Samedi Samedi 28 octobre 2006



Quel effroi ! En sortant du restaurant, je me suis laissé tenter par le cinéma. Dans cette ville-champignon à la frange de Clermont-Ferrand, dans laquelle se trouvent des hôtels dans lesquels on dort mal, des restaurants, où l’on mange médiocrement, mais abondamment, des bureaux gris et tout un mobilier pour vie moderne triste, le cinéma est à l’avenant, mais voilà la fatigue était telle, qu’avant de retourner au travail, dormir dans un bureau tranquille, en veille presque, prêt à venir en aide à mes collègues de l’équipe de nuit si ça chauffait, il était illusoire de penser que je pourrais occuper ces deux heures de façon plus exigente. Parmi les dix-huit films — même dans les grands complexes du même genre aux Etats-Unis, je n’ai pas souvenir de dix-huit salles différentes ! — j’ai fini par choisir The Queen de Stephen Frears, me doutant bien que cela ne serait pas aussi vivant que My beautiful Laundrette ou encore Sammy and Rosie get laid — et la blague des deux W tatoués sur les fesses d’une femme de telle sorte que quand elle se baisse cela fasse WOW ! — mais je pensais que cela me permettrait de vérifier la prégnance de mes souvenirs anglais des premiers mois du gouvernement de Tony Blair, souvenirs à peine vérifiés sur lesquels j’avais bâti le décor de Portsmouth.

Je n’ai pas grand chose à dire de the Queen, si ce n’est une certaine habileté au montage entre les images d’archives, celles du récit, et celles filmées pour donner l’impression d’être des images d’archives.

Mais quand le générique fut lancé, quelle effroyable sensation que celle de tous ces spectateurs obéissant docilement au parcours fléché pour trouver la sortie de la salle, et s’engouffrer dans un escalier descendant sous l’écran immédiatement souterrain, exactement comme l’étaient les escaliers qui menaient aux faux vestiaires des chambres à gaz du camp de Birkenau.  

Vendredi Vendredi 27 octobre 2006



Ce à quoi je pense tandis que je conduis sur les routes désertes qui me ramènent vers l’Auvergne ? Que je n’aime rien tant que ces routes de brouillard matinal, j’aime cette sensation d’enfoncement dans la purée, de pénible labeur pour avancer, d’une destination qui paraît toujours inatteignable. J’aime imaginer les vies contenues dans les véhicules rares que je croise, qui peut bien être aussi matinal que moi ce matin sur cette route sinueuse ?

Martin et Isa ont été fort braves ce matin pour se lever et prendre leur petit déjeuner avec moi, du coup Isa se promet d’aller au marché à la première heure et je sens bien que Martin, les traits tirés va peut-être mettre à profit cette concentration imprévue en montant à l’atelier. Les filles, elles, dorment.

Je dois être de bonne heure à Clermont ce matin, j’ai une réunion de travail prévue avec un collègue pour les mises au point du planning de changement d’heure. Dans les dernières années du XXème siècle, on se gaussait des vieux systèmes informatiques qu’il fallait doper pour leur faire faire le saut de puce du passage à l’an 2000, des années plus tard, on continue d’arrêter ces dinosaures pour les faire reculer ou avancer d’une heure. Je renâcle de plus en plus à consacrer à cela les énergies nécessaires, j’anticipe déjà l’épuisement qui sera le mien dimanche soir.

Je crois que je vieillis. Ce matin dans le miroir des toilettes d’une station-service, je me suis trouvé hirsute, pas seulement échevelé mais terriblement fatigué. Pour ne pas le perdre &#151 ce qui arrive si souvent, n’ai je pas, une fois de plus cette semaine, perdu mon porte-monnaie ?, retrouvé heureusement, par Martin, ce matin, là où nous avions acheté la viande hier &#151 j’avais accroché mon badge au col de mon tshirt. Sa photo date d’il y a huit ans. Comme mes cheveux alors étaient sombres !  

Jeudi Jeudi 26 octobre 2006



Finalement c’est toute la famille que j’ai réussi à décider d’aller aux champignons ce matin. Un matin dont il restait peu, mais nous sommes partis tout de même. Les sous-bois dans lesquels nous nous sommes engagés ressemblent peu à ceux dont j’ai l’habitude dans les Cévennes et je peinais à croire Martin et Isa qui m’avaient affirmé que ce fût là un coin à girolles. Sûrement ce bois sec et en pente douce aurait mieux convenu à des pieds de mouton qui auraient poussé de façon souterraine et qu’il aurait fallu dénicher en remontant la pente, mais quelle ne fut pas ma surprise par endroits dans ce bois sec, de trouver des parcelles moussues, dans lesquelles, effectivement, je trouvais, au pied de bouleaux, des girolles fraîches, tout juste sorties de terre. Deux ou trois bolet bais et quelques uns de ces bolet à pied blanc, striures noires et chapeau rouge qui sont certes comestibles mais je ne dirais pas qu’ils sont goûteux. Au retour, Martin déposa Isa et les filles et nous filâmes acheter une belle pièce de viande rouge.

Journée désordonnée s’il en est, déjeûner à quatre heures de l’après-midi, lecture — la Destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg, premier tome, les débuts de la concentration et des ghettos de Pologne, éprouvante lecture, mais compréhension implacable du processus de destruction, notamment cette sensation de piège se resserrant sans cesse — et sieste jusqu’à cinq heures et demie et dès 6 heures il était temps d’ouvrir quelques douzaines d’huîtres rapportées de Nantes par le père d’Isa arrivé en fin d’après-midi.

C’est l’anniversaire de Martin demain, je lui offre Tumulte de François Bon, l’impression de faire une passe sur un pas. Entre deux amis.

Je suis mort de fatigue en me couchant le soir mais déjà plongé dans les soucis du travail, — week-end de changement d’heure oblige — et peine à trouver le sommeil. Je me tourne et me retourne, rallume une fois pour me moucher et lire un peu, les lignes se croisent j’éteins, mais je peine quand même à sombrer, une fois la lumière éteinte.  

Mercredi Mercredi 25 octobre 2006



Il y a dix-huit donc, je connaissais à peine Isa que j’avais croisée aux Arts Décos une paire de fois. A vrai dire elle était en "image imprimée" donc plus susceptible de croiser Hanno, j’étais en "image enregistrée". Je me souviens l’avoir vue une fois en gravure et de remarquer, ce que je trouvais extraordinaire, parce que ce n’était vraiment pas courant, qu’elle était enceinte. J’ai croisé pour la première fois Martin et Isa au théâtre de Dijon où nous étions allés voir un spectacle de danse d’Hervé Robbe. Puis quelques temps après à la galerie Zürcher à Paris pour la première exposition individuelle de Martin. Par la suite j’ai de nouveau croisé Martin, à de nombreuses reprises, lorsque lui et moi travaillions sur les projets de l’Entre-tenir à Saint-Dizier. Et cela ne fait que trois ans que je vais régulièrement leur rendre visite à Autun, dans cette grande maison construite de leurs mains, mais même avant cela j’avais souvent entendu parler de Martin et d’Isa, d’Hanno.

Et j’ai souvent entendu parler des filles, Garance et Rose.

Lorsque Isa est tombée enceinte, Isa et Martin ne se connaissaient pas depuis très longtemps. Mais ils sont allés au bout du chemin avec cet enfant.

Je suis souvent ému par cette histoire parce que justement aujourd’hui cette enfant dont j’ai le souvenir lointain de la bosse qu’elle dessinait dans le ventre de sa maman, alors étudiante, dans l’atelier de gravure, Garance, a dix-huit ans.

Comme je le lui expliquais aujourd’hui Garance a désormais le droit d’aller aux cinémas pornos, voir Ca glisse au pays des merveilles et autres Blanches fesses et les sept mains, mais aussi le droit de vote. Qu’elle ne soit pas trop tentée d’aller au cinéma des grands boulevards, je peux bien le comprendre, mais comme j’ai du mal à comprendre, au contraire, qu’elle n’accueille pas avec joie l’idée de s’inscrire sur les listes électorales. En fait je trouve cela incompréhensible.  

Mardi Mardi 24 octobre 2006



Le soir, après le repas, discussion pendant que la table n’est pas encore débarrassée, c’est une discussion qui est courante entre nous, à propos de ce qui peut bien nous pousser à travailler comme nous le faisons, nous partageons nos découragements et aussi nos espoirs, il est curieux de voir que depuis quelques années c’est souvent l’heure des bilans. Et pour tout dire je ne suis pas satisfait du mien. Ces derniers temps, plus que de raison sans doute, je me suis demandé à quoi bon ? Je me suis posé la question régulièrement de savoir si j’avais vraiment le droit de m’absenter de la vie à la maison, des enfants, pour aller dans le garage et travailler à ce qui ressemble de plus en plus à une chasse aux chimères. Est-ce que, par exemple, ma petite Madeleine n’aurait pas besoin de davantage d’attention de la part de son père ?, et la lui donnant, je n’aurais alors plus le temps vraiment de chasser la chimère, ou au contraire, m’attelant au travail, j’ignore la demande d’attention de Madeleine. Je courre plusieurs lièvres à la fois et je n’embrasse personne. Permanent état d’insatisfaction. Et de le retrouver, modulo les différences inhérentes à chacun, dans le souci de mes amis, ne rassure pas. Au contraire.

Tout planter là ? Et pourquoi pas ?  

Lundi Lundi 23 octobre 2006



La nuit, couché tôt, dans l’atelier de Martin, la pénombre traversée par des éclairs brefs et qui découpent des ombres inquiétantes autour des sculptures de Martin, la pluie et même la grêle, un court instant au milieu de la nuit, mitraillent le toit, dans le vaste atelier je suis en paix parmi des fantômes qui ne sont pas les miens et qui donc ne m’inquiètent nullement.  

Dimanche Dimanche 22 octobre 2006


Dans le fond du camping, il y a tous ceux, comme moi, qui ne payent peut-être pas leur entrée — pour ma part je profite, une semaine sur deux, des horaires décalés de mon travail, du coup à l’heure où j’arrive, il n’y a personne à l’accueil. D’ailleurs ce matin, j’ai appris que c’était le coin des ramasseurs de champignons. En effet j’ai été révéillé par cette conversation entre deux personnes qui apparemment faisaient le tour du camping, et l’une a dit à l’autre — sans savoir que j’étais dans la tente, et que naturellement je ne manquais rien de cette conversation de gens qui n’ont rien d’autre à faire que de porter un jugement sur l’existence de leur prochain — ah là c’est le coin des ramasseurs de champignons, ils sont là le week-end mais demain matin, ils seront de retour à l’usine, tiens regarde celui-là il vient de Paris, il va les chercher loin ses champignons, ça c’est pour ma voiture immatriculée dans le Val de Marne. C’est dit sur un ton tellement condescendant. Et pourtant je vous assure je ne porte pas dans mon coeur ceux que j’appelle les "ramasseurs professionnels", comme tout ceuilleur de champignons — je peux difficilement me qualifier de mycologue, c’est tout juste si je rammase six espèces — avec beaucoup de mauvaise foi, je vous expliquerai qu’ils "retournent" le sous-bois, et que, ce faisant, ils compromettent la dispersion effective des spores d’une saison sur l’autre.

Comme c’est méprisant ! Ces pauvres ouvriers qui font des kilomètres pour venir ceuillir des champignons et les revendre sur les marchés, les revendre à cinq euros le kilos, et ensuite les maraîchers les fourguent à 15 ou 20 euros le kilo. C’est drôle, mais je ne serais jamais du bord de ceux qui gagnent suffisamment bien leur vie — je gagne bien ma vie — et qui ne sauraient pas, justement, aller ramasser des champignons, des chataîgnes ou du muguet, si le besoin s’en faisait sentir. D’ailleurs j’ai déjà fait les trois. J’ai déjà ramassé des champignons pour les renvendre, j’ai déjà aidé Madame Masseboeuf dans les Cévennes pour les chataîgnes, c’est comme cela que j’ai appris à me saisir d’une bogue sans me piquer et j’ai déjà vendu du muguet un premier mai.

Du coup j’étais drôlement fier de faire partie des ramasseurs de champignons, dans le fond du camping.

D’ailleurs comme je n’arrivais pas à dormir, j’ai fini par me lever et je suis parti chercher des chamignons. Je m’y suis mal pris. J’ai marché à contre-jour, je n’ai pas toujours regardé derrière moi quand je venais de dévaler une pente, je n’ai pas fait attention à la direction de vent, j’aurais mérité de n’en pas trouver un seul, mais j’en ai quand même ramassé cinq petits kilos. C’est Martin et Isa qui vont être contents demain.

Le bloc-notes du désordre