Samedi Samedi 3 novembre 2007



Quelle suprise curieuse, de la peau d’agrume sur la toile cirée de la cuisine ici, dans les Cévennes, et non pas, comme si souvent des épluchures de pêches, noyaux de cerises ou poivrons rouges. Cela fait bien longtemps que je n’étais pas venu ici pendant les saisons froides.

Nous recevons la visite de Valérie, en voisine, que nous avions rencontrée cet été, elle est prise d’assaut par les enfants qui sentent rapidement cette patience apparemment sans limite chez elle. Nous montons à la garde de Dieu, l’air y est d’abord calme et doux, mais dès que nous passons du côté de l’ubac, nos joues sont vite fouettées par l’air vif et frais, sur le chemin du retour, revenus sur la crète, la lumière est somptueuse, rare, comme elle existe notamment dans les photographies de Richard Misrach ou dans certaines images de Joël Meyerovitch.

Le soir de petits essaims de mouches, des cousines éloignées d’Odile dans doute, qui se tiennent serrées les unes contre les autres, au plafond de notre chambre, et pourquoi là ?, juste au dessus de nos têtes ?, se demande Anne, sans doute parce que c’est l’endroit le plus chaud de la maison, notre chambre, qui bénéficie du passage de chaleur du poele de la cuisine, et au plafond parce que l’air chaud monte. C’est là qu’elles passent la nuit, c’est idiot mais je ne peux d’une part réprimander un vague sentiment de pitié pour ces insectes dont la fin est proche, quand nous partirons la semaine prochaine où iront elles chercher un peu de chaleur, elles vont donc bientôt mourrir de froid, et aussi une interrogation, comment la mouche dans son sommeil parvient-elle à rester collée au plafond, la tête en bas, je crains donc pour elles qu’elles ne tombent comme des mouches.  

Vendredi Vendredi 2 novembre 2007

La mère est le pilier de la famille. C’est curieux mais je ne connaissais pas cette expression dont Anne me soutient que c’est au contraire un dicton éculé. Et c’est sans doute pour cela, je n’aime pas que les piliers vacillent, que j’ai mal supporté la crise de Nathan ce matin parce qu’elle a fait vaciller le pilier de notre famille. C’est à cela sans doute que je mesure le mieux la violence et les extrêmités auxquelles nous pousse parfois Nathan. Mais même dans le sommet de cette violence aujourd’hui, je mesure les progrès qu’il fait et que nous faisons avec lui, parce que je n’ai cessé de penser qu’il y aurait un après à cette crise, qu’elle s’estomperait et que dans la matinée, nul doute, nous passerions des moments doux avec un Nathan entièrement recomposé. Et dans cette pensée contigue de la crise que nous traversions et avec elle les débordements violents auxquels elle nous conduisait, la promesse de mers plus calmes, c’était comme de regarder de l’eau en ébulition et penser à la même eau, plus tard, refroidie, et même, pourquoi pas, la même casserole d’eau laissée dehors en plein hiver et l’eau gelée. Et on a beau savoir ces trois états de l’eau, n’en demeure pas moins que l’on voudrait, quand l’eau bout, revenir, d’un seul coup, à l’eau plate.

Le matin en replantant les hortsensias de ma mère, je suis surpris par mon ombre sur les lauzes de l’escalier, voyant l’ombre de mon bras tenir dans son prolongement les racines de la plante auxquelles de la terre épaisse colle, je ne peux m’empêcher de penser au soldat vietnamien dont Robert Heinecken avait sérigraphié l’image aux beau milieu de magazines de mode, dans les années soixante-dix, avant de les reconditionner et de les remettre en circulation.

Anne qui était partie aux Vans ce matin en a rapporté le journal que je lis le soir pendant l’ébullition du 6-8 heures, je remarque, par exemple, l’empressement du gouvernement français à fustiger l’Iran et promettre à l’unisson du dangeraux écervelé de la Maison Blanche des frappes contre des installations a priori civiles — encore que je ne me fasse aucune illusion sur la folie des hommes derrière de telles usines et de tels projets — quelle urgence à emboîter le pas des faiseurs de guerre outre-atlantique ?, et, au contraire, trainer du pied pour ce qui est d’imposer avec l’Europe des sanctions sévères et ciblées sur la junte birmane — il ne faut pas se demander s’il n’y aurait pas là quelques conflits d’intérêts financiers sur le marché des bois et des métaux précieux de ce pays. Je lis, effaré, cette invraisemblable histoire de conseil des ministres tenu en Corse, opération nécessairement coûteuse, anti-écologique au possible et qui évidemment ne sert à rien d’autre que de faire du bruit, de ce bruit sans lequel le petit président aux petites mains et à la grosse rallonge ne saurait survivre, je pense alors à cette discussion avec Stéphane dimanche soir en arrivant en Ardèche, Sarkozy, Stéphane l’explique mieux que moi, est dans une telle recherche de s’attirer la lumière, qu’il est capable pour cela de rompre des alliances anciennes, comme ce Grenelle — encore une récupération langagière d’une histoire qui ne lui appartient pas — de l’environnement qui ne sert finalement qu’à produire cette photographie de lui-même serrant la main d’Al Gore tout juste nobélisé, sans doute au mépris des convictions de sa propre famille politique — sans doute l’idée de ce Grenelle de l’environnement n’était pas une mauvaise chose, il faudra cependant, sans doute, prévoir un Grenelle du financement de ce Grenelle de l’environnement. Comme ce monde d’images viciées m’apparaît toujours avec un stupéfiant étonnement et un dégoût profond, quand je suis ici, au grand air, sur le versant est de la vallée de la Cèze, et que les arbres ou même certaines pierres par leurs formes singulières me rappellent des séjours cévennols, certains parfois lointains, le souvenir par exemple de Lousteau, l’ouvrier agricole de la ferme du Bouchet, c’est d’ailleurs lui qui a planté le tilleul massif au bas de la maison, cet homme et cette terre ne mentaient pas.

A la réflexion, ma vie, qui est ce mélange de préoccupations soucieuses avec Nathan, de surprises à traquer mon ombre et de désespoir face à la marche du monde, est une vie curieuse.

 

Jeudi Jeudi premier novembre 2007



Avoir presque de la difficulté à faire partir le feu ce matin et rapidement se demander si j’en suis encore maître. Heureusement Anne arrive à la rescousse, nettement plus dégourdie que moi et le feu ne brûle plus que ce que l’on demande de brûler, tas domestiqué, sur lequel Anne alterne les branchages et le feuillage du vieux figuier, secs, et au contraire les herbes en décomposition, humides, passant ainsi des flammes vives à l’épaisse fumée du feu étouffé. En début d’après-midi, ce grand feu n’est plus qu’un monticule de cendres qui recouvrent des braises, on peut donc lui tourner le dos et laisser le tas en fumant doucement, disparaître comme sous son propre poids. Le soir à la nuit tombée, on arrose abondamment les cendres qui deviennent noires.

Je vide mes cartes mémoires de l’appareil-photo et reprend rapidement cette image des Cévennes à contre-jour, un cadrage maladroit laissait voir un premier versant plus sombre, et avec le tampon de clonage j’ai vite fait de redonner de la matière pour faire disparaître cette pente plus claire, mais alors je me pose la question de la violence, presque, de la disparition de ce versant, équivalente en somme à celle d’un séisme. Et pourtant, je ne dirais pas que ce modique arrangement tient en lui la même violence, pourtant pas celle d’un tremblement de terre, des retouches de photographies à l’aire stalienne.

Le soir nous faisons une très belle partie de scrabble avec Anne, nos deux totaux réunis excèdent 800 points. Après une journée d’écobuage, on peut aller se coucher fièrement, et dans nos cheveux l’odeur captive de la fumée.  

Mercredi Mercredi 31 octobre 2007



Marche avec Nathan à travers bois, au retour nous coupons entre Besses et le Bouchet de la Lauze par le chemin des moutons mais dont la trace s’efface vite, les moutons ne passant plus par ici depuis fort longtemps, lorsque Nathan ne voit plus le chemin, il me demande raisonnablement de passer devant, jusqu’alors il tenait à marcher devant. Moment de félicité que cette docilité de Nathan, et tendresse de lui retenir les branches basses pour qu’elles ne lui giflent pas ses joues rougies par le froid cinglant.

A Besses je regrette de voir que les toits du moulin de Coudousse ne sont plus en lauzes mais en tuiles mécaniques, mais au contraire je me réjouis de voir la petite chapelle entièrement rénovée. Je suis ému, moi, le mécréant, du cercle décrit par les bancs de prière autour de l’autel, ici dans le rite religieux, des hommes et des femmes sont rassemblés en une communauté serrée. Comme cela doit être bon de s’enfermer en paix avec ses semblables et prier. Dans le coin près de l’entrée de la chapelle, une vingtaine de livres en deux piles, livres que l’on se prête manifestement, sur le dessus d’une des deux piles, le Horla de Maupassant, sur l’autre pile, le livre du dessus est retourné.  

Mardi Mardi 30 octobre 2007



Nous quittons Emmanuelle et Stéphane, enfin un peu sorti de cette tâche immense de traduction de documentation technique — je suis surpris qu’il ne connaisse pas Zen and the art of motorcycle maintenance de Robert Pirsig, lui, le traucteur de mode d’emploi méticuleux et quel plaisir il m’a fait en me confiant la relecture de cette littérature technique, et la fierté qu’il fut d’accord avec mes corrections et mes suggestions, je me dis que la prochaine fois en plus du Saint-Nectaire acheté sur le marché d’Aubière il faudra lui apporter ce livre — sous une petite neige et après tant de lacets serrés, nous arrivons dans les Cévennes admirablement ensoleillés, ces deux pays sont si proches et si différents à la fois, ici, l’automne a laissé encore quelques feuilles aux arbres, le paysage est mordoré.

Le soir je m’endors comme une masse, il fait froid dans la maison qui se réchauffe avec lenteur, sous la couverture au contraire, il fait chaud et dehors un vent fou balance en tous sens ce qu’il reste de feuilles dorées au grand tilleul, je confie à ce vieil ami, le tilleul, de me bercer, et, de fait, plus sûrement qu’avec une tisane de ses fruits séchés je sombre dans un sommeil profond. Comme souvent ici, dans ce pays montagnard, je me fais l’effet, en m’endormant, d’un cachalot qui retourne au fond de la mer.  

Lundi Lundi 29 octobre 2007



Deux belles promenades, la première, seul, je débouche dans une vaste clairière, il fait un temps magnifique, je m’allonge sur le sol frais et sec et j’écoute les bruits lointains des machines outils des quelques fermes alentour, il me semble même entendre la radio au loin, mais ce que j’en perçois m’apparaît comme une émission de radio tellement ancienne, du genre les Routiers sont sympas, que je ne suis en fait pas très certain de ce que j’entends. On passe tellement de temps dans l’année dans l’attente de tels moments de plénitude et d’atteinte de soi. La deuxième promenade avec Nathan, qui voudrait voir les hélices des éoliennes de plus près, sur la gauche les Sucs et le Mont Gerbier de Jonc — comme c’est émouvant de se dire que c’est d’ici, de cette montagne que prend sa source le fleuve interminable que je traverse fréquemment à Nevers et qu’à Nantes également on travese en direction de Noirmoutier — la main chaude de Nathan dans la mienne et le grand mouvement de balancier, je n’ose regarder ces hélices d’en bas tant elles me donnent le vertige.  

Dimanche Dimanche 28 octobre 2007



Dimanche soir, traverser plusieurs fois la Loire en des endroits tellement différents, tellement en amont, du pont de Nevers et de la centrale nucléaire de Neuvy sur Loire, comme il est différent ce dimanche soir, dans la nuit trouée par les phrases de la voiture, traversant le plateau ardéchois pour rejoindre Emmanuelle et Stéphane, de ceux passés dans le train à lire, parmi les autres voyageurs différement affairés, quand dans la voiture, Adèle s’endort, mais pas très longtemps, et Nathan regarde attentivement la route, calme, présent.
Le bloc-notes du désordre