arrière-plan, que ce n’est peut-être pas tant dans une exposition de cette peintre que l’on se trouve mais davantage dans son atelier, mais si, comme semble le montrer le catalogue de Katarina Grosse, l’ensemble de ses oeuvres est à ce point éphémère c’est aussi la notion d’atelier et de travail de la peinture qui est déplacée. En effet la galerie, ou le musée, deviennent l’atelier de la peintre, et c’est donc au plus près de son travail que se tient naturellement son spectateur, qui devient envahi, de toutes parts par l’eouvre aussi bien dans ses dimensions physiques que dans sa temporalité très vague.

Enfin, les frontières ayant été à ce point repoussés et déplacées la notion même de composition s’en retrouve également bousculée, et c’est peut-être dans cette direction que les préoccupations de la peintre devraient maintenant se tourner, d’une part parce que c’est là une direction prometteuse a priori — notamment en rendant plus incertaines encore les frontières entre la peinture et son fond — mais aussi parce que c’est ce qui la garantirait le plus efficacement de son penchant également naturel à un geste plus décoratif.
Le bloc-notes du désordre