Cette maison est la mesure du temps. C’est dans cette maison, chaque été, que je m’aperçois que les enfants ont grandi, je le vois parce que leurs têtes ne longent pas les murs à la même hauteur, que leurs gestes pour atteindre les poignées de portes et d’autres objets haut perchés ne sont plus les mêmes ou encore leur démarche dans les escaliers aux marches tellement irrégulières.
Madeleine aura bientôt l’âge qu’avait mon frère Alain quand nous sommes arrivés dans cette maison, il y a 29 ans.
C’est amusant de noter la date, le 15 juillet, qui coïncide, jour pour jour, onze ans plus tard, avec la journée du 15 juillet 1995, dans
Portsmouth que je suis précisément en train de relire, à la lumière des conseils éclairants de
François.
Tout le soir un orage dont j’aurais volontiers craint la grande violence, ces coups de tonnerre hertaient comme des voisins déplaçant de lourds meubles au-dessus de nos têtes, cet orage n’a fait que tourner autour de nous. Quelques gouttes volumineuses, mais c’est bien tout. Je crois que je commence à comprendre cette sécheresse qui
jaunit tout alentour et qui dans les clairières boit l’eau pour se refermer tout de suite en une épaisse carapace. Les bois au contraire sont plus moussus, mais alors la chaleur y est accablante parce que très humide.
D’une seule journée, se contenter de si peu, de ces quelques lignes anotées dans le cahier. Et pourtant c’est une saine fatigue qui pèse sur les épaules. Après tout, une vingtaine de lignes dans la journée, ce n’est pas si mal.
Il me faut une bonne journée de lecture pour parcourir une année du journal de P. Bergounioux : est-ce si peu que nous retenons des autres ?
Finalement c’est peut-être aussi simple que cela : passer, chaque jour, quelques heures à ne s’occuper que de Nathan, lui être entièrement disponible, écouter son boniment et le décrypter, déminer le parcours de ses peurs, anticiper ses énervements et ses fuites, et puis l’après-midi, relâcher un peu l’attention et se réjouir du calme qui paraît l’habiter. Combien de jours allons-nous de la sorte bénéficier des autre jours passés avec Benjamin ?
En descendant depuis Aujac vers le Pont de Souillas, Anne conduit, Rebecca est devant pour cause de mal de mer, à l’arrière je tiens Adèle contre moi, sa tête se réfugie dans ma poitrine, l’orage gronde tout autour de nous et un vent chaud s’engouffre par les quatre fenêtres largement ouvertes de la voiture, les cheveux d’Adèle me chatouillent les narines.
Le soir l’orage progresse avec lenteur depuis le Nord, il pleut à nouveau sans vent, ce dont je me réjouis, ce matin avec Nathan dans les bois au dessus du pré de Micheline j’ai pu voir que les mousses étaient humides au pied des chataîgniers et qu’un peu d’eau était restée prisonnière entre les pierres : dans une semaine il y aura peut-être des girolles. si le vent ne vient pas tout gâcher.
Je resdescends hilare, le journal de Pierre Bergounioux, chasseur obsessionnel de
papillons et de coléoptères, hier en se renfermant a attrapé un petit papillon de nuit. Cette facétie me réconcilierait presque avec ce livre. Mon jugement est tellement hâtif parfois.
Cette journée ne veut décidément pas se terminer, se mêlant étrangement à l’orage, les artificiers de Concoules persistent malgré tout à tirer leur feu d’artifice annuel. Je monte pour réveiller Madeleine, nous lui ouvrons la fenêtre et les volets sur une pluie battante, les boules de feu sont dérisoires en comparaison des éclairs qui zèbrent la vallée entière et pareillement le bruit à peine retardé cette année — est-il possible que le ciel couvert et la pluie accélèrent le voyage du son d’un versant de la vallée à l’autre ? — des explosions ne nous impressionnent pas après les quelques éclats qui plus tôt dans la soirée ont secoué toute la maison. Mais c’est quand même agréable de sentir Madeleine frissoner à la fenêtre, heureuse comme tout, de voir les modestes champignons lumineux.
Rébecca, Nathan et Adèle, eux endormis. Madeleine, elle, toujours aux aguets.
C’est le soir. Les enfants dorment enfin. Anne est montée, épuisée, lire, mais je sais que je la retrouverais endormie, le livre ouvert lui barrant la poitrine, comme souvent le soir. J’écris dans le carnet de notes acheté à Autun, plus ou moins pour cette occasion, histoire de changer de méthode. D’ailleurs si j’écrivais plus lisiblement, je me contenterais de scanner les pages pour les ranger dans le bloc-notes, au retour des Cévennes.
Soir. Un orage gronde, mais il est lointain. Je suis allé voir dehors, d’après moi, il ne passera pas ici.
Il descendra dans la vallée depuis le Mont-Lozère, partira vers le Sud mais ne montera pas jusqu’à nous sur le versant d’en face. Les feuilles du tilleul tintent de la petite pluie insignifiante de cette queue de perturbation. Dans mon dos au travers de la fenêtre, la nuit s’éclaire parfois de grands courants électriques, l’ampoule au-dessus de la toile cirée baisse en intensité, plus ou moins au même moment, comme les lignes électriques ici sont fragiles ! Et si souvent exposées. Les grondements du tonnerre s’écoutent un peu comme des mouvements lents de
Malher ou encore de Stravinski. Ne suis pas très sûr de ma remarque.
J’ai raccompagné Benjamin à la gare de Villefort avec Nathan, j’ai aimé que Nathan soit un peu triste au retour.
Je peux voir comme ma façon d’écrire varie peu en fonction du contexte. Que je sois, comme ici, attablé sur la toile cirée, un café, des feuilles et rien d’autre, le bruit de la pluie et l’orage pour seule musique, ou encore
dans le fond de mon garage, écoutant je ne sais quel disque de
John Zorn, ou encore au travail, sans cesse dérangé par les urgences imprévisibles de ce travail, ou bien encore,
à l’hôpital, écrivant dans les marges de mon manuscrit, c’est à peu près toujours la même chose que j’écris. A la fois la très grande difficulté d’écrire, mais aussi la plus grande difficulté encore de se taire.


François
Bien reçu le Tumulte en papier. Expérience étrange que de lire ici, dans les Cévennes, sur le papier, ce que j’ai essentiellement lu sur un écran. Parfois l’impression de lire un autre livre. Je n’ai pas assez bonne mémoire pour me rendre compte si le texte a été beaucoup retravaillé pour passer à la presse, j’ai l’impression que non, et pourtant en le lisant, en livre, j’ai le sentiment de quelque chose de plus définitif tandis que le lisant sur l’écran, je pensais que le texte était encore modifiable.
C’est amusant parce que Tumulte est arrivé par le poste au moment même où j’éprouvais la plus grande lassitude avec les Carnets de notes de Pierre Bergounioux. Je sais les deux textes frères, peut-être pas, mais je sais ton attachement à P. Bergounioux, je ne me retrouve pas son journal, je trouve lassant que le travail d’enseignant soit à ce point dénigré, élèves, parents d’élèves et collègues enseignants décrits comme autant de pièces de la même broyeuse. Je veux bien comprendre l’impératif de décrire chaque jour le ciel, je peux même entendre la nécessité des listes entomologiques, mais ce détachement du monde qui fait que 1981 n’est rappelé que pour "Mitterrand est élu" et "mort de Jacques Lacan, la fin d’une époque", cela ne me rassasie pas, c’est un repli sur soi qui n’ouvre pas sur grand-chose.
Alors j’espère que tu ne m’en voudrais pas pour cette mise en balance, ce n’est certainement pas de la sorte que les choses s’articulent pour toi, mais pour le lecteur que je suis, si — je suis bien heureux de mieux m’y retrouver dans Tumulte, sans doute, justement parce qu’il s’agit d’un monde commun, celui de la ville, de ses agressions et de ses beautés, le mot ordinateur n’y est pas un gros mot et c’est une réalité qui décolle de l’autre.
Tu ne seras pas surpris non plus d’apprendre de moi qu’un de mes plaisirs de lecture de Tumulte graphique tient aussi à l’absence du bruit de fond des commentaires — parfois je m’en veux d’avoir moi aussi participé à cette nuisance. De même, contre toute attente, je fais plus facilement que je l’aurais cru, le deuil des images. Comme je te l’ai écrit plusieurs fois, j’ai aimé nombre des photographies que tu as faites pour Tumulte, pour certaines d’entre elles, j’ai même pensé que tu ne pourrais pas les séparer du texte et puis finalement si, ce que tu décris, de toute façon, avec les mots écrits est bien suffisant et il suffit de l’une de tes images, celle de la jaquette, pour donner le ton qui était commun aux autres. D’ailleurs j’aimerais bien tenter l’expérience d’isoler les images de Tumulte, de les couper de leur texte, lorsque j’aurais de nouveau accès à une machine reliée au réseau, je te proposerais bien une mise en ligne d’une sélection de ces images orphelines. Qu’en penses-tu ?
J’ai l’impression, mais cela je te l’ai déjà écrit, que Tumulte fera date. Que c’est le texte passant du réseau à la presse qui ouvrira la voie, dans les deux sens, pour qu’enfin on puisse passer de l’un à l’autre, librement.
Madeleine, interloquée, me demande que je fais, je lui dis que je t’écris. Mais Papa il n’arrivera jamais à te lire ! Tu as raison Madeleine, François, il n’a pas l’habitude de lire mes mails comme ça.
Merci pour le livre qui le tient compagnie depuis deux jours.
Amicalement
Phil.


Sont-ils si nombreux ceux que je peux emmener avec moi à la Garde de Dieu, et qui sauront goûter le spectacle des buses et des faucons dans le vent et l’aride de la garrigue. Je suis content que Benjamin soit de ceux-là. Mais en y réfléchissant c’est bien le moindre tant je lui confie une bonne part de la destinée de mon fils Nathan.
Les apprentissages de Nathan sont à l’image que je me fais d’apprivoiser des animaux sauvages, ce sont des distances minuscules qu’il faut mordre avec lenteur et parfois savoir se contenter de petits progrès, chaque jour.
Dans le café de la gare de Clermont-Ferrand. Des jeux élecroniques. Un flipper dont l’architecture est devenue tellement complexe que je ne tiendrais probablement pas plus de trente secondes par balle. Un jeu de conduite automobile sportive avec écran, volant et baquet, la course poursuite se passe dans un décor urbain très sommaire, sûr que le type qui reprend le volant après un tel défouloir doit respecter de façon très pointilleuse signalétique et limitations de vitesse. Et puis un jeu de football virtuel. Etonnant d’ailleurs que dans un tel contexte de saturation on puisse encore avoir besoin de tant de football qu’il faille en créer de l’artificiel. Mais le virutel justement singe le réel avec obsession. Les mouvements des joeurs électroniques sont un peu saccadés et mécaniques, mais comme le Douanier Rousseau était capable de reprendre toute une toile si l’un des personnages, si sommairement représenté par ailleurs, portait une cravate au nombre de rayures ou de pois inexact, les joueurs robotisés imitent les vrais joueurs jusque dans leurs gestes antisportifs. Sur le jeu d’à côté, la poursuite automobile se passe désormais sur un circuit de courses dont tous les abords sont bariolés de publicités comme sur un vrai circuit. Monde étonnant qui ne s’épargne pas d’inclure dans la copie les avatars de l’original.
Indicible plaisir de retrouver à la gare de Clermont-Ferrand si familière, la silhouette baraquée de Benjamin, je lui fais remarquer comme c’est rassurant d’être avec une personne amie dans cette ville dont je déteste presque tout. Nous faisons chemin parmi les routes qui se dépeuplent pour cause de coupe du Monde de football. La lumière de fin de jour est grandiose à mesure que nous traversons la Haute-Loire, la Mageride et que nous entrons dans les Cévennes à Pradelles.
Je pense avec plaisir que j’aurais quitté l’année dernière les Cévennes dans les pires tourments, au bord du gouffre, Sophie, la soeur d’Anne, avait pris Nathan avec elle pour quelques jours à Albi avec ses cousins. Je revois avec peine le visage absent de Nathan dans la voiture de Sophie, indifférent, et c’était sans doute tant mieux, aux troubles qu’il venait de cotoyer. Cette année, j’emmène Benjamin dans les Cévennes, l’éducateur spécialisé de Nathan. L’impression de prendre une revanche sur la chienne de vie. De bien faire.
Le 9 juillet au soir, toute la vallée de la Cèze sera restée silencieuse, comme tous les autres jours de l’année, j’en éprouverais presque du soulagement, j’en déduis cependant, cette absence de bruit, que l’équipe de France a perdu la finale de la coupe du Monde de football. J’avais ourdi l’idée de collecter, pendant toute cette compétition qui aura si largement mobilisé mes contemporains, toutes les informations d’importance qui sont passées en arrière-plan — la fin de l’année scolaire pour les enfants des sans-papiers et la surenchère du forcené de l’intérieur, l’escalade au Proche-Orient — mais ce n’est sans doute pas nécessaire puisque c’est à l’adresse de ceux qui ont regardé le football et on me soutient, au contraire, que lisant ces lignes, on ne regarde, précisément pas, le football.