Samedi Samedi 18 août 2007



Est-ce que la réussite de la journée peut tenir à quelque chose d’aussi minuscule que d’avoir pensé à étêter les haricots verts avant de me couper les ongles ? Oui, je crois bien que ce soit possible.  

Vendredi Vendredi 17 août 2007



Je suis une véritable lesbienne américaine.

Parmi les choses qui ne se traduisent pas, ou qui passent difficilement d’une langue à une autre, il y a l’humour, par exemple rien de plus difficile que de traduire une blague belge pour en faire une blague polonaise pour un public américain, ou encore d’expliquer à un Américain ce qu’il y a de jouissif dans une contrepétrie. Les Américains ont eux les blagues d’ampoules. How many French does it take to fix a light bulb ? It takes one French to hold the bulb and the whole world to turn around and screw the bulb. Ce qui se traduit donc, mal, donc, par combien de Français faut-il pour changer une ampoule ? Il faut un Français qui tienne l’ampoule et la terre entière pour tourner et visser l’ampoule. Puisque je vous le disais, c’est intraduisible. How many lesbian does it take to fix a light bulb ?, it takes one to fix the bulb and two to document it. Combien faut-il de lesbiennes pour changer une ampoule ? Une qui change l’ampoule et deux autres pour en faire le reportage.

Et c’est à cette mauvaise plaisanterie, intraduisible donc, que j’ai pensé aujourd’hui en photographiant la chambre des enfants entièrement bâchée, je viens d’entamer un immense chantier de peinture de toute la maison. Et plus tard encore, photographiant les courgettes farcies que j’avais cuisinées pour le dîner des enfants, je me suis fait cette même réflexion, que j’étais vraiment une lesbienne américaine qui ne pouvait rien faire de ses dix doigts sans en tenir le reportage photographique.



 

Jeudi Jeudi 16 août 2007



Ce matin pendant que je prépare le petit déjeuner des enfants, seul, Anne est partie à Albi hier matin, je prends rapidement les informations à la radio. Une illuminée, Martin m’avait parlé de cette affaire, a dégradé de façon quasi irrémédiable une toile de Cy Twombly en l’embrassant. Et ce matin, les informations diffusent l’interview de cette sale conne, qui ne sait resasser qu’une seule chose, qu’entrant dans la salle où se trouvaient toutes ces toiles de Twombly, elle se sentait ivre de bonheur alors elle a du "faire un bisou" — le ton infantile de cette connasse résonne comme la craie sur le tableau noir à mes oreilles — à ce grand monochrome blanc — elle, elle dit ce grand tableau "tout blanc" — le défigurant à jamais. Et chose admirable, on passe prestement au reportage suivant, pas un mot à propos de Twombly et de son oeuvre. Voilà le monde dans lequel nous vivons, une pauvre imbécile commet la destruction d’une oeuvre et c’est auprès d’elle qu’on se presse pour lui tendre son quart de célébrité, mais naturellement on est incapable de dire un mot de cet artiste majeur, de ce peintre hors pair. Et pourtant, je vous l’assure il est tout à fait possible de parler de Cy Twombly bien plus longtemps qu’un quart d’heure, Martin et moi y passons régulièrement des heures.

C’est curieux comme je suis bien plus enclin à comprendre les attaques et les lacérations faites à la Ronde de nuit de Rembrandt par des détraqués que le "bisou" de cette abrutie. Je suis naturellement plus conciliant avec la démence qu’avec la bêtise et l’ignorance.

Et cette histoire me conforte, une fois de plus, dans l’idée que la culture, c’est comme le football, ce n’est pas pour tout le monde — d’où ma très grande inquiétude que le programme culturel du sinistre de l’intérieur se résume en peu de mots, "la culture pour tous" précisément — par exemple, le football, ce n’est pas pour moi.  

Mercredi Mercredi 15 août 2007

Le soir je discute avec Clémence. Ce sont de ces discussions approfondies comme je peux en avoir avec mes amis. J’ai peine à croire que ce soit avec la jeune femme que j’ai connue tout juste sortie de l’enfance et qui alors donnait tant de fil à retordre à sa mère, à son père aussi, et puis à moi aussi, le beau-père. Le sentiment alors de jouir des fruits de l’arbre que l’on a planté — s’agissant de Clémence ou de son frère Julien, il n’est pas question d’avoir planté quoi que ce soir mais d’avoir par intermittence servi de tuteur supplémentaire, pas toujours très fiable d’ailleurs — et je peux contempler prospectivement ce que me réserveront, peut-être, mes enfants. Cette discussion avec Clémence c’était comme si je pouvais constater, pour la première fois, le passage du temps sur le long terme, le sillon que creuse le temps, en nous, en nos proches, à la façon du Narrateur de la Recherche qui retrouve, vieillis, les personnages du côté de Guermantes.

 

Mardi Mardi 14 août 2007

Marcel Trébout est mort aujourd’hui. Et vous ne connaissez certainement pas Marcel Trébout, et une recherche dans google ne vous apprendra rien de qui était Marcel Trébout.

Marcel Trébout a eu une de ces existences qui sont si remarquablement, et brièvement tirées, de l’ombre par Pierre Michon dans Les Vies minuscules. Il n’a pas eu une vie facile, on peut même dire sans exagérer qu’il a tout de suite tiré la mauvaise carte et que le mauvais sort ne s’est jamais démenti. Gamin de l’Assitance Publique, aussi peu d’éducation que la République a droit de donner, sous les drapeaux en Algérie, ouvrier à la chaîne en trois huit, chez Renault, à Flins, et un diabète qui toute sa vie lui aura rogné le peu qu’elle lui avait donné, les dernières années la gangrène dans les membres inférieurs, mais aussi l’attaque cérébrale de l’année précédente, qui en avait fait une personne très dépendante, et la crise cardiaque d’aujourd’hui. Subie, dans les bras de sa femme, cherchant son souffle, la regardant, se sachant partir et l’acceptant courageusement, comme le reste, comme tout le reste, depuis le début.

A 67 ans.

67 ans c’est jeune. Cela fait une retraite courte. Pas eu beaucoup le temps d’en profiter. Combien d’ouvriers morts si jeunes, certains au travail, je pense à Sortie d’Usine de François Bon, et les autres arrivant péniblement jusqu’à l’âge de la retraite, mais alors la fatigue écourte vite le temps du repos. Combien d’ouvriers morts si jeunes, et dont les cotisations de vieillesse, la carrière durant, permettent de payer les pensions nettement plus joufflues et plus longues de leurs cadres, eux en bonne santé, parce que rarement exposés à cette pénibilité débilitante du travail, et qui eux ont le temps de profiter.

Moi non plus, je ne connaissais pas très bien Marcel Trébout, je l’ai vu trois fois. Chaque fois, j’ai vu dans son visage une intelligence sauvage, une ligne pas très droite, de la douleur et de la peur, un corps abîmé. Cela m’a fait plaisir de savoir que sa dernière volonté était d’être incinéré et que ses cendres soient dispersées dans le Tarn, pas très loin de chez lui, où il aimait se promener. Parce que le Tarn prend sa source au sommet du Mont-Lozère. Et que ce sera toujours une manière de ne pas l’oublier. De penser à lui. D’ailleurs c’était tout ce qu’il demandait ces dernières années, se sachant disparaître à petit feu. Que l’on pense à lui de temps en temps.

Marcel Trébout était le père d’Anne, de mon Anne, le grand-père de mes enfants.

 

Lundi Lundi 13 août 2007

Journée de corvées diverses, manière de recoller à la réalité du monde de tous les jours. Paperasse. Est-ce que la paperasse est plus réelle que les nuages sombres d’un orage qui rodent autour du Mont-Lozère ? En tout cas dans cette montagne de paperasse, il y a même des bonnes nouvelles : nous avons reçu la carte d’invalidité de Nathan, à nous places de parking gratuit, coupe-file dans les queues, réductions en tout genre et tant d’autres avantages dont je sais déjà que nous n’userons pas beaucoup, ce qu’il nous aurait fallu c’était surtout le complément ad hoc — soit 6 et non 4 — en provenance des Allocations Familiales, mais il semble que dans le département du Val de Marne, il faille vraiment être très invalide pour être aidé à l’être moins. Tant pis ce n’est pas grave, une fois de plus cette année, nous dépenserons nos derniers sous dans les soins pour Nathan et son accompagnement scolaire, à bien y réfléchir quelles autres dépenses seraient plus utiles ?, et puis mal an bon an, on parvient toujours plus ou moins à faire face, ce qui n’est pas sans nous procurer une manière de fierté.

N’empêche en lisant les petites lettres de cette carte, je m’interroge beaucoup à propos de cette incapacité : 80%. Et je ne parviens pas du tout à la faire coïncider avec l’image que je me fais de mon petit garçon qui va chercher du pain tout seul, et tant d’autres exercices d’autonomie que nous parvenons à lui faire faire avec des succès, dont les joies ne sont jamais démenties.

Je regarde la photo de Nathan sur la carte, je sourris que ce soit probablement un bout d’essai d’un tirage qu’Anne a fait d’une de mes photographies panoramiques des Cévennes d’il y a deux ans, du coup ce petit extrait vertical apparaît très parcellaire pour qui connaît cette image dans son entier, dans son horizontale.

C’est à l’image de ces 80% qui ne veulent pas dire grand chose finalement. Ce qui est véritablement signifiant, c’est que Nathan va chercher du pain tout seul à la boulangerie.

 

Dimanche Dimanche 12 août 2007

Je ne me souviens plus de la première fois où on a pu envoyer Madeleine chercher du pain toute seule à la boulangerie. Et je ne me souviens pas non plus de savoir si cela m’a ému ou même de savoir si je l’ai remarqué. Sans doute Anne ou moi étions dans la rue à la suivre de loin du regard et nous assurer qu’elle regardait bien des deux côtés avant de traverser. Sans doute.

Aujourd’hui c’est Nathan que nous avons envoyé à la boulangerie, tout seul. Anne avait prévenu le boulanger, elle avait fait le chemin à blanc avec Nathan et puis Nathan est parti seul d’un pas lent et attentif, concentré. Quelle tension pendant cet aller-retour d’une centaine de mètres !

Les gens dans la rue ont du se demander pourquoi nous applaudissions à tout rompre lorsque Nathan est revenu et nous a tendu sa baguette cérémonieusement.

Nathan va chercher du pain tout seul

Le bloc-notes du désordre