Samedi Samedi 7 juillet 2007



> 1- Comment en êtes vous venu aux technologies de l’information et de la communication ?

Je gagne ma vie depuis plus de vingt ans dans le milieu de l’informatique et pourtant ce n’est qu’au début de 1996 que j’ai réalisé avec la possibilité de télécharger le Grand Secret du professeur Gubler, le médecin personnel de François Mitterrand, livre interdit en France, le potentiel de ce qui jusqu’alors avait pour nom "autoroutes de l’information", phénomène dont je lisais la chronique notamment dans le Monde diplomatique mais dont j’étais loin de penser que ce serait seulement quelques années plus tard qu’elles deviendraient ce qui a tranfigué nos habitudes intellectuelles depuis maintenant dix ans.

> 2- Sans les technologies de l’information et de la communication que pensez-vous que vous auriez produit ?

Je serais encore photographe, probablement strictement argentique, et je continuerais de noircir des carnets d’une écriture qui serait proche de l’illisible, mon écriture manuscrite aujourd’hui. Et il est plus que probable que ce n’est pas à moi que vous poseriez ce genre de questions à propos d’un tout autre sujet.

> 3- Qu’apportent de plus les technologies de l’information et de la communication, quelle répercussion ont-elle eu sur votre > création ? Sont-elles facteur stimulant, décourageant, de gain de temps, > d’indécision. ?

Les répercussions sont à ce point immenses que je ne parviens pas toujours à envisager mon travail d’avant mon utilisation de l’informatique, je n’en comprends plus toujours le sens. Par exemple, il me semble que je tentais de produire des images avec force manipulations de laboratoire, lesquelles étaient très fastidieuses demandaient un soin patient et une persérance dont il est certain que je ne serais plus capable aujourd’hui (est-ce un bien ?, je ne le pense pas), images qui sont concevables et réalisables aujourd’hui en quelques manipulations adroites, avec un programme de retouche des images. Ce n’est plus une question de gain de temps, c’est une question de limite qui est soudain repoussée là où on ne voit plus. le medium lui-même, je parle de la photographie, est affranchi de toute contingence.

Cette béance est à la fois stimulante, au point de devenir obsédante, et à la fois effrayante et peut-être même frustrante parce qu’elle montre à son utlisateur où sont ses propres limites les plus immédiates.

> > 4- Avez-vous ou avez-vous eu des modèles dans ce domaine ? Avez-vous des > échanges d’expériences ?

Ma toute première appréhension de cet univers date d’un cours de Don Foresta aux Arts Décos à Paris en 1987. Au terme d’une installation qui était physiquement impressionnante, nous avions reçu une image envoyée, après un temps de téléchargement très long, par les étudiants d’une école japonaise, que nous avions transformée et que nous avions ensuite envoyée aux étudiants d’une université aux Etats-Unis. Dans mon esprit alors cette expérience donnait à voir le monde cinquante ans plus tard, je me disais que je serais très vieux quand il se produirait, je n’aurais pas cru que ce monde-là puisse exister seulement dix ans plus tard.

Je ne suis pas certain que je puisse facilement identifier les auteurs des sites qui m’ont favorablement impressionné par la suite et pour lesquels je pense avoir une dette, parce que longtemps, je suis resté simple spectateur de ce qui était un éblouissant jaillissement.

Et puis je me suis jeté à l’eau en 2000, et j’ai alors pu voir qu’il y avait une manière de fonctionnement collectif à toute cette activité et qu’il était loisible d’appartenir à plusieurs tribus à la fois, c’est de ce temps là que j’ai fait trois rencontres majeures, François Bon qui venait tout juste de lancer l’expérience de remue.net à laquelle j’ai été associé quelques années, LLdeMars qui avait facilement une décennie d’avance sur nous tous dans sa pratique de l’outil et dans ce qu’il parvenait à en tirer et enfin Julien Kirch qui est devenu le co-auteur du Désordre. Bien d’autres rencontres ont encore eu lieu, mais bien souvent elles découlaient de ces trois rencontres fondatrices.

> > 5- Travailler et écrire sur l’écran (directement, je suppose) modifie-t-il > l’écriture ? En quoi ?

Cette écriture directement au clavier, qu’elle se fasse dans un fichier de bloc-notes, dans un traitement de texte, dans un logiciel de composition de pages html ou bien encore directement depuis l’interface d’un serveur (comme par exemple François Bon l’a pratiqué dans Tumulte et le pratique encore dans de nouvelles expériences) a modifié nos comportements d’écritures à tous, mais je crois que chacun s’est saisi de différents versants de cette nouvelle morphologie. Parfois ces changements d’habitudes ne sont pas perceptibles pour le lecteur. Et d’autres fois ils sont tellement manifestes qu’il est préférable d’être soi-même un pratechnologies de l’information et de la communicationien pour en comprendre les contours. De l’attitude la plus timide, qui serait celles d’écrivains qui commenceraient par écrire le texte de façon manuscrite, puis saisiraient le texte, se servant de leur ordinateur comme d’une luxueuse machine à écrire, jusqu’à ceux qui comme Phil Rahmy s’appuient sur les derniers usages rendus possibles par les derniers progrès pour créer de nouvelles lignes, il y a un univers, je ne dirais pas qu’il est plus vaste qu’auparavant, il appelle juste qu’on le lise différemment.

Lien pour Phil Rahmy : http://remue.net/spip.php?2040

Pour ma propre pratique, il apparaît que l’ordinateur et le lien hypertexte fassent essentiellement enfler le texte par son milieu.

> > 6- Compte tenu des infinies possibilités de scénarisation et de contenu, quelles > contraintes vous fixez-vous dans les choix ? (hormis les contraintes strictement > techniques)

Curieusement, je n’ai pas le sentiment que la différence née de l’outil surpuissant, qui est désormais le notre, fasse évoluer les contraintes qui sont naturellement les notres.

Il y avait par exemple dans mon travail d’avant l’ingérance informatique, une préoccupation majeure de préservation, notamment du quotidien. L’outil s’est naturellement greffé sur ma façon de traiter ce type de thème. Pareillement, la mise en abyme faisait partie de mon vocaulbaire le plus courant, et pour le coup l’outil informatique a développé cette forme de façon exponentielle. D’une certaine façon l’outil numérique agit à la fois comme un accélarateur de réaction mais à la différence d’un catalyseur qui ne modifie pas la nature de la réaction, l’outil modifie durablement le contenu et sa perception en les démultipliant. La contrainte alors demeure de juguler les flux et de les maintenir dans la sphère de l’intelligible.

> > 7- Qu’est-ce qui vous pousse à un tel travail ? Vous êtes-vous fixé un but par > rapport à vous même ?

Je ne sais pas. La curiosité sans doute. Non, je travaille sans but.

> > 8-Vous êtes vous fixé un but par rapport aux autres (les internautes) ? Que > souhaitez-vous éventuellement leur communiquer ? Dans quelle mesure > attendez-vous des échanges ?

Je ne sais pas répondre à cette question. Je ne pense pas que je communique avec les visiteurs. Les échanges avec eux sont assez peu nombreux proportionnellement avec la taille du site. Et comme, je ne tiens pas du tout à associer les visiteurs dans ma démarche (le site n’est pas interactif de cette façon), j’imagine que je reste dans des conceptions anciennes des possibilités qui sont offertes aujourd’hui, non pas que je les ignore, mais je préfère ne pas les utiliser.

> > 9- Dans la création multimédia, doit-on distinguer les rôles de concepteur, de > scénariste, de technicien par exemple. ? Doit-on les hiérarchiser ?

Avant que je ne rencontre mon ami Julien Kirch que je considère comme co-auteur du site, il me semble que j’avais poussé aussi loin que je le pouvais les limites de ce qu’une seule personne peut faire seule et sans aide technique. En tout cas mes propres limites étaient atteintes. Si Julien a d’abord commencé à ne travailler sur des réalisations purement techniques, selon des cahiers des charges dont je gardrais le contrôle, sa place s’est faite de plus en plus grande, pour dépasser largement les limites de l’accompagnement technique. Régulièrement il me propose de nouvelles formes, dont il sait que je ne peux pas nécessairement les entrevoir par manque de connaissances techniques, et c’est ensemble ensuite que nous les accomodons et les intégrons dans le site. Notre complémentarité dans ces situations me semble très efficace et nous nous comprenons très bien.

> > 10- A quelles conditions peut-on parler d’ouvre d’art ou d’oeuvre littéraire > numérique ?

En quoi un oeuvre numérique est-elle différente dans sa dimension d’oeuvre parce qu’elle est numérique ? Les critères qui permettaient jusqu’alors de penser une oeuvre, ne devraient pas varier si cette oeuvre est numérique. Ce qui définit l’oeuvre est l’opération adventechnologies de l’information et de la communicatione de son auteur. Une des difficultés, peut-être, de définir une oeuvre numérique en tant qu’oeuvre pourrait venir de la difficulté à en comprendre les tenants et les aboutissants purement numériques et pour lesquels le manque de connaissances de la part du spectateur peut diminuer la portée de l’oeuvre, mais il me semble que ce genre d’obstacles existe déjà pour ce qui est des ouvres non numériques.

> > 11- L’imagination est-elle limitée, stimulée ou orientée par l’utilisation des > technologies de l’information et de la communication ? >

La réponse à cette question est déjà disséminée dans les questions 2, 3, 5, 6, 9 et 10.
 

Vendredi Vendredi 6 juillet 2007



 

Jeudi Jeudi 5 juillet 2007

C’était la journée de Madeleine. Une manière de récompense. Aujourd’hui on ferait tout ce qu’elle aurait envie de faire. Ma journée lui serait entièrement consacrée. Ce qui ne m’a pas surpris c’était que de passer un peu plus de deux heures à la piscine de Montreuil ferait partie de ses premiers choix, ou encore de déjeuner dans un restaurant chinois ou japonais, en l’occurence un japonais dans lequel elle mangea des sushis au saumon avec une gourmandise qui faisait naturellement plaisir à fois.

En revanche ce à quoi je m’attendais le moins, c’était que Madeleine voulait aller au Musée Guimet. Mais ce qu’elle expliqua facilement, sa classe avait fait une sortie au musée Guimet un jour où Madeleine avait manqué l’école. Grâce soit rendue à l’institutrice de ma petite fille pour l’avoir pareillement passionnée pour les merveilleuses sculptures de grès du premier étage du musée. Puisque cela me valut une visite renouvellée de ce musée, dans lequel je ne pense pas que j’avais été depuis le temps reculé des Arts Décos, et surtout ces moments délicieux de partage de la beauté avec ma fille. Je n’aurais su ce que je trouvais de plus beau, l’intelligence et la curiosité de Madeleine, retrouvant avec plaisir dans le musée les sculptures que son instutrice avait photographiées, les explications de Madeleine sur la signification de certains mythes, comme celui de la décapitation par erreur de Ganesh, et le tête d’éléphant que son père lui greffa, l’écoute patiente et attentive de Madeleine quand je lui expliquais la notion d’irrepresentabilité des divinités aux mille bras, et justement les astuces pour palier cette diffculté, ou était-ce plus sûrement la beauté des danseuses sculptées en frise, les couronnes des félins se confondant avec leur crinière ou encore la peur qu’inspirent nécessairement les serpents d’éternité et leurs têtes multiples hérissées de gueules pleines de dents effrayantes. Je n’aurais su de façon certaine où je trouvais davantage de beauté.

J’ai été curieusement moins impressionné par les oeuvres chinoises qui peinaient beaucoup à de départir de leur fonction décorative, malgré l’entrelacs complexe notamment des scènes de bataille dans des tentures saturées de miniatures.

 

Mercredi Mercredi 4 juillet 2007

Quelques réflexions simples, immédiates, sans volonté de profondeur, à propos de l’exposition la Shoah par balles au mémorial de la Shoah à Paris.





On peut s’astreindre à une compréhension la plus intellectuelle possible de la Shoah, tenter d’en comprendre les rouages, à la lumière des descriptions minitieuses qui ont été faites, notamment par Raul Hilberg, dans la Destruction des Juifs d’Europe, du lent processus en marche dès janvier 1933 — Raul Hilberg retrouve même la trace d’une loi anti-juive qui date de décembre 1932 — et qui conduit à la Solution Finale d’une part et à son industrialisation raisonnée dans ses moindres détails à Birkenau, lire les documents qui concordent en tout point avec cette description méticuleuse et ne pleurer finalement que devant cette petite veste en laine, qui a appartenu à une enfant de trois ans, laquelle a été tuée en Ukraine en 1941.








Dans la Chambre claire, Roland Barthes a rendu célèbre cette photographie d’Alexander Gardner, portrait d’un condamné à mort quelques instants avant son exécution, et d’y voir combien la photographie est tragique qui au moment présent contient déjà son drame futur qui pourtant appartient au passé dès que l’on regarde la photographie. Les photographies des Einsatzgruppen donnent à voir cette même tragédie qu’ensuite l’esprit peine à multiplier par le nombre sidérant de toutes ces exécutions, un million trois cent mille personnes ont été tuées par les Einsatzgruppen.








Je retrouve, très personnellement, dans ces photographies cette angoisse de scène d’exécutions en série, où coexistent sur la même image, personnes déjà mortes, personnes en train de mourir et personnes qui seront bientôt exécutées. Devant de telles images j’ai alors le sentiment d’appartenir à ces trois groupes de personnes à la fois.








A quoi pouvaient bien penser les hommes qui mettaient en joue ces autres hommes ? Les membres des Einsatzgruppen de même que plus tard les hommes qui opéraient dans les camps d’extermination, n’étaient pas les forces les plus vives de l’armée allemande, il y avait parmi eux de nombreux honnêtes pères de famille, d’hommes qui avaient déjà atteint l’âge d’une certaine maturité, suffisante sans doute pour réaliser, même imprécisément les contours de ce qui était commis là, et comment pouvaient-ils l’accepter ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ceux de ces rares hommes qui ont refusé de massacrer leurs semblables dans ces opérations du tueries mobiles ne furent pas inquiétés. Alors à quoi pouvaient penser ces hommes qui n’ont pas refusé ?








Je ne parviens pas à comprendre ce que l’on cherche aujourd’hui en déterrant ces fosses, en mettant à jour les squelettes de ces hommes et femmes tués, et dont je ne pense pas que quiconque, même de très proche, demanderait aujourd’hui qu’on lui rende le coprs de ses tués. Est-ce que ce n’est pas là injurieux que de tenter de s’approcher encore d’eux.




Sur le site http://www.sonderkommando.info, il y a une réponse à cet article que j’insère ici à la façon d’un commentaire, j’y réponds puisque j’ai le sentiment que l’on me demande de préciser ma pensée.

Je parcours régulièrement le "bloc-notes du désordre" de Philippe de Jonckheere. Hier il a posté un intéressant texte de réaction après avoir visité l’exposition actuelle du Mémorial de la Shoah. Son paragraphe de conclusion est le suivant : "Je ne parviens pas à comprendre ce que l’on cherche aujourd’hui en déterrant ces fosses, en mettant à jour les squelettes de ces hommes et femmes tués, et dont je ne pense pas que quiconque, même de très proche, demanderait aujourd’hui qu’on lui rende le coprs de ses tués. Est-ce que ce n’est pas là injurieux que de tenter de s’approcher encore d’eux."

Cette fin du texte n’a pas manqué de me donner envie de réagir parce que je ne partage pas du tout ce point de vue. J’ai posté une réponse pour exprimer mon ressenti qui est donc tout autre, je vous en fais part ici : Ce que l’on appelle désormais "la Shoah par balles" a finalement été (trop) peu étudiée par les historiens (notamment parce que son ampleur avait largement été sous-estimée) et ce travail n’est véritablement engagé que maintenant. Il n’est jamais trop tard... d’autant qu’il reste quelques survivants pour témoigner de ce qu’ils ont vu, donner des emplacements de charniers jusqu’alors inconnus, ...

En fait ces (tardives) recherches et exhumations ne visent pas à "rendre des corps" mais à rendre compte au monde d’une réalité, à donner accès à la vérité. Quand je dis "compte", il s’agit aussi du nombre de tués qui est bien supérieur à ce que l’on avait communément admis jusqu’alors... et qui ne se fondait pas sur les preuves concrètes et irréfutables que sont ces squelettes.

Enfin, il n’y a pour moi rien d’injurieux, et je ressens précisément l’inverse : outre la quête de vérité, il s’agit aussi d’une reconnaissance. Celle du meurtre (de l’abattage en série !) de ces hommes, ces femmes et ces enfants. Ces exterminations dans ces fosses communes qu’on leur faisait creuser avant de les y abattre étaient plus qu’injurieuses, à l’inverse le travail mené aujourd’hui est pour moi une marque de respect au travers de la volonté de connaissance.




Bonjour

Je comprends votre désaccord, nous n’avons pas tous la même façon d’approcher les morts.

Je ne suis pas certain que ce décompte d’après le nombre de squelettes sera plus précis que ceux qui ont été réalisés, notamment par Raul hilberg dans la Destruction des Juifs d’Europe, livre dans lequel ces comptes ne semblent pas manquer de précision, d’autant qu’ils sont pour référence les comptes que faisaient eux-mêmes les Einsatzgruppen, auxquels on peut reprocher toutes sortes de choses, mais pas leur imprécision. Par ailleus ne compter que les squelettes ne donnera pas nécessairement la précision voulue puisque nous ne sommes jamais à l’abri de passer à côté de nombreuses fosses. Ce qui ne serait pas étonnant, étant donné le manque de volonté historique de pays comme la Letonnie et l’Estonie, au contraire de la Lithuanie où de tels endroits sont dûment référencés et indiqués.

Certes il reste quelques témoins de ces épouvantables tueries, mais là aussi je ne suis pas certain que l’on accède à quoi que ce soit d’interessant en les interviewant aussi mal que ce que l’on peut voir dans les différents films projetés à l’exposition au mémorial, c’est d’ailleurs devant la médiocrité de ces entretiens que l’on réalise la grandeur de ceux réalisés par Lanzman dans Shoah, qui eux font apparaître le coeur de la catastrophe, tandis que les documentaires ici présentés montrent des interviewers posant des questions dont ils connaissent déjà la réponse et n’obtiennent que des réponses très confuses, l’un des témoins en vient même à dire que les victimes étaient brûlées et ensuite déshabillées.

Je continue de penser que de déterrer les morts, quand bien même ce serait de fosses communes que ces derniers n’auraient pas choisies pour être leur sépulture, pour obtenir aussi peu d’informations, est douteux.

Amicalement

Philippe De Jonckheere

PS : lorsque dans un autre article vous écrivez "Je rêve d’être contactée par quelqu’un qui me dirait "je travaille sur le même sujet, bien que pas sous le même angle, je serais ravi(e) que nous puissions communiquer" ... Je rêve d’échanger des découvertes, des interrogations... au lieu de les garder pour moi... ou de saouler mon entourage ! ", je comprends assez bien ce que vous voulez dire (bien que je ne sois pas la personne dont vous rêvez).
 

Mardi Mercredi 3 juillet 2007

Début d’une discussion au déjeuner avec Julien, qui trouve sa suite naturelle, par la suite en fin d’après-midi avec Oolong, et une manière de conclusion presque en dînant avec Emmanuelle.

J’aime déjà la richesse dont sont porteurs ces embryons de discussion. J’en prends note presque surpersticieusement, pour ne pas oublier plus tard d’où ce projet né de cette discussion est parti.

 

Lundi Lundi 2 juillet 2007

Une journée passer dans les rêves. Mais pas une journée de rêve. Cela non. Dormir les trois heures du train le matin entre 6 heures et neuf heures, le matin après la nuit au travail, rêves compliqués, une heure plus tard, arrivé à la maison, aller dormir une paire d’heure, en demandant à Anne de me réveiller en tout début d’après-midi, rêves obsédants, dans la salle d’attente du psychomotricien, s’assoupir à nouveau, là aussi, rêves inconfortables, et le soir finalement aller se coucher de bonne heure parce que je ne tiens plus debout et là sommeil profond et rêves sans trace.

Dans le train, rêve récurrent de la construction du désordre qui finit par m’ensevelir. J’ai déjà décrit ce rêve, dans lequel j’appelle Julien au secours.



 

Dimanche Dimanche premier juillet 2007

Que dire quand un film semble emporter l’adhésion massive de tous — un film, un livre ou toute autre oeuvre — et que vous même, vous n’en compreniez pas du tout l’intérêt, tant le travail en question vous paraît tristement commun, mal ficelé et rempli de défauts rédhibitoires, et pourtant tout ce que vous lisez sur le sujet, non, décidément non, est de cet avis que c’est l’oeuvre du moment, et que c’est vraiment une pièce à ne pas manquer. Non pas d’ailleurs que cet engouement, dont je supposais déjà qu’il pouvait être factice ou tout simplement mal fondé, fût là pour moi un encouragement pour aller voir Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud.

C’est vrai cela qu’est-ce que vous pourriez retrouver à redire à un film dont on vous serine qu’il a été fait à l’ancienne, c’est-à-dire, en matière d’animation, sans ordinateur, avec des centaines de feuilles de calques et qu’ensuite tout a été retracé par de vrais traceurs, certains même partis à la retraite depuis belle lurette, et des plus jeunes qui ont appris le métier, juste pour l’occasion, bref c’est du fait main. Et cela semble tenir lieu de garantie. Toujours étonnant à mes yeux comment l’argument de la compétence technique puisse si souvent tenir lieu de caution. Et même que cela a pris deux ans de travail acharné à une petite centaine de personnes, et vous vous sentez drôlement gêné de dire, en quelques lignes, que vous trouvez cela tellement médiocre. Les personnages féminins du film sont doublés par Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni et Danielle Darrieux, Chiara Mastroianni y chante eye of the tiger, faux exprès, et vous voudriez quoi de plus ?

Alors au risque de passer pour un mauvais coucheur, voilà quelques défauts par dessus lesquels je ne suis pas parvenu à me hisser et donc me ranger à l’opinion majoritairement élogieuse concernant ce film.

Comme dans la bande dessinée, dès que le récit s’aventure en dehors de son contexte historique, il s’effiloche et perd toute épaisseur, pour devenir, oui, l’histoire d’une adolescente semblable à tant d’autres, au sein de laquelle coexistent, une hystérique, une midinette et une petite bourgeoise assez contente de pouvoir se prévaloir de la souffrance d’un peuple dont il apparaît surtout qu’elle n’en vit que les abords immédiats. Le premier tiers du film, qui doit correspondre aux deux premiers tomes de la bande dessinée, est assez réussi pour décrire la révolution islamisque en Iran telle qu’elle est perçue, très déformée, par un enfant, mais rapidement avec l’exil en Autriche, les ficelles de la narration deviennent de plus en plus visibles, on s’éloigne de la tendresse que l’on peut avoir pour la petite fille et ses idées fausses, et au contraire, on accumule les poncifs, les Autrichiennes ont du poil aux pattes, les femmes tombent amoureuses d’hommes dont elles ont à découvrir par la suite que ces mêmes hommes, qu’elles croyaient intelligents et raffinés, sont capables de s’enfoncer dans un canapé en regardant de mauvais films à la télévision, ou encore qu’un couple envié de tous vit en fait un enfer domestique, et naturellement notre héroïne a toujours la dernière répartie en tout.

Dans le livre, les effets graphiques d’un dessin simplifié à l’extrême, enfantin — c’est dit sans dénigrement, je suis au contraire très admiratif du dessin de Satrapi dans Persepolis, mais aussi dans Broderies, moins dans Poulet aux prunes — et aux encrages généreux, notamment de très belles réussites dans les compositions des doubles pages, laissent la place, dans le film, à des fonds gris qui permettent d’atténuer le contraste trop tranché de la bande dessinées et qui, de fait, passerait mal à l’écran au point d’aveugler son spectateur, mais alors les gris obtenus en lavis deviennent rapidement décoratifs, d’autant que le fondu au noir semble être le seul effet de montage et de transition entre deux scènes auquel les monteurs de ce film se soient autorisés, ce qui, étant donné la briéveté de la plupart des scènes, finit par devenir visuellement très lassant. On est évidemment très éloigné de l’effet hypnotique des mêmes fondus au noir, très lents, de tous les plans des Fleurs de Schangaï de Hou-Hsio-Hsien.

Le dessin de Satrapi, en bandes dessinées, n’est pas soumis à la perspective, c’est un effet graphique très efficace en bande dessinée, mais qui n’a pas choisi d’être repris dans le film, ce qui aboutit à une banalisation et un lissage des dessins très préjudiciable, on comprend bien comment cet ajout de profondeur des décors a aidé les animateurs à inscrire les scènes de mouvement dans l’espace, mais on regrette justement beaucoup que ces mouvements n’aient pas été traités plus à plat, ce qui aurait davantage surpris, aurait augmenté les effets de distanciation en s’appuyant sur une irréalité bidimensionnelle, laquelle aurait sans doute été plus engageante du spectateur et certainement plus surprenante graphiquement.

La musique du film subit un traitement hollywoodien pas très intelligent, elle reste beaucoup cantonée, canons du genre obligent, à l’illustration sonore, le soulignement, l’installation d’ambiances. Et les effets de contraste donc, avec le bruit occidental sont naturellement très attendus. Est-ce que c’est si drôle que cela qu’une pré-adolescente iranienne écoute du Iron Maiden, que ce soit là sa seule fenêtre sur l’Occident, après avoir longtemps été soumise aux Bee Gees ? L’humour dans Persepolis n’ayant jamais peur de recourir à la pesanteur de quelques gags bien appuyés.

En bref rien ne différencie ce film de n’importe quel autre film — je veux parler de ce qui sort en salles toutes les semaines et qui rejoint très rarement l’histoire du cinéma — une narration très linéaire, on comprend mal pourquoi tant d’efforts ont été commis pour réaliser ce film d’animation "à l’ancienne" quand son image est léchée dans ses moindres détails, les mouvements de caméras étant codés de façon tellement stéréotypée, effets de zooms, travellings, finissent par aplatir l’image à force de lui vouloir faire trop dire, le dessin rudimentaire de la bande dessinée laissant la place à des images bien plus contrôlées et lissées. C’est tout de même bien dommage qu’une oeuvre originale, je parle des deux premiers tômes de Persepolis, puisse être considérée, par son auteur même, que comme le vulgaire story board d’un film médiocre. Ce qui, pour l’erreur de jugement que cela représente, tendrait à expliquer comment, par ailleurs, les bandes dessinées de Satrapi s’essouflent beaucoup depuis le deuxième tome de Perspolis.

Le bloc-notes du désordre