La détresse d’Anne qui se réveille très tôt ce matin en proie à une crise d’angoisse poisseuse. Je lui parle. Elle a peur pour Nathan. Peur que l’on ne s’en sorte pas, j’ai souvent cette même peur, cette peur qu’on y parvienne plus. Les petits progrès que nous emmagasinons les bons jours ne réussissent par à masquer l’épaisse forêt d’incertitudes. Anne ne dormira plus. Plus tard, quand les enfants seront levés, pendant qu’ils prendront leur petit déjeuner et vaqueront à leurs jeux du matin, je grapillerai une paire d’heures de sommeil, mais c’est bien tout, la nuit a été bousillée.
J’emmène Madeleine et Nathan sur une nouvelle plage, plsu au Sud de l’île, il fait toujours aussi couvert, mais la mer n’est plus d’huile, il y a un peu de vent, les enfants sont médusés par la force des vagues qui viennent se briser sur les rochers ou au contraire courir sur le sable lisse. Ce vent-là me fait du bien, il agite mes cheveux en tous sens, me giffle le visage et remet du vent là où les pensées sont les plus pesantes.
Nous calculons au plus juste notre heure de départ, en fonction de l’indicateur des marées, et arrivons au passage du Gois au moment admirable où la mer s’est retirée, découvrant la route, quelques vaguelettes recouvrent par endroits encore la chaussée. Etonnement de tous, les enfants ébahis à l’arrière de la voiture, devant ce miracle.
La marée haute faisait forte impression aux enfants ce matin, avançant parmi les rochers puis reculant à chaque nouvelle vague. Je tenais la main d’Adèle et je ne quittais pas des yeux l’intrépide Madeleine et même le plus circonspect Nathan.
L’après-midi, de nouveau dans le bois de la Chaize, la forêt
blanche et le petit Veil n’ayant pas tenu leurs promesses.
Je photographie une cabine en haut de la plage en pensant à mon cousin Raymond qui sûrement goûtera le rébus matiné de contrepétrie.
En rentrant à la maison bain chaud pour réchauffer les enfants, dîner d’huîtres et tartes aux agrumes, les enfants vocifèrent une chanson d’anniversaire, ils ont chacun emballé un caillou de la plage pour m’en faire cadeau et dans le genre pépite, Anne m’a trouvé deux vieilles galettes de l’
Art Ensemble of Chicago.
J’ai 42 ans.
Longue promenade à la plage des dames et ses bois environnants. Je retrouve concentrés en une seule plage absolument tous les attraits de toutes les plages de la région de Portsmouth et bien d’autres attraits encore, les falaises de craie en moins, mais je n’ai jamais photographié les falaises, même pas celles du Sud de l’Ile de Wight. Je souris à l’idée que si le littoral à Portsmouth avait présenté tant d’intérêts je n’aurais cessé de le photographier et j’y serais encore, je ne serais jamais revenu de Portsmouth.
Le soir, nous regardons
Ouragan sur le Caine de Edward Dmytryk. J’avais gardé un souvenir prenant de ce qui ne dure que quelques secondes, le témoignage au procès en cour martiale de son second, du capitaine Queeg, Humphrey Boggart exultant et les nerfs lâchant, se cramponnant à ses billes de métal, les roulant d’une contre l’autre dans sa paume. Et j’avais oublié du tout au tout le film de propagande militaire américain. Effectivement ne garder de ce film que ce gros plan sur le visage de Boggart envahi par les nerfs qui flanchent, les dents sombres, les lèvres humides à la commissure et au contraire sèches près du menton, les yeux cernés, affolés, une inquiétude animale traverse ce regard d’homme déchu.
Extrait de
Portsmouth
Il retournait régulièrement à la place d’Eastney sur laquelle il semblait toujours trouver soit des sujets à ses photographies ou soit encore toute une collection d’objets rejetés par la mer, mais aussi des algues séchées, des bois flottés ou bien encore des morceaux de métal rouillés sur lesquels s’étaient agrégés des petits cailloux polis sur lesquels les accents ocres rouge de la rouille avaient déteint. Fréquemment, il rentrait avec la nuit, se préparait du thé, montait dans le labo photo, la tasse de thé brûlante à la main, diluait ses bains et développait les films. Redescendait après avoir installé les négatifs tout juste développés, extraits du fixateur, à rincer, la cuve sous un jet de grande eau. Se cuisinait un dîner, bien souvent une friture chinoise dans une wok, avant de passer à table, remontait pour extraire les films de leurs spires et les épandait à sécher, redescendait, dînait, écoutait un disque en buvant une nouvelle tasse de thé, lisait le journal ou quelques pages des nombreux romans qu’il rapportait à chacun de ses séjours en France, sa peur de manquer de lecture !, et puis, remontant à nouveau, si les films étaient secs, trouvait le courage de tirer les planches-contacts.
Un soir, la nuit noire fondant rivage et mer dans un même vaste espace sombre et inquiétant, il retrouva sa voiture sur le parking désert, le pare-brise barré par une double page de journal dont il n’aurait su dire si le vent l’avait plaquée sur la vitre ou si, au contraire, elle avait été posée de la sorte comme à son attention.
Première promenades sur les rivages. Lumière terne et grise, ciel bas, Madeleine est ivre de tant d’espace, elle court en tous sens, elle fait plaisir à voir ma fille, Adèle est plus mijorée, plus petite elle est impressionnée par les éléments et le rivage sans fin, Nathan, lui, est perplexe, entre fascination fugitive et enfermement dans quelques-uns de ses systèmes insondables, mais heureux, sans doute, en tout cas, des rires. L’après-midi, nous allons au bois des Eloux, en entrant dans ce bras de forêt, je marque ma surprise, cela sent le champignon, ce qui compte tenu du froid mordant et de la mer proche est plutôt improbable, mais de fait, je commence par trouver un, puis deux, puis une dizaine de cêpes. Drôle de pays où l’on trouve des champignons un 26 décembre, ces spores-là sont solides pour résister pareillement au froid, et impression inédite de tenir dans les mains des champignons durs et surtout froids. Sortir du bois et deviner le rivage au travers des derniers arbres, déboucher sur la mer, grise, monotone, à perte de vue. Madeleine voudrait emporter la plage entière avec elle, algues, galets, déchets, étoiles de mer encore vivantes, coquillages, tout trouve grâce à ses yeux et il est très difficile de la convaincre de laisser derrière elle certains de ses articles qu’elle remplace quelques pas plus loin. Nous faisons aussi une corvée collective de petit bois. Nous rentrons à la nuit saoulés par l’air vif, bain des enfants, jeux, dîner, ils sont fatigués et veulent bien se coucher, sans faire d’histoires, mais pas sans histoire, Madeleine lit la nuit des Zéfirottes de Claude Ponti à Nathan, mais se plaint qu’il n’est pas assez attentif.
Le soir nous regardons Yol très forte impression de ce film à propos de la rédemption. Hymne à la résistance aussi. Je retrouve dans ce film des ambiances de voyage comme dans l’Est, solidarité des voyageurs devant l’adversité des trajets interminables et de l’inconfort, avant de passer un barrage de douane, le steward d’un car distribue de l’eau de Cologne dans la paume des voyageurs qui s’en aspergent le visage, c’est tout juste si on a le temps de comprendre ces gestes qui pourtant font partie d’un autre quotidien, peut-être déjà révolu. La vie de ces hommes est tellement dure, opprimés par la dictature turque, mais aussi sous le joug de traditions pesantes, code de l’honneur, vendetta, mariages arrangés, défiance entre les familles des époux. Nous sommes bouche bée d’admiration avec Anne devant ces images de voyages dont certaines ont été filmées dans la clandestinité, prendre la mesure de la facilité de notre vie occidentale. Effort jamais inutile.

Long voyage jusqu’à Noirmoutiers, les enfants imbuvables dans la voiture. Tombons avec chance sur une station-service derrière laquelle un petit bois peut abriter quelques temps leur trop-plein d’énergie, si mal contenu dans l’habitacle étroit d’une voiture, et même, dans ce bois, des fougères nombreuses, dont Nathan est toujours fier et prompt désormais, de
montrer qu’il n’a plus peur, d’ailleurs il en ramasse une pleine brassée, Madeleine, elle, gémit parce que justement elle s’est coupée avec une de leur feuille. Je la houspille un peu. J’ai du mal avec les enfants en ce moment. Je finis pas négocier avec Nathan que l’on tâche d’emporter dans le coffre son généreux bouquet de fougères
brunies et non, comme lui l’entendait, dans la voiture, quand je remarque que ses mains sont pleines de sang parce que lui aussi s’est coupé copieusement avec les tiges rugeuses. Je suis toujours étonné, incrédule de cette insensibilité partielle à la douleur chez Nathan, un cerveau avec des défauts de connexion est encore le meilleur rempart contre la douleur. Je n’aime pas cette pensée, trop voisine de celle de la dissection des grenouilles justement dans le but d’étudier, en cours de sciences naturelles, leurs réflexes, en trempant notamment leurs pattes dans une fiole d’acide, la greneouille est crucifiée sur une planchette et nous irons jusqu’à la décerveller, je n’aime pas le souvenir de nos rires adolescents, les visages mangés par l’acné grasse.
Grande impression en franchissant le pont de Nantes, se dire alors qu’on enjambe des eaux qui sont passées par
Neuvy sur Loire et peut-être même certaines qui viennent des sources de l’Allier à Langogne. La Loire n’est pas un fleuve comme les autres pour relier de tels pays.
Le soir, avons regardé
un Homme est mort de Jacques Deray, film dont il n’y aurait pas grand chose à dire, un film noir, si ce n’est son admirable utilisation de l’urbanisme américain anarchique comme toile de fond. Certains plans ressemblent à s’y méprendre à des photographies de
Joël Meyerowitz. Mais c’est bien la seule qualité d’un film où les personnages sont sans ambiguité, les tueurs glaciaux, les femmes sans défense et soit perverses et fielleuses soit victimes de leurs sempiternels mauvais choix de compagnons. Souvent devant de tels ratages, je me demande mais pouquoi avoir tenu à produire tant d’efforts pour un résutat aussi passable ?