Samedi Samedi 23 décembre 2006

Les enfants, vous avez de drôles de parents, qui se lèvent au milieu de la nuit, et vont tirer des flèches au cul des pères Noël qui pendent lamentablement un peu partout dans la ville. N’empêche c’était plutôt revigorant pour vos vieux parents cette déconnade à pleins tubes. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer ce qu’il se produirait si nous nous faisions surprendre et même arrêter par la police — ce qui aurait pu se produire si nous n’avions pas hésité longuement sous un père Noël mal situé, tir trop dangereux, pour finalemenr remiser l’arc à l’arrière de la voiture, démarrer et descendant l’avenue de la République croiser une voiture de police qui remontait l’avenue en sens inverse.

Il faudrait décliner nos noms et professions, d’ailleurs cela m’était déjà arrivé de devoir me rendre dans un commissariat pour donner de tels renseignements à un policier qui avait un peu de mal à situer un cadre d’une entreprise d’informatique empêtré dans ce qui était la plus minable des altercations avec le portier stupide d’une école privée, je voyais bien qu’à ses froncements de sourcils il n’approuvait pas qu’avec une telle situation je puisse être mêlé à des voies de faits aussi pitoyables.

Tout ceci n’est pas sérieux. N’empêche, les flèches que je tirais cette nuit étaient des flèches de chasseur, des flèches pour tuer, acquises à très vil prix parce qu’elles avaient un petit défaut de rectitude, je tire habituellement avec des flèches beaucoup plus fines, parfaitement droites, un peu plus lourdes aussi, et très précises — ce que j’entends par là, c’est que quand je manque le centre de la cible, la flèche n’est pas à blâmer — et là cette nuit, il n’aurait pas été impossible que je décoche une flèche folle, une flèche qui sortirait de l’arc de biais et qui non seulement manquerait le père Noël mais irait au travers d’une fenêtre et pourquoi pas blesser une personne endormie. J’aurais eu l’air de quoi alors ? D’ailleurs à ce genre de jeu, on mesure un peu cette part d’irresponsabilité, que l’on appelle orgeuilleusement liberté parce que tout a bien été, mais s’il y avait eu accident, on aurait piteusement appelé cela de la connerie.

Avec Anne dans la voiture, allant de père Noël en père Noël, sortant avec prudence le grand arc, on se disait que si on se faisait pincer, la situation serait cocasse de devoir appeler Clémence à la maison pour qu’elle vienne nous chercher à la sortie du commissariat, situation dont nous avions déjà connu l’exact inverse.

Et plus tard qu’irons nous dire à Madeleine, Nathan et Adèle lorsqu’ils apprendront à décoller des affiches des partis de droite et pire, peindre des obscénités sur les murs du voisin, pisser et chier dans sa boîte aux lettres, changer nuitamment les noms de rue, voler les drapeaux des monuments aux morts une veille de 11 novembre ou les remplacer par d’autres couleurs un petit matin de 14 juillet, rebaptiser la rue Alexis Carrel (prochain projet) et tirer des flèches au cul des pères Noël une veille de Noël ?

 

Vendredi Vendredi 22 décembre 2006



La matinée, englué dans des tracasseries administratives pour faire partir Madeleine en colonie de vacances en février, il manque un papier, mais rien que l’on ne puisse faire en téléchargeant le logo de l’assurance et un peu de photoshop. Tout ça pour un papier que je devrais avoir de toute façon, mais alors où ?, quel est le mot de douze lettres toutes différentes de la langue française ?, je vous préviens c’est introuvable ! D’où la tricherie infographique qui n’en est pas une. Repasser deux fois par le même terrain vague pour couper et se rendre à la mairie.

L’après-midi, saisir mes notes et les rerédiger pour tenir le bloc-notes à jour. Recherche de la dernière photographie que j’ai de Laurence, dans les Cévennes, en 2002, l’été où j’avais fait toute cette série d’images au 6X6 en croisé (films E6 développés dans du C41), se dire alors que ce serait une bonne idée de les scanner mais pas le temps et il est déjà l’heure d’aller chercher Nathan à l’école.

Epouvantable séance avec Anne et l’éducateur, pendant deux heures j’entends Nathan hurler et pleurer comme un goret. Je maudis les comportementalistes et leurs suiveurs jusqu’à la septième génération.

Très âpre discussion avec Anne à la sortie de cette séance dont je doute beaucoup de l’utilité.

Dîner festif avec Clémence et Ludo arrivés d’Agen et Julien et Nevruz arrivés de l’autre bout de la rue.

Une journée dont l’on retient que des bribes télégraphiques est-elle une journée de pas grand chose ?, je crois bien que oui.  

Jeudi Jeudi 21 décembre 2006





J’ai déjà remarqué cela, cette façon un peu affolée dont nous finissons toujours pas combler les derniers jours de l’année comme s’il importait que l’année fût pleine, aussi gonflons-nous les derniers jours de tout ce que nous pouvons faire rentrer dans une journée, pas un soir de cette semaine couché avant une heure et les enfants qui tambourinent dès sept heures et demi, chaque matin, et même plus tôt une fois.

Dernière séance de l’année chez la psychologue pour Nathan et pareil chez l’orthophoniste, pendant cette dernière séance je cours à la librairie Mille Pages à Vincennes me procurer Les Saisons de Maurice Pons, pour offrir ce soir à Joëlle, le libraire me propose un emballage de couleur verte comme les lentilles du livre, alors je souris que nous faisons partie de cette petite communauté des lecteurs de Maurice Pons, et tout particulièrement des Saisons, de son seizième mois d’automne que l’on appelle la saison pourrie.

L’après-midi, reprise des cours de maniement d’un ordinateur avec mon père, avec pour la première fois, branchement de son ordinateur sur le réseau du garage, et premiers pas sur le net, avec quelques conseils pour les recherches, et notamment l’utilisation des opérateurs booléens.

Le soir je vais chercher Joëlle à la gare et nous passons une très belle soirée en sa compagnie, réveillon au couscous pour faire plaisir à Madeleine, premiers échanges de cadeaux. Joëlle est par ailleurs devenue une inconditionnelle du Surnatural Orchestra, les enfants ne sont pas faciles à coucher, mais on finit par y arriver. Discussion à propos du révisionnisme et comment cette pieuvre refait insidieusement surface et étend ses membres visqueux sur les premiers rivages.

Je raccompagne Joëlle, prolongation de la discussion et au retour j’écoute Charlie Haden en longeant les quais de la Seine. Comme hier, le retour fait partie du plaisir.  

Mercredi Mercredi 20 décembre 2006



C’est quand même souvent que nous mettons Anne-Pauline à contribution pour ce qui est d’avaler une montagne de linge. Nous faisons passer la pillule, je suppose, en concoctant un vaste programme de Talking Heads et de Robert Wyatt, qu’Anne-Pauline a récemment dévouverts dans une vieille pile de vynils ayant autrefois appartenu à Emmanuelle.

Il fait très beau dehors et nous rions de bon coeur toute la journée, Anne-Pauline a le rire facile et surtout contagieux.

Le soir nous recevons la visite de mon amie Laurence, qui comme tous les six mois vient se faire soigner en France de sa terrible polyartrite à coups de décoctions de fourmis rouges, vous n’êtes pas obligé de me croire mais c’est la stricte vérité. Je crois que c’est la première fois que je mesure la morsure de la maladie sur Laurence, et je mesure d’autant plus le courage et la ténacité de son combat.

Tout à la discussion, et comme chaque fois que nous nous voyons avec Laurence, nous discutons de politique, je lui dis mes inquiétudes pour ce pays qui fait semblant de regarder de l’autre côté quand sa moitié la plus faible souffre. Comment le calcul du taux de chômage en France ne se fait plus de la même manière depuis trois ou quatre ans, que si on continuait d’utiliser l’ancienne méthode de calcul il y aurait probablement pas loin de 5 millions de chômeurs en France, mais que grâce au nouveau calcul on parle désormais de 8,8% de chomeurs en France et on voudrait même nous faire croire que nous avançons à grands pas vers le plein emploi. Ce pays va droit dans le mur, conduit à la fois par des politiciens fondamentalement incompétents, et lâches, et l’égoïsme inhumain des Français, vertu cardinale du pays.

Le soir je raccompagne Laurence en voiture, elle caille tant les températures négatives n’ont plus de sens pour elle, après tant d’années dans le Pacifique. Au retour, sur un périphérique désert, j’écoute Charlie Haden.  

Mardi Mardi 19 décembre 2006



D’après les notes d’Anne dans ses petits calepins, cela faisait plus d’un an que nous attendions notre tour. Un an que nous attendions notre rendez-vous à l’hôpital Robert Debré pour ces deux semaines de tests et d’examens tous azimuths et qui devraient, si tout va bien, déboucher sur un diagnostic faisant foi en ce qui concerne Nathan. Alors ce n’était pas rien de dire que nous étions très anxieux.

Je pense que l’architecte de Robert Debré est un tordu, je me sens évidemment très à l’aise dans un immeuble où il est parfois question de devoir monter d’un niveau pour redescendre juste après, un immeuble dans lequel on monte dans les niveaux négatifs, un immeuble dans lequel il faut facilement faire un demi-kilomètre pour relier deux point quasi-mitoyens. Anne avait l’air de trouver cela moins intéressant que moi.

Rendez-vous intense pendant lequel nous retraçons l’histoire de Nathan, ses apprentissages et les nôtres mêlés, les avancées et les déceptions et nous sommes assez contents une première fois quand la pédo-psychiatre marque son étonnement d’apprendre que Nathan est à la fois suivi par une psychanalyste et des comportementalistes, expliquant que c’est là le résultat d’une opposition de vues entre la mère et le père et que donc nous pratiquons les deux. Et quel plaisir et quel soulagement à la fin de ce long entretien de s’entendre dire qu’étant donné les symptômes dont a souffert et dont souffre encore Nathan, il aille remarquablement bien aujourd’hui ! On serait presque fier. Et Nathan avec nous.

Anne repart avec Nathan à Fontenay pendant que je file faire quelques courses et avalant un petit quelque chose dans le métro je vais rendre visite à ma mère clinique Arago. Chambre 215. Curieuse impression tout de même puisque c’était là ma chambre en 1992 quand je me suis fait opéré de ma première hernie discale. En regardant l’angle du mur, et ses traces de butée, et de rayures des lits qu’on amène et qu’on remporte, je me suis souvenu de cette incroyable sensation lorsqu’on m’avait ramené du bloc, sensation d’avoir le corps en deux parties distinctes, le haut et le bas, partiellement jointes seulement, dans le bas du dos, où la douleur était telle que paradoxalement : le sentiment qu’il y ait un trou, une béance à cet endroit.

Mon père est arrivé un peu plus tard et je lui ai laissé la place — mon père était avec des amis à eux, dont la femme n’est autre que la soeur d’une chanteuse ayant chanté avec l’Art ensemble of Chicago, ce genre de croisement évidemment ne lasse pas de me surprendre, dans le cas présent, double intersection entre une chambre d’hôpital déjà occupée et un lien si soudain avec l’Art Ensemble, que je vénère.

Je suis passé faire une petite visite à Hanno, discussion à propos de la Débrousailleuse. Sur son tabouret Hanno avait rassemblé tous les petits instruments dont il allait se servir ce soir pendant le ciné-concert de la Nouvelle Babylone avec le Surnatural Orchestra, tout ce petit fourbis, dont une petite boîte à musique cylindrique jouant l’air de Singing in the rain était posé sur la partition de la Nouvelle Babylone.

Le soir, Anne, Anne-Pauline et Madeleine sont allées rejoindre Joëlle pour aller écouter le Surnatural Orchestra dont elles sont toutes les trois grandes fans — je me souviens des premiers concerts du Surnat’ où j’emmenais Madeleine, alors toute petite, et qui vers onze heures-minuit finissait par s’endormir sur le bord de la scène. Adèle et Nathan se sont couchés de bonne heure et de bonne grâce, aussi je travaille au rééchantillonage et au réassemblage des extraits de la table ronde de la BNF (et puis paradoxalement à leur découpage pour les extraits en mp3, on peut donc tout écouter ici :



 

Lundi Lundi 18 décembre 2006



Les week-ends où je travaille de nuit, en hiver, prennent une tournure cauchemardesque. J’arrive samedi soir à 18 heures, dans la nuit, je prends mon service à 18H30 et il fait encore nuit quand je passe mes consignes à 6H30, je vais me coucher vers 7 heures, il fait encore nuit, je me lève le plus tard possible, je m’extrais à grand peine de mon sac de couchage, s’il pleut, je ne peux pas vraiment aller me promener alors bien souvent je lis les jours gris dans ma voiture ou encore je me réfugie dans la nuit obscure du cinéma, je ressors, il fait nuit et c’est déjà l’heure de travailler. Vers 5H30, le lundi matin, je file à la gare, je saute dans le train qui part dans la nuit, je dors, sommeil entrecoupé de réveils en sursauts, je plains un peu les voyageurs autour de moi, connaissant mes ronflements d’outretombe — parce qu’ils sont déjà été enregistrés — et chaque fois que je me réveille, c’est la nuit dehors, pas dans le train où il fait plein jour électrique, je préférerais d’ailleurs qu’ils éteignent, les gens autour de moi ont le teint cireux, le sentiment de dormir au milieu de vampires déterrés, et finalement je me réveille, il fait à peine jour et très gris quand le train arrive à Paris, je m’engouffre dans les souterrains de la gare de Lyon, puis le RER, et lorsqu’il ressurgit des longs tunnels après Vincennes, et surtout quand je retrouve Anne et Adèle qui m’attendent à la gare de Fontenay, l’impression de revenir d’entre les morts. A peine exagérée.  

Dimanche Dimanche 17 décembre 2006



Tout me tombe des mains. Le découragement. La fatigue. L’usure. Le manque d’entrain. De désir. Je n’y arrive plus. Je n’arrive plus à faire face. A faire face à cet empilement d’idées, de projets, d’ébauches qui à force de prendre du retard — mais en retard par rapport à quoi ?, ce n’est pas comme si j’étais attendu d’une façon ou d’une autre — finissent par me tarauder de mauvaise conscience.

Autour de moi des amis proches continuent d’aller de l’avant. Ils entament de nouveaux projets. François ne m’a-t-il pas envoyé ce début de texte, de réflexion entrecroisée à propos de notre pratique d’internet. Alain, lui, vient de se lancer dans un de ces objets web, dont il parle si souvent, et depuis longtemps, et qui ne voient pas toujours le jour, mais cette fois-ci, si. Une sorte de sous-marin dont nous sommes quelques uns à avoir l’adresse (j’ai même la clef pour faire des modifications, et même, même !, si j’en ai envie, y aller de mon petit article, mais c’est un peu trop me demander ces derniers temps).

C’est un problème de concentration je crois. Je n’arrive pas à me concentrer suffisamment longtemps sur quelque chose. Les sollicitations sont trop nombreuses qui finissent par m’égarer. Mais ce n’est pas seulement cela. C’est aussi que. Que je n’arrive pas à mettre en branle un nouveau projet. Que je me décourage tout de suite dès qu’il faut produire un effort. Dès que les tâches répétitives surviennent, ces travaux de fourmis qui finissent par produire la chair du travail.

Je lorgne trop facilement sur les à côtés, à la recherche d’une distraction. Même dans mes lectures j’éprouve une difficulté croissante à rester concentré sur les lignes que je parcours. Si j’avais encore la télévision, je crois même que je finirais par la regarder. Non, peut-être pas. Je ne suis peut-être pas tombé si bas.

Je suis très découragé que Portsmouth n’ait pas trouvé d’éditeur. Je ne fais pas le malin. Je suis vraiment déçu. Il me semble que ce livre là s’était débarrassé de l’excédent de bagages que l’on pouvait reprocher aux autres. Du coup j’en viens à me demander si cette déception n’est pas en grande partie dûe au fait que j’avais fini par écrire un livre dans le seul but qu’il fût publié. Les autres sans doute les avais-je écrits pour faire le malin ?, non peut-être pas. Quand même pas.

J’envie François d’avoir eu le courage de repartir de zéro, laissant de côté l’expérience de remue.net au collectif n’y intervenant plus que comme un des maillons de la chaîne, et au contraire de recommencer un petit truc, de bien l’arroser, et de le faire grandir. Tiers livre et Tumulte. J’envie aussi Alain de disposer lui aussi d’une feuille vierge qui appelle beaucoup de lui. J’ai l’impression maintenant d’être à la tête de quelque chose de beaucoup trop lourd à porter par moi, un peu à l’image de mon obésité — et c’est évident qu’il y a là un lien de sens direct. Je n’arrive plus à me porter, je n’arrive plus à porter le site.

Bien sûr je pourrais me contenter de tenir à jour ce qui est appelé à être tenu à jour, le bloc-notes, la Vie, le cahier des esquisses, la page des liens, sa nouvelle mouture sous la forme d’un faux agréagateur de flux, les pages passerelles entre le désordre, le Terrier et le Portillon, mais j’ai le sentiment que ce serait tricher. Que ce serait décevant.

Sans doute devrais-je revenir à cette idée que j’avais eue il y a trois ans : tout mettre. Boîte par boîte, carnet de croquis par carnet de croquis, les notes, les objets trouvés, ne pas mettre en avant seulement ce qui est le plus réussi a priori. Au contraire. Voilà. C’est sans doute cela qu’il faut faire. Se donner un nouvel objectif. Et s’y tenir.

Arrêter de geindre. Aussi.

Prendre l’habitude d’enregistrer ces moments où je vais m’égarer dans des endroits improbables, des endroits où je suis certain qu’on ne saurait pas me trouver. Cette conversation avec moi-même, en enregistrer des bribes. En faire son pain. Se doner du travail. Se donner du mal.

Tirer à l’arc au moins deux ou trois fois par semaine.

Travailler. S’y remettre pour de bon. Dormir aussi. Quand le besoin s’en fait sentir.

Le bloc-notes du désordre