Cet après midi après avoir posé les pinceaux pour la semaine, je suis parti à Montparnasse pour aller chercher Nathan à son retour de vacances. Je sourriais sur le quai de la gare que je sois si tendu en attendant l’arrivée du train, mon coeur battait à tout rompre comme sans doute le même coeur, adolescent, lors des premiers rendez-vous amoureux. Et quel bonheur de trouver la tête de Nathan dans le wagon et de voir son visage s’illuminer en me voyant. Il était heureux mon garçon c’était palpable. Calme aussi. Difficile de savoir de lui comme c’était passé cette semaine de colonnie, mais dans son corps et ses épaules un relâchement inaccoutumé. Et quel agréable retour en voiture, je lui carressais la tête et ses cheveux drus, lui calme se laissant faire, parfois traversé par une peur ou une agitation passagères, mais rien de grave. Cela me lavait des fatigues et des courbatures de cette semaine, mieux encore que d’aller faire des longueurs à la piscine de Montreuil, et tenter de délasser les membres par les mouvements fluides de la nage.
Les deux chambres du premier étage sont quasi finies, manque une couche de laque à passer sur les portes, et le salon aussi, quelques retouches restent à faire. Ca avance. Cela ne recule pas en tout cas. Ce renouveau est en train de faire du bien à tous.
La bibliothèque de ma ville n’est pas contente après moi. Plus exactement sa bibliothécaire qui a découvert
cette page qui fait partie de l’
autoportrait en carrés. J’étais donc convoqué pour avoir une explication. A vrai dire le ton a vite tourné à l’aigre parce que j’ai eu affaire à une personne, très autoritaire, qui s’était mise en tête qu’elle m’ordonnerait — son verbe — de faire disparaître cette page, ce dont il n’est naturellement pas question, ou encore d’en modifier le titre, ce que j’aurais volontiers consenti à une personne qui se serait montrée courtoise et diplomate. J’ai vite compris à qui j’avais affaire en expliquant à cette bibliothécaire donc, que l’activité de copier les disques que l’on emprunte à la bibliothèque municipale n’est pas, comme elle le soutient, illégale, puisque dans le prix d’un CD vierge, comme de tout autre support vierge, est contenue une taxe qui est reversée aux sociétés de protection des droits d’auteurs, la SPADEM et la SACEM, ces sociétés ne pouvant légalement pas toucher une redevance sur une activité illégale, mon interlocutrice à court d’arguments m’a alors "ordonné" de changer le contenu de cette page, ce que je refuse de faire, sans quoi, donc, elle me "menace" — décidément cette personne a le verbe lourd — de poursuites judiciaires.
Je passe volontiers sur cette attitude de collaboration volontaire à un système qui est malhonnête, parce que la discussion avec un aussi piètre interlocuteur est nécessairement stérile et sans but.
En revanche je constate qu’une fois de plus l’attitude de cette personne est un avatar du très bon référencement du site désordre. D’ailleurs c’est curieux mais je peux vous soutenir que je ne fais rien pour, que ma stratégie en la matière est aussi aberrante que le reste puisque la description du site dans les métadonnées de la page index est la suivante :
meta name="description" content="Désordre, site conçu et réalisé par Philippe De Jonckheere et Julien Kirch, dans lequel la question des grandes théories de l’information ne sera pas abordée, pas davantage celle de savoir si la photographie est un art à part entière au même titre que la peinture. Il y est parfois question de sexe, de sodomie, de fellation, de gros seins, de pubis et autres joyeusetés, qui font beaucoup de bien aux statistiques du site que nous ne consultons jamais. En revanche nous sommes au regret de vous dire que pas plus que vous nous ne connaissons la recette de l’omelette norvégienne. Le moteur de recherche a un fonctionnement parfaitement erratique et ne vous aidera en rien, au contraire."
Et c’est bien l’une des rares pages à être pareillement équipée de métadonnées, alors vous imaginez que je pourrais être plus assidu dans mes stratégies de référencement. Comparablement, je n’ai jamais inscrit de mon propre chef le site dans les moteurs de recherche, il y a là aussi toutes sortes d’efforts à produire auxquels je ne me suis pas astreint, non pas par paresse, ces choses malgré tout m’intéressent, je les comprends c’est déjà pas si mal, mais parce qu’il n’était souvent pas comode de coller aux rubriques à remplir dans ces différents moteurs de recherche pour lesquels une description cohérente du contenu du site semble être un minimum auquel j’ai bien du mal à me conformer.
Non, ce qui fait la popularité du site désordre en terme de référencement c’est sans doute son ancienneté, six-sept ans maintenant, ce qui doit être proche de l’éternité et un jour en temps internet. Et pour aggraver les choses, le fait que le bloc-notes et le reste du site parle de tout et de n’importe quoi. Du coup les sujets les plus éloignés
a priori de ceux qui me sont familiers drainent parfois des visiteurs, qui apparemment ne trouvent pas ce qu’ils sont venus chercher, mais se contentent de ce qu’ils trouvent (
You can’t always get what you want but if you try sometimes you might find just what you need). Ainsi les dernières recherches en la matière qui ont fait échouer des visiteurs dans le bloc-notes sont :
* « centre commercial 1030 »
* « comment travailler avec des personnes désagréables »
* « blog sur les appareil polaroid »
* « julien tavernier peintre »
* « video meurtre toutes sortes gratuit »
* « films erotique avec herve pierre gustave »
* « ennema »
* « METHODE ABA »
* « qaund chamignons cevennes »
* « test visuel gorille basket »
* « ryan mac ginley »
* « tache blanche radio du poumon »
* « Homme »
* « chevalier de royale hache »
* « c’est quand la rentre scolaire à thoma édisone »
* « regis boulard »
* « snuff movie signification »
* « piscine de montreuil »
* « lavement block »
* « hortensia maladie broulliard sur les feuilles »
* « chambre d’échos »
* « METHODE ABA »
Ne prenons que ces exemples. « centre commercial 1030 ». Celui qui fait cette recherche habite probablement Bruxelles dont 1030 est le code postal. Or un 30 octobre, le 10-30, en date américaine, je parle de centre commercial. Me voilà en tête de gondole. « comment travailler avec des personnes désagréables », là c’est la précision de ce qui est recherché qui aléatoirement correspond à quelques expressions voisines dans un texte du bloc-notes. « blog sur les appareil polaroid », je parle souvent de polaroid, le bloc-notes est, à mon coprs défendant, considéré comme un blog, une requête qui arrive donc directement dans le bloc-notes. « julien tavernier peintre ». Julien Tavernier est le nom du personnage principal d’
Ascenceur pour l’échaffaud, dans la même page d’archives, dans laquelle je parle de ce film, on trouve également le mot peintre, il existe sûrement un Julien Tavernier qui est peintre, dont j’ignore tout, il doit sûrement me maudire pour cette association dont il ne bénéficie pas. « video meurtre toutes sortes gratuit ». Les
snuff movies sont l’une des requêtes les plus fréquentes, là c’est la conjonction de plusieurs choses, d’une part, je parle de ces films à plusieurs reprises, qu’un de ces articles a été
repris en lien par un autre site très bien référencé, le
tiers livre, par la suite, j’ai moi-même repris en écrivant un article à propos des visiteurs fréquents du désordre, en quête de
snuff movie cela fait boule de neige et ce nouvel article du bloc-notes, que vous êtes en train de lire, contribuera, une nouvelle fois, à cet effet d’aimant non désiré. Pour cette requête particulière, le fait que l’article à propos des
snuff movies est associé à un site qui s’appelle
l’univers du gratuit est naturellement très opérant. « films erotique avec herve pierre gustave », sans commentaire. ce qui m’étonne toujours c’est comment arrivent ces visiteurs qui doivent tenir leur souris de la main gauche et leur sexe de la main droite, s’ils sont droitiers et inversement s’ils sont gauchers, et arrivent dans le désordre, mes statitiques indiquent que ce ne sont pas nécessairement ceux des visiteurs les plus brefs. « ennema », sans doute là aussi, un amateur de lavement, arrivé dans le désordre par erreur, se sera amusé d’écouter
the Illinois ennema Bandit de Frank Zappa. « qaund chamignons cevennes », c’est fréquent que je trouve des personnes qui cherchent des champignons sur internet, "coin à morilles en Auvergne", "girolles en haute-Loire où", etc, je plains beaucoup la naïveté de ces derniers qui croient que les mycologues avertis seraient assez fous pour donner sur internet leur coin à truffes et autres merveilles, je crois que ceux qui cherchent leurs champignons sur internet doivent souvent rentrer bredouilles. « test visuel gorille basket », dans le cas présent, je ne pense pas que la simple évocation que je fais de ce test visuel devrait me propulser en tête des résultats, mais c’est ainsi. « ryan mac ginley » il y a peu de ressources à propos de ce photographe américain contemporain très en vogue les deux dernières années, là aussi la popularité somme toute indue en matière de référencement du site désordre, me place en tête des résultats devant des ressources plus détaillées. « tache blanche radio du poumon » est une requête extrêmement fréquente, les soucis de santé sont un thème majeur des requêtes, pour arriver à ce collage d’une
radiographie pulmonaire de Madeleine avec un rayogramme de fleur qui, dans mon esprit, est une évocation du personnage de Chloé dans
l’Ecume des jours de Boris Vian. « Homme », là aussi c’est bien involontaire de ma part de figurer en tête de référencement d’une notion aussi générale, tout comme pour les recherches d’images de pubis. « chevalier de royale hache » un extrait des
Miscellanées de Ben Schott, mais là aussi, je ne dirais pas, comme pour l’essentiel des recherches qui aboutissent au désordre, qu’il y ait là de véritable pertinence tant je ne connais rien à la Franc-Maçonnerie, sujet qui ne m’intéresse pas
a priori. « c’est quand la rentre scolaire à thoma édisone » autre cas de "plus la requête est précise et plus le résultat est flou". « regis boulard », là en revanche, je me félicite que l’on passe par chez moi pour appréhender
ce musicien que j’admire. « snuff movie signification » même remarque que précédemment, ce qui ne manquera pas de grossir le trait encore lorsque cet article sera indexé par le robot des moteurs de recherche. « piscine de montreuil » Il arrive fréquemment que des visiteurs soient à la recherche des horaires de la piscine de Montreuil, j’ai beau les connaître et savoir également qu’ils ne sont pas faciles à trouver sur internet, je m’interdis au nom du sens, de les produire dans le désordre, même dans un coin reculé du site, les excès du site m’apparaissent suffisants come ça, d’autant que si d’aventure ces horaires changent que je n’en sois pas informé moi-même, c’est sûr je vais finir par recevoir des mails de baigneurs courroucés. « lavement block »
With a little help from my friend Frank Zappa. « hortensia maladie broulliard sur les feuilles », typiquement une requête qui échoue dans le désordre de façon improbable et à cause du voisinage des articles sept par sept par page d’archives, les morts "hortensia", "maladie", "brouillard" et "feuilles" pouvant venir de quatre articles différents. « chambre d’échos », la répétition, comme effet textuel, trois fois de suite de la même locution me place immédiatement en première place, à des fins d’expérimentation et puisque cet article traite de référencement, je me permets de tenter l’expérience suivant :
<expérience>sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe, sexe </fin d'expérience>. « METHODE ABA », trés souvent associée au traitement de l’autisme, notamment des enfants, j’en pense le plus grand mal, certainement pas l’idée que je me fais de la personne humaine, en revanche je suis souvent touché que de plus en plus de requêtes débouchant sur le désordre concernent l’autisme.
Comme je viens de le montrer, je suis très suspect de la pertinence des réponses qu’apporte le site du désordre aux requêtes de ses visiteurs, mais comme je n’interviens pas du tout pour les influer d’aucune façon que ce soit, je ne m’en sens pas responsable, il m’arrive de recevoir de temps en temps des courriers de visiteurs impatientés à ce sujet, et il m’arrive même d’y répondre poliment en expliquant que ce sont là des phénomènes qui se produisent malgré moi.
Et puis il y a les requêtes qui arrivent jusqu’à chez moi à cause d’une erreur de ma part. Par exemple, au moment de la mort de
Raul Hilberg, je recevais d’assez nombreuses visites, pour avoir mal orthographié, une fois, le prénom de cet historien de la
Shoah, en écrivant "Raoul" et non "Raul", erreur que les visiteurs produisaient eux aussi. Quand je me rends compte de telles erreurs, je tente de les corriger. N’ayant pas vocation à contribuer à la désinformation de ce que l’on trouve sur internet. Et si vous êtes ces personnes, je vous recommande davantage que les quelques lignes écrites dans le désordre à propos d’Hilberg, d’aller lire
l’article du New York Times écrit le soir de sa disparition.
Mais une chose qui se produit de plus en plus souvent ce sont les requêtes de personnes, généralement sur leur propre nom et qui ne sont pas très contentes de découvrir que l’une des premières références sur cette requête aboutit au désordre ou même au
portillon, nettement mieux référencé encore, d’autant qu’il m’arrive parfois d’être fort critique vis à vis de certains de mes contemporains. J’ai déjà été menacé de poursuites judiciaires deux fois à ce sujet. Encore récemment. Dans le dernier de ces cas j’ai même du modifier le contenu d’un des articles, en fait, j’ai réduit l’article à la simple annonce du fait que la personne plaignante m’enjoignait de le faire, ce qui a eu le don d’irriter encore plus cette personne parce que cela ne faisait pas baisser la fausse pertinence du désordre à propos de cette personne, dont je ne goûte décidément pas le travail. Vous voyez j’avance sur des oeufs, je ne donne pas le nom de cette personne dans cet article, mais je
lie l’article en question. Tout ceci est une épuisante guéguerre et je m’en veux beaucoup d’y participer de façon aussi hargneuse. Mais je suis comme ça.
Et cela nous ramène à la désagréable conversation que j’ai eue avec la bibliothècaire de le municipalité dans laquelle je vis, pour ne pas la nommer donc, là aussi volonté d’appaisement, qui est donc due à cette mauvaise pertinence des réponses des moteurs de recherche due sans doute à la difficulté de référencer un site aussi désordre. Ce qui me dérange en somme le plus dans les effets pervers du bon référencement du désordre, c’est d’apparaître si souvent parmi les premiers rangs des résultats sur des sujets que je connais mal ou de façon très parcellaire. Il y a là une mise en avant disproportionnée. Je ne suis qu’un
quidam qui se passionne pour quelques sujets, mais je ne serais jamais le spécialiste d’aucun de ces sujets. Parce que je ne suis le spécialiste de rien du tout. Je suis ce que les Américains appelent un
jack of all trades and a king of none, le valet dans toutes les matières mais le roi d’aucune. Mon avis ne compte pas. Il est souvent malhonnête, de mauvaise foi, inutilement énervé, jamais très brillant, trop empressé, mal vérifié, lacunaire, ignorant de l’essentiel, c’est le monde vu par le petit bout de
ma lorgnette et en aucun cas il ne devrait être retenu comme valide sur quelques sujets que ce soit. Par exemple il est disproportionné — bien que cela fasse ma fierté, ambiguë donc — que la
première référence mondiale à propos du photographe Robert Frank soit mon mémoire de fin d’études aux Arts Décos — cela a longtemps été le cas, depuis les accords entre google et wikipedia, ce n’est plus le cas.
Je me demande si je ne devrais pas leur écrire à Google et autres, leur faire part de mes doutes. Leur demander s’il ne serait pas techniquement possible d’affaiblir mon référencement par quelque paramètre, m’octroyer un coefficient auto-infligé de 20% de pertinence, en plus des paramètres qui sont les leurs et gardés bien secrets. Pas disparaître tout à fait, parce qu’il me semble tout de même qu’il y ait une manière de pertinence à tomber dans le désordre en faisant les plus improbables requêtes, mais baisser un peu une visibilité qui m’apparaît plus forte que ce dont je suis vraiment capable, ce que je suis capable d’assumer en somme.
A propos de référencement, quelques pistes de réflexions plus fécondes, Natalie Bookchin avait entammé il y a quelques années un intéressant travail de boucle avec Google, travail qui n’est plus accessible que par intermittence, je vous donne l’adresse de la page principale de Natalie, Christophe Bruno avait remarquablement tourné le système des adwords de Google en dérision, et enfin cet été François Bon s’est attité 17000 et quelques visiteurs — visites de plus d’une minute — en révélant la traduction française de la fin du dernier livre d’Harry Potter.

En chemin vers le magasin de peinture, je m’arrête à un feu rouge et sors prestement de la voiture pour photographier une affiche dont la partie centrale est arrachée, les automobilistes qui passent à mes côtes se demandent bien ce que je photographie. Je le vois bien à leur regard qu’ils ne comprennent pas ce que je viens de faire. Cela ne leur saute pas aux yeux l’effet graphique de cet arrachage, des lettres en dessous qui viennent prendre la place du coeur du boxeur. Pour bien faire, il faudrait que je leur prête mes yeux, mon regard, pour que nous puissions partager cette vision. Ce que je pourrais faire, je suppose, ne serait-ce qu’en leur montrant sur l’écran LCD la photographie que je viens de prendre. Mais alors il est encore possible qu’ils ne comprennent pas pourquoi j’ai pris cette photographie. J’ai le sentiment qu’à ces autres automobilistes, je ne pourrais vraiment pas prêter mon regard.
Je me demande alors si le peu d’intérêt que semble provoquer mon regard chez les automobilistes autour de moi n’est pas symptômatique du peu d’intérêt que mes photographies suscitent chez mes contemporains. Et si je ne devais pas cesser de penser que ce n’est pas le regard de mes contempoorains qui est usé ou insuffisamment cultivé pour saisir l’intérêt de mes photographies, et si ce n’était pas tout simplement que mes photographies n’avaient aucun intérêt, plus exactement qu’elles n’intéressent que moi.
Parce qu’à la réflexion cette image graphique de boxeur déchiquetté n’est pas non plus une image passionnante, je commence à comprendre l’incrédulité des automobilistes autour de moi. Elle n’a rien de neuf, ni de si terriblement inédit.
Après tout ce que je lui trouve moi à cette image, c’est sans doute son appartenance au flux plus général de toutes les photoraphies que je prends et qui se voisinent, et qui, dans ces rapprochements, donnent lieu à des formes plus inattendues. En tout cas qui me surprennent souvent.
Quand j’y pense, aussi objectivement que je sois capable, cet intérêt m’apparaît très ténu et ne tient pas à grand chose. Je comprends alors mieux l’incompréhension des autres.
Nous ne voyons pas les choses de la même façon. Ce n’est pas plus grave que cela.

Quand je fais de la peinture, me remontent en mémoire, aussi sûrement que l’odeur de l’esprit blanc ou même de l’acrylique, les souvenirs de peinture à Chicago, notamment les chantiers avec mon ami Glenn et plus précisément ceux qui nous voyaient monter des échaffaudages de fortune une planche pas très large en travers de deux équerres reprises dans les dernières marches d’échelles télescopiques branlantes pour repeindre des fenêtres essentiellement. Les rigueurs du climat à Chicago, aussi bien le froid en hiver que la chaleur torride et humide en été nous garantissait du travail, davantage que nous n’étions capables d’absorber, c’est souvent que la peinture s’écaille à Chicago. Le tarif était simple, c’était dix dollars la fenêtre, l’idée était d’en peindre une dizaine dans la journée, on se partageait les cent dollars, en été, on allait parfois piquer une tête dans les eaux froides du lac Michigan après le travail, des bières bien souvent et des parties de boule huit avec Glenn, qui poussait aussi la chanson, avec une voix qui était l’imitation parfaite de John Forgetty, le chanteur de Creedence Clearwater Revival. Je me suis beaucoup servi de ces journées avec Glenn pour les histoires de peinture en bâtiment dans Chinois, notamment la propension de Glenn à chanter des rimes pour toutes les femmes qui passaient sous nous, une rime pour chaque couleur, I see that woman in yellow, I bet she’d be pretty mellow on my pillow. Le souvenir que j’ai de ces journées est que je préférais quand elles finissaient et qu’on démontait l’échaffaudage que quand elles commençaient et qu’il fallait faire notre numéro d’accrobates, d’abord pour développer les échelles jusqu’à la bonne hauteur, puis resdescendre chercher les équerres, les arrimer fermement d’une seule main et ensuite de redescendre chercher le board, la planche d’une quarantaine de centimètres de large qui devenait notre abri à une bonne douzaine de mètres du sol pour la journée, souvent on mangeait nos sandwichs du midi, assis sur l’échaffaudage, à la façon des ouvriers de constructions de gratte-ciels sur les photos de Lewis Hine. Je serais bien incapable aujourd’hui de me hisser sur la planche depuis l’échelle comme nous faisions alors et il fallait toujours que l’un équilibre la planche quand l’autre montait ou descendait, n’empêche cela me foutait la trouillle toute la journée. Quand l’échaffaudage se perdait dans les branches d’un catalpa et de paulownias comme ils étaient nombreux dans les rues des quartiers de Chicago, je me consolais que j’aurais, en cas de chute, sans doute le réflexe de me retenir à une des branches, mais quand les fenêtres étaient dégagées, je bâclais volontiers le tour des fenêtres pour ne pas avoir à rester trop longtemps en haut. Et sans doute n’est-on pas très malin à cet âge-là, mais j’avais le sentiment de vivre ma vie comme une aventure, une aventure pleine de clichés américains, de jeans rapiécés et déteints, de foulards dans les cheveux, de rock, de voitures pick-ups, de bars et de salles de billard.
Et quand je trempe mon pinceau aujourd’hui, je repense à tout cela avec un mélange de souvenirs peureux et heureux. Et quand je finis le tour d’une fenêtre, je sourris toujours que je viens de gagner mes dix dollars.
Ce matin j’avais le coeur gros d’emmener Nathan au départ de sa colonnie de vacances d’une semaine. J’étais heureux que nous soyons désormais capables de cela, que certes il fallait encore embaucher une personne pour accompagner Nathan, mais c’était tout de même un vrai départ en colonnie de vacances. Nathan, comme chaque fois qu’on lui fait une nouvelle confiance, est à la fois calme, presque solennel et soucieux de bien faire. Du coup ce qui tranche, c’est le comportement très erratique de certains autres enfants, les crises de larmes, les cris et les bousculades et Nathan qui me fait remarquer que certains ne sont pas très sages. C’est vrai. C’est de plus en plus fréquent que je remarque que les enfants neurotypiques ne sont pas non plus une sinecure, qu’ils sont capables de caprices et de crises, de vrais névrotiques, comme Nathan ne nous en fait presque plus.
Et c’est une joie sans mélange de voir partir mon petit gars, tout sourrire, heureux comme tout de partir en colonnie de vacances. Me faisant un immense signe de la main.
Nathan, tu me rends tellement fier en ce moment.

Anne et Madeleine sont revenues d’Albi. Cela fait longtemps que je n’ai pas passé un peu de temps en tête à tête avec Madeleine, aussi j’accède volontiers à son désir d’une ballade en barque sur le lac des Minimes dans le bois de Vincennes. Elle est belle ma fille toute halée de ce mois de juillet passé dans les Cévennes ensoleillés, et son sourrire gourmand quand je rame en direction des mûriers dont elle fait bombance.
Plus loin, vers la fin de cette promenade aquatique, nous débusquons un héron cendré, qui s’envole dans un grand fracas d’ailes, nous passe au dessus ses longues pattes s’allongeant rapidement après l’envol, je m’émerveille facilement de ces animaux dont le corps se métamorphose suivant qu’ils sont à terre ou dans les airs, ou encore sous l’eau. Comme j’aimerais être moi-même capable de cette géométrie variable et de cette souplesse !
Je parle à Madeleine, de la rentrée qui se prépare, non pas que je tienne à lui écouter ses vacances, mais je sais qu’elle se fait du soucis pour cette nouvelle année scolaire, parce que Nathan va arriver dans son école. Et elle a appris, depuis deux ans déjà, la cruauté, et la bêtise, des enfants de l’école primaire. Elle a très peur d’être la soeur du débile. Ce n’est pas facile de lui faire comprendre qu’elle n’aurait rien à attendre d’enfants capables, et ils le sont, de telles stigmatisations.
Je pense souvent que les souffrances de Madeleine sont la partie cachée de ce que nous ne voyons pas des difficultés de Nathan. Qu’elles sont la partie immergée de l’iceberg. Et je déteste cette impuissance qui est la nôtre à venir plus solidement en aide à Madeleine, souvent parce que nos dernières énergies ont été englouties dans le combat pour Nathan.