Samedi 9 décembre 2006



Pour Emmanuelle


Ce matin au travail, la première fois que je regarde par la fenêtre, le ciel est encore sombre, mais dégagé, parfaitement uni, sauf, peut-être, l’épaisse couche d’ouate sur le Puy de Dôme. Je ne peux pas dire que je comprends déjà comment le temps fonctionne ici, mais généralement ce capuchon de nuages n’est jamais sans descendre sur la ville et la rendre très grise. Sombre même souvent. Déprimante cela certainement. Aussi je ne fus pas surpris de voir le temps se couvrir quelques heures plus tard, et les nuages sur le Puy de Dôme au contraire se dissiper, découvrant un mont entièrement recouvert par la neige. Ca s’est produit comme un tour de prestidigitation. Le Puy de Dôme vous le voyez, là vous ne le voyez plus et maintenant vous le revoyez mais habillé de blanc.

Dehors il y a un peu de vent, là haut cela doit bien souffler et avec la neige, c’est même sûrement de la burle. Quel grand dommage de devoir rester toute la journée au chaud. Au bureau. Quand il fait froid et qu’il y a du vent. Dehors.

Et vous vous demandez sûrement ce que ce lama fait là. Ce que ce lama fait, égaré sur un parking. J’ai mes raisons. Et elles sont trop intimes pour être dévoilées.  

Vendredi 8 décembre 2006



 

Jeudi 7 décembre 2006



Voilà c’est terminé. Ce que j’avais commencé il y a maintenant trois ans, pas tout à fait, je viens de l’achever. Début 2004, en effet, je décidais de reprendre entièrement le site, d’uniformiser sa mise en page notamment, et aussi de rationnaliser ce qui est invisible au visiteur, c’est-à-dire le rangement des fichiers, et dans la foulée réinventer une déambulation des visiteurs, ce qui devait s’appuyer sur deux effets, les iframes et le taquin. Les iframes ce sont ces pages réduites à l’intérieur d’une page plus grande — le jeu de taquin en tête de cet article est un iframe, c’est une page indépendante de celle-ci et qui s’ouvre à l’intérieur de celle-ci — et avec lesquels j’avais résolu d’augmenter la dimension labyrinthique du site puisque le visiteur pouvait à la fois s’enfoncer dans la navigation offerte par cette fenêtre dans la fenêtre et continuer de naviguer à la périphérie de cet enfoncement. Couplée avec le multifenêtrage, cette possibilité devait à la fois compliquer les choses, brouiller les repères, mais surtout créer une impression tridimensionnelle à la visite du site. Mais ce ne devait pas être suffisant, dans mon esprit, comme difficultés à surmonter pour s’orienter fiablement dans tout ce désordre — en fait organisé de façon terriblement autoritaire — je voulais que le visiteur ait à vaincre des épreuves pour passer aux pages suivantes. Dans la page de présentation des taquins, j’explique que toutes les possibilités auxquelles j’ai pensé, s’agissant de ces épreuves, et comment, finalement, ce sont les modestes jeux de taquin qui se sont imposés comme la plus universelle des solutions. Donc depuis ce matin 11H37, le site est enfin tel que je l’entrevoyais il y a un peu moins de trois ans. C’est à la fois un immense sentiment de satisfaction et d’accomplissement qui est le mien ce soir, la mise en place de ces pages de taquin supposées barrer le chemin du visiteur — jamais sans lui donner la possibilité de donner sa langue au chat — sur certaines pages seulement, et une fois sur sept, aura été en fait extraordinairement difficile, puisqu’elle aura même donné du fil à retordre à l’invincible Julien qui jusqu’au bout aura peiné à contenir le caractère versatile de ces petites cases &#15&; étonnant pour moi de voir que ce qui lui aura donné du mal le plus longtemps, finit par trouver sa solution dans trois lignes de code très concises dans un fichier .css — et qu’elle m’aura aussi demandé des efforts d’bstraction très astreignants, notamment pour prévoir toutes les possibilités d’arrivée sur certaines pages, les pages nodales, comme j’avais fini par les appeler, celles qui sont plus ou moins inévitables lors d’une navigation d’une dizaine de minutes.

Ce qu’il reste de ce qui ressemblait à un combat contre la matière, c’est effectivement cette satisfaction pleine, mais malgré tout teintée désormais du découragement pour ce qui est de s’attaquer à quoi que ce soit de neuf dans le site. Ce léger effet de manque d’entrain, je l’ai connu si souvent finalement. Enfant je me souviens qu’il m’apparaissait très paradoxal, pendant la parfois longue réalisation de mes modèles réduits, il me tardait toujours de finir une de ces maquettes pour pouvoir en entamer une nouvelle, mais dès que la réalisation était sur le point de s’achever, je retardais le plus possible la pose de l’avion sur son socle ou sur l’étagère qui les recevait tous, rangés en épi, peaufinant à l’extrême les ultimes détails pour jouir le plus longtemps possible de la satisfaction de l’accomplissement. Et c’est ce que j’ai fait cet après-midi, apportant de très modiques retouches dans l’espoir de retarder le moment paradoxalement recherché, depuis presque trois ans, l’aboutissement. Et pouvoir dire, enfin, j’ai fini.

Mais maintenant ?






LL de Mars m’envoie ceci :

>cette horreur du Désordre - la page des taquins - je >la désapprouve >absolument. C’est juste : mal. Et je ne plaisante pas. Si j’avais eu un >jour en perspective la possiblité de finir sur un taquin, je n’aurais >jamais produit la moindre oeuvre de ma vie ; et si je n’étais pas aussi >certain de disparaitre dans l’oubli, je préfèrerais ne plus jamais >tracer la moindre ligne sur du papier que de finir débité sur un jeu en >ligne (comme je serais horrifié de l’être sur une taie d’oreiller ou un >emballage de slips). >Lorsque je suis rentré en classe de philo (dont je devais me faire virer >trois mois plus tard), la prof qui nous présentait sa mission se >présenta également : pour se rendre aimable sans doute, elle nous signala >que ses deux poissons rouges s’appelaient Kirkegaard et Heidegger. Je >sûs immédiatement que cette femme n’avait jamais fait et ne ferait >jamais de philosophie. Je la méprisai instantément pour la passe magique >par laquelle, faute d’avoir quoi que ce soit à faire avec Kirkegaard dans >sa petite vie de prof de merde, elle en avait fait un poisson rouge. >Phil, je doute que vous n’ayiez rien d’autre à foutre avec Robert Frank >que de le soumettre à l’étal de boucherie, rogné pour rentrer dans la >barquette de polystyrène et avec un petit trou en bas pour faire >coulisser les bouts de bidoche. Alors quoi ? Je pensais que vous m’aviez >pris au sérieux lorsque nous avions évoqué ça et que j’avais tenté de >vous en dissuader. Depuis quelques jours, à chaque fois que je vais lire >le bloc-notes, j’ai une colère qui monte.  

Mercredi 6 décembre 2006

J’ai souvent entendu cette moquerie qui veut que certaines personnes lorsqu’elles cherchent un objet perdu dans une pièce partiellement éclairée, aurait tendance surtout à chercher dans la partie de la pièce éclairée, délaissaint la partie sombre de la pièce. Effectivement ce n’est pas logique. L’objet recherché pourrait très bien se trouver dans la partie sombre de la pièce. Oui, mais alors, comment chercher dans l’obscurité. Si les chances pour que l’objet se trouve dans l’une ou lautre partie de la pièce sont égales, admettons qu’elles le soient, il est effectivement très sensé de chercher dans la partie éclairée de la pièce, où l’on voit effectivement ce que l’on fait. Bref on a souvent tort de railler ceux qui ont l’esprit pratique, ou tout simplement moins rationnel.

J’ai repensé à ce complexe assez simple en allant voir le film Bamako de Abderrahmane Sissako.

Dans une arrière-cour de Bamako, au Mali, se tient le procès fictif, avec de vrais avocats, Roland Rappaport et William Bourdon, de la mondialisation, du FMI, de la banque mondiale et du G8. Pendant le procès, la vie continue dans cette arrière-cour encore que la difficulté de cette vie ne soit pas sans rapport avec la complainte du procès, la vie est difficile, un homme apparemment très malade manque de médicaments et agonise dans une pièce voisine de la tenue du procès, une petite fille est bien malade qui elle aussi manque de soins, ses parents, sans doute minés par ce malheur, ne parviennent plus à se parler et dérivent loin l’un de l’autre, le père d’ailleurs apprend l’hébreu avec une méthode assimil antédiluvienne et on comprend que son projet est d’être prêt pour la construction et l’ouverture hypothétique d’une ambassade israëlienne à Bamako et d’en devenir le gardien, voilà l’inventivité qui doit être celle de ceux qui cherchent à s’en sortir dans un pays rongé par la misère.

Sans cesse la caméra passe des scènes du procès à celles de la vie de tous les jours, et si le suspense n’est pas entier pendant ce procès — comment la cour pourrait-être intègre, elle devant qui se déversent les émotions d’un peuple africain aux abois, et dont les intellectuels sont emplis de colère pour ce qu’ils jugent être la cause de cette grande misère, la dette du pays, impossible à rembourser et dont le recouvrement des interêts, chaque année, est trois ou quatre fois supérieur au budget social de l’état, et pas seulement des intellectuels, un instituteur qui ne peut même plus parler, un jeune homme refoulé dans sa tentative d’émigrer en Europe, et puis cet homme qui a attendu pendant tout le procès pour chanter sa longue complainte, celle d’un homme déjà vieux et littéralement épuisé — les événements qui gravitent autour de ce procès, eux, sont bien plus souterrains et leur dénouement est à la fois inattendu et prévisible, il fallait bien que la misère frappe près du procès.

Bamako fait penser au Caïman de Nanni Moretti, pour cette vie personnelle qui continue en marge de l’engagement politique, mais à la différence du Caïman qui traite également du désarroi de son persnnage et de la lutte politique, dans Bamako cette vie d’à côté de la grande cause est plus discrète, elle est pareille à la misère que l’on refuse de voir et quand un coup de feu éclate à la fin du film il sonne aux tempes du spectateur et le tire de sa torpeur.

On pourrait facilement se moquer de ces Aficains qui disent le droit dans une arrière-cour — en ce la le cinéaste, Abderrahmane Sissako, est à égalité stricte avec son sujet, le manque de moyens ne l’empêche pas, au contraire de faire pruve de ressouces — de ce simûlâcre de justice, comme on se moque de ceux qui chechent seulement là où ils voient clair, ce serait terriblement injuste vis à vis de cette parole de la douleur, pleine d’une colère rentrée mais qui demande justice. Il faut savoir écouter les personnes en colère. Ne pas se moquer d’eux.




François Bon m’envoie ceci :

C’est une vieille histoire de clowns...

— Un clown blanc est dans la lumière sur la piste. De l’obscurité sort un Auguste misérable et timide comme un enfant. Il se met à chercher quelque chose dans la sciure de la piste. Le Clown Blanc l’interpelle et lui demande ce que diable il peut faire. -Hé toi là-bas ! viens ici ! Auguste s’approche timidement. -Mais que diable fais-tu ? -Je cherche ma clé, répond-il tout doucement et il repart fouiller la sciure. -Hé toi là-bas ! viens ici ! Auguste s’approche timidement . -Tu cherches ta clé ? -Oui, monsieur, je cherche ma clé. -Tu l’as perdue, ta clé ? -Oui, monsieur, j’ai perdu ma clé. Et il repart illico chercher dans la sciure. -Hé toi là-bas ! viens ici ! Auguste s’approche timidement . - Tu l’as perdue ici ta clé ? -Non monsieur, répond timidement Auguste, je l’ai perdue là-bas ma clé. Il désigne un point là-bas dans le noir. Rires du public et du Clown Blanc. -Tu l’as perdue là-bas ta clé et tu la cherches ici ta clé ? dit le Clown Blanc. -Oui monsieur, répond timidement Auguste . Rires du public et du Clown Blanc. -Et pourquoi tu la cherches ici ta clé alors que tu l’as perdue là-bas ta clé ? Rires du public et du Clown Blanc. - Parce que... ici monsieur... dit timidement Auguste... Ici... Y’ a d’ la lumière.
 

Mardi 5 décembre 2006

« Il existe un très grand nombre d’éditions des Chants, et parmi elles beaucoup d’éditions illustrées. Devant l’autorité malencontreuse dont le temps et l’histoire barbouillent hélas les livres, toutes ces tentatives ont en commun une certaine docilité que rien n’excuse devant un livre aussi parfaitement indocile. J’espère que vous aimerez voir dans la liberté que je me suis offerte devant Maldoror un éclat de la liberté furieuse de Lautréamont devant toute chose ; j’espère que vous retrouverez dans mon saccage un peu de l’écho du sien. »

Extrait de la postface de M, une traversée des chants de Maldoror d’Iisdore ducasse, comte de Lautrémont, par LLdeMars.

LLdeMars l’a toujours dit, il n’a jamais lu les Chants de Malodoror comme nous sommes nombreux à l’avoir fait, c’est à dire hantés par la noirceur de l’écriture, sa prise directe avec l’au-dela et ses visions de cauchemar qui devenaient les nôtres. Mais loin de penser que ce fût le texte qui ne portait pas assez loin, LLdeMars pensa que c’était lui le lecteur qui ne savait pas lire — quels sont les lecteurs capables de ce doute ? Aussi il multiplia les tentatives jusqu’à ce qu’une intuition guide ses pas vers une nouvelle lecture : "la traversée par le dessin".

Le dessin du désastre pour lire l’écriture du désastre. Et comme si les dessins ne suffisaient pas, LLdeMars qui est également graphiste a fait se rencontrer — se téléscoper &#151 pour de vrai les dessins et le texte, qui est d’une part défiguré à force de ce graphisme — mais que l’on peut trouver dans une édition intégrale à la fin du livre, admirablement typographiée par Alain Hurtig — mais aussi, et pas seulement, mis en regard des dessins, véritable partie prenante du graphisme. Il faut dire ici que l’esprit de spécialité qui règne dans les métiers de l’édition ne met pas souvent en présence des professionnels aux compétences diverses (auteurs, graphistes, dessinateurs, photographes, imprimeurs) à égalité, et comme il n’est pas rare que de bons textes soient sacagés par des typographes peu sourcilleux ou au contraire que des graphistes de talent soient tenus de travailler sur des textes inspides. C’est dire au contraire la rareté de ce livre, puisque LLdeMars est capable ici d’endosser efficacement les costumes de lecteur, dessinateur et graphiste, que la typographie est confiée à un véritable typograghe et que l’éditeur finalement ait permis que les aliages demeurent non frelatés.

Si nombreuses qu’ont été les versions illustrées des Chants de Maldoror et qui souvent sont venues adoucir les angles vifs de nos mauvais rêves à sa lecture, et donc ternir le texte, dans cette traversée par le dessin, nulle chance d’une telle gêne, le livre traverse effectivement le texte et paradoxalement lui laisse, en définitive, son intégrité.

Profitant du statut libre de droit du texte, l’éditeur, Six pieds sous terre a de plus l’intelligence de confier ce livre au domaine de la licence libre, l’oeuvre est libre, vous pouvez la redistribuer, la modifier selon les termes de la Licence Art Libre. Vous trouverez un exemplaire de cette Licence ici

L’éditeur, Six pieds sous terre
Dans le Terrier, la présentation de ce livre

 

Lundi 4 décembre 2006



Je me suis réveillé deux ou trois fois d’un sommeil profond dans le train, chaque fois, tiré de cette torpeur par la douleur de mon cou qui ne parvenait plus à supporter le poids de ma tête. C’est vrai que mes rêves n’avaient rien de léger ni de badin. Et mes jambes fort engourdies en arrivant à Paris avaient bien du mérite à me porter sur le quai de la gare.

En arrivant à la maison, je me recouche une paire d’heures, je tiens de moins en moins bien le coup, sans doute l’arrivée de l’hiver. Quand Anne vient me réveiller avec Adèle, l’impression de m’être évanoui.

Au courrier, le manuscrit de Portsmouth retourné avec ces quelques mots.

Paris, le 30 novembre 2006


Cher Philippe De Jonckheere,


Nous avons bien reçu Portsmouth et vous remercions de votre confiance.

Sans nous laisser indifférents, votre livre n’a pas suscité ce « plus » d’enthousiasme qui l’imposerait au sein de notre catalogue. Le récit ne nous a pas complètement convaincus - peut-être parce que son écriture, certes admirablement maîtrisée, nous a paru un peu trop « fabriquée » ? - en dépit d’incontestables qualités littéraires, soulignées par un lecteur et que nous vous transmettons ici :

« ...Et le texte a une dimension tragique remarquable. Dans la façon de tisser les parcours de chacun, la détresse et la solitude de chacun, cette détresse qui pousse les corps à se heurter les uns contre les autres, les peaux à se frotter les unes aux autres sans espoir de rencontre, de consolation. [...] L’auteur est un bricoleur de génie qui recycle infiniment le quotidien et la réalité. Il ne cherche pas à inventer une histoire, au contraire, on pourrait presque dire qu’il cherche à l’éviter. Il dénoue au lieu de nouer. »

Nous vous souhaitons de rencontrer un éditeur plus à même de soutenir et de défendre votre projet.


Cet après-midi, rendez-vous pris avec la secrétaire de la Maison du Handicap pour préparer l’inscritpion scolaire de Nathan, l’année prochaine. On a fini par développer des réflexes de confiance réciproque avec cette dame, qui a la fin de ce long entretien doit nous dire qu’elle s’en va à la fin du mois.

Le soir je monte me coucher, avant même les enfants, mais incapable d’avancer, une fois couché je suis incapable de trouver le sommeil facilement.

Je ne sais pas qui tient les ficelles de cette existence, mais j’espère qu’il est assez diverti par mes gesticulations de pantin ivre.  

Dimanche 3 décembre 2006



Entendu cette conversation de pas grand-chose dans la queue du cinéma, une jeune femme explique à l’autre que son mari est daltonien, que cela veut dire qu’il ne voit pas bien les couleurs, elle précise, et que par exemple, le jour de leur mariage elle portait une robe de mariée saumon et que lui est persuadé que sa jeune épouse s’est mariée en marron.

Pensée très amusée, comme il est difficile de concilier mon rire dans mon manteau, pour mon ami Laurent Grisel, qui lui aussi aurait bien ri de cette méprise.

Mais dans cette journée grise, c’est bien tout, le seul éclat de couleur justement. Et il est marron.
Le bloc-notes du désordre