Dimanche Dimanche 6 mai 2007



 

Dimanche Dimanche 6 mai 2007

Je vous en supplie, votez pour Ségolène Royal

 

Samedi Samedi 5 mai 2007



 

Vendredi Vendredi 4 mai 2007

Parce que j’avais déjà attendu une première fois, mercredi, trois heures sans résultat, j’avais du repartir une vingtaine de minutes avant que mon numéro ne soit appelé, pour aller chercher Nathan darre-darre au centre aéré, où je suis arrivé en retard, j’avais décidé aujourd’hui que je ne pourrais pas attendre aussi longtemps, mais qu’il fallait quand même que je m’occupe de ces problèmes de carte grise, aussi je décidai d’utiliser un stratagème inédit pour moi, et j’en avais presque demandé la permission à Anne, faire valoir qu’en tant que parent d’un enfant handicappé, je n’avais pas pu attendre assez longtemps mercredi, ce qui était vrai, et que je risquais de me retrouver dans cette situation encore aujourd’hui, c’était moins vrai, aussi, après l’attente avant le premier filtre, au bureau d’accueil où une personne vérifie que vous avez bien tous les papiers nécessaires, ce qui vous donne droit à un numéro d’attente avant d’accèder effectivement à une personne qui peut prendre votre demande en charge, j’avais décidé d’essayer d’obtenir la clémence de la préposée, et pour prouver ma bonne foi, j’avais fait une photocopie de la carte d’invalidité de Nathan, plus exactement du papier qui allait bientôt nous permettre de l’obtenir. J’étais, dans cette tentative, rempli de sentiments contradictoires, est-ce que je ne me servais pas du handicap de Nathan pour couper une longue file d’attente ? Ce que je n’aurais pas trouvé choquant de la part de n’importe quel parent d’enfant autiste ou porteur de tout autre handicap, mais à force de me dire que pour de nombreuses personnes c’est bien pire, je me rassure si facilement en me disant que Nathan n’est pas si atteint que cela. Pour tout dire j’avais surtout le sentiment de demander la charité, et je n’étais pas fier, d’autant que la personne à l’accueil à qui j’expliquais ma situation en lui prouvant qu’effectivement je n’avais pas eu le temps d’attendre mercredi dernier, avait l’air de me trouver gonflé de faire un tour pareil, d’ailleurs un nouveau soupir de sa part et j’allais lui dire de laisser tomber, de ne pas me donner un numéro prioritaire et de me donner un numéro comme les autres ce qui allait me garantir une attente de deux heures au moins, quand elle a pianoté vivement sur son clavier, trié mes papiers à toute allure, les signant et les tamponnant, pour finalement me dire de me rendre directement à la perception où elle venait de lancer l’impression de ma carte grise. J’ai à peine eu le temps de la remercier que la personne qui attendait derrière moi prenait impoliment ma place pendant que je ramassais mes petites affaires, les photocopies et les originaux de toutes les pièces à produire, si j’entendais bien, ce qui n’est pas le cas, je n’entends pas bien du tout, j’aurais juré que le type en question avait murmuré pour lui-même que c’était facile de faire comme ça. Du coup je me sentais lavé de tout complexe, et j’ai effectivement reçu contre paiement le papier que j’avais attendu deux heures et demi mercredi.

En retournant à ma voiture, j’étais d’abord content d’avoir évité le pire en terme d’attente, mais surtout je m’en voulais d’avoir ainsi profité de la situation. D’autant que j’avais de la lecture, les trois livres de Charlotte Delbo, Auschwitz et après, dans ma besace, donc j’avais de quoi voir venir. Je me trouvais égoïste.

Et pourtant, je vous l’assure, en suivant les traces d’Anne nettement plus militante que moi à propos de l’autisme, je ne serais pas le dernier à lutter pour que de tels droits existent, mais alors j’aurais le sentiment de les demander pour d’autres. C’est tout de même étrange ce qui peut cohabiter d’intérêts contradictoires dans une même tête.

Le soir Anne rentre de sa première journée de travail, où elle s’occupe désormais d’enfants autistes, elle est fourbue mais heureuse mon Anne, cela se voit du premier coup d’oeil.

Et elle confirme, Nathan n’est que légèrement autiste. Pourtant certains jours.

 

Jeudi Jeudi 3 mai 2007



Grâce à lui, ma concentration progresse beaucoup.

 

Mercredi mercredi 2 mai 2007





Ni Anne ni moi ne le trouvions très intéressant ce fameux débat entre le sinistre de l’intérieur et Ségolène Royal, je soupçonne même Anne qu’elle était en train de s’assoupir, quand tout d’un coup cela s’est emballé et pas sur n’importe quel sujet : l’intégration scolaire des enfants handicapés, dont on connaît un peu les enjeux. Et là c’est si comme si nous nous étions levés de notre siège dans une tribune de stade au moment où le 15 passait un ballon en or au 14, un boulevard devant lui.

Ce n’est un mystère pour personne que je n’allais pas voter autre chose que Royal au second tour, mais ce n’était pas non plus de gaité de coeur, un peu comme en d’autres temps j’ai voté Chirac au second tour de 2002. Ségolène Royal est de droite, mais pas encore d’extrême droite.

Ce que nous nous amusons — nous rions jaune — à entendre à la radio ce matin avec Anne c’est comment systématiquement les extraits du débat qui sont choisis à réécouter sont ceux de cette altercation mais dans laquelle on n’entend jamais l’argumentaire complet de Ségolène Royal. Ce que semble retenir la presse de cet accrochage c’est l’accrochage en lui-même, et pourtant ce qui est intéressant c’est l’argumentaire. Et le peu de réponse que lui oppose le sinistre de l’intérieur. Sans doute aurait-il du faire l’éloge de cette fameuse loi de 2005. Le fait de n’en pas parler est un fameux lapsus, tant cette loi, dans l’esprit louable, n’est absolument pas appliquée sans doute parce qu’elle n’est pas applicable en n’étant pas financée. D’ailleurs la première chose que cette loi stipule c’est que le handicap d’un enfant ne doit pas occasionner de frais excédentaires aux familles de ces enfants. Nous ne connaissons pas de familles d’enfants autistes, et nous commençons à en connaître quelques unes, qui ne font pas face à des situations financières problématiques du fait des frais imputables aux soins et à l’encadrement de leur enfant.

Et Ségolène Royal a raison de dire que depuis 2002, ce qu’elle avait mis en place en tant que Ministre de l’Education Nationale du gouvernement Jospin était non seulement appréciable mais en plus allait dans le bon sens.

Et dire qu’il y a un mois ou deux Madeleine me demandait qu’est ce qu’il était préférable de voter en fonction de la lutte contre l’autisme ?, et que j’avais tenté de lui expliquer qu’il ne fallait jamais s’arrêter à un seul argument surtout quand on était concerné au premier chef par cet argument. En lui expliquant par exemple que si l’on avait jugé le pire des hommes politiques, Adolf Hitler, sur son seul bilan d’aménagement des transports et notamment des autoroutes de son pays, il aurait donné l’image d’une très grande compétence. Me voilà pris en flagrant délit de partisanisme.  

Mardi Mardi premier mai 2007



 

Lundi Lundi 30 avril 2007

Dans le coeur de cette discussion-fleuve avec Anne, elle esquisse un sourire et me fait remarquer qu’elle sait qu’à cet instant précis où nous échangeons, je suis en train de chercher les termes de mon article de bloc-notes pour la journée d’aujourd’hui. Et même, même, dit-elle, que ce qui nous donne tant de mal ces derniers jours, deviendra, elle en est certaine, le thème d’un roman. Anne me fait remarquer qu’elle a atteint cette connaissance profonde de moi, qu’elle ne peut pas se tromper, qu’elle sait aussi, nous en parlons le soir, que ce que je suis en train de découvrir à mesure que je relis le manuscrit du bloc-notes, ne tardera pas à conditionner l’écriture prochaine.

Que pourrais dissimuler à une femme pour laquelle je suis à ce point transparent, en dépit des méandres avec lesquels je tente d’égarer mon monde et moi-même ?

Et que deviendrai-je sans un guide aussi sûr qu’Anne ?

 

Dimanche Dimanche 29 avril 2007



 

Samedi Samedi 28 avril 2007

Plutôt que de vous embêter avec mes petites peines du moment, je préfère, de loin, m’amuser avec vous avec les 23 fichiers images retrouvés, miraculés, dans la mémoire de mon ancien ordinateur portable, et qui vient d’être renouvellé avec un magnifique T60. Images dont le contexte exact n’est pas toujours très clair, par exemple je reconnais le ratelier de vaisselle chez Emmanuelle, mais je n’ai plus d’indications pour dire quand exactement la photographie a été prise, pareillement pour les photographies du Bois de Vincennes, c’est d’ailleurs parce que mes méthodes d’archivage de mes images numériques ont évolué, et que les photographies ci-dessous ont échappé à cette nouvelle méthode de rangement que je ne peux les dater et les contextualiser mieux.



 

Vendredi Vendredi 27 avril 2007



 

Jeudi Jeudi 26 avril 2007

Comme il y avait longtemps qu’Anne et moi ne nous étions pas parlé de la sorte. Et comme il est désespérant que la routine, tant d’autres jours, recouvre beaucoup, et pour le reste cette parole rentrée en moi incapable de dire souvent ce que je pense, comme d’une honte, quel idiot je fais. Je chéris cette matinée passée avec Anne à discuter dans des cafés pendant que Nathan était chez la psychologue et l’orthophoniste. Parce qu’en quelques phrases on peut rejoindre des temps où certaines épreuves n’avaient pas encore été traversées ensemble et où justement la parole était plus libre entre nous, moins obnubilée.

Et ce soir nous fêtons les sept ans de Nathan.



Mon petit bonhomme.

La vie est cette expérience curieuse que l’on peut remercier ce qui la fait de semer le parcours d’embûches parce que justement le franchissement de ces étapes fait de nous de meilleures personnes. Nous avons tant à faire avec toi et pour toi, tant d’énergies à engloutir pour faire de toi un homme, l’entreprise est un peu folle, de celles qui nous fait passer pour des fous de la tenter, et pourtant je te l’assure, je sais désormais que nous vaincrons ceux qui sont découragés pour nous.

J’essaie parfois de penser à la personne que je serais si tu n’avais pas été là, tel que tu es, enfant à la fois incomplet mais aussi porteur d’ingrédiens inédits, et je ne cesse de penser que je préfère nettement la personne que je suis devenu grâce à toi, plus humble et plus forte à la fois, parfois désorientée mais parfois sûre de son chemin.

Tu m’assièges de fatigue, tous les jours, mais aussi tu peux tirer le plus patient de moi-même, m’offrir des éclairages tellement inattendus et alors me faire comprendre non seulement cette satanée différence qui nous sépare, nous les neurotypiques de toi, le petit garçon au cheminement unique. De ses enseignements je tire une matière tellement tiche pour moi-même. Les fatigues sont intenses mais que dire aussi des fiertés, de ces moments de grande bravoure quand tu affrontes le monde tel que nous, nous le percevons, et comment en d’autres occasions de comprendre les changements d’échelle qui sont les tiens, me permet à mon tour de comprendre les limites trop immédiates de mes propres raisonnements.

Cette façon unique avec laquelle tu parles, cette maîtrise insensée de certains adverbes, de constructions de phrase admirables encore cette semaine tu m’auras réjoui on m’expliquant qu’apparemment tel outil ne marchait plus. Apparemment, te rends-tu compte du mot que tu viens d’utiliser, comme il porte, et comme il nous donne à entendre que des jours plus clairs sont au devant de nous.

Avec toi les joies conquises ne peuvent jamais être reprises, à l’image de ce que tu mémorises, ce que tu retiens, tu le retiens pour toujours, dans ce fonctionnement de la mémoire qui est le tien, si difficile à comprendre et à utiliser par nous.

Pour toi, j’ai eu peur, comme j’ai eu peur, mais je n’ai plus peur, je sais qu’il reste encore tant de cols à franchir, mais comme je sais avec certitude que ces hauteurs ne sont jamais infranchissables, surtout quand on fait équipe avec ta maman.

Ce soir je trouve que tu es un peu trop gâté, mais je vois bien dans l’empressement de tous à te couvrir de cadeaux, la joie d’y croire à nouveau et la fierté de ce que tu as déjà conquis.

Alors ce soir comme tous les soirs que je passe te recouvrir dans ton sommeil avant de monter me coucher, je te dis : tu es un petit garçon merveilleux et je t’aime très fort.

Ton fier papa

Puisque tu es dans une bonne phase en ce moment, tu ne voudrais pas essayer de faire des efforts pour être plus gentil avec ta grande soeur Madeleine. Elle aurait besoin d’un peu de paix pour grandir elle aussi.  

Mercredi Mercredi 25 avril 2007

Soudain, j’ai eu dix ans.

C’était aujourd’hui le premier entrainement de Nathan au rugby, et la très bonne volonté de tous ne suffisait pas toujours pour faire coller Nathan au jeu et aux consignes. Aussi pour certains exercices j’ai du accompagner Nathan, l’aider à accomplir certains gestes dont je m’émerveille que les camarades de Nathan puissent les produire avec tant d’assurance et d’adresse et qu’à moi-même il m’en reste quelques mémoires dans le corps, ou encore de guider les pas de Nathan sur le terrain, de tenter de lui faire respecter la ligne de hors- jeu, lui tenant la main de le faire courir dans la bonne direction, quand, dans une phase d’attaque les coéquipiers de Nathan font décrire au ballon cette danse magique qui le fait glisser à toute vitesse vers l’aile, là même où Nathan et moi sommes, et le dernier joueur nous envoie le ballon, dans le mouvement, très vite. Je l’attrape à la volée, le blottit dans les bras de Nathan et pousse Nathan vers le dernier défenseur. Penché que je suis pour mieux accompagner Nathan, je perçois le terrain, le ballon et les autres joueurs dans ce rapport d’échelle rapetissé comme si j’avais la taille d’un enfant de dix ans, je prends tout de même garde de ne pas pousser les camarades de Nathan, mais un bref instant, j’ai eu envie d’attraper le ballon, et de foncer dans le tas. Comme quand j’avais dix ans. Sur la grande pelouse de Garches. J’étais un peu retourné de ce bref saut dans le temps. Je me demande comment Proust aurait tourné la chose s’il avait joué au rugby dans sa jeunesse.

 

Mardi Mardi 24 avril 2007



Le tir à l’arc a toujours été bénéfique pour mes nerfs.  

Lundi Lundi 23 avril 2007

Est-ce qu’on peut se servir de son bloc-notes pour faire passer des messages personnels ? Sans doute oui.



Je t’aime


 

Dimanche Dimanche 22 avril 2007



Prendre les informations. Les résultats. Par acquis de conscience faire un rapide calcul, 30,7 + 18,4/2 + 11,05 + 2,41 + 1,35 = 54,7 vérifier : 25,17 + 18,4/2 + 4,29 + 1,92 + 1,57 + 1,43 + 1,35 + 0,38 = 45,3. CQFD

En pleurer. Pays de merde.




Dessin de LL de Mars  

Samedi Samedi 21 avril 2007



 

Vendredi Vendredi 20 avril 2007

Je n’y comprends rien à l’autisme. Je viens par exemple de comprendre, seulement cette semaine, lors d’une promenade sur la plage de Saint-Lunaire, que l’acquisition du langage que fait Nathan est incohérente parce que sans doute elle fonctionne de mémoire et non par analogie. Ainsi Adèle dans son apprentissage récent des couleurs va identifier une couleur, le rouge par exemple et reporter cette couleur à tous les objets rouges qu’elle trouvera, elle commettra quelques erreurs, mais par corrections successives, des analogies lui feront retrouver tous les objets de couleur rouge, et, par extension, lui feront saisir que d’autres couleurs sont voisines du rouge, l’orange ou le rose, et puis plus tard encore elle fera de nouvelles distinctions entre vermillon, cinabre, carmin, et cerise. Pour Nathan c’est un apprentissage plus complexe, il demandera de quelle couleur est telle voiture, on lui répondra gris et alors toutes les voitures seront grises, parce que ce que Nathan aura retenu c’est la séquence "voiture grise". Evidemment les erreurs seront très nombreuses avant que Nathan fasse correspondre à "voiture grise" seulement les voitures qui sont effectivement grises, mais alors les souris et tout ce qui est gris n’en seront pas nécessairement gris dans son esprit, pour les souris, le fait qu’elles soient grises correspondra à un autre mot. Et c’est sans doute seulement quand Nathan aura fait le tour de tout ce qui est pontentiellement gris qu’il réalisera que la propriété grise correspond aussi à des objets qui ne sont pas uniquement des voitures, puis des souris, etc. D’autant que pour compliquer les choses la rime de gris souris créera davantage de confusion pour Nathan qu’elle ne produira d’effet pédagogique. En somme Nathan doit d’abord apprendre tous les cas de figures empiriques, les connaître tous individuellement avant de pouvoir accepter que la règle qui les relie tous est justement ce qui fonde ces cas d’espèce. Et pour compromettre l’ensemble pourtant déjà fragile, la présence d’exceptions est très contrariante pour Nathan qui a un penchant naturel pour l’exhaustivité.

Cette appréhension du monde peut paraître plus lente, elle l’est certainement pour nous, qui procédons par analogies et associations sans doute plus efficaces, mais il semble en bonne logique, que lorsque tous les champs de la connaissance immédiate auront été couverts par Nathan, alors des ponts nombreux entre nos rivages permettront que les échanges soient plus nourris.

Et je dois être devenu un indécrottable optimiste, ce qui n’était pas une vocation, pour discerner une accélération brutale dans le processus comme si l’astre de Nathan était encore très lointain mais qu’il venait de s’aiguiller vers nous et d’accélérer sans cesse. A une si grande distance l’accélération est à peine perceptible, mais elle est phénoménale.

 

Jeudi Jeudi 19 avril

Parce qu’Anne-Pauline profite de sa relative inactivité pour le moment, dans la menée de son projet, chaque fois qu’elle passe à la maison elle m’emprunte de bonnes piles de mes livres. Et ce matin, me levant, j’ouvrais au hasard Un Homme qui dort de Georges Perec qui justement se trouvait là. Et de tomber sur un passage dont j’avais gardé un souvenir indistinct, tandis que je le trouve ce matin lumineux. Et de réaliser dans le même élan que ce que j’ai retenu de ce livre, lu il y a treize ans, comme en atteste la date inscrite dans la page de garde, n’est finalement que peu de choses, une impression générale, un sentiment d’angoisse à ce personnage de jeune homme devenu soudain apathique — et qui n’est pas sans me faire penser à la destinée dramatique de Jean-Claude Romand, qui ayant manqué un examen de deuxième année de médecine, se voit fermer les portes d’un monde en prise avec la réalité et sombre, au contraire, dans un univers parallèle de moins en moins mitoyen de celui de ses proches. Mais je vois bien dans ce dernier rapprochement que je suis en train de superposer à Un Homme qui dort, l’Adversaire d’Emmanuel Carrère et le souvenir que j’ai également de ce fait divers avant qu’il ne devienne un livre puis un film, puis un autre, puis un mythe moderne, fait divers qui était contemporain de ma lecture d’Un Homme qui dort de Georges Perec, et pourtant alors j’avais été incapable de faire le rapprochement entre le personnage d’étudiant en sociologie de Perec et le faux docteur Romand, analogie que je n’opère qu’aujourd’hui. Et qu’ai-je encore oublié du tout au tout dans ce livre dont la lecture m’avait alors passionné, et dont la relecture ne serait pas du luxe, sans doute promise à quelque félicité de lecture tant je trouve de qualités à cet extrait sur lequel je viens de tomber par hasard. Du plaisir à la relecture j’en aurais sûrement, mais ce que je remarque surtout ce matin c’est l’étrange inconfort à me figurer que ce livre m’ait laissé si peu après treize ans, comme vraissembablement de nombreux autres livres lus à la même époque.

Je sais un peu les mouvements d’usure de la mémoire avec le temps. Je sais que l’on peut compter sur cette érosion pour rogner lentement, jusqu’à tout recouvrir, et je n’aime pas remarquer que cette sape a déjà commencé. Et d’hésiter entre deux mouvements, celui qui consisterait à se jeter, à corps perdu presque, dans de nouvelles lectures pour tenter de faire reculer l’ignorance et celui qui consisterait à admettre les frontières, sans grande envergure, déjà atteintes, et la nécessité de parcourir à nouveau cette étendue modeste pour s’assurer de la connaître encore.

 

Mercredi Mercredi 18 avril 2007



Grande et longue journée à la pointe de la Garde Guérin. Madeleine et Nathan semblent ignorer la température froide de l’eau et se baignent, je les suis mais seulement jusqu’à mi-cuisses, l’eau est tellement froide que j’ai la sensation désagréable d’être amputé des deux jambes.

Adèle me demande de lui dessiner dans le sable, des dauphins, un chat, un mouton — je souris un peu à "dessine-moi un mouton" — un coquillage, un camion, une maison qui tous finissent engloutis sous les vagues pour sa plus grande joie.

Madeleine et Nathan grimpent à tous les rochers. Je ris que constatant les belles hauteurs que Nathan atteint désormais sans crainte, mais pas sans conscience du danger — est-ce que si je tombe je me nois, je meurs et on ne peut plus jouer avec moi et que Nathan c’est fini ? — parce que je ne pense pas que les parents d’enfants neurotypiques se réjouissent de tels progrès pour leurs enfants en se faisant la réflexion qu’ils pourront en parler fièrement au psychomotricien.

Sur cette grande crique d’Isabelle, je cours un peu de l’un à l’autre pour m’assurer que les dangers encourus ne sont pas trop importants, Nathan trop haut, Madeleine trop loin et Adèle courant au devant d’un chien trois fois haut comme elle. Je serais bien fatigué ce soir c’est certain.

Nous quittons finalement la plage pour monter en haut de la Garde Guérin et y recevons le vent du large, les enfants sont fatigués et halés, saoulés aussi par le grand air, même Madeleine deviendrait volontiers contemplative. Ce n’est pas tous les jours que je réussis ma journée avec les enfants.

Le soir Nathan sera malade en sortant du bain, rendant son déjeuner, puis très fiévreux, il est bouillant, et s’endort sur le canapé. Je finirai par dormir avec lui, sa chaleur de fièvre, calé exprès dans le bas de mon dos. Mais au milieu de la nuit, c’est l’agitation coutumière, l’absence de sommeil de Nathan qui voudrait allumer les lumières partout dans la maison, qui ne veut pas se recoucher et qui est très bavard. Epuisante fatigue que celle de tenter de le convaincre qu’il reste encore de nombreuses heures à ce milieu de nuit. Par chance, il lui reste un peu de fièvre qui finit par l’assomer, mais quand il se réveille ce matin, son front est tiède et lisse. Cette capacité de résistance de Nathan, son insensibilité partielle à la douleur, ce corps dont il ne perçoit pas les limites, son incompréhension à se voir vomir, ces déréglements, au milieu de la nuit, me font toujours mal. De cette douleur de se trouver devant un corps étranger. Comment mon propre fils peut-il m’apparaître si étranger ?

Finalement Nathan s’est rendormi, et moi aussi, heureux que cette étrangeté de Nathan me fasse moins peur qu’avant.  

Mardi Mardi 17 avril 2007



Mes enfants sont formidables. Arrivés chez les amis d’Anne-Pauline, ils organisent sans tarder une partie de chat dans le jardin avec la petite fille de nos hôtes puis Nathan entreprend de balayer entièrement leur terrasse, incrédulité de nos hôtes, mais Madeleine est là pour expliquer, notamment à la petite Jade donc, que son frère est un numéro un peu spécial et d’argumenter, docte, que cela vient de son cerveau, de ses défauts de cheminement. Adèle fait son chemin, passe de bras en bras, et n’a plus de fièvre.

Chez Caro nous mangerons de véritables frites. Découpées avec une herse aux sections carrées. Et je n’aurais laissé à personne le soin de les débiter à même la toile cirée. Vin rosé.  

Lundi Lundi 16 avril 2007



 

Dimanche Dimanche 15 avril 2007



 

Samedi Samedi 14 avril 2007



M’écrire pour obtenir cette chronique


 

Vendredi Vendredi 13 avril 2007



 

Jeudi Jeudi 12 avril 2007





Anne et moi avons accepté ces questions pour une recherche à propos de la scolarisation des enfants autistes en milieu scolaire classique. Nous devions répondre à cet entretien séparément.

Je ne diffuse que mes réponses, je n’ai pas enregistré celles d’Anne. Mais j’ai connu un grand plaisir d’apprendre de la psychologue que nos réponses avaient été très cohérentes. Du coup je me dis qu’avec Anne nous sommes en plein accord sur l’essentiel, et que là où nous ne sommes pas d’accord, ce ne sont que détails et petites choses de moindre importance.

C’est une heureuse nouvelle, non que j’ai eu besoin de cet entretien pour le savoir, je m’en doutais bien, mais j’aime le mouvement très singulier de mon humeur aujourd’hui.  

Mercredi Mercredi 11 avril

Je pourrais, j’imagine, profiter de la notoriété du bloc-notes pour régler publiquement mes comptes avec cette amie qui ne cesse de piller mes idées depuis tellement longtemps et dont je rencontre périodiquement les plagiats dans les parutions et les affiches récentes, je pourrais, curieux pour moi aujourd’hui de voir une image qui, en ce qui me concerne, date de 1990 tout de même. Oui, je pourrais. Je ne suis pas certain que cela me calmerait, ni même n’achèverait de m’attirer des ennuis, elle y verrait de la calomnie ou de la médisance, cette histoire aigre finirait sûrement dans le bureau de son avocat, c’est qu’elle est devenue puissante.

Et puis j’ai trouvé le moyen inédit de calmer cette colère ancienne et qui revient périodiquement lorsque je bute sur ces images volées. Il me suffit d’aller à la piscine de Montreuil avec les enfants et Emmanuelle, de faire deux tours du grand toboggan avec Madeleine et le tour est joué, mon humeur varie du tout au tout.

Je devrais sûrement réfléchir au fiel de ces colères mauvaises qui souvent me rongent profondément, et comment elles sont finalement solubles dans un grand bassin d’eau chlorée. Le remède d’une douleur aiguë peut finalement s’avérer tout à fait anodin. Un peu comme de boire du coca pour faciliter une digestion embourbée.

 

Mardi Mardi 10 avril 2007

L’ami qui m’a convaincu de reprendre le bloc-notes, les cinq années du bloc-notes, d’en faire un livre, va plus loin encore et a commencé, de son côté, à prendre le bloc-notes à rebours et semble en extraire des textes qui ne font pas intersection d’avec ceux que moi je reprends. Et pourtant l’impression que c’est le même tunnel que nous perçons. De part et d’autres de la montagne. De ma montagne. Le sentiment d’être lu plus haut que ce que j’écris, est-ce possible ?

Et reçu par la poste le numéro 15 de la revue Ecritures, intitulé Quoi maintenant ? et pour lequel j’avais écrit Et dire que l’an 2000 c’est déjà du passé ! — cartes postales de Brno. Je peux bien le dire, je suis toujours ému quand je vois mon nom imprimé quelque part au sommaire d’une revue, d’un magazine ou d’un article.

Au sommaire de ce numéro 15, Charles B., Christophe Manon, Claro, Hélène Frappat, Hélène Duffau, Ilan Manouach, Jacques Jouet, Jean-Hubert Gaillot, Jérôme Poloczek, notre hôte avec Pierre Dulieu, José Parrondo, Judith Elbaz & Anonyme, Mathias Enard, Nathalie Quintane, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Pascal Mathey, Pierre La Police, Pierre Senges, Samir Barris, Stéphane Barris, Stéphane Rosière, Thierry Derclaye, vincent Tholomé, Xavier Löwenthal, Yoann Van Parys, Young-Hae Chang et moi-même, répondons à la question, Quoi maintenant ?

Comme c’est enthousiasmant de se retrouver au milieu de cette revue dont tout respire l’intelligence, la maquette, les choix typographiques, les gravures de bestiaire, les quelques photographies et les textes qui sont autant de lentilles parmi lesquelles il est loisible de voir ce monde imaginaire qui sera le notre, vision de cauchemars et d’espoirs mêlés.

Du coup cet après-midi, travail d’arrache-pied pendant deux heures absolument intenses, et le soir il m’en reste sous le pied. Pourquoi je ne peux pas travailler avec cette vigueur tous les jours ?




Je ne dispose pas encore de toutes les informations pour commander cette revue, dès que je les ai, je les communiquerai ici. Le numéro 15 de la revue n’est pas encore disponsible, il le sera depuis le site de la Cinquième Couche, normalelent début mai. J’en reparlerai.  

Lundi Lundi 9 avril 2007



Ma petite fille chérie.

Aujourd’hui tu as trois ans, te rends-tu compte ? Pour ma part je réalise avec difficulté toute mon erreur d’appréhension jusqu’à maintenant. Ou comment cet écart important entre toi, Madeleine et Nathan a toujours fait de toi une toute petite fille. Et pourtant tu grandis, la preuve tu as aujourd’hui trois ans, ce que tu te plaît à dire et redire. D’abord tu dis que tu as deux ans mais c’est pour mieux te corriger, ou est-ce parce que tu aimes dire, encore quelques dernières fois, que tu as deux ans ?

Comme les autres tu n’as pas ton pareil pour faire tourner ton vieux père en bourrique mais comme les autres aussi tu sais te rendre délicieuse, câline, un amour.

Ces derniers temps je relisais les pages du bloc-notes — tu te rends compte que nous allons peut-être en faire un livre ? — d’un peu avant ta naissance et je me rendais compte à quel fil fragile avait tenu ta naissance. Quel sorte d’incroyable miracle avait fait que ce soit toi, ma petite fille, à nulle autre pareille, qui avait fini par voir le jour. Comment ta naissance aura recouvert la plaie vive d’une promesse qui n’avait pas été respectée, et comment ta mère et moi avions fini par nous résoudre à ne plus agrandir cette petite famille. Mais voilà, rien n’est définitif dans cette vie, s’agissant des naissances, et tu avais su frayer ton chemin alors que tu n’étais qu’un petit groupement de cellules. Bien avant de naître tu nous avais donné un souci terrible, parce que les médecins qui te voyaient à l’aide de leurs appareils compliqués semblaient avoir oublié que tous les êtres ne sont pas exactement faits sur le même moule et l’un de tes ventricules cérébraux n’était pas aussi bien galbé que l’autre, tu vois à quel point aujourd’hui la chose ne saute plus aux yeux.

Et puis finalement tu es née. La première chose que tu as vue était une horreur, une mosaïque épouvantable dans la salle de travail, mais la première musique que tu as entendue était très belle puisqu’il s’agissait du Pas du chat noir d’Anouar Brahem.

Tu as fait un bien fou à cette famille. Et à ton grand-frère en particulier. Si tu avais vu comme il te serrait fort dans ses bras à la maternité et comment il était ému. Il n’était pas le seul, nous étions tous émus. Emus aux larmes.

Et ce soir je suis très ému de te voir toute seule, encore petite, devant ton nid d’abeilles et tes trois bougies. Dans tes joues de hamster, le souffle pour une nouvelle année.

Je t’aime ma petite Adèle.  

Dimanche Dimanche 8 avril 2007



 

Samedi Samedi 7 avril 2007

Ce soir, le soleil se couche exactement derrière le Puy de Dôme, et brûle la silhouette de la station météorologique, jusqu’à la rendre invisible, à contre-jour. Le ciel est irradié, le volcan ressuscité.

 

Vendredi Vendredi 6 avril 2007



 

Jeudi Jeudi 5 avril 2007

Mon oeil noir à moi.


Aux personnes qui ont peur des chiens, on dira, pour les raisonner, pour les rassurer, qu’ils ne doivent pas avoir peur des chiens parce que les chiens sentent cette peur et qu’ils seront, du coup, d’autant plus prompts à attaquer. Pour avoir longtemps eu peur des chiens, mordu une fois à la main et hospitalisé puis opéré d’un début de gangraine, je peux vous assurer que cet argument ne rassure pas, bien au contraire.

J’ai beaucoup de mal avec Nathan en ce moment. Je n’ai pas la patience qu’il faut. J’admire Anne qui elle est bien plus maîtresse de ses sentiments, de ses nerfs, et je vois bien que cette maîtrise lui vaut davantage de calme de la part de Nathan, tandis qu’avec moi, en ce moment, les affrontements sont fréquents.

Alors Anne me dit, si tu t’énerves avec lui, il le sent et il fait des crises. Il sent bien que tu n’es pas en position de force avec lui alors il te provoque, il vient te chercher, et il te trouve. Et aujourd’hui d’ailleurs ce n’était pas que Nathan, puisque Guillaume aussi m’aura amplement aiguilloné. C’est que le désordre de ces enfants, leurs raisonnements détraqués, ce que j’appelle leurs commandes inversées, ont cette faculté très nocive de m’envahir et de m’atteindre, sans doute là où je suis le plus fragile, ma difficulté en propre à envisager le monde avec un regard qui n’est pas le mien, tout en étant parfaitement conscient que je regarde les choses selon un éclairage qui souvent n’appartient qu’à moi, pour une telle difficulté à l’empathie, on me dirait que je suis moi-même autiste atypique, je n’aurais pas beaucoup de mal à l’admettre, ou d’autres fois au contraire c’est trop d’empathie et de compassion, et alors mes sentiments se brouillent dans un inextricable écheveau qui ne m’apporte que confusion et douleur.

Et c’est une souffrance vraiment que de me dire que c’est mon propre garçon qui peut m’occasionner tant de difficulté, ou encore de constater, une fois de plus, mon inaptitude à l’aider vraiment. A aller jusqu’au bout du raisonnement, à accepter son inadéquation au monde, de vouloir toujours, si promptement, le corriger dans ses errements mais ne lui offrir que cette rigueur comme alernative, sans comprendre que c’est précisément cette rigidité qui est repoussante pour Nathan. On voit bien là comment des cercles vicieux sont à l’oeuvre, la peur du chien qui rend le chien d’autant plus menaçant, l’enfant autiste qui est d’autant plus autiste parce qu’il a en face de lui un parent qui barre le chemin à sa différence fondamentale.

Parce qu’Anne a raison. Je n’accepte pas ce handicap. Je suis trop empressé à gommer les aspérités, ce qui dépasse, ce qui déborde, ce qui n’entre pas dans le cadre. Je ne saurais dire exactement pourquoi cette acceptation est si coûteuse pour moi. J’en avais trouvé les clefs à la fin de mon analyse l’année dernière. Mais je ne sais pas si ces clefs se sont émoussées à force de servir, mais elles jouent de nouveau mal dans la serrure. Elles accrochent.  

Mercredi Mercredi 4 avril 2007

Des larmes parce que trop d’émotions, d’ailleurs ce n’est pas la première fois que l’on se dit la même chose avec Anne, nous sommes, s’agissant de Nathan, tellement blindés pour ce qui est du refus, des regards, de la condamnation, de l’incompréhension, de la stygmatisation et de la marginalisation, que finalement la meilleure façon de nous prendre à la gorge et d’atteindre nos émotions c’est encore d’être gentil, pas seulement gentil, de prendre notre petit garçon tel qu’il est et de ne pas faire d’histoires.

Déjà au téléphone et par mail le contact avait été bon m’avait assuré Anne. C’était un peu incomprehensible d’ailleurs, on venait nous chercher, on venait chercher Nathan. Le club de rugby de Vincennes avait contacté une personne que nous connaissons à la mairie de Fontenay qui avait tout de suite pensé à Nathan, nous avons tellement l’habitude du contraire, de devoir faire assaut et convaincre que oui, c’est possible, on peut acceuillir Nathan. Et puis pour tout dire je deviens méfiant des bonnes intentions, des bons sentiments qui s’essoufflent vite.

L’accueil qui a été fait à Nathan aujourd’hui était au delà de tout ce que j’ai vu et connu jusqu’à maintenant. Les dames du secrétariat ont naturellement été très gentilles et très patientes, lui donnant du "Nathan ceci" et du "Nathan cela", m’assurant que pour la prochaine fois elles auraient un maillot, un short, des chaussettes et une paire de crampons pour lui, et combien il chausse notre petit rugbyman ? Du 35 tout de même.

J’ai d’abord ri en regardant le début de l’entraînement des poussins, j’ai ri aux tours de terrain, punition collective, et aux exhortations bienveillantes à ceux qui ont du mal avec certains exercices, Fais l’effort, tu peux y arriver, vas-y tire sur les bras, tout un petit monde que j’avais un peu oublié. Je tentais dans les gradins d’expliquer à Nathan quel était le sens de certains exercices, comment il faut venir au soutien d’un coéquipier plaqué, sans toucher le ballon, que c’est au demi-de-mêlée de venir le chercher. La discipline et la solidarité. La concentration, "pour tant de désinvolture Hubert, tu me feras un tour de stade".

Puis l’entraineur est venu demander à Nathan s’il voulait faire un tour de terrain en courant avec les autres qui justement venaient d’écoper de ce tour collectif pour un placage à retardement, et je n’ai pas eu le temps de retirer son manteau à Nathan, il est parti en courant, les autres ont courru groupé autour de Nathan. La gorge serrée de voir Nathan courrir entouré d’une grosse quizaine de petits gars de son âge, leurs encouragements quand Nathan s’est essoufflé et la haie d’honneur à la fin du tour.

Alors vous pouvez me soutenir que vous n’avez pas de place pour mon garçon pour telle ou telle colonie de vacances, parce qu’il est autiste, ou qu’il n’a pas droit de ceci ou cela, vous ne m’atteindrez pas, le cuir est trop épais, mais faites-lui toute la place dont il a besoin et je fonds. Pour toutes les autres fois où les portes étaient closes.

Quand je prends congé avec l’entraîneur, en se donnat rendez-vous pour la rentrée des vacances de Pâques, je le remercie chaudement de son accueil en l’assurant que cela a fait beaucoup de bien à Nathan, il me répond que cela fera beaucoup de bien aux "autres" aussi. Là je me dis que les gens de ce club de rugby ont peut-être compris quelque chose. Et cela me retourne parce qu’une fois encore j’ai tellement l’habitude de l’argument inverse.

L’impression pour la première fois de rentrer de plain pied avec Nathan dans une manière de normalité. Jusqu’à maintenant ce que l’on connaissait c’était surtout les allers-retours pour aller chez la psychologue, le psychomotricien, l’orthohoniste, l’ostéopathe, mais faire le taxi le mercredi après-midi et me geler sur les gradins d’un stade, je ne dis pas que cette perspective m’aurait enchanté de prime abord, mais le faire avec Nathan, c’est un peu dans la même gamme que le plaisir qu’un verre d’eau après une longue marche.

Ca m’a complétement remué de voir Nathan sur un terrain de rugby, avec des enfants de son âge.

 

Mardi Mardi 3 avril 2007

A vrai dire cela fait déjà quelques fois que l’on me dit que je devrais essayer de faire un livre du bloc-notes, et jusqu’à maintenant, j’étais soit pas du tout intéressé par l’entreprise, soit tout à fait véhément, d’ailleurs à la table ronde de la BNF en novembre dernier, j’avais répondu un non sans équivoque à la question de savoir si j’accepterais de publier ce qui était appelé un blog. Mais voilà qui m’en a reparlé dimanche dernier n’est pas n’importe qui, il fait partie de la petite demi-douzaine d’amis que j’écoute, de ceux qui peuvent infléchir le cours de mon travail parce que leur avis compte, que je sais leur compréhension de mon travail demeurer au centre même du travail, et le leur aussi compte beaucoup à mes yeux.

Donc depuis dimanche je fais du collage. Je relis le bloc-notes dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Je relis tout. Et quand c’est bon, je copie et je colle. D’ailleurs l’ami qui m’a dit que cela vaudrait la peine d’y aller, s’étonne que je ne dispose pas d’un tel fichier global, un fichier dans lequel j’aurais préalablement fait les collages bout à bout. En place d’un long fichier incrémenté, j’ai une foule de petits fichiers, un pour chaque jour, le texte y est truffé d’html et de javascripts, je fais bien plus vite en allant chercher les jours en ligne et les coller dans mon fichier de traitement de texte.

Après un an de bloc-notes, j’avais essayé le fichier global, j’avais tout recollé bout à bout, et l’imprimante m’en avait recraché 500 pages aux lignes serrées. J’avais pris peur. La limite qui m’est ici conseillée est bien en deça de cette exhaustivité, on parle de cent cinquante pages pour les cinq ans d’existence du bloc-notes. Me restent plus que deux ans à relire, à en extraire le meilleur, j’aurais plutôt tendance à penser le moins mauvais, et je suis déjà rendu aux 150 pages, il faudra donc passer la débrouisailleuse, et certainement plusieurs fois. Comme chaque fois j’ai besoin de me rassurer de pouvoir compter sur davantage de matière que nécessaire. Incorrigible ogre qui vit dans la peur de mourrir de faim.

Mais surtout ce que je remarque, c’est que mon intuition première n’était pas infondée, le bloc-notes est surtout fait pour être lu en ligne. Si on lui retire, d’une part les images, d’autre part les liens et les fichiers sons et vidéo, on le dépouille de beaucoup et c’est alors que l’on voit que le texte seul est fort nu. Et fort pauvre. Alors ce que l’on croyait retenir, on ne le retient pas et, inversement, des moments dont on avait oublié du tout au tout, resurgissent et s’imposent justement quand ils ne sont plus entourés du reste, des images omniprésentes et des autres effets d’illustrations.

D’un côté dans cette entreprise d’extraction, cette teneur faible me rend la tâche facile, mais c’est aussi une déception de voir que tant de travail ne s’impose pas vraiment, que ce qui fait sans doute la valeur du bloc-notes relève précisément de ce qui me déçoit habituellement dans cette écriture quotidienne et en ligne, elle repose de trop sur la possibilité pour le lecteur de le lire par petits pans, parfois quotidiens, dans les rares moments où le bloc-notes est tenu à jour.

Donc je ne suis pas convaincu de deux choses, la possibilité de cette gageure d’importer de l’écran vers le papier, mais aussi de pouvoir continuer plus avant cette présence quotidienne, l’astreinte qu’elle soutend, si, somme toute, au premier regard rétrospectif de ma part, la déception prime. Alors je pense au Tumulte de François Bon, livre dont j’avais déjà eu l’intuition que c’était un livre au dessus des autres, un livre qui ferait date parce qu’il avait réussi cette exportation — cette sortie du ghetto presque — et qu’il était resté derrière l’astreinte quotidienne. Comme j’avais sourri de lire ici ou là que Tumulte était un blog imprimé après coup.

Et dire que je me suis tenu aussi ce langage idiot que de sélectionner quelques extraits du bloc-notes ne serait pas si difficile, que ce serait un livre qui n’occasionnerait pas la même dépense que d’autres fois. Je vois bien que le travail de collage que je trouve déjà ardu comme cela n’est que le début, et que je ne suis pas exempt d’une patient travail de relecture et de recompostion de l’ensemble.

Et curieux que les deux premières parties déjà assemblées portent les noms de mes filles, Madeleine et Adèle, la troisième partie sans doute s’intitulera Nathan.

Au travail !

 

Lundi Lundi 2 avril

Sortie dans le bois de Vincennes avec les poneys. Moment de grand bonheur que de voir ma petite Madeleine se tenir, fière, sur son poney — je trouve que sa cambrure dans le bas du dos a beaucoup d’allure et le moniteur acquiesce que Madeleine se tient très bien sur un poney — je suis à bout de force pour n’avoir dormi que les trois petites heures du train ce matin, bien dormi, juste pas assez, mais je goûte infiniment cette promenade en accompagnateur. Madeleine sourrit parce que l’itinéraire choisi par son moniteur passe par le cours d’eau où nous allons si souvent lorsque nous nous promenons au bois. Etrange de voir aussi ce cortège de poneys traverser le grand carrefour de Nogent-sur-Marne à l’orée du bois. Lorsque nous rentrons au club, Madeleine et ses petites camarades doivent desceller, étriller et curer les sabots des poneys, je m’assois, en attendant, sur un plot, le moniteur me voit et ironise que j’ai l’air cuit. Oui, cuit, mais heureux. Je remarque qu’avec le retour des beaux jours, ces fatigues du lundi paraissent moins insurmontables que dans le noir de l’hiver.

 

Dimanche Dimanche premier avril 2007



Arrivés sur une butte un peu haute nous dominons la plaine de l’aéroport et nous assistons à l’approche de deux avions, l’un après l’autre, au deuxième je remarque que notre point de vue est inédit puisque nous sommes plus haut que les appareils à la fin de leur vol, quelques centaines de mètres avant qu’ils ne se posent.

Nous reprenons haleine et détaillons les alentours, les endroits où nous avons déjà marché, la ville aussi, immense pieuvre, ou tâche de peinture grise géante qui aurait dégouliné suivant le relief capricieux des alentours. Plus loin les volcans. Jean-Claude sort de son sac une providentielle bouteille d’eau minérale, les petites gorgées que nous buvons de cette eau fraîche ont un goût inoui.

Lorsqu’on est capable de goûter un verre d’eau à sa juste valeur, alors on est tout à fait en prise avec soi-même.

Plus tard dans la nuit nous aurons à regretter cette promenade sans doute trop ambitieuse, tant elle nous aura fatigués juste avant le travail de nuit. Le sentiment alors de ne plus pouvoir avancer. Même de se lever et de monter d’un étage pour aller boire un café est un effort coûteux.

Les dimanches au travail sont cela depuis que je travaille à Clermont, ce mélange de belles promenades le dimanche après-midi et d’une fatigue terrible à l’issue du week-end.  

Samedi Samedi 31 mars 2007



 

Vendredi Vendredi 30 mars 2007

Nathan est accepté en CP l’année prochaine dans son école de quartier à temps complet

Il m’a fait aussi une très belle crise dans la rue

 

Jeudi Jeudi 29 mars 2007



Je me souviens des intentions de prières. Dans l’immense heure d’ennui qu’était la messe enfant, ce que je préférais c’était les intentions de prière. Pour tous ceux qui souffrent de malnutrition, de violence, des guerres de par le monde, prions le Seigneur, pour tous ceux qui sont malades et alités, prions le Seigneur, pour tous ceux qui n’ont pas de toit, prions le Seigneur. Et ainsi de suite. A l’époque la liste était déjà longue. En pleine fin de la guerre du Vietnam, début du génocide cambodgien, pensez. Je crois que ce que j’aimais bien dans les intentions de prière, au contraire du reste de la messe, c’était le côté "actualités", les guerres, les famines, la misère et tout ce que l’on entendait à la radio qui se retrouvait tous les dimanches, au moment des intentions de prière. J’aimais bien aussi que l’on puisse de la sorte s’occuper des autres. Cela ne me paraissait pas très réaliste, mais des fois que cela marche, cela valait la peine d’être essayé.

Pour tout vous dire, j’ai un peu calé au moment de la confirmation. Je n’ai pas confirmé. Pas du tout. Je me souviens de la retraite que nous avions faite avec des garçons de mon âge. Une sorte de colonie de vacances un peu austère et très ennuyeuse, c’était l’automne et les bois alentours étaient magnifiques, nous étions dispensés de devoir ce week-end-là, c’était déjà cela. Le samedi soir nous avions fait une grande veillée de prière et je me souviens qu’elle devait se terminer par une prière individuelle dans laquelle nous devions nous abymer et si nous étions assez attentifs pour cela nous devrions entendre un message infime du Seigneur, et que c’était ce message-là que nous garderions dans notre coeur toute notre vie de chrétien catholique. Telles avaient été les explications du Père Jean Baverey, je n’invente rien. Il s’appelait vraiment comme cela. Je l’aimais beaucoup.

Je n’ai rien entendu. Absolument rien. J’ai attendu pendant une heure, mais je n’ai vraiment rien entendu. Ca m’a beaucoup déçu, je crois même que j’en ai gardé une certaine rancoeur vis à vis de Dieu.

Donc je suis athée, Dieu merci.

Aujourd’hui pendant la séance de Nathan nous avons marché un peu au hasard avec Anne. Et nos pas nous ont amené dans la rue René Villermé dont j’avais encore jamais remarqué qu’elle donnait accès à une église plutôt moche — presque aussi moche que l’église Saint-Louis à Garches, dans laquelle j’ai entendu plus d’un prêche à mourrir d’ennui — Notre Dame du secours perpétuel, et, entrant dans la nef par le côté, nous tombons sur deux murs couverts de plaques de reconnaissance en marbre, reconnaissance éternelle pour une guérison, reconnaissance pour un examen, reconnaissance pour un sauvetage, la cour des miracles, vraiment. Tout est assez laid et sans grâce dans cette église. Sur différents piliers sont accrochés des cartels grossiers sur lesquels sont inscrits les piliers de la religion catholique, le mariage, le pardon, et, plus loin l’"ordre" — je commence à entrevoir ce qui cloche dans ma relation avec le divin catholique — puis nous tombons sur une niche avec une petite installation de néon bleuté qui rappelle, de très loin, Mario Merz, et à chaque petite lumière de néon azur est accroché une étiquette avec son intention de prière, il y a le nom de différentes maladies, des noms de pays où cela barde, le Darfour, des causes, les sans abris, et la dernière étiquette sur laquelle est inscrit simplement le mot "autismes".

Lorsque nous ressortons avec Anne, nous butons sur une petite plaque sur la porte sur laquelle nous pouvons lire, "n’oubliez pas de rallumer votre portable". Décidément, n’ayant pas de portable, je ne recevrais toujours pas le message du Seigneur.

Plus tard, Anne me dira qu’elle connaît une famille d’un enfant autiste, protestante qui s’en remet entièrement à la prière pour guérir le pauvre garçon.

Je me dis que l’enfer est pavé de bonnes intentions de prière.

Lu également par dessus l’épaule de mon voisin au zinc de monsieur Grenadine en prenant le café, 57% des Français pensent que la France va gagner la Coupe du Monde de rugby, je me demande combien de personnes dans ces 57% seraient capables, même dans les grandes lignes, d’expliquer la règle du hors jeu au rugby.

57%, dites-vous ?

57% des Français pensent sans doute comme moi que les voies du Seigneur sont impénétrables.  

Mercredi Mercredi 28 mars 2007

Il a suffit d’une seule parole. Une seule parole pour casser la magie de cette journée qui avait pris les atours d’une journée réussie, la matinée passée avec Isa dans le garage à poursuivre un peu notre discusion de la veille au soir et aussi à travailler sur de nouvelles pages de son site, et aussi à lui montrer la série de l’été 2002 et comment j’aimerais en faire un livre, ce qui ne manqua pas de déclencher chez Isa des idées de reliure, de pouvoir comme cela s’enrichir du travail de ses pairs, n’est-ce pas là le plaisir ultime de mon existence ? Puis Isa repartie, j’ai bien avancé dans l’après-midi, j’ai remis à jour quelques pages du site, travaillé à cette série d’images d’affiches de la campagne électorale, et il faisait très beau, plus tôt j’avais bien entendu la pluie battre contre la porte du garage, mais lorsque je suis sorti pour aller chercher les enfants, Adèle chez sa nourrice, puis Madeleine au centre aéré et enfin Nathan, il faisait étincellant. Au centre de Nathan, les animateurs avaient mis au point un petit spectacle de danse avec les enfants, beaucoup de cris, une musique affreuse mais la joie de voir Nathan débouler dans son costume de crépon, fier et ensuite, aussi attentif qu’il le pouvait pendant la danse, suivant, pas si mal finalement, les indications de son animatrice. Et devant moi, ce type costumé, la trentaine conquérante, commentant quand tout le monde a ri de bon coeur parce que Nathan avait un temps de retard sur les autres, la parole de ce type, à cet âge, ça va encore les différences ne se voient pas de trop.

Bien sûr il ne savait pas que j’étais derrière lui, mais si seulement il savait à quel point il m’a fait mal. D’ailleurs en serait-il gêné ?

Mais le plaisir a repris ses droits sur le chemin du retour du centre aéré, de voir Nathan "faire attention" comme il disait de ne pas abîmer son costume.

Je devrais être plus fort et au dessus d’une parole lapidaire, mais je me rends bien compte que j’ai des moments de faiblesse, de grande vulnérabilité, au point que la parole d’un inconnu puisse me blesser. Et d’oublier alors, par exemple, la réunion d’hier avec la psychologue de Nathan, et nos trois visages rayonnants, Anne, la psychologue et moi, de constater le chemin parcourru. Alors quoi ? Je l’emmerde ce sale type.

 

Mardi Mardi 27 mars 2007

Soirée et longue discussion avec Isa. A propos des images. Au rôle prépondérant qu’elles finissent par prendre, et au flot qu’elles consitituent et que justement ce n’est plus que dans le flux que les images peuvent s’exprimer, que le temps que l’on passe à déchiffrer chaque image est devenu insuffisant pour qu’une image parvienne à exprimer tout ce qu’elle contient, mais que chaque image ne fait que participer à un flux, qu’elle devient l’indice d’autres images, et pas davantage. Les images finissent par connaître les effets pervers de cet archivage vertical qui est le propre des autres flux, celui des informations, mais aussi celui de presque toute matière sur internet, les blogs mais pas seulement eux, les stratifications de mises à jour allant si souvent dans le sens de l’écrasement des données antérieures. Pour nous qui avons cet attachement aux images, qui savons les efforts que chacune d’elles coûte, ce n’est pas un cap facile à franchir que d’accepter sereinement cette dépréciation, cette perte de valeur unique. Ou alors, comme je le suppose nous n’avons pas encore appris à travailler dans les plis de ces flux. Et si les images deviennent le langage, pour le moment, nous ne pouvons que nous targuer de notre remarquable prononciation des phonèmes et des mots, mais nous ne faisons pas encore des phrases, ou alors des phrases aux structures grammaticales simples qui rappelent ces petits trains de l’enfance au tableau en classe de français, les sujets étaient rectangulaires, les verbes entourés de formes ovoïdes et puis il y avait tout une cohorte de compléments, tout était relié par des fils et il paraissait que c’était le sujet qui tirait toute la phrase vers la gauche du tableau. Nous avons encore trop d’attachement à la sonorité de certains mots, à leur signification, pour nous lancer vraiment dans une phrase faite d’images dont les ramifications rappeleraient justement les phrases au souffle interminable de Proust. Quelques uns d’entre nous y parviennent, ce sont les cinéastes, je revoyais récemment Prénom Carmen de Jean-Luc Godard, un enchantement justement de ces imbrications d’images entre elles, toutes éclairées différemment par les variations incessantes de la bande sonore extrêmement complexe. Avoir l’intuition de tout ceci mais ne rien savoir en faire.

Par manque de courage. Sans doute.

 

Lundi Lundi 26 mars 2007

J’ai changé, pas certain d’ailleurs que ce soit en bien, mais aujourd’hui j’ai bien vu que j’avais changé. Nous avons été contactés, Anne et moi, par une journaliste qui souhaite nous rencontrer, possiblement pour faire un reportage à propos de nos difficultés financières à faire face aux traitements et à l’accompagnement scolaire de Nathan. Et c’est pour la télé. D’ailleurs c’est par un tout autre biais que celui du site que cette journaliste nous a découverts. Mais là n’est pas la question. On nous laisse le temps d’y réfléchir, évidemment. Quand Anne m’a présenté la chose, je me suis étranglé en disant "à la télé ?" Et je me moquais un peu d’Anne, je lui disais mais tu sais la télé c’est quand même très salissant. Anne qui comme personne connaît d’une part l’abrupteté de mes réponses mais aussi ma capacité d’y réfléchir après coup et même souvent de faire demi-tour, a continué de m’en parler. Ce n’est pas si simple. D’abord nous on s’en sort à peu près. On y arrive. On ne parvient peut-être pas à faire face à tout ce qu’il faudrait faire, mais nous parvenons à faire déjà l’essentiel, les soins, l’accompagnement scolaire. Et puis ni Anne ni moi sommes des personnes très intéressées et en la matière nous ne comptons pas, il faut le faire, nous le faisons. Et quand l’argent manque et que de serrer la ceinture ne suffit pas, alors nous élagons un peu dans le programme. De toute façon nous ne sommes pas à plaindre, et nous ne sommes pas sans aide non plus. Nous recevons notamment, depuis l’année dernière une aide des allocations familiales de 600 et quelques euros tous les mois, cela représente à peu près la moitié de nos dépenses mensuelles pour lutter contre l’autisme de Nathan, c’est donc pas si mal. Au début c’est sûr nous ne nous en sortions pas du tout, nous nous endettions et cette allocation nous a donné l’occasion de remettre de l’ordre dans nos finances. Donc je ne suis pas certain que cela fait de nous de bons exemples de la désertion de l’état ou encore de l’impossbilité de faire face. En revanche nous connaissons bien des familles où l’argent est compté nettement plus serré au point justement de ne pas pouvoir faire face. Et de ne pas soigner, de ne pas accompagner comme il le faudrait. Je me dis que cela doit êre terrible de ne pas faire face et de devoir se dire que c’est comme cela. Qu’on ne peut pas aller plus loin. D’ailleurs je suis tout à fait capable d’étendre le raisonnement au delà des familles avec un enfant autiste, les familles pour lesquelles les ressources financières sont insuffisantes pour les premiers besoins de la vie, notamment se loger, se nourrir convenablement et se soigner. Alors, comme Anne voulait que je le comprenne, je me dis que ce n’est sans doute pas de demain que l’on tendra un microphone et même une caméra à une famille comme la notre, au delà de nos difficultés, surmontables, nous pourrons toujours évoquer que nous, nous nous en sortons, mais que d’autres n’ont aucune chance de s’en sortir. Et que d’ailleurs ce n’est pas seulement une question de moyens financiers, puisque pour celles des familles qui sont insuffisamment soutenues par l’état, la solution consiste à hospitaliser, hôpital de jour, et longs séjours aussi, les enfants autistes, solution de soins qui n’en est pas une, qui peut même agraver les choses, mais qui surtout est incroyablement plus onéreuse et coûteuse pour la collectivité.

Donc j’ai fini par dire oui. Dussé-je le regretter plus tard.

 

Dimanche Dimanche 25 mars 2007



 

Samedi Samedi 24 mars 2007



Pour Elisabeth, bien amicalement


Lisant cette phrase de Jorge Semprun dans l’Ecriture ou la vie, "un amour à mort se déploie nourri de sa seule substance désincanée, de sa violence autiste, où le visage de l’Aimée (son expression, son regard, ses battements de cils, le pli soudain de sa bouche, l’ombre légère d’un chagrin, la lumière d’un plaisir qui effleure) ne joue aucun rôle, ne compte pour rien", je sursaute évidemment au mot "autiste" ici très mal employé. Ce n’est pas la première fois que je bute sur cette utilisation hasardeuse du mot "autiste", chaque fois d’ailleurs, ces mésutilisations me blessent, parce que l’on fait d’une réalité difficile, celle des autistes et de leurs proches, un simple épithète et bien souvent une qualification à la fois erronée et imprécise.

Bien souvent, on dit, de façon figurative, vite donc, d’une personne qu’elle est autiste parce qu’on la trouve volontiers hermétique, lente, isolée et pourquoi pas stupide. On fera de l’autisme dans le langage une utilisation tout aussi galvaudée, et péjorative, que celle que l’on fait de "paranoïaque", de "psychotique" ou de "schizophrène". Mais pour celui qui entend ces qualificatifs dans leur signification propre, le discours prend alors un tout autre sens et qui se retourne contre celui qui parle ou écrit de façon imprécise. Ce qui ne se fait pas sans affect, on se doute bien que lorsque j’entends le mot "autiste" proféré à la fois légèrement, à mauvais escient, et de façon insultante, je l’entends de façon très aiguë.

Mais si je n’étais pas la personne que je suis, c’est-à-dire, parmi les différentes façons de me décrire, père d’un enfant autiste, est-ce que je m’arrêterais sur de telles inexactitudes au point d’interrompre ma lecture et prendre des notes dans un carnet séance tenante ? Non, probablement pas, tout au plus ferai-je le reproche muet à cette phrase d’être à la fois mal foutue et d’employer un vocabulaire imprécis, un mot pour un autre — et ce serait dans le cas de ce livre un reproche de plus tant je le trouve infiniment prétentieux notamment dans sa volonté de se rapprocher d’auteurs célèbres, la tentative de rapprochement d’avec Primo Levi étant laborieuse et pathétique, et avant que l’on m’objecte que les choix politiques de Jorge Semprun furent systématiquement justes et surtout courageux, je réponds que ce n’est pas sur son engagement que je le critique, mais sur son écriture, et que pareillement, j’aurais préféré fréquenter René Char à Louis-Ferdinand Céline, mais que je préférerais toujours lire du Céline à du Char.

Donc, je dois prends garde, sans doute, à ne pas être trop réactif, à ne pas faire de notre situation exceptionnelle un étalon pour juger mes contemporains qui n’ont pas cette connaissance intime d’avec une affliction mal connue ? Et accepter que dans le langage courant, ce mot à la signification à moi pointue puisse recouvrir un sens vague. Accepter aussi que l’on puisse en plaisanter ? Oui, cela doit être possible, même si les plaisanteries sur le sujet ne seront jamais aussi drôles que certaines situations que nous vivons, ainsi la première confrontation entre Boris, autiste de haut niveau et Guillaume, autiste Asperger, fut tout à fait remarquable d’incompatibilité, montés tous les deux dans notre chambre, Boris ayant comme à son habitude, allumé téléviseur et lecteur de DVD, et selon son procédé de lecture coutumier passant d’une scène à l’autre du film et retour, ce qui naturellement contrariait au plus haut point Guillaume, grand spécialiste du calcul de fraction instantanné et qui du coup ne parvenait pas, dans cette lecture saccadée, à exprimer assez rapidement temps écoulé et temps restant et le ratio en résultant. De même qu’il vaut mieux laisser aux Juifs les blagues juives, ce sont souvent les autistes eux-mêmes qui créent les situations les plus drôlatiques à propos d’autisme.

Surtout je ne devrais pas me montrer infléxible et être au contraire bienveillant à l’égard des auteurs qui utilisent trop rapidement un mot pour un autre, approximation de sens rendue tentante par la sonorité ou le rythme de ce mot, puisqu’à l’évidence je suis coupable du même travers plus souvent qu’à mon tour. Et ce faisant combien de personnes ai-je déjà blessées par mon vocabulaire inadéquat ?  

Vendredi Vendredi 23 mars 2007



 

Jeudi Jeudi 22 mars 2007







C’est sûrement idiot, et disproportionné, mais renumérisant les cartes de mémory de mon vieux jeu, je me suis posé des questions qui sont sans doute celles que se posent tous les jours, et y répondent, les restaurateurs de toiles anciennes. Je suppose que j’aurais très bien pu scanner les images de mes petites cartes telles quelles, cornées, griffées rayées et abimées qu’elles sont, jaunies et ternies aussi, et nul n’aurait trouvé à redire, surtout pas les personnes plus ou moins de ma génération et surtout pas celles assez conservatrices comme moi pour jouer à ce jeu, avec leurs enfants, sur le jeu d’antan. Mais était-ce mon jeu fort abîmé qui vraiment me poussait à une restauration pour rendre les images présentables ou, plus fort encore, le désir de retrouver la sensation du jeu tel qu’à l’enfance, les images neuves. Donc plusieurs questions se sont posées, rendre les blancs vraiment blancs et non jaunis comme le temps les a patinés, et avec les blancs, les autres couleurs de chaque image ?, refaire les coins, bien que dans mon souvenir ces cartes aient toujours été cornées, et même pour certaines c’était là un point de repère, gommer les imperfections dans les trames des images ?, cela certainement pas, ce serait retirer à ces images leur délicat parfum des années soixante. A noter, finalement que la question à laquelle il était le plus difficile de répondre demeure celle de la couleur, débarrasser les blancs de leur jaunissement, très bien, mais garder un peu de cette dominante pour les images par souci de vraisemblance ?, et c’est sur ce dernier point que je me suis aperçu que les métiers de restaurateur et de faussaire devaient se toucher et se rejoindre, justement sur cette notion de rendre le mensonge crédible. Et le corrolaire habituel en matière d’images, un mensonge vraisemblable est-il plus condamnable qu’une image vraie mais boiteuse au point d’offrir un point de vue vicié ? Ou encore peut-on faire une image qui ne soit pas mensongère ? Et toujours cet effarement devant la tendance contemporaine qui veuille que les images remplacent de plus en plus souvent le discours au point de devenir, par endroit, le langage. La campagne électorale actuelle est un bon indicateur de la place qu’ont prise désormais les images. Elles remplacent le discours, le débat, luttent entre elles, pour tordre la vérité, et ne font que tromper. Voter devient un parcours du combattant dans un champ de mines, déminer les mensonges, faut-il voter pour celui qui ment le moins ou pour celui qui ment le mieux ? Ici je remarque aussi que lors de cette campagne apparaît pour la première fois la locution, "le ou la candidate qui sera élue, non que ce soit la première fois que des candidates se présentent.

Comme les tâches les plus répétitives — comme de scanner cinquante images de memory — est propice au fourmillement de la pensée ! ou est-ce la musique et son écoute à peine gênée au contraire pour la concentration requise par l’équilibrage des couleurs justement, à peine gênée ?, favorisée.




Keith Jarrett, Gary Peacock et Jack De Johnette, For Miles  

Mercredi Mercredi 21 mars 2007





Corvées avec Anne dans la matinée, on en profite pour écouter de la musique, je lui parle de mon écoute, ces derniers temps, des trios de Keith Jarrett, et je lui explique ce passage, si fréquent, du thème à ces moments où la musique décolle d’elle-même, sort du thème et part de l’avant. Et je prends l’exemple de You don’t know what love is sur l’album du at the Deer Head Inn, l’imbécillité du thème, à l’eau de rose, et puis la même note répétée plusieurs fois comme une personne essayant bruyamment toutes les clefs d’un trousseau devant une porte close, et puis l’une d’elles ouvre, et c’est tout un champ à explorer.

Extrait de Portsmouth

Concentré, il ne ressentait rien de l’angoisse de tourner le dos à la pénombre, s’il se déconcentrait, il lui arrivait de se retourner brièvement pour s’assurer qu’aucun étrangleur ne progressait dans son dos à pas de loup, mais non, personne. D’ailleurs qui serait venu, comme cela par effraction au milieu de la nuit dans un appartement dans lequel un peu de lumière subsistait, tranquillité à peine percée par les notes de Tales of another de Gary Peacock, Keith Jarrett au piano, Jack de Johnette à la batterie, disque dont lui ne semblait pas ignorer la moindre note, qui pourtant chantait faux, son fredonnement à l’unisson presque des miaulements du pianiste cherchant ses notes, oui, qui ? Dans cet album d’ailleurs, il aimait reconnaître cette progression de l’improvisation par ronds concentriques, les variations et les boucles répétées à l’envi, une note ou un triolet ajoutés à la boucle, le cercle, s’agrandissant, devenait la nouvelle variation, à laquelle, de nouveau, le pianiste, s’appuyant sur la base rythmique, pourtant mouvante, de Gary Peacock et Jack de Johnette, on ne peut difficilement faire mieux, ajoutait, ou soustrayait au discours de nouvelles circonvolutions, procédé qu’il apparentait à sa façon propre de concevoir de nouvelles images. Dans You Don’t Know What Love Is le passage d’un univers proche du thème à l’errance circulaire, via cette note, toujours la même, répétée d’abord trois fois, puis syncopée un octave plus bas, soulagée un temps par la contrebasse, à l’unisson, et enfin ad lib, rythmiquement, reprenant le relais de la contrebasse, et alors à force d’agrandissements des cercles, la main droite s’affole dans les notes hautes, tant de notes out, une accalmie, un triolet et les musiciens recollent au thème, c’est à peine croyable qu’ils se souviennent quel morceau ils jouaient avant de s’être aventurés dans ce brouillard fécond.

 

Mardi Mardi 20 mars 2007





Un peu par la force des choses, arrivé à la mairie alors qu’elle était fermée pour le midi, j’ai du attendre et marcher dans les rues de Fontenay, le temps était gris parfois même entrecoupé de giboulées comme des petites crises de nerf assez ridicules, les rues aux alentours de la marie sont inintéressantes à explorer, au contraire d’autres davantage vers le quartier des Rigollots mais pas le temps de pousser si loin, je décidai d’écouter un des mini-disques que j’ai dans ma besace ces derniers temps, Keith Jarrett avec Gary Peacock et Jack De Johnette au Blue note à la fin 96, ça tient sur une demi-douzaine de mini-disques. Le trio est à son apogée, c’est un peu avant que Keith Jarrett ne soit contraint à du repos forcé suite à une maladie des nerfs, justement la musique de ce disque est très nerveuse, souvent comprimée, prête à vous sauter au visage à tout moment, notamment dans des standards éculés — on Green Dolphin street, Autumn leaves — pour se libérer dans de longues mélopées beaucoup dûes à l’admirable improvisation collective de ces trois musiciens hors pairs, j’ai pris un des disques au hasard dans ma sacoche, je suis entièrement absorbé par cette écoute au point de trouver du charme à des pavillons laids et des rues sans grâce ni charme. Encore une preuve à verser au dossier des bandes-son qui prennent le pas sur les images. Les lieux sont défigurés, le ciel est d’un gris devenu sublime, une averse de grèle vient tinter sur mes épaules en plein solo de batterie de Jack de Johnette, les solos de batterie de Jack De Johnette sont les seuls que je supporte, arrivés dans le parc qui encercle la mairie je suis captivé par d’opiniâtres triolets qui rendent les trembles aux troncs rougis, d’ailleurs je ne pense pas que ce soit des trembles, admirablement rythmés dans leur succession de troncs ocres rouge donc. Contre-temps, la mairie fermée le midi, dont je finis par me réjouir.

Je remarque que ma besace contient tout ce dont j’ai vraiment besoin, un livre, un appareil-photo et de quoi écouter de la musique, et même d’enregister les bruits et les conversations qui m’entourent. Il est vraiment arrivé ce temps de miniaturisation qui nous permet de transporter avec nous, tout notre atelier.  

Lundi Lundi 19 mars 2007





J’ai souvent l’occasion de m’interroger sur les conditions d’écoute de la musique et de constater que ce ne sont pas nécessairement les meilleures d’entre elles qui favorisent la concentration. De bonnes conditions peuvent favoriser cette concentration nécessaire à la réception du morceau de musique, mais elles ne sont pas suffisantes, par exemple asseyez-moi à côté de Martina Gedeck à la salle Pleyel, dans toute l’irréprochabilité de son accoustique, et il n’est pas exclu que même Bartok me passe un peu au-dessus de la tête. Et en revanche passez à la radio un morceau de David Murray, en trio, alors que je conduis en revenant du poney-club avec les enfants à l’arrière et je serais derrière toutes les notes.

Arrivés à la maison, j’ai garé la voiture, j’ai coupé le moteur, mais pas le contact, je n’ai pas bougé de mon siège, Madeleine a fini par me demander, on attend la fin du morceau en silence c’est ça Papa ?
— oui, c’est ça Madeleine, écoute bien.
Nathan lui, était déjà assez concentré sur la musique de ce très beau trio.

Rentrés à la maison, je regrette cependant ce hâchage de l’existence, cinq minutes, un seul morceau, de David Murray, et puis il faut replonger dans les tracasseries quotidiennes, faire et donner à dîner aux enfants, il est tard, ils sont fatigués énervés, mais David Murray toujours en tête.

Et plus tard, découvrir que contrairement à ce que je pensais je n’ai pas ce disque et que je n’en ai pas noté les références. Cette musique retourne au fouillis de mes souvenirs éteints aussi vite que les images d’un rêve au réveil.  

Dimanche Dimanche 18 mars 2007

Marche avec trois de mes anciens collègues de la région parisienne, autour du plateau de Gergovie, par grand vent. Autant je ne tarirais jamais de reproches vis à vis de cette ville dont je ne retiens pas grand chose, Clermont-Ferrand, si, peut-être la nef obscure de Notre-Dame du Port, autant j’aime passionément les abords de Clermont tant ils ne manquent pas de me faire penser à ces franges des villes telles qu’elles sont décrites par Peter Handke, les Hauts de Seine boisés de Mon année dans la baie de personne, la banlieue dans laquelle habite le pharmacien dans Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille. J’aime cette sortie de la ville possible, de mon travail il suffit de marcher une vingtaine de minutes et c’est la pleine nature, les chemins boueux, les champs et les parcelles en friche, les plateaux ou même les montagnes, la ville est là, pas loin, bourdonnante, des avions décollent avec grand bruit de l’aéroport, les autoroutes sifflent dans votre dos, sonorités mécaniques colportées par le vent, impression d’échappée. Je n’ai pas de telles impressions de cotoyer le paysage quand je me promène dans les rues de Fontenay, si je prends de la hauteur, du haut du terrain vague où je tire quelques flèches chaque semaine, je peux voir à perte de vue, mais alors la ville s’étend jusqu’à perte de vue, d’ailleurs tous les samedis après-midi ou les vendredis matins, le train met longtemps à s’extraire de la ville avant de traverser les immenses bois de Fontainebleau. La ville ici a dimension humaine, on en sort à pied.

 

Samedi Samedi 17 mars 2007



 

Vendredi Vendredi 16 mars 2007



Journée en deux parties, scinte dans son milieu, à peu près. Deux demi-journées travaillées dans le garage, pas le sentiment d’avancer beaucoup, de ces journées décourageantes parce que rien n’avance, certainement pas comme on l’espérait — Julien a repris le script du jeu de mémory, ce qui devrait permettre un chargement ultra-rapide des jeux, c’est-à-dire sans le lancement de la console java, et en plus avec la possibilité de donner une "récompense" au joueur qui résoud le puzzle, par exemple la résolution de ce jeu, et plus exactement sa récompense, m’aura donné du travail pour une bonne partie de la journée, sans être persuadé d’ailleurs que ce que je faisais serait très visible.

A midi notre nouvelle voisine et son fils autiste — vous seriez étonné de la concentration d’enfants autistes dans ce quartier — sont venus déjeuner, où j’apprends donc que je suis né un samedi, le 28 décembre 1964, et que j’ai vécu 42 ans, deux mois, seize jours et douze heures, non que je sois désespéré de l’apprendre, mais comme je souffre que ce soit là l’encombrement de ce garçon, son envahissement ! Après le repas, nous rejoignons le petit groupe des quatre enfants autistes qui partent en week end au Touquet, en compagnie de leur quatre assistantes de l’association l’Envol. Anne est nettement plus habituée que je ne le suis d’être confrontée à d’autres enfants autistes, et je suis arrêté par ces trois autres enfants qui partagent avec Nathan cette absence, ces raisonnements détraqués, ces envahissements soudains par leurs émotions. Nathan qui a cette compréhension très intuitive de mes sentiments redouble de tendresse envers son père qu’il doit bien sentir défaillir un peu. Je déteste mes déductions, mes spéculations, je me dis que je ne parviens pas à assimiler Nathan à ses trois autres enfants qui pourtant lui ressemblent un peu, sans doute parce qu’au fond de moi je refuse l’autisme de Nathan, c’est d’ailleurs pour cela que je me bats contre cela, mais alors qu’est-ce qui me gêne tant de voir Nathan avec ces trois autres enfants ?, qui pour moi le sont plus manifestement, pour eux qui ne sont pas mes enfants, j’accepte cette particularité extrêment singulière, et pourquoi je ne me battrais pas aux côtés de leurs parents pour les aider aussi. Je suis bien dans l’embarras en me dépatouillant de ces sentiments ambigus d’égoïsme, de refoulement et de refus. Et pourtant j’aime voir que mon petit garçon réussira sans grande difficulté à approcher cet autre enfant tellement envahi, aux cris qui ressemblent à ceux de l’Enfant sauvage de Truffaut. Les deux voitures finissent par partir vers la mer. Une lame affutée me cisaille la gorge et remue dans la plaie. Je déglutis ma salive avec peine.

De retour à la maison, je me remets au travail, ce n’est pas que le coeur n’y est pas, je travaille sans enthousiasme, cela m’arrive souvent, sans raison, cela aussi, tel l’automate, j’en suis capable, c’est surtout que je n’arrive pas, d’une part à manier ces pages comme je l’entends, et que, d’autre part, je me demande à quoi bon ?, et comme pour beaucoup de pages de ce site, de me demander qui les verra ?, qui les atteindra ?, qui en comprendra le sens ? Je repense à cette visite luxueuse que j’avais faite de Notre Dame de Paris lorsque Pascal travaillait sur son chantier de rénovation il y dix ans. Je l’avais suivi parmi les échaffaudages et pendant qu’il redonnait de la lumière à des peintures murales évanouies, je remarquais la multitude de détails dans les vitraux, à dix mètres du sol et qui, l’échaffaudage démonté, ne seraient de nouveau plus visibles. Je me fais l’effet d’un verrier du treizième siècle, travaillant à des détails qui ne seront presque jamais visibles. Je travaille dans le presque jamais. Depuis toujours.

 

Jeudi Jeudi 15 mars 2007



 

Mercredi Mercredi 14 mars 2007

Une revue de graphisme je suis sûr que vous en avez déjà feuilletée une, et même sans doute aussi, une revue de graphisme expérimental, ou même encore une revue dont le graphisme ne serait pas le sujet de la revue, mais une revue dans laquelle le graphisme aurait toute sa place, et chose assez rare une revue dans laquelle le graphisme bousculerait un peu la lecture de la revue, je pense ici aux deux ou trois derniers numéros de la Recherche Photographique, qui d’après le courrier des lecteurs et des abonnés avaient bien fait râler les coutumiers grincheux qui préféraient, et de loin, leurs colonnes de textes justifiés avec gouttières à douze ou quinze points et des images avec un texte contournant, quelques pages avec les images à fond perdu, mais que l’ensemble reste lisible, les grincheux ont fini par avoir raison et avec force désabonnements en nombre, la Recherche Photographique a périclité, en dépit de l’immense richesse de son contenu souvent unique — d’autant plus peiné d’en reparler que le naufrage eut lieu avant la numéro intitulé le Vécu et dans lequel les lecteurs auraient pu voir la série L5-S1. Je viens de trouver une nouvelle raison de détestation des amateurs de graphisme conservateur.

En fait pour tout vous dire en matière de graphisme, dès que vous bousculez un peu les codes, et c’est souvent dans cette direction que les graphistes aimeraient tendre, pour votre leur plus grand plaisir et enrichissement personnel, vous soulevez un tollé des tenants de la lisibilité, ce qui fait qu’en matière de graphisme qui sort un peu des codes, ce sont surtout des publications à propos de graphisme qui iront de l’avant. Et encore. Ce n’est pas toujours si évident. D’ailleurs, ce qui se passe généralement en pareil cas, les différents graphistes d’une même publication s’en partagent les pages et s’entendent à délimiter confortablement l’espace de telle sorte, sans doute, que les vociférations avec force typographies accentuées et massives de l’un, ne fassent pas d’ombre à des espaces plus calmés et où la typographie est plus parsimonieuse de l’autre. Mais c’est déjà bien, parce que dans une telle publication règne généralement une saine émulation de graphistes qui entendent bien en remontrer à leurs collègues des pages voisines. Donc, ne boudons pas notre plaisir.

Et pourtant il existe une revue de graphisme expérimental qui pousse le bouchon un peu plus loin. Il s’agit de Chutes dont le numéro 2 vient de sortir — précipitez-vous pour la commander, il n’y en aura pas pour tout le monde. En quoi Chutes diffère-t-elle d’une autre revue de graphisme même expérimentale ? Dans le cas présent les graphistes présents au sommaire de la revue soumettent un certain nombre de réalisations et acceptent tacitement d’abandonner le contrôle de leurs pages à un graphiste despote, LLdM, qui n’en fera qu’à sa tête — ce qu’il ferait naturellement, je commence à le connaître un peu — pour assembler tous ces travaux d’auteurs aussi divers que Mardi Noir (copygraphie), Antoine Ronco (dessin), Jean-Michel Bertoyas (bande dessinée), Alain Hurtig (typographie), Céline Guichard (dessin, infographie), Dr C. (bande dessinée), Jean-Luc Guionnet (dessin), Stéphane Batsal (collages, frottis, bricolages), L.L. de Mars et moi-même. Des voisinages qui n’étaient pas envisageables a priori autrement que par la force et la violence, apparaissent soudain limpides, la mise en page étant à ce point anarchique, mais pas sans raison, que chacun des graphistes est amené à côtoyer tous les autres au moins une fois dans toutes les pages, et qu’à chacun est donné une page ou une double page où, au contraire, le travail s’exprime en regard de lui-même, dans mon cas, une double page dans laquelle s’assemblent trois rayogrammes appartenant à trois séries différentes. La hiérarchie des images de chaque auteur est également amplement chahutée, certaines réalisations autonomes finissent par devenir de simples marqueurs de bas de page, tandis que des tentatives plus putatives font au contraire la pleine page ou presque, c’est à la fois un cauchemar visuel, mais aussi une brocante pleine de très heureuses surprises, et d’ailleurs ne vous y trompez pas, le responsable de ce capharnaüm visuel craignait tout de même qu’à force d’usinages en tous sens il finisse par blesser la susceptibilité des uns et des autres de voir leurs travaux défigurés, c’est évidemment tout le contraire qui se passe, nous sommes tous très enthousiastes de ce traitement vigoureux, et pour cause, pour chacun d’entre nous, dans cette revue, la représentation de notre travail apparaît sous un jour nouveau, enrichi de nouvelles idées, de nouvelles directions que nous allons tous nous empresser de suivre et ou de développer.

Le risque évidemment, mais est-ce un risque qui ne vaudrait pas la peine d’être courru ?, serait qu’au prochain numéro, nos travaux soient devenus tellement hybrides de s’être ainsi frottés les uns aux autres, qu’il devienne alors très difficile de réitérer un tel chahut, rendant l’assemblage impraticable. Mon intuition me dit que non. La suite au prochain numéro, tant l’expérience tient du feuilleton.




Chutes et son bon de commande.  

Mardi Mardi 13 mars 2007



Il y a dix ans, ce soir-là je n’en menais pas large, ayant invité Anne à dîner pour la première fois. Et ce soir, comme je voulais emmener Anne au restaurant aussi, nous sommes retournés aux Fous d’en face, comme il y a dix ans. Notre conversation est moins diserte qu’il y a dix ans lorsque nous avions tout à découvrir l’un de l’autre — et il me semble que ce soir Anne m’a dit des choses à propos d’elle que je n’ai entendues qu’une seule fois, ce soir-là justement — mais il y a dans nos silences parfois de l’entendement, à propos de ce que finalement nous avons traversé et ce que nous traversons encore. D’ailleurs c’est ce que nous dirons dans notre conversation avec le patron, qui comme autrefois sillone toujours entre les tables vers la fin du repas, "dix ans et trois enfants plus tard". Tant d’autres choses aussi.

Parmi ces silences l’incrédulité d’entrendre la conversation bruyante de la table voisine : une femme passe la plupart de ses vacances au Burkina Faso pour aider les gens là-bas, s’emploie-t-elle à demontrer à un couple ami, ces personnes font assaut de bons sentiments — et vous n’essayez pas de faire pousser des kiwis là-bas ? — cela ne paraît pas très sincère, jusqu’à ce que la conversation ayant dévié à propos de l’inconfort des transports en commun parisiens, on apprenne, dans cette conversation de la table voisine, que le matin sur la ligne 13, on soit serrés comme des sardines et surtout avec des Noirs — je me suis déjà demandé plus d’une fois ce que la langue française préconisait pour la majuscule du mot Noir lorsque le mot était placé dans une bouche raciste, dans celles d’Aimée Césaire ou de Léopold Senghor, là, je sais, c’est avec une majuscule — je pense aux conversations espionnées par le couple de Finalement, à vrai dire je ne sais plus si j’ai vécu avec Anne ces conversations des tables voisines ou si au contraire, j’ai tout inventé, de toutes pièces, sans doute tout inventé, comme chaque fois.

Aujourd’hui était une belle journée avec Anne. Et ce soir, c’est amusant parce que je pense que j’ai commandé la même chose qu’il y a dix ans, un pâté de lapin aux abricots et sa confiture d’oignons, un magret de canard aux airelles, et une crême brûlé à la cassonade.

Nous nous couchons cependant de bien meilleure heure qu’il y a dix ans. Quand nous étions rentrés ce soir-là, il y a dix ans donc, je rencontrais Clémence, la fille d’Anne, pour la première fois, elle regardait un spectacle de danse contemporaine sur Arte dont j’ai tout de suite reconnu la musique, Blasé d’Archie Shepp, c’est d’ailleurs ce disque que j’ai mis sur la platine en arrivant à la maison ce soir, mais cela n’avait pas l’air de faire trop plaisir à Anne et Emmanuelle qui avait gardé les enfants, oui, beaucoup de choses ont changé en dix ans. J’ai raccompagné Emmanuelle, et rentrant à la maison, montant me coucher, j’ai eu beaucoup de tendresse pour les ronflements d’Anne profondément endormie. Dix ans.  

Lundi Lundi 12 mars 2007

Ce ne sont pas les matins les plus faciles ceux où Anne part de très bon matin pour suivre ses cours à Lille, parce que je ne lave pas en une nuit courte la fatigue entassée pendant le week end de travail et de déplacement, et que les enfants me réveillent de bonne heure, que je dois faire face seul à leur lever, déjeuner, habillage et course vers les deux écoles, puis retour avec Adèle et alors faire du rangement et tenter de tenir paperasserie et autres corvées à jour. Et pourtant ce matin lorsque j’ai enfin passé le pas de la porte pour partir à l’école avec les trois enfants, je me suis aperçu que, s’agissant de Madeleine ce matin, je n’avais rien eu à faire, elle s’était levée, seule, habillée de même, pris son petit déjeuner sans vraiment me demander de l’aide, si, le paquet de céréales un peu haut perché, puis elle s’était coiffée et aspergée de lavande anti-poux pour affronter les autres têtes blondes porteuses de l’école. Mieux elle avait partiellement aidé Adèle à s’habiller et était montée darre darre me chercher une paire de chaussettes manquante pour Nathan. C’est bien de cette façon que Madeleine grandit, en silence. On ne la regarde pas de trop et elle apprend à faire les choses toute seule. Elle a appris cette discrétion, c’est certain, parce qu’elle sait notre difficulté à contenir le tourbillon qui vit avec nous, Nathan et ses encombrements. Et ce soir en rentrant de l’école, Madeleine pareillement fera ses devoirs seule, puis se changera pour mettre la culotte de cheval, qu’elle ira chercher dans le bazar du garage, s’arrangera avec ses cheveux dans la bombe et me dira qu’elle est prête. J’espère souvent que le prix à payer pour tant d’autonomie n’est pas trop élevé pour Madeleine. Mais à son sourrire quand je la complimente pour sa débrouillardise, je sais qu’elle est fière. Elle connaît le bonheur de celui qui offre un beau cadeau.

 

Dimanche Dimanche 11 mars 2007



 

Samedi Samedi 10 mars 2007

Vous dites Walker Evans, et votre interlocuteur voit déjà des photographies de paysans très appauvris dans les terres monotones des Etats-Unis d’Amérique pendant les années trente, les photographies en question sont celles de la mission photographique de la Farm Security Administration, la FSA. Walker Evans, FSA, la misère, photographie humaniste, pour ne pas dire humanitaire, tant on lui prêtait d’éveiller les consciences, c’est d’ailleurs le rôle qui lui était assigné, permettre à Rossevelt de convaincre les hommes politiques du pays de l’urgente nécessité de son New Deal, il s’agit-là d’un extrait de l’histoire de l’Amérique quasi incompréhensible au regard du même pays aujourd’hui.

Un autre poncif qui vient volontiers s’amalgamer avec le premier, s’agissant de Walker Evans, était qu’il fût un photographe documentaire, ce que l’on confond volontiers avec objectif. Pour persévérer dans cette voie erronée, Walker Evans avait avoué sa dette envers Eugène Atget, lui-même surtout connu pour sa documentation de l’urbanisme de son temps en France, et plus spécifiquement à Paris.

Walker Evans serait donc ce photographe techniquement très adroit, objectif au dernier degré, pourquoi ne pas dire transparent ?, au point d’être traversé par son sujet qu’il enregistrait sans jamais le travestir ni l’embellir.

C’est oublier que la photographie jusque dans sa technique est une affaire de choix, que ce sont souvent des choix binaires (plus sombres / moins sombre, plus loin / plus proche), et dans chacune de ces options, des compromis, ainsi un film sensible permet de saisir rapidement la lumière mais c’est au détriment du grain qui est de plus en plus grossier à mesure que le film est rapide, ou encore un diaphragme grand ouvert permet une obturation rapide mais c’est alors au détriment de la profondeur de champ, et l’image résultant de toutes ces bifurcations est en fait l’association de tous ces paramètres qui combinés entre eux font souvent la marque du photographe, certains photographes adoptant très tôt l’une de ces équations techniques pour ne plus en jamais démordre, Mario Giacomelli avec ses négatifs poussés, c’est-à-dire sousexposés et surdéveloppés, images constrastées, au trait presque, aux antipodes d’un tel traitement vigoureux, Lee Frielander et une gamme de gris extrêmement douce et étendue, traitement également doux de la lumière mais en couleur chez Joël Meyerovitch, nettement moins chaleureux chez Martin Parr. Sachant que des choix neutres ou médians ne sont pas non plus une absence de choix.

Pour des raisons de recherche de continuité, par habitude de travail, les photographes non seulement se tiennent à une marque qui est la leur mais aussi sont souvent prompts à gommer à la fois les traces de la recherche de cette marque mais aussi les résultats qui se sont, plus ou moins accidentellement, éloignés d’elle. Et d’ailleurs fouiller dans leurs planches-contacts ou dans leurs archives n’est pas souvent permis et c’est tout de même très indiscret. En ce qui concerne Walker Evans, il existe cependant deux parutions qui livrent quelques secrets de fabrications d’une part (il s’agit de Walker Evans at workThames and Hudson —) et d’autre part aussi, un panorama de la très grande diversité de son travail et de sa progression par séries, il y a chez Walker Evans un désir d’exhaustivité et d’épuisement des formes qui, de fait, est bien compris dans la monographie française intitulée la soif du regard de Gilles Mora et John T Hill, au Seuil.

Dans ses habitudes de travail on notera que Walker Evans était un besognieux, non seulement il n’était pas toujours très habile avec la technique — il y a nombres d’images de Walker Evans qui sont affligées d’effets de vignettage dûs à un diaphragme insufisamment fermé, des images même où il est manifeste que l’appareil-photo a grandement bougé au moment du chargement du chassis, des bulles d’air sur certains négatifs, bref une foule d’erreurs — mais qu’en revanche il était incroyablement exigeant en matière de significations de l’image, prenant volontiers la même image éclairée différemment pour ne choisir que celle qui servait le mieux son dessein — et dans les photographies de la FSA justement les éclairages les plus dramatiques avaient souvent sa faveur — de même il essayait de nombreux cadrages différents du même négatif, et d’un cadrage à l’autre ce qui était représenté était souvent transfiguré, on a affaire à un photographe déterminé, très conscient du paramétrage de chaque image, et faisant des choix très tranchés, le contraire même d’un photographe qui se voudrait un enregistreur visuel, un photographe volontiers documentaire, mais très porté à faire sienne chaque image et les interprétations et les lectures que l’on pourra en faire. Donc l’apparente neutralité de ses choix est un leurre, elle est recherchée par lui parce que les effets photographiques ne l’intéressent pas, au contraire de ses sujets, il s’agit davantage d’une posture d’humilité devant le sujet, ou plus exactement d’écoute attentive à ce que ce dernier détient et qui importe tant au photographe.

Par ailleurs un regard qui s’étendrait sur l’ensemble de l’oeuvre de Walker Evans, révèle à la fois une très grande diversité des sujets, de l’architecture du vieux Sud des Etats-Unis aux masques africains, en passant par les voyageurs du métro new-yorkais et des objets aussi facilement indentifiables que des outils. De dire alors que ce qui unit tous ces sujets chez un même photographe ne sauraient faire de lui, encore une fois, un homme qui aurait réglé, une bonne fois pour toutes, son appareil-photo et ses procédures de laboratoire, et qui se serait contenté de faire défiler devant cet appareil le monde de ses sujets. Là aussi il serait facile de se faire berner par la fausse neutralité de tout ceci. Et de pas s’apercevoir de cette étrange tension du regard sur tous les sujets. L’oeuvre en effet pléthorique montre un ogre visuel, attentif au moindre contour de la terrasse d’un immeuble à la Nouvelle Orléans, motivé par un alignement de voitures parquées en épi, dans une ville parmi tant d’autres du Mid-West, un geste de deux marins déployant les voiles de leur immense mat, le désordre d’une végétation tahitienne, et sans cesse et toujours, les typographies omniprésentes dans la vile américaine, l’immensité des usines et leurs équipements aux étranges architecture, jusqu’à la fin de sa vie Walker Evans aura photographié ce qui l’entourait, que ce soit au terme d’un long voyage ou simplement dans son arrière-cour, et chaque fois cherchant dans des séries assez amples ce qui reliait ses sujets entre eux.

Dans l’oeuvre de Walker Evans, ce n’est pas tant ce qui est regardé (photographié), le sujet, ni même la façon dont il est photographié, la photographie, l’image, qui priment, mais bien ce mouvement de prendre une photographie, des photographies, comme ferait, sans doute, un aveugle appréhendant son environnement, c’est-à-dire à la façon d’un balayage désordonné, convulsif, systématique, empressé, manière de mouvement d’où nous viennent les images, de nous-même, et qui trouverait leur vérification, leur confirmation, dans le réel pour retourner à notre mental (notre imaginaire) et s’enrichir à nouveau. Ce qui pouvait bien pousser Walker Evans à prendre toutes ces photographies ?, une interrogation sans fin du réel par le regard. Et la photographie ne lui permettait pas tant d’obtenir des réponses que de pouvoir poser davantage de questions.

 

Vendredi Vendredi 9 mars 2007



 

Jeudi Jeudi 8 mars 2007



Je ne sais pas comment Emmanuelle fait, mais elle sait ces choses-là, elle en a l’intelligence. Pour ses prochaines pages dans le Terrier, manière de catalogue exhaustif de son travail de peinture des quatre dernières années, et notamment les petites peintures carrées, elle m’avait proposé de venir m’accompagner dans ce labeur de mise en page et de mise en ligne. Emmanuelle à la fin de cette journée fastidieuse m’a dit avoir pris la mesure de ce qui restait souterrain dans ce genre de travail : deux cent quarante-quatre peintures, qui engendrent deux cent quarante-quatre fichiers images dans quatre dimensions différentes pour permettre un effet de zoom qui va bien au delà de la grandeur nature, c’était en effet le voeu d’Emmanuelle de permettre de voir ses peintures au delà de ce qu’elles montrent à l’oeil nu, autant de fichiers html pour soutenir ces fichiers images, et une immense page de deux cent quarante-quatre vignettes — tout ceci est encore en cours et il reste des finitions à faire.

Curieuse journée pour moi d’avoir ainsi travaillé à ce que je fais habituellement seul dans le garage. Effarement d’Emmanuelle devant l’aspect industriel de ce travail, pour une telle page, c’est cinq minutes de conception, une demi-heure de mise au point et quelques heures d’usine. N’empêche une telle journée sans quitter l’écran des yeux mais en parlant abondamment avec Emmanuelle, c’est presque luxueux. Et cela guérit, un temps, du découragement de ces derniers jours.  

Mercredi Mercredi 7 mars 2007



Mon ami Pierre est venu à la maison ce soir pour que je lui apprenne les rudiments de la photographie numérique et notamment l’utilisation du programme de retouche numérique. Je dois à Pierre les explications très patientes du début pour ce qui est de la construction d’un site internet. Et j’avais été estomaqué par combien ses explications avaient été éclairantes, parce que partant de cette impulsion d’un soir lointain passé à Puiseux-en-Bray, avec un peu d’opiniâtreté, et puis par la suite l’aide de L, puis celle de Julien, je suis arrivé au site du désordre tel qu’il existe aujourd’hui &151; disons que Pierre avait assister à la construction de cette remarquable page. On mesure tout de même un peu le chemin parcourru. J’ai le sentiment de beaucoup devoir à Pierre, de lui devoir cette étincelle qui a fait déborder le vase. Aussi, étais-je très content de pouvoir lui donner quelques conseils, et nous avons même promis de nous revoir prochainement pour que je lui explique la notion de zone-system — c’est mon côté archaïque et anachronique à moi que d’employer cette théorie solidement ancrée dans l’argentique pour expliquer la mesure de la lumière, raisonnement dont l’utilité en numérique n’est pas prouvée.

Pierre est un esprit brillant, aussi nous avancions d’un bon pas dans l’apprentissage des réglages basiques, et j’en vins à parler de certains outils comme le tampon de clônage — j’ai souvent pensé que cette expression de le tampon de clônage ferait un très bon titre de roman — et avec lui l’apparition des premières "tricheries" pûrement numériques, non d’ailleurs qu’il ne soit pas loisible d’en faire autant en argentique, je pense notamment à Jerry Uelsman ou encore d’une façon plus brute à John Heartfield, mais c’est tout de même beaucoup de travail, un exercice de patience pour nerfs très solides, et on a vite fait de crâmer quelques boîtes de papier avant de réussir de tels tours de passe passe, qui justement s’obtiennent en quelques clics adroits en numérique.

La réaction de Pierre m’étonna pour le moins, non qu’il avait été jusque là dupe du pouvoir mensonger des images, mais de sa propre confession il ne pensait pas que la manipulation soit à ce point facile et comment elle était très efficace, je lui montrais notamment comment cette photographie de Nathan avec son accompagnatrice était en fait le collage résultant de deux photos puisque sur l’une d’elle, Marietou fait une drôle de grimace, et Nathan est "bien", et sur l’autre c’est Nathan qui a une expression pas très grâcieuse et Marietou qui est "bien". Ou encore sur cette image de passage du Gois à Noirmoutier, comment la mouette à la marge de l’image est prise d’une autre image, que le requin sur cette photo de l’aquarium de Saint-Malo est lui aussi emprunté à une photo voisine, et tout à l’avenant, je crois avoir déjà dit ici que je me livrais volontiers à ce genre de fabrications, déjà en argentique, je le redis ici. Et ce n’est pas par souci d’honnêteté, pas de ça Lisette, ceux-là qui tirent en noir et blanc leurs photographies en laissant apparaître les filets noirs à la marge et qui s’ingénient à vous parler d’une photographie réaliste, voire humaniste, comme était qualifié tout un pan de cette photographie à la papa, typiquement française, Cartier Bresson, Doisneau, Boubat, Isis, etc... lors du dernier Mois de la Photo à Paris, ceux là sont les vrais menteurs. Je pense par exemple au remarquable contre-sens qui est si souvent fait à propos de Walker Evans, photographe de la FSA — le travail de Walker Evans pour la FSA, la Farm Security Administration, pendant le New Deal de Roosevelt, est un petite partie de son oeuvre, mais il semble impossible de départir Evans de l’interprétation erronée de cette mission photographique — et dans lequel on s’extasie, un peu rapidement donc, de son réalisme — pour ne pas parler de misérabilisme tant les situations qui étaient effectivement recherchées par le photographe étaient celles de la plus extrême des misères — ce qui est assez plaisant quand on consulte notamment le livre Walker Evans at work et dans lequel on peut constater le travail de forcené d’Evans dans le laboratoire notamment, pour recadrer ses images, les éclairer différemment, les accentuer souvent et aussi choisir parmi plusieurs vues de la même scène la plus dramatique. Où est la vérité dans tout cela ? Certainement pas dans les images, quelles qu’elles soient.

En 1839, la photographie est inventée simultanément par Henry Felix Talbot, Nicéphore Niepce et Louis Daguerre, elle rend un service immense à la peinture qui est alors affranchie de cette charge immense de la représentation du réel et peut enfin s’intéresser à des questionnements picturaux qui n’ont plus de limite, ce sont d’abord les impressionnistes puis le vingtième siècle. D’autant que cette représentation pouvait prendre un tour fastidieux, on n’a pas du rire tous les jours dans l’atelier de David pendant la peinture du sacre. Image historique le sacre ? que penserait-on aujourd’hui d’une photographie d’une grande cérémonie d’état et sur laquelle avec quelques coups de tampon de clônage habiles on suggérait la présence de quelques officiels qui ce jour-là s’étaient faits porter pâles. Les régimes totalitaires l’ont très bien compris qui ont massivement employé les faussaires pour réécrire l’histoire.

Je reste persuadé finalement que ce sont les images les plus fausses, les plus manipulées qui finissent par acquérir une certaine véracité. Ainsi je ne pensais pas qu’un jour ce soit dans une émission de télé-réalité — vous vous doutez bien de la foi que j’accorde aux fabricants de ces émissions — un jeu télévisé même, que j’assiste à une image absolument criante de vérité. Celle d’un homme d’aujourd’hui en proie à un questionnement pourtant résolu au seizième siècle : est-ce le soleil ou la Lune qui gravite autour de la Terre. Réponse :

 

Mardi Mardi 6 mars 2007

Trop d’intentions. C’est ce qu’Hanno s’est entendu dire récemment à propos de l’écriture de son scenario. C’est curieux parce que nous l’entendons tous les deux un peu de la même façon. Je pense que c’est le reproche que l’on peut faire à toutes ces personnes au regard très exercé — et c’est notre cas à Hanno et moi — et qui veulent raconter des récits. Nous sommes naturellement attentifs au moindre détail, photographes nous aurons même souvent tendance avec force cadrage à expurger de nos images les éléments qui ne vont pas dans le sens de la signification de notre image, comme si nous pensions raisonnablement que les images puissent être des situations entières et univoques. Une couleur ne pourra jamais être prise pour une autre et un éclairage devra nous obéir. Composition et cadrage devront être régentés avec autorité. Bref nous sommes des tyrans avec nos impressions visuelles, à moins que ce ne soient justement ces impressions qui nous gouvernent et de n’être plus que leurs pantins.

Cuisine américaine, murs blancs, les meubles de la cuisine sont peints en vert. Voilà il faudrait s’en tenir là. Comme vient de le faire Hanno en décrivant la pièce qui nous entoure, c’est suffisant et serait-ce si grave si un metteur en scène de ce décor en fasse un intérieur qui ne ressemblerait pas exactement à cela. Et à Hanno qu’est-ce qu’il manquerait dans cete descritpion de la pièce que sûrement il ajouterait, donc de façon inutile, à cette description du décor, le tableau de notre ami commun Martin ? les étagères combles de disques de jazz dans lesquelles il va parfois regarder et mon empressement chaque fois de lui graver le disque dont il regarde la pochette ? Peut-être oui. Et moi qu’est-ce que j’y ajouterai à cette pièce, je pense que je ne pourrai m’empêcher de préciser que le blanc des murs est cassé et que le vert des meubles de la cuisine est un vert Véronèse très clair et légèrement désaturé, et que justement je n’aime pas cette couleur et que pourtant je vis dans cette pièce dont je n’aime pas les teintes, que je n’y remédie pas pour deux raisons essentielles, j’ai des choses plus pressantes à faire que de repeindre les lieux — en cela je diffère du Glenn Gould de Thomas Bernhard dans le Naufragé et qui abat un arbre devant les fenêtres des pièces dans laquelles il travaille à ses variations — et aussi je ne saurais pas dans quelle couleur repeindre portes de placards et tiroirs. J’y vois un effet pervers du surentrainement qui est le mien à travailler avec la couleur, que je saurais exactement quelle nuance précise de couleur convient pour le fond d’une page mais que je suis incapable de choix clairs pour une couleur de mobilier. Et naturellement dans ma description des lieux je ne manquerais pas de signaler cette hésitation sur la couleur, et j’entrerai vraisemblablement dans toutes sortes de circonvolutions à propos de cette incapacité au choix, que je serais incapable de décrire les lieux sans m’arrêter à la description de ce que nul autre que moi peut voir, savoir.

Et est-ce que les personnes qui nous lisent ont besoin de ce luxe d’indications ? d’intentions ?

Probablement pas. Et je donnais cet exemple à Hanno de ce film interactif, le partage de l’incertitude sur le site des anonymes dans lequel tout du décor et des costumes recherchés avec soin et qui disent assez une appartenance à cette forme inculte de la nouvelle et jeune bourgeoisie, tout donc dans ce décor me répugne, mais en revanche j’en fais volontiers abstraction grâce au mouvement, lui très grâcieux, des images, de ces sauts entre elles, et que c’est précisément là l’objet et la beauté de cette oeuvre.

L’attachement, quasi-fétichiste, au détail pourrait bien être la plus contraignante de nos entraves.

 

Lundi Lundi 5 mars 2007



 

Dimanche Dimanche 4 mars 2007



Parmi les grandes associations en art contemporain, je pense notamment à Bernd et Hilla Becher et à Gilbert et George, il en est une qui à mon sens dépasse les autres parce qu’elle s’autorise le plus à bénéficier de l’enrichissement réflexif de leur deux talents, il s’agit de la paire suisse Fischli et Weiss. Je dis cela mais à vrai dire je ne les connais pas personnellement et je ne connais rien de leur mode de fonctionnement, mais ce qui toujours me passionne dans leur travail, c’est leur capacité de passer d’une oeuvre à une autre avec un réel renouvellement à la fois du contenu et des formes.

A ce sujet l’exposition au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris est assez remarquable parce qu’elle ne respecte pas la chronologie des oeuvres et dès son entrée donne à voir trois orientations radicalement différentes du travail de ces deux artistes, la première salle avec ces sculptures noires, façon ready made pessimistes, puis la salle suivante avec ces grandes photographies de superpositions de fleurs et aussi ces images déroutantes de banalités d’aéroports du monde entier. Et enfin la troisième salle des petits sculptures de la série Soudain cette vue d’ensemble, qui toute s’affairent à représenter des moments historiques ou banals dans ce qu’ils ont justement d’irreprésentables, ainsi Monsieur et Madame Einstein, endormis tout juste après avoir conçu le petit Albert. Trois séries de travaux que l’on pourrait trop facilement penser déconnectés les uns des autres au point même d’avoir été réalisés par trois artistes différents ou même trois collectifs d’artistes différents.

Et pourtant dans le travail de fischli et Weiss, il est rapidement apparent que chaque nouvelle oeuvre est issue des précédentes, ce qui déroute finalement c’est le passage d’une forme à une autre, d’un medium à l’autre, et comment une idée comparable de cerner le banal au plus près si elle s’exprime en photographie, en sculpture ou en vidéo ne sont pas des oeuvres proches a priori. D’autant que non seulement le choix de chaque medium est à la fois très pertinent d’une oeuvre sur l’autre mais qu’en plus chaque oeuvre dans son medium a la force de questionner les limites et les conditions d’apparition de l’oeuvre dans ce medium. Ou encore il est parfois demandé à la sculpture de se comporter comme de la photographie ou inversement. Ainsi les petites sculptures de la série Soudain cette vue d’ensemble sont des représentations quasi-photographiques dans leur questionnement, leur angle de vue : un morceau d’autoroute est découpé perpendiculairement à la route, ce qui paraît être une vue paradoxale de qui s’exprime et s’envisage habituellement dans la longueur, ou encore des pommes de terrre, une miche de pain autant d’objets vernaculaires qui ont été si souvent magnifiés, défigurés presque, par une photographie qui s’attache à être mensongère dans sa représentation, ou encore ces représentations de scènes qui n’ont justement pas été immortalisées par la photographie, la conception du petit Albert Einstein donc, Anne O. endormie et rêvant au premier rêve qu’elle racontera au docteur Freud, la culture populaire n’est pas oubliée dans cette histoire parallèle avec une petite "h", ainsi Mick Jagger et Brian Jones rentrant chez eux heureux d’avoir composé I can’t get no satisfaction. Et l’on voit d’ailleurs bien dans cette étrange collection de sculptures que l’accumulation de leurs cartels aurait sans doute suffit à un artiste conceptuel, à la façon d’Edouard Levé, ce dernier se serait contenté de l’énumération de telles idées et l’oeuvre serait alors devenue une liste d’oeuvres, comme, une sculpture représentant le percement du tunnel du Saint-Gothard, une sculpure représentant le partage des eaux de la Mer Rouge et quelques oppositions, comme celle de la théroie et la pratique. Mais il semble justement que Fischli et Weiss soient au contraire persuadés que dans la réalisation des oeuvres, même les plus conceptuelles en apparence, des formes demeurent à défricher et avec elle la découverte de territoires insoupçonnés.

Et ce n’est pas le moins étrange des aspects de cette oeuvre qui oscille sans cesse entre son apparence fortement conceptuelle mais aussi le plaisir qui semble être contenu dans la réalisation de chacune d’entre elles. La vidéo du cours des choses et ce qu’elle a du demander d’assemblage patient est un exemple frappant de ces allers-retours que les oeuvres de Fischli et Weiss décrivent entre leur conception, leur réalisation et ce qu’elles ouvrent ensuite de champ de réflexion qui dans leur cas devient rapidement la matière d’oeuvres futures. Et toujours dans cette réalisation un effet démonstratif de la façon dont les oeuvres ont été conçues et réalisées qui produit de remarquqbles effets de distanciation.

Il y a dans les oeuvres de Fischli et Weiss un plaisir manifeste à la surprise et à la capcité de s’étonner de sa propre progression dans ce travail, ainsi les fausses reconstitutions de vues d’atelier, certaines paraissant littérales et d’autres au contraire très retravaillées pour justement devenir des natures mortes photographiques.

Dans ce feu d’artifice qu’est l’expositoion de Fischli et Weiss au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, il est tout à fait possible de manquer une oeuvre de petite taille (dans la même pièce que la projection du cours des choses), un gobelet en plastique imitant le cristal est placé sur un rotor qui fait se déplacer le gobelet placé sur le côté, le rotor tourne devant une petite lampe de poche qui projette sur le mur voisin de quelques centimètres les reflets dorés de ce théâtre minuscule. Dans cet effet de muséographie très réussi, on comprend que certaines oeuvres, parmi les plus accomplies, relèvent seulement de l’observation attentive des faits les plus minuscules : les accidents d’atelier. Ces trouvailles constituent certainement, paradoxalement, les joies les plus intenses du travail dans l’atelier. Fischli et Weiss y sont apparemment très attentifs. En retour, de leur travail se dégage une jubilition communicative.  

Samedi Samedi 3 mars 2007



 

Vendredi Vendredi 2 mars 2007





Le découragement. Aujourd’hui plus qu’un autre jour, aujourd’hui n’est pas un de ces jours où j’ai le sentiment de poser quelques briques de plus dans l’édifice plus ample qu’est le site du désordre. Justement parce cela nécessiterait du courage, le courage de s’y mettre, le plus difficile des courages. Il y a d’ailleurs quelque chose de terriblement vicieux dans le maniement des outils numériques surtout quand ils sont couplés à la mise en réseau, et la rapidité possible qui est derrière tout cela, ce n’est pas un encouragement à ces immersions longues qui sont nécessaires aux projets de plus grande ampleur. Se couper des sollicitations finalement assez nombreuses n’est pas ce qu’il a de plus didficle, pour ma part il me suffit de couper ma messagerie — d’arrêter le proramme de — ce que je suis d’ailleurs capable de faire plusieurs jours de suite, non, il s’agit davantage d’avoir envie de finir avant de commencer. Une telle habitude est prise qu’il y ait si peu d’écart entre la conception et la réalisation et entre cette dernière et la publication, qu’on finit par exiger cette vitesse en toutes choses, comme finalement la photographie numérique habitue à ne plus devoir passer de longues heures dans l’obscurité.

Du coup je finis par porter un regard fort sévère sur mes dernières réalisations je leur trouve trop d’immédiateté, ce n’est pas une bonne chose.

Et puis il y a aussi cette astreinte quotidienne que sont les textes du bloc-notes, les images de la Vie, les dessins et les croquis du carnet des esquisses qui sont un frein très résistant aux entreprises de plus longue haleine. Ce n’est pas tant les énergies que ces tenues à jour requièrent qui freine, mais là aussi l’habitude d’une instantanéité qui n’est pas de bonne coutume et finit par relever du bavardage, on se satisfait de textes courts, ou d’images à la fausse spontanéité et on confie beaucoup au hasard pour cimenter les voisinages des photos de la Vie entre elles. Il y a aussi dans ces exercices quotidiens un épuisement contre lequel il devient difficile de lutter, à trop finir par puiser dans la source celle-ci finit par se tarir, et l’absence de renouvellement finit par rendre les eaux saumâtres, glauques. Il faudrait aérer tout cela. Ecrire moins, lire davantage. Parce que dans l’écriture d’aujourd’hui, j’ai souvent le sentiment de vivre sur les acquis de lectures anciennes, ce dont je me suis rendu compte justement hier soir en relisant d’anciens numéros de la Recherche Photographique, dans l’espoir de vérifier quelques-unes des connaissances que j’avais de l’oeuvre de Fischli et Weiss.

Je suis allé consulter le wiki du site, après tout n’est-ce pas là mon agenda, j’y ai retrouvé cette idée de roman à tiroir à propos d’un faux tableau, du coup, je me suis souvenu que j’avais récemment téléchargé F for Fake d’Orson Welles, comme finalement je n’arrivais à me mettre à rien, j’ai regardé ce film dont j’avais oublié, comment ai-je pu oublié une chose pareille ?, son étonnant montage et sa volonté récursive de montrer comment le cinéma est un art de faussaire.

En début d’après-midi, je suis allé à la bibliothèque rendre les six disques que j’avais en retard, je ne suis pas tombé sur la bonne personne pour être en retard, celle-ci est intraitable, non qu’elle impose une amende, nulles ne le font, mais ses remarques à propos des retardataires sont tellement cominatoires, on en prend pour son grade. Emprunt de deux disques d’Abdullah Ibrahim, deux disques de Dave Holland, et deux disques d’Anthony Braxton, celui des années 70 étant une pure merveille.
br> Une après-midi à lire, écouter de la musique, et regarder un film, depuis combien de temps n’avais-je pas été assez silencieux pour me permettre ces plaisirs rares ? Et de bénéficier de ces richesses. Penser à arroser les plantes.  

Jeudi Jeudi premier mars 2007



Ma petite Madeleine chérie.

Aujourd’hui j’avais une course à faire dans un quartier que je connaissais bien puisque c’est là que j’ai habité une première fois pendant deux ans, avant de partir à Chicago et une autre foi pendant trois ans avant de partir à Portsmouth, et je pense que si je n’avais pas rencontré Anne, à mon retour de Portsmouth, c’est encore là-bas que je vivrais. C’était avenue Daumesnil. C’est assez souvent que je passe devant et d’habitude cela ne me fait pas grand-chose, je reconnais certaines devantures de magasin et les façades des immeubles qui étaient en face du mien. Et c’est tout. Mais aujourd’hui, tandis que je passais devant, les deux portes de l’immeuble étaient ouvertes alors je me suis dit que cela vaudrait la peine de monter voir au dernier étage. Et pourquoi pas même de grimper sur le toit de l’immeuble comme je faisais alors, souvent, le soir avant d’aller me coucher, j’y ai même dormi une nuit à la belle étoile en été. C’est d’ailleurs de ce toit que j’ai fait d’assez nombreuses photos de cheminées. tu vois ce n’est pas d’hier que je prends un peu n’importe quoi en photo.

J’ai gardé un souvenir très précis de cet immeuble, j’étais même le seul homme qui y vivait, toutes les autres personnes qui vivaient dans cet immeuble étaient des dames assez âgées, et c’était assez souvent qu’elles me demandaient de leur réparer, l’une sa tringle à rideaux et l’autre sa chasse d’eau, et l’une d’elle, un tuyau de gaz qui était complètement poreux, et pour cause, il était marqué dessus qu’il devait être changé avant juillet 1976, bref du temps des dinosaures, à l’époque des nuits en ville sans alarmes. D’ailleurs je me suis un peu servi de ces vieilles dames pour des histoires que j’ai écrites et qui se passaient dans cet immeuble.

Et c’est justement l’une d’elles que j’ai croisée dans la cage d’escalier, que j’ai trouvée très vieillie, mais que j’ai reconnue du premier coup d’oeil, elle, elle ne m’a pas reconnu, d’ailleurs elle se demandait un peu ce que je faisais dans la cage d’escalier avec mon appareil-photo.

Et tu vois, je ne saurais pas te dire pourquoi mais cette visite m’a rendu très triste, en grande partie parce que c’est dans cet immeuble que j’ai vécu avec mon frère Alain, en fait cela m’a surtout rappelé l’époque pas très drôle après sa mort, et comme j’étais très triste.

En sortant de l’immeuble je me suis dit que ma vie avait beaucoup changé, en bien, et que je vous devais à tous les quatre, Anne, Nathan, Adèle et toi de m’avoir guéri de cette tristesse. Surtout, aujourd’hui, j’ai appris qu’il ne fallait pas provoquer les souvenirs, les souvenirs doivent être involontaires, ce que tu comprendras très bien un jour parce que c’est une histoire de Madeleine (un monsieur Marcel Proust a écrit un livre très célèbre qui commence par le souvenir du goût d’une madeleine trempée dans une tasse de thé). J’ai pensé à toi et je me suis dit que la leçon de morale était pour moi aujourd’hui. Il ne faut pas provoquer les souvenirs.

Sinon je suis allé voir une exposition et je me demande si je ne vais pas t’y emmener quand tu rentreras, c’est l’exposition de Fischli et Weiss et je suis sûr que je pourrais peut-être t’y intéresser. Il y a notamment de très nombreuses sculptures en terre, dans la même terre que tu avais utilisée à l’école d’art d’Aix. Joëlle n’habite pas très loin de cette exposition, on devrait l’inviter.

Tu me manques un peu (beaucoup en fait). Adèle a réclamé après toi plusieurs fois aujourd’hui, je crois qu’elle se demande vraiment où tu es ? Nous avons bien reçu ta lettre et avons bien ri avec ton histoire de brocolis. Tu y parles peu de ski, j’espère que les brocolis ne te font pas oublier les joies du ski tout de même.

Je t’embrasse, très fort.

Papa.
 

Mercredi Mercredi 28 février 2007



Ma petite Madeleine chérie.

Pourquoi faut il que les occasions de t’écrire des leçons de morale se précipitent précisément la semaine où tu es en vacances ?

Aujourd’hui nous avons du faire venir un serrurier, pour faire changer toute la serrure. Et le serrurier qui naturellement aurait bien voulu aussi nous vendre une alarme nous a expliqué que sans alarme, vraiment, on courait des risques inconsidérés de se faire cambrioler, que les alarmes comme il voulait nous en vendre sonnent tellement fort que les cambrioleurs préfèrent partir tellement le bruit de l’alarme est intolérable. Et comme je lui faisais remarquer que ce n’était peut-être pas très charitable pour le sommeil des voisins, il m’a répondu que lui si on le cambriolait il préférait réveiller tout le quartier plutôt que de se faire voler.

Dit comme cela cela paraît logique. Mais cela ne l’est pas. Cela implique que le sommeil des voisins n’a pas de valeur parce que c’est gratuit, les voisons ne payant pas pour dormir. Tandis que les affaires de la personne qui se fait voler, elles, on un prix.

Je ne pense pas que des affaires matérielles aient autant de prix que le sommeil et le repos de tout un quartier. Ce que le serrurier voulait vraiment dire c’était qu’il se moquait bien de déranger et réveiller plein d’autres personnes pour pouvoir protéger son bien.

Je me souviens d’une époque, certes un peu lointaine, mais ce n’était tout de même pas la préhistoire ni même le temps des dinosaures, où il y avait encore peu d’alarmes, et que justement les marchands d’alarmes avaient du mal à en vendre parce qu’elles étaient souvent pas très au point et elles sonnaient un peu n’importe quand du coup on hésitait beaucoup à acheter des alarmes. Je ne suis pas certain qu’aujourd’hui les alarmes soient beaucoup plus perfectionnées parce que c’est quand même souvent qu’on en entend, surtout des alarmes de voiture — le prix d’une voiture ne vaudra jamais le calme du sommeil des voisins. Mais aujourd’hui beaucoup de gens sont comme le serrurier et ont équipé leur logement d’alarmes. Qui réveillent tout le quartier. Pour protéger des affaires, qui n’ont finalement pas tant de valeur que cela et qui sont tout de même assurées. C’est la tranquillité des voisins qui, elle, n’est plus assurée.

Il y a dans ce raisonnement, celui de préférer réveiller tout le quartier, quelque chose de très égoïste. Ce qui m’étonne toujours, c’est que les égoïstes n’ont plus tort, ni honte d’être pareillement égoïstes. Cela est devenu normal d’être égoïste, et c’est parce que plus personne ne lutte contre son égoïsme qu’il y a des alarmes qui réveillent des quartiers entiers au milieu de la nuit.





Aujourd’hui, nous avons fait une très belle promenade au bois de Vincennes à la nuit tombante. Anne, à force d’insister, a réussi à me convaincre que ce serait un bon moment, plutôt que de travailler dans le garage. C’est elle qui avait raison : nous avons même vu un cygne voler au ras de l’eau, c’était tellement beau et gracieux que j’ai oublié de faire une photo. Tu as raison, je prends en photo des tas de choses qui n’ont pas beaucoup d’intérêt et au contraire je néglige les sujets qui pourraient en avoir. En revanche je ne résiste pas à t’envoyer cette photo de Nathan pendant la promenade et qui cherchait la lune des yeux.

J’espère que tu t’amuses bien, que tu skies de mieux en mieux, je sens que tu vas être un vrai moulin à paroles quand tu vas rentrer.

Je t’embrasse très très fort.

Papa




 

Mardi Mardi 27 février 2007



Ma petite Madeleine chérie

Donc nouvelle leçon de morale pour la journée. Aujourd’hui Marietou devait passer prendre Nathan pour l’emmener à une sortie organisée par l’Envol à la Cité des Sciences et quand elle est arrivée à la maison, elle était accompagnée d’une autre dame, Marie-Josée-Thérèse et Nathan s’est empressé de demander, avec un sa franchise cassante, pourquoi elles étaient toutes les deux noires ?

J’étais un peu gêné alors j’ai expliqué à Nathan que Marietou et Marie-Josée-Thérèse avaient des parents qui eux-mêmes avaient eu des parents qui eux-mêmes avaient eux des parents qui avaient vécu dans un pays où étant plus proches du soleil, les ancêtres de Marietou et Marie-Josée-Thérèse avaient bronzé très fort. Ce n’était sans doute pas la meilleure des explications, mais tu sais comme moi que ce n’est pas toujours facile d’expliquer des choses difficiles à Nathan. D’autant qu’il ne se satisfait jamais des explications boîteuses.

Alors j’ai ajouté, tu sais Nathan, s’il n’y avait pas eu de Noirs, il n’y aurait pas eu de Jazz et moi j’aurais été très malheureux de vivre sans Coltrane et Ornette Coleman. Et je pense que j’ai surtout dit cela pour rassurer Marietou et Marie-Josée Thérèse qu’elles ne rentraient pas là dans une maison d’électeurs de Le Pen — parmi lesquels je suis sûr que l’on trouvera des gens pour préférer le jazz de Blancs comme Dave Brubeck plutôt que celui de Miles Davis — mais, à la réflexion, c’est une remarque qui n’est ni très fondée ni très adroite.

Pour plusieurs raisons.

D’abord le Jazz, c’est vrai, est une musique inventée par des Noirs, il s’agissait des esclaves des champs de coton dans le sud des Etats-Unis, et il est bien possible que si ces pauvres gens n’avaient pas été déracinés et réduits en esclavage, ils n’auraient pas marié leurs traditions musicales avec celles des instruments occidentaux, notamment les instruments à vent. Donc dire à un Noir qu’il doit être fier de ce que d’autres Noirs en captivité ont inventé une forme musicale inédite, cela reviendrait presque à dire que l’esclavage était une bonne chose.

On peut aussi penser qu’il y a des Noirs qui ne connaissent pas grand chose à la musique, qui n’ont pas nécessairement le pied dansant ou encore qu’ils n’ont pas le sens du rythme, comme on dit un peu facilement, et est-ce que cela voudra dire qu’ils sont de moins bons Noirs, des Noirs moins intéressants ?

La réaction de Nathan est en fait une réaction assez naturelle de constater une différences frappante entre nos peaux blanches et celles merveilleusement brunes de Marietou et de Marie-José-Thérèse. Ce qu’il importe c’est d’éduquer le regarde de Nathan à cette différence, tenter de lui fournir de vraies explications à cette différence et de lui montrer que cette différence à la fois visuelle, mais aussi culturelle, n’influe pas sur la bonté, et la compétence, de ces jeunes femmes qui s’occupent de lui.

Donc la morale de cette histoire, ma petite fille chérie, c’est de ne pas céder aux explications trop faciles et trop rapides, de ne pas se fier aux apparences et d’éviter, ce que je n’ai pas fait aujourd’hui, ce que l’on appelle les poncifs, les idées toutes faites.

Hier soir je suis allé sur le site internet de la mairie de Fontenay-sous-Bois sur lequel j’ai pu lire le message que tu as composé avec d’autres enfants. Vous avez beaucoup de chance d’avoir de la neige fraîche. J’espère que non seulement tu te débrouilles bien mais aussi que tu commences à faire de belles descentes sans trop te casser la margoulette.

Je pense souvent à toi. Nathan et Adèle sont plutôt sages, ils demandent de temps en temps où tu es. Je t’aime et je t’embrasse ben fort.

Phil

PS demain je t’envoie une belle photo de Maman.
 

Lundi Lundi 26 février 2007







Ma petite Madeleine chérie.

Tu vas penser que les lettres de cette colonie sont de véritables leçons de morale.

Ce matin je suis rentré par le premier train au départ de Clermont, je n’ai pas trop mal dormi, mais j’étais encore bien fatigué après la nuit au travail en arrivant à Paris, aussi je n’ai pas bien regardé les destinations des RER et je me suis trompé, j’ai pris un express au lieu d’un train qui se serait arrêté à Fontenay, comble de malchance, arrivé à Nogent, un train en direction de Fontenay venait juste de partir du quai opposé. Il fallait attendre dix minutes pour le suivant.

J’ai donc attendu, à peu près seul sur les deux quais. Je me suis assis et j’étais d’assez vilaine humeur parce que j’attendais de pouvoir me recoucher avec impatience. Et puis j’ai entendu une très curieuse musique venant du quai d’en face. Mais comme le quai était désert, l’impression était assez étrange. En fait de musique, j’ai fini par comprendre qu’il s’agissait du bruit produit par un escalator sur le quai, mélange d’une mécanique mal graissée et du caoutchouc de la rampe qui se tendait et se distendait sans arrêt.

Je me suis dit que la beauté du monde était parfois une chose bien cachée. Qu’un quai de RER n’était sans doue pas le meilleur endroit a priori pour faire des découvertes musicales. Mais encore ce qui m’étonnait le plus c’est que je n’aurais jamais entendu cette musique si je n’avais pas raté mon train et prit un express au lieu de prendre un omnibus.

Je regrettais de ne pas avoir mon petit appareil enregistreur avec moi, mais je me promis de retourner dans la journée dans cette gare et d’y enregistrer cette musique. Le jour même. Et c’est ce que j’ai fait.

La morale de cette histoire, ma petite fille chérie, c’est que la beauté n’est pas toujours où on l’attend, de temps en temps si, comme d’écouter du Stravinsky à la salle Pleyel, que parfois les accidents, les erreurs et les oublis sont de bonnes choses et qu’ensuite, il faut aller jusqu’au bout de ses idées avant de savoir si elles sont bonnes ou pas.

Et tant pis si je suis le seul à trouver fantastique le bruit de cet escalier mécanique détraqué.

Je t’embrasse très fort. Je pense souvent à toi en ce moment.

PS je te mettrai ma musique d’escalator bousillé sur ton lecteur de mp3
 

Dimanche Dimanche 25 février 2007



Ma petite Madeleine chérie

Il fait un temps épouvantable à Clermont-Ferrand aujourd’hui, un vent violent balaye les rues et fait tomber les nuages de la montagne, du coup il pleut, le cinéma ne m’offre aucune asile, soit des films que j’ai déjà vus soit des films que je n’ai pas envie de voir.

Je me suis installé dans un café, non que je l’ai vraiment choisi pour son confort ou son cadre, mais c’est à peu près le seul qui soit ouvert ce dimanche après-midi. J’ai sorti mon livre de ma besace, je lis en ce moment le livre que Joëlle m’a offert, un livre de Jorge Semprun. Je lève un moment les yeux de ma lecture et les télévisions muettes du café montrent toutes l’image d’un porc immonde qui éructe. Il s’agit de Le Pen. Je me console en me disant que tu ne le verras peut-être plus si souvent à la télévision, comme nous, nous l’avons vu et revu, parce qu’il finira bien par crever un de ces jours ce sale porc, hélas d’autres prendront sa place et nous n’aurons pas fini de combattre cette maladie de l’esprit : le nationalisme.

Tu as encore bien le temps de penser à toutes ces choses et j’ai encore bien le temps de t’apprendre ce que je sais à propos de ces hommes et de ces femmes assoiffés de pouvoir comme d’autres sont épris de boisson : tout ceci, le pouvoir, son ivresse et l’autorité, n’est que poison.

Tu as encore le temps d’apprendre à skier par exemple, si tu es comme moi, enfant, tu adoreras cela, mais même si tu as le temps pour tout cela, il est temps que je commence à planter de ces graines dans ton jardin, dont je suis sûr qu’il deviendra un jour luxuriant et désordonné.

Comme avait dit cet étudiant de l’école d’Art d’Aix, te reconnaissant, "mais c’est la petit fille du désordre".

Oui c’est bien toi et je pense bien fort à toi, j’espère que tu t’amuses bien dans cette colonie.

Je t’embrasse. Fort.

Ton papa qui t’aime

PS : je suis passé devant une fête foraine déserte, impression déconcertante de voir ce cosmonaute égaré dans cet endroit sans vie. Je l’ai photographié pour toi.
 

Samedi Samedi 24 février 2007



 

Vendredi Vendredi 23 février 2007



Réveil dans la douceur d’Adèle me découvrant près d’elle le matin. Nathan nous rejoint bientôt. Et annonce triomphalement qu’il a bien dormi. Nous descendons prendre le petit déjeuner et Nathan me demande le programme du jour, feuille de route à l’aide de laquelle il traverse ses journées : ce matin vous jouez tranquillement dans le jardin pendant que je fais le ménage et le rangement, je prépare un pique-nique, nous allons déjeuner à la plage des dames, on se promène et ensuite on prend la voiture et on rentre à la maison. La collaboration des enfant est entière, toute la matinée tandis que je passe l’aspirateur et que je rassemble les taupinières de linge sale pour en faire une seule montagne, ils jouent à trouver la voie et à se couper la tête, simple formalité.

Nous pique-niquons devant la plage des Dames, puis nous allons nous promener dans le bois de la Chaize.

Lorsqu’il est l’heure de partir pour profiter de la marée basse et prendre le passage du Gois, je rassemble ce petit monde, impatient de retrouver leur mère.

Je fais un crochet, dans les premiers kilomètres sur le continent, pour voir les éoliennes de plus près, je souris que le lendemain je passerais devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire et que tout de même les éoliennes sont bien belles, surtout prises en enfilade dans leur grand mouvement d’horloge.

La route est hâchée par des passages pluvieux, des ciels sombres suivent des passages très ensoleillées, nous sommes doublés par une voiture d’un grenat étincellant, qui se détache sur le ciel chargé plus à l’Est. C’est souvent qu’une couleur est un puissant déclencheur de souvenirs enfouis, cette couleur grenat brillante me rappelle une rentrée scolaire et des protèges-cahier qui avaient exactement cette couleur, je devais avoir l’âge de Madeleine aujourd’hui.

Du coup c’est une avalanche de souvenirs qui déferle sans ordre. Je repense à cette idée de Sandra Montant d’un site de je me souviens à propos de musique et la part belle faite aux extraits, si possible de morceaux épouvantables et comment jeune on a pu être sensible à des fadaises et des horreurs. J’aimerais avoir le temps de me livrer à ce genre de spéléologie dans le garage.

Nous traversons trois arcs-en-ciel. Trois dans le même voyage, comme des portes immenses.

Je m’arrête dans une aire de repos pour le goûter des enfants. Nous y sommes seuls, les six poubelles au métal vermillon sont les seules couleurs chaudes alentours. Je laisse les enfants courrir et se couper la tête joyeusement. Hilare j’entends Adèle dire : "Lao Tseu l’a dit, il faut trouver la voie", elle fait de son mieux pour faire l’accent chinois.

L’arrivée sur Paris est parasitée par des embouteillages compacts. Je me fais honte, mais je me livre à quelques manoeuvres pas très gracieuses, comme de sortir à une station-essence et d’en sortir immédiatement pour gagner quelques centaines de mètres. C’est que j’aimerais bien rendre leur mère à ses enfants, dont je perçois l’impatience au travers des jeux de plus en plus énervés à l’arrière de la voiture.

Je suis épuisé en arrivant.  

Jeudi Jeudi 22 février 2007



Et quand nous rentrons de cette longue promenade avec Nathan et Adèle, je réalise que je viens de les faire marcher presque dix kilomètres. Adèle m’a demandé grâce pour les deux derniers kilomètres et je l’ai prise sur mes épaules, Nathan paisible marchait à mes côtés. Le vent nous giflait le visage mais ne frênait pas notre progression, le rouge aux joues c’est tout. Surplombant les marais salants, nous avons plusieurs fois observé la pêche pas toujours très fructueuse de deux avocettes concurrentes, quelques aigrettes aussi, à peine plus habiles.

Le soir les enfants couchés tôt, le vent rabote tous les jours leurs dernières énergies et les endort paisiblement. Je regarde Sahara de Zoltan Korda avec Humphrey Bogart, cinéma de propagande, grosses ficelles, patriotisme débile, Les Allemands sont tous extrêmement méchants et très allemands, les Anglais sont anglais et les maîtres du jeu sont naturellement les Américains à qui l’on doit déjà le sauvetage du monde. Je pense à Jean-Luc Godard ironisant qu’il préférera toujours voir un mauvais film américain putôt qu’un mauvais film bulgare. Je voudrais pouvoir le contredire sur ce point, dire que je préfère les films tchèques vus dans le car entre Brno et Prague, plutôt que Sahara, mais non, je dois reconnaître que le vieux singe a cette intelligence des images.

Je vais me coucher de bonne heure aussi. Pour mon plus grand bonheur, je trouve, seul dans cette maison, le sommeil facilement. L’impression conquérante de se vaincre soi-même. D’autant que toute la journée j’ai attendu la tombée de la nuit pour en découdre. Avec les égorgeurs nocturnes.  

Mercredi Mercredi 21 février 2007



Madeleine ne dit même plus rien, quand je négocie avec elle d’interrompre nos jeux d’escalade dans les rochers pour aller visiter le petit cimetière en bordure de mer au bout de la plage de l’Herbaudière. Elle doit penser que son père vit dans une manière de communauté avec les morts, elle n’a que huit ans et ne s’en effraie nullement. Et tandis que je fais quelques photographies des tombes partiellement recouvertes par le sable, elle veille à ce que Nathan ne monte pas sur les tombes comme il le faisait quelques minutes auparavant sur les rochers. Elle m’épate ma fille dans les explications qu’elle donne à son frère.

Dans le fond du cimetière, sur le mur adossé au rivage, quelques plaques de marbre attendent les noms des prochains défunts et j’y photographie mon reflet, quand je reviens vers les enfants, Madeleine me demande si c’est ici que je voudrais qu’on m’enterre, quand je serais mort.

Non, Madeleine, mais je ne lui dis pas que je préférerais que l’on m’incinère et qu’on disperse les cendres à la garde de Dieu.

Toute la journée poursuivi par des pensées à peine plus légères.

Téléphoné à Anne, qui me dit que j’ai reçu un courrier de F, lui dis aussi qu’un de ces jours je vais vraiment arrêter de m’occuper de ce site, elle rit et me dit que c’est ce que je dis à chaque fois que je suis en vacances et loin de mon ordinateur. Elle a raison.

Nous sommes retournés nous promener dans les rochers, nous faire de modiques peurs en se laissant momentanément encercler par les vagues les plus amples.

Le vent fort toute la journée, fait passer de l’air dans mes pensées, les aére, mais aussi sème davantage de désordre.  

Mardi Mardi 20 février 2007

 

Lundi Lundi 19 février 2007



Tout le voyage, poursuivi par les paroles amères échangées avec Anne au moment du départ, et puis du siège de derrière, j’entends Madeleine qui vient de lire la Débrousailleuse, et qui me dit que c’est génial. Madeleine sait comme personne racheter le jour.

Arrivés à Noirmoutier, presque synchrones avec Anne-Pauline qui nous ramène la petite Adèle. Anne-Pauline n’a le temps que d’une seule promenade avant de repartir pour Saint-Briac, alors je lui propose celle du bois des Elouts, lui promettant que nous déboucherons sur la mer un peu comme à Carmel en Californie. C’est un ratage complet, toute cette plage est en travaux de préservation du littoral qui s’érode trop vite sous le poids ressassé de la marée, alors en guise de sable fin en sortie de bois, c’est surtout à un ballet de pelleteuses qui construisent une forteresse de sable que nous assistons.

Madeleine, Nathan et Adèle se font fête de se retrouver. Ils se couchent tous les trois de bonne heure et de bonne grâce saoulés par l’air du large.  

Dimanche Dimanche 18 février 2007



 

Samedi Samedi 17 février 2007



Ma petite Madeleine chérie.

Ton père n’est pas le grand sorcier qu’il prétend être, et il n’est pas du tout capable d’ubiquité, il peut bien faire le malin si cela l’amuse mais il ne sait pas être à deux endroits à la fois. Et si vraiment je savais faire cela, je serais auprès de toi aujourd’hui pour t’embrasser et te dire bien fort comme je t’aime.

Huit ans. Cela vaut bien huit cadeaux.

Cadeau numéro 1 : une photo du Surnatural Orchestra.

Cadeau numéro 2, un enregistrement du Massacre des tympans

Cadeau numéro 3, un petit lecteur de musique, sur lequel justement je vais pouvoir te mettre l’enregistrement de Stravinsky et la musique de fous du Surnatural Orchestra. Et du Pascal Comelade aussi. Tu trouveras ce cadeau derrière la chaîne.

Cadeau numéro 4, une photo de ton papa au même âge que toi aujourd’hui. Photo prise dans le jardin de la tante Moineau.

Cadeau numéro 5, j’ai retrouvé récemment un petit film de toi dans le même jardin.

Cadeau numéro 6, ce matin quand je suis sorti du bureau pour aller à la boulangerie, l’aube se levait sur le Puy de Dôme dont les versants étaient zinzolins. Et je me suis dit que cela devait être à peu de choses près la même couleur, le zinzolin, qui était la tienne lorsque tu es née. Un bébé zinzolin, un volcan zinzolin.

Cadeau numéro 7, une photo d’Adèle et toi que j’aime beaucoup.

Cadeau numéro 8, La débrousailleuse, que tu peux enfin lire, revue et corrigée par Hanno.
 

Vendredi Vendredi 16 février 2007



 

Jeudi Jeudi 15 février 2007

C’est sans doute le privilège de suivre l’oeuvre d’un artiste depuis ses tout débuts, ou encore la trajectoire d’un collectif ou d’un groupe, que de pouvoir un jour voir ou entendre ce que vous aviez présumé ou anticipé. Cela fait maintenant cinq ans que je suis la trajectoire de comète du Surnatural Orchestra, sans compter la queue de la comète, toutes ces formations réduites qui sont des sous-ensembles du Surnat’ ou encore les groupes amis qui sont invités en première partie, et je crois que ce soir, j’ai entendu ce que toujours j’avais su le Surnat’ capable de produire, une musique à la fois dense et libre, brouillone mais fondée sur une architecture enfin solidifiée, déconnante par moment mais pas autodestructrice — je crois d’ailleurs que c’est sur ce dernier point que les avancées sont les plus flagrantes.

La première fois que j’ai entendu le Surnat’ jouer, c’était aux Mettalos. J’avais trouvé le tout prometteur mais je n’étais pas convaincu par l’alliage. A l’époque ils jouaient notamment avec un violoncelliste égaré. Il n’y avait qu’une seule flute qui avait bien du mal à se faire entendre et la fin du concert avait été tout sauf remarquable, deux rappels très brouillons dans lesquels le groupe paliait le manque d’étendue de son répertoire en jouant des airs éculés de pop, eux ne s’en rendaient peut-être pas compte mais on aurait nettement préféré rentrer chez soi avec un de leurs airs cuivrés dans les oreilles plutôt qu’une fadaise.

Virage décisif, le Surnat’ a pris ses quatiers presque mensuels au Studio de l’Ermitage, une salle qui leur convient parfaitement, à la fois pour son accoustique ample et la souplesse de son arrangement qui permet à toutes sortes d’ambiances de s’installer, et même de danser. Pour amateurs. La scène est assez grande pour les contenir tous, ils sont 19, et ils sont assez mouvants. On, le public, est facilement juste devant eux ou au contraire on peut prendre de la hauteur, monter sur le patio, et profiter des arrangements avec un peu de recul.

Sans doute que cet endroit familier a permis au Surnat’ de retrouver de temps en temps ses marques, sans cesser de tenter, toujours, les métissages, d’accueillir d’autres groupes, d’autres musiciens. Jamais les mêmes. La première fois que l’on voit les Surnat’ en scène, on les pense volontiers uniques en leur genre, et puis régulièrement on les entend en compagnie de nouveaux invités qui leur ressemblent un peu. Et on prend alors la mesure de la richesse d’une scène parisienne — alternative ? — nettement moins étriquée que sa réputation semble l’entendre. Cet accueil aura toujours été la grande force du Surnat’, qui leur aura permis notamment de jouer avec un John Tchicaï visiblement surpris de tant de vigueur, et cette attitude de chien fou qui devait le rajeunir un peu tout de même — et pourtant ce soir-là ils étaient un peu sur leur 31 les Surnat’.

Et puis ils ont su aussi se donner de l’oxygène d’eux-mêmes, avec les ciné-projections de la Nouvelle Babylone, le film de Grigori Kozinstev et Leonid Trauberg, et pour lequel ils ont entièrement recomposé l’accompagnement musical. La rigueur exigée pour un tel exercice, ne serait-ce que pour être synchrone avec l’image à l’écran, leur aura sans doute permis de remettre de l’ordre là où c’était trop brouillon, de comprendre qu’ils n’y perdaient rien, et, y gagnant un cadre un peu plus rigoureux, d’ouvrir des espaces plus engageants à la fois aux solistes mais aussi aux passages d’improvisation collective dirigée, qui demeurent leur grande force.

Alors c’est vraiment devenu quelque chose un concert de Surnat’, cela a gardé de sa générosité, avec des prises de risques, de nouvelles expériences tentées grandeur nature, l’accompagnement d’un poète nul (à chier même) mais déclamant son texte à peu près correctement, c’est surtout le texte qui est mauvais, ou est-ce la musique du Surnat’ qui rachète tout ? Ou encore l’invitation faite à telle personne qui pratique le langage-mime et à qui l’on donne de diriger le Surnat, ses gestes à lui semblent disposer d’un vocabulaire plus ample, je ne suis pas certain que cela influe énormément sur la musique parce qu’on a toujours l’impression que le Surnat’ de toute façon n’en fait qu’à sa tête. On apprend en fin de concert que ce mime n’est autre que le soundpainting de Walter Thompson et qu’au Surnat’ leur soundpainting à eux est un fichu patois.

C’est d’ailleurs ce dont on leur serait le plus reconnaissant, cette faculté de rester fidèle à des idéaux anarchiques, leur évolution est naturelle sans doute parce qu’ils ont cette intelligence de se fier à ce qui est inné.

Pour les prochaines dates de concert, le site du Surnatural Orchestra

 

Mercredi Mercredi 14 février 2007





Quelques réflexions à propos de la répétition générale du Sacre du printemps et de l’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky à la salle Pleyel.

Interprétation magistrale, il me semble.

Toujours le même effarement qui est le mien de ce magma sans ordre que celui des musiciens qui font tous des gammes à tûe-tête, mais dans un désordre imprescriptible, puis un homme monte sur l’estrade et tout devient harmonie. Cet homme-là est sûrement un grand sorcier, les pouvoirs de sa baguette immenses.

Je pense aux leçons de musique que Nathan prend avec la mère d’Edith, comment les éléments sont patiemment assemblés, on commence par expliqer à Nathan que les noires sont deux fois plus rapides que les blanches et on lui fait tapoter dans ses mains, puis faire des petits triolets de notes sur le clavier. Et on est drôlement heureux lorsqu’il retrouve d’une leçon sur l’autre la place du sol sur le clavier en lui montrant où se trouve le do. Et après tant d’assemblages et d’amalgames qui viennent lentement, toute une vie, s’agréger les uns aux autres, on débouche sur des oeuvres aussi complexes et belles que le Sacre du printemps de Stravinsky. C’est sans doute là que l’aventure humaine est la plus passionnante, dans cet apprentissage lent, long de toute une existence.

Nous avons du attendre devant l’entrée des artistes pour que notre "contact" nous laisse entrer, et nous avons pu voir le chef d’orchestre arriver dans une puissante berline suédoise, couleur sombre intérieur cuir clair, avec chauffeur qui déploie de son côté un parapluie et puis fait rapidement le tour pour abriter le chef pour les quelques mètres qui le séparent de l’entrée des artistes. Dire que je connais une violoniste de cet orchestre qui vient à vélo ! Et plus tard dans le train au retour, nous serons accostés avec Madeleine par un jeune homme vendant des petits magazines qu’ils font avec ses copains dans l’espoir de les vendre deux euros dans le RER. Nous lui en avons acheté un, on a même eu droit à demi-tarif dû au sourrire de Madeleine — et impossible d’insister pour payer pleine pot — quel écart dans une même journée d’avoir frôlé une personne qui circule dans la ville avec chauffeur et une autre qui tend la main et espère des pièces de 50 centimes d’euro.

Invraissemblable puissance de l’orchestre et admirable accoustique de la salle Pleyel qui à aucun moment ne sature de ce déluge qu’elle contient sans abimer. Hier lorsque nous écoutions ces deux pièces interprétées par l’orchestre symphonique de Londres sous la direction de Claudio Abbado, avec Madeleine, nous avions monté le son fort pour prendre un peu la mesure de ces passages tutti et de leur déluge de cuivres notamment, les murs avaient rapidement tremblé et la saturation finissait par écorchr les passages les plus forte. Cette fois plus qu’une autre sans doute je réalise à quel point l’interprétation par un orchestre exige vraiment de se trouver dans la même salle.

Pendant les raccords et autres mises au point du Sacre du printemps, une dispute explose entre musiciens, il y a le clan qui aimerait bien reprendre une fois "deux avant 107" parce qu’ils estiment qu’il y a faux départ entre les différentes strates des cordes et puis il y a ceux qui estiment que ce n’est pas l’objet de cette répétition générale d’aujourd’hui, que ce n’est pas un filage avec des reprises mais une répétition générale avec enregistrement, ça discute ferme, on dirait un peu la relève du samedi matin à mon travail. Incrédulité de ma part que les comportements ne soient pas plus élevés de la part de personnes dont le métier cotoie tant de beauté. A l’avenir je crois que je serais plus indulgent vis à vis de ceux de mes collègues de travail qui voudraient si souvent avoir fini avant de commencer, comme on dit.

incapable d’entendre le finale de l’Oiseau de feu sans repenser aux enregistrements en concert de cet épouvantable groupe de rock qu’était Yes et dont les concerts commençaient toujours par la diffusion de ce finale grandiose sur des enceintes vraisemblablement réglées pour recevoir ensuite des tonnes de décibels électrifiés et sans doute qu’à l’époque de mon adoelscence je trouvais cette mascarade comme le paroxysme de la beauté musicale, cet enchaînement improbable de Stravinsky avec les fadaises du genre Yours is no disgrace. Quel mauvais goût. Je ferai bien, encore aujourd’hui, de modérer mes enthousiasmes et sans doute aussi mes prurits, certain qu’ils seront demain l’occasion de hontes bues.

Etonnants alliages dans la musique symphonique de Stravinsky, ces passages où les instruments à cordes sont mis à contribution comme instruments de percussion fragiles, cuivres et percussions tonitruants, réponses fréquentes entre cuivres et anches, premiers et seconds violons et associations inédites, à mon sens, entre violoncelles et cuivres. Musique narrative essentiellement préoccupée de ces combinaisons formelles.

Sortis de la salle de concert assaillis par la laideur de la ville, il pleut et les publicités sont sur tous les murs de la ville. C’est l’heure du déjeuner et brasseries et kiosques à sandwichs sont pris d’assaut, échanges d’argent et de nourriture.

Cela faisait une semaine que j’attendais avec impatience le moment de ce concert, j’aime les cadeaux de cette vie, qui la veille me faisait rencontrer Dominique Meens et aujourd’hui me fait écouter du Stravinsky à la salle Pleyel.

Question, pas sans pertinence, de Madeleine, de savoir pourquoi j’enregistre une musique que j’ai déjà en disque ? Je crois que ce que je fais-là ressemble à une collection de cartes postales que je m’envoie à moi-même, tandis que je suis en voyage, pour mon retour. Ou que je m’envoie dans le futur.

Madeleine de peur de s’ennuyer un peu avait emmené un scoubidou à faire, parce que disait-elle elle aime bien écouter de la musque en faisant ses scoubidous. Un peu luxueux le fond musical de Madeleine aujourd’hui. Et je suis fier qu’elle ait un peu oublié son scoubidou, parce que justement elle était vivement impressionnée par la musique. Elle m’a même glissé une fois dans l’oreille que c’était bien parce que cela faisait un petit peu peur. Il va falloir que je lui fasse écouter du répertoire viennois ou du Ligeti.

Un jour j’aimerais pouvoir écouter un concert entièrement libéré de toutes ces pensées périphériques. Et n’entendre que la musique qui est effectivement jouée devant moi. Il m’arrive de penser d’ailleurs que cette quête ressemble un peu à cette pratique sauvage et pas très disciplinée que je fais du tir à l’arc, tenter d’oublier le centre de la cible pour l’atteindre plus souvent. Ce n’est effectivement que par accident, par oubli de moi-même que je parviens à ces circonstances ausi heureuses. Tout comme il est impossible de ne penser à rien même pendant un intervalle aussi court que celui qui sépare en métro, les stations de Daumesnil et Dugommier comme tente de le faire Georges Perec dans Espèces d’espaces, et ayant longtemps habité avenue Daumesnil d’y avoir toujours pensé, justement entre Daumesnil et Dugommier.

Merci Joëlle.  

Mardi Mardi 13 février 2007

Rencontre un peu floue avec Dominique Meens, à la Croix de Chavaux. Floue sans doute parce que nous nous connaissons mal, encore qu’il soit facile de penser que nous puissions très bien nous entendre. Et floues mes photographies parce que je suis un piètre photographe en ce genre de circonstances, ne serait-ce que dans ma façon alembiquée de demander à Dominique s’il consentirait à poser pour moi sur un des ilots de circulation de la Croix de Chavaux, en ne lui chachant pas, ce qu’il est très bien placé pour savoir, que j’ai photographié cette place un grand nombre de fois dans le cadre de la fin de ma psychnalyse, et comme il y consent, mon empressement à ne pas le faire attendre fait que j’oublie de régler correctement la mise a point de l’appareil, ou sans doute aussi parce que, justement, le photographiant vingt-quatre fois, nous parlons de psychanalyse et de phobies.

Je suis du genre photographe extrêmement timide qui demanderait sûrement l’autorisation de la prendre en photo à une personne qui me demanderait de lui tirer le portrait.

 

Lundi Lundi 12 février 2007

Je dois veillir inexorablement, et sans doute plus vite que je ne le crois, si j’en juge par l’intensité de la fatigue qui est désormais la mienne après une nuit de travail. Fatigue qui dans la journée qui lui fait suite, après deux ou trois heures de sommeil inégal grapillées dans le train du retour, finit par tout envelopper d’un manteau de grande imprécision. Ce dont je me souviens, je n’arrive alors plus tout à fait à l’associer à tel ou tel autre moment de la journée. Ou telle parole, à qui ai-je dit cela ? A mon collègue cette nuit ou à Anne-Pauline ce matin ? Et quand les enfants rentrent de l’école et que je finis par me transfomer en chauffeur de ministre déposant celle-là à son cours d’équitation ou celui-là chez le psychomotricien puis darre-darre retour au poney-club pour récupérer la première, puis retour à la maison, dîner, lit, alors l’impression qui prime c’est que je suis sur des rails. Et j’aurais vite faire de croire que ma voiture aussi, méfiance.

En revanche je goûte tout particulièrement de m’endormir sans mal, tôt, d’un sommeil qui me tombe dessus comme une anesthésie, et avec elle l’effacement de la fatigue comme si elle était une douleur.

 

Dimanche Dimanche 11 février 2007





C’est donc cela que l’on appelle la relève du cinéma allemand ou encore sa "nouvelle nouvelle vague" ? Est-ce que le cinéma allemand contemporain ne compte que cette histoire bien hollywoodienne à propos de son passé récent — les horreurs et les persécutions de la Stasi, la police secrète est-allamnde — pour nous faire oublier les Fassbinder, Herzog ou même Wenders ? — je parle donc ici de la Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, et pour ce qui est de Wenders bien davantage celui de Im lauf des Zeit que celui des productions récentes.

Un ministre de la culture de la DDR est follement entiché d’une actrice de théâtre, qui est aussi la compagne d’un auteur à succès. Pour lui nuire et donc pouvoir jouir de l’actrice dont il s’est épris, il ordonne une enquête de surveillance à la Stasi qui, de fait, place l’appartement de l’auteur sous écoute jour et nuit. Inévitablement, parce que rien dans ce film n’est très fin, ni très réaliste, l’agent de la Stasi responsable de cette mission de surveillance découvre un monde aux antipodes du sien, celui terne d’un fonctionnaire sans envergure contre celui un peu exhubérant d’artistes protégés, et finit par prendre fait et cause pour ce couple auquel sa mission impose de trouver des preuves d’antisocialisme et lui nuire suffisamment pour que le ministre de la culture puisse coucher avec l’actrice de ses pauvres rêves libidineux.

Il semble que dans cette laborieuse construction, bâtie sur des poncifs éculés, le metteur en scène du film ait pris une mauvaise décision chaque fois que se posait à lui un choix esthétique. Par exemple, la surveillance du couple est essentiellement faite par des micros disposés dans tout leur appartement, et l’espion est réfugié dans les combles de l’immeuble et ne perçoit que les sons de l’appartement. Mais au spectateur tout est montré, la caméra traversant les murs. N’aurait-il pas été plus judicieux que jamais on ne puisse voir dans cet appartement mais seulement en percevoir ce qu’il s’y dit ? Manière de caméra subjective aveugle. Cela sûrement aurait demandé davantage de travail dans la construction de cette histoire d’espionnage. Ou encore vers la fin du film lorsque l’espion de la Stasi a décidé de prendre fait et cause pour le dramaturge et sa compagne et qu’il décide d’inventer les tenants et les aboutissants de cette pièce imaginaire à la gloire de République démocratique allemande, pour son quarantième anniversaire, n’aurait-il pas été intéressant de le mettre véritablement devant les choix de créateur qu’une telle entreprise aurait du exiger de lui ?

Au lieu de cela, l’intrigue de ce film est très grossièrement construite, chaque détail montré, l’étant d’une telle façon que l’on sait de façon certaine qu’il devra resservir par la suite, quand tous les détails deviennent signifiants, alors le mystère ne cesse de reculer pour ne plus faire place qu’à l’évidence et à la démonstration pesante.

Mais à vrai dire les travers de ce film vont bien au delà de lui-même. Il s’agit là d’un film tout ce qu’il y a d’hollywoodien, on n’ignore rien des sentiments assez binaires, et seulement partiellement troublés par des circonstances pourtant oppressantes, éprouvé par ses personnages, un récit très romancé à partir de faits historiques flous, mais qui suffisent à réécrire l’histoire dans son entendement général — c’est sans doute le plus grand tort de la Liste de Schlinder d’avoir décidé de prendre à son compte la pédagogie de l’histoire et de faire du cinéma fictionnel un ersatz d’enseignement historique, et donc d’ouvrir la voie à toute une génération d’historiens amateurs — ce qui est plus inquiétant encore à mes yeux, c’est la promptitude de la critique d’en faire ce que ce film n’est pas et ne sera jamais, un film exemplaire, et par une analogie idiote et sans fond, d’en faire l’héritier d’un cinéma infiniment plus adventice, celui des Fassbinder et Herzog.

La critique est devenue ainsi qu’elle a perdu tout sens critique. La critique n’est plus jamais critique, elle n’argumente plus jamais contre les oeuvres qu’elle est censée critiquer, c’est comme si du raisonnement thèse antithèse synthèse, elle avait amputé l’antithèse. Avec une tendance outrée de plus en plus présente, celle-même de décréter systématiquement que telle ou telle dernière oeuvre est la meilleure de l’artiste ou de l’écrivain — j’ai également découvert récemment que dans Télérama les critiques finisaient par mettre des notes aux livres chroniqués, idiotie, noter, qui jusque là était réservée aux films et aux disques. Parler de la "meilleure oeuvre" ou du "meilleur livre", d’un corpus est un raisonnement à la fois idiot et sans raison d’être et qui puise sa seule argumentation dans des références analogiques vides de sens. Il y a entre la vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck et les films de Fassbinder autant de points en commun qu’il y en a entre la Grande Vadrouille et Pierrot le fou.

Il y aurait beaucoup à dire à propos d’une critique qui s’évertuerait à nous faire oublier les différences essentielles de sens et d’esthétique qu’il existe entre le cinéma d’auteur et le cinéma populaire. Et plus généralement entre les oeuvres véritables et celles plus commerciales et résolument tournées vers leur commerce.  

Samedi Samedi 10 février 2007



 

Vendredi Vendredi 9 février 2007

Cela faisait longtemps que je n’avais pas passé une journée entière au travail. Dans le calme et la concentration qui peuvent être celui du garage et la mienne. J’ai commencé par travailler sur l’ordinateur d’Anne, en reprenant le montage de la vidéo de la Rue Nazie, puis j’ai repris celui de la vidéo de Nathan travaillant avec Meriem. Je me suis fait la réflexion qu’il faudrait tout de même que j’apprenne à reprendre la bande-son de ces vidéos, pour l’étoffer un peu. Puis je suis repassé sur mon ordinateur, j’ai repris mes notes de l’avant-veille au soir dans le train, sur le chemin du retour. Pendant ce temps-là, mes photos étaient déchargées de la carte-mémoire vers le disque dur. Et j’ai commencé à mettre en pratique ce que les étudiants de Josué m’ont enseigné à Aix et j’ai composé les deux ou trois images que j’avais de retard dans la Vie. Publication des images, publication de la vidéo, transferrée depuis l’ordinateur d’Anne, je me suis fait réchauffé trois courgettes farcies et je suis retourné au travail. Fier aussi des nouvelles connaissances dans le maniement de Photoshop — je crois que je sais enfin scanner correctement des images — j’ai donc scanné les dessins du mois de janvier pour le Cahier des esquisses. J’ai salué une fois de plus la prouesse technique de Julien en constatant que le passage d’une année sur l’autre dans les archives se faisait parfaitement. Il était deux heures de l’après-midi quand j’ai commencé à lever un peu le nez de ma fenêtre lumineuse, je me suis alors dit que d’aller tirer quelques flèches me ferait le plus grand bien. Ma concentration était à son plus haut niveau jamais atteint dans cet exercice, je crois que c’est la première fois que ma concentration au tir bénéficie de celle du travail, habituellement c’est volontairement l’inverse, il était même fréquent à Puiseux que je fasse un peu de tir avant de me mettre au travail. Deux très belles brassées. Et trois flèches consécutives dans le jaune, toutes se touchant. Un peu trop d’attention portée à cet heureux résultat et la flèche suivante est dans le bleu, presque dans le noir. Je me suis arrêté, j’ai rangé mon arc et je suis retourné travailler encore une petite heure dans le garage. J’ai commencé à scanner les images de l’été 2002, puis il a été l’heure d’aller chercher les enfants à l’école.

Curieusement, plus tard, les enfants couchés, j’en avais encore sous le pied, alors je suis descendu dans le garage à nouveau, j’ai fini de scanner les dernières images de l’été 2002 et en deux temps, trois mouvements, elles étaient en ligne. Je me suis alors dit qu’il était inexplicable qu’il m’est fallu presque cinq ans pour les publier de la sorte sur le site. J’ai remis de l’ordre dans ma boîte aux lettres, et j’en ai profité pour faire une sauvegarde de mon courrier et de mon carnet d’adresses, j’ai formatté mon disque de sauvegarde et j’ai lancé la copie de mon disque amovible sur le disque de sauvegarde, cela prend presque la nuit pour ce faire. Vérifiant le bon démarrage de cette lente opération, j’ai écrit ces quelques lignes qui ne sont, somme toute, que l’inventaire de cette journée de travail. Sentiment de journée réussie. Avoir alors l’impression d’être l’artiste de sa propre vie. Impression rare. Précieuse.

 

Jeudi Jeudi 8 février 2007



Parfois, avec Nathan, je voudrais pouvoir passer le film de sa vie en accéléré pour m’assurer que le film se finit bien.  

Mercredi Mercredi 7 février 2007



Cette fois-ci, j’y allais avec Madeleine. C’était son désir. Je crois que Madeleine pense que son père a connu une jeunesse dorée aux Arts Décos. Et comme de retour d’Aix il y a trois semaines, j’avais dit que cela m’avait fait beaucoup de bien de replonger dans cette ambiance d’école d’art, que cela m’avait naturellement rappelé les Arts Décos, Madeleine avait été prompte à demander à venir avec la fois suivante. Nous avions un peu hésité avec Anne sur le bien fondé d’une telle journée avec Madeleine, c’est-à-dire levé à cinq heures du matin pour être rentré à minuit le même jour, sans compter qu’il n’était pas assuré que Madeleine s’amuse beaucoup là-bas, pendant que je faisais des choses de grande personne. Mais l’insistance de Madeleine était telle que nous étions, elle et moi, passés par un contrat moral : Madeleine acceptait de se lever à cinq heures, de marcher jusqu’à la gare de Fontenay, de faire trois heures de train sans broncher, de devoir s’occuper un peu toute seule toute la journée, de devoir refaire trois heures de train le soir, et de marcher de la gare à la maison, retour prévu pour minuit, en échange de quoi je l’emmenais avec moi toute la journée donc et je pensais bien lui faire quelque cadeau si elle se tenait bien sage. Nous n’eumes pas besoin d’avoir recours à de telles assurances. Madeleine s’est levée facilement à cinq heures, nous avons passé les trois heures du voyage aller à débroussailler quelques notions de géographie et de temps à l’aide de ma montre, il y a eu un petit moment de découragement, quand sortant de la navette à la gare routière, j’ai un peu peiné pour retrouver le chemin de l’école, mais à vrai dire moi aussi j’avais faim et envie d’un café. Une fois à l’école, c’est à peine si j’ai vu ma petite Madeleine de la journée, prise en charge littéralement par Josué, avec lequel elle s’est tout de suite très bien entendue, et par les étudiantes de Josué, puis par Christophe de l’atelier métal, un type d’apparence bourru, mais ce n’est pas comme si Madeleine n’avait pas l’habitude des types bourrus avec son père, les types bourrus n’impressionnent pas Madeleine, et qui accepta bien gentiment de travailler sous les directives de Madeleine pour un petit projet de cadeau qu’elle avait pour sa mère, puis elle fut acceptée dans un cours de modelage, un étudiant de peinture la reconnut pour être la petite fille du désordre ! — authentique —, bref l’école l’avait adoptée et ce n’est que vers six heures et demie que j’ai du m’inquiéter de la récupérer, pour aller dîner rapidement et de bonne heure avec Josué, retour à la gare, et retour.

L’impression que tout ceci m’a fait pendant cette journée : je ferai bien professeur d’arts plastiques. Les étudiants de Josué m’ont paru sincères dans leurs remerciements à la fin de la journée. Impression assez enivrante en fait. Mais la gueule de bois était pour le voyage dans le train au retour, tandis que Madeleine s’était tout de même un peu assoupie — ne dites jamais que je vous l’ai dit, arrivés à Paris,je lui montre une photo d’elle endormie, elle est indignée et m’interdit de "mettre ça sur internet" son expression, donc il n’y a pas de photo de Madeleine endormie dans le train au retour et Josué n’est pas au courant — tandis que Madeleine se repose, mais ne dort pas vraiment, donc, je pense que sans doute je prendrais bien davantage de plaisir à être professeur d’arts plastiques, mais je sais combien les places sont prises d’assaut, plutôt qu’informaticien dont je doute, parfois, tout de même, que ce soit ce pourquoi je sois fait.

Cherche place de professeur d’arts plastiques (spécialités : photographie, construction de sites internet, multimédia, écriture créative) étudie toutes propositions.



Dessin de Josué et Madeleine  

Mardi Mardi 6 février 2007



Temps couvert. Partir en maugréant. Monter l’arc à la va-vite, pressé d’en découdre. Tirer une première flèche bien centrée mais qui passe loin au dessus de la cible. Respirer un grand coup. Savoir d’expérience qu’il ne faut pas tirer en étant fâché. Travailler la respiration. Décocher une nouvelle flèche, bonne hause mais un peu à gauche. Se sentir alors en terrain familier. Continuer de respirer fort entre deux flèches. La première brassée n’est pas bonne, très dispersée avec une tendance à gauche et deux flèches molles qui sont dans le bas de la cible. Et puis, avec la troisième brassée, se sentir mieux, un tir groupé puis un autre, se donner de travailler un point en particulier. La tenue de l’arc, la main gauche est trop ferme, je le sais, je le sens, il y a les vibrations de la corde qui remontent dans l’avant-bras. Faire un effort sur l’avant-bras, mais alors ce sont les jambes qui se tendent. Les flèches de nouveau se dispersent. Revenir à la respiration, ne plus réfléchir. Tirer. C’est mieux, mais c’est moins bien qu’avant. Moins régulier. De moins en moins régulier, il n’y a même plus une seule bonne flèche par brassée, savoir que c’est le moment de s’arrêter. S’obliger à s’arrêter. S’arrêter. En démontant l’arc, s’apercevoir qu’une des branches était mal vissée. Etre allé trop vite. Et du coup demain j’aurais mal dans le bras. Tiens il pleut.

Journée qui s’étire pareillement, quelques bons moments mais dispersés dans des moments de doute et d’errements. Avoir aussi le sentiment qu’on aura plus tard à payer les errements d’aujourd’hui.  

Lundi Lundi 5 février 2007



Imaginez, vous êtes Alexis Lacroix, journaliste, essayiste, tout ce qu’il y a de bien, vous êtes invité à une émission de radio sur France Culture, Jeux d’épreuve, dans laquelle vous aurez notamment à donner votre avis à propos du dernier roman d’Emmanuelle Pagano, les Adolescents troglodytes. Malheureusement vous n’avez pas eu le temps de le lire, ou de le lire en entier. Ni une ni deux, vous allez sur Google et vous faires une recherche sur "adolescents troglodytes", le site de POL ne vous reseignera pas outre mesure, vous pourrez lire les premières pages du roman, pour cela vous avez déjà reçu le service de presse, la biographie de l’auteur, pas très longue d’ailleurs et puis la critique du livre dans Télérama, mais vous n’allez tout de même pas reprendre les termes d’une collègue dans un autre journal. En revanche deuxième proposition de google, un petit article de pas grand chose sur internet, c’est exactement cela qu’il vous faut, vous plongez, et vous faites votre la comparaison, dont vous vous dites que vous allez la rendre hardie, d’avec Steve Reich.

Seulement Steve Reich cela veut surtout dire, pour vous Alexis Lacroix, musique contemoraine répétitive, ressassement, mais vous savez que c’est bien vu en général, Steve Reich. Il y a l’autre comparaison avec les paysages d’Emmanuel Carrère, je ne sais pas très bien où vous êtes allé chercher cela, sur internet, probablement, en cherchant rétroactivement sur google "Emmanuel Carrère" + paysage, je trouve effectivement quelques résultats qui sûrement vous auront mis sur la voie. Et puis Carrère et Pagano sont tous les deux chez POL, ça fait sens.

Pour tout vous dire, Alexis Lacroix, je suis la personne qui a écrit l’article du Portillon qui vous aura sauvé d’un certain embarras et qui dans l’émission vous vaut le rire entendu de Frédéric Ferney — je remaque ici que le même a déjà reçu Emmanuelle Pagano et Marie Ndiaye dans son émission de télévision le bateau-livre, et dans laquelle il dit exactement les même choses à propos de ces deux romancières que dans l’émission de radio, s’arrêtant sur les mêmes extraits avec, là, la comparaison avec Alien le film de Ridley Scott, pour Ndiaye — et dire que je trouvais que je poussais un peu avec la compraison entre Emmanuelle Pagano et Steve Reich, Marie Ndiaye et Ridley Scott ! — et les seins naissants des jeunes femmes pour Pagano, qui semble l’avoir beaucoup ému, on m’expliquera un jour à quoi cela sert d’avoir toujours les mêmes personnes pour parler des mêmes sujets sur différentes ondes, chaînes et journaux. Et donc je tenais à vous dire que ce qui m’avait incité à cette comparaison n’était pas le ressasement — ce qui fait la musique de Steve Reich pour vous, et à vrai dire sa réputation — mais le résultat de ce ressassement — ce qui fonde la recherche de Steve Reich. Et pour être parfaitement honnête avec vous, cette comparaison, avec un peu de recul, je ne suis plus certain de la trouver très juste. Mais peut-être est-ce parce que je la retrouve dans votre bouche. Du coup je me mets à douter.

Comprenez-moi bien, Alexis Lacroix, ce n’est pas à vous en particulier que j’en veux, je ne vous en veux pas, et je ne moque pas de vous, mais quand je décèle dans les médias traditionnels si prompts à se dire vertueux et à dénigrer au contraire le grand axe du mal internet, je suis toujours tenté de faire un peu d’ironie, parce qu’effectivement, je fais partie de ce mauvais genre qu’est pour vous, et vos employeurs, internet.

Je suis certain que j’aurais de vos nouvelles, lorsqu’un jour où vous aurez davantage de temps qu’une veille d’émission radio à propos d’un livre que vous n’avez pas le temps de lire en entier, et que vous ferez une recherche sur votre nom dans google. Mon mail est ici.  

Dimanche Dimanche 4 février 2007



Dans mes photographies je n’ai jamais su dire quelle était la part qui revenait à mes sujets. Parfois il me semble que mes prises de vue sont tellement littérales que je pourrais tout aussi bien dire que la photographie a été prise par l’appareil et que je n’ai, en quelque sorte, que fait le geste d’emporter avec moi mon appareil. Je marche beaucoup. Je suis un bon marcheur, un marcheur lent mais qui marche longtemps. Cela vient de la lecture de mon Année dans la baie de personne de Peter Handke, de la description de ses nombreuses marches dans un paysage que je connaissais parce que c’était celui de mon enfance, les Hauts-de-Seine et leurs maintes surprises cachées et souvent peu connues, d’ailleurs dans le livre, Handke fait son possible pour n’en rien révéler de peur d’attirer des badauds et c’est seulement parce que je connais aussi les anciennes cellules de la Gestapo au Mont-Valérien, le virage du train entre Puteaux et le Val d’or, ou encore les bois du parc de Saint-Cloud, du côté de Sèvres et de Chaville, et le restaurateur ombrageux, que j’avais reconnu les lieux. C’est en lisant ce livre, à Portsmouth, que j’ai compris que c’était là, tout près, que le paysage était à portée de mes promenades, et qu’à force de ces marches, parfois jusque dans le tard, j’ai découvert la plage d’Eastney, les marécages plus au Nord, Hayling Island et Sandy Point, qu’il suffisait de marcher. Et marchant, j’ai compris que je faisais désormais partie de ces personnes qui ont une connaissance intime des lieux qui les entourent. Voyant certaines de mes photos mes collègues, certains nés à Portsmouth, ne voulaient pas croire que je les avais prises à deux pas de chez eux, combien de Fontenaysiens se sont risqués dans le terrain vague au dessus du chemin des sources, et combien connaissent le chemin des sources ? Et très peu des jeunes collègues, avec lesquels je travaille, connaissent le Nord de la ville et ses usines Michelin omniprésentes, les quartiers des maisons coupées en quatre que Michelin louait à vil prix à ses ouvriers. Revendues depuis, essentiellement achetées par des retraités de Michelin justement. Quand je photographie ces rues désertes ou encore quand je photographie le chemin qui cet après-midi m’amène au Puy des Goulles, à la grotte de Sarcouy, et puis prenant le raidillon sur sa droite, d’atteindre le somet du Sarcouy, je ne suis pas certain de produire plus que cette marche pour moi-même.

A d’autres moment, je vais pencher mon objectif, faire une mise au point aberrante sur l’infini avec un premier plan très flou, surexposer, sous-exposer, tricher, cadrer, recadrer, me baisser, tenter de prendre les choses en plongée, et ce faisant je suis souvent rattrappé par cette note de travail d’Arnaud Class, quand on commence à faire tout ce cirque, on ferait aussi bien de ne pas prendre la photo. Ou alors je vais penser à Barbara Crane au bord du lac Michigan dans sa maison cernée par les arbres et à ses recherches de points de vue, à deux centimètres du sujet, de ses mises au point avec une profondeur de champ infime, à ses sous-expositions massives, et je vais me dire, il est là l’art de prendre une photographie, tordre le sujet et lui faire rendre gorge. Je fais des allers-retours fréquents entre les deux attitudes, parce que j’ai bien du mal à trouver cette distance particulière qui serait définitivement la mienne, celle par laquelle je m’engagerai vis-à-vis de mon sujet.

Mais à vrai dire, j’ai abandonné il y a longtemps l’idée que même quelques-unes parmi la multitude des images que je fais, sortiront du lot, vaudront plus que les autres, non, elles appartiennent toutes à cette masse indifférenciée, de laquelle on ne peut rien extraire fiablement. Et souvent je m’amuse justement à faire des images extrêmement banales et de tenter ensuite de leur redonner vie, de les réanimer, en leur imposant des voisinages bruyants, jamais en m’astreignant à la poursuite de ces séries qui autrefois étaient le coeur de mon travail de photographe. Je suis devenu un photographe dilletante.

Je photographie aussi parce que les choses me font penser à d’autres choses, mais je ne cite pas nécessairement cette relation, à moi évidente, et à quiconque sans signification apparente. Aujourd’hui j’avais le sentiment de marcher de nouveau dans la chaîne des volcans dans le but de profiter de ce qu’il restait de neige, en bas elle était collante, fondante et boueuse, en haut du Sarcouy, je m’y enfonçais jusqu’au genou, très essoufflé, un peu inquiet de l’état de saleté et de boue dans lequel j’arriverai une fois de plus au travail pour l’équipe de nuit, mes collègues doivent penser qu’ils travaillent avec un homme des bois, et je songeais à ce petit paragraphe des Adolescents troglodytes d’Emmanuelle Pagano et dans lequel elle parle aussi de cette illusion de beauté à propos de la nature. La nature c’est comme le reste, c’est pas plus beau ni plus pur qu’une ville, que les zones commerciales ou les zones industrielles, que les éoliennes hautes et arrogantes au-dessus des épicéas. Des fois même la nature elle est comme ça énervante et neurasthénique, à l’automne si moche et sale, boueuse et collante au printemps quand la neige poisse, arrogante avec le soleil intact de l’hiver, et ridicule si verte l’été. Pénible, ennuyeuse, comme tout le reste.

Comparablement j’ai l’impression de savoir de moins en moins bien ce qui fait une image, une photogrpahie, ce qui lui donne sa valeur ou son épaisseur. Et que très rarement ces photos donnent à voir le chemin parcourru pour les atteindre.  

Samedi Samedi 3 février 2007



 

Vendredi Vendredi 2 février 2007



Voilà bien le désordre de ma petite bibliothèque, en cherchant la Chambre des enfants de Louis-René des Forêts, que je n’ai pas trouvé, j’ai fini par retrouver la Castration mentale de Bernard Noël que je cherchais sans succès il y a deux mois je crois, pour ses premières pages à propos des photographies de la Commune et des yeux des Communards que les Versaillais crevaient. Mais je n’ai pas retrouvé le livre de Louis-René des Forêts. Et puis recherchant cette photographie de C. de Trogoff dans les archives de la Photographie de minuit, n’y parvenant pas, j’ai fini par me souvenir que je lui avais écrit un mail au sujet de cette photographie, le retrouvant, j’ai fini par retrouver son titre dont je me souvenais de travers — la création d’un monde nouveau au lieu de Nouveau monde et, la date aidant, j’ai fini par retrouver l’image sur laquelle sans doute mes yeux avaient glissé en parcourrant les archives de la photo de minuit. Parfois je m’amuse de recevoir des mails de visiteurs courroucés presque de ne pas retrouver ce qu’ils ont vu une fois dans le site. Sensation d’arroseur arrosé ce soir.  

Jeudi Jeudi premier février 2007



>C’est ce soir, entre 19h55 et 20h. > >L’Alliance pour la Planète (groupement national d’associations >environnementales) lance 5 minutes de répit pour la planète, un appel >simple à l’attention de tous les citoyens : le 1er février 2007 entre >19h55 et 20h00, éteignez veilles et lumières. > >Pourquoi le 1er février ? Le lendemain sortira, à Paris, le nouveau >rapport du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du >climat (GIEC) des Nations Unies. Cet événement aura lieu en France : il >ne faut pas laisser passer cette occasion de braquer les projecteurs sur >l’urgence de la situation climatique mondiale. > >Il y a aussi des rassemblements, pour en savoir plus :www.amisdelaterre.org. > >Et bientôt des manifs contre l’EPR et pour les énergies renouvelables, >voir le site de geenpeace : www.greenpeace.org

Reçu depuis la liste de discussion du Terrier  

Mercredi Mercredi 31 janvier 2007

Quand je suis entré dans le salon familier, je n’en ai pas cru mes yeux. Là où j’avais toujours vu un canapé de style Louis XV — je ne suis pas sûr, mais je pourrais sans doute le vérifier sur internet, c’est effectivement Louis XV, je viens de vérifier — et dont seul le motif de la tapisserie avait varié avec les ans, j’y ai vu la petite table de jeu au tapis vert, qui autrefois repliée logeait le téléphone dans le coin de la pièce, et qui dépliée désormais supportait l’ordinateur portable des parents et entre les pieds de la table courrait un très beau désordre de câbles, internet était enfin arrivé jusqu’à eux, mon père n’était pas peu fier d’avoir réussi les branchements et l’installation de la connexion, mais à vrai dire l’ensemble était assez perfectible, ce à quoi je me suis employé, notamment en le débarrassant de l’antivirus présent par défaut, Norton, que je ne peux m’empêcher de comparer à Sarkozy, il s’installe partout, il se mêle de tout, il vous empêche de faire toutes sortes de choses que vous aimeriez faire, et il est surtout d’une prodigieuse inefficacité pour ce qu’il est censé faire, vous protéger des attaques virales.

C’est une sensation étrange de se dire que mes parents vont bientôt se servir d’internet, qu’ils vont devoir faire évoluer leur appréhension des choses, par exemple ils ne seront plus obligés d’acheter le Monde tous les jours — il y a même les mots croisés sur leur site ? A vrai dire je ne m’étais jamais posé la question et il semble qu’il y ait effectivement une grille quotidienne, je doute que l’on puisse y trouver le plaisir de surcharger au crayon du papier journal ou d’y déposer au contraire des lettres hésitantes que l’on marque à peine, sans compter qu’il devrait pouvoir se frotter à des grilles d’auteurs qu’il ne connaît pas encore, comme Epsilon, et puis le Monde tous les jours pourquoi pas, mais pourquoi se priver de tant d’autres journaux en ligne comme Courrier Internationnal et le New York Times, un jour il indexera peut-être le fil rss de rezo.net. Nous n’en sommes pas là.

D’autant que parmi les premiers buts affichés lors de l’achat de cet ordinateur, un peu après "ne pas mourrir idiot", il y avait l’idée d’aller voir de plus près à quoi ressemblait le désordre. Et c’est curieux parce que mes pensées alors se dirigent vers les jeunes lycéennes de mon ami Alain et qui travaillent sur la notion d’intime lors du travaux dirigés qui les avaient notamment conduits à venir nous écouter à la table ronde de la BNF fin novembre, et demander à me recontrer à nouveau pour me poser d’autres questions. Toutes les trois ont un blog et elles redoutent parfois que leurs parents aillent y lire de plus près. En riant je leur ai dit que depuis peu je connaissais la même angoisse, la même peur. Elles étaient interloquées, incrédules.

Je pense alors à la nouvelle de Louis-René des Forêts, La Chambre des enfants, cet homme qui écoute les jeux et les discussions des enfants au travers de la porte de leur chambre et qui soudain s’aperçoit que c’est là un droit qu’il s’arroge trop sommairement, il est alors prisonnier de son indiscrétion parce que s’il bouge les enfants vont l’entendre et savoir qu’il les écoutait. Et pourtant, je ne saurais trop conseiller aux parents de lire les blogs de leurs enfants, parfois avant qu’il ne soit trop tard, mais surtout de ne pas bouger derrière la porte de la chambre, de ne pas faire de bruit.

Julien plaisante souvent qu’un jour Madeleine aura son propre bloc-notes, je le soupçonne même de vouloir aider Madeleine à le construire, et que les visiteurs du désordre sauront enfin ce que cette pauvre enfant endure, et ce qui est généralement présenté sous la forme de benoîtes déconnades par son père. Je me demande quel genre de site internet Madeleine fera plus tard et si elle souhaitera ou non que j’y aille de temps en temps. Quant à Nathan mon rêve le plus fou serait de pouvoir lui remettre les clefs du désordre, son impressionnante mémoire visuelle devrait l’aider à affronter cette multitude et pourquoi pas même ?, la domestiquer. D’Adèle ne je peux deviner qu’une chose pour le moment c’est qu’elle sera très grande, puisqu’elle a déjà une taille de pieds d’un enfant de quatre ans, et qu’il m’en a justement coûté bonbon en lui achetant aujourd’hui une nouvelle paire de chaussures.




Photographies de C. de Trogoff  

Mardi Mardi 30 janvier 2007

Certains jours, davantage que d’autres je passe tout près d’arrêter, de tout arrêter, et je ne saurais dire exactement à quoi c’est dû. En général ce sont les jours de moindre forme, de moral plus bas, mais il n’y a pas de règle ou d’échelon à cette tentation de capituler, ce ne sont pas nécessairement les jours de plus grand désespoir qui m’amènent à cette latence, et ce ne sont pas non plus les jours de plus grand courage qui sont la garantie de la volonté raffermie.

Il y a que c’est beaucoup de travail. Ces derniers temps, j’ai passé beaucoup de temps à faire passer les anciens articles du bloc-notes sous SPIP, et j’y ai remarqué qu’alors, je ne m’astreignais pas à une entrée pour chaque jour. Que bien souvent, il y avait cinq lignes de texte et puis c’était tout. Et puis une lente dérive a du s’installer, il y a dorénavant une entrée tous les jours, certaines chroniques me coûtent beaucoup d’efforts et d’autres beaucoup de travail, pour la chronique à propos de Charles Burns, il m’a fallu scanner un heure et quart d’enregistrement de cette rencontre-conférence, palier les imperfections de mon enregistrement au mieux de mes connaissances en matière de son — pas sûr d’ailleurs que ce soit pour le meilleur, je suis assez maladroit avec ce programme de traitement des sons — puis scanner quelques pages de Black Hole, ne pas manquer de fabriquer un jeu de taquin avec la première page et son script aléatoire pour que le jeu ne vienne polluer la page qu’une fois sur sept, récupérer les extraits de mail échangés avec Alain, et enfin mettre tout cela en forme en html : il y a bien là trois ou quatre heures de travail (une chance encore, mes photos de ce débat sont ratées par manque de lumière et un placement trop éloigné, sinon il aurait aussi fallu inclure de ces photos qui pourtant ont laissé une trace sonore sur l’enregistrement) et ce n’est qu’une seule entrée. Suis-je vraiment capable de cette surenchère ? Certainement pas tous les jours.

Et pourtant c’est tous les jours qu’il faudrait le faire, tous les jours s’astreindre à enregistrer quelques minutes sonores, tourner quelques minutes de vidéos, prendre quelques dizaines d’images, faire quelques dessins (et d’ailleurs la mise à jour du carnet des esquisses pour le mois de janvier reste à faire) et écrire quelques lignes. C’est beaucoup.

Un immense avantage à cela, et c’est sans doute lui qui me pousse à continuer en dépit de la charge que tout ceci finit par occasionner : il m’arrive de m’obliger à sortir de chez moi, d’aller de l’avant, de recontrer des personnes, d’aller voir des expositions, de lire des livres ou encore d’aller au cinéma, d’aller écouter des concerts, ou même de monter sur un volcan pour avoir le plaisir par la suite, non pas d’épater la galerie, mais de m’être enrichi. Et de constater rétrospectivement que plus je m’agite et plus il m’est donné d’en vivre, comme d’avoir la chance de passer par Oradour-sur-Glane — que mes médiocres connaissances géographiques ne m’avaient pas fait deviner que ce fût si proche de Limoges et donc sur mon chemin entre Angoulême et Clermont — et d’y apprendre notamment qu’il y avait une ligne de tramway qui traversait tout ce long village et qui menait aux autres villages aux environs, et de réaliser aussi qu’alors le tissu social dans les villages était incroyablement plus dense qu’aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de repenser au village de Puiseux-en-Bray, 360 âmes et pas un seul commerce, une mairie dont le bureau était ouvert deux soirs dans la semaine, le mardi et le vendredi de dix-huit heures à vingt heures. La géographie est en train de souffrir de nos capacités d’être partout à la fois et nulle part vraiment. Dans un article récent de Libération, je découvrais que les délocalisations notamment étaient, en plus d’être des catastrophes sociales, des plaies écologiques parce qu’elles augmentaient les flux de transports.

C’est sans doute ce besoin de donner de la matière au bloc-notes qui est ma meilleure chance de repousser un peu les barrières de mon ignorance. Et pour cet article, pas d’image, pas de son, pas de vidéo. Des liens c’est tout.

 

Lundi Lundi 29 janvier 2007

On ne monte pas tous les jours sur un volcan, il y a même des jours où l’on demeure dans des tunnels.

 

Dimanche Dimanche 28 janvier 2007



Quelle semaine !, 1500 kilomètres parcourrus en tous sens, Clermont-Ferrand - Paris - Rennes - Angoulême - Clermont-Ferrand, et ce midi quand je me suis levé après la nuit au travail, je suis parti vers Orcines, vers les hauteurs et les volcans. Monté lentement jusqu’en haut du cratère du Pariou, arrivé épuisé en haut, mais heureux, presque seul sur les lèvres du volcan, entièrement recouvert de neige, ciel radieux, la ville gommée par une épaisse couche de nuages, peu de vent, juste le bruit de ma respiration chahutée, et celui de mes pas dans la neige. Faisant le tour du cratère, le sentiment de m’atteindre un peu, davantage que d’autres jours, cela oui, et alors cette ironie que c’est au terme des centaines de kilomètres que je trouve cet endroit appaisant, voisin de mon point de départ. Comme si le trésor que l’on avait cherché au milieu des océans, à l’autre bout de la terre, et revenu, chez soi, on découvre que la recherche a été inutile, puisque le trésor se trouve depuis toujours dans les caves de Moulinsart, mais on est consolé de cette course futile par la découverte in fine du trésor. Heureux d’être parvenu au fait, d’y arriver encore, ma respiration était cassée, mais mon coeur était tranquille. Par endroits, cependant, le plaisir de cette marche, détérioré par une envie pressante de déféquer, le corps ne me laissera donc jamais tranquille ?  

Samedi Samedi 27 janvier 2007

Levé à six heures pour accompagner L au train de sept heures. Le voilà parti pour Bruxelles. Je trouve une boulangerie ouverte de bonne heure sur le chemin du retour, achète ce qu’on appelle ici des chocolatines — je crois que c’est une appelation propre à tout le Sud-Ouest, et elle désigne justement des pains au chocolat — et je remonte vers chez Alain et Céline, mais voilà, j’ai oublié de prendre la clef de l’immeuble, celle de l’appartement oui, mais pas celle de l’immeuble, il est un peu plus de sept heures et je n’ai donc pas le coeur à sonner à l’interphone et les réveiller. Je remise les chocolatines dans la voiture et je pars me promener dans les rues désertes et sombres de la vieille ville, je longe les remparts et reste un long moment à regarder cette vue immense sur la vallée de la Charente. Il fait toujours nuit quand je récupère la dernière édition du Monde, chez un marchand de journaux qui peste contre le retard de son livreur, et quand je retrouve sans mal le café d’Alain et Céline, place du marché.

Café.

Et lecture des huit pages du New York Times incluses dans l’édition du Monde de vendredi. Things that the United States could buy for $1,200,000,000,000. Oui, vous avez bien lu un trillion, deux cent milliards de dollars, c’est-à-dire, semble-t-il le coût de la guerre en Irak depuis début 2003. C’est un coût exhorbitant en grande partie rendu pareillement extravagant par la comptabilité de toutes sortes de dépenses et de coûts annexes comme les conséquences de la hausse du prix du pétrole depuis cette guerre. Je donne ici le lien de cet article pour les Anglophones, c’est dans les archives accessibles par les membres inscrits (l’inscription est gratuite et vous permet de recevoir tous les jours une newsletter très synthétique avec accès à tous les articles via des liens hypertextes, c’est tout à fait remarquable)

Bref, soit deux cents milliards de dollars, le coût annuel de la guerre en Irak, et cinq postes de dépenses qui permettraient de dépenser cet argent plus utilement : donner l’accès aux soins médicaux à toute la population américaine, 100 milliards de dollars de coût annuel, des garderies d’enfants pour tous les enfants de moins de quatre ans, pour un coût de 35 milliards de dollars annuels, suivre effectivement les recommandations de la commission du 11 septembre en matière de sécurité intérieure pour une petite dizaine de milliards de dollars, allouer 6 milliards de dollars pour la recherche contre le cancer et enfin vacciner tous les enfants du monde contre la rougeole, la coqueluche, le tétanos, la tuberculose, la polio et la diphtérie, pour les 600 millions de dollars restants.

Si un jour un président des Etats-Unis pouvait se prévaloir d’avoir réussi à donner l’accès aux soins médicaux à tous les Américains, fait en sorte que tous les enfants américains de moins de quatre ans aient effectivement une place en garderie, avoir réalisé tous les objectifs en matière de sécurité intérieure préconisés par le commission du 11 septembre, avoir efficacement lutté contre le cancer et avoir éradiqué de la Terre toutes ses maladies infantiles les plus connues, sûrement ce président aurait sa place aux côtés de Washington, Jefferson, Roosevelt et Lincoln au Mont Rushmore. Alors que penser d’un président qui justement aurait rendu cela tout à fait impossible ? Rien, il s’agit juste d’un homme politique irresponsable et incompétent de plus. Il est même possible que si Al Gore avait été à la Maison Blanche à la suite des élections de 2000 qu’il a, en fait, gagnées, celui qui se fait aujourd’hui le pape de la lutte contre les effets de serre planétaires, n’aurait peut-être pas fait mieux et n’aurait certainement pas pu se vanter du quart du dixième de ces grandes réalisations à la fin de son mandat. Et quelle angoisse de penser au gâchis futur que vont faire les candidats de nos prochaines élections présidentielles des aspirations d’un peuple qu’ils ne représentent plus depuis longtemps. Par exemple quelle représentation est contenue par le vote des socialistes de la loi nationaliste de Sarkozy à propos de la dégradation des emblèmes nationaux ? Les députés socialistes élus en 2002 ont-ils reçu mandat pour aboyer avec les loups ? Pas par moi en tout cas qui avais pourtant voté pour eux en 2002.

Je suis incapable de détacher ma pensée de cette irrémédiable sentiment de gâchis, non que je prenne ces figures du New York Times pour argent comptant, pour ainsi parler, il est toujours plus facile de dresser le bilan après les faits que de concevoir et conduire à bien un projet, dans le cas de cet article on parle d’un argent qui n’a jamais existé, mais tout de même !

Je suis sorti du café, j’ai longé à nouveau les remparts de la ville, admirant la vue sur le jour naissant, paysage bleuté par les plaques de neige et de glace, le froid mordant aux joues. Curieux sentiment de penser à ces grands ensembles (et dans le cas présent au réchauffement de la planète alors qu’il fait très froid ce matin).

Plus tard dans la journée, dans l’interminable voyage entre Angoulême et Clermont-Ferrand, je ferai un crochet par Oradour-sur-Glane, impression épouvantable de déambuler au milieu des traces du massacre de ces 622 personnes, tuées pour l’exemple par une compagnie de SS qui utilisait là des méthodes anti-guérillas éprouvées sur le front de l’Est — combien d’Oradour-sur-Glane sur le front russe ? Sentiment étrange aussi de respirer un air confiné pour être encore celui d’il y a soixante ans, figé et rance, tout est tel quel dans ce village, on peut y voir notamment une densité de population dans un village de campagne qui n’existe plus aujourd’hui, des commerces à toutes les portes, un mobilier urbain d’époque, une vie communautaire, un tissu social.

Ce que les SS ont fait ici, ils l’ont fait parce qu’ils avaient été conditionnés et galvanisés à le faire par le ressassement de discours nationalistes.

Le dégoût grandissant pour cette perversion politique, à quoi bon se battre pour exercer le pouvoir si c’est pour accumuler les faillites ? Toute sa vie Chirac aura trépigné pour être kalif à la place du kalif et enfin kalif, il n’aura fait que des conneries. A quoi bon ? De quel genre de vocation s’agit-il là ?

Route prenante entre Limoges et Clermont-Ferrand, succession de vallées sombres, de villages écrasés par la neige, le brouillard et la nuit tombante, l’hiver dans ces montagnes émoussées est une telle épreuve au-dessus de laquelle il est extraordinairement difficile d’élever ses pensées.

 

Vendredi Vendredi 26 janvier







Charles Burns à l’Espace Franquin, Salon de la bande dessinée d’Agoulême 2007

Et quelques jours plus trad, l’échange de mails avec Alain à propos de Black Hole de Burns.

>>>>>> Il y a dans ce livre quelque chose de profondément américain, au
>>>>>>> même titre que
>>>>>>> le jazz est profondément américain, le jazz étant la seule expression
>>>>>>> culturelle vraiment américaine, mais tellement déconsidérée parce
>>>>>>> l’héritage
>>>>>>> des Noirs.
>>>>>>
>>>>>>
>>>>>> Sérieusement, Black Hole est archétypal. Les personnages sont les
>>>>>> mêmes que dans toutes les bd "chronique" US de ma
>>>>>> bibliothèque, et
>>>>>> les mêmes que dans les films du même acabit. J’ai trouvé tout à
>>>>>> l’heure trois bouquins avec l’image des post-ados sur le canapé
>>>>>> dans
>>>>>> le pavillon, avec bière, drogue et télé... Mais j’ai pris du
>>>>>> plaisir
>>>>>> à traverser son atmosphère délétère. Une réussite. Et j’ai
>>>>>> trouvé la
>>>>>> parabole psychologique à la fois d’un fantastique américain
>>>>>> traditionnel et d’une subtilité agréable. Faudrait que je
>>>>>> réfléchisse
>>>>>> plus, mais c’est à la fois sans invention, comme toujours chez
>>>>>> les
>>>>>> Américains, et pourtant mieux. En fait ton histoire de Jazz est
>>>>>> peut-
>>>>>> être la solution : répétition d’un motif, mais interprétation,
>>>>>> mais
>>>>>> improvisation... et enfin, réinventions géniales. A la manière de
>>>>>> son
>>>>>> style instantanément reconnaissable alors qu’il re-visite un
>>>>>> style
>>>>>> américain complètement "historique".
>>>>>
>>>>>
>>>>> Je crois que tout est là, dans le style à la fois instantanément
>>>>> reconnaissable
>>>>> et "historique", par ailleurs son récit est un gouffre qui emploit
>>>>> des ficelles
>>>>> qui font penser à celle de David Lynch, des jeunes gens américains
>>>>> voguent entre
>>>>> deux eaux et sont confrontés à des mondes qui les dépassent de
>>>>> beaucoup.
>>>>
>>>> On devrait peut-être faire un article "épistolaire" pour
>>>> leportillon ?
>>>>
>>>> Quand je pense à toutes les questions qu’il aurait fallu lui
>>>> poser !
>>>> Il a parlé très vite du rapport à la nature, des grandes forêts,
>>>> mais
>>>> ce n’est pas un détail, la forêt est le personnage principal. Et le
>>>> lieu qui extrait et protège. Alors qu’il y a un tueur caché dedans,
>>>> malgré tout, ça reste le lieu qui sauve, qui sauve d’un bain social
>>>> trop normatif.
>>>> Il aurait aussi fallu insister pour savoir jusqu’à quel point la
>>>> chose est autobiographique, derrière l’allégorie fantastique. Parce
>>>> que si il y a une qualité particulière du récit, c’est aussi à
>>>> cause
>>>> du "senti" très précis de moment de l’adolescence, et surtout de
>>>> cette étrange tension érotique spécifique de l’adolescence qui
>>>> traverse le livre entier... Mais comme tu as l’enregistrement,
>>>> peut-
>>>> être y entends-tu plus que l’impression très superficielle qu’il m’en
>>>> reste ?
>>>>
>>>> Al
>>>
>>> L’enregistrement n’est pas passionnant justement à cause des
>>> questions qui sont
>>> loin de pointer vers le fond du problème. Je ne suis pas certain
>>> qu’il faille
>>> chercher une raison autobiographique à ce livre, au contraire ce
>>> sont en fait
>>> beaucoup de clichés typiquement américains qui sont ici à l’oeuvre
>>> et il y a
>>> des allers-retous fréquents entre la culture américaine et la sous-
>>> culture, les
>>> deux ayant des liens profonds.
>>>
>>> Il y a également la figure de l’étrange, l’alien, c’est-à-dire
>>> littéralement
>>> l’étranger, et tous ces jeunes gens atteints de mutations et qui
>>> sont à la fois
>>> plus nombreux qu’on ne le pense, et qui tous ou presque s’ignorent
>>> en tant que
>>> tels, sont en fait la représentation de l’anticonformisme, du
>>> manque d’adhésion
>>> avec le modèle américain,
>>
>> C’est exactement comme ça que je lisais la chose. L’allégorie
>> fantastique représente la formation de la personalité chez
>> l’adolescent et ses particularismes qui peuvent souvent éloigner de
>> l’idéal social (underground, contre-culture, bande). L’éviction du
>> monde adulte, les gueules déformées par une sorte d’acné géant, les
>> frustrations sexuelles, la mue d’un des personnages, en sont des
>> indices évidents. quand je parle d’autobiographie, c’est pour parler
>> des indices microscopiques "d’observation" qui parsèment si légèrement
>> l’ensemble des clichés, même si on peut hésiter sur leurs valeurs
>> d’observation, comme les sensations lors d’un premier rendez-vous
>> amoureux. Mais il y a quand même sa dédicace à une bande de copains
>> qui finit par "je ne vous ai jamais oubliés"...
>>
>> Une autre remarque : L’économie d’images pour porter le récit, à
>> l’opposé de la narration "manga", mais aussi "comics", qui donne
>> pourtant l’impression d’une longue traversée d’un grand récit. Pas
>> négligeable dans la réussite, malgré parfois quelques images
>> délicates à décrypter. Pas méchant. Céline me fait remarquer qu’il se
>> moque de nous quand il dit qu’il y a un peu de sexe... C’est quand
>> même le moteur de l’histoire...
>>
>>
>>
>>
>>> Et ne me tente pas de trop pour ce genre d’articles dans le
>>> portillon, tu sais
>>> je suis toujours très prompt à le faire ou encore enregistrer des
>>> conversations
>>> et les publier sur le site.
>>>
>>
>> Et alors ?
>
>
>
> Dont acte dès que j’aurais une minute, mais tu peux le faire aussi,
> si tu veux,
> enfin quand tu auras fini le Quotidien, cuvée 2006, faut tout boire.
 

Jeudi Jeudi 25 janvier 2007







Je récupère un Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde pour avoir véhiculer Christelle de l’Oeuf de Rennes à Angoulême, j’achète un M de LL de Mars à très vil prix en faisant valoir que j’en avais déjà acheté un certain nombre, je l’offre à Alain et Céline, je m’achète Big baby et Black hole en version anglaise de Charles Burns et Mitchum de Blutch, je dégotte un très beau Chris Ware en version anglaise, et L récupère quelques très beaux livres de Six pieds sous terre. Je rentre vanné en remontant de l’île vers les remparts, un peu incrédule du spectacle du festival, sorte de représentation jusqu’à la carricature du monde de l’édition, les gros éditeurs faisant leur possible pour écraser les indépendants, dont il vole non seulement les parts de marché mais aussi soit les auteurs en manque de reconnaissance ou pire leurs idées, mais est-ce pire ? Ils font à la fois pitié, et sont l’image du courage, les auteurs des fanzines exilés sous un chapiteau à part avec des tirés du même nom, comme cet éditeur finois qui propose que vous achetiez deux très belles histoires courtes et de vous les expédier par la poste avec force timbres et tampons exotiques dans des enveloppes au format très allongé, ou encore les forcenés de Mycose et d’autres que je découvre trop tard en fin de journée lorsque mon regard n’est plus valide à force de s’être essuyé sur tant et tant d’étalages de bandes dessinées. Il y aurait aussi à dire sur les conditions nouvelles du festival de cette année, éjecté des remparts, de la ville haute, par le maire de droite d’Angoulême pour avoir vendu l’ancien site d’exposition à un entrepreneur privé qui va en faire un centre commercial souterrain, et des conditions d’entrée rédhibitoire pour les visiteurs, 10 euros l’entrée, un encouragement vraiment à scanner un badge de professionnel et de faire un faux, qui serait assez riche pour se payer le luxe d’une telle entrée pour pouvoir, de surcroît, acheter encore de nouveaux livres ? Nous découvrirons même qu’un buffet et cafétaria gratuits sont toujours en place dans la vieille ville, ce dont les auteurs n’ont pas été informés à la différence de la presse qui d’ailleurs prend le buffet d’assaut. Ou comment les petits calculs mesquins du court terme finiront par ruiner l’avenir. Monde de merde tellement flagrant dans sa décrépitude lorsqu’en plus il revêt des atours volontiers infantilisants, parce que naturellement la bande dessinées c’est surtout pour les lecteurs immatures, je remercie la destin de m’avoir dévié à l’entrée des Arts Décos d’une vocation molle pour la bande dessinée, je crois qu’aujourd’hui je vivrais si mal que ses lieux de lecture ressemblent à cette mascarade sous chapiteau.

Je me souviens l’automne dernier avoir entendu du Satie dans un centre commercial d’Angers et d’avoir eu des envies de suicide.  

Mercredi Mercredi 24 janvier 2007

Est-ce qu’on peut tout dire dans son bloc-notes ? Une discussion avec Alain, Céline et L, le soir de notre arrivée à Angoulême, après une route difficile, et même périlleuse par endroits à force de peu de visibilité et de chaussée enneigée.

La question se pose d’autant qu’Alain vient justement de fermer son webobjet, objet toujours plus fuyant, puisque chaque fois que je suis sur le point d’en faire l’article, il se dérobe. Insaisissable objet en fait.

Et nous n’arons pas fini de rire dès ce premier soir, que ne nous étant pas vus depuis quelques temps déjà avec Alain et Céline, il me sera presque impossible de leur raconter la moindre anecdote sans qu’ils la reconnaissent telle que je l’avais relatée dans le bloc-notes du désordre. Frontière poreuse qu’on souhaiterait parfois plus étanche.

 

Mardi Mardi 23 janvier 2007





Cette nuit, la rue Alexis Carrel de Rennes a été rebaptisée Rue Nazie. LLdeMars et moi-même encourageons vivement les habitants des villes suivantes à en faire autant.

Le Relecq-Kerhuon (22), Orange (84) — comme c’est curieux —, Meaux (77), Clermont-Ferrand (63) — je m’en charge —, Niort (79), Lagord (17), Hameau (80), Saint-Rapahël (83), Ancenis (44), Cognac (16), Saint-Ouen (41), Château d’Olonne (85), Buc (78), Avignon (84) Saumur (49), Anould (88), Brétigny-sur-Orge (91), Villemomble (93), Bonneuil sur Marne (94), Orléans (45), Paris (75), Saint-André les Vergers (10), Castelnaudary (11), Lourdes (65), Marseille (13), Vaux-sur-Mer (17) Penvénan (22), Pabu (22), Nîmes (30), Balma (31), Eu (76), Lyon (69), Chazey-D’Azergues (69), Saint-Martin-en-Haut (69), Saint-Laurent-en-Salanque (66), Cholet (49), Béziers (34), Bédée (35), Pierrelatte (26), Le Péage-de-Roussillon (38) Joué-les-Tours (37) Minizan (40)Chemillé (49) Saint-Etienne (42), le Passage (47), Reims (51) Villers-les-Nancy (54) Méréville (54), Verdun (55) Pontivy (56) Grande-Synthe (59) et Verberie (60)

Pour cela nous mettons à votre disposition notre gabarit (dont vous aurez sans doute à adapter la taille, les normes en matière de plaques sont variables d’une ville à l’autre) avec le fichier ci-joint.

Deux méthodes que nous recommandons, celle en deux passages, à la bombe de couleur bleue outremer sombre pour repeindre entièrement le fond de la plaque, laisser sécher deux heures et revenir deux heures plus tard donc pour passer un coup de blanc, grâce au gabarit que vous vous serez confectionné avec notre fichier. Une autre méthode consiste à coller du véniala bleue outremer sombre sur du vénilia blanc, après avoir découpé la couche bleue (note : il vous faudra alors découper les formes isolées du R du A et du 9.  

Lundi Lundi 22 janvier 2007

La petite désespérance de Madeleine, pour une fois que je pouvais rester la regarder au poney sans avoir à foncer vers Vincennes pour emmener Nathan chez le psychomotricien, ce n’est pas une bonne reprise pour elle, elle peine à monter seule sur son poney parce que c’est un grand poney, puis son poney ne lui obéit pas, malgré des gestes qui me paraissent être les bons, une ouverture de renne correcte, une bonne posture dans la selle et bien sûr elle ne se satisfera pas du tout de mes remarques, plus tard, quand je lui assurerai qu’elle montait très bien. Elle trouve décidément injuste que ce soit précisément le soir où je reste pour la regarder. Je la déride un peu en lui expliquant que cette perte de moyens, cette peur, s’appelle avoir le trac. Elle concéde que c’est là un mot inattendu.

L’odeur asphyxiante des étables récurrées.

 

Dimanche Dimanche 21 janvier 2007



 

Samedi Samedi 20 javier 2007





Allez chez votre libraire. Achetez les Oubliés le dernier livre de Christian Gailly, arrachez les dernières pages, c’est-à-dire, pour être précis, les pages 138, 139, 140 et 141. Et vous vous serez fabriqué un honnête roman façon ready made, et débarrassé de quelques mièvreries.

Il y a chez Christian Gailly une fausse nonchallance qui trompe son monde, encore que je ne sois pas sûr qu’elle trompe encore beaucoup de lecteurs, disons que c’est devenu une élégance feutrée, qui s’applique à être discrète et qui par jeu, ou par coquetterie, cache et enfouit les noeuds et les articulations du récit. D’où la néccisté de se défaire des quatre dernières pages qui semblent avoir été écrites par un autre.

Ainsi le début des Oubliés : Il se trouve simplement que l’un des deux occupants de la voiture s’appelait Paul Schooner. Il est mort. Pas dans l’accident. On vient de le voir.

C’est-à-dire que le lecteur est déjà dans la lecture avant même d’avoir ouvert le livre. Mais de voir quoi. Patience. Et pareillement à la fin, Christian Gailly aurait pu s’arrêter à Ils ont fait beaucoup mieux. On verra ça. Dans Nuage rouge on apprend à la dernière page le nom du personnage principal, non que ce dernier ait une quelconque importance pour ficeller le récit, déjà tiré à quatre épingles, c’est davantage manière de dire que nul n’est contraint de respecter la plus stricte des chronologies et tant qu’on y est, oui, amusons-nous un peu à bousculer le récit. D’autant que le récit ne présente jamais, en apparence, un très grand mystère. Des hommes d’âge mûr recontrent des femmes, elles aussi ayant navigué, et il ne fait pas un pli en général que leur destin s’en trouvent modifiés avec cette évidence qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, même si la rencontre est, somme toute, tardive. Ainsi Simon Nardis rencontre Debby dans Un soir au club, et Albert Brighton, Suzanne Moss dans les Oubliés. Et pour dire si les choses sont dites avec infiniment de retenue, dans Un soir au club, une partie de la prédétermination de la recontre de Simon Nardis avec Debby, est en fait, sans être dite, tout entière contenue dans les noms des personnages, Nardis et Waltz for Debby étant des standards du pianiste Bill Evans, dont le jeu inspire, sans jamais être mentionné, celui de Simon Nardis. Les souterrains qui relient les noms d’Albert Brighton et de Suzanne Moos sont plus touffus, mais on les devine sans mal.

Dans les romans de Christian Gailly, les objets et les personnages sont décrits non seulement par touches successives, par notes, souvent courtes, qui décrivent une partie de leur contour ou de leur silhouette, laissant des blancs justement là où la ligne continue d’elle-même, naturellement. Pas de risque de surcharge, peut-être, au contraire, le risque sans cesse que l’édifice vienne à s’écrouler à force d’économie de précisions. D’autant que les blancs ainsi laissés jouent amplement sur l’attention du lecteur, misent sur elle, pour être complétés justement là où on ne les attendait plus.

La phrase de Christian Gailly est courte. Très rythmée, les phrases courtes mises ensemble, avec des phrases plus longues, de dire que ce sont des rythme de jazz qui sont insufflés dans ce récit ce serait dire une évidence, disons simplement qu’elle est musicale, dans les Oubliés c’est surtout un rythme plus lent de ballade, ou de valse, suivant qu’on est Simon Nardis ou Paul Cédrat. De longue ballade, de saxophone bavard et qui prend le temps de musarder, de prendre des teintes chaudes, des teintes automnales, parfois cela manque un peu de nerf, mais à la façon de Stan Getz, une note jouée plus forte, ou avec une attaque plus incisive, une simple syncope, et l’ensemble sort de la mélasse.

Et pourtant, et pourtant, sans même parler des quatre dernières pages que vraiment il ne faut pas lire, on se dit que c’est un bon livre, bon disque, que ce sont des musiciens hors pair, mais il y a une magie qui ne fait pas d’étincelle, pour tout dire la mayonnaise ne prend pas : ce sont un peu les derniers disques de Monk, ou les cabotineries d’un Lionel Hampton octogénaire, ou encore de ce disque que l’on achète à la lecture sur l’envers de la pochette, du nom des musiciens, on se dit ça va se laisser écouter, et justement, ça manque de nerf, il y a des ficelles que l’on voit arriver de loin, oh !, pas grand chose ça reste très élégant, mais parfois c’est un trait un peu appuyé, le portrait de l’ancien collègue, d’Albert Brighton, Paul Schooner, en goëllette, les histoires de chat qui deviennent les messagers du discours amoureux, on préférait de loin la détermination souterraine des personnages qui se devinent au téléphone, ou encore à l’histoire de ce ménage à trois avec Louis, dont on se demande si le seul but n’est pas juste soit de pouvoir faire quelques assonances, lui c’est Louis, ou même simplement pour donner bonne conscience au personnage de Brighton dans sa passion pour la violoncelliste, on préférera les incongruités de la vie, devoir préparer les nouilles pour des enfants qui ne savent pas encore qu’ils viennent de perdre leur père. C’est un peu toute la différence entre le disque de Gerry Mulligan avec Monk et celui avec Paul Desmond, le premier on le redécouvre à chaque nouvelle écoute, il sonne, le second, qui devrait faire un disque sublime n’a d’épaisseur que celle de sa pochette parmi toutes celles de vos autres disques, on ne l’écoute d’ailleurs jamais, c’est un disque oubliable.




J’ai reçu, par mail, ces deux traductions d’un extrait de Lenz de Georg Büchner. Elles m’ont paru être, jusque dans leurs différences la description précise de mon indécision de ce jour

Le 20 janvier, Lenz partit à travers les montagnes. Cimes et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierre grise dévalant dans les vallées, étendues vertes rochers et sapins.
Il faisait un froid humide ; l’eau ruisselait des roches et rejaillissait sur le sentier. Les branches des sapins pendaient, lourdes, dans l’air pluvieux. Au ciel passaient des nuages gris, mais tout était si opaque ! - et puis le brouillard montait à gros bouillons, se traînait, pesant, humide, à travers les buissons, si paresseusement, si lourdement !
Il poursuivait sa route, indifférent ; peu lui importait le chemin qui montait et descendait. Il ne sentait aucune lassitude : mais, par instants, il lui était désagréable de ne pouvoir marcher sur la tête.

Lenz. Georg Büchner traduction Albert Beguin. édition Sables


Le 20 janvier Lenz marchait dans la montagne. Sommets et hautes pentes sous la neige, dévalant les combes, pierraille grise, pentes verdoyantes, rochers et sapins.
Il faisait un froid humide ; l’eau ruisselait des rochers et bondissait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’air mouillé. Des nuages gris filaient dans le ciel, mais tout si opaque - et le brouillard d’en bas s’épanchant en vapeurs lourdes et humides à travers les frondaisons, si paresseux, si pesant.
Il avançait, indifférent, sans se soucier du chemin, tantôt en montée, tantôt en descente. Il n’éprouvait aucune fatigue, la seule chose qu’il trouvait désagréable par moments, c’était de ne pouvoir marcher sur la tête.

Lenz, Georg Büchner traduction Bernard Kreiss, edition Jacqueline Chambon

 

Vendredi Vendredi 19 janvier 2007



 

Jeudi Jeudi 18 janvier 2007

Et est-ce qu’une moto, ça fait du bruit ? Ce que Nathan vit au quotidien c’est cet encombrement de tous les instants qu’il nous donne à vive aussi. Et est-ce qu’une voiture, ça fait du bruit ? On parle de troubles envahissants du développement. Et est-ce qu’une débroussailleuse, ça fait du bruit ? Je me demande comment il faudrait appeler ces troubles qui finissent par devenir les notres quand la raison et la patience sont échaudées, la journée durant, par des phrases sans suite, répétitives et auxquelles somme toute il est impossible de répondre dans un sens comme dans l’autre, dans le sens de la satisfaction de Nathan ou pas, dans le sens qui est le sien ou pas. Et est-ce qu’une guitare, ça fait du bruit ? Cela n’a aucun sens. Et est-ce qu’un caillou, ça fait du bruit ? Et justement nous, les neurotypiques, ne sommes pas aptes à naviguer dans cette confusion en permanence. Et est-ce qu’une fourchette, ça fait du bruit ? Donc parfois la patience est à bout ou tout simplement la vaillance, ou bien encore l’aptitude à se focaliser sur les plus petites tâches qui devraient normalement faire notre quotidien sans causer d’incidents. Et est-ce qu’une lettre A ça fait du bruit ? Ainsi conduire Nathan à ses différents rendez-vous pourrait s’apparenter au travail d’un chauffeur de taxi ou un chauffeur de ministre, étant donné l’emploi du temps de Nathan, partagé entre ses différents intervenants, si ce n’était qu’en plus de la vigilance qui est requise pour la conduite de la voiture il faille moduler le débit des répétitions de Nathan au risque de devenir chèvre, ou même ce n’est pas une éventualité que je repousse trop vite, d’avoir un accident à force d’être pollué par tout ceci. Et est-ce qu’une perceuse, ça fait du bruit ? Au bout de la semaine, je suis éreinté, vraiment, languissant presque de devoir aller au travail demain et d’être coupé momentanément de cette absence de logique. Et est-ce que le coton, ça fait du bruit ? Et pourtant il importe de plonger au milieu de cette logique illogique, ou logique malade, pour mieux en extraire Nathan, infimes sauvetages, mais qui, répétés avec opiniâtreté, finissent par créer des brêches, agrandir les intermittences et combler les béances. Et est-ce qu’une débroussailleuse, ça fait du bruit ? Tu me l’as déjà demandé. Ah oui ! Mais alors quelles sont les forces disponibles pour donner ce que l’on donne habituellement aux enfants, cette transmission, comme si cet héritage dans le cas de Nathan se bornait simplement à le rendre réceptif d’un message qui est devenu aphone à force de vouloir se faire entendre. Papa qu’est-ce que c’est que la trouille ? Et les forces qu’on y laisse de soi-même ne sont pas davantage disponibles à soi-même, plus tard. Et est-ce que c’est bien d’avoir la trouille ? Je me demande si la grande force d’Hercule n’aura pas été de ne pas se décourager à l’idée des corvées qui l’attendaient et de leur magnitude. Est-ce que la trouille ça fait peur ? Ne pas relâcher son effort, continuer de creuser, mais cette fameuse lumière au bout du tunnel n’est pas garantie. Pourquoi quand on a la trouille, on a peur ? Loin de là. Maman dis-moi ce que c’est que la trouille ? Et si je devais offrir quelque chose à mon Anne, aujourd’hui qu’elle a 43 ans, ce serait la promesse de ne pas renoncer. Et de ne pas avoir la trouille.

 

Mercredi Mercredi 17 janvier 2007





Ruby my dear, Monk au piano, Coleman Hawkins au ténor


J’en avais l’intuition, mais il m’a été donné aujourd’hui de le vérifier. Seuls quelques musciens de jazz par ce qu’ils ont réussi à transcender les limites coutumières du genre sont dignes d’une véritable écoute.

Je m’explique. Je suis revenu de la bibliothèque hier avec le deuxième volume des enregistrements de Thelonious Monk chez Riverside, et cet après-midi profitant d’un moment calme, Adèle partie à la sieste, Anne partie avec les deux grands petits, j’installe le premier des disques du coffret. Et je vais me préparer un thé. Je n’ai donc pas regardé la pochette, c’est une première écoute, comme les musiciens qui font une première lecture d’une partition. Le thé est presque prêt quand j’entends les premières mesures au piano de Ruby my dear, je reconnais le thème, mais ce ne sont pas tout à fait les même notes. Puis arrive le saxophone ténor de Coltrane, sauf que je ne reconnais pas du tout ce saxophone. Ce n’est pas le son de Coltrane. C’est du ténor, c’est entendu, mais c’est un peu nasillard, ce n’est pas très juste, il y a des notes en trop, des doublements qui sont inutiles, une syncope regrettable, je pense alors que ce doit être une version alternative dans laquelle Coltrane n’était pas très brillant, et de fait ni lui ni Monk n’ont retenu cette prise.





Ruby my dear, Monk au piano, Coltrane au ténor


Pour m’en assurer je vais regarder cela de plus près sur la pochette et j’apprends qu’effectivement il s’agit bien de Ruby my dear mais avec Coleman Hawkins au saxophone ténor. Les jazz aficionados me diront sûrement que je ne perds pas au change avec Bean, le surnom d’Hawkins. Et bien si justement. D’ailleurs je n’écoute pas jusqu’au bout et je passe au morceau suivant, le vrai morceau, celui avec Coltrane et je reconnais alors cette limpidité, il y a toutes les notes pas une de trop, pas un seul effet décoratif, pas de redoublement, exposition humble du thème, dans le danger permanent de tomber dans une des chausse-trappes rythmiques et allusives de Monk, qui pratique l’équilibre a minima, tentant jusqu’au bout de retirer des notes, de voir jusqu’où on peut aller avant que cela ne casse ou ne cède et de rattraper l’édifice juste à temps avec quelques soutainements de dernière minute, la tension qui en résulte. Puis ce sont les incartades plus habituelles de Coltrane, les passages out pour provoquer un peu l’harmonie, flirter lui aussi avec le point d’équilibre et Monk, derrière, le piégeux plus que jamais.

Dans le jazz, il y a les pères tranquilles, les petits forts en thème et sans génie, les sûrs d’eux et puis il y a les artistes et les funambules, les Monk, et les Coltrane, les Ornette Coleman et les Albert Ayler, ce qui brouille considérablement les cartes : sur l’essentiel des disques des plus grands, ils ont souvent été accompagnés par des seconds couteaux sans vigueur, longtemps Coltrane aura joué avec Hank Jones au piano avant de rencontrer Mac Coy Tyner. Quant à Monk il aura usé plus d’un saxophoniste ou même d’un bassiste ou d’un batteur, Oscar Petitford aura jeté l’éponge et Monk se sera presque brouillé avec le placide et très polyvalent Max Roach, mais en matière de saxophonistes, ce seront surtout Coltrane, Sonny Rollins et Charlie Rouse qui auront tenu le coup.

Depuis combien d’années maintenant j’écoute cette musique et je ne comprenais pas d’une façon certaine où se trouvait la ligne de partage des eaux, ce que j’ai finalement trouvé et compris aujourd’hui, presque accidentellement. Et combien de choses encore j’ignore sur le sujet, d’autant que je n’entends presque rien à la musique.

Et pour se rendre compte à quel point cette musique tient quand elle est effectivement jouée par ses vrais auteurs, ses fils, le même morceau luttant patiemment contre un marteau-piqueur.





 

Mardi Mardi 16 janvier 2007

J’ai été un peu surpris du côté fermé de ces questions ou plus exactement de leur angle d’attaque, cela n’a pas été facile d’y repondre.

>> -Vous sentez-vous une parenté avec des artistes qui ont travaillé sur des
>> supports comme le dvd comme Chris Marker (in memory) ou Tom Drahos (le journal
>> de l’année de la peste) qui ont déjà travaillé sur la mémoire, l’association
>> d’idées, et la circulation aléatoire et incontrôlée de l’information ?
>
>
>Il y a évidemment dans le site un enjeu de mémoire et même de mémoire involontaire,
>en revanche je pense que ses sources d’inspiration appartiennent davantage à la
>littérature, je pense notamment à Georges Perec. Le côté aléatoire de cette mémoire
>est davantage utilisé ici pour illustrer la propriété souvent involontaire de la
>mémoire.
>
>
>> -Vous sentez-vous une parenté avec les cognitivistes et particulièrement
>> ceux-qui travaillent à la construction d’une intelligence artificielle en
>> simulant le fonctionnement d’un cerveau (memoire, association d’idées par
>> exemple)par des codes ?
> >Ma pratique de la mémoire notamment par associations appartient davantage à la
>psychanalyse. Je suis insuffisamment féru de code pour être capable de travailler sur
>ce versant avec des objectifs aussi vastes.
>
>>
>> -Pensez-vous participer à la construction d’un hypercortex, un cerveau constitué
>> de plusieurs (à défaut de tous) en relation et produisant en temps réel une
>> pensée interactive et une oeuvre commune ? (je pense à l’interpénétration de
>> votre site et de beaucoup d’autres par le biais de multiples liens externes
>> choisis et consentis).
>
>Je ne pense pas à mon travail comme à un objet cérébral ou approchant. Les
>connections qui existent entre les autres sites et le mien
sont de l’ordre de
>l’admiration pour ces autres sites. De même que visitant un site pour la première
>fois je visite souvent en premier la page de liens du site en question (ce qui peut
>paraître paradoxal) je pense effectivement que les liens d’un site pour d’autres
>renseignent différemment sur le site que son contenu même, c’est une manière d’image
>en creux. Les liens plus nombreux qui existent entre le désordre et quelques sites
>comme Le Terrier, le Portillon et les différentes entreprises de François Bon sont
>eux, au contraire, de l’ordre de la communauté de pensée. Ils tissent d’ailleurs des
>liens d’amitié. Dans lesquels existent, notamment, la solidatité et la collaboration.
>
>
>>
>> -Acceptez-vous l’idée que l’internaute est aussi auteur de l’oeuvre dans la
>> mesure où elle ne s’actualise qu’au gré de ses choix de navigation que vous
>> prenez soin de proposer généralement en nombre.
>
>
>Non, cette question de l’interactivité avec le visiteur ne m’intéresse pas du tout.
>Elle est potentiellement intéressante mais elle ouvre surtout sur un vaste espace de
>bavardage sans forme (je pense surtout aux commentaires des blogs et autres
>forums), donc c’est une intervention que je fuis au contraire. En revanche,
>effectivement, le cheminement du visiteur dans le site est effectivement une forme en
>soi dont il pourrait être curieux de récupérer le moule. Depuis un an je réfléchis à
>une façon de faire à ce sujet, mais les implications techniques pour ce faire sont
>loin d’être simples.

>
>>
>> -Voyez-vous dans votre site une métaphore du rhizome selon Deleuze. "le rhizome
>> procède par variation, expansion,conquête, capture,piqûre", "n’importe quel
>> point d’un rhizome peut être connecté à n’importe quel autre...", "connection,
>> hétérogénéité, multiplicité, rupture asignifiante, cartographie, décalcomanie"
>> sont des caractéristiques du rhizome"
>
>Je ne saurais pas formaliser les choses de cette manière. Il y a effectivement la
>possibilité de relier n’importe quel élément du site à n’importe quel autre que j’ai
>rapidement comprise dès les débuts du site et que j’ai décidé de faire mienne. De
>même que j’ai tout de suite su que le lien entre deux éléments du site n’était pas
>obligatoirement un lien de sens, je suis souvent surpris que cela n’aille pas de soi
>pour tout le monde.
>
>>
>> -Le peintre cubiste utilise le collage et sélectionne les facettes les plus
>> pertinentes d’un objet déconstruit, il juxtapose des points de vue distncts
>> mais simultanés. Vous sentez-vous héritier du cubisme dans une certaine mesure
>> ?
>
>
>Non, le cubisme, qui est la révolution picturale du XXème siècle, reste une affaire
>bi-dimensionelle, je ne pense pas que Picasso et Braque se soient abstraits de cette
>contrainte inhérente à leur support, d’ailleurs leur difficulté à résoudre le
>problème élementaire de la couleur montre que cela restait de la peinture.
>
>On ne peut pas comparer les enjeux notamment de représentation de l’homme dans son
>espace environnant, de la peinture avec ceux très touffus de la conception d’un site
>internet ou d’une oeuvre hypermedia, lesquels, à la différence de ceux de la peinture
>qui est ancestrale, sont tellement neufs que les oeuvres qui justement en explorent
>les limites sont en fait très difficilement appréhensibles et jettent davantage la
>confusion dans l’esprit de leur spectateur que tout autre échange (j’ai par exemple
>beaucoup de mal à m’orienter fiablement dans les oeuvres conçues et réalisées au
>format flash
).
>
>Dans le site du désordre, il y a deux enjeux qui s’attachent à repousser les limites
>bidimensionelles de l’écran, le multifenêtrage et aussi le jeu des cadres et des
>iframes
d’une part mais aussi le mélange des couches temporelles du site c’est-à-dire
>ces différentes étapes passées et sa partie de projets en cours dans le wiki.
>
vre>>
>> -La balise meta description collectionnant un nombre peu commun de mots liés au
>> sexe est-elle un espoir (vain) de voir s’afficher le site lors de requêtes à
>> visée pornographique, d’en augmenter sa fréquentation, ou est-ce un
>> pied de nez ?
>
>Un commentaire à propos du contexte internet. Par ailleurs je remarque que les
>arguments de recherche qui ont débouché sur le site ont davantage attrait au
>pornographique qu’à tout autre sujet évoqué dans le site come par exemple l’autisme.
>Je ne pense pas que ma balise à visée humouristique y soit pour quelque chose, ce
>sont davantage des effets de masse, l’internaute est davantage enclin à rechercher
>"grosses fesses et gros seins" que des informations à propos de l’autisme.
>
>>
>> -L’association des mots désordre et net (dans les deux sens, réseau et net)
>> est-il lié au choix de l’hébergement ou est-ce un clin d’oeil ?
>
>Un jeu de mots. L’un des premiers noms du site, alors hébergé sous free, était
>"poisson"
>
>>
>> -Ne pensez-vous pas que l’enjeu qu’est l’exploitation des possibilités du net
>> dans votre site doive vous conduire à y introduire le web 2.0 ?
>
>Rien ne m’y oblige, ce qui est une bonne chose. Je suis très suspect de la dispersion
>et de la dissémination des informations qu’impliquent beaucoup des plus récentes
>initiatives sur internet et de l’absence complète de pérénité qu’elles impliquent (je
>suis par exemple toujours surpris de ces blogs qui incluent des images reprises
>depuis d’autres sites et dont les pages d’archives justement sont constellées
>d’images manquantes).
>
>Par aillleurs je ne pense pas qu’il soit obligatoire d’utiliser TOUTES les
>possibilités techniques en ligne, ce serait comme de faire la cuisine en s’obligeant
>pour chaque plat à utiliser toutes les épices disponibles dans le placard : ce serait
>terriblement indigeste.
>
>
>>
>> Merci d’avoir eu la patience de lire mes questions, en espérant qu’elles ne vous
>> paraissent pas trop im-pertinentes, mais j’ai besoin d’apprivoiser l’objet que
>> vous nous proposez. Si vous le souhaitez, vous pouvez me répondre brièvement,
>> je dois rendre mon analyse lundi 22janvier. Une dernière question :
>> Les arborescences présentées dans l’interface dreamweaver ou dans le terrier A
>> du site de LL de Mars correspondent-elles à une organisation réelle de vos
>> disques durs ?
>
>
>Celles qui sont dans la version (déjà ancienne) du désordre dans le Terrier sont
>entièrement factices. Celles qui sont sur le site du désordre ne sont pas exactes
>mais dans l’esprit elles sont assez proches de la réalité, de même que le plan du
>site
est en fait assez fidèle de la réalité, sa confusion vient seulement de la
>difficulté, ou de l’impossibilité, de représenter une entreprise comme le site du
>désordre.
>
>Enfin vos questions ne m’ont pas invité à dire quelque chose d’essentiel, le site du
>désordre est une collaboration avec mon ami Julien Kirch qui est programmeur (et un
>sacré programmeur) et qui depuis trois ans m’aident à repousser un peu plus chaque
>fois les limites de la technique.
>

 

Lundi Lundi 15 janvier 2007



Elle avait avec elle un beau et jeune chien, une sorte de malinois, je crois, je n’y connais rien, et naturellement, comme il le fait avec tous les chiens qu’il croise dans la rue, Nathan lui a demandé s’il était gentil et est-ce qu’il peut le caresser. Je n’étais pas très rassuré parce que la bête à force de vivre dans la rue, avait l’air méfiante, et ensuite Nathan lui a demandé si le petit tas de pièces qui était devant elle étaient en chocolat et elle a répondu qu’elle aimerait bien parce que cela la remonterait. Alors je lui ai demandé si je pouvais lui acheter un sandwich ou quelque chose et elle m’a montré qu’à côté de son chapeau, il y avait une liste de courses et que si je pouvais lui rapporter un des articles, ça l’arrangerait bien. J’ai pris la liste et je suis parti faire les courses pendant que Nathan était chez la psychomotricien.

Je me suis franchement marré quand j’ai vu que sur la liste il était écrit que la confiture devait être de la confiture de cerises et pas n’importe quel autre parfum, je me suis dit que j’avais affaire à une gourmande, et aussi qu’il fallait de la sauce au roquefort et des crustacés. J’ai pris beaucoup de plaisir à faire les courses de cette jeune femme. Je lui ai rapporté le tout dans un chariot, je lui ai dit que comme cela ce serait plus pratique parce que si elle devait rentrer à Champigny, comme elle m’avait dit, avec tout ça cela ne serait pas commode, et je lui ai dit que je lui laissais la pièce d’un euro dans la consigne du chariot pour qu’elle se paye un café chaud. On s’est serré la main et je suis rentré darre-darre chercher Nathan chez le psychomotricien.

Je regrette de ne pas pouvoir faire cela plus souvent.  

Dimanche Dimanche 14 janvier 2007



 

Samedi Samedi 13 janvier 2007



M’écrire pour obtenir cette chronique


 

Vendredi Vendredi 12 janvier 2007



 

Jeudi Jeudi 11 janvier 2007



Invité par François Bon

Cinq choses peu connues à mon sujet.

Je suis obèse, je suis un clown triste, pas très doué pour faire rire, et gentiment désespéré ; il m’arrive de rire à mes propres plaisanteries, ce que je trouve être le comble de la vulgarité. Je ris des pires blagues. Surtout celles d’un goût très discutable.

J’ai peur de tant de choses, j’ai peur de la mort, je ne suis pas certain que les autres aient peur de la mort autant que moi, j’ai peur de la violence. De la douleur. De la maladie psychiatrique. Du suicide. De l’avenir, au point de ne pas règler aujourd’hui ce qui justement pourrait assombrir le futur. De la nuit aussi, d’ailleurs le travail de nuit n’a jamais été une gêne pour moi, tout au contraire une délivrance. Je suis lâche. Ma peur des égorgeurs nocturnes m’empêche de dormir seul dans une maison ou un appartement, il m’est arrivé très souvent d’aller dormir dans ma voiture, garé en face de chez moi.

Je ne suis pas imperméable aux choses et certainement pas aux mails d’insultes que je reçois de plus en plus régulièrement, je ne suis pas au dessus des coups bas, de la médiocrité et de la bêtise. Je manque de bon sens, de jugement, et de hauteur. Je suis ignorant de tant de choses. Et je fais mon possible pour le cacher, lorsque je parviens à dissimuler cette ignorance, je vis ensuite dans la peur d’être découvert. Si je dépensais toute ces ressources de dissimulation à la lecture, je serais un savant. Je suis un usurpateur. Et j’aime les films de James Bond.

Je suis écrasé par les contraintes matérielles auxquelles je ne parviens pas toujours à faire face. Une implacable inertie me retient de m’attaquer aux corvées. Qui s’accumulent et me tarraudent. Me donnent mauvaise conscience et m’obligent à des manoeuvres très souterraines pour que d’autres me soulagent de ce trop encombrant réel.

Je suis envahi par des doutes sincères. Je menace sans cesse de tout foutre en l’air, en jugeant médiocres et prétentieuses mes tentatives. Je remets indéfiniment ma légitimité à cette expression publique qui est la mienne. A sa publication et sa diffusion dont le nombre s’accroissant alimente mes doutes quant à l’à propos de ces vues.

Je passe le témoin à Julien Kirch, Catherine de Trogoff, Josué, Emmanuelle Pagano, et Dominique Meens.

Aix-en-Provence - Paris, le 10 janvier 2007
















 

Mercredi Mercredi 10 janvier 2007



Quelle journée !

Levé à 4h30, train jusqu’à aix-en-Provence, à partir de Lyon, le jour se lève sur un paysage ensoleillé et sec à l’Est et au contraire brumeux à l’Ouest, puis c’est l’inverse sur les crêtes du Vercors, les nuages forment des vagues. A la gare, je suis accueulli par Josué Rauscher, avec qui je corresponds depuis un peu plus de deux ans et qui est mon hôte aujourd’hui à l’Ecole Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence.

Visite de l’école et de ses ateliers, tant de souvenirs revécus grâce à ces ambiances de sols souillés par les coulures de peinture, de placards maculés d’encre, d’odeurs : j’aurais pu repérer, à l’odeur, la situation de la section photo de l’école depuis son entrée : je serai par la suite incapable de parler aux étudiants sans leur dire, sans doute de façon pesante, à quel point leur école me rappelle la mienne. Je fais une brève présentation du site, mais pas assez brêve, parce que j’avais surtout l’intention de rencontrer ces étudiants, qu’ils me montrent leur travail et quand je cède la place à ceux qui voudront bien me montrer leur travail, je ressens moi-même l’écrasement que produit le mastodonte du désordre. Mais on arrive à casser la glace malgré tout. Je suis étonné de voir comment cette nonchallance faite de lenteur, lors de la visite du matin, cachait un petit peuple laborieux, ces étudiants sont très travailleurs. J’essaye d’en savoir plus sur leurs habitudes de travail. Je leur demande quelle est la part de réseau qui s’organise entre eux via inernet et je suis curieux d’apprendre que cela ne fait pas encore partie de leur méthode de travail, de leur façon de penser.

La discussion se poursuit jusqu’à la tombée de la nuit, un dîner tunisien rapide et c’est déjà l’heure de retourner à la gare. Un café en compagnie de Josué et je monte dans le train, je m’installe, et j’entame la rédaction du bloc-notes. Je note quelques idées supplémentaires à la liste des sites, et quand je lève le nez de ma feuille, si peu de temps depuis notre départ, nous sommes déjà à Valence : quelle vitesse !

Je suis au terme d’une journée réussie, une de celles, rares, qui donnent aux autres d’être supportables.

A destination des étudiants de l’école d’Art d’Aix en Provence, une trentaine d’idées de site avec contraintes.

1- Un site qui ne péserait qu’un megaoctet.
2- Un site qui ne comporte que des images et pas de texte.
3- Un site sans aucune image.
4- Un site qui tient en une seule page.
5- Un site qui contient deux ou plusieurs sites contenus dans des cadres ou des iframes disctincts.
6- Un site de dispersion de canulars.
7- Un site de détournement d’un site connu.
8- Un blog dans lequel chaque intervenant ne blogue qu’une seule fois (curieux que le jour même où j’écrive cette idée, je reçoive le mail de François pour m’inviter à participer à cinq choses peu connues à propos de moi, invitation que je m’empresserais de passer ensuite à Josué).
9- Un site qui s’auto-détruit progressivement.
10- Un site qui n’apparaît que par intermittence (une manière de photo de minuit de Catherine de Trogoff, mais dont la photo ne serait visible que cinq-six minutes aux alentours de minuit.)
11- un site d’archives de mails.
12- Un site qui ne serait que la documentation de sa construction.
13- Un site qui ne contiendrait que du son, avec des consignes orales pour passer aux pages suivantes.
14- Un site sans pages index (dans aucun répertoire).
15- Un site entièrement constitué de copies d’écran (et avec des comportements aberrants quand le visiteur cliquerait sur des parties de l’écran, comme de fermer une fenêtre au lieu de l’ouvrir, etc...)
16- Un blog post ou anti-daté.
17- Un blog qui serait fait de notes manuscrites.
18- Un site qui serait le cheminement dans un tableau.
20- Une nouvelle ou un roman hypertexte.
21- Un blog d’une image par jour, ou d’un son par jour, ou d’une vidéo par jour, ou d’un dessin par jour, pas de texte.
22- une page aux dimensions gigantesques (de la bande dessinées quasi infinie).
23- un site de récit interactif, façon le Hasard de Kristof Kieslowski ou Smoking-non smoking d’Alain Resnais.
, mais dans lequel une décision dans un sens ou dans l’autre condamnerait l’accès aux pages faisant suite à l’option qui n’a pas été choisie.
24- Un site de mise en abyme.
25- Un site véhiculant une fausse identité qui s’acharnerait à dire du mal du site de sa véritable identité.
26- Un site avec des films dont on mélangerait les sous-titres.
27- Un site de petites annaonces.
28- Un site dont on ne dévoile le contenu que dans dix ans.
29- Un site mode d’emploi.
30- Un site de vidéos réalisées à partir de jeux électroniques (une histoire d’amour réalisée avec un jeu de baston et de combat).
32- Un site qui donnerait le code que le visiteur devrait copier et coller dans un fichier de bloc-notes puis l’enregistrer au format html pour le lire dans ce format. 31- Un site qui reprend tous ces sites.


Kill Me Sarah me signale la reprise d’une de ces idées



 

Mardi Mardi 9 janvier 2007



Une bonne partie de la journée d’aujourd’hui, et de celle d’hier, entièrement occupée à préparer un dossier de travaux graphiques pour LLdM, qui s’attèle à la fabrication d’un deuxième numéro de Chutes.

Et ce bref recensement de mes dernières initiatives en la matière me surprend presque, dans ce qu’il montre que mon travail graphique ces dernières années a essentillement consisté à revisiter mes plus anciennes tentatives, de les numériser et de les augmenter de ces nouvelles capacités héritées de la maniabilité numérique. A vrai dire il en va comme cela de l’essentiel de mon travail ces dernières années, graphique ou pas, et principalement depuis l’existence du site, en dehors du travail sur le site lui-même, mon travail ressemble à cette seconde moitié de l’existence du personnage de Bartlebooth dans la Vie mode d’emploi de Georges Perec.

Ayant d’abord consacré une dizaine d’années à l’étude de l’aquarelle, Bartlebooth passe la décennie suivante à voyager de par le Monde pour peindre des vues pitoresques des paysages qu’il traverse. Aquarelles et lavis qu’il confie ensuite à Serge Valène, son voisin dans l’immeuble de la rue Simon-Crubellier, qui doit en fabriquer des puzzles en bois, lesquels, une fois patiemment reconstitués par Bartlebooth, devait subir, toujours aux mains de Valène, un traitement de restitution de l’aquarelle initiale, et les dix dernières années de la vie de Bartlebooth devaient être occupées à retourner dans les différentes endroits où il avait peint ses paysages, et d’y détruire, en les brûlant, toutes ses aquarelles. Cette entrepise échoua, Bartlebooth meurt avant son accomplissement, d’autant qu’il bute sur la réalisation du quatre cent trente-neuvième puzzle.

Je ne saurais dire avec précision dans quelle étape de cette vie de Bartlebooth je me situe, sans doute celle de la reconstitution des puzzles — ou de leur fabrication — ce dont je suis certain, c’est que cette entreprise n’a pas de fin et que peut-être la mort me surprendra tandis que j’y travaillerai encore.

La nouvelle étape du désordre : y faire rentrer absolument tout mon travail et pas seulement des extraits. Tenter d’y parvenir avant que les étagères combles dans le garage ne finissent par s’écrouler et m’ensevelir.  

Lundi Lundi 8 janvier 2007





C’était donc la dernière séance avec Benjamin. Et nous avions convenu qu’elle serait consacrée à expliquer à Nathan que c’était effectivement la dernière fois qu’il aurait à travailler avec son éducateur. Il n’était évidemment pas question d’expliquer à Nathan, qui ne le comprendrait pas, que ce sont les aléas financiers qui présidaient à cette fin, aussi nous sommes tombés d’accord avec Anne et Benjamin pour dire à Nathan qu’il était parvenu à un terme dans son travail avec Benjamin. Nathan s’est assis en tailleur sur son trempoline et de façon très posée, un petit Boudha assis, nous a devancés dans nos explications, décrétant qu’il avait fini son travail avec Benjamin, et que oui, Benjamin pouvait partir, mais d’abord il voulait faire un câlin à Benjamin.

Et voilà, c’était aussi simple que cela. Sauf que Benjamin et moi nous aurions pu en pleurer, Benjamin sans doute parce qu’il mesurait d’un seul coup toute l’avancée que Nathan avait parcourue. N’avions-nous pas sous les yeux un Nathan parfaitement composé, dans cette même chambre qui avait été le théâtre des empoignades du début ? Ces derniers temps, je n’ai pas toujours été en plein accord avec le travail que Benjamin faisait avec Nathan, c’est un euphémisme, mais ce qui prime sans doute, à mes yeux, c’est que bouffi d’émotion, je n’ai pas su dire davantage que "Merci" à Benjamin, et que si je devais en dire plus, j’aurais implosé. Il va donc falloir que j’écrive à Benjamin, pour lui dire ce que j’entendais ce soir par "Merci".



Et de constater que c’est souvent à cela que me sert d’écrire. A exprimer ce que je ne parviens pas à dire, parce que trop envahi par mes émotions.  

Dimanche Dimanche 7 janvier 2007



 

Samedi Samedi 6 janvier 2007



Les choses auxquelles on ne pense pas. Auxquelles on ne veut pas penser, auxquelles on ne préfère pas penser. Les choses auxquelles on ne veut pas penser parce qu’elles font mal. Je vous donne un exemple.

Comment vivaient les femmes nées dans un corps d’homme dans l’Antiquité, quel genre de terribles mutilations s’infligeaint-elles pour redevenir la femme qu’ils n’avaient jamais été jusqu’alors.

Si vous êtes comme moi, un homme surtout, vous êtes déjà en train de serrer les cuisses comme pour prévenir le coup de pied dans les couilles. Manière d’anticipation de la douleur. Il y a donc de ces choses auxquelles on ne préfère pas penser et que l’on relègue volontiers par delà soi-même. Derrière une porte du fond que l’on maintient la plus hermétiquement close possible. Mais de temps en temps, un manque de vigilance furtif, et la porte est entrebaillée et ces choses-là surviennent et vous tourmentent. Parfois vous parvenez à chasser ces pensées inconfortables et elles retournent derrière la porte du fond que vous refermez à double-tour, mais je ne sais pas comment ces choses-là font, elles ressurgissent.

Bien souvent elles appartiennent au passé. Elles sont enfouies mais elle refont surface. C’est notamment ce qui arrive à Adèle, l’héroïne des Adolescents troglodytes d’Emmanuelle Pagano, qui ne s’est pas toujours appelée Adèle, mais aujourd’hui c’est Adèle et c’est elle qui conduit la petite navette scolaire qui ramasse les enfants dispersés aux quatre vents du plateau et les conduit à l’école pour, le soir, les reconduire dans leurs hameaux reculés. D’ailleurs Adèle, on finit par l’apprendre, avant de s’appeler Adèle, était le grand frère d’Axel, c’est d’ailleurs ce qu’Axel lui reproche le plus à Adèle, c’est de plus être ce grand frère dont il aurait bien besoin pour y voir plus clair dans sa vie, surtout en ce moment où, cordiste, il vient d’avoir un accident dans un goulet qui s’est délité. Ici, sur le plateau, on ne sait pas qui était Adèle avant qu’elle n’arrive ici. Or Adèle vivait, quand elle était petit garçon dans une ferme au fond d’une vallée qui depuis a été innondée par une retenue d’eau, mais il arrive, pour des besoins d’assainissement du barage, que la vallée refasse surface et avec elle des histoires. En dire davantage ce serait sûrement déflorer ce que justement Emmanuelle Pagano déplie avec lenteur et une retenue qui sans cesse fait oublier que c’est elle qui fait apparaître et disparaître, parfois même naître, ou au contraire mal naître, les personnages, les choses et même les payasages, que ce n’est pas le décor seul qui contient ces histoires qui se croisent ou pas. Ou alors ce serait penser que le pays a une âme ou encore qu’une femme parce qu’elle passe sa vie dans les livres est nécessairement une sorcière. Il n’y a qu’une sorcière dans ce roman, Emmanuelle Pagano, qui à force de déplacer les éléments du décor petit à petit laisse entrevoir cette très belle construction mentale : une fiction. Celle d’un paysage sans cesse changeant.

Allez je peux bien le dire, il n’est pas parfait le deuxième roman d’Emmanuelle Pagano chez POL, il est moins écrit que le précédent, le Tiroir à cheveux qui faisait mystère des gestes vernaculaires jusqu’à la provocation, peut-être même qu’elle allume la lumière une fois de trop dans le récit, mais il y a tout de même une drôle de force dans le ressassement du quotidien, ici les navettes incessantes sur le plateau par mauvais temps surtout, mais qui à l’image de la musique de Steve Reich, à force de répétition finissent par dégager des variations inattendues. Et dans ces plis, ceux de la douleur sur les fronts, et dans ces autres plis aussi, les cicatrices, la mémoire de ce qui a fait mal et qui est éteint. Vraiment éteint ?  

Vendredi Vendredi 5 janvier 2007



 

Jeudi Jeudi 4 janvier 2007



Sorti dégoûté, absolument, de la projection d’Une Vérité qui dérange, le film d’Al Gore. Non pas que j’en conteste ni la véracité, la qualité de sa documentation et a fortiori pas la nécessité. Mais cette forme tellement américaine de se placer au centre du dispositif, de faire feu de tout bois, puisant dans l’autobiographique tant et tant de détails terriblement romancés, les plaisanteries d’orateur destinées si ostensiblement à retenir l’attention de l’auditoire, le cirque même de cette présentation, sont-ils des éléments absolument indispensables à la compréhension des faits qui sont énoncés ?

Je fais finir par croire que je suis entouré de contemporains au cerveau rendu trop disponible à un certain type de messages, qu’il faille, pour entretenir ces cerveaux de sujets plus ardus, passer systématiquement par la carricature. En d’autres termes, que pour s’éviter la pesante lecture de Raul Hilberg, on préférera toujours la liste de Schindler ou encore qu’il faille au vieux con de l’Elysée la projection d’une fiction, Indigènes pour qu’il fasse semblant de prendre en considération l’injustice des pensions d’anciens combattants gelées pour les combattants africains de l’armée française pendant la seconde guerre mondiale, quitte évidemment à produire de nombreuses inexactitudes, et bien sûr à qui profitent de telles béances ?

Par ailleurs, la médiocrité du message finit par renseigner sur le peu de cas que l’on fait a priori du lecteur.

Etonnant aussi de voir Al Gore dans sa croisade destinée à nous encourager à réduire notre consommation d’énergies fossiles n’emprunter que le plus polluant des transports en commun, l’avion, ne se déplacer en ville qu’en voiture, et ne pas éteindre son ordinateur lorsqu’il ne s’en sert plus. Et d’avoir recours à pas moins de trois écrans pour instruire des salles de centaines d’auditeurs seulement.

Et pourtant on se prend à regretter qu’Al Gore n’est que l’ancien futur président des Etats-Unis, selon sa prope plaisanterie, on l’aurait, de loin, préféré à l’actuel occupant de la Blanche Maison. Effectivement un héritier d’une longue lignée de pétroliers qui ne voient pas d’un bon oeil que l’on consomme moins de leur production.




Dessin de LL de Mars  

Mercredi Mercredi 3 janvier 2007

Lorsque l’on arrive à la Ferté-Vidamme depuis L’Aigle, on arrive face au château de Saint-Simon et les derniers mètres de cette arrivée sont longés par les deux étangs que l’on pourrait croire rectangulaires, si une consultation de la carte a priori ne nous avait pas renseigné qu’ils fussent au contraire des trapèzes irréguliers mais parfaitement symétriques. Ces deux étangs et la route qui les sépare, et qui fait directement face à la façade du château dans un alignement irréprochable, est bordée d’arbres.

Or ces arbres sont responsables d’une illusion d’optique que je ne remarque qu’aujourd’hui, tandis que j’ai de nombreuses fois déjà emprunté cette route.

Lorsque l’on regarde le lever de la lune en ville, l’illusion fonctionne tout aussi bien avec l’astre du jour, mais je préfère parler de la lune moins éblouissante, cette dernière apparaît plus grosse qu’en plein ciel. Il serait tentant de penser alors que ce grossissement est induit par un orbite de la lune elliptique plutôt que parfaitement circulaire, ce n’est pas le cas. Ou pas dans des proportions telles qu’elles puissent effectivement agir en illusion. Non, ce grossissement est en fait dû aux nombreuses références qui encadrent ce lever de lune, immeubles, mobilier urbain, lampadaires et qui font que la lune apparaît plus grosse et donc plus proche qu’elle ne l’est réellement. D’ailleurs pour vous convaincre de cette supercherie visuelle, ce tour joué par notre regard, il suffit de photographier la scène et de constater que la lune sur l’image photographique perd de ce grossissement factice, neutralisé par la photographie.

Lorsque l’on arrive face au château de Saint-Simon depuis la grande allée qui lui fait face dans un alignement parfait, la façade du château est visible depuis longtemps, mais phénomène étrange sur les derniers mètres, avant l’intersection en T d’avec la route qui mène au village de la Ferté, le château paraît s’éloigner tandis que l’on s’en rapproche. Ce qui fait, je le comprends a posteriori, que mes toutes mes tentatives de photographier cette approche et cet alignement, ont échoué, puisque chaque fois j’étais insatisfait de l’apparence trop lointaine du château, qui ne cadrait pas avec mon impression visuelle tandis que je m’approchais du château. Je viens de remarquer, et de comprendre du même coup, cet éloignement illogique tandis que l’on s’approche du château. Ce sont les arbres qui bordent l’étang, la double rangée d’arbres, de chaque côté de la route, une rangée pour chaque étang trapézoïdal, qui, cernant la vue que l’on a du château, au bout de l’alignement, fait paraître le château, sa façade en ruines, plus grands et plus proches, qu’il n’est réellement et qu’approchant de l’intersection, la rangée d’arbres s’interrompant, le château progressivement apparaît dans un éloignement plus réel.

Et de comprendre, a posteriori, comment, en de si nombreuses circonstances, il m’est arrivé d’être un peu surpris de l’éloignement de mon sujet une fois photographié, et comment cet éloignement m’est toujours apparu comme une déception, une tricherie, une lésion. Quand, au contraire, il n’était que la correction de ce que mon regard produisait de mensonges.

Et je suis surpris de cette réalisation tardive en matière de photographie et de regard. Et quels vastes océans j’ignore encore et qui sont au bout de mon parcours ?

 

Mardi Mardi 2 janvier 2007



Le premier courrier de l’année n’apporte pas que de bonnes nouvelles. Depuis presque un an nous avons recours à une association, appelée l’Envol, dont j’étais prêt à dire, jusqu’ici, le plus grand bien, cette association nous permettant d’employer une jeune femme, Meriem, qui accompagne Nathan à l’école et l’assiste, l’aidant notamment à se concentrer sur son travail et permettant également à l’institutrice de ne pas avoir à porter une attention particulière sur Nathan, ce qui serait impossible sans le concours, donc, de cette jeune femme.

Pour des raisons qui nous échappent totalement, à Anne comme à moi, cette association, elle nous l’annonce par courrier ce matin, a décidé de doubler ses tarifs, c’est-à-dire que l’heure de présence de Meriem qui nous coûtait jusqu’alors sept euros, passe à quatorze euros. Et comme nous allons devoir faire appel à Meriem une demi-journée de plus — nous y sommes contraints du fait de la pression de l’école, qui nous proposerait volontiers de déscolariser Nathan au profit d’un enseignement spécialisé, que nous refusons en bloc, ce serait la pire des choses qui pourrait arriver à Nathan que d’être regroupé avec des enfants aux difficultés comparables aux siennes, précisément, dans la lutte contre l’autisme, il est bon de ne pas regrouper ces enfants si l’on souhaite les engager dans des rapports sociaux plus exigeants — la facture pour cette seule association va donc passer à 500 euros mensuels.

Et nous ne pouvons pas faire face. Sans raboter un des autres budgets thérapeutiques de Nathan.

En bonne logique, nous devrions dire à l’association l’Envol que nous ne sommes plus en mesure de payer leur tarif devenu exhorbitant, mais ce qu’elle nous apporte est névralgique, nous ne pouvons pas nous en passer. Et que l’association l’Envol est, en dépit de ses nouveaux tarifs, notre plus sûr allié pour le maintien de Nathan dans un environnement scolaire classique. Donc, parce qu’il faut choisir, parce que nous en sommes là, nous allons devoir cesser le travail entrepris avec son éducateur. La mort dans l’âme.

En augmentant de cette façon inattendue et aussi forte ses tarifs horaires, l’association l’Envol nous prive non seulement de l’intervention essentielle de l’éducateur de Nathan, mais aussi de toute perspective d’intensifier ou de varier les soins futurs pour Nathan.

Ce qui paraît paradoxal dans tout cela, c’est que le but de cette association était jusqu’à maintenant de nous aider à la scolarisation de Nathan. Et ce qu’elle fait ici est de nous amputer d’une partie de ce qui existait déjà dans notre organisation de combat, mais aussi elle nous prive de perspectives.

Longue discussion avec Anne sur ce sujet, en conduisant vers les Rigaudières.  

Lundi Lundi premier janvier 2007

Le train traverse la Marne lorsque je sors de cette espèce d’évanouissement qui se produit tous les lundis matin après le travail. Dans le train. La grisaille coutumière sur les nombreuses voies de tri de la gare de Lyon est remplacée, pour une fois, par un soleil étincellant, tout brille, je prends pied sur le quai dans cette lumière neuve, la gare n’est pas déserte, mais après le souvenir des quais bondés de samedi, on pourrait facilement croire qu’un cataclysme s’est produit depuis.

La journée est neuve, l’an est neuf. Il fait beau.

Mais arrivé à la maison, je suis rattrapé par la fatigue et je suis contraint d’aller me recoucher. Lorsque je me réveille à nouveau dans la petite chambre du bas, c’est une lumière très atténuée qui se faufile par la soupente, je n’aurais pas vu grand chose de ce premier jour, mais ce que j’en aurais vu était beau. Vraiment beau. La gare de Lyon dans cette lumière abondante.

 

Dimanche Dimanche 31 décembre 2006



Je n’ai jamais été très doué pour les réveillons. Plus souvent qu’à mon tour d’ailleurs, j’ai du travailler ces nuits-là, et j’ai même souvent apprécié les petites fêtes de pas grand-chose que l’on se faisait entre collègues, on met tous dix euros dans un chapeau, l’un de nous va faire les courses, jusqu’à l’année dernière c’était souvent moi, et puis on mange en salle.

En revanche j’ai toujours veillé avec un soin jaloux à la dernière promenade de l’année, pour moi l’année s’achève avec la nuit qui tombe sur la journée du 31 décembre, minuit n’a pas de réalité pour moi, sans doute parce que justement le travail de nuit a longtemps fait cessé cette limite entre deux jours. Quand je me suis levé en tout début d’après-midi, j’étais plus anxieux qu’un autre jour de regarder quel temps il faisait sur le parking, et il faisait beau, et beau aussi sur le Puy de Dôme. Je me suis habillé, j’ai mangé un morceau en hâte et j’ai conduit jusqu’au Dôme.

Un vent puissant ceuillait les promeneurs qui s’aventuraient sur le versant Ouest, un vent glacial aussi, j’ai regretté d’être parti de Paris sous la pluie et donc revêtu de mon imperméable, plutôt que de mon manteau. Il y avait tout de même d’assez nombreuses personnes qui comme moi avaient décidé de passer leur dernier après-midi de l’année en haut du Dôme, plus que je n’aurais cru. Des enfants aussi, vite saoulés par le vent. Ivres. Une jeune femme suivant sa nombreuse famille, oncles et tantes, en visite, tenant emmitoufflé dans une très épaisse couverture à fleurs, en laine, son bébé, cet enfant sera le fils ou la fille du vent. J’ai fait plusieurs fois le tour du Dôme, une première fois très occupé à reconnaître les lieux alentours et surplombés par l’à-pique impressionnant du Dôme, quelques photographies, mais une lumière très grise. Je suis retourné à ma voiture et j’ai continué ma lecture du livre d’Emmanuelle, amusé que ce soit par grand vent de montagne. Elle qui en fait tant cas. Je serais d’ailleurs bien ennuyé de lui dire ce qui soufflait si puissamment sur la montagne aujourd’hui. Un vent fort, par rafales régulières, toujours de l’ouest. Ca en fait quoi de ce vent ? D’ailleurs j’ai eu l’idée d’appeler Anne depuis la cabine téléphonique et tenté de lui faire entendre le grondement de ce vent, mais mes efforts ont été assez vains. Elle n’entendait que de petits grésillements, j’ai eu peur que le vent se vexe.

Dans le rétroviseur j’ai remarqué que la lumière avait changé, le soleil passé entre deux nuages donnait enfin une belle lumière. Je suis ressorti faire le tour du Dôme, magnifique lumière, amusé cette fois de retrouver dans le voisinage de la carte mémoire de mon appariel-photo, les dernières photographies du passage du Goix sur l’île de Noirmoutier.

Je commençais à avoir vraiment froid, alors je suis retourné à la voiture pour lire, le parking se raréfiait, j’étais bientôt l’un des tout derniers visiteurs du Puy de Dôme. La nuit était presque entièrement tombée sur la montagne, j’étais seul sur le Puy de Dôme. Le dernier visiteur du jour, le dernier de l’année. Sûr qu’il devait bien avoir des veilleurs de nuit dans la station, mais ceux-là sont comme des frère alors, cela ne compte pas.

Seul sur le Dôme, j’ai tourné mes pensées vers les miens. J’ai pensé à Anne qui ce soir réveillonerait avec les petits. Et comme elle serait aglutinée par une grappe d’enfants, dans le garage, pour lire ces lignes sur son nouvel ordinateur. Bonne année mon Amour. Bonne année les enfants.  

Samedi Samedi 30 décembre 2006



 

Vendredi Vendredi 29 décembre 2006



La détresse d’Anne qui se réveille très tôt ce matin en proie à une crise d’angoisse poisseuse. Je lui parle. Elle a peur pour Nathan. Peur que l’on ne s’en sorte pas, j’ai souvent cette même peur, cette peur qu’on y parvienne plus. Les petits progrès que nous emmagasinons les bons jours ne réussissent par à masquer l’épaisse forêt d’incertitudes. Anne ne dormira plus. Plus tard, quand les enfants seront levés, pendant qu’ils prendront leur petit déjeuner et vaqueront à leurs jeux du matin, je grapillerai une paire d’heures de sommeil, mais c’est bien tout, la nuit a été bousillée.

J’emmène Madeleine et Nathan sur une nouvelle plage, plsu au Sud de l’île, il fait toujours aussi couvert, mais la mer n’est plus d’huile, il y a un peu de vent, les enfants sont médusés par la force des vagues qui viennent se briser sur les rochers ou au contraire courir sur le sable lisse. Ce vent-là me fait du bien, il agite mes cheveux en tous sens, me giffle le visage et remet du vent là où les pensées sont les plus pesantes.

Nous calculons au plus juste notre heure de départ, en fonction de l’indicateur des marées, et arrivons au passage du Gois au moment admirable où la mer s’est retirée, découvrant la route, quelques vaguelettes recouvrent par endroits encore la chaussée. Etonnement de tous, les enfants ébahis à l’arrière de la voiture, devant ce miracle.  

Jeudi Jeudi 28 décembre 2006





La marée haute faisait forte impression aux enfants ce matin, avançant parmi les rochers puis reculant à chaque nouvelle vague. Je tenais la main d’Adèle et je ne quittais pas des yeux l’intrépide Madeleine et même le plus circonspect Nathan.

L’après-midi, de nouveau dans le bois de la Chaize, la forêt blanche et le petit Veil n’ayant pas tenu leurs promesses.

Je photographie une cabine en haut de la plage en pensant à mon cousin Raymond qui sûrement goûtera le rébus matiné de contrepétrie.

En rentrant à la maison bain chaud pour réchauffer les enfants, dîner d’huîtres et tartes aux agrumes, les enfants vocifèrent une chanson d’anniversaire, ils ont chacun emballé un caillou de la plage pour m’en faire cadeau et dans le genre pépite, Anne m’a trouvé deux vieilles galettes de l’Art Ensemble of Chicago.

J’ai 42 ans.  

Mercredi Mercredi 27 décembre 2006



Longue promenade à la plage des dames et ses bois environnants. Je retrouve concentrés en une seule plage absolument tous les attraits de toutes les plages de la région de Portsmouth et bien d’autres attraits encore, les falaises de craie en moins, mais je n’ai jamais photographié les falaises, même pas celles du Sud de l’Ile de Wight. Je souris à l’idée que si le littoral à Portsmouth avait présenté tant d’intérêts je n’aurais cessé de le photographier et j’y serais encore, je ne serais jamais revenu de Portsmouth.

Le soir, nous regardons Ouragan sur le Caine de Edward Dmytryk. J’avais gardé un souvenir prenant de ce qui ne dure que quelques secondes, le témoignage au procès en cour martiale de son second, du capitaine Queeg, Humphrey Boggart exultant et les nerfs lâchant, se cramponnant à ses billes de métal, les roulant d’une contre l’autre dans sa paume. Et j’avais oublié du tout au tout le film de propagande militaire américain. Effectivement ne garder de ce film que ce gros plan sur le visage de Boggart envahi par les nerfs qui flanchent, les dents sombres, les lèvres humides à la commissure et au contraire sèches près du menton, les yeux cernés, affolés, une inquiétude animale traverse ce regard d’homme déchu.

Extrait de Portsmouth

Il retournait régulièrement à la place d’Eastney sur laquelle il semblait toujours trouver soit des sujets à ses photographies ou soit encore toute une collection d’objets rejetés par la mer, mais aussi des algues séchées, des bois flottés ou bien encore des morceaux de métal rouillés sur lesquels s’étaient agrégés des petits cailloux polis sur lesquels les accents ocres rouge de la rouille avaient déteint. Fréquemment, il rentrait avec la nuit, se préparait du thé, montait dans le labo photo, la tasse de thé brûlante à la main, diluait ses bains et développait les films. Redescendait après avoir installé les négatifs tout juste développés, extraits du fixateur, à rincer, la cuve sous un jet de grande eau. Se cuisinait un dîner, bien souvent une friture chinoise dans une wok, avant de passer à table, remontait pour extraire les films de leurs spires et les épandait à sécher, redescendait, dînait, écoutait un disque en buvant une nouvelle tasse de thé, lisait le journal ou quelques pages des nombreux romans qu’il rapportait à chacun de ses séjours en France, sa peur de manquer de lecture !, et puis, remontant à nouveau, si les films étaient secs, trouvait le courage de tirer les planches-contacts.

Un soir, la nuit noire fondant rivage et mer dans un même vaste espace sombre et inquiétant, il retrouva sa voiture sur le parking désert, le pare-brise barré par une double page de journal dont il n’aurait su dire si le vent l’avait plaquée sur la vitre ou si, au contraire, elle avait été posée de la sorte comme à son attention.

 

Mardi Mardi 26 décembre 2006

Première promenades sur les rivages. Lumière terne et grise, ciel bas, Madeleine est ivre de tant d’espace, elle court en tous sens, elle fait plaisir à voir ma fille, Adèle est plus mijorée, plus petite elle est impressionnée par les éléments et le rivage sans fin, Nathan, lui, est perplexe, entre fascination fugitive et enfermement dans quelques-uns de ses systèmes insondables, mais heureux, sans doute, en tout cas, des rires. L’après-midi, nous allons au bois des Eloux, en entrant dans ce bras de forêt, je marque ma surprise, cela sent le champignon, ce qui compte tenu du froid mordant et de la mer proche est plutôt improbable, mais de fait, je commence par trouver un, puis deux, puis une dizaine de cêpes. Drôle de pays où l’on trouve des champignons un 26 décembre, ces spores-là sont solides pour résister pareillement au froid, et impression inédite de tenir dans les mains des champignons durs et surtout froids. Sortir du bois et deviner le rivage au travers des derniers arbres, déboucher sur la mer, grise, monotone, à perte de vue. Madeleine voudrait emporter la plage entière avec elle, algues, galets, déchets, étoiles de mer encore vivantes, coquillages, tout trouve grâce à ses yeux et il est très difficile de la convaincre de laisser derrière elle certains de ses articles qu’elle remplace quelques pas plus loin. Nous faisons aussi une corvée collective de petit bois. Nous rentrons à la nuit saoulés par l’air vif, bain des enfants, jeux, dîner, ils sont fatigués et veulent bien se coucher, sans faire d’histoires, mais pas sans histoire, Madeleine lit la nuit des Zéfirottes de Claude Ponti à Nathan, mais se plaint qu’il n’est pas assez attentif.

Le soir nous regardons Yol très forte impression de ce film à propos de la rédemption. Hymne à la résistance aussi. Je retrouve dans ce film des ambiances de voyage comme dans l’Est, solidarité des voyageurs devant l’adversité des trajets interminables et de l’inconfort, avant de passer un barrage de douane, le steward d’un car distribue de l’eau de Cologne dans la paume des voyageurs qui s’en aspergent le visage, c’est tout juste si on a le temps de comprendre ces gestes qui pourtant font partie d’un autre quotidien, peut-être déjà révolu. La vie de ces hommes est tellement dure, opprimés par la dictature turque, mais aussi sous le joug de traditions pesantes, code de l’honneur, vendetta, mariages arrangés, défiance entre les familles des époux. Nous sommes bouche bée d’admiration avec Anne devant ces images de voyages dont certaines ont été filmées dans la clandestinité, prendre la mesure de la facilité de notre vie occidentale. Effort jamais inutile.

 

Lundi Lundi 25 décembre 2006



Long voyage jusqu’à Noirmoutiers, les enfants imbuvables dans la voiture. Tombons avec chance sur une station-service derrière laquelle un petit bois peut abriter quelques temps leur trop-plein d’énergie, si mal contenu dans l’habitacle étroit d’une voiture, et même, dans ce bois, des fougères nombreuses, dont Nathan est toujours fier et prompt désormais, de montrer qu’il n’a plus peur, d’ailleurs il en ramasse une pleine brassée, Madeleine, elle, gémit parce que justement elle s’est coupée avec une de leur feuille. Je la houspille un peu. J’ai du mal avec les enfants en ce moment. Je finis pas négocier avec Nathan que l’on tâche d’emporter dans le coffre son généreux bouquet de fougères brunies et non, comme lui l’entendait, dans la voiture, quand je remarque que ses mains sont pleines de sang parce que lui aussi s’est coupé copieusement avec les tiges rugeuses. Je suis toujours étonné, incrédule de cette insensibilité partielle à la douleur chez Nathan, un cerveau avec des défauts de connexion est encore le meilleur rempart contre la douleur. Je n’aime pas cette pensée, trop voisine de celle de la dissection des grenouilles justement dans le but d’étudier, en cours de sciences naturelles, leurs réflexes, en trempant notamment leurs pattes dans une fiole d’acide, la greneouille est crucifiée sur une planchette et nous irons jusqu’à la décerveller, je n’aime pas le souvenir de nos rires adolescents, les visages mangés par l’acné grasse.

Grande impression en franchissant le pont de Nantes, se dire alors qu’on enjambe des eaux qui sont passées par Neuvy sur Loire et peut-être même certaines qui viennent des sources de l’Allier à Langogne. La Loire n’est pas un fleuve comme les autres pour relier de tels pays.

Le soir, avons regardé un Homme est mort de Jacques Deray, film dont il n’y aurait pas grand chose à dire, un film noir, si ce n’est son admirable utilisation de l’urbanisme américain anarchique comme toile de fond. Certains plans ressemblent à s’y méprendre à des photographies de Joël Meyerowitz. Mais c’est bien la seule qualité d’un film où les personnages sont sans ambiguité, les tueurs glaciaux, les femmes sans défense et soit perverses et fielleuses soit victimes de leurs sempiternels mauvais choix de compagnons. Souvent devant de tels ratages, je me demande mais pouquoi avoir tenu à produire tant d’efforts pour un résutat aussi passable ?  

Dimanche Dimanche 24 décembre 2006



 

Samedi Samedi 23 décembre 2006

Les enfants, vous avez de drôles de parents, qui se lèvent au milieu de la nuit, et vont tirer des flèches au cul des pères Noël qui pendent lamentablement un peu partout dans la ville. N’empêche c’était plutôt revigorant pour vos vieux parents cette déconnade à pleins tubes. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer ce qu’il se produirait si nous nous faisions surprendre et même arrêter par la police — ce qui aurait pu se produire si nous n’avions pas hésité longuement sous un père Noël mal situé, tir trop dangereux, pour finalemenr remiser l’arc à l’arrière de la voiture, démarrer et descendant l’avenue de la République croiser une voiture de police qui remontait l’avenue en sens inverse.

Il faudrait décliner nos noms et professions, d’ailleurs cela m’était déjà arrivé de devoir me rendre dans un commissariat pour donner de tels renseignements à un policier qui avait un peu de mal à situer un cadre d’une entreprise d’informatique empêtré dans ce qui était la plus minable des altercations avec le portier stupide d’une école privée, je voyais bien qu’à ses froncements de sourcils il n’approuvait pas qu’avec une telle situation je puisse être mêlé à des voies de faits aussi pitoyables.

Tout ceci n’est pas sérieux. N’empêche, les flèches que je tirais cette nuit étaient des flèches de chasseur, des flèches pour tuer, acquises à très vil prix parce qu’elles avaient un petit défaut de rectitude, je tire habituellement avec des flèches beaucoup plus fines, parfaitement droites, un peu plus lourdes aussi, et très précises — ce que j’entends par là, c’est que quand je manque le centre de la cible, la flèche n’est pas à blâmer — et là cette nuit, il n’aurait pas été impossible que je décoche une flèche folle, une flèche qui sortirait de l’arc de biais et qui non seulement manquerait le père Noël mais irait au travers d’une fenêtre et pourquoi pas blesser une personne endormie. J’aurais eu l’air de quoi alors ? D’ailleurs à ce genre de jeu, on mesure un peu cette part d’irresponsabilité, que l’on appelle orgeuilleusement liberté parce que tout a bien été, mais s’il y avait eu accident, on aurait piteusement appelé cela de la connerie.

Avec Anne dans la voiture, allant de père Noël en père Noël, sortant avec prudence le grand arc, on se disait que si on se faisait pincer, la situation serait cocasse de devoir appeler Clémence à la maison pour qu’elle vienne nous chercher à la sortie du commissariat, situation dont nous avions déjà connu l’exact inverse.

Et plus tard qu’irons nous dire à Madeleine, Nathan et Adèle lorsqu’ils apprendront à décoller des affiches des partis de droite et pire, peindre des obscénités sur les murs du voisin, pisser et chier dans sa boîte aux lettres, changer nuitamment les noms de rue, voler les drapeaux des monuments aux morts une veille de 11 novembre ou les remplacer par d’autres couleurs un petit matin de 14 juillet, rebaptiser la rue Alexis Carrel (prochain projet) et tirer des flèches au cul des pères Noël une veille de Noël ?

 

Vendredi Vendredi 22 décembre 2006



La matinée, englué dans des tracasseries administratives pour faire partir Madeleine en colonie de vacances en février, il manque un papier, mais rien que l’on ne puisse faire en téléchargeant le logo de l’assurance et un peu de photoshop. Tout ça pour un papier que je devrais avoir de toute façon, mais alors où ?, quel est le mot de douze lettres toutes différentes de la langue française ?, je vous préviens c’est introuvable ! D’où la tricherie infographique qui n’en est pas une. Repasser deux fois par le même terrain vague pour couper et se rendre à la mairie.

L’après-midi, saisir mes notes et les rerédiger pour tenir le bloc-notes à jour. Recherche de la dernière photographie que j’ai de Laurence, dans les Cévennes, en 2002, l’été où j’avais fait toute cette série d’images au 6X6 en croisé (films E6 développés dans du C41), se dire alors que ce serait une bonne idée de les scanner mais pas le temps et il est déjà l’heure d’aller chercher Nathan à l’école.

Epouvantable séance avec Anne et l’éducateur, pendant deux heures j’entends Nathan hurler et pleurer comme un goret. Je maudis les comportementalistes et leurs suiveurs jusqu’à la septième génération.

Très âpre discussion avec Anne à la sortie de cette séance dont je doute beaucoup de l’utilité.

Dîner festif avec Clémence et Ludo arrivés d’Agen et Julien et Nevruz arrivés de l’autre bout de la rue.

Une journée dont l’on retient que des bribes télégraphiques est-elle une journée de pas grand chose ?, je crois bien que oui.  

Jeudi Jeudi 21 décembre 2006





J’ai déjà remarqué cela, cette façon un peu affolée dont nous finissons toujours pas combler les derniers jours de l’année comme s’il importait que l’année fût pleine, aussi gonflons-nous les derniers jours de tout ce que nous pouvons faire rentrer dans une journée, pas un soir de cette semaine couché avant une heure et les enfants qui tambourinent dès sept heures et demi, chaque matin, et même plus tôt une fois.

Dernière séance de l’année chez la psychologue pour Nathan et pareil chez l’orthophoniste, pendant cette dernière séance je cours à la librairie Mille Pages à Vincennes me procurer Les Saisons de Maurice Pons, pour offrir ce soir à Joëlle, le libraire me propose un emballage de couleur verte comme les lentilles du livre, alors je souris que nous faisons partie de cette petite communauté des lecteurs de Maurice Pons, et tout particulièrement des Saisons, de son seizième mois d’automne que l’on appelle la saison pourrie.

L’après-midi, reprise des cours de maniement d’un ordinateur avec mon père, avec pour la première fois, branchement de son ordinateur sur le réseau du garage, et premiers pas sur le net, avec quelques conseils pour les recherches, et notamment l’utilisation des opérateurs booléens.

Le soir je vais chercher Joëlle à la gare et nous passons une très belle soirée en sa compagnie, réveillon au couscous pour faire plaisir à Madeleine, premiers échanges de cadeaux. Joëlle est par ailleurs devenue une inconditionnelle du Surnatural Orchestra, les enfants ne sont pas faciles à coucher, mais on finit par y arriver. Discussion à propos du révisionnisme et comment cette pieuvre refait insidieusement surface et étend ses membres visqueux sur les premiers rivages.

Je raccompagne Joëlle, prolongation de la discussion et au retour j’écoute Charlie Haden en longeant les quais de la Seine. Comme hier, le retour fait partie du plaisir.  

Mercredi Mercredi 20 décembre 2006



C’est quand même souvent que nous mettons Anne-Pauline à contribution pour ce qui est d’avaler une montagne de linge. Nous faisons passer la pillule, je suppose, en concoctant un vaste programme de Talking Heads et de Robert Wyatt, qu’Anne-Pauline a récemment dévouverts dans une vieille pile de vynils ayant autrefois appartenu à Emmanuelle.

Il fait très beau dehors et nous rions de bon coeur toute la journée, Anne-Pauline a le rire facile et surtout contagieux.

Le soir nous recevons la visite de mon amie Laurence, qui comme tous les six mois vient se faire soigner en France de sa terrible polyartrite à coups de décoctions de fourmis rouges, vous n’êtes pas obligé de me croire mais c’est la stricte vérité. Je crois que c’est la première fois que je mesure la morsure de la maladie sur Laurence, et je mesure d’autant plus le courage et la ténacité de son combat.

Tout à la discussion, et comme chaque fois que nous nous voyons avec Laurence, nous discutons de politique, je lui dis mes inquiétudes pour ce pays qui fait semblant de regarder de l’autre côté quand sa moitié la plus faible souffre. Comment le calcul du taux de chômage en France ne se fait plus de la même manière depuis trois ou quatre ans, que si on continuait d’utiliser l’ancienne méthode de calcul il y aurait probablement pas loin de 5 millions de chômeurs en France, mais que grâce au nouveau calcul on parle désormais de 8,8% de chomeurs en France et on voudrait même nous faire croire que nous avançons à grands pas vers le plein emploi. Ce pays va droit dans le mur, conduit à la fois par des politiciens fondamentalement incompétents, et lâches, et l’égoïsme inhumain des Français, vertu cardinale du pays.

Le soir je raccompagne Laurence en voiture, elle caille tant les températures négatives n’ont plus de sens pour elle, après tant d’années dans le Pacifique. Au retour, sur un périphérique désert, j’écoute Charlie Haden.  

Mardi Mardi 19 décembre 2006



D’après les notes d’Anne dans ses petits calepins, cela faisait plus d’un an que nous attendions notre tour. Un an que nous attendions notre rendez-vous à l’hôpital Robert Debré pour ces deux semaines de tests et d’examens tous azimuths et qui devraient, si tout va bien, déboucher sur un diagnostic faisant foi en ce qui concerne Nathan. Alors ce n’était pas rien de dire que nous étions très anxieux.

Je pense que l’architecte de Robert Debré est un tordu, je me sens évidemment très à l’aise dans un immeuble où il est parfois question de devoir monter d’un niveau pour redescendre juste après, un immeuble dans lequel on monte dans les niveaux négatifs, un immeuble dans lequel il faut facilement faire un demi-kilomètre pour relier deux point quasi-mitoyens. Anne avait l’air de trouver cela moins intéressant que moi.

Rendez-vous intense pendant lequel nous retraçons l’histoire de Nathan, ses apprentissages et les nôtres mêlés, les avancées et les déceptions et nous sommes assez contents une première fois quand la pédo-psychiatre marque son étonnement d’apprendre que Nathan est à la fois suivi par une psychanalyste et des comportementalistes, expliquant que c’est là le résultat d’une opposition de vues entre la mère et le père et que donc nous pratiquons les deux. Et quel plaisir et quel soulagement à la fin de ce long entretien de s’entendre dire qu’étant donné les symptômes dont a souffert et dont souffre encore Nathan, il aille remarquablement bien aujourd’hui ! On serait presque fier. Et Nathan avec nous.

Anne repart avec Nathan à Fontenay pendant que je file faire quelques courses et avalant un petit quelque chose dans le métro je vais rendre visite à ma mère clinique Arago. Chambre 215. Curieuse impression tout de même puisque c’était là ma chambre en 1992 quand je me suis fait opéré de ma première hernie discale. En regardant l’angle du mur, et ses traces de butée, et de rayures des lits qu’on amène et qu’on remporte, je me suis souvenu de cette incroyable sensation lorsqu’on m’avait ramené du bloc, sensation d’avoir le corps en deux parties distinctes, le haut et le bas, partiellement jointes seulement, dans le bas du dos, où la douleur était telle que paradoxalement : le sentiment qu’il y ait un trou, une béance à cet endroit.

Mon père est arrivé un peu plus tard et je lui ai laissé la place — mon père était avec des amis à eux, dont la femme n’est autre que la soeur d’une chanteuse ayant chanté avec l’Art ensemble of Chicago, ce genre de croisement évidemment ne lasse pas de me surprendre, dans le cas présent, double intersection entre une chambre d’hôpital déjà occupée et un lien si soudain avec l’Art Ensemble, que je vénère.

Je suis passé faire une petite visite à Hanno, discussion à propos de la Débrousailleuse. Sur son tabouret Hanno avait rassemblé tous les petits instruments dont il allait se servir ce soir pendant le ciné-concert de la Nouvelle Babylone avec le Surnatural Orchestra, tout ce petit fourbis, dont une petite boîte à musique cylindrique jouant l’air de Singing in the rain était posé sur la partition de la Nouvelle Babylone.

Le soir, Anne, Anne-Pauline et Madeleine sont allées rejoindre Joëlle pour aller écouter le Surnatural Orchestra dont elles sont toutes les trois grandes fans — je me souviens des premiers concerts du Surnat’ où j’emmenais Madeleine, alors toute petite, et qui vers onze heures-minuit finissait par s’endormir sur le bord de la scène. Adèle et Nathan se sont couchés de bonne heure et de bonne grâce, aussi je travaille au rééchantillonage et au réassemblage des extraits de la table ronde de la BNF (et puis paradoxalement à leur découpage pour les extraits en mp3, on peut donc tout écouter ici :



 

Lundi Lundi 18 décembre 2006



Les week-ends où je travaille de nuit, en hiver, prennent une tournure cauchemardesque. J’arrive samedi soir à 18 heures, dans la nuit, je prends mon service à 18H30 et il fait encore nuit quand je passe mes consignes à 6H30, je vais me coucher vers 7 heures, il fait encore nuit, je me lève le plus tard possible, je m’extrais à grand peine de mon sac de couchage, s’il pleut, je ne peux pas vraiment aller me promener alors bien souvent je lis les jours gris dans ma voiture ou encore je me réfugie dans la nuit obscure du cinéma, je ressors, il fait nuit et c’est déjà l’heure de travailler. Vers 5H30, le lundi matin, je file à la gare, je saute dans le train qui part dans la nuit, je dors, sommeil entrecoupé de réveils en sursauts, je plains un peu les voyageurs autour de moi, connaissant mes ronflements d’outretombe — parce qu’ils sont déjà été enregistrés — et chaque fois que je me réveille, c’est la nuit dehors, pas dans le train où il fait plein jour électrique, je préférerais d’ailleurs qu’ils éteignent, les gens autour de moi ont le teint cireux, le sentiment de dormir au milieu de vampires déterrés, et finalement je me réveille, il fait à peine jour et très gris quand le train arrive à Paris, je m’engouffre dans les souterrains de la gare de Lyon, puis le RER, et lorsqu’il ressurgit des longs tunnels après Vincennes, et surtout quand je retrouve Anne et Adèle qui m’attendent à la gare de Fontenay, l’impression de revenir d’entre les morts. A peine exagérée.  

Dimanche Dimanche 17 décembre 2006



Tout me tombe des mains. Le découragement. La fatigue. L’usure. Le manque d’entrain. De désir. Je n’y arrive plus. Je n’arrive plus à faire face. A faire face à cet empilement d’idées, de projets, d’ébauches qui à force de prendre du retard — mais en retard par rapport à quoi ?, ce n’est pas comme si j’étais attendu d’une façon ou d’une autre — finissent par me tarauder de mauvaise conscience.

Autour de moi des amis proches continuent d’aller de l’avant. Ils entament de nouveaux projets. François ne m’a-t-il pas envoyé ce début de texte, de réflexion entrecroisée à propos de notre pratique d’internet. Alain, lui, vient de se lancer dans un de ces objets web, dont il parle si souvent, et depuis longtemps, et qui ne voient pas toujours le jour, mais cette fois-ci, si. Une sorte de sous-marin dont nous sommes quelques uns à avoir l’adresse (j’ai même la clef pour faire des modifications, et même, même !, si j’en ai envie, y aller de mon petit article, mais c’est un peu trop me demander ces derniers temps).

C’est un problème de concentration je crois. Je n’arrive pas à me concentrer suffisamment longtemps sur quelque chose. Les sollicitations sont trop nombreuses qui finissent par m’égarer. Mais ce n’est pas seulement cela. C’est aussi que. Que je n’arrive pas à mettre en branle un nouveau projet. Que je me décourage tout de suite dès qu’il faut produire un effort. Dès que les tâches répétitives surviennent, ces travaux de fourmis qui finissent par produire la chair du travail.

Je lorgne trop facilement sur les à côtés, à la recherche d’une distraction. Même dans mes lectures j’éprouve une difficulté croissante à rester concentré sur les lignes que je parcours. Si j’avais encore la télévision, je crois même que je finirais par la regarder. Non, peut-être pas. Je ne suis peut-être pas tombé si bas.

Je suis très découragé que Portsmouth n’ait pas trouvé d’éditeur. Je ne fais pas le malin. Je suis vraiment déçu. Il me semble que ce livre là s’était débarrassé de l’excédent de bagages que l’on pouvait reprocher aux autres. Du coup j’en viens à me demander si cette déception n’est pas en grande partie dûe au fait que j’avais fini par écrire un livre dans le seul but qu’il fût publié. Les autres sans doute les avais-je écrits pour faire le malin ?, non peut-être pas. Quand même pas.

J’envie François d’avoir eu le courage de repartir de zéro, laissant de côté l’expérience de remue.net au collectif n’y intervenant plus que comme un des maillons de la chaîne, et au contraire de recommencer un petit truc, de bien l’arroser, et de le faire grandir. Tiers livre et Tumulte. J’envie aussi Alain de disposer lui aussi d’une feuille vierge qui appelle beaucoup de lui. J’ai l’impression maintenant d’être à la tête de quelque chose de beaucoup trop lourd à porter par moi, un peu à l’image de mon obésité — et c’est évident qu’il y a là un lien de sens direct. Je n’arrive plus à me porter, je n’arrive plus à porter le site.

Bien sûr je pourrais me contenter de tenir à jour ce qui est appelé à être tenu à jour, le bloc-notes, la Vie, le cahier des esquisses, la page des liens, sa nouvelle mouture sous la forme d’un faux agréagateur de flux, les pages passerelles entre le désordre, le Terrier et le Portillon, mais j’ai le sentiment que ce serait tricher. Que ce serait décevant.

Sans doute devrais-je revenir à cette idée que j’avais eue il y a trois ans : tout mettre. Boîte par boîte, carnet de croquis par carnet de croquis, les notes, les objets trouvés, ne pas mettre en avant seulement ce qui est le plus réussi a priori. Au contraire. Voilà. C’est sans doute cela qu’il faut faire. Se donner un nouvel objectif. Et s’y tenir.

Arrêter de geindre. Aussi.

Prendre l’habitude d’enregistrer ces moments où je vais m’égarer dans des endroits improbables, des endroits où je suis certain qu’on ne saurait pas me trouver. Cette conversation avec moi-même, en enregistrer des bribes. En faire son pain. Se doner du travail. Se donner du mal.

Tirer à l’arc au moins deux ou trois fois par semaine.

Travailler. S’y remettre pour de bon. Dormir aussi. Quand le besoin s’en fait sentir.

 

Samedi Samedi 16 décembre 2006



 

Vendredi Vendredi 15 décembre 2006

Les nouvelles du Monde ce matin : sur le site de la Paix Maintenant le compte-rendu enflammé à propos de la conférence internationnale sur la question de la Shoah à Téhéran.



Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a déclaré mardi aux délégués présents à la conférence internationale sur la question de la Shoah que les jours d’Israël étaient comptés.

Ahmadinejad, qui a déclenché les protestations du monde entier en parlant de l’assassinat systématique de six millions de Juifs pendant la deuxième Guerre mondiale de "mythe" et en appelant à "rayer Israël de la carte", s’est encore une fois lancé dans une attaque verbale contre Israël.

"Grâce au peuple et à la volonté de Dieu, l’existence du régime sioniste est sur le déclin, et c’est ce que Dieu et toutes les nations veulent. Tout comme l’Union soviétique a été balayée et n’existe plus, le régime sioniste sera bientôt balayé."



Ces mots ont été chaleureusement applaudis par les délégués, dont certains juifs ultra-orthodoxes et anti-sionistes, et des écrivains américains pour qui la Shoah est soit un supercherie, soit une exagération.

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Mardi, les participants ont salué la ligne dure du président iranien, en disant que cette réunion leur avait donné l’occasion de diffuser des théories qui mettent en doute la tentative des Nazis d’éliminer le peuple juif, ce qui est interdit dans certains pays européens.

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Ahmadinejad a pris l’initiative d’organiser cette conférence de deux jours pour tenter de renforcer son image de leader qui résiste à Israël, l’Europe et aux Etats-Unis, en Iran et à l’étranger.

"Les remarques d’Ahmadinejad sur l’Holocauste ont ouvert une nouvelle fenêtre dans les relations internationales sur cette question. Il y a 20 ans, il était impossible de parler de l’Holocauste, et toute étude scientifique pouvait être interdite. Ce tabou a été brisé, grâce à l’initiative de Mr Ahmadinejad", a déclaré mardi aux délégués le Français Georges Theil.

Georges Thieil a été condamné cette année en France pour "contestation de crimes contre l’humanité", après qu’il a dit que les Nazis n’avaient jamais utilisé le gaz contre des Juifs.

Michele Renouf, une ancienne reine de beauté autrichienne "Shoah-sceptique", a qualifié Ahmadinejad de "héros".

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Les 67 participants, venus de 30 pays (dont les négationnistes européens les plus célèbres) devaient rencontrer Ahmadinejad mardi dans la soirée.

"Cette conférence a eu un impact incroyable sur les études relatives à l’Holocauste partout dans le monde", a dit l’Américain David Duke, ancien leader du Ku Klux Klan et ancien représentant de Louisiane. "L’Holocauste est les stratagème utilisé par l’impérialisme sioniste, l’agression sioniste, le terrorisme sioniste et le meurtre sioniste", a dit Duke à l’agence Associated Press.



En Allemagne, en Autriche et en France, il est illégal de nier la Shoah ou d’en mettre en doute certains aspects, et plusieurs participants à la conférence de Téhéran ont été poursuivis. Eux et les organisateurs ont salué la conférence comme étant une expression de la libre parole académique.



Les participants se sont attroupés autour d’un modèle réduit du camp d’Auschwitz apporté par l’un des orateurs, l’Australien Frederick Toben, qui l’utilise dans ses conférences pour prétendre que ce camp était trop petit pour un assassinat en masse de Juifs. On estime à un million le nombre de personnes qui y ont été tuées.

Toben, qui a fait de la prison en Allemagne en 1999 pour avoir mis en doute la Shoah, a effectué plusieurs tournées de conférences dans des universités iraniennes.



Parmi les participants étaient également présents deux rabbins et quatre autres membres du groupe " Jews United Against Zionism" (Juifs Unis contre le Sionisme), habillés du caftan et du streimel traditionnels des juifs ultra-orthodoxes. Ce groupe, membre de la secte des "Netourei Karta", considère que la création de l’Etat d’Israël a violé la loi juive et que la Shoah ne doit pas être utilisée pour justifier sa création.




Pour l’honnête homme les motivations des révisionnistes mais surtout celles des négationnistes sont incompréhensibles : comment peut-on nier l’existence des chambres à gaz ? Des camps d’exterminations ? Des Einsatzgruppen sur le front de l’Est ? Pourtant, il y a fort à parier que ce seront ceux qui se sont convaincus de leur mensonge qui finiront par triompher parce que leur opiniâtreté paranoïaque est sans borne. Et que leur motivation de faire prédominer cette vision de l’histoire sera un jour plus grande que celle des historiens intègres.

Dans l’échelle graduée de la destrution des Juifs telle qu’elle est donnée par Raul Hilberg — caractériation des Juifs, stygmatisation, expropriation, exil, extermination — quelles sont les étapes déjà franchies dans le discours de Ahmadinejad ? Ne lui reste plus que de passer à l’acte. Ce dont il aura bientôt les moyens. Est-ce que dans ce passage à l’acte, ce genre de conférences fantasques aura gagné davantage de poids et de crédibilité ? C’est l’évidence.

Et dans vingt ans peut-être des historiens se pencheront sur la question de savoir à quel moment une étape décisive a été franchie : ces étapes graduelles ont déjà été franchies. Il ne s’agit pas là d’une génération spontanée d’antisémitisme, mais bien davantage d’un mouvement qui s’inscrit dans l’histoire, d’où son besoin de la pervertir.
 

Jeudi jeudi 14 décembre 2006



Bonne et intense après-midi de travail avec Julien dans le garage. Discussion à propos des évolutions futures du site. Je suis ravi de voir que la fièvre qui m’a empêché de dormir une bonne partie de la nuit, ne m’handicape apparemment pas du tout dans cette discussion, mais dès que Julien sera parti, toute la fatigue me sera retombée dessus, d’un seul coup, au point d’être couché presque avant les enfants.

Dans la liste des choses à faire pour le site :
— Reprendre le script de répartition aléatoire des iframes pour qu’il n’y ait plus d’espace libre entre les différents frames, sachant qu’est acquis que les frames restent alignés selon le nombre paramétré pour la largeur quelle que soit la largeur de la fenêtre ouverte.
— Reprendre le script de tirage aléatoire d’un fichier html qui a le défaut de n’être pas très fiable quand le nombre d’occurences diminue et donc de produire une page blanche.
— Se lancer, ou non, dans un espace dans lequel le visiteur aurait la possibilité de produire sa propre page du désordre, à partir des fichiers du site, et de l’envoyer par mail ou même de la publier sur un espace ftp de son choix.
— Dans le passage du jeu de memory en javascript donner la possibilité de donner une récompense au joueur lorsqu’il a terminé le puzzle, un peu selon le principe des jeux de taquin. — Le poids des jours, une version du bloc-notes qui donnerait au visiteur la possbilité de lire toutes les entrées selon le même jour de l’année, par exemple, tous les 28 décembre, tous les 22 mai, etc...

Il ne faut pas non plus s’attendre à voir toutes ces choses réalisées très prochainement, au désordre, on a pour devise que rien ne presse.  

Mercredi Mercredi 13 décembre 2006



Je reprends le tir à l’arc. Quel plaisir de retrouver le bois de l’arc, et tous ces petits accessoires dans la grande boîte noire, et dans laquelle quelques herbes séchées, prisonnières dans la boîte depuis trois ans, un peu plus même, me rappelent la pratique quotidienne du tir à l’arc dans le jardin de Puiseux, qui s’y prêtait admirablement, tout en longueur qu’il fût.

Dans le terrain vague au dessus de la maison j’ai trouvé l’endroit parfait, je tire contre une butte haute de quelques mètres ce qui devrait garantir que même une flèche folle n’aura aucune chance de sortir de ce pas de tir improvisé. D’ailleurs ma première flèche est passée un peu au-dessus de la cible. La hausse n’est pas le plus facile des réglages. Mais c’est surprenant de voir que c’est celui dans lequel on corrige le plus vite. En revanche je suis surpris de voir que mon tir est très centré, cela fait bien trois ans que je n’ai plus tiré et les flèches sont groupées et centrées encore qu’un peu à gauche, mais surtout tout est un peu trop haut. Bref après une brassée de vingt flèches j’ai l’impression de tirer aussi bien, aussi mal, qu’il y a trois ans. Et de reproduire le même défaut, trop haut et un peu trop à gauche. Avec de temps en temps de bonnes flèches en plein centre, mais dont on peut se demander à quel point elles ne sont pas accidentelles.

Il y a bien sûr cette astuce immédiate qui consiste à tirer un peu à droite et trop bas dans l’espoir de corriger artificiellement son tir, mais les dieux de tir à l’arc ne doivent pas l’entendre de cette oreille parce qu’invariablement quand on triche de la sorte on est sévérement puni et il n’est pas rare que des flèches manquent la cible. Et se brisent.

A vrai dire je n’ai aucune chance de corriger ce défaut un jour puisque je tire dans un terrain vague sans professeur qui, examinant mes gestes, permettrait de mettre le doigt sur le défaut de tir qui est le mien, une sortie de flèche trop nerveuse parce que je retiens mon arc avec trop de tension, un aligement erroné des pieds. Le bras gauche trop tendu. Une position de la tête penchée et qui entraîne de grossières erreurs de paralaxe. Etonnant que dans le geste assez simple de décocher une flèche tant d’écueils existent.

Je pourrais, nul doute, m’inscrire dans un club de tir à l’arc — il y en a un à quelques centaines de mètres de la maison, dans le quartier des Rigollots — et bénéficier des conseils d’un professeur, mais alors il m’obligerait sûrement à me servir d’un viseur, de balanciers, toutes sortes de choses dont je ne veux pas entendre parler. Non, ce que j’aime dans le tir à l’arc ce n’est pas tant d’atteindre la cible — en quelque sorte de réduire à son plus petit rayon possible le cône dont la pointe de la flèche est le sommet — mais au contraire, au contraire ?, de sentir la flèche quitter l’arc dans ce chuintement grisant et d’accompagner en une pensée brève la trajectoire de la flèche. Et d’être surpris, malgré tout, quand la flèche vient se ficher, trop haut et un peu à gauche du centre de la cible.

Bref je suis un archer de terrain vague, un archer vague.

Mais, c’est quand même plaisant quand la flèche atteint le centre de la cible, bien qu’une fois encore je ne me sente pas toujours responsable de cet heureux résultat.

Depuis que je fais du tir à l’arc j’ai coutume d’afficher dans le centre de la cible des reproductions de peintures de Saint Sébastien — des cartes postales — qui finissent abîmées par les plus réussies de mes flèches, mais de façon plutôt aléatoire puisque la dispersion des trous dans l’image intervient selon le bon vouloir de mes flèches. A dix-quinze mètres, je perçois encore le nombril de Saint-Sébastien que je prends pour cible dans la cible. Et c’est, de fait, très rare que je l’atteigne dans le nombril.  

Mardi Mardi 12 décembre 2006

Nathan était allongé, déjà calmé par la première injection de sédatif, quand l’anesthésiste est entré dans la pièce, il a demandé à l’infirmière si tout allait bien, je ne suis pas certain qu’il ait attendu ou même écouté la réponse, il a jeté un coup d’oeil très rapide vers le moniteur qui enregistrait le rythme cardiaque de Nathan et puis il a discrètement passé sa seringue d’un liquide laiteux — et dire que j’avais expliqué à Anne dans la voiture que cette injection était pareille à du poison et que c’était pour cela qu’il fallait que Nathan soit à jeun — Nathan a eu un moment de panique, un petit cri de peur et puis sa tête est tombée inanimée dans les mains de l’infirmière, Anne et moi étions sous le choc, cette impression invraisemblable que l’on venait de nous tuer Nathan sous les yeux. Et tout d’un coup nous étions honteux d’avoir laissé faire, la raison nous disait bien que tout avait l’air d’aller, le moniteur renvoyait l’image d’une activité cardiaque calme, et régulière, mais on nous faisait comprendre que maintenant il fallait les laisser tranquilles, ils allaient prendre le petit corps de Nathan et l’emmener au coeur de cette puissante machine, je revoyais l’entrée de cet immense aimant de la visite de la semaine précédente, et je n’aimais pas du tout cette idée du corps horizontal de Nathan rentrant dans cet appareil comme, c’était bien ce genre de pensées que nous aurions aimé éloigner de nous.

Ils nous ont dit que nous avions une heure devant nous, que l’on pouvait attendre dans la salle d’attente ou aller nous promener pendant une heure. Curieusement c’est la deuxième de ces solutions que nous avons choisie, je crois que nous avions besoin de prendre l’air.

Anne avait faim, moi aussi du reste, nous sommés allés dans une boulangerie, Anne a pris une viennoise au chocolat et moi une part de flan nature. Puis nous sommes allés à la page 189, Anne voulait en profiter pour commander deux livres dont il avait été question dans ses cours d’hier à l’Université de Lille, des livres à propos d’autisme. Pendant ce temps-là j’avisais une luxueuse édition de photos trouvées et je pensais déjà à quelques remarques que je pourrais écrire sur le sujet, comme quoi la seule véritable façon de produire une image nouvelle en photographie est d’avoir recours au hasard, mais je reposais le livre parce qu’évidemment ce n’est pas le moment de faire de telles dépenses, Anne discutait avec Gaëlle et lui expliquait cette impression étrange de l’endormissement si violent de Nathan, je fis ce que je fais dans les librairies depuis trois mois, j’ouvris les Bienveillantes au hasard et je soupirai du dégoût que m’inspire ce livre, ni écrit ni à écrire — pour ce livre aussi j’ai toute une théorie, celle qui veuille que le déclin du monde éditorial, plus tard, sera rappelé par le succès d’un roman révisionniste. Je regardais l’heure, il était temps de rebrousser chemin et d’aller nous assurer que Nathan se réveilait bien. Nous dûmes encore attendre dans la salle d’attente parce que le vacarme en provenance de la pièce d’IRM disait que la longue procédure tournante au dessus de la tête de Nathan n’avait pas encore fini sa révolution.

Un aide-soignant est venu me voir pour me faire signer une décharge, là j’ai cru que cela allait mal, mais non, c’était juste de la maladresse de sa part, je signais les consignes à respecter pour les heures qui suivent le réveil de l’anesthésie.

Finalement on est venu nous chercher et nous avons trouvé un Nathan de très très mauvais poil, mais très vivant.

Mais je ne suis pas prêt d’oublier cette sansation affreuse du cri d’effroi de Nathan sentant le poison irradier son coprs et s’endormant, la tête tombant en arrière, comme une masse, comme l’aurait fait la tête d’un petit animal tué à la chasse. Et de ressasser toutes ces pensées à ce moment-là, les exécutions par injection aux Etats-Unis, en trois piqûres, la première pour endormir, la seconde pour paralyser et la troisième pour tuer, si la première ne fonctionne pas bien alors le condamné meurt dans d’atroces souffrances parce qu’il est paralysé et ne peut dire qu’il n’est pas endormi et subit la dernière injection dans une terrible douleur. Cette autre idée très inconfortable que la seringue qui contenait ce poison si puissant avait été là tout près, aux pieds de Nathan dans son lit, juste à côté de mon appareil-photo, pendant que nous attendions notre tour, que la place se libère dans le grand aimant. Et l’anesthésiste allant si vite en manoeuvre, comme un travail à la chaîne, si on lui avait tendu une mauvaise seringue, s’en serait-il rendu compte ?, sans doute pas. Dans l’anesthésie ce n’est pas d’endormir les gens qui est le plus difficile, c’est de les réveiller.

C’est une joie sans mélange cet après-midi d’entendre Nathan faire des caprices, crier, répéter sans arrêt la même chose, toutes choses par ailleurs insupportables d’ordinaire.

Cette petite heure passée dehors pendant que Nathan était anesthésié et scanné dans toutes les coupes possibles et imaginables, je voudrais l’oublier à jamais, car je n’aime pas avoir été capable de vivre pendant qu’un doute aussi infime soit-il subsistait.




Un remords, dans un mail à François :

>Ce que je ne dis pas dans le bloc-notes, sans doute conscient de la >surcharge de pathos, c’est le défilé des enfants étranges que tu voies >dans ce service et des parents dont nous reconnaissons au regard que >rien n’est simple. Anne leur adresse volontiers la parole, moi j’ai plus de >mal, je parle aux enfants qui rarement me répondent, paradoxalement >nous ressortons regaillardis de ces rencontres brèves, comme si ces >parents nous avaient transmis de leur courage, et souvent en se disant >qu’avec Nathan, finalement, c’est plutôt facile. >
>
>Aujourd’hui cette femme qui vient de Brest, avec sa fille d’une trentaine >d’années, encore dans l’espoir de découvrir quelque chose qui va >l’aider. Celle-là je ne sais pas où elle tire sa force. >
>
>Et puis finalement si, je crois que je devrais le mettre dans le >bloc-notes.
 

Lundi Lundi 11 décembre 2006

Compte-rendu du Mois de la Photo à Paris, édition 2006



Une arme visuelle : le photo-montage soviétique de 1917 à 1953.

Exposition rare dans laquelle il est donné de voir la fabrique de ces images à la gloire de la révolution d’octobre et à l’installation des Soviets au pouvoir, pour finir avec les purges staliniennes. Images vénéneuses, comme des amanites tue-mouches, leur beauté formelle, leurs audaces graphiques et l’inclusion adventice de la typographie feraient oublier à quel point il s’agit là d’images de propagande pour un régime, notamment celui de Staline, qui fit tant de morts et opprima brutalement des millions.

Les images qui sont ici exposées, sont en fait les montages originaux, les véritables découpages, collages et superpositions, surimpressions aussi, qui toutes reposaient ensuite sur l’aplatissage de ces infimes reliefs par une photogravure rudimentaire et qui écrasait avec violence de si fins collages. Il y a peu d’autres moments dans l’histoire de la photographie &#151 les Suréalistes, Man Ray, en tête, mais aussi à la périphérie avec Brassaï et enfin les collages de John Heartfield — pendant lesquels une telle liberté sera prise par rapport à l’image photographique.

Et pourtant c’est sûrement dans ces manques de respect et dans cette aventure qu’ont été gardées les clefs de ce qu’il serait plus tard possible de faire avec la photographie numérique.




Les expositions de la Maison Européenne de la photographie

Programmation de plus en plus décevante ; La petite odyssée de trois photographies d’André Kertész : on s’en fout ! Sans compter que la seule émotion qui aurait pu filtrer de cette exposition-bâteau, en montrant les trois négatifs des trois images, est entièrement gâchée puisque par manque de lumière réfléchie, il est quasiment impossible d’observer ces trois négatifs.

Les photographies de l’agence VU, jamais compris l’intérêt de la photographie genre Life, je ne suis pas certain d’avoir même visité entièrement la première salle de cette exposition.

Philippe Ramette : est-ce une blague ? Et pour valider ces photographies il est clairement précisé qu’elles ont été réalisées sans le concours de Photoshop. C’est garanti sans trucage. Mais c’est truqué quand même. Bref c’est du cirque, pour amateur de cabrioles seulement.






Joël Meyerowitz

Les premiers autochromes datent de 1908, premières photographies en couleur, il est cependant étonnant de voir combien de temps les photographes mettront à réaliser l’existence de cette nouveauté — je reste même persuadé que Cartier-Bresson est mort en 2004 sans le savoir. Ceci dit, étant donné ce que firent longtemps les photographes de cette possibilité nouvelle de fixer la couleur — des images à peine meilleures que celles des aquarellistes du dimanche, non, les autochromes de Stieglitz ne sont pas des chefs d’oeuvre, mais de mauvaises imitations de mauvaises aquarellistes eux même imitant de mauvais peintres impressionnistes — il n’y avait décidément pas urgence à ce qu’ils découvrent la couleur.

Le premier véritable photographe couleur fut sans doute William Eggleston qui effectivement se lança dans une véritable travail de coloriste subtil. C’est en effet sans doute dans ses photographies que l’on trouve les images qui ne sont pas des photographies en noir et blanc sur lesquelles des couleurs ont été appliquées — non que ce soit comme cela que les photographies couleurs étaient obtenues mais il était alors rare qu’une photographie couleur soit davantage que cette coloration fictive d’une image qui n’aurait pas perdu à être repassée en noir et blanc. Dans les années soixante, en pleine avénement de la société de consommation apparaissaient les premiers usages manifestes de la couleur de masse. Et des couleurs notamment criardes. Du point de vue de la photographie c’est aussi la naissance du film kodakrome. C’est à cette époque que, de façon très solitaire, William Eggleston entreprend sa recherche : des photographies dont la couleur devient visiblement un des éléments qui motivera la prise de vue jusqu’à en affecter profondément la composition.

A sa suite s’engouffrera une génération de photographes américains : Joël Sternfeld, Joël Meyerovtich, Richard Misrach et Stephen Shore qui tous les quatre enrichiront la percée de William Eggleston par l’utilisation de la couleur avec des films de grand format — vous remarquez au passage que ces photographes ont tous été récemment exposés en France et quand je vous disais que la mort de Cartier-Bresson ferait beaucoup de bien à la photographie en France.

Il y a deux grandes époques dans le travail de Joël Meyerowitz, la première qui correspond aux premières salles de l’exposition, suite de photographies au petit format, 24X36, et qui utilise principalement du film kodakrome à la richesse inépuisable de couleurs, cette partie du travail de Meyerowitz connaît ici une deuxième jeunesse grâce à des tirages numériques de toute beauté et qui restituent justement cette palette incomparable du kodakrome. Il s’agit de photographies de rue, à New York et d’autres grandes villes américaines, de même que de l’Amérique des petites villes — small time America. Dans ces séries la couleur trouve essentiellement à s’exprimer dans les lumières tranchées de l’hiver et de la mi-saison — avec cette sous-exposition systématique d’un bon diaphragme pour enterrer les ombres, et donc saturer les couleurs — mais aussi une certaine vulgarité américaine, celle jamais démentie de la fin des années 60 et des années soixante-dix et qui explose littéralement dans une orgie de couleurs primaires. Le sujet n’y est pas cerné, comme il peut l’être dans les photographies de Gary Winogrand de la même époque, la tension de ce qui est capturé par le photographe y est moins grande, la fascination de son prochain est ailleurs, elle est dans cette façon incroyablement putassière et inélégante de s’habiller. Mais de même que les voyageurs du métro à Chicago seront souvent prompts à vous adresser la parole pour de petits riens, vous venir en aide souvent, Joël Meyerowitz garde un peu de chaleur pour ses contemporains et semble même leur trouver des excuses.

Dans la grande salle de l’exposition se trouve la seconde grande partie du travail de Meyerowitz, celle du grand format. Cette partie du travail est en fait fondatrice d’un mouvement de la photographie américaine, celui des photographes documentaires en grand format et en couleur. Principalement Meyerowitz, Sternfeld, Shore et Misrach faisaient partie de ce groupe de photographes qui s’étaient donné la tâche paradoxale de photographier des sujets les moins spectaculaires qui soit si possible ceux éloignés de toute beauté intrinsèque — à l’exception du travail de Richard Misrach qui lui traquait les lumières de fin de jour dans les déserts américains — et de se confronter à ces sujets ingrats avec des moyens à la fois démesurés — la chambre 20X25 et la couleur — mais aussi qui ne manqueraient pas de relever avec une précision inévitable le moindre détail de sujets qui pourtant ne présentent aucun intérêt a priori, manière d’exploitation jusqu’auboutiste du couple studium / punctum mis à jour par Roland Barthes dans la Chambre claire. Or dans ces vues très fouillées au contraire se révélaient photographiquement pas seulement la pauvreté des sujets, mais les causes de ce manque de relief : les Etats-Unis sont ce pays ennuyeux à mourir. On pourrait alors songer à rapprocher cette démarche de celle du Robert Frank des Américains si on ne décellait pas dans toutes ces vues de l’Amérique de Meyerowitz une empathie naturelle pour ses sujets.

Cet autoportrait paradoxal en Américain, est tout entier contenu dans l’une des trois dernières photographies de l’exposition, on y voit un avuegle au regard sans pupilles, recevant une véritable douche de lumière et légèrement surexposé — et qu’est-ce qu’un photographe cyclopéen fait lorsqu’il prend en photo un aveugle sinon un autoportrait ?






Photographies de la Commune

Deux photographes de la Commune se disputent cette exposition, Eugène Disdéri et notamment à la fin de l’exposition les photographies glaçantes de cerceuils ouverts et accueillant les cadavres de gardes nationaux et de communards morts lors des derniers assauts, et Hippolyte Blancard qui a méticuleusement documenté la destruction de Paris, à la fois celle des incendies des grands monuments provoqués par les Communards et celle plus terrible encore provoquée par les bombardements prussiens mais aussi ceux des Gardes Nationaux. Du fait de la très faible sensibilité des émulsions de l’époque les temps d’exposition étaient souvent trop longs pour capturer en pleine netteté leurs sujets mobiles, aussi, notamment pour les photographies de Blancard, les ruines de Paris sont de surcroît habitées par des fantômes et lorsque le siège prendra fin des photographies seront alors peuplées de cadavres. Témoignage historique admirable et très émouvant, du martyr de la ville et de ses habitants, il est cependant regrettable qu’autant les photographies de Disdéri sont effectivement des tirages d’époque, autant celles de Blancard sont des tirages actuels, d’après les négatifs originaux, sur plaques de verre, mais dont on peut se demander si le tireur d’aujourd’hui a fait le moindre effort pour se documenter sur les techniques de tirages de l’époque, livrant ici une exposition aux tirages admirablement uniformes, au traitement de la lumière contemporain, en tout cas très conscient de la théorie du Zone-System inventée par Anseln Adams au XXème siècle. L’exposition est une réussite pour le témoignage historique et une aberration de point de vue photographique.

A la fin de l’exposition les photographies truquées, soit mises en scène, soit littéralement dessinées, des exécutions ou des cadavres jonchant les barricades, m’ont fait penser aux première pages de la Castration mentale de Bernard Noël.

La scène primitive

Depuis des années et des années, une scène me poursuit : je ne l’ai pas vue, et cependant je la vois derrière mes yeux, au croisement de la mémoire et de l’imaginaire, là où fantômes et fantasmes se forment et apparaissent. Cette scène a eu lieu dans les derniers jours de mai 1871, à Paris. Un troupeau de Communards, que l’on vient d’arrêter et qu’encadrent les Versaillais, passe devant la foule ameutée sur les boulevards, dans les parages de l’Opéra : une foule de bourgeois bien mis qu’accompagnent leurs épouses en tournures et voilettes. Tous ces gens, qui ont eu peur, clament un soulagement haineux et victorieux, mais voici que dans l’excitation générale, quelques-unes des femmes s’avancent vers les prisonniers, et tout à coup arrachent la longue épingle qui retient ensemble chignon et chapeau, puis la manient à bout de bras pour crever les yeux sous les applaudissements et les rires.

Cette scène me poursuit parce qu’elle donne la mesure d’un comportement dont la répétition finit par fournir l’une des normes de mon pays. On sait que les vainqueurs, partout, sont les propriétaires de l’histoire, et qu’ils en font disparaître les épingles à chapeau, mais cette disparition, chez nous, se double à tel point d’une négation de son existence que ce refoulement ménage le retour de la même violence. Dès lors, faute d’une expression qui pourrait les exorciser, les scènes de ce genre rôdent dans l’inconscient collectif où, loin de s’apaiser, elles deviennent les appelants d’actes identiques aussitôt que l’occasion s’en présente.

Cette scène est exemplaire parce qu’elle met en scène un meurtre du regard que le pouvoir français commet régulièrement. Ici, le geste final est toujours d’aveugler l’adversaire pour qu’il ne voie pas ce qu’on lui fait, et soit donc incapable d’en témoigner valablement. Il suffit de se rapporter à deux événements récents pour constater combien la scène évoquée semble servir de perpétuel modèle. Ainsi de la rafle dite du Vel’ d’Hiv et du pogrom que subirent les Algériens, à Paris même, dans la nuit du 17 octobre 1961. Chaque fois, c’est une cruauté immédiatement couverte, sinon légalisée, par la hiérarchie de l’État : chaque fois le même enterrement d’une prise de conscience salutaire, comme si la lâcheté des exécutants reflétait la réalité fondamentale de nos gouvernements successifs. Quand la vérité finit par devenir publique - et va même jusqu’à s’afficher trop tard sur les estrades de l’État -, c’est que l’amnistie a depuis longtemps bâillonné les victimes et mis à l’abri les bourreaux par une soumission légale de la justice au crime. On ne devrait pas s’étonner que les « révisionnistes » nient l’évidence quand la volonté officielle a toujours été de blanchir l’histoire.

Ce penchant favorise la renaissance perpétuelle du racisme, de l’exclusion et du nationalisme le plus régressif. Il favorise aussi l’apparition de lois qui sous prétexte, par exemple, de lutter contre l’immigration clandestine s’inscrivent contre toute la tradition dont se réclame chez nous la « légalité ». Ailleurs, mais dans un mouvement semblable, l’humanitaire si généreusement médiatisé prête son aide à la « purification ethnique ». Bref, tout change sans cesse de sens dans une belle confusion, qui est le nouvel ordre.

Les riches ne crèvent plus les yeux des révoltés avec des épingles à chapeau, mais avec des images. Cet aveuglement a l’avantage de n’être ni salissant ni douloureux. Le pouvoir est à nouveau divin puisqu’il peut agir invisiblement. Il faudra sans doute beaucoup de temps pour qu’on aperçoive dans cette invisibilité un crime contre l’humanité puisqu’on ne l’a pas mieux distingué chez la mafia du sang contaminé, qui, pourtant, a servi la propagation du sida avec bien plus d’efficacité que notre sexualité rendue pécheresse. Le virus, lui aussi, appartient à l’invisible : quand sa cruauté apparaît, il est trop tard. Bizarrement, ce qui prépare les viols, les massacres, la destruction, apparaît aussi trop tard, mais uniquement parce que les responsables, pour n’être pas coupables, choisissent toujours d’aveugler.







Ryan Mac Ginley

Lors de l’édition de l’aubergine des recontres d’Arles, je n’avais pas pensé grand chose des photographies de Ryan Mac Ginley, pour la raison assez simple que l’exposition ne comptait que cinq ou six images, toutes assez médiocres à l’exception de l’une d’elles tout à fait exceptionnelle, on y voyait un jeune homme plonger dans une piscine, on avait le sentiment qu’il se couchait dans l’eau, la composition était très déséquilibrée et tenait admirablement la route, un miracle de in-between à la Robert Frank.

En sortant de l’exposition du même Mac Ginley au mois de la Photo, je suis obligé d’admettre que je suis à peine plus capable du moindre jugement qui soit sur le travail de ce jeune photographe. Ce dernier semble se tenir à la croisée de Larry Clark, le Larry Clark jeune de Tulsa et de Nan Goldin, la Nan Goldin jeune de The ballad of sexual dependency, sujets identiques aux deux photographes, l’autoportrait d’une jeunesse délurée et luttant efficamement contre l’ennui — précisément l’ennui typiquement américain tel qu’il est représenté dans les photographies de Joël Meyerowitz — une photographie qui se moque pas mal du résultat, plutot peu éduquée visuellement et qui mise massivement sur la pléthore d’images pour que miraculeusement certaines sortent du lot et deviennent de véritables icônes. Les quelques photographies extraites de cette masse indistincte sont ensuite, de façon un peu factice, agrandies hors de proportions, obligeant le visiteur à regarder des images sur lesquelles il ne s’arrêterait même pas si ces dernières étaient tirées au format carte postale. Et j’ai beau éventer la recette, le plat n’en reste pas moins inattendu, parce qu’un vent fou traverse ces images et carresse justement ces corps libres et nus : oui, tous ces jeunes gens sont en vacances, et ne semblent pas très motivés pour se rhabiller, pourtant c’est à peine si on remarque cette nudité de tous les instants.




Man Ray, l’énigme photographique

La Galerie Marion Meyer propose une exposition tout à fait navrante de quelques photographies de Man Ray que l’on voudrait faire passer pour rares, elles le sont dans le sens où elles ont été visiblement sauvées de la poubelle du grand photographe. Tirages ratés, si ce n’est tirages de lecture, épreuves sans intérêt, et plus grave encore tentatives infructueuses : ici on n’a pas compris que ce n’était pas dans ses corbeilles à papier que Man Ray avait conservé ses images, mais très probablement dans des portfolios. une exposition parfaitement dégoûtante de crottes. Fussent-elles de Man Ray.




John Hearfield

A la galerie 1900-2000, une vingtaine de couvertures de la revue AIZ signées par John Heartfield, très mal éclairées, très mal mises en valeur, c’est ni fait ni à faire, mises en regard du travail sans grand intérêt d’un collagiste contemporain, Philippe Jusforgue, dont le galeriste est extrêmement prompt à préciser que ces collages n’ont pas été réalisés sous Photoshop, parce que ce serait trop facile et donc sans intérêt, ici aussi, comme à ’exposition de Philippe Ramette à la MEP, on confond volontiers photographie contemporaine avec cirque et acrobaties. Les images de John Heartfield sont un pendant exact des images de la propagande soviétique exposées au passage de Retz : celles de John Heartfield sont en fait le produit final, la couverture imprimée depuis les collages originaux, tandis qu’à l’exposition de l’arme visuelle, ce sont les collages originaux qui sont exposés. Au contraire des images de la propagande celles de John Heartfield sont celles de la résistance. Là où on admirait de façon ambiguë la beauté formelle et constructiviste de la propagande soviétique, dans l’exposition de John Heartfield on apprécie sans limite le courage politique, les audaces graphiques et l’ironie. Mais assurément le travail très prolifique de John Heartfield mériterait mieux qu’une exposition bâclée.




A l’institut hongrois, deux expositions, dont l’une, je crois devoir vous le préciser, est en fait dehors sur le trottoir d’en face, des photographies de presse de la révolution de 1956 à Budapest, qui ne sont pas sans rappeler celles de la révolution du printemps de Prague en 1958, notamment celles de Josef Kudelka. Les tirages sont imprimés de façon sommaire destinés évidemment à résister à la pluie parisienne pendant quelques semaines. A l’intérieur une petite salle regroupe une trentaine de paires d’images de Budapest, l’image du haut est en noir et blanc et date de 1900, celle du bas est en couleur et date de 2000, elle singe du mieux qu’elle peut le cadrage et la composition de son aînée et offre donc au spectateur un jeu temporel des sept erreurs, qui n’est certes pas inédit, mais au pouvoir malgré tout évocateur : du temps a passé sur la ville et l’a défigurée.






Amérique d’Edouard Levé.

En 2002, Edouard Levé avait publié Oeuvres, livre au principe redoutable, énumération d’oeuvres n’ayant pas été réalisées, soit parce que matériellement irréalisables, soit sans doute par manque de temps ou de désir, et aussi parce que pour beaucoup d’entre elles, conceptuelles, l’énumération de leur principe ne garantissait pas à leur réalisation putative un surcroît d’intérêt par rapport à cette interrogation sur leur principe d’obtention. Et pourtant depuis, Edouard Levé, en contradiction apparente d’avec cette oeuvre conceptuelle, semble être pris de remords, et explore quelques-unes de ces oeuvres en poussant jusqu’à leur réalisation.

L’oeuvre ici présentée à la galerie Léo Sheer est ainsi décrite dans Oeuvres.

20. Aux États-Unis, un voyage est accompli pour photographier des villes homonymes de villes d’autres pays. L’itinéraire, qui les relie en ne passant qu’une fois dans chacune d’elles, fait le tour du pays en treize mille kilomètres. Le trajet commence par New York, longe la côte est vers le Sud, se dirige vers l’Ouest jusqu’à la côte pacifique, remonte au Nord, longe le Canada pour rejoindre le Nord-Est avant de retourner au point de départ. Le chemin est parcouru en voiture. Les villes traversées sont, par ordre alphabétique : AMSTERDAM, BAGDAD, BELFAST, BELGRADE, BELLEVILLE, BERLIN, BETHLEHEM, BETHUNE, BRISTOL, CALAIS, CAMBRIDGE, CANTON, CARLS-BAD, CARTHAGE, CLERMONT, CUBA, DELHI, DUBLIN, FLORENCE, FRANKFORT, GLASGOW, HEIDELBERG, JERICHO, JOHANNESBURG, LIMA, LTVERPOOL, MAÇON, MADRAS, MADRID, MANCHESTER, MELBOURNE, MEXICO, MILAN, MILO, MONTEVIDEO, NAPLES, ODESSA, OXFORD, PANAMA, PARIS, PEKIN, POTSDAM, ROME, ROTTERDAM, SAINT-CLOUD, SEVILLE, STOCKHOLM, STUTTGART, SYRACUSE, TORONTO, TOULON, VERSAILLES.

Dans ces villes, sont photographiés des lieux communs, au double sens de lieux banals et de lieux où la communauté se retrouve. Les photographies sont présentées accompagnées d’un titre : Cuba, la mairie ; Un bar à Berlin ; Supermarché à Rome ; Salon de coiffure à Paris ; Une rue à Versailles. Descriptifs trompeurs, sans être faux.


En réalisant quelques-unes de ses oeuvres, Edouard Levé touche peut-être du doigt un des mystères de l’art qui veuille que la contingence ne soit jamais neutre, et peut travailler dans des directions insoupçonnées par l’auteur même. Qu’au cours de la réalisation de l’oeuvre, des décisions devront être prises et toutes seront déterminantes de l’eouvre au point de pontentiellement la défigurer. En édictant son principe apparemment aléatoire de détermintation du parcours au travers des Etats-Unis, qui n’est pas sans rappeler les premières oeuvres de Richard Long, celles qui consistaient à énumérer simplement le principe de parcours de ses marches — dix aller-retours entre les points A et B définis sur une carte, par exemple — Edouard Levé ne présumait sans doute pas qu’il tirerait le portrait paradoxal d’une Amérique médiocre, small time America, dissimulée derrière des noms de pays exotiques. Et de découvrir également dans cette Amérique que le piéton, qui plus est photographe, est souvent suspect — c’était déjà le cas du piéton-photographe Robert Frank lors de son parcours du grand pays — que le paradoxe de la richesse américaine est que sa pauvreté est plus visible que ses richesses — les personnes des classes moyennes et riches ne sortent pas ce chez eux et ne se déplacent qu’en voiture, ainsi les personnes qu’Edouard Levé a rencontrées et photographiées sont précisément celles qui n’ont pas nécessairement de voiture et peut-être même pas de toit.

Et aurait-il envisagé de telles images de l’Amérique en écrivant la vingtaine de lignes qui décrivent cette oeuvre ? Sans doute pas. Et pourtant tout comme les légendes des images de cette oeuvre sont trompeuses — pompier de Versailles, curé de Bagdad et conseiller municipal de Paris — mais non fausses, l’intitulé de cette oeuvre, a priori, est à la fois rigoureusement exact et trompeur.










Il y a bien de nombreuses autres expositions dans ce mois de la photo, mais je ne parviendrais jamais à m’intéresser à des photographes comme Xavier Lambours, Henri Cartier-Bresson, Isis, Edouard boubat, Robert Doisneau, Jean Dieuzaide, Jean-Paul Goude, Gérard Rondeau, Ian Patrick, Jean-Loup Sieff, je ne suis pas allé voir toutes ces expositions, je n’en demeure pas moins incrédule de leur sempiterntelle programmation, voisine, notamment, cette fois, d’un photographe américain, Joël Meyerowitz que l’on découvre en France alors que l’essentiel de son oeuvre était déjà produite il y a plus de vingt ans.

Ah !, la photographie en France.  

Dimanche Dimanche 10 décembre 2006



 

Samedi Samedi 9 décembre 2006





Ce matin au travail, la première fois que je regarde par la fenêtre, le ciel est encore sombre, mais dégagé, parfaitement uni, sauf, peut-être, l’épaisse couche d’ouate sur le Puy de Dôme. Je ne peux pas dire que je comprends déjà comment le temps fonctionne ici, mais généralement ce capuchon de nuages n’est jamais sans descendre sur la ville et la rendre très grise. Sombre même souvent. Déprimante cela certainement. Aussi je ne fus pas surpris de voir le temps se couvrir quelques heures plus tard, et les nuages sur le Puy de Dôme au contraire se dissiper, découvrant un mont entièrement recouvert par la neige. Ca s’est produit comme un tour de prestidigitation. Le Puy de Dôme vous le voyez, là vous ne le voyez plus et maintenant vous le revoyez mais habillé de blanc.

Dehors il y a un peu de vent, là haut cela doit bien souffler et avec la neige, c’est même sûrement de la burle. Quel grand dommage de devoir rester toute la journée au chaud. Au bureau. Quand il fait froid et qu’il y a du vent. Dehors.

Et vous vous demandez sûrement ce que ce lama fait là. Ce que ce lama fait, égaré sur un parking. J’ai mes raisons. Et elles sont trop intimes pour être dévoilées.  

Vendredi Vendredi 8 décembre 2006



 

Jeudi Jeudi 7 décembre 2006



Voilà c’est terminé. Ce que j’avais commencé il y a maintenant trois ans, pas tout à fait, je viens de l’achever. Début 2004, en effet, je décidais de reprendre entièrement le site, d’uniformiser sa mise en page notamment, et aussi de rationnaliser ce qui est invisible au visiteur, c’est-à-dire le rangement des fichiers, et dans la foulée réinventer une déambulation des visiteurs, ce qui devait s’appuyer sur deux effets, les iframes et le taquin. Les iframes ce sont ces pages réduites à l’intérieur d’une page plus grande — le jeu de taquin en tête de cet article est un iframe, c’est une page indépendante de celle-ci et qui s’ouvre à l’intérieur de celle-ci — et avec lesquels j’avais résolu d’augmenter la dimension labyrinthique du site puisque le visiteur pouvait à la fois s’enfoncer dans la navigation offerte par cette fenêtre dans la fenêtre et continuer de naviguer à la périphérie de cet enfoncement. Couplée avec le multifenêtrage, cette possibilité devait à la fois compliquer les choses, brouiller les repères, mais surtout créer une impression tridimensionnelle à la visite du site. Mais ce ne devait pas être suffisant, dans mon esprit, comme difficultés à surmonter pour s’orienter fiablement dans tout ce désordre — en fait organisé de façon terriblement autoritaire — je voulais que le visiteur ait à vaincre des épreuves pour passer aux pages suivantes. Dans la page de présentation des taquins, j’explique que toutes les possibilités auxquelles j’ai pensé, s’agissant de ces épreuves, et comment, finalement, ce sont les modestes jeux de taquin qui se sont imposés comme la plus universelle des solutions. Donc depuis ce matin 11H37, le site est enfin tel que je l’entrevoyais il y a un peu moins de trois ans. C’est à la fois un immense sentiment de satisfaction et d’accomplissement qui est le mien ce soir, la mise en place de ces pages de taquin supposées barrer le chemin du visiteur — jamais sans lui donner la possibilité de donner sa langue au chat — sur certaines pages seulement, et une fois sur sept, aura été en fait extraordinairement difficile, puisqu’elle aura même donné du fil à retordre à l’invincible Julien qui jusqu’au bout aura peiné à contenir le caractère versatile de ces petites cases &#15&; étonnant pour moi de voir que ce qui lui aura donné du mal le plus longtemps, finit par trouver sa solution dans trois lignes de code très concises dans un fichier .css — et qu’elle m’aura aussi demandé des efforts d’bstraction très astreignants, notamment pour prévoir toutes les possibilités d’arrivée sur certaines pages, les pages nodales, comme j’avais fini par les appeler, celles qui sont plus ou moins inévitables lors d’une navigation d’une dizaine de minutes.

Ce qu’il reste de ce qui ressemblait à un combat contre la matière, c’est effectivement cette satisfaction pleine, mais malgré tout teintée désormais du découragement pour ce qui est de s’attaquer à quoi que ce soit de neuf dans le site. Ce léger effet de manque d’entrain, je l’ai connu si souvent finalement. Enfant je me souviens qu’il m’apparaissait très paradoxal, pendant la parfois longue réalisation de mes modèles réduits, il me tardait toujours de finir une de ces maquettes pour pouvoir en entamer une nouvelle, mais dès que la réalisation était sur le point de s’achever, je retardais le plus possible la pose de l’avion sur son socle ou sur l’étagère qui les recevait tous, rangés en épi, peaufinant à l’extrême les ultimes détails pour jouir le plus longtemps possible de la satisfaction de l’accomplissement. Et c’est ce que j’ai fait cet après-midi, apportant de très modiques retouches dans l’espoir de retarder le moment paradoxalement recherché, depuis presque trois ans, l’aboutissement. Et pouvoir dire, enfin, j’ai fini.

Mais maintenant ?






LL de Mars m’envoie ceci :

>cette horreur du Désordre - la page des taquins - je >la désapprouve >absolument. C’est juste : mal. Et je ne plaisante pas. Si j’avais eu un >jour en perspective la possiblité de finir sur un taquin, je n’aurais >jamais produit la moindre oeuvre de ma vie ; et si je n’étais pas aussi >certain de disparaitre dans l’oubli, je préfèrerais ne plus jamais >tracer la moindre ligne sur du papier que de finir débité sur un jeu en >ligne (comme je serais horrifié de l’être sur une taie d’oreiller ou un >emballage de slips). >Lorsque je suis rentré en classe de philo (dont je devais me faire virer >trois mois plus tard), la prof qui nous présentait sa mission se >présenta également : pour se rendre aimable sans doute, elle nous signala >que ses deux poissons rouges s’appelaient Kirkegaard et Heidegger. Je >sûs immédiatement que cette femme n’avait jamais fait et ne ferait >jamais de philosophie. Je la méprisai instantément pour la passe magique >par laquelle, faute d’avoir quoi que ce soit à faire avec Kirkegaard dans >sa petite vie de prof de merde, elle en avait fait un poisson rouge. >Phil, je doute que vous n’ayiez rien d’autre à foutre avec Robert Frank >que de le soumettre à l’étal de boucherie, rogné pour rentrer dans la >barquette de polystyrène et avec un petit trou en bas pour faire >coulisser les bouts de bidoche. Alors quoi ? Je pensais que vous m’aviez >pris au sérieux lorsque nous avions évoqué ça et que j’avais tenté de >vous en dissuader. Depuis quelques jours, à chaque fois que je vais lire >le bloc-notes, j’ai une colère qui monte.  

Mercredi Mercredi 6 décembre 2006

J’ai souvent entendu cette moquerie qui veut que certaines personnes lorsqu’elles cherchent un objet perdu dans une pièce partiellement éclairée, aurait tendance surtout à chercher dans la partie de la pièce éclairée, délaissaint la partie sombre de la pièce. Effectivement ce n’est pas logique. L’objet recherché pourrait très bien se trouver dans la partie sombre de la pièce. Oui, mais alors, comment chercher dans l’obscurité. Si les chances pour que l’objet se trouve dans l’une ou lautre partie de la pièce sont égales, admettons qu’elles le soient, il est effectivement très sensé de chercher dans la partie éclairée de la pièce, où l’on voit effectivement ce que l’on fait. Bref on a souvent tort de railler ceux qui ont l’esprit pratique, ou tout simplement moins rationnel.

J’ai repensé à ce complexe assez simple en allant voir le film Bamako de Abderrahmane Sissako.

Dans une arrière-cour de Bamako, au Mali, se tient le procès fictif, avec de vrais avocats, Roland Rappaport et William Bourdon, de la mondialisation, du FMI, de la banque mondiale et du G8. Pendant le procès, la vie continue dans cette arrière-cour encore que la difficulté de cette vie ne soit pas sans rapport avec la complainte du procès, la vie est difficile, un homme apparemment très malade manque de médicaments et agonise dans une pièce voisine de la tenue du procès, une petite fille est bien malade qui elle aussi manque de soins, ses parents, sans doute minés par ce malheur, ne parviennent plus à se parler et dérivent loin l’un de l’autre, le père d’ailleurs apprend l’hébreu avec une méthode assimil antédiluvienne et on comprend que son projet est d’être prêt pour la construction et l’ouverture hypothétique d’une ambassade israëlienne à Bamako et d’en devenir le gardien, voilà l’inventivité qui doit être celle de ceux qui cherchent à s’en sortir dans un pays rongé par la misère.

Sans cesse la caméra passe des scènes du procès à celles de la vie de tous les jours, et si le suspense n’est pas entier pendant ce procès — comment la cour pourrait-être intègre, elle devant qui se déversent les émotions d’un peuple africain aux abois, et dont les intellectuels sont emplis de colère pour ce qu’ils jugent être la cause de cette grande misère, la dette du pays, impossible à rembourser et dont le recouvrement des interêts, chaque année, est trois ou quatre fois supérieur au budget social de l’état, et pas seulement des intellectuels, un instituteur qui ne peut même plus parler, un jeune homme refoulé dans sa tentative d’émigrer en Europe, et puis cet homme qui a attendu pendant tout le procès pour chanter sa longue complainte, celle d’un homme déjà vieux et littéralement épuisé — les événements qui gravitent autour de ce procès, eux, sont bien plus souterrains et leur dénouement est à la fois inattendu et prévisible, il fallait bien que la misère frappe près du procès.

Bamako fait penser au Caïman de Nanni Moretti, pour cette vie personnelle qui continue en marge de l’engagement politique, mais à la différence du Caïman qui traite également du désarroi de son persnnage et de la lutte politique, dans Bamako cette vie d’à côté de la grande cause est plus discrète, elle est pareille à la misère que l’on refuse de voir et quand un coup de feu éclate à la fin du film il sonne aux tempes du spectateur et le tire de sa torpeur.

On pourrait facilement se moquer de ces Aficains qui disent le droit dans une arrière-cour — en ce la le cinéaste, Abderrahmane Sissako, est à égalité stricte avec son sujet, le manque de moyens ne l’empêche pas, au contraire de faire pruve de ressouces — de ce simûlâcre de justice, comme on se moque de ceux qui chechent seulement là où ils voient clair, ce serait terriblement injuste vis à vis de cette parole de la douleur, pleine d’une colère rentrée mais qui demande justice. Il faut savoir écouter les personnes en colère. Ne pas se moquer d’eux.




François Bon m’envoie ceci :

C’est une vieille histoire de clowns...

— Un clown blanc est dans la lumière sur la piste. De l’obscurité sort un Auguste misérable et timide comme un enfant. Il se met à chercher quelque chose dans la sciure de la piste. Le Clown Blanc l’interpelle et lui demande ce que diable il peut faire. -Hé toi là-bas ! viens ici ! Auguste s’approche timidement. -Mais que diable fais-tu ? -Je cherche ma clé, répond-il tout doucement et il repart fouiller la sciure. -Hé toi là-bas ! viens ici ! Auguste s’approche timidement . -Tu cherches ta clé ? -Oui, monsieur, je cherche ma clé. -Tu l’as perdue, ta clé ? -Oui, monsieur, j’ai perdu ma clé. Et il repart illico chercher dans la sciure. -Hé toi là-bas ! viens ici ! Auguste s’approche timidement . - Tu l’as perdue ici ta clé ? -Non monsieur, répond timidement Auguste, je l’ai perdue là-bas ma clé. Il désigne un point là-bas dans le noir. Rires du public et du Clown Blanc. -Tu l’as perdue là-bas ta clé et tu la cherches ici ta clé ? dit le Clown Blanc. -Oui monsieur, répond timidement Auguste . Rires du public et du Clown Blanc. -Et pourquoi tu la cherches ici ta clé alors que tu l’as perdue là-bas ta clé ? Rires du public et du Clown Blanc. - Parce que... ici monsieur... dit timidement Auguste... Ici... Y’ a d’ la lumière.
 

Mardi Mardi 5 décembre 2006

« Il existe un très grand nombre d’éditions des Chants, et parmi elles beaucoup d’éditions illustrées. Devant l’autorité malencontreuse dont le temps et l’histoire barbouillent hélas les livres, toutes ces tentatives ont en commun une certaine docilité que rien n’excuse devant un livre aussi parfaitement indocile. J’espère que vous aimerez voir dans la liberté que je me suis offerte devant Maldoror un éclat de la liberté furieuse de Lautréamont devant toute chose ; j’espère que vous retrouverez dans mon saccage un peu de l’écho du sien. »

Extrait de la postface de M, une traversée des chants de Maldoror d’Iisdore ducasse, comte de Lautrémont, par LLdeMars.

LLdeMars l’a toujours dit, il n’a jamais lu les Chants de Malodoror comme nous sommes nombreux à l’avoir fait, c’est à dire hantés par la noirceur de l’écriture, sa prise directe avec l’au-dela et ses visions de cauchemar qui devenaient les nôtres. Mais loin de penser que ce fût le texte qui ne portait pas assez loin, LLdeMars pensa que c’était lui le lecteur qui ne savait pas lire — quels sont les lecteurs capables de ce doute ? Aussi il multiplia les tentatives jusqu’à ce qu’une intuition guide ses pas vers une nouvelle lecture : "la traversée par le dessin".

Le dessin du désastre pour lire l’écriture du désastre. Et comme si les dessins ne suffisaient pas, LLdeMars qui est également graphiste a fait se rencontrer — se téléscoper &#151 pour de vrai les dessins et le texte, qui est d’une part défiguré à force de ce graphisme — mais que l’on peut trouver dans une édition intégrale à la fin du livre, admirablement typographiée par Alain Hurtig — mais aussi, et pas seulement, mis en regard des dessins, véritable partie prenante du graphisme. Il faut dire ici que l’esprit de spécialité qui règne dans les métiers de l’édition ne met pas souvent en présence des professionnels aux compétences diverses (auteurs, graphistes, dessinateurs, photographes, imprimeurs) à égalité, et comme il n’est pas rare que de bons textes soient sacagés par des typographes peu sourcilleux ou au contraire que des graphistes de talent soient tenus de travailler sur des textes inspides. C’est dire au contraire la rareté de ce livre, puisque LLdeMars est capable ici d’endosser efficacement les costumes de lecteur, dessinateur et graphiste, que la typographie est confiée à un véritable typograghe et que l’éditeur finalement ait permis que les aliages demeurent non frelatés.

Si nombreuses qu’ont été les versions illustrées des Chants de Maldoror et qui souvent sont venues adoucir les angles vifs de nos mauvais rêves à sa lecture, et donc ternir le texte, dans cette traversée par le dessin, nulle chance d’une telle gêne, le livre traverse effectivement le texte et paradoxalement lui laisse, en définitive, son intégrité.

Profitant du statut libre de droit du texte, l’éditeur, Six pieds sous terre a de plus l’intelligence de confier ce livre au domaine de la licence libre, l’oeuvre est libre, vous pouvez la redistribuer, la modifier selon les termes de la Licence Art Libre. Vous trouverez un exemplaire de cette Licence ici

L’éditeur, Six pieds sous terre
Dans le Terrier, la présentation de ce livre

 

Lundi Lundi 4 décembre 2006



Je me suis réveillé deux ou trois fois d’un sommeil profond dans le train, chaque fois, tiré de cette torpeur par la douleur de mon cou qui ne parvenait plus à supporter le poids de ma tête. C’est vrai que mes rêves n’avaient rien de léger ni de badin. Et mes jambes fort engourdies en arrivant à Paris avaient bien du mérite à me porter sur le quai de la gare.

En arrivant à la maison, je me recouche une paire d’heures, je tiens de moins en moins bien le coup, sans doute l’arrivée de l’hiver. Quand Anne vient me réveiller avec Adèle, l’impression de m’être évanoui.

Au courrier, le manuscrit de Portsmouth retourné avec ces quelques mots.

Paris, le 30 novembre 2006


Cher Philippe De Jonckheere,


Nous avons bien reçu Portsmouth et vous remercions de votre confiance.

Sans nous laisser indifférents, votre livre n’a pas suscité ce « plus » d’enthousiasme qui l’imposerait au sein de notre catalogue. Le récit ne nous a pas complètement convaincus - peut-être parce que son écriture, certes admirablement maîtrisée, nous a paru un peu trop « fabriquée » ? - en dépit d’incontestables qualités littéraires, soulignées par un lecteur et que nous vous transmettons ici :

« ...Et le texte a une dimension tragique remarquable. Dans la façon de tisser les parcours de chacun, la détresse et la solitude de chacun, cette détresse qui pousse les corps à se heurter les uns contre les autres, les peaux à se frotter les unes aux autres sans espoir de rencontre, de consolation. [...] L’auteur est un bricoleur de génie qui recycle infiniment le quotidien et la réalité. Il ne cherche pas à inventer une histoire, au contraire, on pourrait presque dire qu’il cherche à l’éviter. Il dénoue au lieu de nouer. »

Nous vous souhaitons de rencontrer un éditeur plus à même de soutenir et de défendre votre projet.


Cet après-midi, rendez-vous pris avec la secrétaire de la Maison du Handicap pour préparer l’inscritpion scolaire de Nathan, l’année prochaine. On a fini par développer des réflexes de confiance réciproque avec cette dame, qui a la fin de ce long entretien doit nous dire qu’elle s’en va à la fin du mois.

Le soir je monte me coucher, avant même les enfants, mais incapable d’avancer, une fois couché je suis incapable de trouver le sommeil facilement.

Je ne sais pas qui tient les ficelles de cette existence, mais j’espère qu’il est assez diverti par mes gesticulations de pantin ivre.  

Dimanche Dimanche 3 décembre 2006



Entendu cette conversation de pas grand-chose dans la queue du cinéma, une jeune femme explique à l’autre que son mari est daltonien, que cela veut dire qu’il ne voit pas bien les couleurs, elle précise, et que par exemple, le jour de leur mariage elle portait une robe de mariée saumon et que lui est persuadé que sa jeune épouse s’est mariée en marron.

Pensée très amusée, comme il est difficile de concilier mon rire dans mon manteau, pour mon ami Laurent Grisel, qui lui aussi aurait bien ri de cette méprise.

Mais dans cette journée grise, c’est bien tout, le seul éclat de couleur justement. Et il est marron.  

Samedi Samedi 2 décembre 2006



 

Vendredi Vendredi premier décembre 2006



Avons déjeuné avec les parents. Ma mère raconte à Anne que lors de son dernier séjour à Garches — tandis que nous étions en Bretagne — Madeleine contemplant l’une des quelques photographies de mon frère Alain accrochées sur les murs de l’appartement de mes parents, Madeleine a dit : "quand même mon père il n’a pas de chance dans la vie, d’abord c’est son petit frère qui meurt et ensuite son petit garçon qui est autiste".

Et cela rachète la journée, justement gâchée — le plaisir d’hier envolé d’un seul coup — par des remarques inamicales à propos de Nathan.  

Jeudi Jeudi 30 novembre 2006



Où j’apprends insidueusement que le site désordre est en fait conservé à la BNF.

Avant l’après-midi de cette journée d’étude, j’avais rendez-vous avec Sereine, en voisine. La petite cafétaria de la BNF aussi peu accueillante et chaleureuse qu’elle fût, ne nous a pas empêchés d’avoir une très belle discussion à bâtons rompus. Je crois notamment que je suis parvenu à exprimer à Sereine toute mon admiration pour son roman Nu précipité dans le vide, chose que je n’étais jusqu’alors jamais parfaitement à faire par écrit. Il y a en effet dans son livre un effet d’hésitation dans le mouvement de l’écriture qui épouse remarquablement la fin de la vie de cet homme que l’on suit, qui ne vit déjà plus mais qui vit encore.

Je ne dispose pas encore de la totalité de l’enregistrement de cette table ronde, du fait de sa longueur, je devrais normalement en recevoir à la fois un enregistrement complet et sans doute aussi de meilleure qualité, mais seulement en fin de semaine prochaine. Donc d’abord ce premier extrait et dès que possible tout l’enregistrement. Ce que je signalerai avec un lien. En attendant, les premières escarmouches.



Et puis après deux heures d’une épreuve qui m’ont laissé moulu, nous sommes allés au restaurant avec Patrick, Constance, Isabelle Aveline, Christine Genin, Cécile et Laure Limongi : une très belle soirée pleine de rires.



 

Mercredi Mercredi 29 novembre 2006





Curieuse impression tout de même ce matin de me trouver dans des wagons de voyageurs pleins à craquer de personnes se rendant à leur travail, puis de sortir de terre avec ces mêmes personnes qui s’éparpillaient dans les rues et derrière les lourdes portes des grands immeubles parmi les douze grandes avenues de l’Etoile. Eux partaient au travail et véhiculaient avec eux les tensions de la veille, discussions animées dans les transports entre collègues, et coups de téléphones portables anxieux parce que le train accumule du retard et qu’on va être en retard à la réunion. J’ai bien de la chance de ne pas aller au travail avec toutes ces personnes. En fait je me rends à la salle Pleyel pour assister au dernier filage du Mandarain Merveilleux de Bartok. Sans doute que les personnes que j’ai croisées et qui se rendaient au travail ce matin, me croiseraient avec, eux, le coeur plus léger un vendredi ou un samedi matin, pour eux cela irait comme un vendredi, à la gare de Lyon, tandis que j’attraperais le train pour Clermont et y passer ces deux ou trois jours de non-vie. Peut-être. Il n’empêche, je remercie cette faculté qui est la mienne de ne pas oublier le week-end, travailleur de nuit, veilleur des forêts de serveurs et des points focaux, de ne pas oublier que la semaine j’ai entendu du Bartok à la salle Pleyel, dirigé par un jeune chef israëlien, Ilan Volkov, et qui plus tard aura la stature d’un Boulez. Et n’est-ce pas essentiel, finalement de savoir pourquoi on travaille. Dans le cas de mon travail qui ne me procure décidément aucune joie, c’est une affaire de survie que de pouvoir mettre de telles joies dans l’autre plateau de la balance.

Merci Joëlle.  

Mardi Mardi 28 novembre 2006



Ce midi déjeuner avec Berlol et Laure Limongi. En fait prise de contact préliminaire avant la table ronde de jeudi après-midi à la BNF. Et prise de contact tout court, dans ce triangle, avec Laure, puisque Partrick et moi nous nous connaissions déjà. D’ailleurs Laure m’a paru suffisamment décontractée et curieuse pour prendre la conversation en route quand Patrick et moi abordions des sujets sur lesquels nous avions déjà échangé.

Sans vouloir déflorer le sujet de l’intervention de Patrick, ce dernier nous expliquait comment il avait en quelque sorte échoué à définir cette notion d’intime. Ce dont je ne suis pas surpris tant il semble qu’en la matière nous tracions tous la ligne de partage à des endroits tellement différents qu’il devient impossible d’établir la moindre régle générale.

Je pense cependant que dans l’intime, ce qui est le plus déterminant n’est peut-être pas ce que l’on choisit de dévoiler, ou non, mais ce qui heurte, ou non, celui à qui nous le révélons. Ce que nous ne souhaitons pas exposer, nous le taisons de toute manière. Nous sommes nos propres censeurs. De même on pourra se demander comment le censeur délimite le périmètre de ce qui appartient à l’intimité et ce qui n’en fait pas vraiment partie, parce que je ne pense pas non plus qu’il s’agisse là de frontière ni très marquée et certainement pas définitive. Récemment interviewé un ancien membre du comité de censure de la BBC, à qui l’on demandait notamment quels étaient ses critères pour déterminer ce qui devait être censuré ou pas, eut cette réponse facile que quand ce qu’il voyait l’émoustillait il censurait, et lassait au contraire passer ce qui ne lui faisait aucun effet. Bel exemple de perversité anglaise ! Il y a pourtant dans cet exemple une leçon à tirer pour la question qui est la notre à cette table et jeudi à la BNF.

Ce qui produit un effet sur l’autre n’appartient pas à la même sphère que ce qui le laisse indifférent. Il y a eu dans l’histoire de mon site quelques rencontres qui n’ont pas été animées par l’intellect seul, mais au contraire un désir voyeur qui m’a souvent décontenancé. En réfléchissant à cette question de l’intime et comment il est perçu par mes lecteurs, je comprends mieux les raisons de cette mécompréhension. Ce qui avait été révélé dans le bloc-notes l’avait été par moi sans penser à mal en quelque sorte, la réflexion sur moi-même que j’entamais par écrit et qui se trouvait publier dans les pages de mon journal, pouvait déclencher chez mon lecteur une empathie exagérée, et avec elle le désir d’en savoir davantage que je voulais bien révéler. Pour qui mène son existence sans jalouser celle des autres, il est incompréhensible que cette vie, somme toute normale, et pas particulièrement aventureuse, soit le fruit de tant de curiosité. D’autant que cet appétit malsain peut rapidement devenir autoritaire, et comme le lien entre l’auteur en ligne et son lecteur est ouvert dans les deux sens, une manière de harcellement n’est jamais lontaine. J’ai essayé différentes tactiques pour dérouter un peu ces lecteurs indiscrets, comme de tenir mon journal à jour mais avec une semaine de retard, il était parfaitement à jour sur mon disque dur mais le réseau n’en savait rien. Cela a fonctionné donnant raison à mon intuition première que ce n’était pas nécessairement la nature des révélations qui produisait de l’effet, mais son immédiateté. Mais alors, je me suis trouvé privé, avec cette semaine de retard, de la possibilité de réagir à chaud sur des événements, qui précisément n’appartenaient pas à la sphère privée et pour lesquels mon opinion se trouvait dépréciée parce qu’elle ne sembait accessible que longtemps après la résolution partielle ou complète des événements. J’ai donc du abandonner cette façon différée de faire. J’ai alors essayé d’écrire des billets d’humeur avec des allusions à propos des mails que je recevais de certains lecteurs auxquels je reprochais de ne pas respecter une distance saine, j’ai souvent été déçu par cette tactique qui généralement obtenait l’effet inverse à celui désiré, je recevais davantage de mails des visiteurs indiscrets qui me disaient combien ils comprenaient ces mouvements d’humeur de ma part, sans jamais penser qu’ils puissent en être l’origine. J’ai essayé de répondre de façon froide et parfois même désagréable aux mails que je qualifiais de collants, je ne faisais qu’alimenter davantage le moteur de cette communication dont je ne parvenais pas à me défaire comme d’un sparadrap qui colle de doigt en doigt tandis que l’on tente de s’en débarrasser. Et puis tout d’un coup j’ai réalisé que je pouvais en quelque sorte retourner le couteau de qui m’apparaissait comme de l’impolitesse, j’ai cessé de répondre ou même de lire ces mails. J’ai été très déçu de voir que c’était la plus simple des solutions qui fut la plus efficace. Et de comprendre in fine que le problème d’une trop grande intimité n’était pas du côté de celui qui manquait a priori de pudeur mais davantage de celui qui ne savait pas regarder ou pas lire, et qui n’avait pas le courage de fermer les yeux quand ce qu’il voyait ou lisait l’affectait trop profondément.

J’ai été très choqué par cette découverte, parce qu’elle semblait être le plaidoyer le plus ardent pour la censure, dont je suis l’ennemi juré. Et ce raisonnement n’était-il pas la face la moins éclairée de mon intimité ? Notamment la permanence de la récursivité. Et comment cette figure de style finalement me sert si souvent de bouclier.

Tu vois Patrick, une seule remarque que l’on emporte avec soi dans le métro.




Peinture de Martin Bruneau  

Lundi Lundi 27 novembre 2006

Je reçois ce questionnaire de Constance Krebs




Qu’entendez-vous par écrire en ligne ?

Ecrire un texte qui doit être lu dans une page html

Est-ce si différent que d’écrire au sens où on l’a toujours entendu ?

Il y a entre les deux la même différence qu’il y a entre photographier au polaroid SX70 et à la chambre 20X25, cela demeure écrire, dans les deux pratiques photographiques, c’est de photographier dont il s’agit, les résultats différeront, mais cela restera de l’image enregistrée, comme cela reste de l’écriture, qu’elle soit écrite sur le papier ou à l’écran.

Est-ce qu’écrire pour la machine influe sur la structure du récit ?

Ecrire au clavier versus écrire avec un stylo permet notamment de faire enfler le texte par son milieu, encore qu’avec de belles paperolles collées et cousues, avec grâce et componction, par Célestine on puisse très bien écrire un roman hypertexte sur le papier.

Quel intérêt supplémentaire — ou complémentaire — la mise en ligne a-t-elle pour votre façon de travailler ?

L’intérêt d’être lu. Mais aussi la possibilité d’associer au texte l’image, le son, parfois même des extraits vidéos ou d’images animées. Le maniement de la page aussi. La possibilité de tisser un réseau entre les écrits.

Quel est le rôle des liens hypertexte ? Ou leur sens ?

Les liens hypertextes permettent notamment de rendre les coutures visibles et d’indiquer au lecteur où se trouvent les noeuds et les raccords du récit, les utiliser trop radicalement ou très littéralement nuit au mystère du récit, a contrario s’en servir pour augmenter l’errance du lecteur dans le texte en fait un outil remarquable.

Peut-on conserver une narration chronologique, linéaire avec une mise en ligne du texte ?

Oui, on peut, en ne faisant pas de liens hypertexte.
Oui, on peut en prenant soin que les liens hypertexte décrivent un parcours cohérent dans le texte.
Oui, on peut si on a décidé une mauvaise fois pour toute que l’histoire dans le récit n’était indispensable.
Oui, on peut très bien écrire une histoire qui prend la chronologie à contrepied avec force retours en arrière ou avancées en avant et au contraire avec les liens hypertextes donner la possibilité de lire le texte dans son ordre chronologique.

Peut-on raconter une histoire en l’absence d’une narration chronologique ?

C’est mieux.

La littérature consiste-t-elle à raconter une histoire, pour vous ?

Si un autoportrait est une histoire, alors la littérature ne sert qu’à cela non ?

Est-ce que les effets de perspectives, de kaléidoscope, de ruban de Moebius, du hasard, de cercles, de droites parallèles ou de boucles ne se prêtent qu’à la construction d’un texte en ligne ? A votre avis ? Sinon, en quoi les textes à l’écran et les textes écrits pour le papier divergent-ils ?

Ces effets de mise en abyme existaient avant la langage html, ils ont été notamment utilisés par Raymond Quenau, Julio Cortazar et Georges Perec, ils ne sont pas une nouveauté. Ce qui peut-être rend plus accessibles ces effets sur un texte en ligne c’est d’en soumettre le maniement au lecteur.

Sons, photos, vidéos : on en voit, et on en entend beaucoup sur les blogs et les oeuvres littéraires en lignes. Cela a-t-il quelque chose à voir avec la description ?

Quel serait l’intérêt d’une image si elle ne venait qu’illustrer ce qui est très bien écrit dans le texte ? Au contraire l’intérêt de l’image, mais aussi des autres ressources sonores ou vidéographiques, est de donner à voir l’envers du décor ou tout simplement le décor mais vu sous un autre angle ou un autre éclairage, et de faire cohabiter sur une même surface tous ces angles et ses vues de la représentation, comme en peinture les cubistes.

Ce mode d’écriture rappelle le cinéma, par son aspect complet — ou l’art total comme le souhaitaient Baudelaire, Wagner, et, plus tard, Lugné-Poe dans son théâtre de l’oeuvre (des brumisateurs distillaient même des parfums selon l’atmosphère à rendre pour la pièce pendant les représentations). Est-ce une volonté de votre part ?

Le cinéma est un mode d’expression très lourd. Il met en jeu une machinerie pleine d’inertie. L’avantage manifeste d’un ordinateur individuel est de mettre à la disposition de son utilisateur toutes sortes d’ateliers différents et entièrement équipés. Sur un ordinateur cobahitent des outils de bureautique dont le traitement de texte, le laboratoire-photo, la table de montage sonore, le banc de montage vidéo et désormais l’atelier html. Avec en tâche arrière-plan l’accès régulier à une puissante base de données : internet.

En se complétant d’images et de sons, ce type d’écriture peut-il garder sa part de mystère ?

Elle ne peut qu’augmenter si on y veille en multipliant notamment les facettes de l’objet que l’on à voir ou lire.

Rupture de chronologie, textes épars rendent la lecture aléatoire. En quoi le lecteur a-t-il envie de poursuivre sa lecture ? Combien de fils RSS dans vos statistiques, de visiteurs réguliers ?

Je ne suis pas certain que la lecture en ligne soit plus aléatoire que celle des oeuvres graphiques. quel que soit le premier livre que l’on lit il contient généralement, ne serait-ce que dans son index, les titres d’autres livres du même auteur ou d’auteurs voisins, qui sont autant de promesses pour son lecteur. Et de ricocher en somme de livres en livres.

Il est préférable d’écrire sans se soucier des habitudes de lecture de ses lecteurs tant ces façons de faire pourront paraître aberrantes, de même que les chemins qui conduisent ce lecteur à vous lire. Par exemple je n’aime pas beaucoup me dire que certains de mes lecteurs lisent le bloc-notes du désordre au travers de leur agrégateur de flux et donc dans un contexte graphique qui n’est pas celui que j’ai conçu.

En quoi les écrits en ligne se rapprochent-ils du roman ? ou de la nouvelle ? du poème ?

Qu’est-ce qu’un écrit en ligne ne pourrait pas être ?

Avez-vous le sentiment qu’ils consistent en une avant-garde ? Pourquoi ? Quels sont les auteurs classiques ou contemporains qui auraient pu, ou qui pourraient, se servir d’outils et de supports numériques pour écrire ?

Proust, non seulement en utilisateur pionnier à la fois du téléphone, mais des retransmissions théâtrales par le même téléphone, et dans ses rajouts incessants auraient sans doute trouver beaucoup de contentement à l’écriture hypertexte.

Cortazar, Queneau et Perec, déjà cités aussi, sûrement, pour des raisons évidentes.

Sade, de la Bastille, aurait sûrement apprécier avoir des lecteurs et peut-être même des commentaires dans son blog, ou au contraire aurait trouvé les fautes de frappe et d’orthographe de ses visiteuses rédhibitoires, et même punissables.

Dostoïevski aurait apprécier envoyer ses récits feuilletonnés par voie de listes de distribution.

Les Suréalistes auraient sûrement trouvé des joies simples dans le maniement de scripts aléatoires.

Apollinaire n’aurait pas manqué d’écrire à propos des bruits de concrétions électroniques du démarrage de son modem 56K.

Il y a une thèse tout à fait sérieuse et historique qui met en doute que la mort de Primo Levi soit un suicide, mais au contraire un accident, et une grande partie de cette thèse est que Primo Lévi soit mort en rentrant de chez un ami qui lui avait montré les possibilités naissantes de la micro-informatique et que Primo Levi était sorti médusé et enthousiaste la tête pleine de projets. Qu’aurait-on trouvé dans la mémoire de l’ordinateur de Primo Levi ?

Enfin, une chose est certaine Diderot aurait été justement horrifié par la wikipedia et son principe de fonctionnement insensé.

Vos relations avec vos lecteurs ont-elles changé depuis que vous écrivez en ligne ? De quelles façons ?

Je ne connais pas d’autres relations avec les lecteurs que celles en ligne. Par mail. Et listes de discussion.

Avec votre éditeur ? Sentez-vous l’édition prête à suivre les auteurs du web ? Des éditeurs ont-ils, à votre connaissance, déjà publié selon les moyens à leur disposition, y compris sur papier, des oeuvres susceptibles d’être lisibles en ligne ?

Je n’ai pas d’éditeur et je me demande de plus en plus ce que je ferais d’un éditeur. Depuis une dizaine d’années ce que je vois de l’attitude des éditeurs vis à vis d’internet, c’est surtout la plus extrême des frilosités et depuis cinq ans l’exercice méticuleux d’un pouvoir déclinant et incapable de remettre en question les conditions de son existence. Ce qui est navrant. Le monde en ligne bénéficierait beaucoup du travail d’éditeurs compétents qui permettraient notamment de hiérarchiser les contenus et les oeuvres mais aussi de les introduire et de les rendre plus accessibles. Mais il est sans doute déjà trop tard pour un tel travail. C’est un non-sens historique.




La réponse au même questionnaire par LLdeMars est nettement plus concise :

Si un type a le temps de répondre à ce questionnaire, il n’y a que cinq raisons possibles à ça :


- c’est un fumiste (il répond à la va-vite pour voir son nom en ligne une fois de plus gonfler son Google rank)

- c’est un crétin (il ne mesure pas l’ampleur d’une réponse sensée à une telle question idiote)

- c’est un bloggeur (il écrit sous lui comme d’autres font du bruit avec leur bouche dès qu’il y a du monde)

- c’est un singe habillé de prémâché (il pense, par exemple, que « la littérature », ça existe, et que c’est indiscutable)

- et — c’est la principale - ce n’est pas un écrivain (il n’a que ça à foutre au lieu d’écrire).
 

Dimanche Dimanche 26 novembre 2006



 

Samedi Samedi 25 novembre 2006





Monsieur Broccoli


Je tiens à attirer votre attention sur le fait que vous avez confié la réalisation de votre dernier produit à des incapables qui ridiculisent la réputation de votre franchise.

Les personnes qui ont écrit le scénario sont au mieux des singes habillés qui en plus de s’être crus capables d’épaissir la psychologie de leurs personnages et n’ont dans ce domaine que fait étalage de stéréotypes que l’on ne trouverait même pas dans un film de Tom Cruise, ces personnes incompétentes ont en plus accumulé les erreurs de script. Le personnage du Chiffre est asthmatique, soit, et donc je ne crois pas qu’il égarerait si facilement sa ventoline sur une table de jeu, et admettons que pris par l’émotion de la partie qu’il vient de gagner il omette effectivement son ventilateur, à quoi cela sert que James Bond — oui, je m’efforce ici de faire la chronique du dernier James Bond, Casino Royale — alors y dissimule une puce qui de toute façon ne servira à rien. Vos nouveaux scénaristes ont perdu le fil.

Ce n’est pourtant pas très compliqué de faire un film de James Bond. C’est une recette simple et efficace, comme les coquillettes au beurre. Comme j’ai le sentiment que vous l’avez égarée, et comme de mon côté je l’avais sauvegardée je vous l’envoie rapidement que vous ne remettiez pas le couvert sans retourner à la base. Dans le trailer, James Bond doit être en train d’expédier les affaires courantes d’un autre dossier. Après une lutte âpre, il doit retourner dans le bureau de M où il doit recevoir soit un sermont et/ou son ordre de mission, il doit impérativement passer dans le bureau de Money Penny (et si possible y jeter habilement son feutre sur la paterre). Repartant avec son ordre de mission il doit repasser dans le bureau de Money Penny lui conter fleurette non seulement sans succès mais aussi jamais sans se faire surprendre par M au travers de l’interphone. Muni de son ordre de mission James Bond doit attérir à l’autre bout du monde où il descend dans un hôtal luxueux et où il rencontre son contact sur place, bien souvent un Américain de la CIA. Invariablement le Spectre ou tout autre organisme malin doit avoir eu vent de cette arrivée et avoir dissimulé dans la chambre de James Bond, un serpent, une machine de mort ou un tueur, autant de tentatives qui sont alors déjouées grâce à la vigilance de James Bond. S’il y a dangereux tueurs, ceux-ci, après leur tantative ratée, doivent prendre la fuite mais être bientôt rattrapés par James Bond qui leur fait alors cracher le morceau. Juste à temps un autre tueur, souvent une tueuse, parvient à neutraliser les aveux en tuant le prisonnier. Ce nouveau tueur parvient toujours à prendre la fuite, mais jamais sans laisser d’indices qui mettront James Bond sur les traces du grand Méchant. Dans le cours trépidant de ces aventures James Bond a le temps de nouer des sentiments amoureux pour une jolie femme apparemment sans défense, qui se retrouve mêlée à cette affaire par le truchement d’un concours de circonstances pas toujours très plausibles. Pendant ce temps-là, le grand Méchant est toujours sur le point d’ourdir un complot planétaire qui menace au moins les deux tiers de la population mondiale ou d’enclencher une troisième guerre mondiale, rarement moins que cela. Avant que James Bond ne parte à l’assaut de la forteresse du grand Méchant il prend contact avec Q qui lui fournit tout un arsenal de gadgets qui tous serviront par la suite. James Bond part à l’assaut de la forteresse du grand Méchant, comme il aime la compagnie des jolies femmes ou qu’il aime la difficulté, il s’encombre de la jolie madame rencontrée un peu plus tôt. Cette dernière est souvent dôtée, en plus d’un physique irréprochable et très ennuyeux, d’une compétence particulière qui interviendra à point nommé dans l’assaut final. Lors de cette attaque James Bond est rapidement fait prisonnier, souvent à cause de la jolie madame qui le ralentit, il est alors le plus souvent promis à une fin lugubre comme d’être dévoré par des requins ou brûlé vif par la mise à feu de la machine de mort que le Grand Méchant va déclencher et dont il lui donne un petit aperçu, entre gentlemen. James Bond parvient à s’échapper, très souvent en se servant d’un équipement spécial de sa montre, et parvient in extremis à enrayer la machinerie démoniaque du grand Méchant, puis à le tuer. Et enfin à délivrer la prisonnière avec laquelle il trouve, enfin, le repos du guerrier, très rarement sans être interrompu dans ses ébats par M qui retrouve la trace de son espion. Et même une fois par Margaret Thatcher elle-même, comme contre-temps sexuel, Margaret Thatcher est assez probante.

Sur cette trame inaliénable, quelques fantaisies, détours ou racccourcis sont permis, mais aucune de ces altérations ne doit et ne peut modifier la matrice. Sinon ce n’est tout bonnement pas un film de James Bond.

Les trois seuls acteurs qui pour le moment ont réussi à incarner le personnage de James Bond, sont Sean Connery, le meilleur des trois, Roger Moore, le moins crédible des trois, mais très supérieur à Daniel Craig dans Casino Royale et Pierce Brosman qui faisait un très bon James Bond contemporain. Daniel Craig ne peut tout bonnement pas interpréter le personnage de James Bond. Il doit prestement rejoindre le clan des Georges Lazerby et Timothy Dalton, acteurs incapables de donner corps à James Bond. Daniel Craig ne peut pas être plus barraqué que ses poursuivants, dans une lutte aux poings entre James Bond et ses poursuivants ce n’est pas la force physique qui permet à James Bond de se débarrasser de ses agresseurs, mais la ruse. Cela a l’air de rien mais c’est essentiel. James Bond doit avoir un physisque avantageux certes, mais pas celui d’un footballeur américain, sinon le spectateur ne peut pas s’identifier à James Bond. Donc Monsieur Broccoli il vous faut trouver un autre James Bond. Ci-joint mon CV.

Je me souviens de cette blague belge de mon enfance, un Français et un Belge vont ensemble au cinéma voir le dernier belge, vers la fin du film la situation de James Bond est désespérée, alors le Français chuchote au Belge qu’il lui parie une tournée de bières que James Bond va mourir, le Belge tient le pari, tout de même c’est James Bond !, mais à la fin du film, surprise !, effectivement vous, Monsieur Broccoli, aviez décidé que ce serait le dernier James Bond, alors naturellement il parvient à sauver le monde mais il périt dans le sauvetage. A la sortie du film le Belge propose d’honorer son pari perdu et le Français finalement décline en arguant qu’il a mauvaise conscience parce qu’il avait déjà été voir le film et qu’il en connaissait la fin et le Belge de répondre Ben moi aussi eune fois j’avais déjà le film mais je n’aurais jamais cru que James Bond puisse se faire avoir deux fois de la même manière.

Vous voyez Monsieur Broccoli, puisqu’on vous le dit, James Bond est immortel, il vous survivra, d’ailleurs c’est déjà fait parce que vous êtes mort depuis dix ans. Mais s’il vous plaît rescucitez Monsieur Broccoli et remettez de l’ordre dans tout cela. James Bond bat de l’aile. Il a manqué de raccrocher ses crampons pour une comptable. C’est vous dire s’il va mal. Il a besoin de vous.

Sincerly yours

Philippe De Jonckheere





Pour ceux plus habitués à mes chroniques à propos de films où il ne se passe pas grand chose, j’avais déjà prévenu que j’aimais les films de James Bond. Et justement parce que j’aime les films de James Bond, je n’aime pas du tout, mais alors pas du tout, le dernier. Pensez une comptable !

Musique : John Zorn joue le thème de James Bond comme personne.
 

Vendredi Vendredi 24 novembre 2006



 

Jeudi Jeudi 23 novembre 2006



Aujourd’hui c’est comme si les deux mondes s’étaient touchés, celui dans lequel vous et moi vivons, et celui dans lequel nous peinons encore à trouver nos repères et dans lequel nous progressons à tâtons : le monde connecté.

Au Forum des Halles, à la recherche de mini-disques vierges, je croise Constance Krebs, nous engageons rapidement la conversatioin à propos d’un mail qu’elle m’a envoyé la veille, me demlandant conseil à propos de la liste de discussion du Terrier, je suis très pressé, je m’en excuse auprès d’elle, je tente de donner une réponse à sa demande et je prends congé. Sorti du magasin je file dans le RER et passant mon ticket je remarque comme je viens de me comporter avec Constance comme si nous étions en ligne — ce qui constitue entre elle et moi l’essentiel de nos échanges.

Le midi, j’ai rendez-vous avec François pour déjeuner pendant sa pause tandis qu’il travaille à la Maison de la Radio à son feuilleton à propos de Bob Dylan — d’ailleurs je le plaisante un peu en lui disant que je le plains beaucoup de devoir entendre cette chèvre de Bob Dylan toute la journée, je n’y survivrais pas très longtemps à sa place. Ces rencontres en tête à tête avec François sont toujours l’occasion pour nous de faire le point sur nos trajectoires séparées et qui se croisent de temps en temps au gré des liens hypertextes reliant nos deux sites par endroits. Chaque fois, après cet échange chaleureux, il semble que nous repartions chacun de notre côté avec des énergies nouvelles, somme toute, tels des explorateurs qui se donneraient de se croiser de temps en temps pour échanger leurs compte-rendus de voyage et repartir de cette croisée des chemins vers une nouvelle expédition.

Ce qui me saisit cependant à chacune de nos rencontres c’est de découvrir la présence physique de François. Je suis tellement habitué avec lui à nos échanges par mail ou encore à notre ancienne collaboration sur remue.net que c’est comme si François n’était que ce correspondant assidu, bienveillant et proche, mais à peine incarné. Pourtant je vous l’assure il existe bel et bien et de rencontre en rencontre je suis rattrapé par sa voix — que j’entends parfois à la radio, et que je prête du coup à ses mails, oui, c’est cela, dans mon esprit, François serait une voix, celle aussi de ses lectures dont je suis drôlement flatté qu’il me confie le graphismes des pochettes de CD — par son contact chaleureux et ses yeux à peine ouverts, mais perçants, perdus dans un visage tellurique, mais le soir même quand je vais lire son mail qui me dira sans doute qu’il ne faut pas manquer de se revoir, que la discussion est toujours en cours, ce qui est le principe même de notre discussion, de n’être jamais close, toujours ouverte et en suspens, j’aurais perdu tout cela, son regrad, ses mains et son rire, il sera retourné à sa seule voix.

Rue de Rivoli tandis que je prends en notes quelques remarques à propos de l’exposition des photographies de la Commune, je suis interpellé par un jeune homme qui me demande si je suis bien Philippe De Jonckheere — c’est la première fois qu’une telle chose se produit &#151 vous êtes vraiment le Philippe De Jonckheere du désordre ?, je réponds que oui, et je lui demande si nous nous sommes déjà écrit, il me répond que non, qu’il a souvent voulu le faire mais qu’il n’a jamais osé. Je lui demande s’il a le temps de prendre un café, il est catastrophé, il est déjà très en retard, il doit partir, alors il me dit à une autre fois. Sait-il que la probablité que nous nous retrouvions un jour de la sorte est sans doute proche de celle de gagner au loto ?

Et il retourne à la rue et disparaît. La prochaine fois que je consulterai mes statistiques, ce sera son visage que je prêterai à tous mes visiteurs.

Les deux mondes se sont touchés trois fois aujourd’hui.  

Mercredi Mercredi 22 novembre 2006

Pour J, pour lui remonter le moral


Vous navez pas idée de l’audience soudaine que ce site a eu hier, je ne dispose pas encore des chiffres exacts de cette affluence, mais je sais déjà à quoi elle est dûe. Les abonnés du journal Le Monde ont reçu ceci pour newsletter hier.



 

Mardi Mardi 21 novembre 2006







Je suis terriblement en colère. D’une humeur massacrante même.

Le directeur des Beaux-Arts de Paris, Henri-Claude Cousseau, vient d’être mis en examen. On lui reproche d’avoir contribué à montrer des images à "caractère pornographique, violent, portant atteinte à la dignité de l’enfant", dans une exposition au Centre d’arts plastiques contemporain de Bordeaux en 2000.

Comme elle est souterraine cette hypocrisie ! Elle brandit le spectre de la protection des mineurs pour empêcher un public adulte d’avoir accès à des images jugées choquantes par des personnes qui ne trouvent absolument pas choquante l’exploitation outrancière des enfants dans les messages publicitaires, qui n’a rien à dire contre l’étalage très grossier de photographies dénuées de qualité et qui donnent à voir encore et toujours le corps mensonger de la femme et qui ne fait pas grand chose contre le racolage d’une certaine presse — c’est amusant récemment dans le RER, Madeleine, sept ans, me demande qu’est-ce que cela veut dire "spécial sexe" ? ; mais où tu vois ça Madeleine ? ; elle me montre c’est une de ces affichettes qui pend lamentablement au milieu des wagons, pas plus élégante qu’un préservatif usagé, et la réaction somme toute outrée du type assis à côté de nous parce que je tente vraiment d’expliquer à Madeleine de quoi il retourne.

Tant qu’il y a commerce, en quelque sorte, ça passe. Mais qu’il s’agisse d’images ou d’oeuvres qui justement étendent leur questionnement dans les terrains de la représentation du sexe et qui, plus souvent qu’à leur tour, montrent les corps tels qu’ils sont, ou encore disent le mystère du corps des enfants, et alors c’est un déchainement outrancier de ces personnes qui se disent choqués. D’ailleurs l’association la Mouette — une de ces merveilleuses associations de gens bien-pensants et qui donc ne peuvent pas penser à mal, pensez la protection des enfants — qui est ici plaignante ne demande par ailleurs rien d’autre que la destruction des oeuvres incriminées et plus particulièrement celles d’Annette Messager, photographies d’enfants dont les yeux sont rayés au stylo bille, interdire ce n’est donc pas suffisant, il faut aussi détruire. Des gens de droite. Les oeuvres d’Annette Messager qui seraient vouées à ce fantasme d’autodafé datent de 1971, est-ce à dire que nous serions revenus à un état de rigueur morale antérieur à 1971, c’est-à-dire antérieur à la loi Weil sur les interruptions volontaires de grossesse. Nous voilà bien. Et puis fait amusant, le maire de Bordeaux, Alain Juppé, blogeur, ancien Premier Ministre de droite, avait refusé que son nom apparaisse en qualité de maire de Bordeaux sur la carton d’invitation à cette exposition. Si ce n’est pas du bon gros courage politique de droite ça ma petite dame, quel engagement !

Je n’arrive pas à prendre ces peigne-culs de droite au sérieux. C’étaient les mêmes, il y a une dizaine d’années qui balayaient, d’un revers de la main condescendant, internet, expliquant, doctement, que ce que l’on trouvait surtout sur internet c’était du sexe, "même quand on ne le faisait pas exprès". Ces grandes personnes omettaient toujours de préciser que dans leur moteur de recherche, ils avaient tapé "gros nichons", "grosses fesses" et "venez m’aider à me toucher". Vous trouvez que j’exagère ? Je crois que je n’oublierais jamais la demande en aide d’un de mes amis, il m’avait dit avoir visité des sites pornographiques et que depuis cette idée saugrenue, toutes sortes de fenêtres de popup venaient parasiter sa navigation. Je lui ai répondu que ce n’était pas grave, j’ai téléchargé un logiciel antispyware, je l’ai installé et j’ai fait un scan. Effectivement j’ai trouvé une petite soixantaine d’objets malveillants, je les ai isolés et je les ai supprimés. Et, tandis que je faisais cela, la fille de mon ami m’a demandé ce que je bricolais, alors je lui ai expliqué prudement que j’essayais de débarrasser l’ordinateur de son père des parasites qui donnaient à voir des jolies madames, elle a pouffé et m’a dit que je devrais faire pareil chez sa mère. Son beau-père, peut-être. Puis c’est la belle-soeur de mon ami qui me demande comment je fais parce qu’à la maison elle a la même chose, et puis une amie de passage qui me demande le même service.

Mais je m’égare. La colère m’égare. Souvent. Toujours.

La musique pour cet article n’est autre que Sex with your parents de Lou Reed morceau dans lequel il explique à Bob Dole, sénateur ultra conservateur du Kansas, qui a concourru contre Bill Clinton aux élections présidentielles de 1996, que pour lui, Lou Reed, si Bob Dole veut faire interdire tant et tant de choses c’est que ses parents ont couché avec lui quand il était enfant. Quel chanteur en France aurait le courage d’écrire une chanson de ce genre à propos du petit-Nicolas-qui-ne-fait-pas-rire ? Et je n’en veux à personne pour ce manque de pugnacité parce que justement une telle chanson ne pourrait pas être diffusée en France, elle serait censurée.

La censure est en train de devenir une spécialité très française. Et ce qui est alarmant c’est qu’elle trouve des sbires zélés pour s’en faire les volontaires. Un admnistrateur de théâtre pour censurer Handke dont il n’a probablement jamais lu une ligne, une association de défense de l’enfance, pour s’en prendre à l’ancien directeur du musée des Beaux-Arts.

En revanche la véritable pédophilie, celle sale et dénue de talent, qui circule sous le manteau, n’est pas vraiment inquiétée. Il y a un an, une collègue d’Anne découvrait dans les planches-contacts d’un photographe des images épouvantables. Comme la loi l’y oblige, les films ayant été développés au labo, elle s’en ai ouvert à son patron qui s’est empressé de ne rien faire pour ne pas perdre un client. Et pourtant il tenait là un véritable pédophile. Certainement plus dangereux que Henri-Claude Cousseau. Dont je vous assure qu’il m’a tout l’air d’un honnête homme. Notamment pour avoir eu le courage de présider une exposition, apparemment dans une municipalité de blogueurs de droite, et dont aujourd’hui il doit répondre devant la loi. Je voyais cela plus pépère comme boulot, directeur d’un centre d’art contemporain.

L’article du Monde à propos de cette mise en examen (pendant qu’il est encore disponible).

Les paroles de Sex with your parents de Lou Reed.

I was thinking of things that I hate to do
SEX WITH YOUR PARENTS
Things you do to me or I do to you, baby
SEX WITH YOUR PARENTS


Something fatter or uglier than Rush Rambo
Something more disgusting than Robert Dole
Something pink that climbs out of a hole
And there it was - SEX WITH YOUR PARENTS


I was getting so sick of this right wing republican shit
These ugly old man scared of young tit and dick
So I try to think of something that made me sick
And there it was - SEX WITH YOUR PARENTS


Now these old fucks can steal all they want
And they can go and pass laws saying you can’t say what you want
And you can’t look at this and you can’t look at that
And you can’t smoke this and you can’t snort that
And me baby - I got statistics - I got stats
These people have been to bed with their parents


Now I know you’re shocked but hang and have a brew
If you think about it for a minute you know that it’s true
They’re ashamed and repelled and they don’t know what to do
They’ve had sex with their parents
When they looked into their lovers eyes they saw - mom
In the name of the family values we must ask whose family
In the name of the family values we must ask - Senator


It’s has been reported that you have had
Illegal congress with your mother, - SEX WITH YOUR PARENTS
ah, Senator
An illegal congress by proxy is a
Pigeon by any other name, - SEX WITH YOUR PARENTS


Senators you polish a turd
Here in the big city we got a word
For those who would bed their beloved big bird
And make a mockery of our freedoms
Ah, without even using a condom
Without even saying "no"
Bob Dole we have a name for people like that
It’s - hey motherfucker

 

Lundi Lundi 20 novembre 2006

Rien de cette journée, passée à somnoler un peu à tout moment, puis à tomber dans un sommeil profond l’après-midi, pour finalement aller me coucher avec les poules ou presque. Quelle difficulté inédite cette semaine de récupérer les heures de nuit au travail !

Si tout de même, ceci, Madeleine en rentrant de l’école qui vient me réveiller en me faisant un câlin, le plaisir de ses cheveux mouillés par la pluie.

Remarquant en me réveillant qu’il fait nuit, le souvenir intact des semaines de nuit à Portsmouth, couché au matin quand il ne faisait pas encore jour et réveillé l’après-midi quand la nuit tombait déjà, l’impression alors de vivre plus au Nord. En plein hiver. Des nuits qui duraient toute la semaine du graveyard shift (l’horaire du cimetière).

 

Dimanche Dimanche 19 novembre 2006



 

Samedi Samedi 18 novembre 2006



 

Vendredi Vendredi 17 novembre 2006

Emotions contradictoires ou complémentaires dans la même journée.

Matinée passée à l’interminable réunion de l’"équipe éducative" pour Nathan ou comment cette réunion qui jusqu’alors, depuis deux ans, avait, essentiellement, servi à sceller le pacte entre les différents intervenants, thérapeutes ou éducateurs, spécialisés ou non, comment cette union semble s’être délitée d’un seul coup et devient un lieu de bataille rangée entre ceux qui ont toutes les raisons d’y croire et ceux au contraire qui n’y croient plus. Tenir et convaincre : harrassante tâche.

Dans l’après-midi je profite d’un moment plus calme pour éditer mon médiocre enregistrement de la bande sonore des Lumières du faubourg d’Aki Kaurismäki et je m’amuse que regardant les crêtes d’un dialogue entre le vigile et son ensorcelleuse, je puisse à cette impression visuelle retrouver sans peine les sous-titres de ce dialogue au second degré :
— Si tu veux je t’apprendrais.
— M’apprendre quoi ?
— A danser, tu verras ce n’est pas très difficile.
— Je sais danser le rock, mais je n’avais pas envie.
— Tu as le rock dans le sang cela se voit.
— Ca tu pourras le voir.

Je récupère Adèle chez la nourrice et Madeleine à la sortie de l’école pour filer à Garches, j’avoue que cette histoire de malaise du père parce qu’il s’est trompé de médicaments — il a ri au téléphone quand je lui ai dit qu’il avait mis trois cuillérées de vinaigre pour une d’huile — ne me laisse pas tranquille.

Agréable moment, malgré tout, passé en compagnie des parents, Madeleine toujours heureuse de pouvoir faire une partie de puissance 4 à même le tapis dans le salon et Adèle régalant son grand-père de ses câlins.

En sortant je retrouve inopinément l’ambiance des vendredis soirs à Garches, les vastes pièces des grands appartemments sont éclairés avec force abat-jours qui rendent les teintes très chaleureuses, les amples baies vitrées sont d’une irréprochable transparence, je croise un homme de mon âge, nous nous saluons, je vois bien qu’il ne me remet pas du tout, il rentre du bureau, costumé, et ordinateur portable en bandoulière, je le reconnais à sa ressemblance d’avec son père, avec lequel nous étions voisins il y a longtemps, mais je ne saurais dire lequel des fils il est, il est juste un des fils Machin. Je suis toujours frappé par cette exacte reproduction sociale propre à Garches et Saint-Cloud. Je reconnais cette vie, qui, somme toute, fut la mienne à l’adolescence, et comme je me félicite qu’à force de choix aberrants, pas tous conscients, loin de là, je m’en sois extrait, quel intérêt de revivre une vie que l’on a déjà vécue ?

La nuit, cauchemars dominés par des scènes violentes et perturbantes, typiquement la réponse des rêves aux préoccupations de cette journée juste passée, et pleine de peurs.

 

Jeudi Jeudi 16 novembre 2006





Il y a quand même quelques différences entre le cinéma finois et son chef de file, Aki Kaurismäki, et, disons, les films de castagne de Hong Kong, nous essaierons ici de les mettre en valeur.

Dans son dernier film, les Lumières du Fabourg, Aki Kaurismäki raconte l’histoire d’un vigile pris au piège de la séduction, sa tentatrice profitant de ses charmes pour lui subtiliser les clefs et les codes d’accès d’une bijouterie, qu’elle remet à des complices pour lesquels il devient alors enfantin de cambrioler ladite bijouterie, qui était donc assez mal protégée. Evidemment l’enquête de police à la suite du casse ne tarde pas à révéler l’implication du vigile dans le cambriolage. Mais voilà le vigile est vraiment tombé sous les fourches codines de sa charmeuse et tient sa langue, ne la dénonçant pas, il est seul écroué, jugé et emprisonné. A sa sortie de prison, il tente de refaire surface, et y parviendrait sûrement, encore qu’à un ryhtme très mesuré, celui de l’ascension sociale d’un type qui commencerait par la plonge dans un restaurant, si justement ce métier à l’avenir pas spécialement prometteur ne le faisait croiser fortuitement son vieil ennemi, l’organisateur du casse, au bras duquel, il retrouve son ensorcelleuse. Il nourrit alors un irrépressible désir de vengeance affûtant et réaffûtant son arme, il retrouve le vilain et tente de le poignarder, il est cependant freiné dans ses ardeurs par les hommes de main du cerveau de cette bande de malfrats aux grands airs, tabassé d’importance et laissé pour mort dans un chantier. Il sera sauvé, mais le sera-t-il vraiment ?, par la jeune femme qui vend des saucisses à la sortie de la ville et qui veille sur lui telle un ange gardien, mais malheureusement sans grand pouvoir. Du désir pour notre pauvre vigile, elle doit en avoir, mais des ailes point.

Bref confiez ce scénario à John Woo ou à Quentin Tarantino et vous imaginez un peu la sulfureuse charmeuse, les conversations idiotes des malfrats à propos des bienfaits des massages de pieds, des fusillades trépidantes, de la confiture de groseilles plein les murs, et des scènes de karaté qui tiennent de la chorégraphie. Ce que vous entendez — si toutefois vous avez cliqué sur la petite réglette en haut de cet article, c’est la bande sonore du film de Aki Kaurismäki, les Lumières du Faubourg. Comment ? vous n’entendez pas le feu d’artifice des explosions, des immeubles qui s’écroulent, le final genre James Bond ?

La scène de fusillade que vous entendez vers la fin de cet extrait est en fait celle d’un autre film, celui que sont partis voir les deux tourtereaux au cinéma. Et c’est d’ailleurs à cette occasion que Aki Kaurismäki dit à son spectateur : "pas de ça avec moi !" Et qu’il finit par nous livrer les ficelles de son intrigue : la blonde, qui est en train d’aguicher notre vigile, nourrit de noirs desseins. Elle est téléguidé par la pègre. Ce n’est pas le moindre des pieds de nez de ce film qui veut bien faire semblant de prendre à son compte l’histoire d’un casse de bijouterie, mais voilà ce genre d’histoires ne doit pas être la tasse de thé d’Aki Kaurismäki, non, ce que Aki Kaurismäki préfère nous raconter, c’est la chute d’un homme simple, d’un homme sans pouvoir, sans argent, terriblement lesté par un quotidien sans grâce. Et alors de s’attarder sur sa tabagie de tous les instants, ses gestes empressés pour ouvrir une bouteille d’alcool, son alimentation négligente et incapable de fantaisie. De même que le décor de cette histoire de gangsters ne décolle jamais de la ville d’Helsinki dont rien de ce qui doit faire sa renommée internationnale n’est ici montré, au contraire, quelques installations portuaires, des immeubles, des avenues et des quartiers sans charme, les marges industrielles de la ville, les centres commerciaux, l’indifférence du décor à tout ceci. Même le vaste intérieur du cerveau de la bande ferait bonne figure dans un catalogue de meubles suédois.

L’antispectaculaire rend le casse de la bijouterie irréel, pour neutraliser le système de surveillance vidéo de la bijouterie, il suffirait — ceci n’est pas un encouragement au crime — de peindre à la bombe de peinture noire les caméras. Le film de Aki Kaurismäki ne cesse de s’amuser de ce renversement de la vraisemblance, plus le réalisateur ancre ses scènes dans le quotidien et plus il prend notre incrédulité à contre-pied, ce sont les malfrats qui deviennent peu crédibles, et de comprendre alors à contre-temps que ce sont les autres films qui traitent de ce genre d’intrigues policières qui sont habituellement mensongers à force d’esthétisation de leur violence. La violence chez Aki Kaurismäki c’est une mauvaise estafilade avec un couteau de cuisine aiguisé à l’aide de l’envers d’une tasse, et dont la corne du manche est partiellement manquante. C’est de la maladresse, c’est raté, du coup c’est à se demander si le sang dans la main de l’acteur n’est pas de la véritable hémoglobine, due à, de fait, de la maladresse entre les deux acteurs.

Pourtant il s’en donne du mal Aki Kaurismäki pour détourner notre regard de cette intrigue, qu’il fait son possible pour relayer au second rang, et nous donner à voir, au contraire, les éclairages miraculeux de la ville du Nord de l’Europe, sa nuit, les couleurs chaudes de ses intérieurs, et froides et gelées au contraire de la ville saisie dans un printemps et un automne, mangés, tous les deux, par l’hiver. Mais il a fort à faire donc pour détourner notre regard conditionné par la grande industrie des images et nous donner à voir l’enchantement de notre quotidien aussi sombre soit-il.

L’ironie très diffuse de tout cela est très fragile — ce n’est pas la franche rigolade non plus — c’est une moquerie à notre insu, le rire est du côté du réalisateur qui se gausse de notre déception, ce film ne serait que cela ?, l’histoire d’un casse réussi et d’une vengeance ratée, le bon n’est d’ailleurs pas très bon, puisqu’il est tout à fait demeuré, et impassible devant sa déconfiture, les mauvais manquent d’élégance mais ce sont tout de même eux qui ont le dernier mot, et on comprend rétrospectivement la discussion des trois saoulards russes, égarés au début du film, à propos de politique et de littérature russes : le Prince est devenu vigile de nuit pour une société de télé-surveillance. Une manière de réactualisation de l’Idiot.




>Pourtant je reviens inutilement sur votre commentaire des Lumières du
>Faubourg pour vous soumettre ce point qui m’a frappé dans ce film au point
>qu’il constituerait le centre d’une interprétation que je ne vais pas
>faire. Avez vous remarqué que le personnage principal ne sourit qu’une
>fois, va même jusqu’à rire très fugacement, et qu’il s’agit à peu de
>choses près de l’unique rire du film ? Lorsqu’il purge sa peine. Durant la
>promenade. Un autre détenu raconte une histoire. Les couleurs sont
>chaudes, rouges-orangées, le soleil bas apporte tout de même assez de
>chaleur, ils fument, la fumée monte dans l’air, peut être un jour de
>printemps, il s’amuse de cette histoire, de l’échange des propos entre ses
>compagnons de détention, il ne dit rien, il sourit, il appartient à ce qui
>se déroule alors qu’il refuse sans cesse d’appartenir à quoi que ce soit.
>Je me suis dit qu’à ce seul moment il est question de bonheur dans ce
> >
>Bien à vous
>
>Oolong.
 

Mercredi Mercredi 15 novembre 2006



>Madame X >
>
>Je suis désolé de ne vous avoir pas jointe hier. Et aujourd’hui est votre journée de >repos. >
>
>Je viens de faire le tour de la situation >
>
>Le découvert est de 4400 euros. >
>
>Le CODEVI d’Anne est crédité d’un montant de 2800 >Le mien d’un montant de 1344,71 >
>
>Est-ce que dans un premier temps vous pouvez prendre dans ces deux comptes en >laissant le minimum pour laisser les deux comptes ouverts. >
>
>Je dois normalement recevoir trois virements de XXX, les trois pour un >montant total de 1500 euros. >
>
>A l’heure actuelle la dernière rentrée d’argent venant du côté d’Anne est de 500 >euros qui était un paiement partiel de son salaire de septembre. >
>
>L’organisme (GARP) qui doit normalement honorer ses indemnités de licenciement et le >manque de son salaire de septembre devrait lui payer un peu plus de 9000 euros en >décembre. >
>
>Par ailleurs les ASSEDIC n’ont pas encore commencé à indemniser Anne, il va y avoir >un effet rétroactif, le dossier a pris un retard administratif indépendant de notre >volonté. >
>
>Enfin je dois recontacter la Sécurité Sociale qui n’a toujours pas statué sur la >nature de mon arrêt maladie de juillet (accident du travail ou pas) du coup je n’ai >toujours pas été couvert pour cet arrêt. >
>
>Je viens de vous donner en toute sincérité toutes les données dont je dispose. >
>
>Je suis absolument désolé de cette situation. >
>
>En vous remerciant de votre compréhension, je reste naturellement à votre entière >disposition pour de plus amples renseignements. >
>
>Cordialement >
>
>Philippe De Jonckheere
 

Mardi Mardi 14 novembre 2006

Il avait le sourrire du chat qui avait trempé dans le pot de crême quand je lui ai tendu son carton. Mon père est venu prendre livraison de son ordinateur portable que j’avais acheté pour lui en profitant d’une promotion à mon travail. Drôle de renversement de situation tout de même que de lui apprendre les rudiments du maniement de ces bestioles, d’autant qu’il n’est pas très rassuré parce que tout un chacun sait que je suis un piètre pédagogue, je crois que l’on ne peut pas faire pire. Je ne résiste pas au plaisr de lui donner des "devoirs" pour la fois prochaine et de l’exhorter à faire plus que les devoirs. Sourires malicieux.

Mais c’est quand même assez amusant de bousculer un peu sa perception du monde. Je lui installe une encyclopédie sur son ordinateur, tu veux dire que l’encyclopédie tient sur un seul DVD — non Papa, il y a plein d’autres trucs sur le DVD en plus de l’encyclopédie — Et sur mon ordinateur il y a la place pour les 20000 pages de toute l’encyclopédie ? — Oui, assez largement. — mais alors comment cela se fait que tu te plains toujours de manquer de place sur ton ordinateur ? Là il faut expliquer que l’image, notamment, est plus gourmande en ressources que le texte. Mais alors quand tu fais une photo avec ton appareil tu enregistrers l’équivalent de plusieurs dizaines de pages de textes ? — Non, beaucoup plus que cela, disons le poids d’un ou deux dictionnaires.

Et l’émerveillement continue quand je lui explique que si je lui achète le cable ad hoc, il pourra se servir de l’odinateur comme d’un lecteur de DVD qu’il pourra lire sur son téléviseur. Il repart très content, comme il dit il repart avec une encyclopédie, un GPS (le programme de calcul d’itinéraires) et un lecteur de DVD. Je lui promets que la semaine prochaine il apprendra à graver des disques du Modern Jazz Quartet ou de Bartok qu’il pourra comme moi emprunter à la bibliothèque municipale. Je voudrais bien voir la tête de ma mère quand il va rentrer à la maison. Je crois que cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu souriant comme cela.

N’empêche je partage son émerveillement. Ce soir quand je descends dans le garage, je regarde mon ordinateur autrement, je me dis que j’ai devant moi, un labo-photo, une table de montage sonore, un banc de montage vidéo, un atelier de graphisme et puis naturellement tout ce drôle de monde connecté dans lequel j’ai appris à vivre depuis plus de dix ans maintenant. Autant de choses qui étaient inatteignables quand j’étais étudiant aux Arts Décos. Du coup, ce soir, je travaille le sourire aux lèvres moi aussi.

 

Lundi Lundi 13 novembre 2006

La journée comme un tunnel. Une fois par mois donc, Anne va suivre ses cours à l’Université de Lille, elle y passe la journée, part quand je ne suis pas encore réveillé, lorsque je me réveille, elle est déjà arrivée à Lille et alors commence un maelström un peu furieux. Lever, nourrir et habiller les petits, partir à l’école avec force poussette pour Adèle que j’essaie de ne plus porter dans le sac à puce depuis l’accident de cet été, déposer Madeleine, déposer Nathan, revenir à la maison, aujourd’hui, jour de plus grand courage, se lancer dans la corvée de linge, remarquer qu’Anne elle ne s’est pas acquittée de ranger les chaussettes de la dernière corvée, lui préparer donc un second saladier de chaussettes, faire déjeuner Adèle qui complique agréablement la tâche de pliage de linge parce qu’elle a des méthodes de rangement qui ne sont pas encore très rationelles, avoir une pensée pour le Tiroir à cheveux — ben Oui Emmanuelle maintenant c’est presque à chaque corvée domestique, le temps de penser que je préfererais travailer et alors je me dis que je pourrais tout aussi bien enregsitrer ce que fait le coprs quand il est prisonnier de tout cela pour nourrir des phrases plus tard — coucher Adèle pour sa sieste, qui ne dort pas et qui finit par redescendre, très courte récréation pour moi, merci ma petite fille, et puis c’est déjà l’heure d’aller chercher les enfants, Adèle dans la poussette, qui proteste un peu, mais finalement entend raison, Nathan, puis Madeleine, retour maison où Benjamin attend pour séance avec Nathan, je lance Madeleine sur ses devoirs, je vais prendre la température de la séance avec Nathan, c’est plutôt tendu, je tente de participer, j’ai envie de m’y mettre comme d’éplucher cinquante tonnes de pommes de terre, puis laisser Nathan plus calme avec Benjamin, partir avec Adèle et Madeleine, déposer Madeleine au poney, revenir darre-darre à la maison pour la fin de la séance que je finis par saboter par manque de concentration, je ne sais pas pourquoi je n’arrive pas à penser à cinq choses à la fois, prendre congé de Benjamin, embarquer Nathan pour le psychomotricien avec Adèle, pendant la séance, d’habitude je lis, quand je ne m’endors pas, ce soir je joue avec Adèle sur un puzzle de lettres, elle s’en sort drôlement bien, je ne sais pas où Adèle capte tout ce qu’elle apprend mais elle a un sens de l’observation extrêmement développé il me semble, fin de séance chez le psychomotricien, je remarque que j’ai oublié de prendre avec moi mon carnet de chèques, lapsus intéressant, le psychomotricien m’assure que ce n’est pas grave, puis retour à Nogent pour aller chercher Madeleine au poney, retour à la maison, j’avais un peu préparé mon coup, je lance une raclette, Nathan est aux anges à qui je laisse manipuler les petites spatules à fromage, Nathan est un technicien. Le soir quand ils sont enfin couchés, je m’oblige à travailler un peu mais j’arrête vite tant j’ai le sentiment de défaire davantage que je ne fais. Et dire que je ne voulais rien écrire sur cette journée, je me suis dit, juste j’écris ce que j’ai fait, j’énumère. Et me voilà à la tête de mes vingt lignes par jour. Pas comme si je l’avais volé non plus.

 

Dimanche Dimanche 12 novembre 2006



 

Samedi Samedi 11 novembre 2006



 

Vendredi Vendredi 10 novembre 2006



 

Jeudi Jeudi 9 novembre 2006





Les administrateurs de Beaubourg sont des voleurs. Ils sont de droite. C’est officiel. Il faut être riche pour avoir accès aux expositions de Beaubourg. C’est dix euros. Avec dix euros, vous allez partout dans le musée. Mais c’est dix euros. Si vous voulez aller voir l’exposition de Robert Rauschenberg, mais que vous n’êtes pas du tout intéressé par l’exposition de Yves Klein, ce n’est pas grave vous payez pour les deux quand même. Je hais ce petit peuple de comptables et de peigne-culs d’aministrateurs.

A la fin du film documentaire, lui même projeté à la fin de l’exposition de Robert Rauschenberg, à Beaubourg, une remarque du peintre que l’on pourrait facilement entendre comme naïve : "je ne fais pas ce que je sais déjà faire, je veux faire des choses que je ne sas pas encore faire", si justement cette remarque n’était pas de la dernière générosité. A l’époque, il est peu probable que Robert Rauschenberg se rendait compte de ce qu’il était en train d’accomplir, si à la fin des années 60 il pouvait déjà regarder en arrière et se rendre compte que non seulement il avait réussi à se départir des expressionistes abstraits qui à la fin des années 50 paraissaient indéboulonnables pour revenir justement à la figuration et que par ailleurs entre lui et Jasper Johns ils avaient fait de New York la nouvelle capitale des arts dans le Monde, et pas tellement le symbole notamment lié à la biennale de Venise en 1964 dont Rauschenberg était le premier lauréat non-français depuis sa création, mais aussi en donnant des ailes à une communauté et mieux encore à un mouvement, le pop art, si à la fin des années 60 Rauschenberg pouvait avoir conscience de tout cela, il est plus que probable qu’en 1960, répondant à son interviewer anglais, il ne faisait que répondre pour lui-même et non pour son époque, pour son pays ou encore pour pop art qui lui n’était pas encore connu du public, et certainement pas en Europe.

Or dans l’exposition des Combines appelées comme cela par Rauschenberg pour éviter d’avoir à répondre aux questions fastidieuses de savoir si c’était de la peinture ou de la sculpture — comme sans doute certains professeurs aux Arts Décos dans les années 80 de se demander si la photographie était un art à part entière et si le polaroid c’était de la photographie — qui vont jusqu’à la moitié des années 60, c’est justement cette recherche foisonnante qui donne le tournis.

Dans l’atelier de Rauschenberg les limites entre les oeuvres, d’une part, et les murs de l’atelier, entre les oeuvres en cours de réalisation et le fatras au sol, entre les sculptures et le rebus collecté ne devaient pas être strictement étanches et hormis ce qui relève justement de la peinture, il est même possible que les éléments passaient librement d’une catégories à une autre, ce qui devait être d’autant plus troublant pour ces quelques oeuvres qui mettent en scène un miroir ou toute autre surface réfléchissante, donc pour ce qui ne relevait pas de la peinture, mais encore que de la préparation du support on peut imaginer que le travail de Rauschenberg consistait essentiellement dans la délimitation entre ses mondes aux frontières poreuses.

La peinture en tant que matière pigmentée n’intervient qu’en dernière instance. Elle lie les élements entre eux, elle devient elle-même élément de la toile, les allers-retours entre elle et le tableau sont fréquents, mais la toile, elle, est pulvérisée, puisqu’elle est issue de toutes sortes de collages qui s’amalgament pour former le fond de toile, collages de tissus mais aussi de pages de journaux, de carton de contreplaqué, et de tout un décor indifférencié de rebus amalgmé dans le plus grand désordre. Rauschenberg peignait sans doute plusieurs tableaux à la fois préfigurant ainsi l’usine à peinture qu’est devenue la factory d’Andy Warhol, mais aussi le geste de peintres plus contemporains tels qu’Arnulf Rainer ou Sigmar Polke. L’attention n’est alors plus exclusivement portée sur le tableau mais sur l’acte de peindre, déjà si visible chez les expresionnistes abstraits et que Raushenberg reprendra à son compte.

On peut aussi s’interroger sur la provenance des images et des objets qui sont utilisées dans les toiles : des animaux empaillés, un chapeau de cow boy, une belle de base ball, des chutes de bois sans apprêt, mais aussi des pages de journaux, des strips de bandes dessinées, des cartes postales, des images pornographiques, des plumes, du tissu, du carton, des feuilles et du papier peint encolés, dont l’origine n’est pas toujours certaine et encore moins la signification, dans tel combine, deux cartes postales représentent la statue de la liberté, le reste du tableau est fait de rebus et d’un désordre de peinture entièrement soutenu par une composition très graphique, la statue de la liberté garde-t-elle sa symbolique d’origine ou devient-elle partie intégrante du vernaculaire dont sont extraits les autres éléments du tableau ? il semble que ce soit la deuxième possibilité qui ait germé dans l’esprit prolixe de Rauschenberg.

Dans l’amas du rebus et parmi lui, les extraits de typographie publicitaire grasse et défigurée dans le découpage et le collage des tableaux, on comprend une capacité à percevoir le monde tel qu’il est et de livrer un discours sur la naissante société de consommation, brêche dans laquelle s’engouffreront Andy Wahrol et les artistes du pop art. Et avec eux le retour vers la figuration qui avait disparu depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale — sans doute qu’en la matière les artistes de la fin des années 40 et des années cinquante avaient été traumatisés par les images des atrocités de la guerre et ne pouvaient alors plus peindre sans le refuge d’une abstraction appaisante. Avec ses rebus et ces objets de tous les jours, Rauschenberg force le regard vers ce qu’il a appris à fuir. Mais il garde cependant pour lui les leçons de ses grands frères (et amis) expressionistes abstraits américains, le geste et la composition. Rauschenberg n’était sans doute pas un révolutionnaire, en bon artiste il s’obligeait à défricher des territoires vierges, à faire ce qu’il ne savait pas encore faire, ce faisant, la pratique, y aboutissant naturellement, il a conduit la peinture, presque accidentellement, à un retour à la figuration. Et il aura de ce fait ouvert la vie, non seulement au pop art mais aussi à la figuration des années 80 notamment à Berlin.

Ce qui par ailleurs est étonnant, à la différence de Jasper Johns qui depuis la période des hachures n’est plus véritablement capable d’une peinture adventice, Rauschenerg continue d’utiliser ses propres trouvailles, le vocabulaire qu’il a su déveopper et qui a inspiré tant d’autres peintres de la deuxième moitié du XXe siècle, pour poursuivre, encore aujourd’hui, le bras droit paralysé, son itinéraire si fécond. Certes les tableaux d’aujourd’hui n’ont pas tous la même richesse que Manogram mais ils n’en contiunent pas moins d’explorer l’immensité des possibles associations de collages et de chaveauchements notamment graphiques. C’est un peu comme si Rauschenerg était entré dans sa période des nymphéas. En attendant la mort.  

Mercredi Mercredi 8 novembre 2006



Je ne crois pas que Madeleine se figurait bien ce qu’était un concert d’un orchestre sypmhonique. Dans l’esprit de Madeleine un concert c’est davantage une affaire du genre du Surnatural Orchestra ou encore des Têtes Raides dont elle avait revêtu le T-shirt justement pour aller à la nouvelle salle Pleyel. Sourire passablement amusé des parents. Et aussi de Joëlle sur place. Joëlle nous avait invités à ce concert dit pour "jeune public", on pourrait tout aussi bien dire pour "enfants". Autant je comprends que l’on ne tienne pas à dire "cons", mais mal-comprenants, mais "enfants", je ne vois pas le gros mot.

Au programme du Debussy, le Prélude à l’Après-midi d’un Faune et du Ravel Ma Mère l’Oye, des oeuvres pas spécialement difficiles, très narratives et dont la durée seyait assez bien à ce que les enfants sont capables de produire comme attention. Trois bons quarts d’heure. D’ailleurs ce qui était surtout perceptible pendant le concert ce n’était pas tellement la mauvaise tenue des enfants, mais la tension extrême des parents qui traînaient là des enfants qui ne devaient pas en entendre souvent de la musique et qui du coup posaient toutes sortes de questions, mais tu vas te taire, disaient les mères les dents serrées.

Pour faciliter un peu plus, mettre à la portée, l’accès à cette musique savante, le concert était vampirisé par un spectacle de mime assez mièvre et sans grand talent et un éclairage très décoratif, façon ambiance de Noël. Et cela fonctionnait plutôt bien d’ailleurs, tant l’attention du jeune public semblait beaucoup plus soutenue vers la fin du concert qu’à ses débuts ou à son milieu.

Bref ce n’était sans doute pas les meilleures conditions d’écoute qui soient pour cette musique symphonique, mais je dois, soit être habitué à ce hâchage tel que je le vis à la maison chaque fois que je tente d’écouter de la musique quand la maison n’est pas vide ou, soit encore j’étais surtout émerveillé par l’accoustique de la nouvelle salle Pleyel, je ne crois pas en effet avoir jamais entendu une telle clarté et une pareille restitition des timbres, en tout cas j’ai trouvé ce concert merveilleux. Et les adultes de cette salle un peu idiots de ne pas comprendre que l’on ne peut pas attacher des enfants pour leur faire écouter de la musique et aussi sans prendre le temps de leur expliquer ne serait-ce que l’élémentaire disposition des instruments dans l’orchestre. Et pourquoi cela ne marcherait pas du tout si on mélangeait toutes les places comme me le suggérait Madeleine — je me demande parfois quel genre de site internet Madeleine fera plus tard. Et évidemment aussi le cauchemar que ce serait si les musiciens échangeaient leurs instruments. Nous ne sommes pas à Portsmouth. Bon titre pour un roman qui ne semble pas prendre le chemin des éditeurs. Enchaînement de pensées que je me suis effectivement tenu dans les dernières mesures de Ravelsouvent Ravel m’emmerde — tandis que ma pensée était voyageuse. Et gaie.  

Mardi Mardi 7 novembre 2006



Au bas de l’écran les dix-neuf musiciens du Surnatural Orchestra sagement rangés, sur leur meilleur 31, en rang d’oignons, pupitres faiblement éclairés et l’oeil rivé sur les indications des chefs se succédant. A l’écran les premiers mots de russe jaillissent dans leur alphabet cyrillique, en typographie grasse, manifeste, appuyés par un accord tutti surprise, la Nouvelle Babylone.

Je devrais sans doute commencer par dire que la Nouvelle Babylone est un film de Grigori Kozinstev et Leonid Trauberg, datant de 1929, film de propagande soviétique, déjà inspiré de Serguei Mikhaïlovitch Eisenstein, pour ses images n’ayant pas peur du mouvement, mais au montage moins architecturé, mais aussi pas encore le film passé à la moulinette pour l’ogre des images, le camarade Staline, certes déjà arrivé au pouvoir mais pas encore préoccupé des images truquées qu’il laissera de son exercice sanglant. Le sujet du film : la Commune de Paris qui avec la Révolution Française étaient les deux épisodes de notre histoire qui inspiraient tant la révolution permanente des Communistes russes.

Film muet aussi. Et dont la musique avait été confiée à Chostakovitch qui eut bien des déboires puisque ce qu’il avait commencé par écrire dut être réécrit en catastrophe, quand la censure trouva le film sans doute trop mou dans sa condamnation de la bourgeoisie et aussi dans son exhortation à la mobilisation conjointe des ouvriers et des agriculteurs, le marteau et la faucille, et qui donc pilla le montage avec brutalité sans se soucier que la musique avait déjà été écrite. Mais de cette musique, le Surnatural Orchestra ne retient rien si ce n’est une petite phrase joué au clavier, mais dans des sonorités synthétiques tellement éloignées de Chostakovitch qu’il est difficile de penser qu’il y a la moindre filiation. On ne vous le dirait pas, vous ne l’entendriez pas.

Donc exit la musique de Chostakovitch, remplacée par une musique partiellement écrite par le Surnatural Orchestra, et comme ils ne sont pas très disciplinés, largement improvisée avec tous les risques de débordements compris. L’improvisation collective cela ne s’improvise pas.

C’est tout de même un curieux mélange que celui de la musique du Surnat’, excessivement cuivrée, désordonnée et souvent très sourde, très pesante, manière de hard fanfare et ces images particulièrement désuètes et anachroniques. Mais peut-être pas tant que cela. Le Surnatural Orchestra tient en ses compositions et cette façon souvent mélancolique de jouer un peu de ce souvenir de l’enfance et des images encore imparfaites du cinéma d’antant, images saccadées des mouvements, presque mécaniques qui est si bien soulignée par toute la quincaille de l’orchestre, airs outrés des acteurs de muet qui ne dépareillent pas tant que cela avec les sonorités brutes des cuivres et leurs accents free.

En fait à bien y réfléchir les liaisons qui s’opèrent entre cet improbable film de propagande, qui ne connut pas le succès à sa sortie et fut longtemps oublié, sorte de rareté pour cinéphile blafard à force de ne plus sortir de la cinémathèque et de n’y manger que des sandwichs, et l’expérience toujours revigorante des excès et des vrombissements du Surnatural Orchestra, ces deux éléments donc, ont davantage d’électrons en commun que l’on ne pourrait le croire de prime abord, le décalage des décors soviétiques qui font de Paris une ville aux rues larges comme des boulevards, immensément plane, sans arbres et que l’on peut aisément voir et observer à la jumelle, comme d’un promontoir, depuis les hauteurs de Versailles, et puis les travestissements coutumiers du Surnatural Orchestra, les scènes de danse et de liesse populaire dans lesquelles le Surnatural Orchestra peut donner toute sa mesure d’amuseurs de bal, quand ils s’y mettent, les imperfections et le fouillis du montage de ce film dont l’intrigue se prend souvent les pieds dans le tapis du discours politique commettant de grands déguisements historiques et le tumulte très désordonné du Surnatural Orchestra, souligner tout cela davantage ce serait trop dire.

La communion entre ce film et l’orchestre, tous deux objets mal dégauchis mais à l’irréprochable générosité, est ailleurs.

Comme le dira mon ami Hanno, tromboniste au Surnat’, ils sont émus quand ils jouent devant ce film, et justement il y aurait bien des choses à dire sur l’état de domination du monde, toujours plus empressée d’écraser ses initiatives les plus généreuses, alors c’est un petit aparte, même pas militant, à propos des intermittens du spectacle de nouveau menacés à l’entrée de cette période électorale et un rappel que justement se préoccuper de ce genre de choses, c’est, en pensées, voisin de donner la main à ceux qui ne marchent plus et sont assis parterre, la main tendue.

La projection de la Nouvelle Babylone de Grigori Kozinstev et Leonid Trauberg avec la musique du Surnatural Orchestra c’est aussi une fête. Une fête qui n’est d’ailleurs pas exempte de moments tristes. La vie. Et vive la Commune !  

Lundi Lundi 6 novembre 2006

On peut facilement se laisser avoir par les apparences trompeuses et putassières de l’entreprise, mais la Mélancolie de Zidane de Jean-Philippe Toussaint n’est pas un mavais texte, loin s’en faut. On se dira que le texte n’est pas très long et qu’il est tout de même vendu fort cher, cinq euros pour un texte qui tiendrait facilement dans les colonnes d’une page de journal, et puis garder "Zidane" dans le titre et un texte à propos de football et qui sort quelques mois seulement après le mois d’infantlisation nationaliste qu’a connu notre pays — je le rappelle pour ceux qui ont manqué les épisodes du début parce qu’ils étaient trop occupés à autre chose, dans le Monde, la tension grimpait au Proche Orient conduisant à cette guerre sale et épouvantable d’Israël au Liban, et en France le petit-Nicolas-qui-ne-fait-pas-rire, sortait sa fameuse directive et ses fausses promesses de régularisation des sans papiers, belle sourricière qui allait lui donner les noms et les adresses des personnes effectivement sans papier et par là-même d’en faire des hors-la-loi, le port de l’étoile jaune fonctionnait un peu sur le même principe, oui, tout cela était écrit noir sur blanc, à l’encre pendant que vous regardiez la télévision — on se dira sans doute que le procédé éditorial est un peu facile. Je les entends déjà d’ici les "bienveillantes" plaisanteries à propos de Minuit. Rappel historique, les éditions de Minuit n’ont pas attendu la Coupe du Monde de football pour publier des textes courts — je pense aux derniers textes de Beckett, à la Maladie de la mort et d’autres textes également courts de Duras ou encore à l’Occupation des sols de Jean Echenoz, à mon humble avis plus fréquentable que les textes plus longs du même — et ce n’étaient pas là des coups éditoriaux, je ne crois pas.

Et comme dit mon ami Alain, libraire de la Page 189, 189 rue du Faubourg Saint Antoine à Paris, on ne devrait pas tarder à avoir les Inédits de Zidane, d’ailleurs je me dis que je devrais changer le titre de Portsmouth pour ce remarquable calembourg, ç a ferait sûrement plaisir à Alain d’ailleurs. Portsmouth ne parle pas de football ? Et alors ? Et puis si, justement il en parle, il parle de ces cocus qui ne se préoccupent guère de leur femme pourvu qu’on leur montre vingt-deux abrutis se disputer une sphère de cuir, mais bon j’arrête, je sais, vous qui lisez ces lignes, vous êtes comme moi, le ballon rond vous vous en foutez.

Ce que dit le texte de Jean-Philippe Toussaint n’est peut-être pas dit dans le texte justement. C’est à peine suggéré dans la fin du texte. Alors tant pis, je le dis quand même. Ce que dit la Mélancolie de Zidane, c’est que ce match que seulement quelque milliers de personnes ont vu, de leur yeux vu, avait sans doute tout d’un tableau à l’éclairage parfait, il avait aussi tout d’une tragédie, si ce n’est d’une évangile, et qu’il sera souvenu par des millions en tant qu’épisode un peu plus piquants que les autres de la téléréalité.

Et qu’il y là un curieux retournement des choses, une incurvation folle du miroir, la télévision est capable de ce mensonge montrer à des millions ce que des milliers sur place n’ont pas vu, ce qui a échappé à des milliers. On peut s’échiner, et certains le font, tout une vie à démontrer la construction des images trompeuses — je pense notamment à Alain Jaubert et son Commissariat aux archives — mais il sera donné à très peu de parvenir à cristaliser à ce point le trucage, à le figer dans l’encre en une seule phrase.



D’humeur massacrante toute la journée, avoir envie de passer mes nerfs sur quelque chose, sur quelqu’un même. Les retours d’éditeurs ont ce pouvoir là sur moi

Tellement de mauvaise humeur que j’en avais omis le véritable titre du livre de Jean-Philippe Toussaint, la Mélancolie de Zidane, pas la Tentation, heuresement il y a des lecteurs de ce foutoir qui savent quand je ne le fais pas exprès de faire des erreurs, et qui charitablement m’envoient un mail, ça calme.

 

Dimanche Dimanche 5 novembre 2006



Cela fait presque une semaine entière que je ne me suis pas servi d’un ordinateur, que je ne me suis pas connecté, est-ce possible vraiment ? Le trajet du retour aura été dur, Adèle et Nathan ont été insupportables, nous sommes passés à Garches pour récupérer Madeleine qui, elle, a fait du poney toute la semaine, offert par les parents, et l’arrivée à la maison n’est pas facile. Parce que Nathan, Adèle et Madeleine ont bien du mal à retrouver leurs marques dans des espaces plus étroits, du coup la tension se construit dans la maison. Je crains le pire, mais en fait non, ils restent assez calmes et sont assez d’accord pour aller se coucher au sacro-saint motif que demain il y a de l’école.

Du coup je descends dans le garage, j’allume la bestiole, je manque de l’éteindre tout de suite, par manque d’envie, manque d’esprit de suite, et puis parce que je n’aime pas cette machine tant que cela. Je me connecte, je ramasse les quelques centaines de courriers qui tous attérissent directement dans la poubelle par l’effet du filtrage et ce ne sont finalement qu’une petite dizaine de mails qui me concernent vraiment, d’ailleurs j’y réponds.

Je pose mes notes au devant du clavier et je saisis les pages de bloc-notes que j’ai littéralement écrites sur un bloc-notes. Je fais place nette. Je décharge les images sur les cartes mémoire de l’appareil-photo, et la première frustration intervient : je n’ai plus de place sur mon disque dur. J’étais pourtant parti avec les intentions les meilleures, du rangement, de la mise à jour, tenir la place et puis voilà, le premier incident de parcours et je décide d’éteindre la machine.

Je remonte lire, finir de lire Jimmy Corrigan de Chris Ware.

Pas trop envie de jouer avec HAL ce soir.  

Samedi Samedi 4 novembre 2006



Cette femme, croisée sur le chemin, qui me demande si je prends mon ombre en photo, manière d’entamer une conversation. J’ai failli l’envoyer paître tant je n’aime pas que l’on m’adresse la parole lorsque je suis concentré, mais à la réflexion c’est une remarque extra lucide, puisque l’on peut raisonablement dire que l’essentiel de mon travail consiste à photographier mon ombre et pas seulement mon travail de photographe.  

Vendredi Vendredi 3 novembre 2006

Les coïncidences de l’existence sont un étrange creuset. Cet après-midi, nous avions décidé d’aller nous promener au-dessus des falaises de Cancale. Et dans l’idée d’Anne-Pauline sûrement la promenade se terminerait dans le port principal de Cancale, dont je me léchais déjà les babines que nous puissions faire amplette d’huîtres.

Cela ne s’est pas tout à fait passé comme cela. La promenade était nettement plus longue que prévu, du coup Adèle ne voulant plus marcher, c’est vrai que nous marchions déjà depuis quelques temps, elle doit faire trois pas quand nous en faisons un seul, je décidai de rebrousser chemin en la portant sur les épaules, de retourner à la voiture et de retrouver les autres dans le port de Cancale. J’y fus assez rapidement et je me doutais bien que les promeneurs étaient encore loin du but.

A Cancale, je m’y étais déjà rendu un jour. Mais ce n’était pas nécessairement pour une occasion qu’il me plaisait de me souvenir : l’enterrement du grand ami de mon père, un homme que je connaissais depuis que j’avais l’âge de dix ans et que j’aimais beaucoup. Aussi tandis que je m’orientais au mieux dans le dédale des rues approchant le port je longeais le mur d’enceinte du cimetière, je repensais alors à cette journée triste et ensoleillée de fin décembre. Nous étions partis de très bonne heure de Puiseux, il faisait encore nuit, la route était verglassée et il s’en est fallu de peu que nous rebroussions chemin avec les parents du côté de Gournay-en-Bray. Et puis finalement nous avons réussi à franchir le col ridicule de la sortie de Gournay, près de la piscine, et nous nous sommes enhardis encore un peu sur les routes glissantes, le temps s’est soudainement radouci et les routes ne présentaient plus la moindre difficulté. Nous avons déjeuné modestement à Cancale, je crois que mes parents avaient l’estomac noué d’avoir perdu leur ami, et puis nous sommes montés à l’église, de l’église nous sommes allés au cimetière et de là dans un petit restaurant du port où une salle nous était réservée, du cidre et quelques galettes coupées en morceaux, nombreuses étaient les personnes dans cette salle que je connaissais depuis l’enfance, mais que je ne revoyais plus depuis des lustres, je ne pouvais m’empêcher de repenser au passage du temps sur les visages tel qu’il est décrit dans le Temps retrouvé de Marcel Proust et son étonnement presque que certaines personnes soient encore en vie. Les parents m’ont raccompagné jusqu’à la gare de Rennes où j’ai pris le train jusqu’à Montparnasse, le métro et le RER jusqu’à Cergy-Saint-Christophe où m’attendait la petite voiture déposée là par Julien ou Clémence, je ne me souviens plus. Je suis rentré tard, épuisé et triste à Puiseux. Dans le train entre Rennes et Paris, j’ai lu Pas à pas jusqu’au dernier de Louis-René des Forêts.

Aujourd’hui je n’étais pas venu à Cancale pour visiter son cimetière ni la tombe de Jean-Luc, c’est pourtant ce que j’ai fait. Et puis, plus tard, pour attendre les promeneurs, je me suis installé avec Adèle dans le même restaurant où nous avions déjeuné avec mes parents. Que j’ai reconnu d’une part pour sa large baie vitrée mais aussi pour la couleur rouge brique de la moleskine véritable (n’est-ce pas François ?) de ses banquettes. Tout paraissait tellement familier aujourd’hui dans cette petite ville dans laquelle je n’avais été qu’une seule fois. Il y a cinq ans.

 

Jeudi Jeudi 2 novembre 2006



Nous sommes donc arrivés à Rennes vers midi, lestés de fruits de mer dont nous étions certains qu’ils feraient plaisir à l’excellent cuisinier qu’est L et à l’excelente gourmande de Catherine. Agréables moments passés dans cette cuisine qui ne sert pas exclusivement de cuisine, mais aussi, très souvent, de lieu de tournage, de studio de photographie ou encore d’atelier de graphisme, et qui abrite par ailleurs une très belle collection d’entomologie. L fait, pendant que les poireaux réduisent, nous fait un solo de Loillieuse.

En début d’après-midi j’accompagne L à un rendez-vous, en fait je le chauffe, ce qui est plutôt drôle parce que je suis certain que les gens qui arrivent en ces lieux avec chauffeur ne sont sans doute pas très nombreux et nous rencontrons naturellement — je dis naturellement parce que je ne me suis encore jamais promené à Rennes en compagnie de L sans qu’il ne rencontre quelqu’un qui connaît et bien souvent une des créatures du Terrier — Emmanuelle Le Pogam, qui se livre ensuite, dans la salle d’attente, pendant que L est déjà à son rendez-vous, à un très beau concours de timidité avec moi, nous sommes tous les deux très forts, et pourtant je suis sûr que nous aurions des tas de choses à partager notamment en matière de peinture.

Le reste de l’après-midi, nous marchons, Anne, L Catherine et moi dans les rues de Rennes, un petit crochet par sa cathédrale, sans grand intérêt par ailleurs, pour y découvrir un magnifique retable sculpté et très mal éclairé, je crois que nombreuses sont les personens qui passent à Rennes sans jamais savoir qu’il y a là une véritable merveille du début de la Renaissance. Nous visitons aussi la piscine Saint-Georges dans laquelle je suis persuadé d’avoir vu toutes les scènes de piscine du cinéma français, je ne dois pas me tromper de beaucoup, nous faisons une promenade dans le parc du Trabor, l’ensemble Ryôan Ji n’y joue plus, mais je jurerais pourvoir les entendre lors de leur résidence à Rennes il y a deux ans — je crois qu’il y a là une véritable magie d’internet tant il nous est parfois donné de visiter des lieux d’abord sur sites pour les découvrir plus tard, pas entièrement vidés de la présence que nous y avions connue en ligne quelques années auraparavant. Je ne recommande à personne de toucher le fruit du Ginko, ses feuilles font de très élégants marque-pages, en revanche le fruit véhicule définitivement une odeur pestilentielle de putréfaction.

Cette promenade dans Rennes se termine, de façon obligatoire par une visite à la librairie de l’Alphagraph dans laquelle L ferait un très bon vendeur puisque je repars avec Jimmy Corrigan de Chris Ware et Anne, les Carricatures de Daniel Clowes.

Nous dînons de façon pantagruelique et repartons vers Saint-Briac. Le soir je découvre cette merveille de narration de Jimmy Corrigan, qui curieusement me fait à la fois penser à la Recherche du temps perdu, pour ce qu’elle fait fonctionner notre mémoire à l’unisson de celle du narrateur, à Peter Handke pour ce qu’elle exige du lecteur un effort soutenu d’observation et d’exploration et aux narrations lentes et alembiquées de Stalker ou même de Solaris de Tarkovski, pour la fluctuance du temps. Je n’ai jamais rien lu de tel.

Les journées passées avec L me montren bien que les liens tissés entre nos deux antres existent aussi dans cette aventure consciente que nous menons : une vie, la plus éveillée et la plus remplie possible.  

Mercredi Mercredi premier novembre 2006

Le matin je n’ai pas retrouvé la très grande maison en bord de mer à Rotheneuf-en-Paramé, où j’avais été en colonie de vacances, j’ai retrouvé cette grande plage avec Saint-Malô au loin à l’Ouest, mais à trente ans de distance, je n’ai pas retrouvé la très grande maison. Détruite ? C’est possible. J’ai de cette colonie de vacances plusieurs souvenirs, mais surtout l’un d’eux, celui d’une kermesse qui avait été préparée par les moniteurs de la colonie pendant la sieste, et quand enfin nous avions eu le droit de descendre de nos grandes chambres, nous avions découvert une dizaine d’attractions dont l’une d’elles me fit forte impression, il s’agissait d’une grande planche inclinée et hérissée de clous, lesquels dessinaient un labyrinthe dans lequel il fallait faire remonter une balle de ping pong à l’aide d’un jet d’eau. Quel grand malheur que nous n’avons eu le droit de n’y jouer qu’une seule fois.

L’après-midi au contraire, j’ai bien retrouvé la grande plage du Val André, et mieux encore c’est sans difficulté que j’ai su m’orienter pour aller sur la partie occidentale de la plage, mais la grande bâtisse de l’Arguenon, elle, avait disparu. J’avais tout de même la gorge serrée par l’émotion, cela fait trente ans que je n’avais pas vu cette plage. Il est évidemment impossible de revoir la plage du Val André sans repenser à trois disparus, mon frère Alain, qui était le roi des bigorneaux, mon oncle Michel et ses pantalonades qui nous amusaient tant — comme de nous déguiser en filles — et aussi, parce que nous sommes repassés devant la grande terrasse du Val Joli, où mon Oncle Jean chaque année invitait toute cette tribu de cousins à manger des glaces. J’ai proposé à Anne d’aller marcher sur le petit chemin côtier en direction du petit port de Dahouët. Nous avons pris la route qui monte, je crois m’être souvenu d’une maison de location, Ker Elisabeth, mais ce n’est plus comme cela qu’elle s’appelle et une autre de façon certaine, le Messidor et son mur de parpaings pour la séparer de la maison mitoyenne, mur qui nous servait de filet pour des parties de volley et de badmington avec les voisines.

Trente ans c’est à la fois rien et tout un univers, ce n’est rien parce que le goût fondant du caramel dur et salé des fameuses sucettes du Val André est intact, comme à la fois le souvenir de l’odeur iodée et la sensation de marcher sur le sable fin de cette plage, et c’est à la fois beaucoup parce que le souvenir est entièrement déformé qui peine à se superposer vraiment sur la vue de cette plage. Et surtout tant de choses se sont passées entre-temps. C’est la différence de souvenirs qui existe entre les souvenirs des Cévennes — ma famille connaît les Cévennes depuis qu’elle ne va plus en vacances au val André — qui eux chaque année, chaque séjour s’arriment au paysage sans cesse revisité, et au contraire les souvenirs du Val André qui ont connu la sûre érosion des années, comme les galets les assauts des vagues et qui du coup sont très émoussés, ce dont je me souvenais surtout c’était le plan incurvé de la plage, le gros rocher du Verdelet à l’Est et les rochers de l’Ouest qui eux menaient après une belle promenade, faite de péripéries et d’escalades avec mes grands cousins, au port de Dahouët. Ce qui m’étonne le plus finalement c’est que ce dont je me souviens le mieux soit un rêve que j’ai fait enfant au Val André et dans lequel je me voyais en compagnie d’une camarade de classe grimpant sur le Verdelet. Je me souviens encore de son nom. Plus du tout de son visage.

 

Mardi Mardi 31 octobre 2006



Nous nous sommes enfin extraits du lotissement et nous sommes allés sur l’une des plages de Saint-Briac. Le vent y était vif, et les vagues assez grosses. Tout d’un coup j’ai retrouvé le souvenir des vacances bretonnes de l’enfance au Val André. D’autant qu’Anne, frigorifiée, finit par renoncer d’aller se promener vers la Garde Guérin, et repartit avec les enfants en voiture, tandis qu’Anne-Pauline m’accompagnait. Nous avons enjambé de ces rochers escarpés et à la pierre tranchante même si elle est émoussée tous les jours par une mer jamais tranquille, et je repensais alors aux escalades avec mes grands cousins dans de comparables rochers. Le plaisir de Nathan à la plage de se déchausser dès les premiers pas sur le sable et d’aller patauger sur le dos des vagues les plus audacieuses. Adèle ivre de tant de vent et d’air, les cerfs volants claquent au vent, parfois s’écrasent, je prends plaisir à aider un jeune garçon avec le sien, en le relançant plusieurs fois, parce que je suis impressionné par les cabrioles qu’ils parvient à faire faire à son cerf-volant avec l’aide seule de ses deux manettes. De temps en temps, les mouvements du volatile sont tels que j’ai le sentiment que le garçon va s’envoler emporté, d’ailleurs il résiste parfois avec difficulté et glisse sur plusieurs mètres de sable. Des véliplanchistes forcent aussi mon admiration parce qu’ils bravent le frais et l’eau sûrement froide et risquent des figures souvent téméraires, je n’avais encore jamais vu quelqu’un faire, et le réussir, un saut périlleux avec une vague pour tremplin et le creux de la vague comme sautoir. Ils doivent y prendre un très enivrant plaisir.

Sur le chemin du retour, nous achetons ce que j’appelle des crêpes, en fait des galettes, qui sûrement vont ravir les enfants pour le repas de ce soir.

Demain j’aimerais bien emmener ce petit monde à Rotheneuf ou encore, pourquoi pas au Val André. Y retrouverai-je les fameuses sucettes au caramel salé qui faisaient notre joie enfants ?  

Lundi Lundi 30 octobre 2006



Comme c’était drôle d’ouvrir la porte de l’appartement de L, et de pousser Nathan devant moi, L, Catherine et une jeune femme que je ne connaissais pas, seulement au travers des descriptions éthérées d’un jeune homme épris d’elle, étaient fort occupés à travailler une partition de Christian Wolff, quand ils ont vu débarquer seul Nathan, nous n’avions pas prévenu de ce passage en chemin pour Saint-Briac. Le temps d’un café, d’un long café, et puis d’un autre café, et nous étions de nouveau sur la route englués dans la circulation un peu nerveuse des Rennais sortant de leur travail. Nous avons promis de revenir dans la semaine.  

Dimanche Dimanche 29 octobre 2006



 

Samedi Samedi 28 octobre 2006



Quel effroi ! En sortant du restaurant, je me suis laissé tenter par le cinéma. Dans cette ville-champignon à la frange de Clermont-Ferrand, dans laquelle se trouvent des hôtels dans lesquels on dort mal, des restaurants, où l’on mange médiocrement, mais abondamment, des bureaux gris et tout un mobilier pour vie moderne triste, le cinéma est à l’avenant, mais voilà la fatigue était telle, qu’avant de retourner au travail, dormir dans un bureau tranquille, en veille presque, prêt à venir en aide à mes collègues de l’équipe de nuit si ça chauffait, il était illusoire de penser que je pourrais occuper ces deux heures de façon plus exigente. Parmi les dix-huit films — même dans les grands complexes du même genre aux Etats-Unis, je n’ai pas souvenir de dix-huit salles différentes ! — j’ai fini par choisir The Queen de Stephen Frears, me doutant bien que cela ne serait pas aussi vivant que My beautiful Laundrette ou encore Sammy and Rosie get laid — et la blague des deux W tatoués sur les fesses d’une femme de telle sorte que quand elle se baisse cela fasse WOW ! — mais je pensais que cela me permettrait de vérifier la prégnance de mes souvenirs anglais des premiers mois du gouvernement de Tony Blair, souvenirs à peine vérifiés sur lesquels j’avais bâti le décor de Portsmouth.

Je n’ai pas grand chose à dire de the Queen, si ce n’est une certaine habileté au montage entre les images d’archives, celles du récit, et celles filmées pour donner l’impression d’être des images d’archives.

Mais quand le générique fut lancé, quelle effroyable sensation que celle de tous ces spectateurs obéissant docilement au parcours fléché pour trouver la sortie de la salle, et s’engouffrer dans un escalier descendant sous l’écran immédiatement souterrain, exactement comme l’étaient les escaliers qui menaient aux faux vestiaires des chambres à gaz du camp de Birkenau.  

Vendredi Vendredi 27 octobre 2006



Ce à quoi je pense tandis que je conduis sur les routes désertes qui me ramènent vers l’Auvergne ? Que je n’aime rien tant que ces routes de brouillard matinal, j’aime cette sensation d’enfoncement dans la purée, de pénible labeur pour avancer, d’une destination qui paraît toujours inatteignable. J’aime imaginer les vies contenues dans les véhicules rares que je croise, qui peut bien être aussi matinal que moi ce matin sur cette route sinueuse ?

Martin et Isa ont été fort braves ce matin pour se lever et prendre leur petit déjeuner avec moi, du coup Isa se promet d’aller au marché à la première heure et je sens bien que Martin, les traits tirés va peut-être mettre à profit cette concentration imprévue en montant à l’atelier. Les filles, elles, dorment.

Je dois être de bonne heure à Clermont ce matin, j’ai une réunion de travail prévue avec un collègue pour les mises au point du planning de changement d’heure. Dans les dernières années du XXème siècle, on se gaussait des vieux systèmes informatiques qu’il fallait doper pour leur faire faire le saut de puce du passage à l’an 2000, des années plus tard, on continue d’arrêter ces dinosaures pour les faire reculer ou avancer d’une heure. Je renâcle de plus en plus à consacrer à cela les énergies nécessaires, j’anticipe déjà l’épuisement qui sera le mien dimanche soir.

Je crois que je vieillis. Ce matin dans le miroir des toilettes d’une station-service, je me suis trouvé hirsute, pas seulement échevelé mais terriblement fatigué. Pour ne pas le perdre &#151 ce qui arrive si souvent, n’ai je pas, une fois de plus cette semaine, perdu mon porte-monnaie ?, retrouvé heureusement, par Martin, ce matin, là où nous avions acheté la viande hier &#151 j’avais accroché mon badge au col de mon tshirt. Sa photo date d’il y a huit ans. Comme mes cheveux alors étaient sombres !  

Jeudi Jeudi 26 octobre 2006



Finalement c’est toute la famille que j’ai réussi à décider d’aller aux champignons ce matin. Un matin dont il restait peu, mais nous sommes partis tout de même. Les sous-bois dans lesquels nous nous sommes engagés ressemblent peu à ceux dont j’ai l’habitude dans les Cévennes et je peinais à croire Martin et Isa qui m’avaient affirmé que ce fût là un coin à girolles. Sûrement ce bois sec et en pente douce aurait mieux convenu à des pieds de mouton qui auraient poussé de façon souterraine et qu’il aurait fallu dénicher en remontant la pente, mais quelle ne fut pas ma surprise par endroits dans ce bois sec, de trouver des parcelles moussues, dans lesquelles, effectivement, je trouvais, au pied de bouleaux, des girolles fraîches, tout juste sorties de terre. Deux ou trois bolet bais et quelques uns de ces bolet à pied blanc, striures noires et chapeau rouge qui sont certes comestibles mais je ne dirais pas qu’ils sont goûteux. Au retour, Martin déposa Isa et les filles et nous filâmes acheter une belle pièce de viande rouge.

Journée désordonnée s’il en est, déjeûner à quatre heures de l’après-midi, lecture — la Destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg, premier tome, les débuts de la concentration et des ghettos de Pologne, éprouvante lecture, mais compréhension implacable du processus de destruction, notamment cette sensation de piège se resserrant sans cesse — et sieste jusqu’à cinq heures et demie et dès 6 heures il était temps d’ouvrir quelques douzaines d’huîtres rapportées de Nantes par le père d’Isa arrivé en fin d’après-midi.

C’est l’anniversaire de Martin demain, je lui offre Tumulte de François Bon, l’impression de faire une passe sur un pas. Entre deux amis.

Je suis mort de fatigue en me couchant le soir mais déjà plongé dans les soucis du travail, — week-end de changement d’heure oblige — et peine à trouver le sommeil. Je me tourne et me retourne, rallume une fois pour me moucher et lire un peu, les lignes se croisent j’éteins, mais je peine quand même à sombrer, une fois la lumière éteinte.  

Mercredi Mercredi 25 octobre 2006



Il y a dix-huit donc, je connaissais à peine Isa que j’avais croisée aux Arts Décos une paire de fois. A vrai dire elle était en "image imprimée" donc plus susceptible de croiser Hanno, j’étais en "image enregistrée". Je me souviens l’avoir vue une fois en gravure et de remarquer, ce que je trouvais extraordinaire, parce que ce n’était vraiment pas courant, qu’elle était enceinte. J’ai croisé pour la première fois Martin et Isa au théâtre de Dijon où nous étions allés voir un spectacle de danse d’Hervé Robbe. Puis quelques temps après à la galerie Zürcher à Paris pour la première exposition individuelle de Martin. Par la suite j’ai de nouveau croisé Martin, à de nombreuses reprises, lorsque lui et moi travaillions sur les projets de l’Entre-tenir à Saint-Dizier. Et cela ne fait que trois ans que je vais régulièrement leur rendre visite à Autun, dans cette grande maison construite de leurs mains, mais même avant cela j’avais souvent entendu parler de Martin et d’Isa, d’Hanno.

Et j’ai souvent entendu parler des filles, Garance et Rose.

Lorsque Isa est tombée enceinte, Isa et Martin ne se connaissaient pas depuis très longtemps. Mais ils sont allés au bout du chemin avec cet enfant.

Je suis souvent ému par cette histoire parce que justement aujourd’hui cette enfant dont j’ai le souvenir lointain de la bosse qu’elle dessinait dans le ventre de sa maman, alors étudiante, dans l’atelier de gravure, Garance, a dix-huit ans.

Comme je le lui expliquais aujourd’hui Garance a désormais le droit d’aller aux cinémas pornos, voir Ca glisse au pays des merveilles et autres Blanches fesses et les sept mains, mais aussi le droit de vote. Qu’elle ne soit pas trop tentée d’aller au cinéma des grands boulevards, je peux bien le comprendre, mais comme j’ai du mal à comprendre, au contraire, qu’elle n’accueille pas avec joie l’idée de s’inscrire sur les listes électorales. En fait je trouve cela incompréhensible.  

Mardi Mardi 24 octobre 2006



Le soir, après le repas, discussion pendant que la table n’est pas encore débarrassée, c’est une discussion qui est courante entre nous, à propos de ce qui peut bien nous pousser à travailler comme nous le faisons, nous partageons nos découragements et aussi nos espoirs, il est curieux de voir que depuis quelques années c’est souvent l’heure des bilans. Et pour tout dire je ne suis pas satisfait du mien. Ces derniers temps, plus que de raison sans doute, je me suis demandé à quoi bon ? Je me suis posé la question régulièrement de savoir si j’avais vraiment le droit de m’absenter de la vie à la maison, des enfants, pour aller dans le garage et travailler à ce qui ressemble de plus en plus à une chasse aux chimères. Est-ce que, par exemple, ma petite Madeleine n’aurait pas besoin de davantage d’attention de la part de son père ?, et la lui donnant, je n’aurais alors plus le temps vraiment de chasser la chimère, ou au contraire, m’attelant au travail, j’ignore la demande d’attention de Madeleine. Je courre plusieurs lièvres à la fois et je n’embrasse personne. Permanent état d’insatisfaction. Et de le retrouver, modulo les différences inhérentes à chacun, dans le souci de mes amis, ne rassure pas. Au contraire.

Tout planter là ? Et pourquoi pas ?  

Lundi Lundi 23 octobre 2006



La nuit, couché tôt, dans l’atelier de Martin, la pénombre traversée par des éclairs brefs et qui découpent des ombres inquiétantes autour des sculptures de Martin, la pluie et même la grêle, un court instant au milieu de la nuit, mitraillent le toit, dans le vaste atelier je suis en paix parmi des fantômes qui ne sont pas les miens et qui donc ne m’inquiètent nullement.  

Dimanche Dimanche 22 octobre 2006


Dans le fond du camping, il y a tous ceux, comme moi, qui ne payent peut-être pas leur entrée — pour ma part je profite, une semaine sur deux, des horaires décalés de mon travail, du coup à l’heure où j’arrive, il n’y a personne à l’accueil. D’ailleurs ce matin, j’ai appris que c’était le coin des ramasseurs de champignons. En effet j’ai été révéillé par cette conversation entre deux personnes qui apparemment faisaient le tour du camping, et l’une a dit à l’autre — sans savoir que j’étais dans la tente, et que naturellement je ne manquais rien de cette conversation de gens qui n’ont rien d’autre à faire que de porter un jugement sur l’existence de leur prochain — ah là c’est le coin des ramasseurs de champignons, ils sont là le week-end mais demain matin, ils seront de retour à l’usine, tiens regarde celui-là il vient de Paris, il va les chercher loin ses champignons, ça c’est pour ma voiture immatriculée dans le Val de Marne. C’est dit sur un ton tellement condescendant. Et pourtant je vous assure je ne porte pas dans mon coeur ceux que j’appelle les "ramasseurs professionnels", comme tout ceuilleur de champignons — je peux difficilement me qualifier de mycologue, c’est tout juste si je rammase six espèces — avec beaucoup de mauvaise foi, je vous expliquerai qu’ils "retournent" le sous-bois, et que, ce faisant, ils compromettent la dispersion effective des spores d’une saison sur l’autre.

Comme c’est méprisant ! Ces pauvres ouvriers qui font des kilomètres pour venir ceuillir des champignons et les revendre sur les marchés, les revendre à cinq euros le kilos, et ensuite les maraîchers les fourguent à 15 ou 20 euros le kilo. C’est drôle, mais je ne serais jamais du bord de ceux qui gagnent suffisamment bien leur vie — je gagne bien ma vie — et qui ne sauraient pas, justement, aller ramasser des champignons, des chataîgnes ou du muguet, si le besoin s’en faisait sentir. D’ailleurs j’ai déjà fait les trois. J’ai déjà ramassé des champignons pour les renvendre, j’ai déjà aidé Madame Masseboeuf dans les Cévennes pour les chataîgnes, c’est comme cela que j’ai appris à me saisir d’une bogue sans me piquer et j’ai déjà vendu du muguet un premier mai.

Du coup j’étais drôlement fier de faire partie des ramasseurs de champignons, dans le fond du camping.

D’ailleurs comme je n’arrivais pas à dormir, j’ai fini par me lever et je suis parti chercher des chamignons. Je m’y suis mal pris. J’ai marché à contre-jour, je n’ai pas toujours regardé derrière moi quand je venais de dévaler une pente, je n’ai pas fait attention à la direction de vent, j’aurais mérité de n’en pas trouver un seul, mais j’en ai quand même ramassé cinq petits kilos. C’est Martin et Isa qui vont être contents demain.

 

Samedi Samedi 21 octobre 2006



 

Vendredi Vendredi 20 octobre 2006

Nous sommes trop tendus avec Anne. Parce que, sans doute, le lot des soucis est trop important, trop lourd à porter. Ce n’est pas uniquement Nathan. Nathan ne fait plus partie des soucis. Nathan est comme il est et je crois que nous avons appris à vivre comme cela. L’hiver dernier nous n’avions de discussion, Anne et moi, qu’à propos de Nathan. Nous nous faisions du soucis, nous étions sous l’éteignoir. A l’image des baignades de Nathan, cet été, nous avons la tête hors de l’eau. C’est sans doute parce que Nathan va mieux que nous nous rendons compte du reste. Que Madeleine ne va pas toujours très bien. Que les compensations que nous tâchons de lui offrir ne sont peut-être pas suffisantes. Qu’Adèle a parfois un caractère de cochon, qu’elle est capricieuse &#151 et même il lui arrive de temps en temps d’imiter les comportements aberrants de Nathan, et cela nous fait plutôt rire, on lui dit alors, mais non, Adèle, tu es neurotypique, tu ne nous attraperas pas comme cela &#151 mais sérieusement, ce licenciement d’Anne la ronge, comme elle dit ce n’est pas juste un emploi qu’elle a perdu, c’est un métier qu’elle n’aura plus l’occasion d’exercer, du coup elle se demande si elle sera à la hauteur de cette reconversion qu’elle entame, l’argent est un peu serré aussi, forcément, ça grince un peu, les allers-retours pour Clermont-Ferrand pèsent, forcément. Mais est-ce que si on a d’autres soucis que ceux de Nathan, ce n’est pas plutôt une bonne nouvelle, concernant Nathan, que c’est une sorte de luxe, nous avons les soucis de tout un chacun.

Ce matin levé, je me dis que je ne vais quand même pas faire ce métier idiot toute ma vie. Et dans la boîte aux lettres, je trouve la première lettre de refus des éditeurs. Alors derrière les lignes honnêtement polies, et je n’en veux à personne, parce que je sens vraiment du regret, je finis par lire, "si, tu feras ce métier idiot jusqu’à la retraite". Et tu continueras d’aller tous les week ends à Clermont-Ferrand. Forcément.

Dans le garage, le matin et l’après midi, je travaille et même ce soir, je suis à la veille de réussir le pari, un peu insensé, de cette refonte entière du site, et pourtant le coeur n’y est pas. Forcément. Pourtant j’aurais cru que ce serait fête quand j’aurais fini. Je ne suis pas triste. Ni découragé. Pourtant je vais me coucher de bonne heure, je dois m’endormir un peu après onze heures, profondément. Je ne suis pas tranquille. Forcément.

 

Jeudi Jeudi 19 octobre





Visite de Joëlle. Quand les enfants rentrent de l’école ils découvrent tout à la fois un nouveau visage, mais aussi une boîte foncée à la forme d’étui à mitraillette. Nathan attendait cela avec impatience, j’avais tenté de tisser pour lui la relation entre les solos d’alto dans certaines chansons de Louise Attaque, dont il raffole, et cet instrument si grâcieux. Mais les choses étaient restées très abstraites pour lui. Et lorsque Joëlle s’est levée, dès les notes pour accorder son violon, les enfants étaient un peu transfigurés, et je voyais bien sur le visage de Madeleine la surprise qu’un aussi petit instrument — 400 grammes, et l’archer uen soixantaine de grammes, je dois ces observations à Joëlle — puisse être aussi sonore.

L’attention des enfants n’était pas parfaite — d’ailleurs l’enregistrement que j’ai fait de ce petit concert impromptu ne diffère pas beaucoup de ces enregristrements que je fabrique où la musique est parasitée par le bruit ambiant de ses conditions d’écoute, pas toujours très favorables — mais tout de même, tout à sa distraction, son absence, Nathan donnait, comme souvent, des signes d’une compréhension interne de ce qu’il se passait, ainsi il nous surpris tous les trois en battant la mesure du pied sur un passage joué à toute berzingue, pour amuser les petits de tant de vitesse, ou encore dans un autre morceau de reconnaître une manière de refrain et donc de se retenir d’applaudir avec son enthousiasme coutumier, avant que le morceau ne finisse effectivement par reprendre le refrain.

C’était décidément un beau cadeau que nous faisait Joëlle, je crois bien que Madeleine a découvert quelque chose.

Plus tard dans la soirée, j’ai fait pleurer de rire Joëlle, très habituée à la très grande rigueur de certains chefs, dont Boulez, tout de même, en lui faisant écouter le Portsmouth Sinfonia dans ses oeuvres. Et j’ai compris au rire intextinguible de Joëlle que l’un des exploits des musiciens de cette fanfare ivre était de garder leur quant à eux et leur calme, ce sont après tout de vrais musiciens, donc capables de se rendre compte du vacarme ultime qu’ils produisent, tout équipés qu’ils sont d’un instrument qui leur était complétement étranger, c’est là le charme très anglais de cette entreprise, rester sérieux quand la folie guette.  

Mercredi Mercredi 18 octobre 2006

Nous avions rendez-vous ce matin dans une école pour accueillir Nathan l’année prochaine. Une école d’enseignement classique, pour ne pas être contraints à un accueil dans une CLIS ou dans un hôpital de jour. Mais une école pas si classique que cela puisqu’elle a décidé, une mauvaise fois pour toutes, d’accueillir les enfants handicapés, et même mieux de les rendre prioritaires dans les inscritptions. Quand on lit leur prospectus, il faut vraiment se frotter les yeux pour le croire.

J’ai tout de suite su que c’était la bonne école pour Nathan. Nous avions rendez-vous avec la directrice et Nathan devait être présent, au bout de deux ou trois minutes Nathan ne tenait naturellement plus en place alors la directrice lui a dit qu’il pouvait aller jouer dans la cour. Et puis cinq minutes plus tard, en pleine discussion, Nathan a fait irruption dans le bureau en déclarant de façon très vocale qu’il avait besoin d’aller aux toilettes, et de partir en courant pour finalement faire dans la cour. La directrice s’apercevant qu’elle n’aurait pas le temps de nous dire où se trouvaient les toilettes, a simplement dit que ce n’était pas grave et qu’on ferait comme si on n’avait rien vu. Si elle est capable de cela, elle doit sûrement être capable de nombreuses autres choses cette directrice qui ne payait pas de mine.

Alors maintenant il ne nous reste plus qu’une chose à espérer, un ou deux désistements, pour la rentrée prochaine. Et j’ai dans l’idée qu’alors Nathan aura enfin sa place à l’école. Depuis ce matin, c’est idiot bien sûr, mais Anne et moi ne vivons plus. Surtout quand le téléphone sonne. Je ne fais plus la plaisanterie habituelle, les éditions de Minuit n’ont pas appelé ?, Non maintenant, je dis, l’école n’a pas appelé ? Et il nous reste encore onze mois de suspens à tenir. Nous n’y survivrons pas c’est certain.

 

Mardi Mardi 17 octobre 2006



C’est une idée idiote sans doute, mais je n’avais pas le choix. Je me suis réveillé avec un mal de crâne à tout rompre ce matin et les médicaments dont je dispose, notamment celui, puissant qui me soulage quand mon hernie discale me fait souffrir, aucun de ces médicaments n’est parvenu à gommer ce sentiment d’étau. Et pourtant j’avais décidé aujourd’hui, coûte que coûte — et je suis entêté, vous n’avez pas idée — que je travaillerai toute la journée à ces maudits jeux de taquin — et oui à l’issue de cette journée, je peux dire qu’il ne devrait plus tarder avant que la viste du site ne soit compliquée par ces petits taquins qui menaceront à tout moment de compliquer la trajectoire, déjà hésitante, du visiteur du site, et en quelque sorte de lui transmettre mon opiniâtre céphalée.

Et force est de constater ce soir qu’à la différence des médicaments qui ont été impuissants, de me torturer un peu les neurones sur cette affaire de taquin m’a fait le plus grand bien, je n’ai plus mal au crâne ce soir.

Et vous ça va ?  

Lundi Lundi 16 octobre 2006



Ce matin, Anne devait partir de très bonne heure pour prendre un train pour Lille. Je ne peux pas dire que je l’ai entendue se lever, j’ai vaguement senti qu’elle s’absentait, j’ai regardé l’heure, il n’était pas encore cinq heures. Hier soir d’ailleurs moi-même en rentrant tard de Clermont-Ferrand, je l’avais trouvée endormie. Et puis je me réveillé à sept heures trente et j’ai souri à l’idée que dans ce battement de cil de ma part, cet assoupissement, Anne avait voyagé à la vitesse de l’obscurité et était déjà arrivée à Lille.  

Dimanche Dimanche 15 octobre 2006



 

Samedi Samedi 14 octobre



Un de mes collègues tue le temps d’une journée plutôt calme au travail en regardant des vidéos sur YouTube — un de ces nombreux avatars de l’internet desquels je tente de rester éloigné le plus longtemps possible, vous n’êtes pas obligé de jouer cette vidéo. Ce sont essentiellement des images d’accidents de la circulation, de véritables accidents dans lesquels de vrais passants se font écraser par des véhicules en perdition, de vrais avions qui manquent leur atterissage et s’enflamment en bout de piste. J’avais déjà découvert toute une série de ce genre de vidéos il y a quelques temps comprenant avec un temps de retard que ce que je voyais là relevait des snuff movies — ces films qui circulent sous le manteau et qui donnent à voir de véritables exécutions de personnes, parfois précédées d’authentiques scènes de tortures. Je m’efforce de ne pas porter de jugement trop rapide à propos de mon collègue désoeuvré, devant cette petite centaine d’extraits de vidéos, et je plaide pour lui qu’effectivement sur une vignette de 240X180 grossiers pixels qui s’agitent par paquets du fait de la compression, on puisse ne pas saisir le sens même de ce spectacle.

Mais après deux bonnes heures de carambolages et autres accidents mortels, le voilà qui gémit, et me prend à partie en me disant, non ça vraiment c’est dégueulasse. Je ne suis pas certain que j’ai très envie de voir, mais il me dit que non, ce type est vraiment dégueulasse, qui filme le combat très inégal d’une souris qu’il vient de confier à un serpent. C’est filmé sur une musique de Vangelis, tout cela est d’un goût très sûr.

C’est vrai qu’après la centaine de décès probables visionnés avant, c’est chose à peine supportable que la fin d’une souris.

Ceci fait curieusement écho pour moi. En 1994, j’avais soumis le projet d’une installation à une galerie alternative de Chicago, la Randolf Street Gallery parce que j’y connaissais une des personnes qui y travaillait, j’avais par le passé photographié de nombreuses installations exposées à la galerie. Mon installation aurait été compris un immense bocal parallélépipédique séparé en deux par une cloison étanche. Dans une des deux parties de cet auquarium, un boa, dans l’autre une trentaine de souris blanches. Le fond de l’aquarium aurait été tapissé d’une photographie d’un écran de télévision représentant en gros plan une tâche de sang importante ; J’avais pris cette photographie de la télévision à la fin d’un reportage à propos de l’un de ces nombreux attentats au mortier sur les marchés de Sarajevo. L’installation prévoyait que tous les jours je vienne prendre une des souris — il y aurait eu, au début de l’exposition, autant de souris que le nombre de jours que devrait durer l’exposition — pour la transmettre dans l’autre partie du bocal où elle serait dévorée par le boa. il n’est pas difficile de comprendre la métaphore entre ce bocal à la vue et au su de tous et le siège de Sarajevo entre 1992 et 1995. Je connaissais le goût des personnes qui travaillaient à la Ranfolf Street Gallery pour les installations sur des sujets politiques, et, comme mon dossier serait proposé par une personne influente de cette galerie, je ne doutais pas que cette idée allait être acceptée. Ce ne fut pas le cas, je reçus au contraire une lettre de mon correspondant m’expliquant que la Randolf Street Gallery ne pourrait pas se permettre une telle installation parce qu’elle déchaînerait les foudres des associations de défense des animaux dans la ville.  

Vendredi Vendredi 13 octobre 2006

Je tiens à préciser ici, que lorsque j’écris dans le bloc-notes, je n’exprime presque jamais un point de vue familial et collectif, notamment lorsque j’y évoque le sujet de l’autisme. Anne, sur ce sujet, a souvent une opinion toute autre, singulièrement s’agissant de la page qui suit.



 

Jeudi Jeudi 12 octobre 2006



L’exposition de Gabriele Basilico à la Maison européenne de la Photographie. De grands tirages en très grande majorité en noir et blanc, quelques tirages en couleur, disparates. Des photographies à la chambre. Au grand angle avec force décentrements et bascules pour corriger les verticales. De la photographie d’architecture, dans les règles de l’art, comme on dit. Le cadrage est rigoureux de neutralité. De même le traitement de la lumière, un peu sombre parfois, mais rien de dramatique. Le sujet, les villes. Le tissu urbain. Le vocabulaire architectural. L’accumulation du désordre urbain. La ville détruite, pour la série des images de Beyrouth de 1991.

Rechercher les motivations derrière chaque image n’est pas simple. Il y a de prime abord l’expression de cette neutralité de cadrage. La matière a sa place, mais elle n’est pas nécessairement mise en avant, ni soulignée. Nous ne sommes pas là dans l’exacerbation de la matière avec le grain photographique, et plus simplement encore, le traitement de la lumière par le noir et blanc que l’on trouve par exemple dans les photographies panoramiques de Josef Koudelka. Pourtant derrière chaque vue, il y a la surprise ici d’un alignement, là d’une ligne de fuite, dans une autre image, la pregnance d’un motif architectural et ailleurs encore l’envoutement de vues d’ensemble ou tant et tant d’habitations sont tassées les unes sur les autres, chacune détaillée et identifiable, dans un fouillis urbain inextricable. Autant de soulignements discrets qui tous rappellent au spectateur sa propre observation de la ville, ces clignements d’oeil qui sont les notres, ou comment nous isolons du regard une façade ou une perspective à l’arrière-plan, justement parce que les plans sont larges, très rarement rapprochés, et que le détail dans l’agrandissement de ces photographies au grand format permet cette déambulation du regard, cette fouille dans la fouille.

Dans les photographies de Gabriele Basilico le sujet a la fragilité de ces vues fugaces de la ville. Et le photographe ne montre pas ostensiblement son sujet du doigt, Il ne pointe pas, il ne dit pas : "c’est cela que je photographie". C’est, presque, au spectateur de retrouver dans chaque photographie son sujet. Dans ce passage de témoin entre le photographe et son spectateur se tient le mince passage à l’acte entre voir et photographier. Et c’est un miracle d’avoir préservé et de donner à voir cette frontière minuscule, en soi une leçon de regard, et de photographie. Le regard du spectateur sort de l’exposition enrichi et non contraint, comme si souvent, aux synecdoques du photographe.  

Mercredi Mercredi 11 octobre 2006

On ne nous respecte pas. Ce matin nous avons rendez-vous chez le neuropédiatre, comme chaque fois tous les six mois. C’est un rendez-vous très important pour nous. Nous n’avons pas reçu le mail promis de l’orthophoniste — elle commence à me courrir celle-là — ce fameux rapport dont nous avons besoin pour ce rendez-vous avec le neuropédiatre. Vient notre tour, nous demandons au neuropédiatre si lui l’a reçu, non, il vérifie auprès de sa secrétaire, non rien au courrier. C’est embêtant. Le neuropédiatre prend son téléphone, demande à Anne le numéro de l’othophoniste, pas de réponse, il laisse un message. Cinq minutes plus tard elle rappelle, elle dit quelle va l’envoyer par mail. Nous ne recevrons jamais ce mail. Pas pendant l’entretien avec le neuropédiatre.

Beaucoup plus tard dans l’après-midi, je reçois le mail de l’orthophoniste avec un document attaché — le rapport demandé — elle dit, voilà c’est le document que j’ai envoyé au neuropédiatre. A demain. Je suis fâché. Et quand je suis fâché je suis mauvais. J’enregistre le document sur mon disque dur. Un fichier word. Je l’ouvre. Je vais dans les propriétés du document. Où je découvre que le document a été créé aujourd’hui même, à 14H27, qu’il a été travaillé pendant douze minutes. Je découvre également que le petit surnom de l’orthophoniste c’est poupouphoniste. Je dis à Anne qu’il est préférable que ce soit elle qui aille au rendez-vous de l’orphoniste demain. Anne en convient. Elle connaît ma colère.

Plus tard dans l’après-midi, je reçois un mail d’une visiteuse du site. Qui m’explique qu’elle vient de découvrir le site et elle se demande si des fois je ne serais pas le même Philippe De Jonckheere dont elle avait lu, lectrice, tour à tour dans deux maisons d’édition, un manuscrit intitulé Une fuite en Egypte. Parce que si c’est moi il faut quand même qu’elle me dise qu’elle n’a jamais rien lu d’aussi fort — je n’exagère rien, ce sont ses mots à elle — c’est très gentil de m’écrire cela, sauf sans doute qu’elle ne sait pas que les hésitations, les atermoiements et finalement les refus des éditeurs pour la Fuite en Egypte m’ont fait un mal extraordinaire.

J’aide Anne à remplir sont dépot de référé pour les prud’hommes contre son ancien employeur qui ne lui a pas payé ses indemintés de licenciement, de même qu’une grande partie de son salaire de septembre.

Le soir, je me connecte à mon mail professionnel pour aller chercher un renseignement, je découvre que mes notes de frais d’avril, mai et juin sont de nouveau refusées pour je ne sais quelle raison, et pour la dixième fois. Petit peuple de comptables de droite.

J’aimerais bien savoir ce que j’ai fait aux orthophonistes, aux éditeurs et aux comptables de ce pays pour mériter tout cela, dans la même journée.

Tellement en colère, incapable de travailler le soir dans le garage.

 

Mardi Mardi 10 octobre 2006

Grosse journée. Anne et Edith sont en formation, je ne sais plus où. Je dois aller chercher Boris à la sortie de l’école. Par ailleurs comme il n’y a pas d’AVS à l’école aujourd’hui, je n’ai pas envie de tenter le diable, donc j’ai gardé Nathan à la maison. Me voilà donc partis avec Nathan et Adèle chercher Boris à l’école. Le retour est épique. Nathan en criant encourage Boris à pousser ses cris suraigüs qui sont absolument insupportables. Adèle pleure à l’arrière de la voiture par que ses typans lui font mal, les miens saignent. Les pleurs d’Adèle n’arrangent rien. Boris est encouragé par Nathan à faire toutes les conneries du répertoire. Et puis finalement je rigole. C’est tellement carricatural. Et ce qui me fait rire ? Nous sommes quatre dans la voiture. Dont deux autistes. Tout d’un coup la répartition de "la différence" n’est plus la même. Il y a dans cette voiture autant de neurotypiques — Adèle et moi — que d’autistes — Boris et Nathan. Et de rire encore plus en me disant, à moi même, sur le ton de voix de la série des Envahisseurs, bientôt ils prendront le pouvoir. C’est idiot mais cela me fait rire.

 

Lundi Lundi 9 octobre 2006

Anne et moi ne sommes pas toujours d’accord à propos de Nathan. Je ne sais pas très bien comment nous faisons, mais il semble que Nathan bénéficie davantage de ces désaccords qu’il n’en souffre. Sans doute parce qu’une manière d’équilibre s’installe, notamment dans nos choix thérapeutiques, entre ce que préconise Anne et ce qui me paraît meilleur pour lui, disons que nous faisons un peu des deux. Et puis nous sommes, à notre plus grande surprise, plutôt capables de reconnaître de la validité dans le point de vue de l’autre.

Anne, depuis le début de l’année scolaire, me soutient qu’une partie des difficultés que nous avons avec le comportement de Nathan à l’école, vienne du fait qu’il s’ennuie à l’école, d’une part parce que nombre des apprentissages qui y sont faits ne le concernent pas — Nathan par exemple n’a aucun intérêt pour les histoires et les comptines — mais, d’autre part aussi, parce que, contrairement aux apparences, de nombreuses connaissances sont acquises et que d’une certaine façon Nathan ne comprend pas l’intérêt de produire à nouveau ses savoirs.

Je trouvais cette vision optimiste, tant je ne suis pas certain au contraire que Nathan comprenne nécessairement grand chose à ce qu’on lui demande. D’ailleurs je parlais de surmenage ces derniers temps et j’étais en grande contradiction avec Benjamin, l’éducateur de Nathan.

Et puis, en cette fin d’après-midi, cette séance étonnante avec Nathan et Benjamin. Benjamin fait travailler Nathan sur les questions de dénombrement. Soit un tas d’une douzaine de marrons, donne-moi quatre marrons. Nathan donne quatre marrons tout de suite. On félicite Nathan, on fait ce que l’on appelle du renforcement positif — comme je déteste à la fois cette méthode et son vocable. En bon éducateur, Benjamin vérifie que ce n’est pas de la chance. Nathan maintenant tu me donnes cinq marrons. Nathan donne trois marrons. Recommence. Nathan donne cinq marrons. Recommence. Nathan donne deux marrons. Recommence. Nathan donne six marrons. Bref Nathan fait ce qu’il fait si bien, il fait enrager son monde et donne toutes les réponses sauf la bonne, ce qui prouve qu’il sait parfaitement quelle est la bonne réponse.

J’avise un pot de confiture plein de perles de toutes sortes de formes et de couleurs, j’en éparpille une cinquantaine en un tas et demande à Nathan de me donner cinq perles de couleur verte. Il sort cinq perles de couleur verte. Je demande à Nathan de prendre quatre perles à la forme d’étoile. Il sort cinq étoiles. Je demande alors à Nathan d’attribuer à un premier marron deux perles en forme d’étoiles, trois perles en forme de coeur au deuxième marron et trois autre perles de couleur rose à un troisième marron, en cinq secondes, sans la moindre hésiation avcec des gestes très précis, il fait exactement ce que je lui ai demandé, sans même avoir à répéter la consigne. Il m’épate.

C’est Anne qui a raison, il s’ennuie.

D’ailleurs, il me demande encore. Il voudrait continuer de recompter des perles et de les donner aux marrons. On va s’en sortir. C’est pas gagné. Mais avec Nathan tout est possible.

 

Dimanche Dimanche 8 octobre 2006

C’est une manière de tradition avec Anne-Pauline qui date du temps où elle venait passer le week-end à la maison lorsqu’elle habitait à Nancy : le dimanche soir nous regardions quel était le programme de la télévision à la recherche de ces films d’action généralement américains, le fin du fin naturellement c’est le film de James Bond, insurpassable, et nous nous affalions sur le lit dans la chambre du haut regardant ces programmes, peu exigeants, c’est certain. Je ne pouvais jamais m’empêcher de faire la blague de mon copain Jim au cinéma à Chicago, mais jamais avec son talent pour la lâcher au pire moment, demander, à mi-voix, aux autres, à un instant paroxystique du récit, can this really happen ? — ça peut vraiment arriver un truc pareil ? — bref on se réservait le plaisir idiot de ce que l’on appelle une soirée télé. Nous n’en étions pas fiers, mais nous en avons conservé de bons souvenirs.

Il paraît que le film d’action du dimanche soir n’existe plus. Sans doute les pontes de TF1 ont jugé que c’était encore trop demander à l’intellect du spectateur pour obtenir ce fameux temps de cerveau disponible, aussi ont-ils remplacé ce qui me semble avoir toujours existé depuis que je sais que la télévision existe, le film du dimanche soir, par une série télévisée américaine.

Anne n’était même pas au courant, en fait je suis à peu près certain qu’Anne vit dans une galaxie parallèle, indocte des informations qui font nos journaux, ni Anne-Pauline qui ironisa que "tout avait foutu le camp" pendant son long séjour en Croatie. J’ai donc proposé un DVD de Science-Fiction emprunté, c’était exactement ce qu’il nous fallait.

Le film que nous avons regardé était d’une bêtise crasse.

Une communauté de résistants vivent dans un univers parallèle du notre. Plus exactement le monde dans lequel nous vivons est un univers virtuel dont la fausseté du décor a été conçue pour nous aliéner durablement. Les résistants de l’univers parallèle vivent, une petite dizaine d’entre eux, à bord d’un vaisseau exigü dont ils s’échappent fréquemment pour venir commettre leur actes de terrorisme dans notre monde. Lors de ces visites non sollicitées ils sont généralement poursuivis par des clônes de Sarkozy avec des oreillettes et des lunettes de soleil façon FBI, les courses-poursuites vont à toute berzingue et se finissent généralement, lorsque les munitions plus traditionnelles sont épuisées après des milliers de coups de feu, en joutes d’arts martiaux. Il ne fait aucun doute, à aucun moment, que ce sont les terroristes d’un monde futur et mitoyen du notre, qui en dépit de leur faible équipement et de leur sous-nombre consternant, qui auront le dernier mot. Bref c’est du gros calibre, du temps de cerveau hyper-disponible, mais peut-être pas assez disponible, en matière de disponibilité neurologique je crois qu’il y a des phénomènes d’accoutumance qui contraignent les fabricants de cette vacance cérébrale à des produits de plus en plus facilement assimilables, bref les films du dimanche soir ce n’est plus ça qui est ça, le dimanche soir maintenant ce sera série télévisée pour la grande disponibilité, et téléréalité les autres jours, mais alors que faudra-t-il inventer lorsqu’il sera temps de remplacer les séries télévisées par de la téléréalité. Qu’est-ce qui remplacera la téléréalité ? Je préfère ne pas savoir. Récemment je faisais le rêve d’émissions de télévision dans lesquelles seraient organisées des séances de moqueries et d’humiliations de philosophes, de poètes et d’écrivains. Une manière de loft story — j’utilise le mot à dessein conscient qu’il ne sera bientôt plus compréhensible par beaucoup qui auront oublié le titre de cette émission qu’eux pourtant regardaient quand elle passait à la télévision entre 2001 et 2003 — dans lequel étaient contraints ces auteurs, obligés à participer à toutes sortes de mascarades, je reste persuadé que nous arriverons sans doute à ce stade ultime, que les frontières seront franchies progressivement. Et ce seront précisément ceux qui un temps avaient lutté contre ce dégoût de la bêtise qui seront jetés dans l’arène. Il y aura bientôt un loft story dans un camp de concentration. Dit comme cela aujourd’hui cela paraît un peu gros mais je veux bien croire qu’avec des effets de pente douce l’idée finira par faire son chemin, et ne plus soulever la moindre contradiction. Je suis par exemple persuadé que la prochaine arrivée au pouvoir — si ce n’est pas cette fois-ci ce sera la fois prochaine — du bonaparte aux petites mains donnera rapidement lieu à cette fameuse loi que le Ministre de la Kultur nous promettait juste après le faux vote inique de la loi DADVSI, un contrôle nettement plus étroit des contenus sur internet. Je le sais nous serons quelques uns à être traduits sur des plateaux de télévision où on nous posera des questions sur les dates de naissance des participants de loft story et encore les dates de naissance, c’est sûrement des informations trop compliquées, on nous fera réciter, chanter même du Johnny Haliday, et ces vers de Baudelaire que nous transportons tous en nous, déserteront bientôt notre mémoire, je me dis que je tirerais peut-être mon aiguille du jeu avec mes connaissances en matière de David Beckham and Posh spice. Oui, cela me sauvera sûrement.

Avec la science-fiction nous sommes abreuvés d’images d’un monde qui n’existera jamais, à l’image de cet an 2000 qui n’a pas eu lieu. En revanche ce que nous ne reconnaissons pas dans le monde avéré c’est précisément cette propension à étinceller d’illusions trompeuses. Les aéroglisseurs et autres objets volants ne circulent pas dans nos rues de l’an 2000, en revanche cet univers d’ondes et de flux dont nous n’avons pas conscience, tant il est impalpable, a, lui, véritablement et profondément modifié notre vie. Nous vivons déjà dans le monde de demain. Ce qui nous est caché. Masqué et encombré par les fabricants de temps de cerveaux disponibles. Sans doute parce que nous si nous en avions connaissance, nous parviendrions à nous libérer de ce qui nous entrave, le manque d’imagination. Can this really happen ?.


Dessin de Le lièvre de Mars

 

Samedi Samedi 7 octobre

Je ne suis pas à ma place. Il est tard samedi soir. Je devrais être à Clermont-Ferrand, d’équipe de nuit. Et je suis seul à la maison. Dans le garage. Les enfants dorment deux étages au-dessus de moi. Anne est partie chez des amis. Anne-Pauline est partie dîner avec son frère. Les enfants se sont couchés sans faire d’histoires, ils étaient fatigués, ils le sont toujours quand Anne-Pauline est à la maison parce que la sollicitation est plus grande. Je suis dans le garage et je travaille. J’ai de la fièvre. Beaucoup de fièvre. Mais je parviens à travailler. Les tâches auxquelles je me suis atttaqué ce soir sont assez mornes et répétitives. Je serais bien incapable d’autre chose. C’est un peu comme si je me bornais à un travail à la chaîne et que mon esprit s’aventurait et dérivait. Ce qui est curieux c’est que je n’arrive pas à me départir de cette pensée que je ne suis pas à ma place. Et que je devrais être à Clermont. La pensée ne cesse de revenir à cette échappée. Elle est paradoxalement prisonnière de son envolée.

Ma tête est dans un étau, je suis tellement fièvreux que je ne supporte pas le moindre bruit, même pas de la musique.

Le sentiment d’étau est tellement fort que j’ai le sentiment d’une séparation intermittente du corps et de la pensée. Avec une grande précision dans le détail, je me vois là où je devrais être, au travail à Clermont, je me vois prenant mon repas dans la salle de repos, je me vois sur la mezzanine prenant le café avec mes collègues, je vois les écrans sur lesquels je travaille, je vois les messages d’erreur qui arrivent sur les écrans d’alertes, et pourtant non, je suis bien enfoui dans le fond de mon garage. Je finis par monter me coucher. Avec un opiniâtre céphalée. Pas une bonne journée.

 

Vendredi Vendredi 6 octobre 2006



C’est en fait tous les jours qu’il faut se battre. Se battre pour Nathan. J’imagine qu’on se bat tous les jours pour soi-même. Que le combat pour certains d’entre nous est plus dur que pour d’autres, par exemple, Anne et moi n’avons pas à nous préoccuper de ce que nous donnerons à manger aux enfants tous les soirs. Donc, des forces, il nous en reste. Et c’est tant mieux. Parce que c’est tous les jours qu’il faut se battre pour Nathan.

Ce soir discussion de plus d’une heure avec l’institutrice de Nathan et la directrice de l’école. Pour dire, redire que oui, on sait que Nathan n’est pas comme les autres et que justement d’attendre de lui qu’il fasse comme les autres n’a pas de sens. Que non, ce n’est pas un échec. Que toute personne qui travaille habituellement avec un ou plusieurs enfants autistes vous le dira, penser "échec" ou "réussite" avec un enfant autiste n’a pas de sens, que c’est regarder dans la mauvaise direction. Que la forteresse, non, n’est pas vide, et qu’elle n’est pas fermée, ses remparts sont intermittents. Qu’il y a moyen de profiter de cette intermittence et aussi oui, de la provoquer. Et que non, quand la porte se referme ce n’est pas définitif, qu’elle se rouvrira, qu’il faut savoir attendre et qu’il ne faut pas brusquer, il ne faut pas essayer de rentrer par effraction. Quand la porte est fermée, c’est signe vital qu’il faut laisser les choses ainsi.

Et défaire aussi les idées reçues toutes faites et les stéréotypes télévisuels, les enfants autistes ne sont pas violents. Ils ne sont pas dangereux. Ils ne sont pas surdoués non plus. Certains le sont dans des domaines souvent très étroits. Mais pas tous.

C’est bien simple ils sont différents. On se dit alors qu’employant le mot de "différence", on s’est fait comprendre mais c’est tout le contraire. Parce qu’invariablement la question suivante est qu’est-ce qu’on peut faire pour qu’il se sente comme les autres ?, qu’il agisse comme les autres ? le plus possible ? Reprendre la discussion depuis le début, patiemment, expliquer que si Nathan était en chaise roulante on ne lui demanderait pas de marcher. Et rebâtir lentement le discours de cette différence. Ne pas comprendre toujours que les autres, que ceux qui n’ont pas comme nous parcourru un peu de chemin en tenant la main d’un de ces enfants, ne peuvent pas saisir qu’il y a moyen de vivre cette différence, d’en tirer bénéfice, que c’est soi-même qu’il fait interroger face à ces enfants. Et que rien qui serait en dessous de cette question pour soi ne sera jamais suffisant.

Mesurer alors, pour soi même, fièrement, les paysages traversés, se dire qu’un jour on a fait partie de ces personnes sur lesquelles ce n’était pas encore tombé. Et plaindre, oui, pleurer pour cette incapacité à ne pas dépasser le trait dans l’espace. Ne pouvoir enjamber cette invisible frontière. C’est idiot mais il m’arrive secrètement de remercier Nathan de m’enseigner cette différence. De faire de moi une meilleure personne. Quand bien même je me fais, avec Anne, un sang d’encre pour la vie de ce garçon. Et quand bien même une telle discussion quand on est enroué est longue, interminable.  

Jeudi Jeudi 5 octobre 2006



La fièvre. Toute la journée qui bat aux tempes. Tenter malgré tout de travailler. Alors faire ce qui recquiert moins, comme de fabriquer les images de la Vie. Et enregistrant le fichier 20060930.htmsous le nom de fichier 20061001.htm j’ai souri à cette transformation, comme tous les ans, celle qui me fait taper au dessus de 0930 les quatre autres chiffres de 1001, drôle de manière de compter.

Depuis le début de la construction du site et même plus en arrière encore, depuis que je me sers d’un micro-ordinateur, j’ai appris à dater selon cette écriture inverse, l’année, le mois et le jour, plutôt que l’inverse. Dans un texte, je vais écrire, jeudi 5 octobre 2006, mais informatiquement, j’écrirais 20061005 de telle sorte que le 10 octobre ne vienne pas se ranger avant le 5, dans le répertoire des fichiers qui composent soit la Vie soit le bloc-notes.

Ca ne change pas grand chose. Sauf pour moi quand je l’écris. Pour le lecteur c’est invisible ou presque, c’est dans les coutures, mais pas pour moi. Pour moi cela ressemble au passage de minuit entre 23H59 et 00h00 ou encore le passage du 31 décembre au premier janvier. D’ailleurs ce passage d’une année sur l’autre a très peu d’incidence sur moi, sans doute parce qu’une fois sur deux je travaille cette nuit-là, alors rien de plus antispectaculaire que de regarder une salle informatique passer d’une année à l’autre, d’ailleurs mes collègues et moi c’est tout juste si on pense à se dire "bonne année" entre nous. Et je crois au contraire que le passage du premier octobre est autrement plus significatif pour moi.

Chaque fois je me fais cette réflexion que les trois quarts de l’année se sont écoulés et qu’en quelque sorte j’y ai survécu, que j’ai réussi à mener à bon port, notamment les photos de la Vie, et cette année, il s’en est fallu de peu qu’il y ait un trou lorsque mon petit Coolpix 5000 a rendu l’âmle dans les derniers jours cévennols cet été. L’atmosphère dans le garage change aussi en octobre. La lumière rentre directement dans le garage en fin de journée selon un angle aigü possible seulement en hiver. On passe de la sensation de chaleur à celle de froid. Je ne descends plus pieds nus dans le garage. Et de devoir se chausser est un vrai passage. Comme d’écrire les chiffres 1001 par dessus ceux de 0930.  

Mercredi Mercredi 4 octobre 2006

Devrais-je regretter toute ma vie d’avoir voté pour Jacques chirac au deuxième tour des élections présidentielles de 2002 ? Oui, sans doute.

Car ce sont des envies de violence extrême qui me prennent quand j’apprends que ce pauvre con a été "ému" par la projection du film Indigènes, au point de demander une révision du montant des pensions de guerre &#151 gelées depuis 1959, et je serais très étonné que cette augmentation soit fastueuse et très rassuré au contraire qu’elle ne devrait pas coûter trop cher parce que les anciens soldats en quetion en doivent plus être légion, tout ceci est d’un cynisme répugnant &#151 pour ces Français de l’autre côté de la Méditérannée, anciens combattants, libérateurs de la France en 1944 et martyrs d’une République qui n’a jamais eu pour eux que le plus grand des mépris. Franchement vous y croyez vous à l’émotion de ce sale con ? Est-ce qu’il est concevable aussi qu’un président de la république prenne la mesure de la portée historique de faits très récents grâce à une oeuvre de fiction ?

Et finalement est-ce que ce ne serait pas la dernière preuve de cet état sans tête, sans intelligence, de ce pouvoir qui n’est plus préoccupé que par sa survie, agonisant en somme, attendant le terme, l’année prochaine, qui viendra sanctionner tant d’années de ratages.

Ou encore serait-ce que la tête de l’état ne fonctionne plus que par intermittence ou suivant les apparences, aussi se fie-t-elle davantage à un film fictionnel pour lui enseigner ce que devrait lui commander la conscience du pouvoir. La raison de l’état vacille, elle est malade et n’a plus que des réactions hallucinantes.

Auquel cas, j’aimerais suggérer d’urgence quelques thèmes et quelques décors aux cinéastes de ce pays, puiqu’ils sont les derniers conseillers écoutés par le palais.

Un film à propos des squatters de Cachan. Une sorte de grande saga humanitaire hollywoodienne avec force sacrifices de sans grades pour le salut du plus grand nombre. Yeux présidentiels mouillés garantis.

Un autre sur fond de banlieues qui brûlent, une sorte de cendrillon des temps modernes, qui pincerait notre vieux président, la libido vieillisante gentiment chatouillée par une cendrillon aux cheveux sombres.

Un film à propos des délocalisations dans les régions sinistrées comme la Lorraine, apparemment au théâtre et en roman ce n’est pas suffisant, vite Daewoo le film.

Un film à propos des personnes sans domicile ou des mal logés, tout d’un coup le vieux président trouverait son propre lit trop grand pour lui seul et tel le capitaine Haddock dans les Bijoux de la Castafiore, ouvrirait les portes du palais à tous les mal logés de la ville. Chirac en Haddock, cela ferait rire si ce n’était pas grave.

Un film à propos de cette jeunesse désespérée, à qui l’on ne donne pour seule perspective d’avenir des stages de formation dans des filières qui n’en sont pas et qui ne leur donne aucun espoir de stabilité d’emploi ou de perspectives d’amélioration (là je vous file un tuyau qui sûrement devrait atteindre notre vieux président au coeur, la filiation entre un de ces jeunes désespérés et un grand-père resté au pays, autrefois un indigène de l’armée française, il faut savoir taper le fer pendant qu’il est chaud, pendant que le grand-père de la nation se souvient encore.

Un autre film à propos de personnes survivant grâce aux subisdes chiches de l’état, pour ce dernier il faudra peut-être utiliser de grosses ficelles, des personnes au RMI receuillant chez eux un fils de ministre égaré dans une banlieue ou une campagne hostiles, avec le vieux con de l’Elysée, il ne faut pas hésiter à forcer un peu le trait.

Et quoi d’autre encore pour lutter contre la surdité de ce pantin, vieux et décati ? Est-ce qu’on ne pourrait pas risquer un film à propos d’un président veillissant et qui prendrait la mesure de son inutilité et même de la trop longue liste de ses ratages et qui déciderait de se suicider ou tout simplement de capituler. De la fiction en somme.

 

Mardi Mardi 3 octobre 2006



Elle est revenue, elle est revenue. Oui, nous nous écrierions presque, Anne-Pauline est revenue de Croatie et vient passer quelques jours à la maison avant de repartir pour Saint-Malo. Joie sans mélange des enfants. A ses yeux les enfants ont beaucoup grandi. Anne est émue de bonheur aussi, je me dis que j’avais eu la chance d’une visite d’Anne-Pauline, d’un week-end, lors de mon dernier séjour à Brno, mais pour les enfants et Anne, cela fait longtemps qu’ils ne l’ont pas vue. Je dirais que c’est sur le visage de Madeleine que se dessine le plus pronfondément l’émotion de ses retrouvailles.

Dans le même souffle, Anne et Adèle rentrent de chez le médecin, c’est une angine blanche qui brûle leur gorges et donne tant de fièvre à une Adèle très abattue. Déjà ma gorge me pique.  

Lundi Lundi 2 octobre 2006



Discussion âpre avec Benjamin, l’éducateur de Nathan. Pendant que nous bataillons ferme, Nathan est assis à la même table que nous et dessine. Parce que nous faisons encore attention à lui tout en dicustant avec fermeté de part et d’autre, nous ne sommes pas d’accord et nous ne lâchons rien, Nathan dessine des traits sans ordre qui se revouvrent tous, un crayonnage absent qui rappelerait de très loin les oeuvres de Hans Hartung. La discussion s’anime de plus en plus et nous ne faisons plus du tout attention, ni l’un ni l’autre à Nathan, Benjamin comme moi sommes des passionnés, si nous ne sommes pas d’accord, nous avons tout de même de la sympathie l’un pour l’autre, c’est dire si cela barde des deux côtés de la table. Et quand nous levons enfin les yeux vers ce que Nathan dessinait pendant que nous échangions vivement, Nathan a dessiné une voiture, tirant ses traits droits avec un double décimètre comme nous n’arrivions pas du tout à lui faire faire quelques vingt minutes plus tôt et c’était justement le point de départ de notre discussion &#151 pour tout dire, je défends la thèse que nous surmenons Nathan et que nous attendons trop de lui, ce qui est tout entier contenu dans cette comparaison, Nathan serait dans un fauteuil roulant on ne lui demanderait pas de marcher, Benjamin est de ces êtres exceptionnels qui, à force d’acharnement patient, rend la parole à ceux qui ne l’ont pas, et tant d’autres exploits qui sont ceux de Benjamin.

C’est Nathan tout craché, qui jamais ne nous restituera ce que nous lui apprenons, mais absorde lentement ce que nous lui donnons et, en secret, exerce ses nouvelles connaissances. Avec Nathan le plus sage est encore de le laisser faire, de ne pas intervenir, de ne rien dire. De lui faire confiance. Le monde de Nathan est un monde sans témoin. Et les dessins de Nathan sont des dessins avec des moments, des moments où la ligne répond à sa volonté et d’autres où il est encombré par ses propres gestes. Je suis devenu optimiste le jour où j’ai perçu derrière le fouillis des hachures de Nathan la ligne qui représentait un rectangle. Je me souviens de mon professeur de dessin aux Arts Décos qui nous exhortait à dessiner à l’encre nous assurant que de toute façon l’oeil allait vers les traits justes et faisait abstraction des traits qui n’étaient pas à leur place dans la représentation. Je voudrais prendre les dessins de Nathan, les apporter à son école, où les enseignants doutent depuis deux semaines du bien fondé de sa scolarisation et leur montrer le rectabgle sous les hachures.

 

Dimanche Dimanche premier octobre 2006

Lorsque Madeleine et moi rentrons à la maison vers midi, nous arrivons en fait très peu de temps après que Nathan s’est blessé assez salement au pied en recevant la perceuse électrique, mêche la première, sur la plante du pied. Parmi les symptômes autistiques de Nathan, il y a une légère insensibilité à la douleur. Aussi nous croyons que le pansement fait par Anne pour désinfecter cette plaie qui a saigné abondamment est sans doute suffisant. Mais quelques heures plus tard, Nathan explique qu’il a du mal à marcher et de fait il boîte terriblement. Notre sang ne fait qu’un tour avec Anne, il s’est cassé le pied, mais n’a pas senti grand chose. Je pars donc aux urgences avec mon petit bonhomme, nous sommes reçus très rapidement et on lui fait une radio, je demande à rester avec Nathan d’une part pour le calmer — il est légèrement insensible à la douleur, ce qui fait qu’il l’a craint terriblement et a du mal à comprendre qu’un appareil à radiographie ne lui fera aucun mal — et lui maintenir le pied immobile. On me donne un tablier de plomb pour me protéger des radiations, pendant quelques minutes je prends la mesure de ce que serait mon corps s’il pesait une quinzaine de kilos de plus — la chose n’est pas pensable — et nous retournons voir le médecin qui prend rapidement la mesure de son jeune patient à qui il explique que non, il n’a rien à craindre que la machine à couper les pieds est cassée aujourd’hui. Pendant que le docteur répare le pied de Nathan — rien de cassé, une mauvaise plaie c’est tout — je regarde ému les radios affichées contre le caisson lumineux au mur, on y voit les os des pieds de Nathan entourés des os de mes mains, maintenant ses pieds immobiles.

 

Samedi samedi 30 septembre 2006



Cette journée est très étrange tant elle donne les signes patents de ne rien vouloir savoir de la félicité de la veille. Arrivés avec Madeleine aux Rigaudières, je pars avec un panier dans la forêt certain que j’y trouverais des champignons et après deux bonnes heures passés dans les bois, je n’ai pas vu l’ombre d’un champignon, si, deux coperins chevelus âgés, revenir bredouille fin septembre de la forêt de Senonches, c’est un peu comme de rater un éléphant dans un couloir. Et justement je me demande où sont passées mes aptitudes au tir. Je saisis la chance que Pascal ait laissé sorti son arc pour tirer trois flèches qui à quinze mètres ratent toutes la cible et vont s’écraser dans le mur, je constate avec déception que mon corps ne se souvient plus du tir, qu’il n’obéit à aucune de mes commandes ; Je repose l’arc, et part faire quelques photos et constate en rentrant que sûrement elles seront bien sombres parce quelles bénéficient des réglages du concert de la veille. Je me couche sans regret sur cette journée sans promesse.  

Vendredi Vendredi 29 septembre

J’ai déjà dit ici mon admiration pour Régis Boulard et tout particulièrement pour son disque Streamer. Et mon anticipation d’aller écouter son concert aux jardins modernes à Rennes. J’étais cependant loin de me douter que ce concert et cet après-midi seraient l’occasion de ces journées rares qui finissent par laisser derrière elles le sillon profond du bonheur.

J’ai passé l’après-midi à boire du très mauvais café — je crois que c’est effectivement chez eux que l’on boit le plus mauvais café du monde, mais alors le but n’est pas de boire un remarquable expresso, mais au contraire de boire quelques chose de chaud que l’on accompagne d’une conversation entre amis — avec L à cette table sur laquelle tout peut arriver, aussi bien la préparation frénétique — L sait-il faire quelque choses sans frénésie ?, une vraie guêpe — d’un cole slaw à la moutarde, que de refaire la journée du 22 avril 2003, ou encore de tourner des grands classiques comme le salon de musique ou Citizen Kane avec un sosie de Jean-Pierre Léaud.

Puis dîner en compagnie de Catherine et de L, d’un poulet, qui n’avait peut-être pas connu une existence rose mais avec la science imaginative de L, du miel du cumin et de la moutarde, un fond de vin blanc et quelques lauriers, et du cole slaw donc, c’était un festin.

Vint enfin le moment de partir. Et de rejoindre les jardins modernes. Un peu à la périphérie de Rennes. Du concert j’ai paradoxalement peu à dire, tant l’écoute fréquente de ce disque avait gommé pour moi un peu toute surprise possible de son écoute en concert, si, peut-être ceci, L en avait interprêté une vidéo qui était projetée sur deux écrans derrière les musiciens et même s’il est difficile de faire deux choses à la fois, c’est-à-dire, d’écouter la musique, de faire des photographies et de regarder la vidéo, j’ai tout de même perçu comment tout ceci était constituant d’un moment inédit de beauté. Le début du concert s’ouvre sur le texte que Régis Boulard a écrit et qui donne sens au disque Streamer, à la mémoire de son grand-père massacré par les Nazis à la veille du débarquement en Normandie et cette question lancinante, qui empêche de dormir, et qui ne manque jamais de nous aiguilloner de son actualité, qu’aurions-nous fait à cette époque ? — d’ailleurs avec L dans l’après-midi nous avions déjà discuté de cette question et comment la collaboration n’était pas toujours là où nous l’attendions. Le texte se déroulait sur les deux écrans tels des prompteurs, dans le silence assourdissant de la centaine de personnes venues écouter ce concert, chacun lisant pour lui même ce texte grave, silencieusement donc.

A la fin du concert Laeticia Sheriff montait sur scène chanter Free Will and Testament de Robert Wyatt, hommage d’un batteur pour un autre batteur.

Après le concert, j’ai eu ce plaisir fort de rencontrer tant de personnes qui appartiennent à la liste de discussion du Terrier, plaisir donc de rencontrer en vrai, Elisabeth Catçoury, l’Oncle Patalon, et échanger quelques paroles avec Régis Boulard et Jean-François Vrod, leur dire que c’était tout de même souvent que j’écoutais Blockheads et Streamer dans mon garage. Mais le plaisir était surtout celui de voir le leur, amis de longue date, se retrouver, s’embrasser, se congratuler, ces gens-là s’aiment et aiment se voir et sans doute aussi, par dessus tout, jouer de la musique ensemble, s’écouter aussi. J’avais vraiment plaisir à ce spectacle de l’amitié vraie.

J’ai reconduit L et Catherine chez eux, puis je suis reparti à Angers, pour me tenir compagnie sur les routes sombres et désertes, j’étais content de tomber sur une cassette de l’Art Ensemble of Chicago. dont j’avais justement un peu parlé avec Régis Boulard. Arrivé à Angers à deux heures et demi, Madeleine endormie sur le canapé lit, s’est un peu réveillée quand je l’ai rejointe, dans un demi-sommeil, elle m’a demandé si c’était bien. J’ai dit génial. Elle a sourri et s’est rendormie aussitôt.

 

Jeudi Jeudi 28 septembre



Au zoo de Doué la Fontaine où j’avais promis à Madeleine que nous irions, il y a apparemment la volonté de repenser toute la scénographie d’un zoo, s’appuyant sur le site d’anciennes fouilles troglodytes. Le parcours un peu labyrinthique au milieu d’un espace vert luxuriant, des bambous plantés serrés, et les cris nombreux des aras multicolores, ajoute grandement au plaisir de voir des animaux, apparemment en pleine santé, leur poil est soyeux, il y a de nombreux petits dans les cages, nous sommes à des lieux du dépottoir du zoo de Vincennes, et bien souvent de les voir de très près, non pas que les cages soient exigues, mais de larges baies vitrées permettent une vue dégagée pour l’observation des animaux. Cette volonté de nous rapprocher des animaux atteint même un degré extrême puisqu’il est donné de pénétrer dans la volière même des vautours et d’assister, parmi les gradins d’une manière de théâtre de plein air, à la scène de leurs disputes de quelques restes dégoûtants d’une charogne devenue méconnaissable.

Quelle impression étrange de marcher au milieu de ces animaux rapaces, de les frôler presque, dans cette espèce de théâtre, l’impression alors d’être en visite au royaume des morts et d’assister, notre tour ne saurait tarder, au dépeçage prochain de notre dépouille. Je pense au Jugement dernier de Memlinc.  

Mercredi Mercredi 27 septembre 2006



Il faut comparer ce qui est comparable.

Je ne suis effectivement pas convaincu que l’on puisse dans la même journée regarder les tapisseries de l’Apocalypseconservées au Château d’Angers et visiter l’exposition de François Morellet en ce moment au musée des Beaux-Arts d’Angers.

Je pense que je n’ai pas à préciser ici le mépris que j’ai pour toutes les tentatives fréquentes de personnes ignorantes de presque tout de ridiculiser certaines pratiques de l’art contemporain, comme par exemple j’avais une fois entendu parler d’élèves de classe primaires à Toronto que l’on avait installés devant une toile de Barnett Newman récemment acquise par le musée de la ville pour montrer que n’importe quel enfant de moins de dix ans était capable d’en faire autant. C’est d’aileurs en repensant à cet épisode que j’avais écrit dans la nouvelle Et maintenant que va-t-il se passer ? &#151 cartes postales de Brno le passage à propos des séances de moquerie des philosophes ou encore des compétitions de tir à l’arc organisées avec des toiles de Jasper Johns.

Je n’ai cependant pas une admiration sans borne pour François Morellet, un artiste dont certains travaux ne sont pas inintéressants, ni tout à fait étrangers d’une certaine expérience de la beauté, mais dont je ne dirais pas qu’aucun soit absolument inédit, tant je préfère par exemple les sculptures de Bernar Venet pour leur utilisation de courbes algébriques et pour ses réalisations monumentales, il me semble alors que de telles oeuvres soient moins joueuses et s’aventurent plus en profondeur. Il y a de fait chez François Morellet une volonté de rester sur le versant amusant et ludique des choses qui précisément l’empêche d’inscrire ses oeuvres dans une continuité historique qui justement prend ses racines un peu avant la Renaissance et cette question essentielle, la question de la représentation de l’homme dans son environnement.

Et je ne suis pas certain que j’aurais remarqué ce manque dans le travail de François Morellet, dont j’avais déjà vu une exposition à la galerie Durant-Dessert, et d’autres oeuvres égrénées dans différents musées d’art contemporain, si je n’avais pas visité une heure auparavant l’immense tapisserie de l’Apocalypse au château d’Angers. Comment en effet comparer cette oeuvre vraissemblablement collective, et qui aura coûté sans doute des années de travail à ses tisserands dont il n’est pas certain d’ailleurs qu’il se soient alors considérés autrement que comme des artisans, une oeuvre tellement inspirée de la crainte de Dieu, comme d’autres de cette époque, qui me font chaque fois reconsidérer le problème de l’existence de Dieu, se pourrait-il, il ne fait même aucun doute, qu’alors Dieu existait vraiment, et comment n’existe-t-il plus aujourd’hui ?, comment donc comparer cette oeuvre avec celle d’un François Morellet dont les gestes sont à la fois outranciers de sa pleine conscience de sa condition d’artiste et finalement du peu de responsabilités que cela semble lui donner. Et quel peut bien être le plaisir de cet artiste qui s’est certes donné un vocabulaire plastique propre, fait de formes géométriques simples réalisées dans des matériaux contemporains, mais qui ressasent à l’envi les mêmes phrases depuis une trentaine d’années ? Cette redite comme du gâtisme est également renforcée par la crainte manifeste de s’éloigner de toute complexité et singulièrement celle du monde contemporain.

Cette expérrience de voisinage sans concession, entre deux oeuvres incomparables, me laisse penser que sans doute nous ne sommes pas assez exigeants des artistes contemporains desquels nous nous satisfaisons trop à la fois des tics mais aussi d’une certaine forme de paresse. Ce qui d’ailleurs semblerait m’expliquer ces derniers temps mon goût plus affirmé de l’archtitecture gothique ou de la peinture de la Rennaissance.  

Mardi mardi 26 septembre

Avec Anne on rit souvent de cette façon nouvelle chez Clémence de percevoir les choses selon son apprentissage de la psychologie et l’apparition d’un vocabulaire nouveau, on rit par exemple que Clémence ne dise plus qu’elle a zappé quelque chose, mais qu’elle a occulté ce même quelque chose. Aussi comme j’ai trouvé amusant qu’elle me parle d’un acte manqué puisque je l’avais fait venir à Paris le week-end précédent pour récupérer la voiture que nous lui avons achetée, et qu’elle n’avait pas pu repartir avec parce que j’avais omis un papier important — le contrôle technique et comment je suis retrouvé petit garçon samedi soir au téléphone avec mon père qui me faisait remontrances d’être pareillement négligeant — aussi — c’est compliqué de devoir expliquer tout ceci, et je doute beaucoup de son inrérêt — j’avais dit à Clémence de repartir à Angers avec ma voiture et que je lui apporterai sa nouvelle voiture dans la semaine. Effectivement il s’agit d’un très étonnant acte manqué. Et le désir qui avançait tapi derrière cet acte manque était celui de venir quelques jours à Angers, visiter cette ville et notamment sa tapisserie de l’Apocalypse, mais aussi voir si je ne pouvais pas prolonger ce séjour jusqu’au vendredi soir où je pourrais pousser jusqu’à Rennes pour aller écouter le concert de Streamer de Régis Boulard, dont j’avais fait le deuil parce que normalement ce vendredi soir j’aurais du camper à Clermont et être au travail le lendemain matin de bonne heure. J’ai toujours plaisir à reconnaître les chemins sinueux de la pensée quand elle fabrique de tels détours, mais c’est un plaisir décuplé lorsque je m’aperçois que cela va effectivement me permettre d’aller au concert de vendredi. Et que, de fait, mon désir a prévalu.

 

Lundi lundi 25 septembre 2006

Les deux ou trois heures de sommeil en pointillé grapillées ce matin dans le train entre Clermont et Paris n’étaient sans doute pas suffisantes, arrivée la fin de la journée je ne tenais plus debout, aussi lorsque j’accompagnai Nathan chez le psychomotricien, dans la salle d’attente, je n’ai pas mis longtemps à m’endormir de tout mon long sur son petit fauteuil.

Je ne sais pas ce qui m’a réveillé de ce sommeil très bref, un coup sourd contre le mur d’à côté, Nathan peut-être, mais entre-temps, le soir était tout à fait tombé dans la salle d’attente et j’ai eu un mal extraordinaire à expliquer ma présence dans des lieux que je ne reconnaissais pas. Je voyais la pièce à ras-de-terre, penchée, dans l’obscurité, ses bruits ne m’étaient pas davantage familiers, je n’avais pas du tout souvenir de m’être endormi, j’étais à ce point déboussolé que je ne parvenais pas à faire corps avec ce réveil, persuadé que j’étais plongé dans un rêve dont les contours étaient mal définis et inconnus. Et les seules pensées qui me venaient à l’esprit étaient celles de réveils comparables, tellement ils sont le déracinement, ceux de l’anesthésie générale et cette impression que la douleur a changé, qu’elle n’est plus localisée nécessairement au même endroit. Vous recollez difficilement les morceaux, on vous a opéré, vous aviez mal au ventre, vous vous réveillez, c’est dans le bas du dos que cela tire et la douleur que vous aviez dans le ventre a changé de forme, elle n’est plus ce couteau que lon vous rentre dans le ventre, mais au contraire celle lancinante d’une masse qui appuie sur vous.

Comme dans un rêve dont il manque des bouts, je ne parviens plus à me souvenir de ce qui m’a remis sur la voie, ce qui m’a fait comprendre que j’étais en train de me réveiller allongé presque à même le sol de la salle d’attente de chez le psychomotricien, peut-être les clameurs toujours enthousiastes de Nathan de l’autre côté de la paroi et de reconnaître la voix bienveillante, jamais fâchée, de son psychomotricien, j’ai compris que je m’étais endormi, épuisé et que je me réveillé, je n’étais pas reposé, mais je me sentais fatigué à d’autres endroits du corps.

Mais au delà de la fatigue et des courbatures douloureuses, j’aimais cette sensattion d’avoir un temps, un temps assez long, hésité sur qui j’étais et où j’étais. C’est là un dépaysement à peu de frais dans lequel je crois que je pourrais puiser de grandes idées si seulement j’apprenais à ne pas remonter tout de suite en surface, à prolonger volontairement la confusion, mais alors mon esprit est comme celui du noyé qui happe de grandes goulées d’air chaque fois qu’il parvient à sortir la tête de l’eau. Je dois apprendre à rester au fond de l’eau. A accepter la confusion. A refuser de la résoudre à tout prix. J’ai le sentiment que de grandes découvertes sont à ce prix.

Vivre sa vie comme une aventure.

 

Dimanche Dimanche 24 septembre 2006



Dans la tente, refuser d’en sortir. Passer la journée à lire, à me tourner et à me retourner quand les fourmis dans l’avant bras commandent de passer sur l’autre côté. J’ai fini le Tumulte de François et je plonge dans La Destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg.

M’astreindre à ne photographier que l’intérieur de la tente. En cela je suis récompensé d’obéir strictement à cette contrainte tant la lumière tamisée de ce jour terne qui filtre à peine sous la toile de tente est douce, rare.

Je me réfugie dans la tente comme je me réfugie dans le garage ou encore dans l’écriture ou la lecture quand je suis dans le train. Je n’affronte plus le monde. Ce que j’en perçois au mieux m’agace, mais plus souvent me prend à la gorge. Chaque semaine, je m’engouffre dans la ville via le RER pour en ressortir à Clermont-Ferrand et je suis assailli par les images publicitaires et typiquement les affiches des unes des hebdomadaires, Faut-il avoir honte d’être français ? titre l’Express. Comme si la question se posait. Comment pourrait-on être fier d’appartenir à un peuple qui a démocratiquement installé l’extrême droite au pouvoir ? Je remarque aussi la fréquence de ces images publicitaires qui emploient l’image du jaillissement, ici ce sont des centaines de pochettes de disques qui rentrent dans un lecteur de mp3, je suis rassuré que dans tous ces disques aucun ne soit autre chose que de la musique pour demi-sourds, qu’est-ce que cela donnerait la même image avec des disques de grande musique ? C’est tout juste si elle serait compréhensible par ses destinatires qui ignorent tout de Bach, de Bartok ou de Cage. Et puis là c’est une bouteille de coca-cola, dont le contenu couleur de chiasse semble jaillir comme expulsé par l’effet d’une bombe, plus loin un homme est intensément occupé à fabriquer un cocktail à base d’eau gazeuse devant le visage éclaboussé d’une femme allongée, ils ont le fantasme un peu court les publicitaires non ? Ecrire ces quelques lignes c’est déjà un appaisement devant tant de laideur agressive. Dans la bulle que forme la tente qui m’isole, comme dans mes efforts quotidiens d’écrire quelques lignes, je ne fais que me réfugier, me protéger, je fais le dos rond.

Mais combien de temps encore arriverai-je à me prémunir de cette violence alentour ? Du mépris des connaissances, je ne suis pas professeur au collège, ou au lycée comme, par exemple, Emmanuelle Pagano &#151 oui, Emmanuelle, il m’arrive de temps en temps de lire ton cahier, en attendant de lire les Adolescents Troglodytes quand ils sortiront, comme cela je serais déjà familier, et tu vois je rends notre tutoiement récent, né de la colère, public, n’en prends pas ombrage, mais en tout cas, je veux bien comprende que tu passes davantage de temps avec les plus affreux de tes élèves et que tu recomandes aux bons élèves de s’élever tout seuls en somme, confiante en leur bonne éducation, bref ça m’a plu ce passage &#151 mais cette laideur et ce mépris, j’ai le sentiment de les voir partout. Elle, elle lutte. C’est bien qu’elle en ait l’énergie, le courage, encore qu’elle ne se fasse pas trop d’illusions. Je n’ai pas cette énergie. Tout entière que la mienne est requise pour combattre d’autres obscurités.

Mais, non, je ne vis pas heureux dans ce monde. Et ma tente me paraît de plus en plus étroite.  

Samedi Samedi 23 septembre



 

Vendredi Vendredi 22 septembre

Je reçois la maquette de mon texte Et dire que l’an 2000 c’est déjà du passé pour la revue Ecritures. Curieuse impression tant j’avais écrit ce texte à la hâte presque. Et puis je ne le reçois qu’aujourd’hui, presque un an après l’avoir écrit. Je le relis en redécouvrant son contenu. Je peste naturellement contre certains tics dont j’ai réussi seulement récemment à me débarrasser, mais qui, il y a un an, étaient très présents dans ce que j’écrivais. Mais dans l’ensemble cela a l’air de tenir le coup, la maquette est très belle, sobre, elle fait la part belle aux images, ce dont je me sens très flatté, et elle reprend à son compte l’idée initiale du déroulement du texte en deux colonnes indépendantes. J’imprime cela et je remonte darre-darre du garage pour montrer tout cela à Anne. C’est une bonne chose que nous puissions ce soir oublier nos différences de points de vue sur le sujet de Nathan, parler d’autre chose.

Plus tard quand je redescends dans le garage, je me promets de commencer à travailler à la version hypertexte de cette nouvelle, mais c’est présumer de mes forces, celles que j’ai englouties pendant l’après midi à la confection des jeux de taquin. Rien ne presse.

 

Jeudi Jeudi 21 septembre



Le soir très agréable dîner avec les parents, nous dégustons les huîtres qu’ils ont rapportées de Noirmoutiers, et puis sitôt la table débarrassée, nous entamons une partie de Mah Jong, un seul tour de vent en fait. Je n’ai pas beaucoup de jeu, et je désespère de passer tout près de décrocher la Lune depuis le fond de la mer. Ce que je manque de faire de très peu. On peut passer toute une vie de joueur de Mah Jong sans jamais voir une partie se terminer de la sorte. Ah si seulement Anne avait joué son quatre bambous.  

Mercredi Mercredi 20 septembre 2006



Le midi déjeuner trop rapide avec Julien. Trop rapide parce que je suis pressé. Pressé parce qu’il faut que je récupère Madeleine après la cantine du centre aéré pour l’accompagner à l’anniversaire d’une amie. Mais tout de même j’ai le temps de discuter un peu de l’avenir du site avec lui. Des perspectives d’édition ou de vente en ligne de photographies. C’est curieux mais j’ai quand même du mal à me dire que je suis sur le point de m’embarquer dans cette aventure. Au point d’y penser plus que de raison. Au point d’être désagréablement rappelé à ces soucis en croisant des affiches de publicité dont le slogan est affligeant, forcément, n’attendez pas que d’autres s’occupent de votre carrière. Une carrière voilà bien ce qu’il me faut.

Le soir est plus dense. Je vais passer la soirée chez un collègue que j’estime beaucoup et dont le fils souffre. Mon collègue et sa femme sont un peu démunis pour faire entendre raison à ce grand type qui me mangerait la soupe sur la tête, et pourtant je ne suis pas un petit gabarit. Oui, il faut que tu prennes tes médicaments sinon tu ne guériras pas. Mais les médicaments il en a peur, une peur bleue. J’essaye de lui expliquer que j’ai pris les mêmes et qu’ils m’ont aidé. Et pour lui prouver je lui montre sur son ordinateur portable connecté en wifi le scan de mon ordonnance de l’année dernière. C’est très éloquent, mais tout de même je me demande, et mon collègue aussi se pose la question, quel genre de type je suis pour scanner et publier sur internet une ordonnance à mon nom et qui montre clairement le mal dont je souffrais.

Je n’ai pas de réponse à cela, il semble que je le fasse naturellement. Et que cela ne relève pas pour moi d’une sphère plus resserrée de l’intime que de préciser que sur le chemin du retour en voiture, j’écoutais Charles Mingus  

Mardi Mardi 19 septembre 2006

Le mensonge a déjà commencé mais je crois qu’il va s’intensifier dans les prochains mois. La droite vous dit que le chômage recule. Jugez plutôt.

Anne qui fait son dernier jour jeudi. Elle ne sera comptée comme chômeuse que dans huit mois parce qu’entretemps elle est considérée en période disponibilité immédiate, ce qui devrait lui valoir de recevoir des offres d’emploi de sociétés comme la Fnac et Photo-service, rendez-vous auxquels elle sera tenue de se rendre, et on ne saurait expliquer que voilà entre tirer des photos à la machine pour aveugles de la FNAC et tirer des photos comme le fait Anne, il y a à peu près la même différence qu’il y a entre une gravure tirée sur une vraie presse et une photocopie sur une photocopieuse qui manque de toner.

A la suite de ces huit mois, pendant lesquels, dieu soit loué, Anne n’est pas obligée d’accepter une condition d’esclave, mais quand même ce serait bien qu’elle y pense, elle sera effectivement une vraie chômeuse, dont l’unité ira grossir les rangs de ces gens qui font honte au pays parce que non, décidément, ils ne font rien pour retourner au travail, période pendant laquelle, on tentera de convaincre Anne qu’une carrière d’agent immobilier ou de comptable c’est juste ce qui lui faut. Et si vraiment elle s’entête dans ses idées chimériques de retrouver un travail dans lequel elle a une expérience reconnue d’une vingtaine d’années ou encore qu’elle reprenne des études pour une reconversion parce que oui, elle n’est pas idiote, elle sait que la photographie argentique, c’est plus ça qu’est ça, et bien on lui dit qu’elle arrivera en fin de droits et que ce sera de sa faute, et qu’il faudra pas qu’elle se plaigne.

Je ne sais pas si un jour, je serai au chômage, ce n’est pas exclu, mais je plains beaucoup la personne qui tentera de m’expliquer que j’ai des aptitudes pour être comptable.




Le dessin de Céline Guichard n’est pas d’hier, mais je continue de lui trouver une grande force  

Lundi Lundi 18 septembre

Je ne suis pas supersticieux mais.

A la poste, lorsque j’arrive dans le bureau des Rigollots, il y a devant moi trois personnes qui attendent leur tour. Ce qui me laisse le temps de mettre dans les treize enveloppes — c’est pour vous dire que je ne suis pas supersticieux — les treize exemplaires de Portsmouth pour les treize premiers éditeurs. Je me suis rapidement installé sur la petite table qui jouxte la queue et je m’affaire. Deux personnes rentrent, un type de mon âge et sa mère acariâtre, le type décide de s’asseoir sur une de mes enveloppes, je rouspète, Monsieur ce sont mes enveloppes. Le type pas gêné me dit qu’il a le vertige qu’il doit s’asseoir rapidement, sa mère l’engueule, sa réponse à sa mère "Oh ta gueule la vieille !" Je n’ai aucun talent en général pour dialoguer avec des personnages tout droit sortis de Céline alors, je soupire pour le principe, et reprend mon enveloppe un peu froissée, c’est celle des éditions de Minuit, je soupire derechef, je ne vous le cache pas, comme c’était aux Editions de minuit que cela avait manqué de faire tilt avec une Fuite en Egypte, je place naturellement mes plus grands espoirs cette fois sur Minuit.

Quand c’est sur le point d’être mon tour, il y a une blondasse épouvantable qui me passe juste devant, il y a quand même maintenant plus de sept personnes qui attendent derrière moi, et qui dit que c’est juste pour peser la lettre et vérifier qu’il y a assez de timbres, il n’y a pas assez de timbres, alors elle demande, en prenant son air de blonde — comme dirait mon amie Florence, elle fait sa blonde, vous verriez Florence faire sa blonde c’est plutôt très drôle, je prends mon mal en patience et je décide de penser amicalement à Florence, pour m’aider à rester calme — combien il manque parce que j’ai un autre timbre ?, le postier visiblement plus impressionné que moi par le physique de la blonde — ben oui, je préfère les brunes — lui dit qu’il y a trois grammes de trop, alors elle demande combien cela fait en plus, le postier lui dit 18 cents, elle demande si je mets un autre timbre, ça ira ? le postier, lui, préfère les blondes c’est évident, il répond, non non, attendez, je vais vous donner un timbre de 18 cents, la blonde naturellement n’a qu’un billet de cinquante, les treize manuscrits dont je vais bientôt apprendre qu’ils font un peu plus de cinq cents grammes chacun, commencent à me peser un peu, je soupire, je reçois un sourire de blonde de la blonde, je prends mon mal en patience. Mon vrai tour arrive, sous les soupirs plus nombreux et plus sonores encore des personnes qui sont derrière moi, la vieille acariâtre derrière moi se réveille et me tient responsable de l’outrecuidance de la blonde en maugréant qu’évidemment comme elle est blonde je l’ai laissée passer, je ne dis rien, je respire profondément. Je finis par donner mes manuscrits dont j’apprends qu’à vingt et un grammes près, cela aurait pu me coûter un peu moins cher, je ne suis pas à ça près non plus, le postier colle toutes les vignettes et dépose sans regarder mes treize enveloppes, dont celle des éditions de Minuit, froissée, dans le container que son collègue vient de prendre en passant dans son dos, les enveloppes tombent parterre, le postier s’excuse, essaye de ramasser rapidement les enveloppes, toutes froissées, j’ai l’impression que celle des éditions de Minuit est d’autant plus froissée, et court après son collègue mais revient avec mes treize enveloppes, froissées, en m’annonçant que c’est con mais j’ai raté la levée. Ca ne partira pas aujourd’hui ? (la question du type qui a passé à sa journée à se dépêcher pour que cela parte aujourd’hui) Ah non !, ça partira demain (la réponse du postier qui déjà foutu parterre tout mon courrier et qui n’en ressent aucune culpabilité).

Je ne suis pas surpersticieux, enfin je ne crois pas. Mais j’aimerais bien recevoir rapidement un coup de téléphone des éditions de Minuit, ce qui me permettrait de demeurer non-supersiticieux encore quelques années.

 

Dimanche Dimanche 17 septembre 2006



 

Samedi Samedi 16 septembre 2006

Et si d’écrire dans le bloc-notes ne revenait qu’à cela : décrire cette vie sans témoin qui est souvent la mienne. Comme de me réveiller au milieu d’un camping désert, en Auvergne, de m’habiller à force de contorsions comiques, agitant ma grande carcasse dans la tente, de réaliser, vu l’heure, que je ferais aussi bien de m’habiller dehors, je ne risque pas de choquer les endormis, les ombres et les fantômes du camping, d’aller pisser urgemment derrière la haie et d’arriver assez naturellement à mon travail. Mais aussi ces allers-retours dans le train, le travail que j’y produis &#151 les pensées rescapées du passage près de la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, elles aussi sans témoin, si je prenais le temps de les consigner par écrit, le train allant à vivre allure, le long de la Loire pendant un temps &#151 le soir la lecture sous la tente. A la lampe de poche. Ou encore ces marches dans la campagne environante, souvent cette question : et si j’étais pris d’un malaise, qui viendrait me chercher ici ?

J’ai fini de relire Portsmouth, hier dans le train, pour la douzième fois, je ne crois pas qu’il reste d’échardes, épuisante pensée de se dire que si je le relis dans six mois, de façon certaine j’aurais envie de changer tant et tant de choses. La vie de mon personnage principal, ressemble évidemment fort à celle qui a été la mienne lorsque je vivais à Portsmouth, cette solitude. Cet apprentissage d’aller au cinéma, à Londres, à la plage, en forêt, au restaurant seul. Et déjà à l’époque cette pensée étrange, et si nuitamment, un maniaque venait m’égorger dans mon sommeil, qui s’en rendrait compte ?

C’est cela l’absence, lorsque l’absence justement n’est plus remarquée par personne. Ce qui est étonnant c’est que dans ce dénuement, on touche à soi au plus juste. On n’a pas de témoin. Alors on ne ment plus. A quoi cela servirait ?

Les quelques déplacements professionnels que j’ai du faire m’ont procuré cette même vacance, une absence à sa présence habituelle. A Hasselt j’ai vécu ce déracinement très bref, trois jours, comme une agression, je restais cloîtré dans ma chambre d’hôtel, travaillant d’arrache-pied à la page d’archives du site telle qu’elle existe aujourd’hui, et à d’autres choses encore. Je prétextai la laideur de la ville pour ne pas l’affronter. Prétexte falacieux évidemment. Mauvaise foi comme toujours. Pas si sûr qu’on ne se mente pas à soi, malgré tout, quand on est seul. Fantasmes. Mais à Hasselt, dans le bunker de mon travail, seul, de nuit, cette question toujours, qui me trouverait là ? A Brno, il m’a fallu une première semaine pour apprivoiser cette ville. Ne pas craindre ses habitants, ne pas craindre aussi de marcher dans une ville sans indications, si, à la fin, j’avais fini par identifier que Sem, Tanhout et Vystup voulaient respectivement dire, tirer, pousser et sortie. C’est en fait plus utile qu’on ne croit. Là aussi s’il m’était arrivé quelque chose dans mes longues marches dans la ville, qui serait venu me trouver là ? Je n’aurais même pas su crier au secours en Tchèque, s’il avait fallu.

Et lorsque je suis parti de bon matin de Brno pour aller à Auschwitz et Birkenau, les deux camps presque déserts, en hiver, la neige, le froid, les barraques ouvertes, les longs moments que j’ai passés, seul, dans ces barraques, en pleurs, et si j’étais mort de tristesse, précisément à cet endroit, qui serait venu me trouver là ? J’y ai pensé et quelle obscène pensée, tant de gens sont arrivés dans cet enfer, en descendant de train eux pouvaient vraiment se demander qui viendrait les chercher ici, d’autant qu’eux n’aurait même pas pu siter l’endroit sur la carte, l’endroit n’existait sur aucune carte de l’époque.

Ma vie a beaucoup changé depuis Portsmouth. J’ai rencontré Anne, nous avons agrandi sa famille. Il y a Anne, les enfants maintenant. Mais je suis toujours surpris que je sois encore capable de raisonner comme si ces moments d’absence étaient encore possibles. Qui viendrait me trouver au camping municipal de Cournon d’Auvergne ?

Cette question de savoir qui viendrait me retrouver quand je m’absente me montre comme il est angoissant pour moi de ne pas assez compter pour les proches, les amis. Et pourtant leur fidélité devrait me rassurer, mais je suis toujours à la recherche de cette preuve ultime de mon existence. C’est bien ce que je disais. C’est à cela que sert le bloc-notes.

 

Vendredi vendredi 15 septembre



 

Jeudi Jeudi 14 septembre 2006

Chers parents de la " classe des deux Maries "

Il y a dans la classe de votre enfant, un enfant un peu particulier, il s’agit de notre petit garçon Nathan De Jonckheere. Nathan est autiste. L’autisme est un handicap neurologique, ses manifestations sont très diverses, les deux plus connues étant celle d’enfants mutiques et très isolés (syndrome de Kaner), ou celles d’individus aux capacités mentales hors du commun, mais très peu aptes à gérer la moindre relation sociale (autistes de haut niveau). Il existe d’autres syndromes, comme celui d’Asperger. Le cas de Nathan fort heureusement ne relève pas de tels handicaps, mais au contraire ses symptômes sont plus légers, ses thérapeutes parlent d’autisme atypique. Il n’empêche Nathan est véritablement handicapé, son handicap est cependant évolutif.

Pour cette raison, nous avons réussi, avec la collaboration précieuse de l’équipe enseignante de Dolto, à maintenir Nathan dans une scolarité classique. C’est un enjeu très important pour nous. En effet lorsque l’on regroupe, en institutions, des enfants autistes, ils stagnent et pire ils ont la vive tendance de se repasser les plus déconcertants de leurs symptômes. Ce qui est logique. Réunissez des personnes peu douées pour la conversation et elles risquent peu d’entamer de grandes discussions.

Si nous avons à coeur de maintenir Nathan dans une école classique, nous sommes conscients que votre enfant ne doit pas être dérouté par Nathan. Pour cela, nous sommes intervenus ce matin en classe auprès des enfants pour leur expliquer avec des mots simples la situation de Nathan. L’expérience montre que de telles explications, même très schématiques, aident grandement les enfants à comprendre ce qui justement n’est pas facile à saisir. Vous pouvez nous aider en accompagnant votre enfant avec de nouvelles explications, plus individuelles et qui vous appartiennent davantage.

Pour accompagner Nathan nous avons embauché une assistante de vie scolaire spécialisée qui aide Nathan à canaliser son énergie vers les tâches d’apprentissage pour lesquelles il manque parfois de concentration. Par ailleurs il y a toute une équipe thérapeutique et éducative qui suit Nathan, un neuro-pédiatre, une psychologue, une orthophoniste, un psychomotricien, un éducateur spécialisé et un ostéopathe (qui veille aux sutures crâniennes de Nathan).

Nous réalisons pleinement que vous puissiez vous poser des questions, nous aurions plaisir à y répondre, et si le sujet vous intéresse, nous vous ouvrons volontiers notre bibliothèque, maintenant très fournie sur le sujet.

Cordialement.



Anne Verley et Philippe De Jonckhhere.

 

Mercredi Mercredi 13 septembre



Pas certain que ce que nous avions à nous dire de plus important avec Constance est contenu dans cet interview, que par ailleurs elle voulait conduire, pour je ne sais plus quelle parution. Mais c’est de cet entretien qu’il reste un enregistrement.  

Mardi Mardi 12 septembre 2006



Anne fait partie du lot. Elle arrête de travailler le 25 septembre. Ce n’est même pas la fin d’un emploi en ce qui la concerne, c’est la fin d’un métier. J’ai peine à croire que ce qui se profilait comme une échéance lointaine, lorsque j’étais étudiant aux Arts Décos, la fin de la photo argentique, finisse par se matérialiser. C’était un horizon auquel on pensait sûrement comme à celui des navettes spaciales personnelles ou je ne sais quoi qui appartienne au vocabulaire de la science-fiction.

A l’époque on vantait l’incroyable avancée technique des films Tmax de Kodak &#151 combien de temps encore survivra l’expression clic clac Kodak &#151 qui venaient de sortir, et c’était encore du noir et blanc. Cette fameuse structure de grains en T et dont les interstices étaient moins nombreux que sur un film classique, ce qui permattait notamment de récupérer toutes sortes de choses autrement invisibles dans les ombres, même en cas de sous développement. En gros avec ce film il n’y avait pas moyen de se planter, ce que j’ai pu constater, en me plantant, justement, dans la série des images de Berlin. Du DK50 on en trouvait encore dans le commerce, mais c’était quand même la fin.

Je me souviens que Bart Parker nous mettait en garde contre cette disparition cela faisait un peu rigoler, il avait des airs d’imprécateur, mais je l’entends encore expliquer que les peintres auront toujours de la peinture avec laquelle ils pourront peindre, que les sculpteurs pourront toujours sculpter, mais les photographes, eux allaient finir par perdre leur matière première.

En fait toute cette tambouille de laboratoire ne me manque pas. Cela ne me manque pas de passer tant de temps dans un laboratoire à remuer des cuves, dans l’obscurité et l’odeur pestilentielle de l’hyposulfite de sodium ou celle du phénol oxydé. Passer plus d’une heure pour accoucher d’un tirage, et tant d’opérations après, le lavage, l’essorage, le séchage et l’applatissage. Et les manières compliquées par lesquelles il fallait passer pour obtenir ce que justement on réussit désormais en quelques adroits clics sous Photoshop, et pouvoir revenir en arrière quand on se plante.

Ce qui m’étonne finalement c’est que la seule chose qui me manquerait vraiment ce sont les rayogrammes et les sténopées. C’est-à-dire, le XIXème sicèle.

Elle a l’air bien triste mon Anne qui quitte ce métier à regret, évidemment, un métier dans lequel elle avait dans l’oeil le discernement équivalent à l’oreille absolue de certains musiciens. La voilà partie pour autre chose, lucide, pour tout à fait autre chose. Mais la magie de ses mains sous l’agrandisseur, elle, est envolée. A jamais.  

Lundi Lundi 11 septembre 2006



 

Dimanche Dimanche 10 septembre 2006



Non, je n’aime pas cette ville, est-ce qu’un prisonnier aime sa geôle ? Je n’aime pas ce sentiment de mort de ces dimancges après-midi, les rues du centre absolument désertes, par les fenêtres encore ouvertes en septembre, on entend les télévisions, beaucoup de sport. La petite église romane, Notre Dame du Port, je n’invente rien, trouve grâce à mes yeux, j’aime l’entrelacs de son transept, son obscurité reposante bien qu’elle rende délicates les photographies que j’aimerais en faire, sa cyrpte morbide, et ses nombreuses plaques de reconnaissance pour les prières entendues, une vieille dame prie, on dirait un peu ses posters en forme de chèques à l’entrée des PMUs qui clament qu’ici furent gagnées des sommes rondelettes pour attirer de nouveaux parieurs, ici furent exaucées tant de prières, venez y prier, il y a là comme une garantie de résultat. La cathédrale en revanche n’offre pas tant de charmes, si ce n’est ses pierres de basalte qui avec la pluie fréquente noircissent, il n’y a pas de mystère, j’y photographie quelques fuites en Egypte, trop haut perchées parmi les vitraux, de toute façon, davantage par habitude. Et après un café bu en terrasse place de Jaude, il est l’heure de retourner au travail, plus exactement il n’est pas encore l’heure mais quoi faire d’autre dans cette ville morte ?




> ----- Original Message -----
> From : "Olivier Surel"
> To : "Philippe De Jonckheere"
> Sent : Monday, September 11, 2006 5:57 PM
> Subject : Bergson en ville noire
>
>
>
>> Cher Philippe,
>>
>> Je vous lis et me garde de rire jaune tant je connais, bien que plus
>> jeune, la difficulté de la survie salariée. Je disais sur Clermont
>> qu’elle refusait sa propre mythologie, ou peut-être qu’elle fut trop tôt
>> saisie par la nécessité industrielle. Toujours est-il que j’ai lu il y a
>> quelques jours avec un plaisir doux-amer ces quelques lignes de Jean
>> Guitton, dans La vocation de Bergson, livre un peu accessoire mais
>> plaisant in a twisted kind of way ; j’ai pensé qu’elles vous
>> plairaient aussi.
>>
>> Amitiés,
>>
>> -Olivier S.
>>
>>
___ >>
>> « Pour connaître Bergson, il faudrait le voir vivre dans l’épaisseur de
>> la vie de province &#151 lui si peu raciné et qui deviendra parisien
>> d’Auteuil et citoyen du vaste monde. Il est bon de savoir qu’il s’est
>> formé en dehors de Paris, dans une lente et dure province. J’ai plaisir
>> à le surprendre dans cette ville de Clermont que je connais bien pour y
>> avoir vécu, servi, souffert. Ce fils de prophète, dont les parents, les
>> ancêtres vivaient loin de chez nous, devait tirer profit de ce temps de
>> solitude dans une province française un peu secrète. (...) Alexandre
>> Vialatte, si fidèle à son Auvergne, dit que Clermont-Ferrand est une
>> ville ‘‘noire comme le jansénisme’’, mais qu’elle est percée de rues
>> ‘‘au bout desquelles on voit le ciel comme chez Pascal au bout de ses
>> Pensées’’. Comme cela est véritable ! Elle est noire et belle (telle la
>> jeune femme de Sunem aimée de Salomon), parce que bâtie en pierre de
>> Volvic : ce feu concentré devenu lave a je ne sais quoi de gris, de
>> râpeux, de dur, de grave et d’espagnol, même sous le soleil. Ce qui
>> contribue à cet aspect, c’est le cône violet et violent du Puy de Dôme,
>> sur quoi le regard au détour de plusieurs rues, bute. Excroissance bien
>> improbable, cette coupole solitaire du Puy de Dôme ! En l’observant,
>> j’ai toujours eu l’impression d’avoir devant moi une matière qui n’a pas
>> terminé sa genèse, une montagne qui n’est pas, comme les autres
>> montagnes, stable absolument, qui pourrait encore ainsi que le dit le
>> psaume, exulter et bondir. (...) Bergson a contemplé, après Pascal, après
>> Maurice Barrès, ce spectacle lunaire, ces cratères usés qui évoquent,
>> comme pour les Juifs de Gomorrhe, des catastrophes assez récentes ».
>>
>> Jean Guitton, La vocation de Bergson, Gallimard NRF, 1960.
>>
> Bonsoir Olivier.
>
> C’est amusant parce qu’écrivant mon manque de plaisir à Clermont, j’ai pensé à vous
> et je me suis dit que cela n’allait pas vous faire plaisir. Je crois que je n’aime
> pas Clermont essentiellement pour de mauvaises raisons, en grande partie parce que je
> trouve injuste de devoir y aller tous les week ends travailler.
>
> Mais in twisted kind of way, j’ai adoré passer un après-midi de dimanche en plein
> mois d’août absolument tout seul dans la ville, on aurait dit un décor de film post
> nucléaire et j’y ai fait de nombreuses photos.
>
> Ma mauvaise foi est incroyable, je suis monté au Puy de Dôme un jour où il y avait un
> tel brouillard (et beaucoup de vent) qu’il n’y avait rien à voir. Ne cherchez pas à
> comprendre, ceci dit c’était un très bel après-midi, mais tant de marche je l’ai payé
> ensuite la nuit au travail.
>
> Allez je peux bien vous le dire, je fais exprès de prendre tous mes repas dans le
> même restaurant chinois pour être sûr de ne pas pouvoir être pris par les sentiments
> d’une cuisine auvergnate dont je suis certain qu’elle me plairait beaucoup.
>
> En revanche ce qui me déçoit pour de vrai, je ne parviens pas à reconnaître dans la
> ville les endroits de ma nuit chez Maud.
>
> Cela vous ennuie si je mets votre mail, son extrait et ma réponse qui met ma mauvaise
> foi en lumière dans le bloc-notes ?
>
> Amicalement
>
> Phil
>
>
>
>
> Philippe De Jonckheere
> email : pdj[@]desordre.net
> Site : http://www.desordre.net

 

Samedi Samedi 9 septembre 2006



 

Vendredi vendredi 8 septembre



 

Jeudi Jeudi 7 septembre

La question de l’intime c’est souvent que l’on me la pose. Et nous en plaisantions encore hier soir avec Patrick et Constance, avant que ne nous rejoignent Michel et Nathalie, et est-ce que je n’en dis déjà pas de trop ici ? Et dois-je, ou non, faire un lien vers le site de Patrick, qui s’appelle différemment sur internet ? Et à Constance j’avais déjà posé la question de savoir si parlant d’elle dans ces lignes, il fallait, ou pas, dire qui elle était, elle avait répondu que oui, elle était bien Contance Krebs. Pour Michel et Nathalie, je ne sais pas du tout, ce n’est, après tout, que la deuxième fois que nous nous voyons, la première fois c’était, est-ce que je peux le dire ?, à Cerisy l’année dernière. On comprendra aussi qu’à force d’indications croisées il soit possible pour le lecteur perspicace de retrouver très rapidement les identités de ces trois personnes légèrement voilées. Mais on peut aussi compter sur la discrétion du même lecteur de ne pas commettre cet effort pour justement ne pas démasquer ces mêmes personnes avec lesquelles j’ai passé une très bonne soirée, dans un restaurant où nous avons dîné d’une bouillabaisse très médiocre, oui, je crois que je peux dire que la bouillabaisse était passable. Et je crois que je peux aussi écrire que le restaurant de la rue Mouffetard en question s’appelait l’Huître et demi, où la cuisine est à l’égal du jeu de mots. Mais qu’importe, nous avons passé une bonne soirée. Je n’en dis pas plus.

Avant que Nathalie ne nous rejoigne, Patrick, qui avait déjeuné avec elle, nous montrait une photographie de Nathalie sur son téléphone portable et nous plaisantions que nous reverrions cette photographie sur son site. Mais Patrick nous détrompa en nous répondant que c’était une image trop intime. Pourtant je vous l’assure, c’était une photographie qui n’avait rien d’inattendu, qui ne révélait rien de plus que le visage de Nathalie à la ville.

Il y a trois semaines aux Rigaudières je montrais à Pascal des photographies prises avec le nouvel appareil et parmi ces photographies, l’une montrait le dernier virage avant d’arriver chez Pascal et Florence, avec son ancien réservoir rouillé et son pylône en ciment, seule élément vertical de toute l’image. Et Pascal me confiait alors que cette image, de ce bout de route, était pour lui tout autant intime, et disant de qui il était, que n’importe quelle autre photographie que j’aurais faite à l’intérieur de la maison ou de l’atelier.

Récemment également François me confiait que certains textes de Tumulte avaient fait débat à la maison pour ce qu’ils révélaient de la vie de tous les jours chez lui. Pour moi qui ne connais François que loin de chez lui, je reste stupéfait, parce que justement à la lecture de Tumulte je devine assez mal ce qui relève de l’intime.

Voilà trois définitions inattendues de l’intime, lesquelles me surprennent parce qu’elles sont très éloignées de ma propre perception de l’intime, de ce que j’entends par intime.

A moi on me pose souvent la question — d’ailleurs Patrick m’a dit qu’il souhaitait m’inviter à une conférence débat à la BNF sur le sujet de l’intime, j’ai peut-être intérêt à clarifier ma position sur le sujet — de savoir ce que cela me fait de tant révéler de moi-même, de mes proches ou encore des mes voisins et de mes contemporains.

La semaine dernière je répondais à un interview par mail d’une journaliste brésilienne, dont toutes les questions tournaient autour de cette même idée de l’intimité, je viens de relire mes réponses, c’est à peine croyable, en une semaine, je n’ai pas beaucoup varié d’idées :

Dans Désordre nous, lecteurs, recevons de nombreuses informations à propos de votre vie : vos filles et votre garçon, votre femme, vos parents, votre travail, mais aussi vos impressions à propos d’expositions que vous avez visitées ou des livres que vous lisez et une infinité d’autres choses. Le lecteur a l’impression, quelques fois, qu’il est chez vous. En quoi le site Désordre a changé votre vie priveé ?

Je ne pense pas que le travail que je fais sur internet ait beaucoup changé de choses dans mon existence et plus particulièrement dans ma vie privée. Avant de travailler à la réalisation du site et plus spécifiquement à la rédaction de son bloc-notes, les sujets sur lesquels je travaillais étaient déjà les mêmes, le quotidien, mon entourage immédiat, mon atelier et le travail en cours. Ce qui a résolument changé c’est que mon travail est passé de confidentiel à très visible, en relativement peu de temps. Du coup je bénéficie d’une reconnaissance qui est plutôt agréable et qui donne sans doute davantage de poids à ce que je fais. Mais il ne semble pas que cela m’ait beaucoup changé : de toute manière je ne suis pas la meilleure personne pour percevoir ce changement.

Comment percevez-vous l’infinité de gens inconnus qui ont accés au site Désordre et, de ce fait à des fragments de votre vie ?

Tout d’abord ce n’est pas une infinité, c’est plutôt entre 3000 et 5000 visiteurs par jour, et beaucoup sont davantage interessés par l’Origine du Monde de Courbet que par notre combat contre l’autisme de notre petit garçon, si j’en crois les statistiques du site, cette fréquentation, dépend un peu des jours des pédiodes de l’année et de la régularité de mes mises à jour.

Lorsque je travaille sur mon site, je n’ai jamais le sentiment que quelqu’un lit par dessus mes épaules, tout au contraire je me sens assez seul, je travaille dans le fond de mon garage, c’est assez tranquille, et c’est tout petit, il n’y a pas assez de place pour 3000 lecteurs.

Je n’ai pas le sentiment de dire ou de montrer des choses particulièrement extraordinaires ou tellement différentes de ce que j’imagine que d’autres personnes peuvent vivre, je suis toujours frappé qu’apprenant à mieux connaître quelqu’un, son parcours de vie est toujours nettement moins rectiligne que je ne l’aurais cru, ou que cette personne le laissait croire.

Ce n’est pas tant le contenu qui m’intéresse mais la forme, comment rendre compte du temps qui passe ? Est-ce que cela a seulement un intérêt, je n’en suis pas certain. Je me pose sincérement la question et je n’en ai pas la réponse.

Qu’est ce que les personnes de votre famille pensent de leurs apparition dans le site ?

Mes enfants sont trop jeunes pour en penser quoi que ce soit. Ma fille de sept ans aime bien regarder les photos de la Vie et rouspète quand elle n’apparaît pas assez souvent à son goût. Ma compagne est habituée à cette manière de franchise indirecte. Elle lit le bloc-notes comme tout le monde, seulement quand les articles sont en ligne. Elle sait déjà la plupart des choses qui y sont contenues et parfois elle apprend, au contraire, ce qu’elle ne savait pas encore.

Parmi mes amis, certains ne suivent pas du tout ce qui se passe sur internet et donc pas ce qu’il se passe sur mon site. Ils savent que cela existe, ils se doutent qu’il est parfois question d’eux, mais ils n’éprouvent pas le besoin d’en savoir davantage, ou de vérifier, ce sont des amis, ils ont confiance. D’autres amis au contraire sont davantage "connectés", ceux-là sont alors plus habitués des usages d’internet et ne sont pas surpris de ma propre utilisation.

Cette exposition quelques fois vous donnez un probléme ?

Oui, de nombreuses fois en fait.

Certains visiteurs ont du mal à comprendre que je ne souhaite pas nécessairement être leurs amis quand bien même je réponds poliment à leur mails.

Certains visiteurs sont très voyeurs et indiscrets et ne se suffisent pas toujours de ce qu’ils peuvent voir sur le site, et deviennent alors indiscrets par mail, et parfois aussi en cherchant absolument à me rencontrer.

L’hiver dernier j’ai eu de graves soucis avec mon employeur parce que mon patron a tenté de se servir du contenu du site pour me licencier et régler un différend qu’il avait avec moi. Du point de la loi stricto sensu il aurait pu le faire, fort heureusement son supérieur hierarchique a annulé cette procédure. Parce que lui jugeait que je ne pouvais pas être mis en cause pour ce qui relevait de ma vie privée.

Il y a aussi sur internet toutes sortes de pratiques qui ne sont pas très grâcieuses, il est assez fréquent que certaines personnes se prévalent de me connaître — ce que j’ai du mal à considérer comme un avantage — pour attirer des visiteurs vers leur propre site. Je trouve cela pitoyable.

En dépit de cela, les quelques très belles rencontres que j’ai pu faire sur internet avec des personnes qui sont devenues de véritables amis, avec lesquels j’apprécie de travailler à des projets communs, sont tellement enrichissantes qu’elles justifient de prendre le risque de faire de mauvaises rencontres.

Pourquoi un "blog" pour enregistrer la mémoire et non un journal en papier ?

Pourquoi Guthenberg a-t-il inventé l’imprimerie ? Et pourquoi Talbot, Niepce et Daguerre ont inventé la photographie ?

Vous pensez que les journaux d’aujordhui ont besoin du regarde de l’autre pour acquérir une manière de légitimité ?

Non, le bloc-notes que je tiens en ligne n’offre pas la possibilité aux visiteurs de publier des commentaires et c’est une frontière que je ne suis pas décidé à franchir, quand bien même je reçois de nombreuses demandes pour que ce soit possible. Cette interactivité est une aberration comme l’est dans une plus grande mesure encore celle de la Wikipedia ou tout un chacun peut sans cesse contredire le point de vue de son prochain : je ne vis pas dans un monde où le dernier qui a parlé est celui qui a raison.

Je ne travaille pas sur internet et je ne rends pas mon travail visible sur internet dans le seul espoir qu’il acquiert une reconnaissance fictive. J’ai tout à fait horreur de Will you scratch my back, I’ll scracth yours (si tu me grattes le dos, je te gratterais le tien)

7. Vous pensez que, maintenant, avec Internet, l’idée de vie privée est dépassée ?

La vie privée des autres ne m’intéresse pas. Elle ne m’a jamais intéressé. Ce qui m’intéresse chez mon prochain, c’est son aptitude à inventer de nouvelles formes. Je me moque bien de savoir que Céline était un affreux antisémite (un trait pour lequel je n’ai aucune patience) il était avant tout un écrivain incomparable. Et ça c’est passionnant.

Nul ne gagne à être connu.

 

Mercredi Mercredi 6 septembre



La semaine dernière, je découvrais que Nathan aime la musique de Steve Reich, aujourd’hui, j’avais la garde de Boris pendant une petit heure, Edith avait apporté son petit ordinateur portable et Boris s’en servait pour s’enregistrer et rejouer sans cesse des paroles dont je pense que lui seul comprenait la signification. J’ai de nouveau pensé à Steve Reich mais à une des ses oeuvres du début : Come out.

Avec Boris comme avec Nathan le sentiment d’être devant un mystère, certainement pas une forteresse vide, mais devant de nombreuses portes dérobées et qui s’entrouvrent très brièvement.

J’ai fait écouter à Boris le premier mouvement de Drumming de Steve Reich, il n’a pas eu l’attention soutenue dont Nathan est capable, mais je veux tout de même croire que pour la première fois depuis que je le connais, j’ai réussi à échanger quelque chose avec Boris.  

Mardi Mardi 5 septembre

Au travail d’Anne il y a un licenciement économique qui est prévu pour prendre effet à la fin du mois de septembre. Hier se tenait une réunion du C.E. dans laquelle les cas des treize personnes concernées étaient passés en revue. Conformément à la loi. Doivent être pris en compte les éléments suivants. La personne est-elle chargée de famille ?, quelle est son ancienneté ? quelles sont ses chances objectives de retrouver un emploi ailleurs ?

Il y a parmi les collègues d’Anne une personne handicappée, laquelle fait partie des personnes qui se retrouve sur le carreau. Aussi quand les délégués syndicaux ont demandé des explications concernant cette personne à la direction, cette dernière a répondu qu’elle assumait.

C’est étonnant tout de même ces retournements du sens.

Dans le dictionnaire au verbe assumer, je lis ceci :

assumer [asyme] v. tr.

• XVe ; lat. assumere 

1¨ Prendre à son compte ; se charger de. Assumer une fonction, un emploi, un rôle, une tâche. Assumer une responsabilité. Þ endosser, 1. supporter. Dostoïevski « ne se détourne pas de ses douleurs, mais les assume dans leur plénitude » (A. Gide). — (Sujet chose) Charges assumées par la collectivité.

2¨ (XXe) Accepter consciemment (une situation, un état psychique et leurs conséquences). Assumer pleinement sa condition. — Absolt J’assume. « Une propension naturelle à assumer toujours » (A. Gide). Pronom. S’accepter, se prendre en charge. « Nous ne sommes nous qu’aux yeux des autres, et c’est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme nous » (Sartre).

Ä CONTR. Décharger (se). Refuser, rejeter.



Et dans la grande broyeuse de langage qu’est le monde du travail, assumer veut en fait dire n’en avoir rien à foutre.

&#151 Monsieur le directeur, vous ne pouvez pas licencier cette personne, elle est handicappée. Elle aura beaucoup de mal à retrouver un emploi.
&#151 J’en ai rien à branler de ton débile.

Est-ce que c’est plus clair comme ça ?  

Lundi Lundi 4 septembre

Nous apprenons, jour de la rentrée des classes, que l’Education Nationale ne nous donnera pas d’Assistant(e) de Vie Scolaire pour Nathan cette année. En tout cas, c’est très peu probable. Il n’y en a pour ainsi dire pas dans tout le département. Et on nous fait bien comprendre, ce que nous n’avons aucun mal à comprendre, que nous ne serons pas prioritaires, il y a des cas d’enfants nettement plus nécessiteux que celui de Nathan, oui, merci on s’en gourrait un peu. Ainsi donc voilà la farce de l’Edutation Nationale, pour la troisième année consécutive, nous avons eu dans le courant de l’année scolaire précédente une réunion appelée équipe éducative dans laquelle, comme chaque année, nous avons fait remonter le besoin d’un(e) AVS tous les jours pour accompagner Nathan dans sa vie scolaire. Nous avons demandé pour tous les jours sachant que nous n’obtiendrions qu’une journée sur deux, mais, come au souk, à l’Education Nationale, il faut demander le maximum pour obtenir la moitié, et de fait, nous avons reçu un papier du Rectorat pour nous dire que notre demande avait été acceptée mais cela ne signifiait pas que nous obtiendrions effectivement la moitié de cette moitié — la preuve nous n’obtenons rien — puisqu’ensuite il faudra que les AVS disponibles soient partagé(e)s entre les différents enfants qui en ont besoin — cette année le partage sera assez facile à faire puisqu’il n’y a rien à partager, donc rien divisé par le nombre d’enfants qui en ont besoin égale rien.

Parmi les explications de cette absence, je m’attendais à entendre parler de coupes budgétaires qui avaient réduit la portion congrue à rien du tout, mais c’est en fait plus intattendu : il n’y a pas eu de personnes, étudiants en quête d’un à côté, qui ont accepté les postes d’AVS en question. Et il ne me viendrait pas à l’esprit de leur jeter la pierre puisque ces emplois sont payés en dessous du SMIC. Il faudra un jour que l’on m’explique comment un Ministère a le droit d’employer des personnes en dessous du minimum salarial légal.

Depuis deux ans maintenant, je crois, les écoles sont tenues d’accepter en leur sein des enfants handicappés si telle est la volonté des parents. Mais essayez de faire rentrer un enfant autiste à l’école et vous verrez qu’effectivement les établissements y sont tenus par la loi, mais peuvent se réfugier derrière l’argument que la pésence de l’enfant dans l’école ne pourra se faire qu’en présence d’un(e) AVS.

Vous m’avez compris, réduisez le nombre d’AVS, soit en coupant sur leur budget ou en rendant leurs conditions d’embauche inattractives et vous êtes débarrassés du problème, tout en respectant cette fameuse loi d’intégration scolaire de l’enfant handicappé.

 

Dimanche Dimanche 3 septembre



Dans la famille de mon père, on ne se réunit pas à date fixe ni à intervalles réguliers. Une fois tous les trois ans, parfois quatre, c’est souvent début septembre, pour cette raison facile à comprendre, cela se passe dans le Nord, département français à la météorologie pas toujours grâcieuse, il vaut mieux donc que cela se passe en été, mais si possible pas pendant que tout un chacun est en vacances, donc début septembre. Pour une grand nombre du grand nombre de mes cousins, c’est la seule occasion que j’ai de les voir, et c’est donc un vrai plaisir que de se retrouver au Mont des Cats — l’un des trois Monts avec le Mont Noir et le Mont Kassel à former ce triangle des Bermudes flamand, d’où vient la fameuse bière des trappiste des Trois Monts justement.

Je crois me rappeller que la première de ces réunions a eu lieu en septembre 1985, en fait j’en suis sûr, sur la photo de groupe, je porte la barbe, cela date donc de l’année de mon service militaire. Je me souviens qu’avec mon frère Alain nous avions campé la nuit précédente dans les dunes de Brey-Dunes, et que nous avions été réveillés en pleine nuit par les douaniers belges qui nous avaient fait décamper deux cents mètres plus loin affirmant mordicus qu’ici c’était en Belgique, et que là-bas c’était en France. Sur des murs de la salle à manger sont punaisées cinq des photos de ces réunions de famille, elles n’y sont pas toutes, de même que la photographie en noir et blanc est très ancienne, elle date d’une autre époque, de 1960, peut-être même d’un peu avant, son fond de mur de briques n’est pas celui du Mont des Cats. Y figurent mes deux grands-parents, Oscar et Emilie De Jonckheere, que je n’ai pas connus, le visage de mon père est masqué par celui de sa soeur Marie-Thérèse, je reconnais certains de mes grands cousins, alors enfants, Mon Oncle Michel est d’une élégance folle avec un noeud de papillon.

Avec le temps, le souvenir de toutes ces réunions s’accélère pour me donner le vertige. Toutes ces personnes que je suis chargé de photographier, souvent avec l’aide de mon cousin Dominique, lui aussi passionné de photographie, j’ai le sentiment de leur être à la fois très proches — je connais leur histoire et elle croise souvent la mienne, notamment au moment de l’enfance — mais aussi terriblement éloignés tant je ne les vois plus qu’une fois tous les trois ou quatre ans, parfois moins parce que tous ne sont pas toujours présents.

D’une photo sur l’autre, on voit des personnes qui disparaissent, mon frère Alain par exemple, mais aussi Mon Oncle Michel la même année funeste, Tante Marie-Thérèse, Mon Oncle Léandre, et puis naturellement une profusion toujours grandissante de moujingues, par exemple sur la dernière photo, Adèle ne figurait pas mais Madeleine et Nathan si, et ils étaient tout petits. Mon cousin Raymond, mathématicien, qui a le sens de ce genre d’observtions, me faisait remarquer ce paradoxe, il se pourrait que plus le temps passe et plus la moyenne d’âge de cette réunion de famille rajeunisse. Interrogatif, je lui demande si elle ne serait pas plutôt constante, il corrige et même ajoute qu’en fait, elle doit plutôt augmenter, comme le fait la moyenne d’âge de la population du pays tout entier. Mais très lentement. Inexorablement cependant.

L’impression surtout vertigineuse de toutes ces nombreuses trajectories qui sont les nôtres et qui se croisent brièvement une fois tous les trois ou quatre ans, comme ces mouvements désordonnés des astres qui produisent des éclipses fugitives.  

Samedi Samedi 2 septembre 2006

Nous sommes arrivés à Bailleul. En montant le lit d’Adèle dans l’ancienne chambre de mon cousin Dominique, je trouve un vieux numéro de Marie-Patch, qui date des années 80, d’ailleurs la couverture brille de tous ses éclats puisqu’il s’agit d’un portrait d’une princesse blonde anglaise à l’étonnant rimmel bleuté, sourire idéal pour aller s’encastrer en voiture blindée contre le treizième pylone du souterrain du pont de l’Alma à Paris. Je parcours très rapidement cette revue qui a le don d’exercer une molle fascination sur moi, quand je vais chez mon dentiste et de me laisser un dégoût supérieur encore à celui des pâtes anesthésiantes que ce dernier utilise pour m’insensibiliser les gencives. Il y a là tout un reportage hagiographique sur un voyage officiel du sempiternel héritier du trône d’Angleterre et de sa blondasse d’alors à Paris, quelle stupéfaction de trouver alors moult photographies de Mitterrand et même de Rocard en demi-pamoison devant tant de blondeur péroxydée, jusqu’à Lang qui fait des courbettes au Louvre devant ce jeune couple d’Anglais aux airs abrutis et qui peinent à se donner des airs de fausse componction devant un Cézanne du musée d’Orsay. D’ailleurs ce qui m’amuse le plus dans cette photographie c’est qu’il y là un type qui doit faire plus de deux mètres dont la tête sort des photos de groupe de façon très étonnante, mais nulle légende ne dit qui il est, sans doute une huile du Louvre, je veux dire une personne importante.

Je redescends dans la cuisine où ma tante et Anne font face aux mille demandes pressantes des enfants, je demande si je peux faire quelque chose mais ma tante est prompte à me dire d’aller dans le salon. Assis dans le canapé de ma tante, je ramasse un numéro récent de l’Express et en le feuilletant je tombe sur une photographie qui me fait une impression très étrange. Il s’agit du portrait du Président du Louvre, Henri Loyrette. Je remonte dans la chambre de mon cousin Dominique et je retrouve cette photographie de la blondasse anglaise à Orsay. Et oui, il s’agit bien du même bonhomme. Il n’y a pas tout à fait vingt ans d’écart entre les deux photographies et elles ne se trouvent pas dans le même magazine. Quelle peut bien être la probabilité d’une telle coïcidence ? De se dire que la grande maison de ma tante abritait deux photographies du même Henri Loyrette, dont elle ignore tout, distantes de diux-huit ans, il y a dans ce pli assez mes yeux pour hanter durablement une maison.

A la réflexion c’est une semi-coïncidence. Quelles sont les personnes que l’on voit sur cette photographie d’il y a presque vingt ans, l’héritier benêt du trône anglais, Mitterrand, Rocard, Lang et donc Henri Loyrette. L’héritier fait encore régulièrement la une de cette presse de torchons, Mitterrand n’est plus, mais Rocard fait encore parler de lui dans le rôle du vieux sage, Lang se voit, mais il est bien le seul, président de notre république de passe droits et de supporters de football et Henri Loyrette sera sans doute là encore dans vingt ans pour guider les pas du prochain héritier du trône d’Angleterre, fils du précédent. Entre 1988 et aujourd’hui nous avons peut être connu Rocard, Cresson Bérégovoy, Balladur, Juppé, Jospin, Raffarin et Villepin comme Premiers Ministres, mais finalement ce sont toujours les mêmes personnes qui sont aux premier rangs du pouvoir, et Henri Loyrette donc, Président du Louvre.

Le soir, les enfants couchés, ma tante Moineau n’oppose aucune résistance, au contraire, bien au contraire, à une partie de Mah Jong à trois avec Anne. Dans un an ou deux il sera possible d’apprendre à Madeleine à jouer au Mah Jong et alors ce sera une comparable image (fausse) d’éternité pour moi de la voir jouer avec ma tante qui porte le même nom qu’elle, Madeleine De Jonckheere. Dans cette même grande salle à manger de la maison de Bailleul. Avec ce même jeu aux tuiles à dos de faux ébène.

 

Vendredi Vendredi premier septembre

Reprendre avec Benjamin. Reprendre le travail qui avait été laissé en plan tout l’été, en dehors de cette parenthèse un peu particulière des quatre jours que Benjamain avait passés avec nous dans les Cévennes. Je ne voulais y être pour rien au monde, mais voilà je sais aussi quels sont les enjeux de cette reprise, le matin même nous avions rencontré les deux nouvelles institutrices de Nathan et nous avons pu prendre la mesure de leur appréhension, alors lorsque Benjamin est arrivé à la maison avec un peu d’avance, comme à son habitude notamment pour décider de ce que serait le programme de la séance, nous savions quels étaient les apprentissages qu’il était urgent de remettre sur le métier, nous sommes donc allés chercher Nathan au centre aéré avec dans l’idée que ce retour de l’école devrait être aussi canalisé et discipliné que possible.

Nathan sait ce que le travail de Benjamin implique, il sait qu’il est somme toute attendu de lui une résistance à laquelle nous devons apprendre à faire face. Mais comme il est décourageant de provoquer cette résistance qui ne tarde d’ailleurs pas à venir, elle est même immédiate, quand nous nous satisfaisons des pis-allers coutumiers, quand nous transigeons, quand nous négocions, précisément pour nous épargner la virulence des blocages.

Séance tendue à l’extrême, une tonne de résistance derrière chaque mètre sur le chemin du retour de centre aéré, et puis davantage de résistance encore derrière les exercices d’écriture qu’il faut remettre en marche aussi. Il en faut de l’huile dans ces rouages grippés, et bloqués.

Le soir, les enfants couchés, j’essaye de me mettre au travail, mais c’est illusoire, j’écoute un peu de musique, je lis quelques pages du journal, le referme sans tarder, au bord du dégoût : depuis combien de temps le Parti Socialiste français travaille aussi ardemment à la déception et au désespoir de ses électeurs ?, c’est incopréhensible, depuis 1983 ?, depuis si longtemps ?

Je me couche épuisé. Ne dors pas. Rumine. Mais rien de bon. Ce ne sera pas ce soir que je me relèverai pour noter une idée prometteuse de roman. Pourtant ce serait bien, d’autant que j’ai promis à Anne que quand Portsmouth serait enfin fini, j’écrirai ce petit roman pour les enfants à propos de l’autisme. Hanno hier soir a même accepté d’y travailler. Je crois que c’est cette promesse qui finit par m’appaiser et je finis par m’endormir.

 

Jeudi Jeudi 31 août 2006





Je hais les musiciens de jazz. Ce que je hais le plus profondément chez eux c’est leur absence de courage. Ce qui les fait rester au bord d’eux-mêmes. Ce qui les empêche d’être curieux. D’être aventureux. D’être ce que j’aime chez eux.

Par exemple. Le fameux trio de Keith Jarrett, que l’on appelle comme cela très abusivement parce qu’il comprend, outre Keith Jarrett au piano, Gary Peacock à la contrebasse, qui avait été le premier à avoir l’idée de cette association entre tio avec comme batteur Jack de Johnette, mais voilà la personnalité de Keith Jarrett est très encombrante qui fait oublier qu’il n’est pas à l’origine de ce trio et que les deux autres musiciens qui font partie de ce trio sont des musiciens qui n’ont précisément rien à envier à leur leader. D’ailleurs je pencherais volontiers pour dire qu’en dehors de ce disque, Tales of another, les autres très nombreux disques de ce trio n’ont jamais vraiment atteint ce premier sommet, qu’il y a eu quelques beaux morceaux mais à mon avis très peu d’albums qui puissent être comparés à Tales of another — à l’exception peut-être de Bye bye Blackbird dans lequel il semble, étonnamment, que Keith Jarrett ait eu la bonne idée de laisser beaucoup de champ libre à son batteur, ce dont il fait un usage éclairé. Donc le trio de Keith Jarrett à son pique de gloire, en 1996, juste avant que Keith Jarrett ne tombe malade d’un mal inexpliqué et qui le contraigne à un repos forcé de plusieurs années, le trio a repris de l’activité depuis, mais il a encore perdu, à mes oreilles, de ce qui faisait son charme.

Donc le trio de Keith Jarrett. Au Blue Note. En 1996. Autumn leaves. les Feuilles mortes de Prévert. Sans Montand, mais avec Gary Peacock à la contrebasse et Jack de Johnette à la batterie, on ne perd pas au change. Au piano Keith Jarrett. Ca commence par un insipide bavardage au piano seul — curieux de se dire que la même introduction à la contrebasse seule, aurait été magnifique, mais bon, le pianiste a ses airs de premier de la classe, c’est sans fausses notes — encore heureux &#151, mais c’est aussi sans génie. Rentrent la contrebasse et la batterie, sans doute sur un hochement de tête du pianiste qui leur dit que oui, ils peuvent y aller. Exposition du thème, c’est déjà nettement plus intéressant que le piano seul, lequel est obligé de se hisser un peu au niveau de son contrebassiste qui commet quelques perles pendant que le batteur pose ses pièges pour plus tard, attention terrain miné. Mais on s’ennuie vite tout de même. Et puis cela s’essouffle, après le piano, solo de contrebasse, il donne le sentiment d’un athlète un peu froid qui craint le claquage Gary Peacock, la batterie ronfle un peu plus fort puis on calme le jeu, après douze minutes de ce petit jeu sans risque et sans effort, on se dit que c’est là une interprétation un peu terne d’Autumn leaves et Keith Jarrett devra nous excuser de continuer de préférer en la matière le nettement plus classique mais nettement plus inspiré Bill Evans sur le même thème. Et puis on ne comprend pas bien ce qu’il se passe, une raideur subite dans le dos du pianiste, une pédale de la contrebasse insistante et le batteur qui devient soudain bavard, ils y retournent, mais cette fois-ci pour de vrai. Et là nous sommes enfin dans ces architectures en formes de cercles concentriques qui tournoient, et qui, à chaque redite de la boucle, incluent de nouvelles notes, qui toutes nous éloignent considérablement du thème, d’ailleurs qui s’en souvient ?, si eux, finalement, qui après cette deuxième interprétation, cette fois-ci échevelée d’Autumn leaves, finissent par recoller au thème. Et ce faisant nous rappelle à leurs balbutiements peureux du début.

Et pourquoi n’avoir pas jouer cela depuis le début ? Voilà bien ce que je reproche aux musiciens de jazz. Ils jouent une musique qui pour moi touche au sublime mais pour ce faire ils sont obligés de passer par des bluettes, des niaiseries et des sucreries qui m’écoeurent.




Je dois à une opération du testicule gauche, et à la douleur qui lui a fait suite, laquelle me valut quelques bonnes doses de morphine, l’écoute passionnée et prenante de ce morceau, à l’hôpital de Beauvais, dehors, il faisait un temps magnifique, un soleil d’hiver rasant sur un champ de givre, et le poids seul de mon baladeur sur la poitrine. Je viens de retrouver le mini-disque en question.

Le soir dîner avec Martin et Hanno.

Faites comme moi, prenez le morceau au milieu à peu près.
 

Mercredi Mercredi 30 août 2006



Nathan aime la musique de Steve Reich.

D’une façon générale, Nathan aime la musique, il y est très sensible, il chante et il chante en fait très juste, il mélange allégrement les paroles de différentes chansons, mais il ne se plante jamais dans les airs de ces chansons. Nous avions essayé il y a deux ans de lui offrir une guitare, mais il la labourait tel un guitariste de hard rock, j’avais beau lui montrer le principe d’obtention des notes, rien à faire, d’ailleurs la guitare en question a fini en plusieurs morceaux. Nathan n’est pas un guitariste né. Je ne suis pas fou de guitare, je n’en suis donc pas attristé.

En de nombreuses occasions j’ai remarqué que Nathan était plus sensible, en matière de musique classique, au XXème siècle plutôt qu’aux siècles précédents, avec, comme pour moi, un prédilection prononcée pour Bartok. J’avais beau savoir que Bartok était autiste, je n’en tirais aucune conclusion hasardeuse, d’autant que Nathan aime tout aussi bien le groupe Louise attaque que toutes sortes de comptines et autres chansons enfantines qui ne sont pourtant pas toujours des réussites. Et puis Nathan avait aussi été à un concert de Pascal Comelade avec Anne-Pauline à Nancy. Bref il serait présomptueux de penser que Nathan puisse avoir des prédilections particulières en matière de musique.

Il faut aussi souligner ceci, parmi les symptômes de Nathan et qui de fait relèvent de l’autisme, il y a cette hypersensibilité auditive qui plus souvent qu’autre chose donne du mal à Nathan en l’agressant, d’où sa phobie des bruits de moteur et, avec de l’entraînement pour l’appaiser devant un marteau piqueur en action, un passage naturel de la phobie à la passion, Nathan est désormais passionné par les débrousailleuses.

Ces derniers temps je suis parvenu de nombreuses fois à asseoir Nathan pour lui faire écouter de la musique, d’ailleurs je n’ai plus besoin de le faire asseoir, il s’assied désormais de lui-même lorsqu’il entend une musique qui l’intéresse, sa mine devient alors très concentrée et je suis persuadé alors qu’il n’en perd pas une goutte, au point même d’être certain qu’il écoute dans ce cas la musique avec davantage de concentration que je n’en serais jamais capable.

Et c’est ce qui est arrivé aujourd’hui, Nathan s’est assis pour mieux écouter avec moi, un disque de Steve Reich. Il était à ce point requis par l’écoute de Steve Reich qu’il prenait un air mécontent que sa petit soeur Adèle puisse faire un peu de bruit à l’étage parce que cela justement abimait la musique, selon les termes de Nathan. Plus tard dans la journée j’ai mis un autre disque de Steve Reich pour voir si le résultat était le même, et pareillement Nathan s’est assis dans le canapé pour écouter.

Je ne dispose pas suffisamment de connaissances concernant la musique de Steve Reich si ce n’est qu’elle est évidemment répétitive, que je perçois également au travers de la demi-douzaine de disques que je connais de lui que cette répétition était à la fois forcenée, mais aussi militante de l’oeuvre même, à ses débuts et qu’avec le temps cette répétition a fait place à davantage de développements et d’alterations tonales plus subtiles, bien que toutes héritées indirectement de la volonté du ressassement. Malgré de telles lacunes, je pressens comment le raisonnement qui se tient tapi derrière ces répétitions voisine ce qui si souvent est à l’oeuvre dans les cheminements de Nathan. Et comment une telle musique rencontre donc son adhésion immédiate.  

Mardi Mardi 29 août 2006



Ca c’est une bonne journée de travail. Enfin de travail, ce n’était pas non plus l’usine aujourd’hui. Non, ce qui était agréable finalement c’était que travaillant à tisser les liens pour la page de la Chose de Georges Perec, j’ai eu plaisir à écouter et réécouter tant de morceaux et de disques que j’aime tant. De cette musique qui me prend littéralement par la main, elle me ferait danser presque, sauf que je ne danse pas, que je danse de moins en moins, que je n’ai jamais dansé. Quelle playlist tout de même ! Ornette Coleman, Albert Ayler, Archie Shepp, Sonny Rollins, Cecil Taylor, Roland Kirk, François Tusques, Eric Dolphy, Don Cherry, the New York Contemporary Five, Charles Lloyd, le Modern Jazz Quartet, Miles Davis et Thelonious Monk, même si pour ces trois-là c’était à titre de contre-exemple, Mozart, Clifford Brown, King Oliver, Charlie Parker, Duke Ellington, Count Basie, Donald Byrd, Clark Terry, Louis Armstrong et Bela Bartok, alors pensez si j’étais très à mon affaire aujourd’hui dans le garage entouré d’une petite centaine de galettes, relisant les notes de telle ou telle pochette de disque, et réécoutant par exemple le New York Contemporary Five que je n’avais plus écouté depuis des lustres.

Je dois à cette musique tant et tant, c’est en écoutant cette musique, même si aujourd’hui, je préfère généralement travailler dans le silence, que j’ai travaillé notamment dans le grand atelier de Portsmouth et dans sa salle de bain transformée en labo-photo. C’est en écoutant Coltrane et l’Art Ensemble of Chicago que j’ai parfois osé faire des pas de côté, emprunter des bifurcations qu’aucune pancarte n’indiquait pour moi, bien au contraire. En écoutant leur musique j’ai apprécié à leur juste valeur les prises de risques, les envolées terriblement téméraires, les embardées sans filet, les apnées, ces cris et ces stridences et parfois la mort à la fin du concert, je pense à la mort jamais élucidée d’Albert Ayler. Et tout ceci m’a donné un courage que je n’aurais jamais eu sans cela.

Je ne pense pas que le texte de Georges Perec soit très bon, si ce n’est dans cette compréhension que le vrai jazz était celui de Charlie Parker et après lui, celui de ceux qui se risquèrent vers les territoires lointains et inconnus du free jazz. Par ailleurs sa tentative de systématisation de ces formes qu’il peine à décrire est un peu courte. Et puis il y a des erreurs, ranger Miles Davis du côté des ringards qui restaient derrière leur standard, c’est oublier la pédiode de Bitche’s Brew et, juste avant elle, celle des sessions du Plugged Nickel. Mais c’est quand même amusant de se dire que nous devions avoir la même trentaine de disques de free jazz, puisque j’ai eu aucun mal à retrouver tous les noms cités à l’exception de François Tusques, Philippe d’Interzones est venu me sauver sur cette référence devenue rare.  

Lundi Lundi 28 août 2006

Les enfants étaient tous les trois casés, la maison était vide de leur cris, de leur stridence, de leur désordre, de cette pagaille et de cette fatigue sans nom, faites de leur agitation si dificile à canaliser. Alors que croyez qu’ils fissent ? L’amour, du rangement, du ménage, déjeuner au restaurant, lire, écouter de la musique, vivre. Et ce n’est pas souvent qu’ils sont juste tous les deux, les parents, parce que c’est bien cela que nous sommes devenus, des parents, des adultes dont la seule fonction est de veiller sur la croissance et l’épanouissement, un peu contrarié tout de même, de leur progéniture, et c’est précisément un homme et une femme qu’ils souhaitaient redevenir, l’espace d’un jour, jusqu’à cinq heures du soir et ils seraient alors rattrapés par la turbulence de leurs enfants. Je m’interroge, et je sais qu’Anne aussi, sur cette idée que nous avons eu, un jour, le désir d’avoir des enfants. Et qu’aujourd’hui notre seule envie c’est d’en être éloignés.

 

Dimanche Dimanche 27 août 2006



 

Samedi Samedi 26 août 2006

 

Vendredi Vendredi 25 août 2006



 

Jeudi Jeudi 24 août 2006

Qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête de certains de mes semblables ? Je reçois, il y a quelque jours, un mail de Henri Kaufman qui tient un blog de marketing — don’t ask — pour me dire qu’il est très content d’avoir mentionné le site du désordre dans un article de son blog, dont la spécialité, donc, c’est le marketing. Comme contre-exemple ? Même pas. Non je suis l’exemple même du contre-exemple qui vaut mieux que l’exemple ou quelque chose d’approchant. Je n’aurais pas relevé vraiment, je n’ai pas encore répondu au mail de monsieur Kaufman, parce que vous vous en doutez un peu, je ne suis pas très passionné de marketing, c’est même une logique que j’exécre fondatementalement, celle qui avilise le sujet et en fait un consommateur, cette science qui n’en est pas une, qui fait que l’"on" — et quand je dis on hein — sait que quand une personne entre dans un magasin, elle sache inconsciemment dans les huit premières secondes si elle va ou non acheter quelque chose. Bref. Je n’aurais pas relevé donc si comparable mésaventure n’advenait à mon copain L.L. de Mars dont deux dessins viennent d’être utilisés pour "illustrer" — comme ces gens-là — disent un article du blog de l’alternative libérale.

Là je crois que l’on touche le fond. L.L. de Mars, auteur tout de même de Chérie, promets-moi de m’achever si j’ai une idée de droite sur le site de ce ramassis de petits gorets libéraux, je reste sans voix. Alors nous sommes quelques-uns au Terrier à avoir écrit à l’auteur de cet article, Aurélien Véron, d’abord L.L. de Mars dans un style ordurier dont il est seul capable, le Docteur C, avec son sens unique de la parodie, et puis j’y suis allé de ma forfanterie. J’écris un long mail d’allégeance à l’idéologie libérale — je rappelle pour ceux qui prennent ce débat en route que le libéralisme n’est pas un état de fait donné pour insurmontable, mais bien une doctrine économique, je dis cela pour ceux qui confondent le dernier état du monde avec l’histoire de l’Homme — et puis je feins de m’émouvoir qu’un de leurs article fétides reprennent des dessins d’un bolchévique notoire — je vous assure c’est exactement le vocable que j’ai utilisé — et que cela risque d’être ambigü, et puis je clos mon mail en annonçant que j’inclus en pièce jointe un petit photo-montage de ma composition et dont j’espère qu’il fera comprendre à mon interlocuteur que je le prends pour un con depuis le début.

A ma plus grande stupéfaction, je reçois une réponse très courtoise qui m’explique que vraiment LLdeMars est un détraqué et que les gens du Terrier, c’est la chienlit et même bien pire. Alors évidemment ça m’amuse un peu, je renchéris, un peu incrédule que mon interlocuteur ne soit pas mis en alerte par mon adresse de mail au désordre — tout de même le désordre ce n’est pas vraiment une idée libérale très à la mode — ou encore qu’il n’ait pas l’idée de faire une recherche dans Google sur mon nom, et de s’apercevoir que le site du Terrier fait tout naturellement partie des premières réponses. Nouvelle réponse enthousiaste de mon nouveau petit copain de droite. Alors je me dis que je vais continuer ce petit jeu, lui faire cautionner les pires idées, qu’il y en a marre des pauvres qui ne foutent jamais rien, que la culture c’est qu’un cloaque d’intellos mal baisés ou même que pour bien faire il faudrait tuer tous les Juifs et tous les coiffeurs. Mais je dois dire que je n’en ai pas la force. C’est assez terrifiant et très ennuyeux de discuter avec un con, un authentique con de droite. Et puis cela ne sert à rien. Parce qu’il est impossible d’expliquer à un con qu’il est con, cela fait appel à un raisonnement qui est justement en dehors de sa portée.

Ceci dit, dans le même souffle ou presque, je suis tombé sur ce site, rien à voir, mais quand même, vous allez voir, site depuis lequel on peut dessiner à même une autre page html, et comme au TerrierTerrier on ironisait pas mal sur la charte graphique violine de l’alternative libérale, ne vous gênez pas faites comme moi, allez faire de vilains graffittis sur les sites du Front National de l’UMP ou encore des libéraux daltonniens. Je vous assure ça défoule.

Pendant que j’y étais je me suis même amusé à repeindre la page d’accueil du désordre, lui donner des couleurs. Je pourrais peut-être me laisser aller à une mise en couleurs. Des fois que je sache pas quoi faire de mes dix doigts et de mon temps libre.

 

Mercredi Mercredi 23 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

Hier matin après avoir déposé Nathan au centre aéré et Maman au métro, j’ai décidé de m’acheter une tente, parce que l’hôtel à Clermont-Ferrand, quand j’y travaille, coûte un peu cher, alors j’ai eu cette idée de faire du camping. La tente que j’ai trouvée est assez miraculeuse parce qu’elle s’ouvre et se monte toute seule. D’ailleurs c’était assez drôle parce que j’ai ouvert son emballage dans le salon et tout d’un coup je me suis retrouvé avec une immense tente au beau milieu du salon, cela a beaucoup plu à Adèle qui est immédiatement partie se réfugier dans le fond de la tente, elle ne voulait plus en sortir.

Remonter la tente pour qu’elle tienne à nouveau dans son emballage magique est nettement plus coton, mais je crois que j’y arrive bien maintenant.

La nuit dernière, j’ai dormi dans la tente avec Nathan, Nathan était très content, on ne peut pas dire que j’ai très bien dormi parce qu’il y avait des voitures qui passaient, mais en tout cas j’étais très heureux ce matin quand Nathan a pris la clef de la maison dans mon pantalon et qu’il est revenu en m’apportant une tasse de café qu’il avait réchauffée dans le micro-ondes.

Je n’ai pas du tout avancé le ménage et le rangement dans ta chambre, je suis désespéré, chaque fois que j’y travaille un petit peu, quand j’y reviens Adèle a de nouveau semé le désordre. Je t’assure qu’elle n’est pas facile en ce moment.

Demain je t’écrirai une dernière lettre parce qu’après cela je partirai à Clermont et quand j’en reviendrai tu seras de nouveau à la maison.

J’ai essayé de nombreuses fois de t’appeler au téléphone mais je n’ai pas eu la chance de maman de de te trouver (avec moi le téléphone sonne occupé sans arrêt). Elle m’a dit que tu n’avais pas beaucoup d’amies, que tu avais l’air un peu triste, c’est vrai ? Je suis très inquiet.

Je t’embrasse très très fort avant de pouvoir le faire en vrai dimanche soir quand je rentrerai et que tu seras profondément endormie. J’ai bien le droit de croire aux miracles.

Papa.
 

Mardi Mardi 22 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

La journée a commencé comme dans un rêve. Adèle est montée nous voir alors que Maman et moi nous nous réveillions tout juste, et puis nous avons entendu Nathan descendre dans la cuisine, nous étions un peu inquiets, mais il est vite remonté nous voir en apportant un biberon tout chaud pour Adèle, tu crois une chose pareille ?

Nous avons déposé Adèle chez une nourrice, une amie de Blandine, et nous sommes partis à l’hôpital avec Nathan pour un rendez-vous chez une généticienne. Je ne suis pas certain que je saurais t’expliquer exactement ce que c’est que la génétique, si ce n’est que c’est une spécialité de la médecine qui s’intéresse à ce que les parents et les grands-parents transmettent à leurs enfants, par exemple pourquoi toi tu ressembles plutôt à Maman et pourquoi Nathan me ressemble. En fait nous essayons de savoir pourquoi Nathan est autiste. Mais il y a peu de chances que nous l’apprenions. Il faut tout essayer.

Nathan a été à la fois très sage et très courageux pour la prise de sang dont il avait pourtant très peur. Comme il avait été bien sage, je l’ai emmené déjeuner à la Merveille de Fontenay en tête à tête. Il s’est très bien tenu, il a mangé comme un ogre et il est allé chercher lui-même une autre carafe d’eau. Ensuite nous sommes allés chercher Adèle et puis nous sommes partis au bois de Vincennes où Nathan a fait du vélo en évitant les gros chiens et où Adèle a en fait beaucoup marché.

Ce soir elle était épuisée et elle n’a pas demandé son reste et est allée se couche très tranquillement.

En revanche le ménage et le rangement dans ta chambre n’ont pas avancé d’un pouce, il faut vraiment que j’y travaille demain.

Je t’embrasse très fort. Je t’aime et tu me manques beaucoup.

Papa.
 

Lundi Lundi 21 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

Nathan nous a fait une très grosse crise hier soir aussi je n’avais plus la force de t’écrire le soir. C’est pour cela que tu risques de recevoir deux lettres en même temps.

Et pourtant la journée s’était bien passée, il a été au centre aéré où les animatrices m’ont dit qu’il avait été très gentil, un peu solitaire mais très gentil. C’est toujours bien difficile de savoir avec lui quelle mouche l’a piqué.

J’ai essayé de t’appeler plusieurs fois à midi mais le téléphone sonnait occupé tout le temps et puis il ne répondait plus. Je vais réessayer demain.

Nous avons bien reçu ta deuxième lettre qui nous dit bien que tout va bien pour toi dans cette colonie. Et que ton poney s’appelle Citronnelle, comme la plante que l’on trouve fréquemment dans les Cévennes.

Adèle me suit partout pendant la journée aussi j’ai bien du mal à accomplir quoi que ce soit, c’est vrai qu’elle est collante mais demain c’est décidé, je m’attaque au rangement de ta chambre, il faut aussi que je fasse celle de Nathan.

Demain nous allons à un rendez-vous important pour Nathan alors Maman et moi sommes très tendus.

Je t’embrasse très très fort.

Papa

PS j’ai acheté tes bottes pour le poney, donc tu pourras aller au poney-club dès la rentrée. J’espère que tu es contente.
 

Dimanche Dimanche 20 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

Voilà nous sommes rentrés cet après-midi des Rigaudières, il ne fait pas plus beau ici que là bas, mais ici c’est beaucoup moins drôle, quand il ne fait pas beau, que là bas.

Pascal a eu une idée de génie et il a fabriqué en bois une fausse débrousailleuse, tu aurais vu la tête de Nathan, il l’a immédiatement prise et est parti dans le jardin faire du débroussaillage, puis, il s’est ravisé, il est retourné dans l’atelier de Pascal et l’a embrassé, tout le monde était drôlement content. Je ne suis pas encore monté voir si Nathan dormait mais je suis à peu près certain qu’il dort avec sa débrousailleuse dans son lit.

Maman m’a fait des grands tirages avec des photos faites avec le nouvel appareil, c’est très épatant comme résultat. Je te montrerai cela quand tu seras revenue, mais nous ne sommes pas pressés, continue de bien profiter du poney-club.

Et ce matin j’a pris de nombreuses photos du cheval de Florence, c’est curieux de faire de telles photos parce que tu vois avant l’invention de la photographie c’était un vrai problème pour les peintres d’essayer de dessiner les chevaux en train de courir. Et maintenant c’est facile comme tout de le faire et ensuite pour Florence de regarder les photos le même jour et mieux se rendre compte des défauts dans la démarche de son cheval. Je ne sais pas si je me fais comprendre mais à la maison je te montrerai ce que je veux dire sous la forme d’un petit film, comme un dessin animé mais avec des photos.

Tu vas recevoir toutes ces lettres dans un grand désordre, c’est parce que ces trois derniers jours cela n’a pas été facile de trouver des boîtes aux lettres, alors pour compenser je vais essayer de t’appeler demain midi, avant que tu ne les reçoives.

Je t’envoie plein de baisers.

Demain matin je dois aller dans le magasin de sport pour acheter tes bottes de cheval qui sont enfin arrivées.

Papa.
 

Samedi Samedi 19 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

Je crois qu’il n’y a décidément pas de champignons dans les bois en ce moment, je nai trouvé qu’une et une seule girolle dans toute la forêt ce matin, accompagné que j’étais de Nathan, Jeanne et Macraton. Avec Jeanne je ne suis pas dépaysé, elle parle tout le temps, elle pose beaucoup de questions dont elle n’écoute pas toujours les réponses, et je suis obligé souvent de lui demander plusieurs fois la même chose, un peu comme à une autre petite fille que je connais bien.

Nous avons reçu sur la tête plusieurs orages dont un qui a assombri le ciel en un instant presque, tous ont été succédés par des arcs-en-ciel absolument magnifiques.

Pascal est rentré fort tard hier soir en revenant de l’installation de son portail, nous avions fait manger les petits de bonne heure, ils regardaient sagement Kirikou et les bêtes sauvages que Maman a offert à Jeanne pour son anniversaire. Maman avait fait des lasagnes qui étaient délicieuses, suivant la recette de Clémence.

Je me suis couché tard après avoir lu de longs passages du livre de mon copain François.

J’espère que tu vas bien, que tu t’amuses à merveille et que tu t’es fait de nombreux amis, ce dont je ne doute pas. Tu commences à me manquer beaucoup, voilà bien ton père qui dit tout le temps que tu le fatigues notamment en parlant tout le temps et puis tu n’es pas là depuis seulement une semaine et tu me manques.

Je t’embrasse très fort.

Papa.
 

Vendredi Vendredi 18 août 2006





Ma petite Madeleine chérie.

Je suis parti en forêt avec Nathan et le petit chien Macraton que Nathan ne veut plus quitter, voilà bien ton frère qui a eu peur des chiens pendant six mois et qui désormais voudrait passer sa vie dans un chenil. Je pensais trouver des champignons mais je n’ai trouvé qu’une golmotte qui n’était pas fraîche du tout. Ce n’est pas la plus belle cueillette que j’ai jamais faite ici.

Basile et Nathan s’entendent à merveille et jouent du matin au soir ensemble. Quant à Jeanne elle s’occupe très bien d’Adèle.

Il m’est arrivé quelque chose d’assez drôle en début d’après-midi, je suis rentré dans l’atelier de Pascal pour discuter un peu, Pascal avait mis la radio et c’était la voix de mon copain François Bon, c’était curieux d’entendre François dans l’atelier de Pascal.

Dans l’après-midi, je suis ressorti pour aller en forêt dans une parcelle plus humide que celle du matin, mais je n’ai trouvé qu’un bolet qui était mangé de l’intéreiur par deux lucanes noirs luisant, je ne crois pas que je vais trouver de champignons cette fois-ci.

Il fait un temps très gris, et très moche, il pleut plusieurs fois par jour, mais de ce que je vois de la carte météo de la France dans le journal cela doit être un peu la même chose là où tu es, alors j’espère que tu peux quand même faire du poney tous les jours.

Pascal est très en retard dans la construction d’un portail, du coup hier soir, après le café, il est retourné dans son atelier, je suis allé lui tenir compagnie une petite heure avec un autre café, et je me suis finalement couché vers minuit.

Je t’embrasse très très fort. J’essaierai d’appeller demain midi.

Papa
 

Jeudi Jeudi 17 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

Nous avons déposé Nathan au centre aéré, puis Maman au métro, et ensuite je suis rentré à la maison où la petite Adèle n’a pas arrêté de me suivre comme un petit chien du coup je n’ai pas pu faire grand chose de ma matinée si ce n’est descendre à la poste pour poster la lettre d’hier.

J’ai fini par la coucher d’assez bonne heure, je suis descendu dans le garage et j’ai scanné les photos que Maman a rapportées du travail hier, ce sont des photos que Marie a faites de toi je crois l’été dernier, un vrai concours de grimaces.

J’ai fini par la réveiller parce qu’elle dormait très très bien (je te promets je ne lui ai pas redonné de rhum), nous sommes allés chercher Nathan au centre aéré et puis nous avons conduit jusqu’au labo de Maman. Et de là nous sommes partis chez Pascal et Florence, il y avait beaucoup de circulation mais cela a été quand même.

Lorsque nous sommes arrivés, Nathan a eu un peu peur du petit chien, mais finalement il a réussi à dominer sa peur et a fini même par le caresser plusieurs fois. Jeanne était très déçue que tu ne sois pas avec nous, mais bien contente d’apprendre que tu faisais du poney tous les jours.

Nous avons dîné un peu tard, à l’heure des Rigaudières, après que les chevaux, les chiens, le chat, et je ne sais qui d’autre, ont été nourris, nous avons couché Adèle qui tombait de fatigue, puis Nathan a aussi demandé à aller se coucher. Je dors avec lui dans le chambre de Léonnie et Maman dort avec Adèle dans la chambre de Justine.

Maman m’a dit qu’elle t’avait téléphoné et que tout allait bien, que tu t’amusais bien, j’en suis très heureux.

Je t’embrasse bien fort. Tu me manques tu sais.

Papa.

PS les prochains jours tu n’auras pas de photos pour aller avec les lettres parce qu’aux Rigaudères je n’ai pas ce qu’il faut pour les imprimer.
 

Mercredi Mercredi 16 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

Nous avons passé une très bonne journée. Après avoir accompagné Nathan au centre aéré et Maman au métro à Vincennes, je me suis attaqué au rangement de ta chambre dans la matinée.

J’ai déjeuné avec Adèle, qui a tout dévoré comme un ogre. Y compris le reste de baba au rhum de la veille, elle glapissait : "encore !, encore !" Et puis je l’ai couchée pour sa sieste. Tu sais qu’on la met au lit pour la sieste sans couche et même ce soir nous essayons pour la nuit sans couche ? Elle grandit drôlement en ce moment ta petite soeur.

A ma plus grande surprise elle a dormi trois heures de suite. Bon d’accord à la fin de sa sieste elle était sortie de son lit et elle a détruit presque tout le rangement que j’avais fait, mais j’étais quand même content parce que j’ai bien pu travailler dans le garage nouvellement rangé.

Elle s’est levée de sa sieste juste à temps pour aller chercher Maman au métro. Dans la voiture au retour de Vincennes, j’ai dit à Maman qu’Adèle avait mangé comme un loup et qu’elle avait fini le baba au rhum qui restait, Maman s’est étranglée parce que tu vois le baba au rhum ce n’est pas le meilleur des desserts pour une petite fille de deux ans et c’est sans doute à cause du rhum qu’elle a si bien dormi cet après-midi, j’étais terriblement honteux d’avoir commis une pareille bourde.

Je suis ensuite allé chercher Nathan au centre aéré et nous sommes partis chez Daphna et Eric où nous étions invités à dîner. Leur petit Adam a d’abord été très timide mais quand il a compris que Nathan était très intéressé par tout ce qui était tracteurs, motos et mécanique, ils se sont très bien entendus et ils ont été très sages. Nous avons pu donc passer une très bonne soirée. Daphna avait fait de la raie au beurre noir, c’était un délice.

Maman vient de coucher les petits, il est presque onze heures du soir, tu te rends compte un peu !

Je vais rapidement faire une sélection de toutes les photos que j’ai prises aujourd’hui et ta lettre sera prête à poster demain matin.

Je t’embrasse bien fort.

Demain Maman écoutera le répondeur de la colonie pour savoir un peu ce que vous avez fait aujourd’hui.

Ton Papa.
 

Mardi mardi 15 août



Ma petite Madeleine chérie.

Nous étions levés de bonne heure ce matin avec Maman et Adèle et Nathan dormaient encore. Nathan a fini par se lever, et puis j’ai vu la porte de ta chambre s’ouvrir tout doucement et une petite tête en sortir, qui quand elle a vu son grand frère sur le palier a dit d’une voix qui était très attendrissante et très drôle aussi : "Bonjour Nathan". Nous avons pris un petit déjeuner rapide et je n’ai eu aucun mal pour que Nathan s’habille rapidement parce que je lui avais promis de faire du bricolage aujourd’hui et que, oui, Nathan, il y aura de la perceuse électrique, mais non, il n’y aura pas de débrousailleuse, tu images une débrousailleuse à Fontenay ?

Nous avons travaillé toute la matinée à réorganiser la chambre du haut. J’ai notamment réparé la grande lampe, ce qui fait que tu pourras désormais monter le soir dans notre chambre sans avoir peur du noir parce que tu pourras allumer dans la chambre depuis l’escalier. Nathan m’a bien aidé à faire le rangement, et le ménage, dans les placards des combles, et c’était très bien parce que cela m’a permis de ne pas trop me baisser et de ménager mon dos. Je suis très heureux parce que dans le grand rangement de la pièce du haut j’ai fini par retrouver une revue que je pensais égarée et dans laquelle il y a un texte à propos de free jazz que j’aime beaucoup. Bon allez je t’embête avec mes histoires.

Après un solide déjeuner, un très bon gratin de courgettes, nous avons poursuivi cette grande campagne de réparations et de nettoyages divers par la buanderie. Ce soir le garage est redevenu très propre, je crois que tu serais vivement impressionnée.

Parce qu’Adèle et Nathan devenaient absolument insupportables dans la maison, j’ai décidé de les emmener au square aux chats. Ils n’étaient pas beaucoup plus sages au parc mais au moins j’avais le sentiment de les entendre moins.

Maman a fini par coucher Adèle de très bonne heure, parce que naturellement elle ne voulait pas faire la sieste, du coup elle était très fatiguée en fin de journée.

Hanno vient dîner ce soir, je pense que nous allons très bien manger, il y a de la salade de pieuvre en entrée et du baba au rhum au dessert.

De ton côté j’espère que le réfectoire de la colonie de vacances fait de la bonne cuisine. Tu me manques beaucoup, surtout aujourd’hui où tu aurais pu nous aider à canaliser les petits, mais je suis certain que tu es très contente de passer ta journée près des poneys.

Je t’embrasse bien fort.

Papa.
 

Lundi Lundi 14 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

Ce matin j’ai emmené Nathan au centre aéré, les autres enfants étaient tellement peu nombreux qu’il y avait davantage d’animateurs et d’animatrices que d’enfants, Nathan était très content surtout quand il a compris que le grand Thibault allait s’occuper de lui toute la journée.

Nous avons profité que Nathan était au centre aéré pour faire de grandes courses avec Maman. Nous avons notamment trouvé une petite lampe pour ton lit qui ne sera pas dangereuse, comme l’autre nous en faisait peur. Je pense que tu seras très contente.

Le midi, nous sommes allés manger à la "Merveille de Fontenay" où il y avait des crevettes au poivre qui étaient délicieuses, la petite Adèle n’a pas été très sage mais nous nous en sommes sortis malgré tout. C’est amusant parce qu’elle commence à goûter de plus en plus de choses dans le restaurant chinois, aujourd’hui elle a mangé un peu du boeuf aux oignons de ta Maman.

L’après-midi, nous avons tenté de lui faire faire la sieste, j’en ai profité pour essayer de travailler un peu. Mais ma concentration n’était pas au rendez-vous. Depuis que nous sommes rentrés des Cévennes j’ai beaucoup de mal à travailler, je crois que je regrette le temps des vacances et des baignades dans la Cèze.

Nous sommes allés chercher Nathan de bonne heure pour aller dans le bois de Vincennes cueillir des mûres. Elles ne sont pas aussi belles que celles que l’on trouve dans les haies du Bouchet, mais je pense que nous arriverons quand même à en faire de bonnes confitures. J’ai même du aller patauger dans la vase pour aller chercher les plus belles. Adèle a profité que j’étais les pieds dans l’eau pour commettre les pires bêtises, nous avons du rentrer parce qu’elle devenait vraiment odieuse, on ne rigole pas tous les jours avec ta petite soeur en ce moment.

Nous avons mangé toutes sortes de choses assez étranges ce soir, que Maman avait trouvées en faisant les courses ce matin, notamment du saucisson d’élan fumé, du fromage de crevettes, et des harengs dans de la sauce aillée. Mon estomac fait de drôles de bruits en t’écrivant.

J’espère que tu vas bien et que t’amuses. As-tu déjà un poney préféré ? Je suis sûr que oui.

Je t’embrasse très fort.

Ton Papa qui t’aime
 

Dimanche Dimanche 13 août 2006



Ma petite Madeleine chérie.

Finalement ce matin sur le quai de la gare ce n’était peut-être pas toi la plus émue de nous deux, j’étais bien triste de te voir partir. Ce soir, cela va mieux parce que je me figure que tu as déjà trouvé tes repères dans cette petite vie en colonie de vacances.

Quand je suis rentré ce matin, toute la maison dormait, sauf une petite fille qui commençait à réclamer son biberon. Elle avait les joues toutes chaudes et toutes douces. J’ai aussi fait du café et j’en ai monté un bol à ta maman, avec Adèle elles ont pris leur petit-déjeuner au lit ensemble. Nathan s’est levé plus tard. Et il a tout de suite demandé où tu étais. Il était un très déconfit quand on lui a dit que tu étais partie quelques jours.

Maman est partie sur le marché de Montreuil avec Nathan pendant que j’ai essayé de faire du ménage avec Adèle, ce qui n’est pas facile comme tu peux t’en douter. Maman et Nathan ont rapporté des girolles et des grandes fleurs de tournesol, apparemment Nathan aussi voulait faire comme toi et m’offrir des fleurs. D’ailleurs comme tu peux le voir sur la photo du jour, j’ai déjà fait quelques photographies de tes magnifiques glaïeuls. J’ai cuisiné les girolles avec de l’huile d’olive aillée et des morceaux de lard, d’ailleurs j’étais très content parce que j’ai trouvé une astuce pour diminuer un peu le goût salé du lard, en le faisant revenir dans le jus de cuisson des girolles.

Nous avons couché Adèle pour une petite sieste, Maman a continué de discuter avec Nathan et je suis descendu dans le garage travailler un peu. Puis quand il a été l’heure de lever Adèle, nous sommes tous les quatre partis au bois de Vincennes, il pleuvait un peu mais nous avons fait une très belle ballade. C’est Nathan qui a décidé du chemin, il roulait devant avec ton vélo.

En rentrant j’ai pris un long bain avec les deux petits, Adèle n’était pas particulièrement sage, mais Nathan si. Il s’est même lavé les cheveux lui-même.

Maman est montée se coucher parce qu’elle a un vilain torticolis et je me dépêche de taper cette lettre pour être sûr de pouvoir la poster demain matin.

Tu nous manques déjà terriblement, je me réjouis cependant à l’idée que tu vas faire du poney tous les jours de ces deux semaines, c’est un peu comme si tu étais au paradis des Madeleines.

Je t’embrasse très très fort.

Ton papa qui t’aime.





Ce que j’ai pas dit à Madeleine, la voir partir m’a rendu triste, d’une part parce qu’elle me manque déjà mais aussi parce que j’ai réalisé que je n’aurais pas eu ce même sentiment de manque tendre affectueux avec Nathan dont j’aurais au contraire été heureux qu’il parte, pour la détente que toutjours son absence crée.  

Samedi Samedi 12 août 2006



Comment ma mémoire peut-elle être pareillement trouée aux mites, pour ce qui compte, ce qui a de l’importance à mes yeux, et au contraire me restituer avec fidélité des informations dont je pourrais si facilement me passer.

Ainsi je connais tant et tant de paroles des Beatles, des Rolling Stones, de Patti Smith ou encore de Tom Waits absolument par coeur &#151 et même des choses plus inavouables encore, et surtout très molles &#151 au point de pouvoir les chanter, même faux, et au contraire, je me suis rendu compte aujourd’hui à quel point je n’avais rien retenu des quelques visites que j’avais pu faire, du temps où nous habitions à Puiseux-en-Bray, et faisions donc l’essentiel de nos courses à Gisors, de l’église de Gisors et même de son accident architectural surprenant, un portail Renaissance venant percuter de plein fouet du gothique flamboyant tardif. Et dans cette défiguration, un mystère unique, qui n’aurait sans doute pas eu lieu si les architectes et maçons de la Renaissance ne s’étaient invités à emboutir le gothique, qui plus est dans un angle surprenant de 5 ou 10 degrés à peu près, c’est-à-dire qu’au lieu de prendre lieu et place du portail gothique, le portail Renaissance vient emboutir la nef gothique selon un biais apparemment accidentel. C’est à ce point curieux qu’on finirait par se demander quel glissement théologique a lieu ici tant il est impossible que les deux parties aient pu être érigées à la gloire du même Dieu. On pourrait de la sorte imaginer une synagogue dont l’entrée, à la hauteur supposée du tabernacle, ferait place à une nef d’église qui se terminerait en son choeur par l’arrière d’une mosquée. Mais c’est pure fiction naturellement.

N’empêche je reste incrédule que si peu de cette église devenue cathédrale avait perduré dans ma mémoire. Quel idiot ! I am a fool to cry. Manque plus que Madeleine pour faire les choeurs, Daddy you’re a fool to cry and it makes me wonder...  

Vendredi Vendredi 11 août 2006



Anne a eu une riche idée, puisque nous étions à Montagny avec les enfants, nous pouvions tout aussi bien passer l’après-midi au Parc Saint-Paul, ce qui n’aurait pas manqué de nous rappeler ces excellents souvenirs de Madeleine et Nathan, encore tout petits, que nous emmenions là-bas, pour leur plus grande joie, Madeleine toujours accueillie avec moult effusion de tendresse par Pablo-le-clown à l’entrée, elle toute rougissante alors, et qui aujourd’hui se demande bien s’il se souviendra d’elle.

Le Parc Saint-Paul se trouve à cinq kilomètres à l’Ouest de Beauvais. C’est un petit parc d’attractions qui, il y a presque une dizaine d’années, n’était pas grand-chose si ce n’est un surprenant collage de bonnes idées et de récupérations de vieux manèges, l’entrée en était très modique et donnait droit à tous les manèges. Pour le midi, non seulement il y avait des tables pour lesquelles on pouvait apporter son manger mais il y avait également des âtres de barbecue pour ceux qui étaient plus prévoyants encore. C’était assurément un parc familial, les manèges étaient animés et surveillés par des jeunes gens qui étaient à la fois bienveillants avec les enfants et souriants avec tous, ce qui tranche un peu avec les habituelles mines des forains. Et bien, les choses n’ont pas vraiment changé. Le prix d’entrée est un peu plus rondellet, les manèges un peu plus neufs, mais l’ambiance bon enfant est inchangée.

Ce qui est curieux c’est de revoir certaines installations minuscules pour les tout-petits, Madeleine s’amuse beaucoup des petites chaussures dans le petit canal, dont elle se souvient, mais dans lesquelles elle ne pourrait naturellement plus monter, mais elle pétille de joie en y installant sa petite soeur, et c’est comme nous revoyions, à distance, Madeleine, toute petite. A l’inverse, et c’est là ma grande joie, Madeleine est maintenant assez grande pour monter avec moi dans les montagnes russes, je me maudis de l’avoir emmener avec moi à la première descente tellement elle crie fort de peur, mais je suis extrêmement fier d’elle quand elle me demande d’en refaire un tour, puis un autre, là c’est moi qui déclare forfait parce qu’à la fois le dos et l’abdomen crient gare.

Je ne suis pas prêt d’oublier mon rire inextinguible dans le manège centrifuge, je m’étranglais de rire, cela fait bien longtemps que je n’ai pareillement ri, sans pouvoir m’arrêter et cela me fait un bien extraordinaire. Madeleine est un peu interloquée d’ailleurs de me voir rire de façon aussi univoque. Elle serait presque méfiante et de se damnder ce que cela cache ? Mais non, rien.

Le soir en rentrant, nous nous arrêtons dans la bonne boucherie de la rue de Vienne à Gisors et achetons une épaisse côte de boeuf pour faire plaisir à Henri, qu’il fera cuire dans la cheminée, surveillée par un Nathan entièrement absorbé et rendu très responsable par cette veille. Quelle maginifique journée !  

Jeudi Jeudi 10 août 2006

L’écoute, en pleurs, de l’émission de radio à propos des enfants et de la psychiatrie et son volet à propos de l’autisme — ce qui prouve bien, d’ailleurs, cette compréhension encore très imparfaite de l’autisme qui précisément ne relève pas a priori de la psychiatrie &#151, lors du débat je manque à plusieurs reprises d’éteindre le poste parce que décidément le ton coutumièrement pédant et auto-concerné de France Culture me sort désormais par les oreilles, mais voilà, au détour d’une phrase, ou d’un autre, j’apprends tel petit détail que j’ignorais encore, alors j’endure le discours des spécialistes qui ne sont pas modestes et au contraire, je prête une attention particulière à ceux qui sont humbles, à la fin du débat tout est balayé par le témoignage de cette mère qui me prend directement à la jugulaire, mère d’une jeune femme autiste de 33 ans qui ne peut absolument pas se passer d’elle, cette mère, cette femme, que j’entends dire avec une voix franche, comment peut-elle avoir un tel courage ? — les femmes vraiment ! &#151, que quand l’heure sera venue pour elle de mourir, elle préférerait sans doute emmener sa fille avec elle parce qu’elle n’a évidemment aucune confiance dans notre société pour la prendre en charge.

J’ai arrêté l’année dernière de me faire ce genre de noeuds au cerveau à propos de Nathan parce que justement ils assombrissaient l’horizon immédiat qu’il importait précisément de distinguer avec justesse, et Nathan n’a que six ans et Anne et moi la quarantaine, alors ça laisse encore un peu de temps pour y penser. Mais d’entendre cette voix de femme poser la même question pour sa fille qui a 27 ans de plus de Nathan ! Je sais maitenant que ce que nous faisons aujourd’hui, pourquoi nous nous acharnons, c’est dans l’espoir de ne pas avoir à se poser ce genre de questions dans 25 ans, de pouvoir mourrir tranquille.

Je sais aussi que par le biais du bon référencement de ce site et de son bloc-notes, ce n’est pas vantardise, mais les visiteurs du site arrivent de toutes sortes d’endroits en quête de décidément toutes sortes de choses, il y a des parents d’enfants autistes qui échouent sur ces pages, certains souvent désarçonnés d’ailleurs par le site, par son organisation inhabituelle, eux qui sont à la recherche d’informations structurées sur ce qui n’a pas d’ordre, on s’excuse, et d’autres parents avec lesquels nous avons de temps en temps un dialogue — malgré mon aversion des commentaires de blog, d’ailleurs ces personnes ne sauraient que faire de ces commentaires publics — pour ces parents, qui sont passés à côté de l’émission, et des fois que la longévité des archives de France Culture ne passe pas la fin de l’été, j’ai enregistré l’émission, un mail et je vous l’envoie.

 

Mercredi Mercredi 9 août 2006

Une nouvelle idée de série de photographies : prendre en photos aléatoirement les passants et notamment ceux qui attendent leur bus, sous l’autoroute A86, à Fontenay-sous-Bois, chaque fois que je passe sous ce tunnel jaune sale, donc a priori à la couleur de fond très défavorable.

Et m’apercevoir, de découvrir presque, que voilà bien ma façon de travailler, me donner des contraintes minuscules, comme de photographier un savon chaque fois que je m’en lave les mains, ou plus simplement faire des photos tous les jours, ou chaque fois que je passais devant tel champ, ou devant telle centrale nucléaire... etc, autant de contraintes dont aucune a un poids propre suffisant pour me freiner dans la journée, mais de les accumuler toutes et mes journées ne sont pas assez longues pour rendre compte d’elles-mêmes.

Le sentiment que j’éprouve à ces minuscules activités et à leur cumul est à la fois celui de l’angoisse de ne pas parvenir à les conduire toutes de front et au contraire la joie paisible d’en trouver autant à faire et de ma garantir alors de remparts infranchissables contre l’ennui. Il y a sans doute des façons moins compliquées de mener son existence, mais depuis le jour où mon père m’a offert un agrandisseur — un durst avec un cul de bouteille particulièrement imprécis — je n’ai jamais ressenti le moindre ennui — ni même compris ce qui avait bien pu posséder le père à ce cadeau, précisément celui-là, et qui n’avait pas été acquis par un quelconque mérite. Par exemple, je m’ennuierais volontiers dans une boîte de nuit et je n’ai pas du en visiter plus d’une demi-douzaine dans toute mon existence, mais chaque fois que j’ai eu m’extraire de ce piège, de me désennuyer, il m’a suffit de prendre des photographies, notamment de ce qui me déplaisait tant — un jour il faudrait que je compulse mes innombrables photographies de mariage. Ou en prenant des notes, comme il m’arrive si souvent de le faire en m’arrêtant sur le bord d’une route et de consigner ce qui me passait par la tête en conduisant juste avant de m’arrêter.

Et pourtant la perspective que je puisse m’ennuyer m’effraie et me pousse sans doute à ouvrir les yeux plus grand. Je suis très heureux de voir que Madeleine, par exemple, s’ennuie rarement. Pour Nathan c’est plus difficile à dire, parfois pensant à son encombrement ou à son envahissement, je me demande s’il ne s’agit pas de blocs compacts d’ennui qui lui barrent la route. Je ne sais pas si la phobie de l’ennui porte un nom — tant de phobies en portent l’apophathodiaphulatophobie, peur de la constipation et l’autocheïrothanatophobie, peur de suicide pour ne citer qu’elles deux — mais c’est assurément la mienne.

 

Mardi Mardi 8 août 2006



Ne retournez jamais revoir vos anciennes demeures. Je le savais déjà, mais j’ai dérogé à cette régle aujourd’hui à Puiseux. Après avoir déposé Madeleine et Nathan à Montagny et les confiant ainsi à Clémence, je me suis laissé tenter à pousser un peu plus loin et parcourir la trentaine de kilomètres qui me séparaient encore de Puiseux-en-Bray.

Mon plaisir de retrouver cet endroit où nous avions vécu pendant cinq ans, et qu’Anne et moi avons quitté les larmes aux yeux, était d’ébord intact quand je m’arrêtai sur le bord du champ que j’avais tant de fois photographié, il y avait là ce miracle lumineux habituel et j’étais donc heureux de conduire au ralenti pour arriver juste en face de l’école, là où nous habitons. Je me suis même garé devant notre ancien garage. Pas gêné, mais à vrai dire je ne voulais pas m’éterniser non plus, juste revoir la façade de la maison et puis retour. La grand’rue avait son air coutumier de grand désert écrasé par la chaleur en été et battu par les pluies boueuses en hiver, parfois traversé par un lourd camion ou un tracteur poussif.

La façade, je le remarquais tout de suite, n’avait pas changé, n’était-ce la très grande unformité des rideaux aux quatre fenêtres, tous tirés, cela ne nous aurait pas ressemblé, d’ailleurs nombre de fois nous avons entendu à notre propos, dans le village, que nous étions la maison sans rideaux et avec les photos au mur. Je suis passé derrière le garage dans le petit passage qui mène à la salle des fêtes et au terrain de sport du village, dans l’espoir que peut-être j’apercevrais le petit perron où nous avons tant de photos des enfants déjeunant sur leur petite table. J’ai alors remarqué que tout le jardin avait été réentouré par les thuyas opaques, que le portail en pvc blanc avait été changé pour un portail nettement plus imposant et dont le bord supérieur était hérissé de piques vraisemblablement destinés à refouler les contrevenants et puis dans le jardin, j’ai manqué de défaillir en constatant que trois ou quatre arbres avaient été abattus, notammant l’érable qui était devant la maison et qui nous couvait de l’ombre de ses branches basses. J’ai entendu un déclic au dessus de ma tête, et j’ai pu voir que la maison était désormais équipée d’un système de vidéo surveillance !

Je suis reparti tout de suite. Deux voitures sont passées tandis que je remontais dans la mienne, j’ai reconnu des visages qui eux ne m’ont pas reconnu, ce que j’ai surtout reconnu c’est cette façon absolument unique qu’ont les gens de Puiseux pour dévisager une personne qu’ils ne connaissent pas.

J’étais triste. Je n’ai pas traversé le village. J’ai fait demi-tour. Adèle dormait à l’arrière de la voiture.

Et dire qu’Anne et moi ne pensions pas toutes les nuits à fermer la porte d’entrée de la maison. Je me souviens aussi de l’effroi à Portsmouth, les occupants suivants avaient réduit les fenêtres de l’atelier, mes belles fenêtres ! et à Loos, les bureaux de la municipalité qui occupaient désormais la pièce qui avait autrefois abrité les parties de Mah jong avec mon Oncle Michel. Ne jamais revenir sur ses pas.  

Lundi Lundi 7 août

Voilà bien ce que je désteste dans ce nouveau lieu de travail à Clermont-Ferrand, le déphasage, les déplacements dans un sens, puis dans l’autre, et toute la semaine attendre le jour où il faut y retourner de nouveau, et, paradoxalement, c’est aujourd’hui, tandis que j’entame une période de congés de trois semaines, que je ressens le plus profondément cette gêne des déplacements. Sans doute parce que je suis en voiture &#15& et non en train donc très occupé à lire ou à écrire — et que je n’aime pas du tout cette route entre Paris à clermont-Ferrand, que ce soit en passant par Orléans — cette fois-ci au retour — ou par Nevers — à l’aller, et de passer près de la centrale nucléaire de Cosne-sur-Loire n’y change rien — cette route me navre pour son ennui et sa monotonie.

Et pourtant cette fois-ci, moins pressé par le temps, je m’autorise des haltes plus longues et, évidemment avec le nouvel appreil-photo, plus photographiques, je souris à cette idée idiote, cabotine, depuis que j’ai commencé à photographier quotidiennement ma cicatrice de la hernie ombilicale, et sachant que je passerais par l’autoroute de Clermont-Ferrand à Orléans, je passerai par l’aire d’autoroute dite du centre de la France, je m’amuse donc à l’idée de faire la photographie d’aujourd’hui, une photographie de mon nombril en somme, précisément sur cette aire d’autoroute du nombril de la France. Comme je déteste ce pays qui se croit encore et toujours le centre du Monde ! Dieu nous garde, nous n’avons pas gagné la putain de coupe de Monde des manchots.

Je suis verni, je retrouve dans les environs de Chartres que j’avais traversés la semaine dernière en regrettant de n’avoir pas d’appreil-photo pour fixer ce ciel d’orage, et notamment au-dessus des éoliennes, je retrouve donc, un ciel d’orage, mais ce qui retient mon attention cette fois-ci ce sont des champs sur lesquels des agriculteurs pratiquent des brûlis. Ce n’est vraiment pas souvent que la même lumière veuille bien se réprésenter au même endroit en deux occasions différentes. En cela l’acte de photographier est comparable à celui d’écrire, c’est tout de suite ou jamais. Et, très rarement, les mêmes petits miracles acceptent de se répresenter plus tard.

A Chartres, je m’arrête pour faire des photographies de la cathédrale, il pleut dehors aussi je ne m’éternise pas et me réfugie à l’intérieur pensant que j’aurais quantité de choses à photographier mais je suis très désappointé par l’obscurité qui m’accueille. On pourrait développer des tirages dans la cathédrale de Chartres, malheureusement la photographier demanderait un pied que je n’ai pas avec moi. Je repense à cette cathédrale de Chartres tant de fois observées à la jumelle lorsque j’étais de garde depuis les miradors du service militaire. J’étais souvent volontaire pour les miradors sur lesquels pourtant on se pelait de froid dans l’hiver 1984-1985.

Je finis par arriver, mais fort tard, à force de haltes photographiques, aux Rigaudières, où je trouve une Madeleine en pleine forme, et bien contente de me revoir. Le temps de boire un thé et nous repartons pour Fontenay. Comme le dit Madeleine, elle fait son possible pour ne pas me saouler de paroles mais cela fait tout de même une semaine qu’elle ne m’a pas vu, donc elle a quand même, insiste-t-elle, des choses à me dire.

 

Dimanche Dimanche 6 août 2006



Quelle ne fut pas ma surprise cet après-midi au réveil, je suis parti dans le centre de Clermont-Ferrand dans l’idée de mettre à profit le nouvel appareil pour faire des photographies de la cathédrale et de la petite basilique romane Notre-Dame-du-port, plus bas dans le vieille ville, et ainsi continuer d’apporter ma modeste contribution à un certain projet de dictonnaire d’architecture. Je ne m’attendais certainement pas à tomber sur des rues, les grandes artères de la ville, absolument désertes, décor idéal d’un film post-nucléaire, façon le Paris du dernier combat. Je n’ai donc pas pris une seule photographie de la cathédrale dont je suis certain qu’elle sera encore là un autre après-midi passé à Clermont-Ferrand, mais au contraire, j’ai photographié fiévreusement ces grandes avenues désertes aussi loin que l’oeil et même le téléobjectif peuvent voir. J’ai repensé aux banlieues de Chicago que j’avais également photographiées désertes, mais alors la raison en était simple, je faisais mes photos par grand vent en plein hiver, un dimanche matin, il n’y avait alors personne dans les rues.

L’explication de cette absence collective est venue d’un collègue le soir au travail en lui montrant les photos de la ville sans êtres, lui est de Clermont, et est amusé de ma surprise. Longtemps, et c’est encore beaucoup le cas, Clermont-Ferrand n’a été la ville que d’une seule activité, d’une seule usine, Michelin, qui tous les mois d’août cessait toute activité, contraignant tous les sous-traitants et les comerçants de la région à une comparable fermeture, aussi tous les habitants prenaient également, soit parce qu’ils travaillaient à Michelin ou dans une société soustraitante ou soit encore parce qu’ils ne voyaient plus l’intérêt de vivre dans une ville morte, leurs vacances au mois d’août. Les usines Michelin ne ferment plus au mois d’août et l’activité de la ville et de sa région se sont un peu diversifées, mais nombreux sont les Clermontois qui ont gardé le pli de déserter leur ville au mois d’août. Alors le premier dimanche du mois d’août, pensez.

Mes photographies de la ville fantôme, parce que je ne maîtrise pas encore bien le fonctionnement du nouvel appareil, sont grandement sous-exposées. L’appareil ne fait pas le photographe. Voilà qui redevient vrai.

Je n’aimerais pas vivre dans une ville dans laquelle les habitants vivent comme un seul homme.  

Samedi Samedi 5 août 2006



 

Vendredi Vendredi 4 août 2006

C’est sûrement un achat que nous pourrions être amenés à regretter cet hiver, quand la bise..., mais voilà Anne n’a pas eu à insister beaucoup pour que j’accepte de remplacer mon petit coolpix 5000 en rideau par un appareil réflexe numérique. Et celui qui me tentait le plus n’était pas le moins onéreux, mais il avait cet avantage insigne de permettre de monter sur le boîtier mes vieilles optiques du temps de la photographie argentique, lesquelles, six d’entre elles tout de même, dont le 55m/m macro, une merveille, sommeillaient depuis presque un lustre sans connaître grand usage.

J’ai passé la soirée à éplucher le mode d’emploi, long d’une petite centaine de pages, et miracle — ou, je crois bien que je parle cette langue — ce bolide noir me tombe naturellement dans les mains, c’est une drôle de sensation que de devoir river à nouveau son oeil dans le viseur, de soutenir l’ojectif de la main gauche, faire la mise au point à la main — tout un monde qui s’ouvre à nouveau — et déclencher la main autour de ce qui était autrefois la poignée du moteur et qui n’est plus qu’un renflement factice, désormais grosse poignée sans doute gavée d’électronique.

Et quand je décharge vers une heure du matin toutes les photographies prises avec cette belle mécanique, je souris que ce sont là typiquement toutes les photographies que l’on fait avec un nouvel appareil, ne manque plus, dans les miennes, que la photographie de l’emballage de l’appareil.

La surprise aussi de retrouver une homothétie calquée sur celle du 24X36. Et qui devrait poser quelques problèmes d’adaptation des images à venir dans les scripts du site qui eux étaient prévus pour des images dans un rapport de 4-3 — que j’aimais bien d’ailleurs.

 

Jeudi Jeudi 3 août 2006

Longue conversation au téléphone avec mon ami Alain François. Nous avons d’abord évoqué nos travaux de collaboration dans le Portillon et sans doute la difficulté de faire vivre le site quand Alain notamment est débordé de travail par ailleurs. De fil en aiguille nous en arrivons à ce constat, somme toute habituel, de l’absence complète de reconnaissance dont jouit le web art en général &#151 en fait l’un des sujets de prédilection du dialogue que j’ai avec mon ami Alain relève habituellement des Arts plastiques, mais il arrive toute de même souvent que nous discutions aussi de ce qu’il se passe sur la toile et de nos plus récentes découvertes &#151 et ces derniers temps, j’ai passé de très bons moments avec Visual poetry (c’est en Anglais mais on peut le faire fonctionner avec n’importe quelle autre langue, les résultats sont d’autant plus déconcertants). Et toujours de se demander pourquoi certaines des plus belles trouvailles sont tout de même promises à l’oubli, quand justement en matière d’arts plastiques les musées, et notamment Beaubourg ces derniers temps, dans le champ de la photographie contemporaine tout particulièrement, semble s’encombrer d’oeuvres qui auront autant de rentissement dans dix ans que l’oeuvre, par exemple, d’un Garouste aujourd’hui, dont tout le monde avait la bouche pleine dans les années 80. Ce n’est pas seulement une question d’injustice, en tout cas cela ne fait pas partie des injustices qui tuent, mais bien davantage que la preuve que les musées sont désormais dépassés par une tendance qui s’est amorcée aux Etats-Unis dans les années 80 : le marché de l’art réagit plus vite que les acheteurs des musées qui finissent par être à la traîne et ne font plus qu’enterriner justement les choix du marché. Que feront plus tard les musées de toutes ces toiles navrantes de Julian Schnabel achetées dans la précipitation de l’effervescence de la période Schnabel ? Et quelles sommes folles y ont été englouties ! Les musées ne s’intéressent pas au web art pour une raison finalement assez simple, le web art ne produit pas d’objes à proprement parler et a toujours tenu en respect le marché qui le lui rend très bien par une méfiance épidermique. Il y a presque vingt ans on trouvait encore des personnes pour s’émouvoir que l’exposition des dix ans de Beauboug ait été sponsorisée par des sociétés privées dont les noms, et pire, les logos, figuraient en bonne place à l’entrée de l’exposition. Aujourd’hui c’est nettement plus simple, ce sont ces mêmes sociétés privées qui du haut de leurs 1% lourds font vivre le marché. Et les musées qui se ruinent à acquérir, dans leur sillage, des oeuvres jetables.

OK pour contre-signer

Juste une chose : Il n’y a nécessairement pas que du jetable dans les achats des musées mais pas facile d’y reconnaître ses petits dans le cycle des modes qui rend tout illisible.

Autre chose :
Je ne suis pas sur que ce soit spécifique à maintenant car les réserves de musée sont remplies d’horreurs très cotées à leur époque.

Pour nous, la fin du 19e c’est les les impressionnistes (entre autres). Pour la fin du 19e, les impressionnistes n’étaient rien (je sais, j’ai lu les journaux de cette époque).
Pour moi, la charnière du 20e et 21e est le moment d’internet...
Pour dans 50 ans, la fin du 20e et le début de celui-là seront le "moment" d’avènement du web (et non des resucées d’installations et bricolages en tout genre datant du milieu du 20e)
Suis-je en train de dire que nous avons 50 ans d’avance ?

Al

 

Mercredi Mercredi 2 août 2006

Finalement je m’y mets. Je fais un peu d’ordre et j’allume la bestiole. Et je souris que cela me prenne trois essais pour taper correctement mon mot de passe, comme les doigts sont devenus maladroits en un mois de temps ! Les coquilles et les erreurs sont légion. Je repense alors à cette petite boule au majeur que l’on avait, enfant, à force d’écrire &#151 et de s’appliquer sur toutes les lettres en serrant le stylo avec une force tétanisée, après cela, tentez d’apprendre à un enfant à tenir correctement un crayon pour dessiner ! pas étonnant que les comptables soient plus nombreux que les peintres &#151 qui disparaissait pendant les grandes vacances et qui au contraire redevenait douloureux à la rentrée et alors toutes les lettres formées coûtaient. C’est déjà la fin des vacances ?

 

Mardi Mercredi premier août 2006

On devrait rompre le plus souvent possible avec l’habitude, un mois loin d’ici et je m’émerveille de chaque coin de rue de Fontenay qui est pourtant une ville à l’hétérogénéité architecturale absolument affreuse, il semble que tous les styles architecturaux du XXème siècle soient entassés les uns sur les autres, dans la plus grande absence d’ordre ou de chronologie &#15& certains pavillons cultivent à eux seuls les styles de deux et même trois décennies différentes et pas toujours contiguës. La rue Dalayrac dont je dois connaître chaque devanture m’apparaît aujourd’hui pleine de charmes nouveaux, et pourtant, je ne remarque aucune nouveauté particulière.

Merveilleuse interruption en sorte.

Dans le garage un désordre inhospitalier ne me donne pas du tout envie de m’y mettre. Il faudrait réunir les forces reconquises ces derniers jours et reprendre tout ça. Je me dis que j’avais été plus futé l’année dernière en faisant un grand ménage dans le garage avant de partir. Je maudis celui qui a laissé cet endroit dans un tel chaos, je vois bien comment il était en train de travailler et qu’il s’est brusquement arrêté, mais à vrai dire je suis incapable de reprendre son travail là où il l’a laissé.

Interruption nocive.

Sans doute parce qu’il parle dans son journal de descendre au sous-sol bricoler, je n’ai cessé d’imaginer Pierre Bergounioux effectivement travailler dans "mon" garage. Pourtant, à la réflexion, je veux bien croire que la seule chose que nous ayons en commun dans nos sous-sols, c’est, dans mon cas, ce papillon célibataire, entomologie involontaire, je l’avais isolé dans cette petite boîte vitrée que je réservais à un usage dont j’ai oublié du tout au tout, pour faire plaisir à Madeleine qui m’avait rapporté ce papillon mort. Lui, Pierre Bergounioux, doit avoir de nombreux exemplaires de ce papillon que l’on trouve fréquemment dans les massifs de lavande cévennols, pour ma part, je ne sais même pas de quelle espèce il s’agit et je m’en moque un peu à vrai dire. Dans le livre d’Albertus Seba où j’ai fait mine de chercher un dessin qui lui ressemblerait sans y parvenir, j’ai eu le temps de lire qu’Albertus Seba avait la manie de baisser d’une trentaine de degrés les ailes supérieures de ses papillons, ce qui scientifiquement est une aberration, parce que cela ne donne pas à voir toute l’envergure des ailes, mais esthétiquement un très bonne trouvaille, parce que bien souvent cela lie les motifs des ailes supérieures et inférieures. Je constate que mon papillon esseulé a également les ailes baissées.

 

Lundi Mardi 31 juillet 2006



Des Rigaudières je file à Garches où je déspose Nathan pour qu’il passe deux ou trois jours chez mes parents. Nathan est très retors, mais je dois avoir fait des progrès sensationnels dans la pratique de ce que nous apprenons avec Banjamin parce que je parviens très rapidement à dénouer le blocage. Sous l’oeil tout de même assez admiratif des parents, un peu rassurés aussi que Nathan puisse rapidement recouvrer son visage des bons jours.

Je pensais arriver pendant la sieste d’Adèle, mais c’est davantage Clémence que je trouve endormie et Anne qui est bien contente de me voir arriver pour en faire autant.

Adèle il faut dormir.

Je peux enfin refaire des photos avec le petit Nikon d’Anne, prise en main difficile, je ne coprendrais jamais pourquoi les ingénieurs de NIKON qui avaient réalisé un petit chef d’oeuvre avec le Coolpix 5000 se sont évertués à tout massacrer pour pondre l’affreux 5400, mais bon un appareil-photo est un appareil-photo et force est de constater que je parle couramment le langage des appareils-photo. Peut-être la seule science qui soit mienne, la photographie, ce qui tend à confirmer ce que j’ai toujours pensé de la photographie : une science pour imbéciles  

Dimanche Dimanche 30 juillet 2006



Je fais bonne route, d’abord jusqu’à Villefort où j’offre des glaces aux enfants pour m’acheter leur bonne conduite sur la route. Nous faisons halte du côté de La Chomette dans un champ, Madeleine et Nathan sont drôlement contents de déplier la grande couverture, comme ils disent, et nous pisque-niquons à l’ombre d’un olivier égaré au milieu de ce champ. Derrière nous, sont encore visibles les derniers refliefs de la Margeride, je ne presse pas les enfants pour remonter dans la voiture, leurs jeux dans le champ m’amusent, Madeleine s’est fait une cape dans la grande couverture du pique-nique et fait de grandes déclamations, tandis que Nathan s’étant trouvé un bâton, fait mine de débrousailler le champ.

Nous remontons tout de même dans la voiture. La route est longue, et après Clermont-Ferrand, très ennuyeuse. D’ailleurs Madeleine en fait la remarque en entrant dans la Sologne, elle dit que c’est un peu toujours la même chose. Elle n’a pas tort. Après de nombreuses heures passées à répondre aux questions pas toujours faciles de Madeleine, à appaiser Nathan lorsque ses grand cris nuisent à ma concentration impérative pour la conduite, nous finissons par sortir en direction de Chartres. Je peste abominablement contre l’absence d’appareil-photo, le ciel anthracite est en train de tomber sur un champ d’éoliennes blanches, les champs sont brûlés jaunes, et pas d’appareil dans cette lumière crépusculaire de fin de monde.

Nous arrivons finalement aux Rigaudières. Les enfants sont bienheureux que leurs parents prennent tant de plaisir à se retrouver, parce que nul ne penserait à interrompre cette joie de toutes parts pour imposer un couvre-feu, finalement tout le monde ira au lit un peu après minuit.

A Pascal et Florence qui me trouvent plutôt en bonne forme et serein dans le dialogue avec Nathan, j’explique les progrès que non seulement Nathan a faits mais que nous aussi nous avons appris à faire, et la satisfaction que cela procure de s’en sortir mieux. Du coup il nous arrive même d’être ambitieux, de nous projeter dans un avenir qui jusqu’à présent nous effrayait tant il nous apparaissait obscur. Mais aussi prendre la mesure de la petitesse des progrès acquis donne à voir la magnitude de ce qui reste à accomplir et nous devons être bien fous pour ne pas en être tétanisés. N’empêche nous avons passé de bonnes vacances avec Nathan cet été et l’horizon est un peu plus bas. Plus atteignable.  

Samedi Samedi 29 juillet



Que de temps passé à nettoyer la maison de fond en comble. Clémence est partie en avance avec les enfants à la rivière et Anne et moi lavons, nettoyons, aspirons, grattons, on en sue. L’essentiel est fait quand nous rejoignons Clémence et les enfants à la rivière, mais pas dans le trou d’eau de ces derniers jours, lequel est occupé par ces deux horribles bonnes femmes et leurs dalmatiens agressifs qui terrorisent Nathan. Au lieu de cela Clémence les a emmenés dans ce trou d’eau plus en amont qui me rappelle tant de souvenirs.

C’est la dernière baignade, demain nous repartirons, Anne, Clémence et Adèle directement à Fontenay, pour ma part je ferai un petit crochet par les Rigaudières pour déposer Madeleine chez Pascal et Florence et le lendemain Nathan à Garches chez les parents.

L’eau dans ce gourd est plus ensolleillée que dans celui en aval, elle est aussi moins profonde, ce qui habituellement nous fait préférer l’autre trou d’eau. Nous avons bien du mal à sortir les enfants de l’eau tout simplement parce que nous-mêmes nous n’en avons nulle envie. Vers la fin du jour, les reflets mordorés de la lumière sur les dessous des feuilles et sur les rochers sont magnifiques, j’ai bien du mal à faire le deuil de ne pouvoir prendre des photos. Du coup j’emprunte la caméra vidéo d’Anne, mais sa fonction de prise de vue est tellement sommaire que je n’ose imaginer à la fois la pixellisation immédiate des images et leurs couleurs dénaturées. Depuis le temps que je me dis que ce n’est pas prudent de n’avoir qu’un seul appreil-photo numérique ! (Et dire que je dois avoir une demi-douzaine pas moins d’appareils argentiques qui sommeillent dans le gros sac en toile).

Nous faisons un crochet par la Cézarenque pour les dernières glaces des vacances.  

Vendredi Vendredi 28 juillet 2006

Vers quatre heures, levé en sursaut, par la fenêtre devant le lit, le spectacle irréel du tilleul baigné d’une lumière blanche et intermittente, un orage sec semble faire des ravages lointains, nous n’en percevons pas toujours le tonnerre tellement il est éloigné. Se rendormir calmé par le spectacle rassurant de cette tempête d’une autre vallée.

Nous avons raccompagné Grégoire à son train pour Albi, deux changements depuis Villefort dont nous espérons tous que cette tête de linotte saura s’en acquitter.

Le dégoût profond que m’inspire la lecture de la double page que s’est acheté Bernard- Henri Lévy dans le Monde, s’improvisant comme toujours reporter en jet privé, ne manquant pas de rappeler ses hauts faits passés, tissu de conneries sans nom, d’obsénités même, la moitié des phrases qui commencent par la première personne du singulier : ce type est tellement repoussant et comme chaque fois je suis rappelé à l’immense pouvoir de son incommensurable richesse qui lui permet d’éteindre toute critique. C’est à la mesure des soit-disants scandales de dopage dans le cyclisme, tous sont dopés, nul n’ose l’avancer en pleine lumière, par peur, alors le mensonge règne sans partage. Bernard- Henri Lévy est un con, tant de personnes n’auraient aucune difficulté à l’argumenter mais son argent connaît de telles ramifications qu’il peut étouffer dans l’oeuf toute velléités adverses. En attendant les civils libanais et israéliens sont harrassés par les artilleurs de l’armée israélienne d’une part et du Hezbollah d’autre part, ce qui ne donnera jamais le moindre cauchemar au Sartre du XXIème &#151 Sartre au XXème c’était déjà terrible, alors au XXIème, pensez.

Le soir dîner avec Micheline en voisine qui rentre de Montpellier, bien contente d’accepter notre fortune du pot. A l’idée de Clémence, je mange du pélardon avec un trait de miel pour la première fois. Un véritable péché.

 

Jeudi Jeudi 27 juillet 2006

La chaleur est écrasante et j’emmène les enfants de bonne heure à la rivière, nous nous jetons tous avec soulagement dans l’eau fraîche.

Quelques paroles échangées avec Clémence en bonne intelligence.

Glaces gourmandes à la Cézarenque, en guise d’apéritif.

Un orage très menaçant nous tourne autour avec lenteur mais semble nous épargner de sa violence.

Le soir nous buvons des limonades agrémentées de glaçons au sirop de myrtilles d’Eyguebelle.

 

Mercredi Mercredi 26 juillet 2006

Le facteur déboule un peu avant midi avec un pli pour Grégoire — son billet de train — je suis avec Nathan, nous épongeons la petite voiture inondée par l’orage de la veille et toutes les vitres laissées ouvertes. Annet, le facteur est sans doute proche de la retraite, mais il semble qu’à son sujet c’est une réflexion que je me tiens depuis des années — il est de Salveplane, à quelques kilomètres d’ici sur l’étroite route entre Besses et Aujac, et je crois que chaque été est un plaisir renouvellé pour lui de me saluer en me donnant du Monsieur De Jonquière, sûr que des clients avec un nom pareil il ne doit pas en avoir beaucoup. Comme chaque année, nous prenons poliment des nouvelles l’un de l’autre et comme chaque année il s’emmerveille que Nathan ait pareillement grandi — et me ressemble, oui, Nathan n’est pas le fils du facteur, comme on dit. Lorsqu’il prend congé, il est poursuivi par Nathan qui déclare qu’il va faire le facteur. Annet rigole de ses belles dents irrégulières et toute rafistolées, faut voir, mais explique que quitte à faire quelque chose qui rime en eur, il vaudrait mieux faire ingénieur.

Je ne dis rien, mais pour moi-même, je me tiens évidemment la réflexion que facteur dans les Cévennes &#15& même si Annet dit que cela ne va pas chercher bien loin — ce serait très bien. Ce serait déjà très bien.

Depuis treize ans, c’est la première fois que je ne pleure pas un 26 juillet. J’en suis heureux. Très heureux. Comme si j’étais débarrassé du chimpanzé qui vivait sur mes épaules.

 

Mardi Mardi 25 juillet 2006



Je voudrais garder longtemps le souvenir de cette baignade avec Grégoire, Madeleine et Nathan sous le pont de Souillas, sous des trombes d’eau, le vert de la rivière et l’écume blanche sous la mitraille de cette averse aux gouttes épaisses, les corps nus et halés des enfants, leur joie incrédule que je sois assez fou pour avoir eu cette idée de baignade sous la pluie. Des coups de tonnerre lointains pendant toute la baignade. Nous sommes rentrés trempés de la tête aux pieds, le chauffage à fond dans la voiture.

Mon appareil n’aura pas été vraiment impressionné par cette sortie sous la pluie, le mécanisme de sortie de l’objectif est grippé, je ne peux plus prendre de photos.

Le soir nous allons chercher Clémence à la gare de Génolhac.  

Lundi Lundi 24 juillet 2006





Aux Vans le matin, chez le médecin, tension très basse — asthénie post-opératoire est écrit sur l’arrêt-maladie, le sentiment tout de même qu’un arrêt de travail signé dans les Cévennes, cela ne fait pas sérieux. Je dois céder ma place à un vieux monsieur amené par les pompiers, il a le crâne ensanglanté, apparemment une mauvaise chute, je souris au médecin en lui annonçant qu’il ne fait pas tout à fait le même métier que son collègue parisien — à qui je ne reproche rien d’ailleurs, mais ce n’est pas souvent qu’elle doit voir arriver des blessés en sang, amené par les pompiers — il a le temps de m’expliquer, pendant que les pompiers installent le vieux monsieur, que le grand soucis c’est que les médecins de sa génération n’ont malheureusement pas de relève.

Je ressors du cabinet médical en regrettant de n’avoir pas étudié la médecine, à l’heure qu’il est je serais peut-être médecin aux Vans, à Villefort ou à Génolhac.

Lu l’incroyable histoire de John Doe dans Tumulte, au bord de la Cèze. en pleine lumière. La lire le soir, seul, à la maison, je crois qu’elle me terroriserait.

Le soir, truites du lac de Villefort en papillotes, seules truites d’élevage à rivaliser avec celles des rivières, d’ailleurs ils sont nombreux les pêcheurs du coin qui réalimentent leurs bras de rivière avec celles de l’élevage du lac.  

Dimanche Dimanche 23 juillet 2006



Je suis drôlement heureux que mon neveu Grégoire ait accepté de rester parmi nous, moyennant quelques heures tous les matins pour m’aider à débrousailler, désherber, couper du bois et autres menues corvées. Il est bon enfant, plutôt content qu’on lui confie le maniement de la débrousailleuse qui doit peser un peu sur ses épaules de treize ans. il est d’une bonne nature, seulement passagèrement encombré par les démons de cet âge, c’est bien compliqué de lui expliquer qu’aucun satisfaction ne dure si elle n’est pas le fruit d’un travail, qu’il y a là une certaine équation du bonheur et qu’au contraire tout ce qui lui apparaît comme tentations immédiates sont d’épais mensonges, mais avec du temps je ne désespère pas d’y parvenir. Mais cela prendra certainement plus de la semaine qui nous est ici impartie jusqu’à son départ.

Après-midi sans grande surprise, il y a un peu de monde à la rivière mais ce n’est pas l’affluence vulgaire de la veille et nos sommes rapidement seuls. Je lis Tumulte de François Bon, un peu incrédule de cette lecture qui n’a pas grand chose à voir avec celle que j’avais faite sur écran. Il semble en effet que le texte porte davantage dans son édition graphique &#151 ou est-ce ma lecture qui est plus attentive ? Il n’empêche que je suis en train de mesurer que peut-être ces derniers temps, à me faire l’avocat de la lecture sur écran et de la préferer à celle sur le papier, je me suis sans doute fourvoyé, dans le cas présent, je peux juger sur pièce et les deux lectures sont très éloignées.

Le soir j’avance de dix pages d’un coup dans ma relecture de Portsmouth, mais je reste prudent, pour ces dix pages-là, dans lesquelles je fais peu de corrections, je me dis qu’il est possible que les choses ont été correctement écrites, après tout, dans la version précédente. Méfiance.

Mais je fatigue vite et quand je monte, je trouve mignons comme tout, Anne et Grégoire sur le grand lit regardant Lady bird de Ken Loach sur l’ordinateur portable. Pour cela aussi, je suis drôlement fier de mon neveu de trouver, à son âge, son content dans le cinéma sans concession de Ken Loach. Vivant exemple qu’il n’est sans doute pas indispensable de fabriquer des images décervellées pour emporter l’adhésion de cette jeunesse à laquelle on prête tant de superficialité.  

Samedi Samedi 22 juillet





Ce matin au réveil, il est peut-être six heures, le visage très contrarié de Nathan, au bord des larmes et comme chaque fois en pareil cas, l’incapacité de Nathan à nous dire ce qui lui serre le coeur, et le presser de questions ne sert à rien, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin et de devoir d’abord trouver la botte de foin dans le labyrinthe. Et nous ne sommes qu’à l’entrée du dédale des angoisses de Nathan. Son corps nu, légérement tremblant entre nos corps, nus également, dans la fraîcheur de petit matin, le vent secoue avec grâce les feuilles du tilleul.

La vulgarité de cette grande famille qui s’est installée aux bords du même trou d’eau que nous. J’oublie toujours cet envahissement les week-ends. Des cannes à pêche encombrantes pour sortir une très médiocre demi-douzaine de vairons, des ballons, dont un aux dimensions surprenantes, des raquettes et ce ne sont pas tant les enfants d’ailleurs qui prennent ces jeux d’assaut, mais les adultes infantiles qui les accompagnent. Il ne viendrait pas à l’idée de ces pauvres gens de profiter du charme simple &#151 et insurpassable &#151 d’une baignade dans l’eau fraîche de la Cèze et d’un peu de lecture sur le rocher ? Non, apparemment pas, ces gens ne savent pas lire. Le silence et le calme leur sont sans doute insupportables.

Fort heureusement, ils ne restent pas, la première ombre, le premier grondement d’un orage encore très lointain et les voilà partis. Une heure plus tard c’est une biche qui s’aventure jusqu’à la partie ombragée du cours d’eau, nous restons tous immobiles et silencieux devant ce miracle.

J’emmène Nathan en aval sauter de pierres en pierres et, le filmant, je m’aperçois de cet équilibre nouveau et de cette patience inédite qui sont les siens maintenant. Et je me dis que j’aurais grand plaisir à montrer ce petit film à Benjamin et à son psychomotricien.

Dans cette partie à l’ombre de la rivière, deux geais bleus, vraisemblablement en train de se chamailler tombent à l’eau littarelement à mes pieds, s’envolent et prennent une fuite tellement rapide que je peine à croire qu’ils me sont effectivement passés si près.  

Vendredi Vendredi 21 juillet 2006

Réveillé très tôt, bien avant six heures par des craquements en bas, ce ne sont que les bercements de Nathan qui butent sur la cloison de sa chambre et ébranlent le plancher qui résonne à son tour dans les toilettes. J’en suis quitte pour une peur nocturne. Mais je ne suis pas mécontent d’être ainsi tiré de mon sommeil parce qu’il me sort d’un rêve très plaisant d’être en cavale accompagné de Madeleine, on jurerait certaines scènes de ce rêve tirées d’Alice dans les villes de Wim Wenders. Dans mon rêve, c’est Madeleine qui tient le journal de notre fuite, j’allume donc dans la cuisine et griffonne les premières pages d’un roman inspiré de ce rêve, et dans lequel c’est Madeleine-Zoé qui parle : "on appellera cela le journal de Zoé." N’empêche cette ressemblance entre Madeleine et la petite fille d’Alice dans les villes me trouble de plus en plus. Tant je me souviens que voyant ce film pour la première fois, en 1987, je m’étais dit que si j’avais un enfant plus tard, je voulais que ce soit une fille et qu’elle ressemble trait pour trait à Alice. Je suis comblé.

Edith passe en coup de vent le soir avec une amie, en chemin vers Alès. Je décide de leur ouvrir la route jusqu’à Génolhac, l’air est chaud qui s’engouffre par les vitres ouvertes de la voiture, il colporte sans grande surprise une odeur de chataîgnier, dans la voiture, à l’aller comme au retour, j’écoute avec bonheur cette cassette cent fois rabâchée dans la voiture de Charlie Haden avec Rubbalcaba au piano. Les routes des Cévennes ont un parfum d’aventure, j’en connais pourtant les moindres lacets. Je vais bien.


Ecris.

— Mais qu’est-ce que je dois écrire ?

— Tu écris ce qu’il s’est passé dans la journée. Ce qu’on a fait dans la journée.

— Comme toi tu fais à la maison sur ton ordinateur ?

— Oui, pareil.

— Mais qu’est-ce que tu écris ? Tu écris tout tout ce qu’il s’est passé dans la journée ?

— Non, seulement les choses qui sont importantes. Les choses dont je me souviens à la fin de la journée. Tu comprends ?

— Oui.

— Mais quand j’ai fini d’écrire, tu corriges mes fautes ?

— Non.

— Mais Papa, je vais faire des fautes. Je suis seulement en CE1.

— Tu ne feras pas de grosses fautes. Que des petites fautes. Et je ne veux pas lire ce que tu as écrit.

— Alors pourquoi je dois l’écrire ?

— Pour toi.

— Pas pour toi ?

— Non, pour toi seulement.

— Et après qu’est-ce qu’on en fait ?

— Tu le gardes, ça pourra toujours nous servir.

— Nous servir à quoi ?

— Je ne sais encore, mais cela nous servira.

— Et toi tu continues de faire la même chose sur Robert ?

— Non, je ne peux pas.

— Pourquoi ?

Parce que je n’en ai plus la force. Tu vois on a des ennuis. On dit qu’on est recherchés. Ca veut dire qu’il faut que l’on se cache. Toute la journée je suis obligé de penser à toutes sortes de choses. Et le soir je n’en ai plus la force. Alors c’est toi qui va le faire maintenant. Tu es assez grande pour ça.

— Même si je fais des fautes ?

— Même.

— Mêmes des grosses fautes ?

— Tu ’en feras pas ? Et puis cela te servira d’école.

— Tu veux dire que je n’irai plus à l’école ?

— Non, ce n’est plus possible.

— Plus jamais ?

— Je ne sais pas. Mais en attendant je veux que tu tiennes le journal.

— Le journal ?

— Oui, "tenir un journal", cela veut dire tous les soirs noter ce qu’il s’est passé dans la journée.

— Et on appellera cela comment ?

— Le journal de Zoé.

Alors

Je dois tout écrire.

Je m’appelle Zoé D. J’ai sept ans et demi. J’habite à Fontenay-sous-Bois. Mais pour le moment on n’est pas à Fontenay. D’ailleurs je ne sais même pas où on est ? On n’est même pas en France je crois. C’est bizarre d’ailleurs parce que les gens ici parlent une langue que je ne comprends pas. Papa, lui, il comprend ce qu’on lui dit. Et il dit des tas de choses dans cette langue. Il dit que les gens ici sont des rosbifs et qu’ils ne font rien comme tout le monde, qu’ils font le contraire de tout le monde. Pour traverser dans la rue, il faut faire très attention.

Je n’ai pas très bien compris les explications de Papa. Je ne sais pas très bien pourquoi on est ici ? Papa m’a dit qu’on était des réfugiés politiques de l’extrême droite française. Papa dit toujours des choses compliquées comme ça. Il m’assure que plus tard je comprendrai ce que cela veut dire. Mais quand même j’ai grandi, j’ai sept ans et demi. Et je ne comprends toujours pas certaines choses. Je lui ai demandé si c’était grave ? Il m’a dit non. Que l’extrême droite française au pouvoir était méchante mais incompétente. Et puis il m’a dit que si. Qu’il fallait qu’on fasse attention. Que je sois obéissante.

On envoit des mails à Maman, c’est Papa qui s’en occupe, il me laisse d’abord lui dire ce que je voudrais écrire, et puis il le tape sur l’ordinateur. Papa tape très vite. Il me le fait lire. Ensuite je descends de ses genoux et il tape des choses que je n’ai pas le droit de lire. Ca doit être des histoires d’amoureux. Je vois bien le genre. Papa me dit que Maman a répondu mais je n lis pas les mails de Maman. C’est Papa qui me dit ce qu’il y a dedans. Je ne suis pas sûre que ce soit vraiment Maman qui donne des nouvelles. Je crois que Papa invene pas mal. Papa est très fort pour inventer des histoires. Les histoires de Papa ne sont pas toujours drôles. Parfois elles finissent mal. Souvent elles sont tristes. Mais quand même il est drôlement fort pur inventer et raconter des histoires.

 

Jeudi Jeudi 20 juillet 2006

Rien n’est comparable au plaisir de la baignade dans les eaux claires de la Cèze au mois de juillet. Il n’y a rien au-dessus de cette sensation de baptème. Si. Il y a peut-être : fuir un orage approchant sur un petit sentier cévennol. Mais alors que dire d’une journée qui a cumulé les deux plaisirs indicibles ?

Je décide de ne pas aller plus loin dans la lecture du journal de Pierre Bergounioux, sans doute pour la raison de sa très lassante redite, quand bien même elle soit sublimement écrite, cette alternance systématique entre période scolaire et combien le travail d’enseignant ne semble jamais lui donner que de la peine, jamais, ou presque de satisfaction et, au contraire, les congés scolaires au cours desquels on assiste finalement à la fuite de s’abymer dans des activités de contemplation, toujours les mêmes, la chasse aux papillons et la pèche dans les eaux tumultueuses de la Garonne et de ses plus modestes affluents. Je tente de mesurer de façon précise d’où vient cette déception, que souvent m’apporte la lecture des journaux, ou encore celle de la littérature qui cerne le quotidien au plus près.

Est-ce qu’il n’y a pas là une volonté de sauvegarde qui confine surtout à l’ennui — dans le cas du journal de Pierre Bergounioux, je ne pense pas qu’il fût jamais écrit dans l’espoir d’être publié, au contraire, par exemple, des derniers tomes du journal de Charles Juliet, dans cet effort d’authenticité, on peut pardonner cet ennui, après tout un journal, même édulcoré de nombreuses de ses entrées — il y a tout de même quelques sauts de dates — n’est qu’une suite d’anotations en premier lieu à usage privé. Mais ce sont tout de même un bon millier de pages tassées, quel lecteur est assez robuste et avide pour une part aussi copieuse d’ennui ?

D’autant que ce que Pierre Bergounioux choisit de retenir de ses journées, si cela n’était pas justement enrobé d’une écriture très grâcieuse, ne serait qu’une énumération longue et fastidieuse de captures de papillons et de coléoptères, de tableaux de pêche et de listes d’achats de livres aux intérêts terriblement variés, mais rares sont les observations de leur lecteur et surtout elles sont étroitement laconiques. La vie qui est ici décrite est très peu tournée vers l’extérieur ou seulement par le filtre de lectures plétoriques. Plusieurs années entre 1980 et 1990 se sont écoulées, dans la vie de Pierre Bergounioux, sans sembler laisser la moindre trace de ce qui pouvait se passer simultanément dans le monde. 1981 est rappelé pour deux dates, le 10 mai, "Mitterrand est élu", dernière phrase d’une journée à la description du ciel nettement plus féconde, et aussi pour être l’année du décès de Jacques Lacan, ce qui est brièvement commenté en une seule phrase courte, pour être un des signes de la fin d’époque.

Tous les contemporains, quasi sans exception, de Pierre Bergounioux sont décrits comme des gêneurs sans nom, des personnes lassantes, au premier rang desquelles les parents d’élèves, surtout ceux qui sont dans la difficulté : Pierre Bergounioux se décrit volontiers en misanthrope préoccupé, sans doute à l’excès, par ses propres maux et ceux qui pourraient assombrir son existence en s’en prenant à ses proches.

Car c’est une difficulté renouvellée de lecture, celle d’un journal, et celle en particulier de Pierre Bergounioux : on entre de plain-pied dans l’existence d’une personne pour laquelle on n’aurait pas nécessairement beaucoup d’égard en d’autres circonstances : un égocentrique maniaque, plaintif, faussement modeste vis à vis de son érudition et qui n’a de seul recours pour nous faire lire son journal que la beauté d’une écriture cisellée avec finesse, dont seuls sont capables les artisans au sommet de leur art.

Les allers-retours entre l’ennui, le dégoût — quand le fiston ne rapporte "que" treize de moyenne générale, et les lamentations qui accompagnent cette (très) mauvaise note, l’envie de jeter le livre à la rivière — pour cette vie et au contraire l’émerveillement pour son écriture, auront fini par avoir raison de moi à la moitié du livre à peu près. Il semble que ce soit cette existence si peu ouverte sur le dehors qui ait finalement pris le dessus sur la très belle étoffe dans laquelle elle était drapée.

 

Mercredi Mercredi 19 juillet 2006





Je descends aux Vans, rendez-vous chez le médecin à onze heures quarante-cinq. On entre dans le cabinet, directement depuis la rue dans la salle d’attente, dont les dimensions sont assez grandes, serrée derrière un très étroit comptoir la tête brune de la secrétaire dépasse à peine, on la dirait punie, au coin. Quand vient mon tour, je suis invité par le médecin à le suivre, nous traversons une immense cage d’escaliers de quatre étages, les murs sont en triste état mais la cage d’escalier a fière allure. Les deux pièces mitoyennes qui forment le cabinet médical à proprement parler sont très hautes de plafond, elles sont plongées dans un très agréable clair-obscur, par endroits la lumière du dehors perce depuis une petite cour intérieure avec violence. Ce contraste-là serait imphotographiable.

Je déclare mon angine vraissemblable et la nécessité aussi sans doute de montrer à un médecin ma cicatrice aux allures tourmentées &#151 depuis quelques jours je tourne autour du pot et me demande ce que je vais bien pouvoir faire de cette cicatrice. A minima, je la photogaphie tous les jours. Relevant mon T-shirt, je pense que je n’ai toujours pas envoyé ma contribution pour le numéro 3 de bonobo Revue, et je pense alors à une série de sept images de cette cicatrice pour accompagner en sept parties le texte de la Génèse, les sept cicatrices pour les sept jours.

Le médecin me confirme mon agine mais lui trouve un streptocoque pour la rendre plus savoureuse, j’en viens à me demande s’il ne fait pas l’intéressant parce que le remède semble le même que pour une angine banale.

Le reste de la journée est à l’égal du retour des Vans, je conduis prudemment, parce que fièvreux, donc lentement dans les virages tellement sinueux du début de la départementale qui remonte du début de l’Ardèche ers la Lozère et les montagnes. Lent et sinueux.  

Mardi Mardi 18 juillet 2006





Le journal de Pierre Bergounioux est un livre dangereux, j’ai commencé par découvrir qu’il attrapait des papillons, puisqu’il permettait, à l’insu de son lecteur, de ramasser des tout petits échantillons de quartz des bords de la Cèze. Je découvre aujourd’hui qu’il est contagieux. Parmi les points avec lesquels j’ai de la difficulté avec ce livre, il y a que son auteur est tout le temps malade, lui ou ses enfants d’ailleurs, et comme en tout dans ce livre les descriptions de la progression d’une angine ou du reflux d’une grippe sont à la fois minitieuses et remarquablement écrites. Mais derrière cette maîtrise stylistique, je m’énerve du ton plaintif.

Je ne vais certainement pas me risquer à une description de cette angine carabinée que je sens monter, mais tout de même, je lui en veux personnellement à Pierre Bergougnioux de m’avoir refiler ses microbes de 1983.

Aujourd’hui Rébecca a dix ans. J’ai peine à croire que je connais ma petite nièce depuis huit ans et je me souviens en revanche très bien de l’été de ses deux ans. Anne était enceinte de Madeleine. Je me souviens aussi très bien de l’anniversaire de Rébecca l’année dernière, j’avais passé la matinée dans un Paris abruti de chaleur, je devais aller signer un papier à la DRH qui m’engageait à changer de lieu de travail dans l’année, je ne peux pas dire que la contrepartie financière m’impressionnait beaucoup mais c’était un peu "marche ou crève". Au retour de ce rendez-vous sans joie, dans les couloirs de métro pour rallier la gare de Lyon, je me sentais désespéré et le fardeau d’un voyage d’une huitaine d’heures dans le train m’apparaissait de façon disproportionnée comme insurmontable : j’avais le sentiment de gravir une pente raide et sans concession. J’avais accueilli comme une victoire d’être arrivé jusqu’à Villefort, puis d’avoir pris le taxi subventionné par la SNCF depuis la fermeture de la gare de Concoules, mais j’étais loin de me douter que je m’étais inopinément et dangereusement approché des lèvres du gouffre. J’étais malgré tout arrivé juste à temps pour voir Rébecca souffler ses neuf bougies.  

Lundi Lundi 17 juillet 2006

Etait-ce à la dixième pierre ou même la vingtième pierre que je lançais dans l’eau de la rivière, en prenant pour cible les petits vairons, que je n’avais aucune chance d’atteindre, trop vifs et puis chaque fois l’eau freine la chute du caillou, que j’ai fini par m’apercevoir que cette activité dictée, peut-être pas par l’ennui, mais la nécessité de ne pas trop quitter les enfants des yeux dans leur baignade, donc ne pas pouvoir lire vraiment, ce désoeuvrement ressemblait à s’y méprendre à celui du personnage principal de Portsmouth. Mais à quoi pouvais-je bien penser tandis que je lançais de la sorte les dix ou vingt premières pierres ? Et pourquoi, me rendant compte de la ressemblance de ma conduite avec celle de mon personnage, me suis-je arrêté net de lancer des pierres ? Par supersticion ? Non, je n’avais pas de raison de penser que je puisse de la sorte blesser, ou pire, qui que ce soit. Non, je crois que je me suis arrêté parce que je n’avais aucune envie d’atteindre les rivages incertains du personnage de Portsmouth, sans doute parce que je ne les connais que trop, le souvenir de la crise passée de l’année dernière me tarraude et je me tiens sur le qui-vive.

Quelques instants d’inattention et quand Anne rentre dans la cuisine, elle découvre Nathan, tondeuse en main, se rasant le crâne. Voilà typiquement les allées et venues de Nathan face à ses peurs. Une fois que l’une d’elles est apprivoisée il passe sans détour vers l’excès inverse. Il y a un mois il avait peur de se faire couper les cheveux, aujourd’hui il se tond tout seul. Le résultat est catastrophique, on dirait Peter Gabriel du temps de Genesis, période Foxtrot, il ne reste plus qu’une seule chose à faire, parachever cette oeuvre épouvantable. Nathan est chauve, son embonpoint combiné, il fait un peu penser à Marlon Brando dans Apocalypse Now de Francis Coppola. Le sentiment, si souvent, de vivre dans une maison d’aliénés.

sur le chemin du retour de la rivière Rébecca et Madeleine inventent un jeu enfantin — une histoire de transformation en fourmi, en avion, en moto ou en cheval — qui permet à Nathan de s’extraire de sa peur terrifiante des fougères et notamment du champ de ces plantes aux larges feuilles tout près de la baignade. Je ne pense pas qu’avec sa patience indéflectible, Benjamin, l’éducateur de Nathan aurait trouvé un moyen aussi efficace pour faire traverser à Nathan d’aussi vastes étendues de cette plante qui décidément le martyrise.

Sur le chemin qui surplombe de quelques mètres un trou d’eau calme, Madeleine remarque un barbeau aux superbes dimensions, les petits gardons qui nagent dans les mêmes eaux font l’effet de poissons-pilotes nains.

Et plus loin aussi, sur le même chemin, je manque de marcher sur un serpent, je suis glacé par cette inattention, mais je suis rapidement rasséréné de constater que ce petit serpent n’est pas une vipère, mais, au contraire, un orvet cassant comme du verre que je montre aux enfants, l’oeil rivé sur Nathan de peur qu’il ne s’en empare brutalement, l’orvet, c’est sûr, se briserait en deux, mais aussi j’aimerais autant que Nathan, une fois n’est pas coutume, ait peur des serpents.

Ce soir, comme les autres soirs, je remarque comme je prends plaisir à cette rédaction du bloc-notes manuscrite, je le regretterai peut-être au mois d’août — je confirme — en devant tout saisir — sans doute prendrais-je le prétexte d’un trajet en train entre Paris et Clermont-Ferrand pour le faire — ou peut-être qu’au contraire je vais garder ce principe qui me paraît délier l’écriture.

Foin de considérations météorologiques, je me suis demandé ce que cachait ce temps indécis du mois de juillet dans la vallée de la Cèze, un temps couvert et neutre, gris, le ciel blanc, de ces ciels dont on sait qu’ils sont la marque des jours où il ne se passe rien, et puis en fin de journée j’ai découvert la facétie du ciel : ce temps couvert dissimulait un crépuscule rougeoyant sublime qui s’est exprimé dans la marge comprimée entre la ligne du Mont-Lozère et la découverte tardive du ciel par l’Ouest. Comme ces descriptions du ciel sont laborieuses.

 

Dimanche Dimanche 16 juillet 2006



Un des grands plaisirs du mois d’été passé dans les Cévennes, c’est cette coupure de ce qui habituellement recquiert tant de mon attention, internet, le mail, la vie du site, le téléphone — encore que je ne me sois jamais rué sur le téléphone, et de téléphone cellulaire point, jamais compris l’intérêt de ce fil à la patte — le journal, encore que j’en maintienne ici la lecture, les numéros maigrelets du Monde de juillet-août correspondent parfaitement à ma soif modérée d’informations en été, bref des vacances.

Mais lorsque le téléphone sonne ce matin, Edith qui surveille notre boîte aux lettres, c’est quand même de bonnes nouvelles puisque la fameuse commission qui devait évaluer nos besoins pour faire face au handicap de Nathan, a non seulement accepté notre demande d’aide, mais en plus à une hauteur que nous n’espérions pas, 4 sur une échelle de 6, et ce n’est pas la réputation de cette commission d’exagérer les difficultés auxquelles font face les parents d’enfants autistes. Cela ne modifie en rien le tracé de la courbe douce du Mont-Lozère sur le versant d’en face, mais c’est quand même une heureuse et soulageante nouvelle.

Dans la soirée, j’essaye d’apporter quelques modifications, quelques corrections à Portsmouth, je m’efforce d’être méticuleux, de même de relire plusieurs fois chaque phrase, d’être attentif à la façon dont elle sonne, à cette histoire de rythme que m’a expliquée François, je suis pris d’angoisse lorsque je ne parviens plus à tordre les phrases et au contraire agréablement soulagé quand les biffures envahissent la page, c’est un peu la même satisfaction de relever les différences dans un jeu des sept erreurs et au contraire craindre de ne plus en trouver.

Lu toute l’année 1983 du journal de P Bergounioux. Toujours partagé entre l’admiration pour cette écriture sèche, incroyablement précise au point que l’on pourrait douter parfois de la complexité des sentiments qu’elle révèle, et puis cette impression désagréable laissée par l’enseignant qui se plaint tant de ses conditions de travail, ou encore de sa consternation à la moindre contrariété, à la moindre difficulté, mais sûrement que l’extrême pudeur de ce journal tient cachée des raisons plus profondes de désespérer.

Et je me pose — par principe, pas par analogie — la question, à la relecture de cette page de journal, de l’influence d’une telle lecture sur la rédaction de mon propre journal. Il ne manquerait plus que je décrive le curieux cumulonimbus au dessus du Mont-Lozère ce matin, et qui me fit presque sursauter tant il ressemblait à un champignon atomique, ou encore les courses pleines de voltige de deux libellules tigrées au dessus des eaux poissoneuses de la Cèze et nous y sommes presque non ? Non, évidemment pas. Il suffit d’une phrase pour s’en convaincre : "mais la fatigue me dissimule les jointures délicates du raisonnement". Je ne sais si un jour il me sera donné d’écrire de telles phrases.  

Samedi Samedi 15 juillet 2006





Cette maison est la mesure du temps. C’est dans cette maison, chaque été, que je m’aperçois que les enfants ont grandi, je le vois parce que leurs têtes ne longent pas les murs à la même hauteur, que leurs gestes pour atteindre les poignées de portes et d’autres objets haut perchés ne sont plus les mêmes ou encore leur démarche dans les escaliers aux marches tellement irrégulières.

Madeleine aura bientôt l’âge qu’avait mon frère Alain quand nous sommes arrivés dans cette maison, il y a 29 ans.

C’est amusant de noter la date, le 15 juillet, qui coïncide, jour pour jour, onze ans plus tard, avec la journée du 15 juillet 1995, dans Portsmouth que je suis précisément en train de relire, à la lumière des conseils éclairants de François.

Tout le soir un orage dont j’aurais volontiers craint la grande violence, ces coups de tonnerre hertaient comme des voisins déplaçant de lourds meubles au-dessus de nos têtes, cet orage n’a fait que tourner autour de nous. Quelques gouttes volumineuses, mais c’est bien tout. Je crois que je commence à comprendre cette sécheresse qui jaunit tout alentour et qui dans les clairières boit l’eau pour se refermer tout de suite en une épaisse carapace. Les bois au contraire sont plus moussus, mais alors la chaleur y est accablante parce que très humide.

D’une seule journée, se contenter de si peu, de ces quelques lignes anotées dans le cahier. Et pourtant c’est une saine fatigue qui pèse sur les épaules. Après tout, une vingtaine de lignes dans la journée, ce n’est pas si mal.

Il me faut une bonne journée de lecture pour parcourir une année du journal de P. Bergounioux : est-ce si peu que nous retenons des autres ?  

Vendredi Vendredi 14 juillet 2006





Finalement c’est peut-être aussi simple que cela : passer, chaque jour, quelques heures à ne s’occuper que de Nathan, lui être entièrement disponible, écouter son boniment et le décrypter, déminer le parcours de ses peurs, anticiper ses énervements et ses fuites, et puis l’après-midi, relâcher un peu l’attention et se réjouir du calme qui paraît l’habiter. Combien de jours allons-nous de la sorte bénéficier des autre jours passés avec Benjamin ?

En descendant depuis Aujac vers le Pont de Souillas, Anne conduit, Rebecca est devant pour cause de mal de mer, à l’arrière je tiens Adèle contre moi, sa tête se réfugie dans ma poitrine, l’orage gronde tout autour de nous et un vent chaud s’engouffre par les quatre fenêtres largement ouvertes de la voiture, les cheveux d’Adèle me chatouillent les narines.

Le soir l’orage progresse avec lenteur depuis le Nord, il pleut à nouveau sans vent, ce dont je me réjouis, ce matin avec Nathan dans les bois au dessus du pré de Micheline j’ai pu voir que les mousses étaient humides au pied des chataîgniers et qu’un peu d’eau était restée prisonnière entre les pierres : dans une semaine il y aura peut-être des girolles. si le vent ne vient pas tout gâcher.

Je resdescends hilare, le journal de Pierre Bergounioux, chasseur obsessionnel de papillons et de coléoptères, hier en se renfermant a attrapé un petit papillon de nuit. Cette facétie me réconcilierait presque avec ce livre. Mon jugement est tellement hâtif parfois.

Cette journée ne veut décidément pas se terminer, se mêlant étrangement à l’orage, les artificiers de Concoules persistent malgré tout à tirer leur feu d’artifice annuel. Je monte pour réveiller Madeleine, nous lui ouvrons la fenêtre et les volets sur une pluie battante, les boules de feu sont dérisoires en comparaison des éclairs qui zèbrent la vallée entière et pareillement le bruit à peine retardé cette année &#151 est-il possible que le ciel couvert et la pluie accélèrent le voyage du son d’un versant de la vallée à l’autre ? &#151 des explosions ne nous impressionnent pas après les quelques éclats qui plus tôt dans la soirée ont secoué toute la maison. Mais c’est quand même agréable de sentir Madeleine frissoner à la fenêtre, heureuse comme tout, de voir les modestes champignons lumineux.

Rébecca, Nathan et Adèle, eux endormis. Madeleine, elle, toujours aux aguets.  

Jeudi Jeudi 13 juillet 2006





C’est le soir. Les enfants dorment enfin. Anne est montée, épuisée, lire, mais je sais que je la retrouverais endormie, le livre ouvert lui barrant la poitrine, comme souvent le soir. J’écris dans le carnet de notes acheté à Autun, plus ou moins pour cette occasion, histoire de changer de méthode. D’ailleurs si j’écrivais plus lisiblement, je me contenterais de scanner les pages pour les ranger dans le bloc-notes, au retour des Cévennes.

Soir. Un orage gronde, mais il est lointain. Je suis allé voir dehors, d’après moi, il ne passera pas ici. Il descendra dans la vallée depuis le Mont-Lozère, partira vers le Sud mais ne montera pas jusqu’à nous sur le versant d’en face. Les feuilles du tilleul tintent de la petite pluie insignifiante de cette queue de perturbation. Dans mon dos au travers de la fenêtre, la nuit s’éclaire parfois de grands courants électriques, l’ampoule au-dessus de la toile cirée baisse en intensité, plus ou moins au même moment, comme les lignes électriques ici sont fragiles ! Et si souvent exposées. Les grondements du tonnerre s’écoutent un peu comme des mouvements lents de Malher ou encore de Stravinski. Ne suis pas très sûr de ma remarque.

J’ai raccompagné Benjamin à la gare de Villefort avec Nathan, j’ai aimé que Nathan soit un peu triste au retour.

Je peux voir comme ma façon d’écrire varie peu en fonction du contexte. Que je sois, comme ici, attablé sur la toile cirée, un café, des feuilles et rien d’autre, le bruit de la pluie et l’orage pour seule musique, ou encore dans le fond de mon garage, écoutant je ne sais quel disque de John Zorn, ou encore au travail, sans cesse dérangé par les urgences imprévisibles de ce travail, ou bien encore, à l’hôpital, écrivant dans les marges de mon manuscrit, c’est à peu près toujours la même chose que j’écris. A la fois la très grande difficulté d’écrire, mais aussi la plus grande difficulté encore de se taire.  

Mercredi Mercredi 12 juillet 2006





François

Bien reçu le Tumulte en papier. Expérience étrange que de lire ici, dans les Cévennes, sur le papier, ce que j’ai essentiellement lu sur un écran. Parfois l’impression de lire un autre livre. Je n’ai pas assez bonne mémoire pour me rendre compte si le texte a été beaucoup retravaillé pour passer à la presse, j’ai l’impression que non, et pourtant en le lisant, en livre, j’ai le sentiment de quelque chose de plus définitif tandis que le lisant sur l’écran, je pensais que le texte était encore modifiable.

C’est amusant parce que Tumulte est arrivé par le poste au moment même où j’éprouvais la plus grande lassitude avec les Carnets de notes de Pierre Bergounioux. Je sais les deux textes frères, peut-être pas, mais je sais ton attachement à P. Bergounioux, je ne me retrouve pas son journal, je trouve lassant que le travail d’enseignant soit à ce point dénigré, élèves, parents d’élèves et collègues enseignants décrits comme autant de pièces de la même broyeuse. Je veux bien comprendre l’impératif de décrire chaque jour le ciel, je peux même entendre la nécessité des listes entomologiques, mais ce détachement du monde qui fait que 1981 n’est rappelé que pour "Mitterrand est élu" et "mort de Jacques Lacan, la fin d’une époque", cela ne me rassasie pas, c’est un repli sur soi qui n’ouvre pas sur grand-chose.

Alors j’espère que tu ne m’en voudrais pas pour cette mise en balance, ce n’est certainement pas de la sorte que les choses s’articulent pour toi, mais pour le lecteur que je suis, si &#151 je suis bien heureux de mieux m’y retrouver dans Tumulte, sans doute, justement parce qu’il s’agit d’un monde commun, celui de la ville, de ses agressions et de ses beautés, le mot ordinateur n’y est pas un gros mot et c’est une réalité qui décolle de l’autre.

Tu ne seras pas surpris non plus d’apprendre de moi qu’un de mes plaisirs de lecture de Tumulte graphique tient aussi à l’absence du bruit de fond des commentaires &#151 parfois je m’en veux d’avoir moi aussi participé à cette nuisance. De même, contre toute attente, je fais plus facilement que je l’aurais cru, le deuil des images. Comme je te l’ai écrit plusieurs fois, j’ai aimé nombre des photographies que tu as faites pour Tumulte, pour certaines d’entre elles, j’ai même pensé que tu ne pourrais pas les séparer du texte et puis finalement si, ce que tu décris, de toute façon, avec les mots écrits est bien suffisant et il suffit de l’une de tes images, celle de la jaquette, pour donner le ton qui était commun aux autres. D’ailleurs j’aimerais bien tenter l’expérience d’isoler les images de Tumulte, de les couper de leur texte, lorsque j’aurais de nouveau accès à une machine reliée au réseau, je te proposerais bien une mise en ligne d’une sélection de ces images orphelines. Qu’en penses-tu ?

J’ai l’impression, mais cela je te l’ai déjà écrit, que Tumulte fera date. Que c’est le texte passant du réseau à la presse qui ouvrira la voie, dans les deux sens, pour qu’enfin on puisse passer de l’un à l’autre, librement.

Madeleine, interloquée, me demande que je fais, je lui dis que je t’écris. Mais Papa il n’arrivera jamais à te lire ! Tu as raison Madeleine, François, il n’a pas l’habitude de lire mes mails comme ça.

Merci pour le livre qui le tient compagnie depuis deux jours.

Amicalement

Phil.
 

Mardi mardi 11 juillet 2006





Sont-ils si nombreux ceux que je peux emmener avec moi à la Garde de Dieu, et qui sauront goûter le spectacle des buses et des faucons dans le vent et l’aride de la garrigue. Je suis content que Benjamin soit de ceux-là. Mais en y réfléchissant c’est bien le moindre tant je lui confie une bonne part de la destinée de mon fils Nathan.  

Lundi Lundi 10 juillet



Les apprentissages de Nathan sont à l’image que je me fais d’apprivoiser des animaux sauvages, ce sont des distances minuscules qu’il faut mordre avec lenteur et parfois savoir se contenter de petits progrès, chaque jour.  

Dimanche Dimanche 9 juillet 2006

Dans le café de la gare de Clermont-Ferrand. Des jeux élecroniques. Un flipper dont l’architecture est devenue tellement complexe que je ne tiendrais probablement pas plus de trente secondes par balle. Un jeu de conduite automobile sportive avec écran, volant et baquet, la course poursuite se passe dans un décor urbain très sommaire, sûr que le type qui reprend le volant après un tel défouloir doit respecter de façon très pointilleuse signalétique et limitations de vitesse. Et puis un jeu de football virtuel. Etonnant d’ailleurs que dans un tel contexte de saturation on puisse encore avoir besoin de tant de football qu’il faille en créer de l’artificiel. Mais le virutel justement singe le réel avec obsession. Les mouvements des joeurs électroniques sont un peu saccadés et mécaniques, mais comme le Douanier Rousseau était capable de reprendre toute une toile si l’un des personnages, si sommairement représenté par ailleurs, portait une cravate au nombre de rayures ou de pois inexact, les joueurs robotisés imitent les vrais joueurs jusque dans leurs gestes antisportifs. Sur le jeu d’à côté, la poursuite automobile se passe désormais sur un circuit de courses dont tous les abords sont bariolés de publicités comme sur un vrai circuit. Monde étonnant qui ne s’épargne pas d’inclure dans la copie les avatars de l’original.

Indicible plaisir de retrouver à la gare de Clermont-Ferrand si familière, la silhouette baraquée de Benjamin, je lui fais remarquer comme c’est rassurant d’être avec une personne amie dans cette ville dont je déteste presque tout. Nous faisons chemin parmi les routes qui se dépeuplent pour cause de coupe du Monde de football. La lumière de fin de jour est grandiose à mesure que nous traversons la Haute-Loire, la Mageride et que nous entrons dans les Cévennes à Pradelles.

Je pense avec plaisir que j’aurais quitté l’année dernière les Cévennes dans les pires tourments, au bord du gouffre, Sophie, la soeur d’Anne, avait pris Nathan avec elle pour quelques jours à Albi avec ses cousins. Je revois avec peine le visage absent de Nathan dans la voiture de Sophie, indifférent, et c’était sans doute tant mieux, aux troubles qu’il venait de cotoyer. Cette année, j’emmène Benjamin dans les Cévennes, l’éducateur spécialisé de Nathan. L’impression de prendre une revanche sur la chienne de vie. De bien faire.

Le 9 juillet au soir, toute la vallée de la Cèze sera restée silencieuse, comme tous les autres jours de l’année, j’en éprouverais presque du soulagement, j’en déduis cependant, cette absence de bruit, que l’équipe de France a perdu la finale de la coupe du Monde de football. J’avais ourdi l’idée de collecter, pendant toute cette compétition qui aura si largement mobilisé mes contemporains, toutes les informations d’importance qui sont passées en arrière-plan &#151 la fin de l’année scolaire pour les enfants des sans-papiers et la surenchère du forcené de l’intérieur, l’escalade au Proche-Orient &#151 mais ce n’est sans doute pas nécessaire puisque c’est à l’adresse de ceux qui ont regardé le football et on me soutient, au contraire, que lisant ces lignes, on ne regarde, précisément pas, le football.

 

Samedi Samedi 8 juillet 2006

Je désteste les médicaments que je suis obligé de prendre et ceux qui ont coulé dans mes veines pendant l’hospitalisation, je sens comme ils font renaître en moi des sentiments de déprimante détresse. Précisément cette espèce de toboggan, de montagnes russes des sentiments, ce passage violent de l’euphorie à la tristesse, tous deux exagérés, comme exaltés.

Sur la grand-place d’Autun, je suis esté à l’ombre en attendant Isa et Garance qui font de petites courses. Sous un kiosque un type au talent très incertain, une sorte de Julien Clerc maigrichon et un peu vouté, chante sur un accompagnement musical préenregistré toutes sortes de chansons françaises, allant du pire au meilleur dans ce vaste répertoire populaire. Le meilleur c’est sans doute Madeleine de Jacques Brel qui m’étrangle d’émotion parce que naturellement cela me fait penser à ma fille, mais aussi lorsque nous allions avec elle chez le médecin à Sérifontaine. Ce dernier étant sous le charme de ma petit Madeleine, toujous entonnait cette chanson en lui faisant une petite danse. Madeleine allait chez le médecin avec le plaisir anticipé de cette danse.

Je n’aime pas ces effets de toboggan. Foutus médicaments.





 

Vendredi Vendredi 7 juillet 2006



Les deux derniers jours mon bras gauche a enflé, on dirait même qu’il a deux fois le volume de l’autre bras. Cet enflement est rouge, chaud, et, de fait, très douloureux. Comme il s’agit du bras qui a servi à la transfusion, je me dis qu’il y a sûrement une relation de cause à effet. Le médecin chez qui je vais est un idiot. Il lit l’Equipe. C’est dire. Il ne m’écoute pas, pourtant il me semble que j’aurais bien quelques informations à lui donner, mais son diagnostic était fait dès qu’il a vu mon bras. Il s’agit d’une phlébite infectieuse. Antibiotique. Anticoagulant. Antidouleur. Je lui dis pourtant que je ne les prendrais pas. Qu’il m’ait suffisamment passé de saloperies dans le sang ces derniers jours que j’aimerais autant que possible, mais il ne m’écoute pas &#151 je m’arrangerais avec le pharmacien &#151 et puis un anti-inflammatoire.

N’empêche, j’ai beau dire, cela fait mal. Au point de ternir mon sommeil. De me fatiguer le soir et d’influer en mauvaise part sur mon humeur, sur mon moral.

Et puis je repense à la récente vaccination de Nathan contre la rubéole, les oreillons et la rougeole, Nathan avait eu une réaction allergique très forte à la vaccination. Comme d’habitude il ne s’était plaint de rien. Et comme cela arrive de temps en temps, quand j’ai à souffrir d’un mal comparable, je souffre a posteriori qu’il ait connu la douleur en étant absolument incapable de l’exprimer. J’en pleurerais. De douleur. Pour lui.

Photographie d’Andres Serrano  

Jeudi Jeudi 6 juillet 2006

Mais par quoi suis-je donc pourchassé, pour être, de la sorte, dérangé dans mon sommeil, dans une maison amie, gardée même par un chien, pour me réveiller, pareillement agité, au milieu de la nuit, en proie à ce cauchemar sempiternel de l’homme sans visage qui me poursuit de son poignard, et cette fois, l’agite dans mon ventre, plutôt que, comme habituellement, à la gorge, et au ventre sans doute à cause de la douleur qui chatouille mon intestin en ce moment ? Je crois que je me suis rentenu, in extremis, de crier, et sans doute de terroriser la maisonnée entière. Et pour dire le ridicule de ces frayeurs nocturnes, je repense, le mois dernier, à ce réveil tourmenté, Adèle était silencieusement montée dans notre chambre, en pleine nuit, elle avait contourné le lit, et m’avait trouvé pour me faire un câlin, ma réaction avait été épouvantable, ayant d’abord identifié Adèle comme un de ces assaillants nocturnes, je m’étais défendu contre elle, elle avait eu peur, avait eu un petit cri, mon attitude désordonnée l’avait alors prise en défense, je l’avais saisie urgemment et je me débattais dans le lit contre l’agresseur imaginaire. Mais de quoi puis-je avoir peur de la sorte ?, pour avoir peur d’Adèle, pour prendre peur à Autun, chez Martin et Isa ?

Avec l’avalyse de cet hiver, j’avais découvert que la peur de la nuit, n’était autre que la peur des cris de mon frère la nuit. Mais le sachant, je suis obligé de dire ma déception de n’être pas délivré de telles angoisses, et de la difficulté au repos qu’elles occassionnent.

 

Mercredi Mercredi 5 juillet 2006

Mauvaise journée. Je sens dans le corps le reflux de toutes les drogues. Je suis fatigué. Et triste. Je manque de concentration. Je voudrais travailler. Mais je n’ay arrive pas du tout. Je lis les Tempêtes d’Hanno. Mais même la lecture n’est pas facile. Je fais une sieste lourde de trois heures en pleine journée. Une belle soirée avec les amis de Martin et Isa à la Ferrière, mais je ne tiens pas le coup.

 

Mardi Mardi 4 juillet 2006

 

Lundi Lundi 3 juillet 2006

 

Dimanche Dimanche 2 juillet 2006

 

Samedi Samedi premier juillet 2006

 

Vendredi Vendredi 30 juin 2006



 

Jeudi Jeudi 29 juin 2006

Emmanuelle passe à la maison regarder ce que j’ai préparé pour la mise en ligne de ses derniers travaux. Elle est contente. Et amusée. Aussi. Et tout à fait incrédule quand je lui montre les entrailles de cette modeste usine à gaz. Je ne pense pas que peignant dans son atelier, elle puisse imaginer que de telles suites de signes finissent par créer la petite machinerie mélange de textes, de peintures et de photographies que voilà.

 

Mercredi Mercredi 28 juin 2006

Les administrateurs de Beaubourg sont des voleurs. Ils sont de droite. C’est officiel. Il faut être riche pour avoir accès aux expositions de Beaubourg. C’est dix euros. Avec dix euros, vous allez partout dans le musée. Mais c’est dix euros. Si vous voulez aller voir l’exposition de Los Angeles, mais que vous n’êtes pas du tout intéressé par l’exposition de Dave Smith, ce n’est pas grave vous payez pour les deux quand même. Je hais ce petit peuple de comptables et d’aministrateurs.

Cela n’a pas été facile de sortir de cette colère noire pour visiter effectivement l’exposition de Los Angeles, encore que de me retrouver nez à nez avec un tableau d’Ed Rusha, en vrai, pas vu depuis des lustres, puis deux très belles compositions d’Hamilton et très rapidement la petite pièce consacrée à John Baldessari ont vite fait de me faire oublier le prix exorbitant du billet d’entrée de cette exposition. Puis quelques photographies des performances de Chris Burden et d’Allen Kaprow, une vidéo de Bill Viola, Anthem, elle aussi plus vue depuis très longtemps — les cours d’histoire de la vidéo par Don Foresta aux Arts Décos, pour être précis — le plaisir immense de revoir des pages de magazine avec la photo du soldat vietnamien portant les deux têtes décapitées, sérigraphiée à même le magazine, de Robert Heinecken — ce n’est pas spécifié dans l’exposition, mais il faut tout de même savoir que les magazines en question avaient été kidnappés par Robert et certains de ses étudiants d’UCLA, nuitamment, avant qu’ils ne soient envoyés à leur abonnés, qu’ils avaient ensuite été sérigraphiés, puis reconditionnés et renvoyés tels quels aux abonnés.

La profusion et la richesse de l’exposition me donne aussi à revoir à la fois ce qui tenait lieu d’enseignement presque à Chicago, mais aussi à une sensation disparue depuis, celle du sens de la communauté. Et je ne parle pas des années 70 en tant que telles, je veux parler de communauté géographique. En 1964, pour la première fois depuis qu’elle existe la Biennale de Venise ne primera pas un artiste français, mais Robert Rauschenberg et depuis lors ce seront presque toujours, jusque dans les années 80, des artistes américains qui obtiendront ce prix, plus jamais des artistes français. D’abord ce seront les Américains de la Côte Est, plus spécifiquement de New York, Robert Rauschenberg donc, Jasper Johns, Andy Warhol, Roy Lichtenstein qui attireront l’attention, mais avec les années 70 cet épicentre se déplacera vers l’ouest, vers la Californie et Los Angeles notamment. Et c’est alors quelque chose d’assez nouveau qui ré-apparaîtra dans l’histoire de la peinture, le sens de la communauté. Ce qui rapprochait Kokoschka et Schiele, puis Picasso et Braque, qui sans doute a joué aussi entre Klee et Kandinsky, sera désormais une affaire de voisinage — neighborhood — entre Rauschenberg et Johns, puis entre Baldessari et Heinecken.

François me parle souvent de Munch et de Strindberg se retrouvant le soir à la taverne après la journée de travail. Avec lui, je veux bien croire qu’internet va jouer ce rôle communautaire, d’ailleurs un tel endroit existe déjà en ligne, il s’agit du Terrier.

 

Mardi Mardi 27 juin 2006

Je crois que je viens de comprendre. Je crois que je viens de comprendre. Je crois que je viens de comprendre. De comprendre une des difficultés. De comprendre une des difficultés. De comprendre une des difficultés. Qui étaient la notre avec Nathan. Qui étaient la notre avec Nathan. Nathan répète toujours la même chose. Nathan répète toujours la même chose. Nathan répète toujours la même chose. Et on doit répéter sans arrêt la même chose à Nathan. Et on doit répéter sans arrêt la même chose à Nathan. Et on doit répéter sans arrêt la même chose à Nathan. Non Nathan. Non Nathan. Non Nathan. Nathan ne fais pas ça. Nathan ne fais pas ça. Nathan ne fais pas ça. Nathan tu dois arrêter. Nathan tu dois arrêter. Nathan tu dois arrêter. Nathan si tu obéis on peut continuer de jouer ensemble. Nathan si tu obéis on peut continuer de jouer ensemble. Nathan si tu obéis on peut continuer de jouer ensemble. C’est bien Nathan. C’est bien Nathan. C’est bien Nathan. Tu as très bien fait ton travail. Tu as très bien fait ton travail. Tu as très bien fait ton travail. Et de comprendre aujourd’hui. Et de comprendre aujourd’hui. Et de comprendre aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi aujourd’hui plutôt qu’un autre jour. Je ne sais pas pourquoi aujourd’hui plutôt qu’un autre jour. Je ne sais pas pourquoi aujourd’hui plutôt qu’un autre jour. Que cette répétition est sans doute la cause majeure de cette fatigue qui nous tombe tous les soirs dessus. Que cette répétition est sans doute la cause majeure de cette fatigue qui nous tombe tous les soirs dessus. Que cette répétition est sans doute la cause majeure de cette fatigue qui nous tombe tous les soirs dessus. Et aussi que ce que je redoutais jusqu’alors. Et aussi que ce que je redoutais jusqu’alors. Et aussi que ce que je redoutais jusqu’alors. De cette fameuse méthode ABA, faire de Nathan un chien de Pavlov. De cette fameuse méthode ABA, faire de Nathan un chien de Pavlov. De cette fameuse méthode ABA, faire de Nathan un chien de Pavlov. Etait mal orienté. Etait mal orienté. Etait mal orienté. C’est moi qui suis en train de devenir un chien de Pavlov. C’est moi qui suis en train de devenir un chien de Pavlov. C’est moi qui suis en train de devenir un chien de Pavlov. Le sentiment de vivre dans une chambre d’échos. Le sentiment de vivre dans une chambre d’échos. Le sentiment de vivre dans une chambre d’échos.

 

Lundi Lundi 26 juin 2006



 

Dimanche Dimanche 25 juin 2006



Le Puy de Dôme avait la tête dans les nuages. Je me suis dit que le temps d’y monter la vue sans doute serait dégagée. Je dois être un irreéductible optimiste pour n’avoir pas soupçonné que les choses, en fait, pouvaient se déteriorer, et, dans mon ascension assez lente, le plafond des nuages n’a cessé de baisser. Je suis arrivé dans le nuage au fait, un vent violent balayait l’herbe courte sur le sommet. J’ai manqué de me perdre dans le brouillard de ce nuage, j’étais heureux.

La compression nécessaire de la vidéo rend son son — le bruit du vent — terriblement métallique, si, comme moi, vous êtes amateur de cette agitation de l’air, vous pouvez en écouter un extrait de meilleure qualité ci-dessous — encore que je sois persuadé qu’il soit sans doute possible de réaliser de meilleurs enregistrements du vent, cela, cependant, demande une compétence inatteignable par moi.



 

Samedi Samedi 24 juin 2006



 

Vendredi Vendredi 23 juin 2006



Le souffle coupé en arrivant en haut du cinquième étage sans ascenceur, exactement comme dans Finalement titré Sans titre pour les besoins de Portsmouth. Un café, quelques financiers et on se met au travail.

Le travail c’est de relire Portsmouth, le relire à quatre mains. Avec Constance Krebs.

Et comme je suis soulagé, finalement, que cela ait l’air de tenir la route. Que les petits pièges que j’ai tendus au lecteur fonctionnent. Que l’on puisse relier les symboles entre eux, la mer qui reprend le cadavre et aussi les blocs en béton.

Parce que pour dire vrai, ce que j’écris depuis plus de six mois maintenant, je suis devenu bien incapable de dire ce que cela vaut.

C’est idiot mais je crois bien que les lettres de refus s’accumulant dans un des tiroirs du garage avaient fini par avoir raison de moi au point de ne plus me sentir à ma place en écrivant. Au point aussi de douter vraiment de ce que je venais d’écrire et ils sont quelques-uns tout de même à qui j’ai envoyé Portsmouth récemment pour me dire honnêtement.

Constance me fait cadeau d’un jeu de cartes découpées dans des motifs de papier peint, les bords de chaque image sont ainsi qu’elles peuvent être mises bout à bout indifféremment de l’ordre. Comme je regrette de n’avoir pas eu connaissance d’un tel système au moment où je dessinais le plan du site ! Je devrait essayer de le refaire selon le même principe.

Je photographie les anneaux de Moebius de papier que Constance a découpé trois fois, soulevant la masse de banderoles emmêlées entre elles,