Samedi Samedi 15 septembre 2007



15.


Faites vous-même le test, demandez qu’on vous aide à le faire.

14.


Il est curieux enfin de constater que pour livrer un tel parcours de lecture, il faille, au contraire, à son auteur de se fier à une structure moins lâche qu’il n’y paraît dans lequel le rythme de retour des paroles des uns et des autres n’est pas aléatoire, une construction qui pourrait rappeler le désordre, seulement apparent, de la construction de romans comme Marelle de Julio Cortazar ou encore la Vie mode d’emploi de Georges Perec, où, de fait on avance à la façon très irrégulière d’un cavalier au jeu d’échecs, deux cases tout droit et une case de côté, ou une case de côté et deux cases tout droit, et de toucher du doigt la détresse profonde de celui à qui il manque une case, puis une autre, puis l’ensemble des cases de l’échiquier à l’exception de la case où lui même se trouve, sans toutefois savoir si c’est, ou non, la bonne case.



13.


On n’avance pas droit dans un parcours juché d’embûches, Olivia Rosenthal livre à son lecteur dans le début du livre des éléments de compréhension du récit qu’il faut pouvoir retenir jusqu’à la fin du même livre, et ce faisant nous donne à éprouver a contrario, si nous en sommes capables, ou non, l’effroi qu’est celui de la personne qui finit par être entourée de gouffres béants, trous noirs dans lequel s’est perdu tout ce qui faisait d’elle une personne à part entière.

12.


Il y a dans ce livre des fulgurances, souvent rythmées à la façon d’haïkus dont la chute dans le troisième temps, provoquent des contrepieds exemplaires. Il ne serait pas sôt d’y voir les immédiatetés de la pensée quand elle est débarrassée de l’essentiel de son fardeau coutumier, de même que tout dans ce livre, son écriture et sa structure, est à l’unisson de son sujet et des formes que l’on peut lui présupposer.

11.


Labyrinthe personnel qu’elle installe au milieu de l’écheveau de sa fiction qui en reprenant la structure défaillante de son personnage principal, Monsieur T., souffrant de la maladie d’Alzheimer, finit naturellement par faire éprouver au lecteur le curieux sentiment d’angoisse de se demander si des fois il ne souffrirait pas, lui aussi, de la maladie d’Alzheimer.

10.


Et quand bien même Olivia Rosenthal n’a pas, pour le moment, de raisons objectives de penser qu’elle puisse souffrir de cette maladie au nom germanique, cet autoquestionnement, parce qu’il est conduit jusqu’à ses extrêmes limites, la mène un peu à la périphérie d’elle-même pour se poser toutes sortes de douloureuses questions, certaines pour lesquelles elle livre des réponses dont on peut bien penser qu’elles furent coûteuses, et peut-être même révélées à leur auteur précisément dans l’écriture de ce livre.

9.


Corrigeons l’exercice précédent. Imaginez plutôt que vous ne puissiez pas ne pas effacer quelqu’un de votre entourage, que vous soyez contraint de le faire. Qui effaceriez-vous ?

8.


Quant à ses questionnements, elle n’hésite pas non plus à nous les soumettre et invite régulièrement son lecteur à produire pour lui-même ses propres réponses en lui donnant des exercices à faire.

7.


Anodin, de de - « sans » et « douleur » en grec qui signifie, ce qui est hors de la douleur.

6.


Et pour ce qui est de la voix d’Olivia Rosenthal, la fiction s’aiguise encore de ce qui justement n’appartient plus à la fiction, puisqu’à force de se demander pour elle même quelles sont les chances réelles qu’elle soit atteinte de la maladie d’A, et si elle ne semble pas l’être encore, qu’elles sont alors les chances qu’elle finisse par contracter effectivement cette maladie ?, et est-ce que cette maladie lui ferait plus peur qu’une autre et d’ailleurs qu’elle serait la maladie dont vous aimeriez mourrir vous-même ?, ou encore celle dont vous n’aimeriez pas du tout mourrir ?, à force donc, de ce genre de questionnements, pas tous très confortables, olivia Rosenthal finit par livrer quelques éléments de son existence qui ne sont pas non plus anodins.

5.


Et puis on s’aperçoit ensuite qu’au niveau des enfants non plus il n’y a pas le compte. Mais on n’est quand même sérieusement obligé de faire attention. De garder le fil. Toute ma tête.

4.


Ce qui n’est pas la moindre de ses prouesses de mettre pareillement son lecteur en position bancale jusqu’à le presser de vérifier à l’aide d’un test s’il ne serait pas, lui aussi, atteint de la maladie d’A. Est-ce la voix de Monsieur T. ?, celle de son entourage ?, mais alors est-ce celle de sa femme ou celle de sa fille ?, d’ailleurs Monsieur T., semble beaucoup les confondre lui aussi, sans compter que pendant qu’il confond également sa femme avec son ancienne femme, le lecteur est lui aux prises de se demander si la fille de Monsieur T., ne serait pas, elle, Olivia Rosenthal, elle-même ? Mais cela ne tient apparemment pas, puisque monsieur T. ne s’appelle pas monsieur Rosenthal.

3.


Au point qu’on ne sache jamais de façon certaine à qui appartiennent les voix qui parlent, on y parvient au prix de recoupements attentifs, c’est un livre à lire attentivement si on ne veut pas en perdre le fil.

2.


Encore que ce soit là présumer sans les forces puissantes de la fiction dès lors qu’elle est écrite par Olivia Rosenthal qui dans son dernier livre, On n’est pas là pour disparaître court le risque insensé de donner la parole à Monsieur T., atteint de la maladie d’A., mais aussi à son entourage, pari d’écriture risqué donc, puisque nul ne saurait le valider, certainement pas une personne souffrant de la maladie d’Alzheimer, qui en serait, hélas, incapable, mais c’est également risqué parce que la quête d’une manière de véracité aura tôt fait de conduire l’écriture vers le tissu lâche de paroles mal reliées entre elles. Et c’est exactement de la sorte qu’est écrit le texte d’Olivia Rosenthal.

1.


Il est une maladie terrifiante, celle d’Alzheimer, du nom de son découvreur, Aloïs Alzheimer, encore qu’il ne soit pas certain qu’il ait apprécié que cette dégérénescence du cerveau portât son nom, mais ce n’est pas là une autre histoire. Un fait singulier, s’agissant de cette maladie, c’est qu’elle n’est sans doute pas connue des malades qui en souffrent — ils ne peuvent vraiment avoir conscience d’en souffrir, mais de la souffrance, oui, c’est certain ils en éprouvent — aussi leurs témoignages manquent gravement à la compréhension que l’on peut avoir de cette maladie.




Photographie d’Edouard Levé  

Vendredi Vendredi 14 septembre 2007



 

Jeudi jeudi 13 septembre 2007

Ce n’est pas tous les soirs que je prends un tel plaisir à la rédaction du bloc-notes et à sa réalisation, comme cette fois -ci de rechercher dans mes vieux disques vyniles un morceau à peu près écoutable de Weather Report, c’est un plaisir ambigü que celui d’écouter tous ces disques dont je ne goûte plus du tout la musique, en revanche c’est un plaisir vrai que de feuilleter dans le désordre de ces pochettes de disques, et voir reparaître des images pas revues depuis longtemps, mais qui, par leur présence fréquente sur le dessus de la pile il y a longtemps, ont laissé une empreinte indélébile dans la mémoire, l’incrédulité devant la laideur de certaines, la bouche grande ouverte sur l’album in the court of the Crimson King, quelle horreur et aucune envie de réécouter ce disque, le côté frustre de certaines, cette illustration sur fond blanc d’un album de Jimi Hendrix qui contient notamment l’enregistrement de son concert à Woodstock et l’hymne américain détraqué à force de saturation en pleine guerre du Vietnam — là au contraire on se repasse rapidement l’extrait en question, estomaqué par cette performance, un Noir s’en prendre violemment au Star-Spangled Banner dans le contexte donc de l’enlisement au Vietnam — les pochettes "réussies", celles auxquelles je trouve encore grâce graphiquement, comme la braguette de Sticky fingers ou de Some girls des Stones ou la banane du Velvet, dues à Andy Warhol, certaines photographies de Lee Friedlander sur les pochettes de disques de jazz, les très beaux effets typographiques des pochettes de disques de blue note — qui ont sans doute inspiré les concepteurs de l’animation jazz du Piano graphique — la prétention des tableaux de Miro pour la prétention égale des disques de Dave Brubeck, et le plaisir encore plus enfoui de découvrir dans les vieux disques de mon père telle photographie de Karajan — je me souviens du col roulé gris de Karajan sur la pochette de la cinquième de Beethoven, très franchement je préférerais toujours l’interprétation de la cinquième par le Portsmouth Symphonia que celles de Karajan — ou encore la visite de la muse du Douanier Rousseau sur le concerto pour piano de Bartok. Et je réalise que le plaisir que je prends à tout cela est non seulement d’enregistrer black market, écoutable sans plus, de Weather Report, avec les craquements de ce disque que j’ai du balader un peu partout, je crois que c’était souvent que je partais chez un copain avec des disques sous le bras, mais aussi de cette recherche en amont de la réalisation d’un texte du bloc-notes, et je préfère que cette recherche documentaire se passe davantage dans les rayons de mes disques ou de mes livres, plutôt qu’avec force recherches argumentaires dans un moteur de recherche.

Et je remarque que je suis plus enclin lors de ces recherches dans les rayonnages à musarder que je ne lui suis sur internet, lorsque je suis à la recherche d’un renseignement précis, des fois juste l’orthographe d’un nom propre, une date, le titre exact d’un film — je ne retiens jamais très bien les titres des films, ce qui me contraint parfois à des recherches curieuses "film suédois" + "chaises d’arbitre de tennis", ce qui ne donne rien, alors j’essaye "film suédois" + "hommes célibataires" — redoutant un peu ce que je vais trouver avec de tels arguments — pour retrouver Kitchen stories, le titre du film, Ben Hamer, le nom de son réalisateur et Jörgen Bergmark, le nom de son scénariste — dès le renseignement obtenu, vérifié sur d’autres sites et reporté dans l’article du bloc-notes c’est rare que je m’attarder à regarder d’autres pages du même site, ou de visiter les liens de ce site. Au contraire d’une recherche dans les livres ou dans les disques qui pourra interrompre des heures la rédaction de l’article en question pour cause de lecture buissonière de tout un chapitre de Mon année dans la baie de personne de Peter Handke par exemple, ou, tout à l’heure encore, d’écouter la première face de Wrapped tight de Coleman Hawkins, dont j’aime tant la photographie sur la pochette et notamment l’élégante volute de cigarette sur fond noir qui s’échappe de la main du saxophoniste, effet décoratif véritable, qui date d’avant le tampon de clônage de Photoshop.

Chemins de traverses et désordre, qui relient efficacement Weather Report à la photographie d’avant le numérique, en passant par le col roulé de Karajan et un film suédois.




Photographies de C. de Trogoff  

Mercredi Mercredi 12 septembre 2007





Joe Zawinul est mort hier à Vienne.

C’est tout de même curieux cette coïncidence que j’apprenne la mort de Joe Zawinul, à la radio, sur Jazz à Fip, en conduisant précisément vers Saint-Cloud pour aller dîner avec Laurence, chez ses parents. Très franchement, je ne pense pas grand chose de la musique de Joe Zawinul, toutes périodes confondues. A ses débuts, il était surtout un pianiste élégant que les uns et les autres, les souffleurs, s’arrachaient comme sideman, donc certainement pas un pianiste de la trempe d’un Thelonious Monk ou d’un Bill Evans, puis dans sa rencontre avec Miles Davis, pour Bitches brew, il semble qu’il soit passé à côté de l’événement, reprochant à Miles Davis que les morceaux soient si longs, sans comprendre que justement c’était dans cette longueur que Miles Davis entendait installer un climat à la limite de l’étouffant. Par la suite avec le Weather Report, c’était sans doute lui qui veillait à la fluidité des arrangements, mais à vrai dire quand on écoute le Weather Report, c’est surtout la basse de Jaco Pastorius qui chatouille les oreilles ou encore les improbables sonorités des saxophones de Wayne Shorter, en revanche les plages de synthétiseurs, on s’en passerait bien. Et puis après le Weather Report, tout le Zawinul syndicate et la soi-disante ouverture vers les musiques dites du monde, j’ai toujours trouvé cela barbant et laborieux. Je suis sans doute ingrat.

Oui, ingrat sans doute, parce que je dois justement au Weather Report, et à l’album Heavy weather la musique que j’écoute encore aujourd’hui, sans compter que ne faisant jamais rien dans l’ordre, j’ai commencé à apprécier le jazz et notamment Miles Davis en commençant par l’album Bitches brew justement, disque auquel je n’ai pas compris grand chose pendant longtemps, mais avec persévérance, j’ai fini par y voir plus clair dans cette musique brouillone. Et à vrai dire, une fois que l’on retrouve ses petits dans ce disque on est à peu près paré pour tout en matière de jazz. Bitches brew, il m’arrive encore de l’écouter de temps en temps, mais pas le weather report, qui décidément ne trouve plus grâce à mes oreilles, musique pompeuse, virtuose, glaciale de dextérité, asphyxiante de cette technique clinique qui refoule efficacement toute émotion musicale, musique prétentieuse qui n’a pas les moyens de l’être, lorgnant dans toutes sortes de directions orchestrales, mais dans ce qu’elles ont de plus pauvre et de carricatural. Et pourtant j’ai aimé le Weather Report, surtout Heavy Weather donc mais aussi Mr Gone, Black market — dont est extrait le morceau que vous écoutez peut-être — j’ai aimé cette musique qui me parassait alors infiniement plus savante que cette soupe de rock symphonique que j’écoutais jusqu’alors, et dont je n’ai pas compris alors que le Weather Report reprenait à son compte tous les travers grandiloquents.

On ne commence pas nécessairement son apprentissage de la peinture imédiatement par la Ronde de Nuit de Rembrandt, on peut même, j’en suis sûr, commencer à développer un goût pour la peinture en aimant ce qu’elle a de pire, pourquoi pas la peinture de Bernard Buffet ou même celle de Mathieu — j’exagère sans doute un peu — et pourtant finir par se pamer, des années plus tard, devant les plus beaux tableaux du Quattrocento ou les plus belles toiles de l’expressionisme américain. J’imagine même qu’une jeune personne d’aujourd’hui pourrait démarrer une passion dévorante pour la lecture en mettant d’abord la main sur des trucs épouvantables comme Christine Angot ou Houellebecq et puis quelques années plus tard devenir un lecteur assidu de la Recherche — je suis même persuadé qu’il y a des passerelles entre Harry Poter et la Recherche.

Ce qui tendrait à dire que ce n’est pas l’entrée que l’on prend pour pénétrer dans le labyrinthe qui est importante, mais la rapidité avec laquelle on décide de se perdre dans ses méandres les plus reculés, et sans doute aussi l’opiniâtreté avec laquelle on s’évertue à en explorer sans cesse de nouveaux.

Quand je suis arrivé chez Laurence, plus exactement chez ses parents, j’ai été tellement surpris que venant d’entendre à la radio deux extraits de Weather Report dont Birdland, j’entre dans un appartement dont le mobilier et la décoration n’avait pas changé depuis le temps où justement je commençais à écouter le Weather Report. Dans l’ancienne chambre de Laurence il y avait toujours le même papier peint à petites fleurs roses sur fond violet. Dans le couloir, un papier peint qui avait été le même que celui qu’il y avait chez nous dans les toilettes à Garches. Les meubles étaient exactement au même endroit qu’il y avait plus de vingt ans. Dans la bibliothèque, je trouvais, toujours au même endroit, une photographie de Laurence que j’avais donnée à ses parents, dont le manque absolu de piqué me dit sans pouvoir me tromper qu’elle a été tirée avec mon tout premier agrandisseur, un petit durst, avec un véritable "cul de bouteille" pour objectif. C’est étonnant ce raccourci temporel parce que du coup, regardant cette très médiocre photographie, j’ai l’impression de revoir Laurence dans le viseur de mon appareil-photo, le Minolta SRT100 familial, et je comprends dans le même souffle, que, la photographie ayant été prise aux Halles, j’emmenais alors l’appareil dans Paris, bravant ce qui devait être l’interdiction formelle du père, laquelle était tout de même très sensée, que je ne m’éloigne pas trop avec cet appareil qui faisait sa fierté — un jour il faudra que je lui demande ce qui a bien pu le posséder d’une part pour m’apprendre à me servir de cet appareil à l’âge de 14 ans dans les Cévennes, mais aussi de me l’abandonner entièrement, ou encore de consentir à m’acheter ce petit agrandisseur, pour la somme de 300 francs, je m’en souviens parfaitement, et me permettre également le grand désordre qui allait désormais régner dans le salle de bains, notamment ses odeurs pestilentielles, tout ceci paraissant tellement contre le cours régulier des choses d’alors et pourtant tellement déterminant pour moi par la suite.

Dans ce dîner, dans l’appartement désert des parents de Laurence, ils sont en ce moment dans les Cévennes, je crois que Laurence et moi mesurions bien, justement parce qu’arrivant chez elle, je lui avais annoncé que je venais d’apprendre la mort de Joe Zawinul, ce qui sous séparait désormais du décor de cet appartement, le chemin que nous avions depuis parcouru. Parce que ni elle ni moi aujourd’hui n’écoutons plus le Weather Report et que considérant l’appartement autour de nous qui est tel qu’il était lorsque nous nous sommes rencontrés, nous n’avons pas le sentiment d’y adhérer de quelle que façon que ce soit.

Et notre conversation le prouve, c’est bien quarante ans et plus que nous avons et non plus 16 ans pour Laurence et 19 pour moi, ce dont nous parlons ce soir, c’est bien de choses plus graves, de la maladie de Laurence et de sa lutte acharnée contre ce qui est donné comme incurable mais dont il ne fait pas un doute que Laurence vaincra — quel plaisir de la retrouver ce soir en bien meilleure forme que l’hiver dernier, quand, au contraire, j’avais pu remarquer pour la première fois la morsure de la maladie sur son visage, comme une insulte — ou encore de notre combat contre l’autisme de Nathan, cela aussi incurable, mais dont je sais désormais que nous vaincrons. Même si cela doit prendre tout ce qui nous reste de vie.  

Mardi Mardi 11 septembre 2007

Dominique la soeur d’Anne a un petit garçon de l’âge d’Adèle ou presque, qui lui aussi faisait sa première rentrée scolaire cette année. Et quelle ne fut pas la surprise de Dominique cette année de recevoir un lettre de la directrice de cette école maternelle, la scène se passe dans le département du Tarn, comme tous les parents d’élèves de cette classe, pour leur demander s’ils consentaient d’accueillir un enfant autiste dans la classe de leur enfant.

La scène se passe, donc, dans le département du Tarn, en 2007, soit deux ans après la fameuse loi de 2005 qui stipule sans détour que tout enfant, quel que soit son handicap, a le droit d’être inscrit dans son école de quartier.

Elle est assez merveilleuse cette directrice d’école, d’une part elle semble ignorer l’un des changements majeurs à l’école ces dix dernières années, et donc son obligation si tel est le désir des parents, d’accueillir cet enfant, mais d’autre part incapable du courage de sa lâcheté, en somme, elle s’en remet aux parents d’élèves, réunis pour l’occasion en jury populaire pour décider, ou non, de la scolarisation de cet enfant.

C’est dommage que ce soit si loin Albi parce que des fois comme cela j’aimerais tellement avoir une "conversation" avec des personnes comme cette directrice. Et de réaliser rétroactivement la chance qui est la nôtre, depuis le début de la scolarisation de Nathan à Fontenay, d’être tombés sur des interlocuteurs qui valaient tous mieux que cela, même ceux avec lesquels cela a été difficile, avaient tous des arguments d’un niveau nettement au dessus de cela.

Et puis le soir, aux informations, il est vraiment temps que cet encombrant téléviseur regagne sa place dans cette maison, c’est-à-dire pas au milieu du salon, vivement la fin des travaux, un reportage au journal télévisé, présenté comme ceci : puisque le sujet avait été l’occasion d’une passe d’armes — feinte de part et d’autre, je m’en rends bien compte — entre les deux candidats du second tour au moment de leur débat télévisé, nous avons cherché à en savoir plus quatre mois après l’accession au pouvoir du petit président.

Et j’en aurais presque les larmes aux yeux de voir cette femme dont l’enfant est apparemment atteint d’une maladie orpheline qui l’empêche de parler, de marcher, de se nourrir seul et apparemment cet enfant n’est pas propre non plus, devoir mendier auprès de différents bureaux qu’on lui trouve une place, et je vois bien comment elle est sur le point de dire "au moins quelques heures par semaine" — ne dites jamais cela Madame, votre enfant doit aller à l’école aussi souvent qu’il en a besoin dans une semaine pour y apprendre la même chose que les autres. Et on lui dit qu’ici il y a des étages et pas d’ascenceur — dans cette école parisienne, s’il n’y a personne qui est capable de porter un enfant qui ne doit pas faire quinze kilos d’un étage à l’autre au moment de la récréation, ils n’ont qu’à me le dire, j’irais, moi, le porter cet enfant, c’est si compliqué que cela de trouver un parent d’élève qui a cette force, ou de se mettre à deux pour faire "une chaise" ?, un enfant de quinze kilos tout de même, il est pas un peu facile le motif des étages ? Je vois bien comment tous les traits du visage de cette femme sont dans la demande et comment elle s’y prend mal, parce qu’elle nous ressemble à nous il y a deux ou trois ans, on se serait presque excusé de déranger, avec Anne, maintenant on sait, on exige, c’est comme ça et ce n’est pas autrement. Mais c’est un apprentissage difficile.

Messieurs dames du corps enseignant et du personnel des écoles qui n’ont pas encore compris. Ces enfants-là ont les mêmes droits que les autres, vous devez leur faire une place un point c’est tout. Alors arrêtez une mauvaise fois pour toutes de dire qu’il y a des étages, pour refuser un enfant de quinze kilos, que vous n’avez pas le personnel pour cela ou pas la formation. Les parents d’enfants handicapés n’ont pas de formation non plus mais ils savent taper dans un moteur de recherche le nom de la maladie de leur enfant et composer avec les informations qu’ils trouvent sur internet, cela ne fait pas d’eux des spécialistes, personne ne vous demande d’être des spécialistes, mais cela fonctionne bon an mal an et c’est tout ce que l’on demande, une chance pour eux. Et on ne demande rien d’autre.

Merde à la fin !

 

Lundi Lundi 10 septembre 2007



 

Dimanche Dimanche 9 septembre 2007



Arrivé de nuit au camping, j’aime cette sensation de fausse illégalité, je jette à la hâte, dans le fond de la tente, le sac de couchage, le tapis de sol et la couveture, je prends avec moi ma besace, je ferme la voiture, et je m’enferme vite, je fais mon lit, je me deshabille, je rentre dans mon sac à viande, il fait un peu froid, je suis brûlant de fatigue, je crois que je m’endors tout de suite. Je me réveille plusieurs fois mais je parviens à me rendormir et je tire comme cela jusque midi, il doit faire un jour radieux dehors, les lumières et les ombres me font un merveilleux cinéma abstrait sur le toit de la tente.

Je finis de lire les vingt dernières pages d’une Mauvaise Maire de Jacques Jouet, dévoré dans le train hier, pourtant je ne pense pas grand chose de ce livre, non pas que ce soit un mauvais livre, il est juste terriblement fabriqué, et j’imagine qu’en creux il me donne à comprendre, enfin !, la réticence de François par rapport à la forme ancienne du roman, et commment elle survit au travers de réactualisations contemporaines qui ne sont finalement que des artifices. D’autant qu’on la voit un peu venir de loin la construction de ce roman. Je commence au contraire les vingt premières pages d’On n’est pas là pour disparaître d’Olivia Rosenthal et là je suis bien davantage à mon affaire.

Je m’extrais de la tente finalement vers une heure de l’après-midi, le temps radieux dit cependant la menace de sa propre détérioration à l’Ouest, je peste que les sanitaires du fond soient fermés, encore que j’accueille la chose en bonne part d’un point de vue strictement écologique, c’est vrai qu’il s’est vidé très rapidement le camping cette année et les quelques campeurs qui comme moi sont dans le fond paraissent tous y être pour des raisons illicites, comme l’année dernière les chercheurs de champignons venus de loin. Je mange un morceau et décide de partir en direction de Durtol, mais je ne retrouve pas le coin à girolles que j’y avais découvert l’année passée, je pousse au contraire vers un autre village Chanat la Mouteyre, où je me gare pour m’enfoncer rapidement dans le bois, mais c’est bien le diable si je trouve une douzaine de pieds-de-mouton, et une grosse girolle, un peu ancienne, ce n’est pas avec une telle ceuillette que je vais impressionner Anne à mon retour. Je fais bombance de quelques mûres miraculeusement épargnées par le broyage des haies, récent semble-t-il, une pensée pour ma fille Madeleine très gourmande de ces fruits sombres, je fais quelques photos, gag coutumier, presque, je me suis trompé et j’ai pris la petite carte mémoire qui me permet une petite vingtaine de vues, aussi je suis vite contraint au cirque habituel de devoir chasser une image moins réussie que les autres pour en accueillir une nouvelle qui souvent me fait regretter celle que j’ai effacée. N’empêche cela fait du bien de marcher à travers bois, après ces dernières semaines de peinture. Même si les jambes justement durement mises à l’épreuve ces derniers jours — reprise de l’entrainement de rugby avec Nathan, piscine du jeudi soir et vélo pour emmener Adèle à l’école — me portent avec peine. Au retour, en me perdant, je retombe sur le coin des girolles de l’année dernière, mais je n’ai plus le temps de l’explorer, il est temps de retourner au travail, pour l’équipe de nuit.

Et de me demander si J. ne m’a pas un peu porté la poisse pour ce qui est des champignons tant j’ai rencontré dans ce bois de nombreuses espèces dont je ne savais absolument pas ni le nom ni la famille. Ceci dit en toute amitié hein J. ?
Le bloc-notes du désordre