Samedi 22 juillet 2006





Ce matin au réveil, il est peut-être six heures, le visage très contrarié de Nathan, au bord des larmes et comme chaque fois en pareil cas, l’incapacité de Nathan à nous dire ce qui lui serre le coeur, et le presser de questions ne sert à rien, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin et de devoir d’abord trouver la botte de foin dans le labyrinthe. Et nous ne sommes qu’à l’entrée du dédale des angoisses de Nathan. Son corps nu, légérement tremblant entre nos corps, nus également, dans la fraîcheur de petit matin, le vent secoue avec grâce les feuilles du tilleul.

La vulgarité de cette grande famille qui s’est installée aux bords du même trou d’eau que nous. J’oublie toujours cet envahissement les week-ends. Des cannes à pêche encombrantes pour sortir une très médiocre demi-douzaine de vairons, des ballons, dont un aux dimensions surprenantes, des raquettes et ce ne sont pas tant les enfants d’ailleurs qui prennent ces jeux d’assaut, mais les adultes infantiles qui les accompagnent. Il ne viendrait pas à l’idée de ces pauvres gens de profiter du charme simple &#151 et insurpassable &#151 d’une baignade dans l’eau fraîche de la Cèze et d’un peu de lecture sur le rocher ? Non, apparemment pas, ces gens ne savent pas lire. Le silence et le calme leur sont sans doute insupportables.

Fort heureusement, ils ne restent pas, la première ombre, le premier grondement d’un orage encore très lointain et les voilà partis. Une heure plus tard c’est une biche qui s’aventure jusqu’à la partie ombragée du cours d’eau, nous restons tous immobiles et silencieux devant ce miracle.

J’emmène Nathan en aval sauter de pierres en pierres et, le filmant, je m’aperçois de cet équilibre nouveau et de cette patience inédite qui sont les siens maintenant. Et je me dis que j’aurais grand plaisir à montrer ce petit film à Benjamin et à son psychomotricien.

Dans cette partie à l’ombre de la rivière, deux geais bleus, vraisemblablement en train de se chamailler tombent à l’eau littarelement à mes pieds, s’envolent et prennent une fuite tellement rapide que je peine à croire qu’ils me sont effectivement passés si près.  

Vendredi 21 juillet 2006

Réveillé très tôt, bien avant six heures par des craquements en bas, ce ne sont que les bercements de Nathan qui butent sur la cloison de sa chambre et ébranlent le plancher qui résonne à son tour dans les toilettes. J’en suis quitte pour une peur nocturne. Mais je ne suis pas mécontent d’être ainsi tiré de mon sommeil parce qu’il me sort d’un rêve très plaisant d’être en cavale accompagné de Madeleine, on jurerait certaines scènes de ce rêve tirées d’Alice dans les villes de Wim Wenders. Dans mon rêve, c’est Madeleine qui tient le journal de notre fuite, j’allume donc dans la cuisine et griffonne les premières pages d’un roman inspiré de ce rêve, et dans lequel c’est Madeleine-Zoé qui parle : "on appellera cela le journal de Zoé." N’empêche cette ressemblance entre Madeleine et la petite fille d’Alice dans les villes me trouble de plus en plus. Tant je me souviens que voyant ce film pour la première fois, en 1987, je m’étais dit que si j’avais un enfant plus tard, je voulais que ce soit une fille et qu’elle ressemble trait pour trait à Alice. Je suis comblé.

Edith passe en coup de vent le soir avec une amie, en chemin vers Alès. Je décide de leur ouvrir la route jusqu’à Génolhac, l’air est chaud qui s’engouffre par les vitres ouvertes de la voiture, il colporte sans grande surprise une odeur de chataîgnier, dans la voiture, à l’aller comme au retour, j’écoute avec bonheur cette cassette cent fois rabâchée dans la voiture de Charlie Haden avec Rubbalcaba au piano. Les routes des Cévennes ont un parfum d’aventure, j’en connais pourtant les moindres lacets. Je vais bien.


Ecris.

— Mais qu’est-ce que je dois écrire ?

— Tu écris ce qu’il s’est passé dans la journée. Ce qu’on a fait dans la journée.

— Comme toi tu fais à la maison sur ton ordinateur ?

— Oui, pareil.

— Mais qu’est-ce que tu écris ? Tu écris tout tout ce qu’il s’est passé dans la journée ?

— Non, seulement les choses qui sont importantes. Les choses dont je me souviens à la fin de la journée. Tu comprends ?

— Oui.

— Mais quand j’ai fini d’écrire, tu corriges mes fautes ?

— Non.

— Mais Papa, je vais faire des fautes. Je suis seulement en CE1.

— Tu ne feras pas de grosses fautes. Que des petites fautes. Et je ne veux pas lire ce que tu as écrit.

— Alors pourquoi je dois l’écrire ?

— Pour toi.

— Pas pour toi ?

— Non, pour toi seulement.

— Et après qu’est-ce qu’on en fait ?

— Tu le gardes, ça pourra toujours nous servir.

— Nous servir à quoi ?

— Je ne sais encore, mais cela nous servira.

— Et toi tu continues de faire la même chose sur Robert ?

— Non, je ne peux pas.

— Pourquoi ?

Parce que je n’en ai plus la force. Tu vois on a des ennuis. On dit qu’on est recherchés. Ca veut dire qu’il faut que l’on se cache. Toute la journée je suis obligé de penser à toutes sortes de choses. Et le soir je n’en ai plus la force. Alors c’est toi qui va le faire maintenant. Tu es assez grande pour ça.

— Même si je fais des fautes ?

— Même.

— Mêmes des grosses fautes ?

— Tu ’en feras pas ? Et puis cela te servira d’école.

— Tu veux dire que je n’irai plus à l’école ?

— Non, ce n’est plus possible.

— Plus jamais ?

— Je ne sais pas. Mais en attendant je veux que tu tiennes le journal.

— Le journal ?

— Oui, "tenir un journal", cela veut dire tous les soirs noter ce qu’il s’est passé dans la journée.

— Et on appellera cela comment ?

— Le journal de Zoé.

Alors

Je dois tout écrire.

Je m’appelle Zoé D. J’ai sept ans et demi. J’habite à Fontenay-sous-Bois. Mais pour le moment on n’est pas à Fontenay. D’ailleurs je ne sais même pas où on est ? On n’est même pas en France je crois. C’est bizarre d’ailleurs parce que les gens ici parlent une langue que je ne comprends pas. Papa, lui, il comprend ce qu’on lui dit. Et il dit des tas de choses dans cette langue. Il dit que les gens ici sont des rosbifs et qu’ils ne font rien comme tout le monde, qu’ils font le contraire de tout le monde. Pour traverser dans la rue, il faut faire très attention.

Je n’ai pas très bien compris les explications de Papa. Je ne sais pas très bien pourquoi on est ici ? Papa m’a dit qu’on était des réfugiés politiques de l’extrême droite française. Papa dit toujours des choses compliquées comme ça. Il m’assure que plus tard je comprendrai ce que cela veut dire. Mais quand même j’ai grandi, j’ai sept ans et demi. Et je ne comprends toujours pas certaines choses. Je lui ai demandé si c’était grave ? Il m’a dit non. Que l’extrême droite française au pouvoir était méchante mais incompétente. Et puis il m’a dit que si. Qu’il fallait qu’on fasse attention. Que je sois obéissante.

On envoit des mails à Maman, c’est Papa qui s’en occupe, il me laisse d’abord lui dire ce que je voudrais écrire, et puis il le tape sur l’ordinateur. Papa tape très vite. Il me le fait lire. Ensuite je descends de ses genoux et il tape des choses que je n’ai pas le droit de lire. Ca doit être des histoires d’amoureux. Je vois bien le genre. Papa me dit que Maman a répondu mais je n lis pas les mails de Maman. C’est Papa qui me dit ce qu’il y a dedans. Je ne suis pas sûre que ce soit vraiment Maman qui donne des nouvelles. Je crois que Papa invene pas mal. Papa est très fort pour inventer des histoires. Les histoires de Papa ne sont pas toujours drôles. Parfois elles finissent mal. Souvent elles sont tristes. Mais quand même il est drôlement fort pur inventer et raconter des histoires.

 

Jeudi 20 juillet 2006

Rien n’est comparable au plaisir de la baignade dans les eaux claires de la Cèze au mois de juillet. Il n’y a rien au-dessus de cette sensation de baptème. Si. Il y a peut-être : fuir un orage approchant sur un petit sentier cévennol. Mais alors que dire d’une journée qui a cumulé les deux plaisirs indicibles ?

Je décide de ne pas aller plus loin dans la lecture du journal de Pierre Bergounioux, sans doute pour la raison de sa très lassante redite, quand bien même elle soit sublimement écrite, cette alternance systématique entre période scolaire et combien le travail d’enseignant ne semble jamais lui donner que de la peine, jamais, ou presque de satisfaction et, au contraire, les congés scolaires au cours desquels on assiste finalement à la fuite de s’abymer dans des activités de contemplation, toujours les mêmes, la chasse aux papillons et la pèche dans les eaux tumultueuses de la Garonne et de ses plus modestes affluents. Je tente de mesurer de façon précise d’où vient cette déception, que souvent m’apporte la lecture des journaux, ou encore celle de la littérature qui cerne le quotidien au plus près.

Est-ce qu’il n’y a pas là une volonté de sauvegarde qui confine surtout à l’ennui — dans le cas du journal de Pierre Bergounioux, je ne pense pas qu’il fût jamais écrit dans l’espoir d’être publié, au contraire, par exemple, des derniers tomes du journal de Charles Juliet, dans cet effort d’authenticité, on peut pardonner cet ennui, après tout un journal, même édulcoré de nombreuses de ses entrées — il y a tout de même quelques sauts de dates — n’est qu’une suite d’anotations en premier lieu à usage privé. Mais ce sont tout de même un bon millier de pages tassées, quel lecteur est assez robuste et avide pour une part aussi copieuse d’ennui ?

D’autant que ce que Pierre Bergounioux choisit de retenir de ses journées, si cela n’était pas justement enrobé d’une écriture très grâcieuse, ne serait qu’une énumération longue et fastidieuse de captures de papillons et de coléoptères, de tableaux de pêche et de listes d’achats de livres aux intérêts terriblement variés, mais rares sont les observations de leur lecteur et surtout elles sont étroitement laconiques. La vie qui est ici décrite est très peu tournée vers l’extérieur ou seulement par le filtre de lectures plétoriques. Plusieurs années entre 1980 et 1990 se sont écoulées, dans la vie de Pierre Bergounioux, sans sembler laisser la moindre trace de ce qui pouvait se passer simultanément dans le monde. 1981 est rappelé pour deux dates, le 10 mai, "Mitterrand est élu", dernière phrase d’une journée à la description du ciel nettement plus féconde, et aussi pour être l’année du décès de Jacques Lacan, ce qui est brièvement commenté en une seule phrase courte, pour être un des signes de la fin d’époque.

Tous les contemporains, quasi sans exception, de Pierre Bergounioux sont décrits comme des gêneurs sans nom, des personnes lassantes, au premier rang desquelles les parents d’élèves, surtout ceux qui sont dans la difficulté : Pierre Bergounioux se décrit volontiers en misanthrope préoccupé, sans doute à l’excès, par ses propres maux et ceux qui pourraient assombrir son existence en s’en prenant à ses proches.

Car c’est une difficulté renouvellée de lecture, celle d’un journal, et celle en particulier de Pierre Bergounioux : on entre de plain-pied dans l’existence d’une personne pour laquelle on n’aurait pas nécessairement beaucoup d’égard en d’autres circonstances : un égocentrique maniaque, plaintif, faussement modeste vis à vis de son érudition et qui n’a de seul recours pour nous faire lire son journal que la beauté d’une écriture cisellée avec finesse, dont seuls sont capables les artisans au sommet de leur art.

Les allers-retours entre l’ennui, le dégoût — quand le fiston ne rapporte "que" treize de moyenne générale, et les lamentations qui accompagnent cette (très) mauvaise note, l’envie de jeter le livre à la rivière — pour cette vie et au contraire l’émerveillement pour son écriture, auront fini par avoir raison de moi à la moitié du livre à peu près. Il semble que ce soit cette existence si peu ouverte sur le dehors qui ait finalement pris le dessus sur la très belle étoffe dans laquelle elle était drapée.

 

Mercredi 19 juillet 2006





Je descends aux Vans, rendez-vous chez le médecin à onze heures quarante-cinq. On entre dans le cabinet, directement depuis la rue dans la salle d’attente, dont les dimensions sont assez grandes, serrée derrière un très étroit comptoir la tête brune de la secrétaire dépasse à peine, on la dirait punie, au coin. Quand vient mon tour, je suis invité par le médecin à le suivre, nous traversons une immense cage d’escaliers de quatre étages, les murs sont en triste état mais la cage d’escalier a fière allure. Les deux pièces mitoyennes qui forment le cabinet médical à proprement parler sont très hautes de plafond, elles sont plongées dans un très agréable clair-obscur, par endroits la lumière du dehors perce depuis une petite cour intérieure avec violence. Ce contraste-là serait imphotographiable.

Je déclare mon angine vraissemblable et la nécessité aussi sans doute de montrer à un médecin ma cicatrice aux allures tourmentées &#151 depuis quelques jours je tourne autour du pot et me demande ce que je vais bien pouvoir faire de cette cicatrice. A minima, je la photogaphie tous les jours. Relevant mon T-shirt, je pense que je n’ai toujours pas envoyé ma contribution pour le numéro 3 de bonobo Revue, et je pense alors à une série de sept images de cette cicatrice pour accompagner en sept parties le texte de la Génèse, les sept cicatrices pour les sept jours.

Le médecin me confirme mon agine mais lui trouve un streptocoque pour la rendre plus savoureuse, j’en viens à me demande s’il ne fait pas l’intéressant parce que le remède semble le même que pour une angine banale.

Le reste de la journée est à l’égal du retour des Vans, je conduis prudemment, parce que fièvreux, donc lentement dans les virages tellement sinueux du début de la départementale qui remonte du début de l’Ardèche ers la Lozère et les montagnes. Lent et sinueux.  

Mardi 18 juillet 2006





Le journal de Pierre Bergounioux est un livre dangereux, j’ai commencé par découvrir qu’il attrapait des papillons, puisqu’il permettait, à l’insu de son lecteur, de ramasser des tout petits échantillons de quartz des bords de la Cèze. Je découvre aujourd’hui qu’il est contagieux. Parmi les points avec lesquels j’ai de la difficulté avec ce livre, il y a que son auteur est tout le temps malade, lui ou ses enfants d’ailleurs, et comme en tout dans ce livre les descriptions de la progression d’une angine ou du reflux d’une grippe sont à la fois minitieuses et remarquablement écrites. Mais derrière cette maîtrise stylistique, je m’énerve du ton plaintif.

Je ne vais certainement pas me risquer à une description de cette angine carabinée que je sens monter, mais tout de même, je lui en veux personnellement à Pierre Bergougnioux de m’avoir refiler ses microbes de 1983.

Aujourd’hui Rébecca a dix ans. J’ai peine à croire que je connais ma petite nièce depuis huit ans et je me souviens en revanche très bien de l’été de ses deux ans. Anne était enceinte de Madeleine. Je me souviens aussi très bien de l’anniversaire de Rébecca l’année dernière, j’avais passé la matinée dans un Paris abruti de chaleur, je devais aller signer un papier à la DRH qui m’engageait à changer de lieu de travail dans l’année, je ne peux pas dire que la contrepartie financière m’impressionnait beaucoup mais c’était un peu "marche ou crève". Au retour de ce rendez-vous sans joie, dans les couloirs de métro pour rallier la gare de Lyon, je me sentais désespéré et le fardeau d’un voyage d’une huitaine d’heures dans le train m’apparaissait de façon disproportionnée comme insurmontable : j’avais le sentiment de gravir une pente raide et sans concession. J’avais accueilli comme une victoire d’être arrivé jusqu’à Villefort, puis d’avoir pris le taxi subventionné par la SNCF depuis la fermeture de la gare de Concoules, mais j’étais loin de me douter que je m’étais inopinément et dangereusement approché des lèvres du gouffre. J’étais malgré tout arrivé juste à temps pour voir Rébecca souffler ses neuf bougies.  

Lundi 17 juillet 2006

Etait-ce à la dixième pierre ou même la vingtième pierre que je lançais dans l’eau de la rivière, en prenant pour cible les petits vairons, que je n’avais aucune chance d’atteindre, trop vifs et puis chaque fois l’eau freine la chute du caillou, que j’ai fini par m’apercevoir que cette activité dictée, peut-être pas par l’ennui, mais la nécessité de ne pas trop quitter les enfants des yeux dans leur baignade, donc ne pas pouvoir lire vraiment, ce désoeuvrement ressemblait à s’y méprendre à celui du personnage principal de Portsmouth. Mais à quoi pouvais-je bien penser tandis que je lançais de la sorte les dix ou vingt premières pierres ? Et pourquoi, me rendant compte de la ressemblance de ma conduite avec celle de mon personnage, me suis-je arrêté net de lancer des pierres ? Par supersticion ? Non, je n’avais pas de raison de penser que je puisse de la sorte blesser, ou pire, qui que ce soit. Non, je crois que je me suis arrêté parce que je n’avais aucune envie d’atteindre les rivages incertains du personnage de Portsmouth, sans doute parce que je ne les connais que trop, le souvenir de la crise passée de l’année dernière me tarraude et je me tiens sur le qui-vive.

Quelques instants d’inattention et quand Anne rentre dans la cuisine, elle découvre Nathan, tondeuse en main, se rasant le crâne. Voilà typiquement les allées et venues de Nathan face à ses peurs. Une fois que l’une d’elles est apprivoisée il passe sans détour vers l’excès inverse. Il y a un mois il avait peur de se faire couper les cheveux, aujourd’hui il se tond tout seul. Le résultat est catastrophique, on dirait Peter Gabriel du temps de Genesis, période Foxtrot, il ne reste plus qu’une seule chose à faire, parachever cette oeuvre épouvantable. Nathan est chauve, son embonpoint combiné, il fait un peu penser à Marlon Brando dans Apocalypse Now de Francis Coppola. Le sentiment, si souvent, de vivre dans une maison d’aliénés.

sur le chemin du retour de la rivière Rébecca et Madeleine inventent un jeu enfantin — une histoire de transformation en fourmi, en avion, en moto ou en cheval — qui permet à Nathan de s’extraire de sa peur terrifiante des fougères et notamment du champ de ces plantes aux larges feuilles tout près de la baignade. Je ne pense pas qu’avec sa patience indéflectible, Benjamin, l’éducateur de Nathan aurait trouvé un moyen aussi efficace pour faire traverser à Nathan d’aussi vastes étendues de cette plante qui décidément le martyrise.

Sur le chemin qui surplombe de quelques mètres un trou d’eau calme, Madeleine remarque un barbeau aux superbes dimensions, les petits gardons qui nagent dans les mêmes eaux font l’effet de poissons-pilotes nains.

Et plus loin aussi, sur le même chemin, je manque de marcher sur un serpent, je suis glacé par cette inattention, mais je suis rapidement rasséréné de constater que ce petit serpent n’est pas une vipère, mais, au contraire, un orvet cassant comme du verre que je montre aux enfants, l’oeil rivé sur Nathan de peur qu’il ne s’en empare brutalement, l’orvet, c’est sûr, se briserait en deux, mais aussi j’aimerais autant que Nathan, une fois n’est pas coutume, ait peur des serpents.

Ce soir, comme les autres soirs, je remarque comme je prends plaisir à cette rédaction du bloc-notes manuscrite, je le regretterai peut-être au mois d’août — je confirme — en devant tout saisir — sans doute prendrais-je le prétexte d’un trajet en train entre Paris et Clermont-Ferrand pour le faire — ou peut-être qu’au contraire je vais garder ce principe qui me paraît délier l’écriture.

Foin de considérations météorologiques, je me suis demandé ce que cachait ce temps indécis du mois de juillet dans la vallée de la Cèze, un temps couvert et neutre, gris, le ciel blanc, de ces ciels dont on sait qu’ils sont la marque des jours où il ne se passe rien, et puis en fin de journée j’ai découvert la facétie du ciel : ce temps couvert dissimulait un crépuscule rougeoyant sublime qui s’est exprimé dans la marge comprimée entre la ligne du Mont-Lozère et la découverte tardive du ciel par l’Ouest. Comme ces descriptions du ciel sont laborieuses.

 

Dimanche 16 juillet 2006



Un des grands plaisirs du mois d’été passé dans les Cévennes, c’est cette coupure de ce qui habituellement recquiert tant de mon attention, internet, le mail, la vie du site, le téléphone — encore que je ne me sois jamais rué sur le téléphone, et de téléphone cellulaire point, jamais compris l’intérêt de ce fil à la patte — le journal, encore que j’en maintienne ici la lecture, les numéros maigrelets du Monde de juillet-août correspondent parfaitement à ma soif modérée d’informations en été, bref des vacances.

Mais lorsque le téléphone sonne ce matin, Edith qui surveille notre boîte aux lettres, c’est quand même de bonnes nouvelles puisque la fameuse commission qui devait évaluer nos besoins pour faire face au handicap de Nathan, a non seulement accepté notre demande d’aide, mais en plus à une hauteur que nous n’espérions pas, 4 sur une échelle de 6, et ce n’est pas la réputation de cette commission d’exagérer les difficultés auxquelles font face les parents d’enfants autistes. Cela ne modifie en rien le tracé de la courbe douce du Mont-Lozère sur le versant d’en face, mais c’est quand même une heureuse et soulageante nouvelle.

Dans la soirée, j’essaye d’apporter quelques modifications, quelques corrections à Portsmouth, je m’efforce d’être méticuleux, de même de relire plusieurs fois chaque phrase, d’être attentif à la façon dont elle sonne, à cette histoire de rythme que m’a expliquée François, je suis pris d’angoisse lorsque je ne parviens plus à tordre les phrases et au contraire agréablement soulagé quand les biffures envahissent la page, c’est un peu la même satisfaction de relever les différences dans un jeu des sept erreurs et au contraire craindre de ne plus en trouver.

Lu toute l’année 1983 du journal de P Bergounioux. Toujours partagé entre l’admiration pour cette écriture sèche, incroyablement précise au point que l’on pourrait douter parfois de la complexité des sentiments qu’elle révèle, et puis cette impression désagréable laissée par l’enseignant qui se plaint tant de ses conditions de travail, ou encore de sa consternation à la moindre contrariété, à la moindre difficulté, mais sûrement que l’extrême pudeur de ce journal tient cachée des raisons plus profondes de désespérer.

Et je me pose — par principe, pas par analogie — la question, à la relecture de cette page de journal, de l’influence d’une telle lecture sur la rédaction de mon propre journal. Il ne manquerait plus que je décrive le curieux cumulonimbus au dessus du Mont-Lozère ce matin, et qui me fit presque sursauter tant il ressemblait à un champignon atomique, ou encore les courses pleines de voltige de deux libellules tigrées au dessus des eaux poissoneuses de la Cèze et nous y sommes presque non ? Non, évidemment pas. Il suffit d’une phrase pour s’en convaincre : "mais la fatigue me dissimule les jointures délicates du raisonnement". Je ne sais si un jour il me sera donné d’écrire de telles phrases.
Le bloc-notes du désordre