Mardi Mardi 6 mars 2007

Trop d’intentions. C’est ce qu’Hanno s’est entendu dire récemment à propos de l’écriture de son scenario. C’est curieux parce que nous l’entendons tous les deux un peu de la même façon. Je pense que c’est le reproche que l’on peut faire à toutes ces personnes au regard très exercé — et c’est notre cas à Hanno et moi — et qui veulent raconter des récits. Nous sommes naturellement attentifs au moindre détail, photographes nous aurons même souvent tendance avec force cadrage à expurger de nos images les éléments qui ne vont pas dans le sens de la signification de notre image, comme si nous pensions raisonnablement que les images puissent être des situations entières et univoques. Une couleur ne pourra jamais être prise pour une autre et un éclairage devra nous obéir. Composition et cadrage devront être régentés avec autorité. Bref nous sommes des tyrans avec nos impressions visuelles, à moins que ce ne soient justement ces impressions qui nous gouvernent et de n’être plus que leurs pantins.

Cuisine américaine, murs blancs, les meubles de la cuisine sont peints en vert. Voilà il faudrait s’en tenir là. Comme vient de le faire Hanno en décrivant la pièce qui nous entoure, c’est suffisant et serait-ce si grave si un metteur en scène de ce décor en fasse un intérieur qui ne ressemblerait pas exactement à cela. Et à Hanno qu’est-ce qu’il manquerait dans cete descritpion de la pièce que sûrement il ajouterait, donc de façon inutile, à cette description du décor, le tableau de notre ami commun Martin ? les étagères combles de disques de jazz dans lesquelles il va parfois regarder et mon empressement chaque fois de lui graver le disque dont il regarde la pochette ? Peut-être oui. Et moi qu’est-ce que j’y ajouterai à cette pièce, je pense que je ne pourrai m’empêcher de préciser que le blanc des murs est cassé et que le vert des meubles de la cuisine est un vert Véronèse très clair et légèrement désaturé, et que justement je n’aime pas cette couleur et que pourtant je vis dans cette pièce dont je n’aime pas les teintes, que je n’y remédie pas pour deux raisons essentielles, j’ai des choses plus pressantes à faire que de repeindre les lieux — en cela je diffère du Glenn Gould de Thomas Bernhard dans le Naufragé et qui abat un arbre devant les fenêtres des pièces dans laquelles il travaille à ses variations — et aussi je ne saurais pas dans quelle couleur repeindre portes de placards et tiroirs. J’y vois un effet pervers du surentrainement qui est le mien à travailler avec la couleur, que je saurais exactement quelle nuance précise de couleur convient pour le fond d’une page mais que je suis incapable de choix clairs pour une couleur de mobilier. Et naturellement dans ma description des lieux je ne manquerais pas de signaler cette hésitation sur la couleur, et j’entrerai vraisemblablement dans toutes sortes de circonvolutions à propos de cette incapacité au choix, que je serais incapable de décrire les lieux sans m’arrêter à la description de ce que nul autre que moi peut voir, savoir.

Et est-ce que les personnes qui nous lisent ont besoin de ce luxe d’indications ? d’intentions ?

Probablement pas. Et je donnais cet exemple à Hanno de ce film interactif, le partage de l’incertitude sur le site des anonymes dans lequel tout du décor et des costumes recherchés avec soin et qui disent assez une appartenance à cette forme inculte de la nouvelle et jeune bourgeoisie, tout donc dans ce décor me répugne, mais en revanche j’en fais volontiers abstraction grâce au mouvement, lui très grâcieux, des images, de ces sauts entre elles, et que c’est précisément là l’objet et la beauté de cette oeuvre.

L’attachement, quasi-fétichiste, au détail pourrait bien être la plus contraignante de nos entraves.

 

Lundi Lundi 5 mars 2007



 

Dimanche Dimanche 4 mars 2007



Parmi les grandes associations en art contemporain, je pense notamment à Bernd et Hilla Becher et à Gilbert et George, il en est une qui à mon sens dépasse les autres parce qu’elle s’autorise le plus à bénéficier de l’enrichissement réflexif de leur deux talents, il s’agit de la paire suisse Fischli et Weiss. Je dis cela mais à vrai dire je ne les connais pas personnellement et je ne connais rien de leur mode de fonctionnement, mais ce qui toujours me passionne dans leur travail, c’est leur capacité de passer d’une oeuvre à une autre avec un réel renouvellement à la fois du contenu et des formes.

A ce sujet l’exposition au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris est assez remarquable parce qu’elle ne respecte pas la chronologie des oeuvres et dès son entrée donne à voir trois orientations radicalement différentes du travail de ces deux artistes, la première salle avec ces sculptures noires, façon ready made pessimistes, puis la salle suivante avec ces grandes photographies de superpositions de fleurs et aussi ces images déroutantes de banalités d’aéroports du monde entier. Et enfin la troisième salle des petits sculptures de la série Soudain cette vue d’ensemble, qui toute s’affairent à représenter des moments historiques ou banals dans ce qu’ils ont justement d’irreprésentables, ainsi Monsieur et Madame Einstein, endormis tout juste après avoir conçu le petit Albert. Trois séries de travaux que l’on pourrait trop facilement penser déconnectés les uns des autres au point même d’avoir été réalisés par trois artistes différents ou même trois collectifs d’artistes différents.

Et pourtant dans le travail de fischli et Weiss, il est rapidement apparent que chaque nouvelle oeuvre est issue des précédentes, ce qui déroute finalement c’est le passage d’une forme à une autre, d’un medium à l’autre, et comment une idée comparable de cerner le banal au plus près si elle s’exprime en photographie, en sculpture ou en vidéo ne sont pas des oeuvres proches a priori. D’autant que non seulement le choix de chaque medium est à la fois très pertinent d’une oeuvre sur l’autre mais qu’en plus chaque oeuvre dans son medium a la force de questionner les limites et les conditions d’apparition de l’oeuvre dans ce medium. Ou encore il est parfois demandé à la sculpture de se comporter comme de la photographie ou inversement. Ainsi les petites sculptures de la série Soudain cette vue d’ensemble sont des représentations quasi-photographiques dans leur questionnement, leur angle de vue : un morceau d’autoroute est découpé perpendiculairement à la route, ce qui paraît être une vue paradoxale de qui s’exprime et s’envisage habituellement dans la longueur, ou encore des pommes de terrre, une miche de pain autant d’objets vernaculaires qui ont été si souvent magnifiés, défigurés presque, par une photographie qui s’attache à être mensongère dans sa représentation, ou encore ces représentations de scènes qui n’ont justement pas été immortalisées par la photographie, la conception du petit Albert Einstein donc, Anne O. endormie et rêvant au premier rêve qu’elle racontera au docteur Freud, la culture populaire n’est pas oubliée dans cette histoire parallèle avec une petite "h", ainsi Mick Jagger et Brian Jones rentrant chez eux heureux d’avoir composé I can’t get no satisfaction. Et l’on voit d’ailleurs bien dans cette étrange collection de sculptures que l’accumulation de leurs cartels aurait sans doute suffit à un artiste conceptuel, à la façon d’Edouard Levé, ce dernier se serait contenté de l’énumération de telles idées et l’oeuvre serait alors devenue une liste d’oeuvres, comme, une sculpture représentant le percement du tunnel du Saint-Gothard, une sculpure représentant le partage des eaux de la Mer Rouge et quelques oppositions, comme celle de la théroie et la pratique. Mais il semble justement que Fischli et Weiss soient au contraire persuadés que dans la réalisation des oeuvres, même les plus conceptuelles en apparence, des formes demeurent à défricher et avec elle la découverte de territoires insoupçonnés.

Et ce n’est pas le moins étrange des aspects de cette oeuvre qui oscille sans cesse entre son apparence fortement conceptuelle mais aussi le plaisir qui semble être contenu dans la réalisation de chacune d’entre elles. La vidéo du cours des choses et ce qu’elle a du demander d’assemblage patient est un exemple frappant de ces allers-retours que les oeuvres de Fischli et Weiss décrivent entre leur conception, leur réalisation et ce qu’elles ouvrent ensuite de champ de réflexion qui dans leur cas devient rapidement la matière d’oeuvres futures. Et toujours dans cette réalisation un effet démonstratif de la façon dont les oeuvres ont été conçues et réalisées qui produit de remarquqbles effets de distanciation.

Il y a dans les oeuvres de Fischli et Weiss un plaisir manifeste à la surprise et à la capcité de s’étonner de sa propre progression dans ce travail, ainsi les fausses reconstitutions de vues d’atelier, certaines paraissant littérales et d’autres au contraire très retravaillées pour justement devenir des natures mortes photographiques.

Dans ce feu d’artifice qu’est l’expositoion de Fischli et Weiss au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, il est tout à fait possible de manquer une oeuvre de petite taille (dans la même pièce que la projection du cours des choses), un gobelet en plastique imitant le cristal est placé sur un rotor qui fait se déplacer le gobelet placé sur le côté, le rotor tourne devant une petite lampe de poche qui projette sur le mur voisin de quelques centimètres les reflets dorés de ce théâtre minuscule. Dans cet effet de muséographie très réussi, on comprend que certaines oeuvres, parmi les plus accomplies, relèvent seulement de l’observation attentive des faits les plus minuscules : les accidents d’atelier. Ces trouvailles constituent certainement, paradoxalement, les joies les plus intenses du travail dans l’atelier. Fischli et Weiss y sont apparemment très attentifs. En retour, de leur travail se dégage une jubilition communicative.  

Samedi Samedi 3 mars 2007



 

Vendredi Vendredi 2 mars 2007





Le découragement. Aujourd’hui plus qu’un autre jour, aujourd’hui n’est pas un de ces jours où j’ai le sentiment de poser quelques briques de plus dans l’édifice plus ample qu’est le site du désordre. Justement parce cela nécessiterait du courage, le courage de s’y mettre, le plus difficile des courages. Il y a d’ailleurs quelque chose de terriblement vicieux dans le maniement des outils numériques surtout quand ils sont couplés à la mise en réseau, et la rapidité possible qui est derrière tout cela, ce n’est pas un encouragement à ces immersions longues qui sont nécessaires aux projets de plus grande ampleur. Se couper des sollicitations finalement assez nombreuses n’est pas ce qu’il a de plus didficle, pour ma part il me suffit de couper ma messagerie — d’arrêter le proramme de — ce que je suis d’ailleurs capable de faire plusieurs jours de suite, non, il s’agit davantage d’avoir envie de finir avant de commencer. Une telle habitude est prise qu’il y ait si peu d’écart entre la conception et la réalisation et entre cette dernière et la publication, qu’on finit par exiger cette vitesse en toutes choses, comme finalement la photographie numérique habitue à ne plus devoir passer de longues heures dans l’obscurité.

Du coup je finis par porter un regard fort sévère sur mes dernières réalisations je leur trouve trop d’immédiateté, ce n’est pas une bonne chose.

Et puis il y a aussi cette astreinte quotidienne que sont les textes du bloc-notes, les images de la Vie, les dessins et les croquis du carnet des esquisses qui sont un frein très résistant aux entreprises de plus longue haleine. Ce n’est pas tant les énergies que ces tenues à jour requièrent qui freine, mais là aussi l’habitude d’une instantanéité qui n’est pas de bonne coutume et finit par relever du bavardage, on se satisfait de textes courts, ou d’images à la fausse spontanéité et on confie beaucoup au hasard pour cimenter les voisinages des photos de la Vie entre elles. Il y a aussi dans ces exercices quotidiens un épuisement contre lequel il devient difficile de lutter, à trop finir par puiser dans la source celle-ci finit par se tarir, et l’absence de renouvellement finit par rendre les eaux saumâtres, glauques. Il faudrait aérer tout cela. Ecrire moins, lire davantage. Parce que dans l’écriture d’aujourd’hui, j’ai souvent le sentiment de vivre sur les acquis de lectures anciennes, ce dont je me suis rendu compte justement hier soir en relisant d’anciens numéros de la Recherche Photographique, dans l’espoir de vérifier quelques-unes des connaissances que j’avais de l’oeuvre de Fischli et Weiss.

Je suis allé consulter le wiki du site, après tout n’est-ce pas là mon agenda, j’y ai retrouvé cette idée de roman à tiroir à propos d’un faux tableau, du coup, je me suis souvenu que j’avais récemment téléchargé F for Fake d’Orson Welles, comme finalement je n’arrivais à me mettre à rien, j’ai regardé ce film dont j’avais oublié, comment ai-je pu oublié une chose pareille ?, son étonnant montage et sa volonté récursive de montrer comment le cinéma est un art de faussaire.

En début d’après-midi, je suis allé à la bibliothèque rendre les six disques que j’avais en retard, je ne suis pas tombé sur la bonne personne pour être en retard, celle-ci est intraitable, non qu’elle impose une amende, nulles ne le font, mais ses remarques à propos des retardataires sont tellement cominatoires, on en prend pour son grade. Emprunt de deux disques d’Abdullah Ibrahim, deux disques de Dave Holland, et deux disques d’Anthony Braxton, celui des années 70 étant une pure merveille.
br> Une après-midi à lire, écouter de la musique, et regarder un film, depuis combien de temps n’avais-je pas été assez silencieux pour me permettre ces plaisirs rares ? Et de bénéficier de ces richesses. Penser à arroser les plantes.  

Jeudi Jeudi premier mars 2007



Ma petite Madeleine chérie.

Aujourd’hui j’avais une course à faire dans un quartier que je connaissais bien puisque c’est là que j’ai habité une première fois pendant deux ans, avant de partir à Chicago et une autre foi pendant trois ans avant de partir à Portsmouth, et je pense que si je n’avais pas rencontré Anne, à mon retour de Portsmouth, c’est encore là-bas que je vivrais. C’était avenue Daumesnil. C’est assez souvent que je passe devant et d’habitude cela ne me fait pas grand-chose, je reconnais certaines devantures de magasin et les façades des immeubles qui étaient en face du mien. Et c’est tout. Mais aujourd’hui, tandis que je passais devant, les deux portes de l’immeuble étaient ouvertes alors je me suis dit que cela vaudrait la peine de monter voir au dernier étage. Et pourquoi pas même de grimper sur le toit de l’immeuble comme je faisais alors, souvent, le soir avant d’aller me coucher, j’y ai même dormi une nuit à la belle étoile en été. C’est d’ailleurs de ce toit que j’ai fait d’assez nombreuses photos de cheminées. tu vois ce n’est pas d’hier que je prends un peu n’importe quoi en photo.

J’ai gardé un souvenir très précis de cet immeuble, j’étais même le seul homme qui y vivait, toutes les autres personnes qui vivaient dans cet immeuble étaient des dames assez âgées, et c’était assez souvent qu’elles me demandaient de leur réparer, l’une sa tringle à rideaux et l’autre sa chasse d’eau, et l’une d’elle, un tuyau de gaz qui était complètement poreux, et pour cause, il était marqué dessus qu’il devait être changé avant juillet 1976, bref du temps des dinosaures, à l’époque des nuits en ville sans alarmes. D’ailleurs je me suis un peu servi de ces vieilles dames pour des histoires que j’ai écrites et qui se passaient dans cet immeuble.

Et c’est justement l’une d’elles que j’ai croisée dans la cage d’escalier, que j’ai trouvée très vieillie, mais que j’ai reconnue du premier coup d’oeil, elle, elle ne m’a pas reconnu, d’ailleurs elle se demandait un peu ce que je faisais dans la cage d’escalier avec mon appareil-photo.

Et tu vois, je ne saurais pas te dire pourquoi mais cette visite m’a rendu très triste, en grande partie parce que c’est dans cet immeuble que j’ai vécu avec mon frère Alain, en fait cela m’a surtout rappelé l’époque pas très drôle après sa mort, et comme j’étais très triste.

En sortant de l’immeuble je me suis dit que ma vie avait beaucoup changé, en bien, et que je vous devais à tous les quatre, Anne, Nathan, Adèle et toi de m’avoir guéri de cette tristesse. Surtout, aujourd’hui, j’ai appris qu’il ne fallait pas provoquer les souvenirs, les souvenirs doivent être involontaires, ce que tu comprendras très bien un jour parce que c’est une histoire de Madeleine (un monsieur Marcel Proust a écrit un livre très célèbre qui commence par le souvenir du goût d’une madeleine trempée dans une tasse de thé). J’ai pensé à toi et je me suis dit que la leçon de morale était pour moi aujourd’hui. Il ne faut pas provoquer les souvenirs.

Sinon je suis allé voir une exposition et je me demande si je ne vais pas t’y emmener quand tu rentreras, c’est l’exposition de Fischli et Weiss et je suis sûr que je pourrais peut-être t’y intéresser. Il y a notamment de très nombreuses sculptures en terre, dans la même terre que tu avais utilisée à l’école d’art d’Aix. Joëlle n’habite pas très loin de cette exposition, on devrait l’inviter.

Tu me manques un peu (beaucoup en fait). Adèle a réclamé après toi plusieurs fois aujourd’hui, je crois qu’elle se demande vraiment où tu es ? Nous avons bien reçu ta lettre et avons bien ri avec ton histoire de brocolis. Tu y parles peu de ski, j’espère que les brocolis ne te font pas oublier les joies du ski tout de même.

Je t’embrasse, très fort.

Papa.
Le bloc-notes du désordre