Dimanche soir, traverser plusieurs fois la Loire en des endroits tellement différents, tellement en amont, du pont de Nevers et de la centrale nucléaire de Neuvy sur Loire, comme il est différent ce dimanche soir, dans la nuit trouée par les phrases de la voiture, traversant le plateau ardéchois pour rejoindre
Emmanuelle et
Stéphane, de
ceux passés dans le train à lire, parmi les autres voyageurs différement affairés, quand dans la voiture, Adèle s’endort, mais pas très longtemps, et Nathan regarde attentivement la route, calme, présent.
Mais qu’allait faire Patrick Rotman dans cette galère ?
Patrick Rotman a signé un film docmentaire admirable à propos de la guerre d’Algérie et de l’escalade de la violence entre les deux camps. Ce documentaire mêlait avec brio les documents d’archives et parmi elles de nombreuses archives personnelles des conscrits enrôlés dans cette guerre civile qui ne disait pas son nom, mais aussi des entretiens avec des personnalités influentes du conflit — et le redoutable face à face avec cette vermine d’Aussarès qui refuse toujours de livrer ce qu’il sait de la mort épouvantable de Larbi Benmhidi, à la diffusion du documentaire à la télévision on regrettait déjà que le président d’alors, Chirac, ne fasse pas pression sur l’épouvantable tortionnaire pour réclamer cette vérité, il est inutile d’attendre du locataire actuel de l’Elysée, profondément hostile à la repentence, le début même d’une compréhension de l’importance de tout cela pendant qu’Aussarès est encore vivant — mais aussi des témoigagnes de simples soldats d’alors qui regardaient en face les ténèbres de leurs souvenirs de cette guerre horrible. Ce film documentaire de Patrick Rotman montrait à merveille les rouages de la surenchère violente entre les deux camps, ne prenait d’ailleurs pas parti entre les deux, son point de vue tenait davantage de l’évidence que dans les deux camps on ne trouvait que des victimes, et il n’y aurait eu que des généraux et des colonels à la retraite, et il y en eut dans les débats qui suivirent la projection de ce film, pour trouver à redire dans cette démonstration limpide : la torture, et les "corvées de bois" étaient généralisées au point de devenir un système dont nul ne fut épargné, au point qu’il serait sans doute souhaitable de parler de génocide algérien, ce sont entre 250 000 et 500 000, selon les chiffres, victimes algériennes que l’on compte à l’issue du conflit.
Ce documentaire s’intitule l’Ennemi intime.
Oui, comme le film fictionnel à propos du même thème qui est sorti au début du mois d’octobre dans les salles, et dont Patrick Rotman a co-écrit le scénario. Et là justement je ne comprends plus.
Ce film est d’une médiocrité sans nom — confiant dans les capacités de Patrick Rotman de parler justement de ce sujet avec intelligence et discernement, je me suis laissé entraîné et aussi parce que le sujet de la guerre d’Algérie a toujours eu une résonnace particulière pour moi — qui accumumle lourdement presque tous les clichés du film de guerre, un jeune officier inexpérimenté remplace un officier mort récemment et qui était évidemment très apprécié de ses hommes (voir la série américaine Tour of duty) ce jeune homme a tout du héros puisque naturellement il a refusé une affectation nettement mois dangereuse pour hériter au contraire d’une place dans l’un des pires endroits du pays (le fils de Roosevelt interprété par Henry Fonda dans Le jour le plus long). Il est secondé, cela va sans dire, par un sergent dur à cuire (le sergent d’Indigènes), un ancien de l’Indochine qui en a vu d’autres, dur comme l’acier, mais avec une fellure que naturellement nous découvrirons au fur et à mesure. Le bleu va faire ses armes et apprendre la réalité, plus complexe, du terrain et ses principes moraux vont graduellement s’émousser pour finir par devenir un parmi les tortionnaires (l’Honneur d’un capitaine), tout lecteur qu’il est, le soir, à la lueur d’une bougie, de l’écume des jours de Boris Vian. Brisé en fin de mission, il sera renvoyé vers l’arrière en permission, pendant laquelle il ne parviendra pas à rejoindre les siens et à adhérer à nouveau à la vie quotidienne insouciante des Français de la métropole (la scène finale d’un taxi pour Tobrouck), on a, bien sûr, droit au magnifique stéréotype des actualités diffusées dans un cinéma et qui, concernant l’Algérie, bien entendu, ne montrent pas le quotidien que le soldat brisé connaît désormais. Bref les ficelles de cette affaire sont en cordage pour arrimer les paquebots, c’est surjoué comme vous n’avez pas idée, Silverster Stallone dans n’importe lequel des Rambo ne ferait pas pire et les scènes de bataille sont l’occasion d’un grand concours de pyrotechnie avec force sifflement des balles (le débarquement de Il faut sauver le soldat Ryan) de mitrailleuses et largage du napalm (Apocalypse now).
C’est vrai que j’étais méfiant en allant voir ce film, tout de même un peu, je pensais à Vidal-Naquet fustigeant les fictions à propos de la Shoah et notamment cet épouvantage saga américaine Holocaust à laquelle il attribue massivement la responsabilité de l’essor du révisionisme, dans les assassins de la mémoire. Mais comme Patrick Rotman avait co-écrit le film et que j’avais été vivement impressionné par son documentaire, j’étais tout disposé à lui accorder le bénéfice du doute, d’autant qu’il avait conservé ce titre magnifique d’Ennemi intime. Mais après un tel ratage ma question est la suivante : Patrick Rotman, vous imaginez, vous, Claude Lanzman, après Shoah, co-écrire la liste de Schindler ?
Je suis bouleversé par le petit film d’
Amanda M. Baggs, dont on vient de m’envoyer
le lien. C’est un peu comme si un pont avait été construit un pont entre Brest et New York pour ceux qui ont le mal de mer et qui ont peur de l’avion. Un pont qui relierait deux mondes étrangers l’un à l’autre. Il y a d’abord cette première partie dans laquelle des stéréotypies, attitudes répétitives dans lesquelles les autistes recherchent une manière de relaxation qui en général a surtout le don prodigieux de rendre très nerveux leur entourage neurotypique, deviennent une chorégraphie, une musique, des formes, dans cette transformation se situe déjà un petit miracle de main tendue qui nous donne à voir la beauté de ce qui pour nous qui regardions trop vite n’était que les signes patents de l’enfermement. Alors on se dit qu’habituellement on regarde de façon inattentive et on rejette hâtivement ce qui justement peut être apparenté à la parole de l’autre, et oui, pourquoi pas sa langue, et l’on mesure alors comment on a été si violent dans le rejet.
Et puis il y a ces paroles, ce qui est restitué dans la partie sommairement baptisée "traduction". Et qui explique ce que justement nous avions sous les yeux sans le voir, une parole infiniment éduquée visuellement et musicalement très apte, raffinée même et qui s’épuise à nous parler mais nous ne comprenons pas, aussi parce que nous refusons qu’il puisse y avoir ici compréhension, nous refusons trop promptement que ce qui n’appartient pas à notre logique puisse opérer d’une autre logique. Et s’agissant de parler avec les autistes nous continuons de leur imposer une langue qui n’est pas la leur, dans laquelle ils butent dans toutes les phrases comme on trébuche sur l’exigente syntaxe allemande par exemple ou des étrangers sur l’épineuse grammaire française". On ne se rend pas compte de l’effort surhumain qu’on leur demande, c’est comme de devoir apprendre une langue médiane pour apprendre la langue cible. Quand il nous suffirait peut-être à nous d’apprendre la leur qui n’est sans doute pas si difficile.
La violence de tout ceci. Une fois le neuropédiatre de Nathan nous avait parlé d’une conférence organisée par des autistes Asperger, lesquels avaient voulu faire passer le message suivant à leurs soignants : "laissez-nous tranquilles". Et c’est précisément ce que nous nous refusons à faire. Tant de fois nous nous sommes entendus dire, par exemple, s’agissant des progrès de Nathan, que c’était le résultat de nos nombreuses sollicitations, ce qui était une manière douce de nous dire que nous ne le laissions pas tranquille, nous le tirions sans cesse de son monde pour qu’il parvienne à rejoindre le notre.
J’ai dans le film
in my own language la preuve de ce que j’ai toujours soupçonné, les autistes n’ont pas besoin de nous, ils sont autonomes. Leur difficulté vient qu’il leur faille épouser les règles de vie en groupe d’une société qui les comprend peu et les rejette beaucoup. Et que c’est donc violence de lutter contre cette autonomie, cet abyme et de vouloir au contraire les en extraire, comme on déracine des arbres ou des personnes.
On peut résolument se demander de quel droit on les contraint pareillement. On peut facilement répondre que cette sollicitation à venir rejoindre un monde qui n’est pas tendre avec eux, relève en fait de notre préoccupation de les intégrer dans notre société et justement leur fournir des armes pour évoluer dans un monde qui leur est ouvertement hostile. C’est, dans les grandes lignes, une des préoccupations majeures des parents d’enfants autistes que de les préparer à pourvoir subvenir seuls à leur survie, quand justement, nous, les parents, ne seront plus là pour aplanir pour eux tant et tant de difficultés et d’obstacles à eux insurmontables.
Ne devrions-nous pas au contraire construire des îlots dans lesquels ils pourraient vivre ?
Dans
les autres vidéos d’Amanda Baggs et dans
son blog, je lis que c’est en fait un combat pour elle que de se battre contre les comportementalistes
behaviourists de tous poils avec lesquels elle a du avoir tant de mal. Evidemment je biche un peu quand je lis qu’elle ne les porte pas dans son coeur parce que les comportemantalistes moi, je les trainerais bien sur un terrain de rugby, mais à vrai dire la psychiatrie n’est pas en reste non plus, des thérapies comme le
Packing envelopper un enfant de linges froids, pas frais, froids, conservés au réfrigrateur si vous préférez, pour qu’il soit appaisé, résultat parfois atteint après moult crises de peur panique ou les camisoles chimiques je vous renvoie au film
Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire on se dit que décidément c’est surtout la violence que l’on est capable de renvoyer aux autistes.
Cette violence puise beaucoup dans celle qui nous est faite par eux aussi. Comme il est fréquent par exemple que Nathan dans ses comportements, ses paroles, ses cris tous aberrants, fait monter en moi une violence dont je n’ai pas la maîtrise. Parce que cela rend fou une personne qui sans cesse vous répète et vous demande si une
débroussailleuse ça fait du bruit ? Et une
tondeuse est-ce que cela fait du bruit ? Et un marteau est-ce que cela fait du bruit ? et est-ce qu’une pierre cela fait du bruit ? Et est-ce qu’une débroussailleuse cela fait du bruit ? ...
ad lib, ad neauseam.
Or c’est ce que fait le petit film d’Amada Baggs, il transforme ces répétitions en musique répétitive or j’aime la musique répétitive,
Steve Reich notamment. Il me les rend accessible.
Me reste plus qu’à la contacter pour lui proposer une version sous titrée en français de son film.
Pour Jérôme Bonettto, connaisseur, et comme un encouragement à terminer la refonte de son site, notamment la partie photographique.
Mercredi c’est le jour des miracles. C’est le jour que Nathan attend toute la semaine, le jour du rugby. C’est le jour où nos mondes se touchent et se croisent. C’est le jour où Nathan est heureux sans équivoque. Le jour où il a des copains — des copains qui refont une moitié de terrain en courant pour aller chercher Nathan et le remettre dans le groupe, plutôt que de le semer à la première occasion, des copains qui l’aident à se laver les genoux pleins de terre dans la douche, plutôt que de lui baisser son pantalon en poussant des rire niais. Le jour où il ne souffre pas de cette solitude pesante qui est sans doute la sienne, tous les jours. C’est le jour où tout est pour du beurre, le jour où les moqueries n’ont pas cours et ne sanctionnent pas cette différence, ce jour-là il est dans le "paquet" comme les autres, et comme les autres il prend des coups, il se fait écraser dans les regroupements et comme les autres il pousse en mêlée ouverte, comme les autres il s’accroche au maillot de ses camarades.
Et moi je suis un père comme les autres qui encourage son fils sur le terrain de rugby. Sans doute que les autres parents qui se les pèlent dans les tribunes pendant l’entrainement de leurs enfants ne réalisent pas le prix de ce plaisir. Moi, je n’ai pas froid.
Madeleine devait rapporter à l’école un objet rare et surtout étonnant. Il est descendue dans le garage pour me demander si je voulais bien qu’elle montre mon anneau d’esclave. Elle était enchantée à cette idée de le faire passer de main en main dans la classe pour que tous sentent le poids terrible de cet objet, de petite taille mais qui doit bien peser deux ou trois kilos. Elle m’a aussi dit qu’il fallait que je lui explique tout ce qu’il y avait à savoir sur cet objet. Alors nous avons travaillé ensemble à son exposé.
Regardez cet objet.
Prenez le dans vos mains.
Est-ce qu’il pèse lourd, très lourd ?
D’après vous, dans quelle matière est-il fabriqué ?
Est-ce que vous remarquez les petites lignes qui sont gravées sur cet anneau.
Cet anneau était un anneau d’esclave américain. Les esclaves étaient des personnes que l’on avait emprisonnées dans leur pays d’origine, l’Afrique, et que l’on avait ensuite acheminées en Amérique où elles étaient employées contre leur gré notamment dans les plantations de coton du Sud des Etats-Unis. Ce travail n’était pas rémunéré et les personnes qui étaient contraintes à ce travail étaient gardées en captivité et leurs conditions de vie étaient très difficiles, inhumaines. L’esclavage aux Etats-Unis a commencé au XVIIe siècle. Il a été progressivement interdit dans les Etats du Nord des Etats-Unis, mais pas dans les états du Sud. Cette disparité sera même à l’origine de la guerre civile, appelée guerre de Sécession qui aura lieu entre 1861 et 1865.
Les états du nord ayant laborieusement gagné cette guerre civile ils imposeront en 1865 l’abolition de l’esclavage et la libération de ces derniers. Mais il faudra attendre ensuite encore un siècle pour que les droits civils des descendants des esclaves soient enfin reconnus et que les Noirs aient finalement le droit de vote dans ce pays, en 1965.
L’anneau que vous voyez ici a appartenu à un esclave américain, probablement au XIXe siècle un peu avant l’abolition de l’esclavage. De tels anneaux étaient forgés dans du bronze et étaient bouclés aux chevilles des jeunes esclaves pendant que le métal était encore chaud et souple, les anneaux étaient montés sur les chevilles des enfants avec beaucoup de brutalité, et une fois montés il était impossible de s’en séparer, ce qui devait ralentir et déséquilibrer les esclaves qui tentaient de fuir. Les enfants grandissaient avec leurs anneaux, et souvent les décoraient en gravant de petits motifs.
C’est un étudiant noir américain, qui a donné cet anneau à mon père en lui expliquant ce que je viens de vous expliquer.

Décrire précisément ma vie me prendrait plus de temps que la vivre. Je me demande si, en vieillissant, je deviendrai réactionnaire.
Edouard Levé
in Autoportrait
J’apprends aujourd’hui la mort d’Edouard Levé. Dont le travail m’impressionne tant.
Photographie d’Edouard Levé