Nous n’étions pas très nombreux pour l’enterrement de ma tante. Une vingtaine tout au plus. Et je crois que ce petit nombre est à la mesure de son existence à la fois longue et solitaire. Ma tante aura vécu une existence telle qu’elles sont figurées dans les vies minuscules de Pierre Michon. Elle existait pour peu de gens. C’est idiot mais j’ai manqué de rire pendant la messe quand j’ai entendu l’orgue jouer horriblement. Parce que c’était la première fois que j’entendais de la musique depuis la veille, Bartok et Ravel par Boulez. Et comme j’essayais de diffuser cette envie de rire, qui n’était pas du tout seyante et pas non plus le reflet de mes sentiments réellement attristés, j’ai pensé à d’autres choses. Ramené à cette pensée d’une existence discrète, qui faisait à peine le bruit de son propre écoulement, je me suis dit que les personnes à peine remarquées de la sorte étaient sans doute nombreuses à faire peu de bruit, qu’elles menaient des existences accessoires. Qu’en quelque sorte ces personnes étaient comme ces figurants dans les films de James Bond qui se font tuer juste pour l’effet graphique de leur chute. Je pensais à cette images dans le Malheur indifférent de Peter Handke, lorsqu’endeuillé il sourrit à cette réplique de James Bond, Ist er tot ? — Ich höffe so (est-il mort ? — j’espère bien). Et je me disais que c’était cela, que ma tante avait vécu une vie de la sorte. Et puis je me suis souvenu qu’elle avait été celle qui m’avait donné à voir les coins obscurs de ma petite enfance et combien je lui devais. Et j’ai pleuré.
Je ne voulais pas pleurer, mais j’ai pleuré tout de même. Comme les autres, derrière ma tante, une des soeurs de ma mère, j’ai fait le tour du cerceuil. Et j’ai pu voir que ma tante était née en 1925, c’était inscrit sur la plaque en laiton clouée sur le couvercle de la bière, c’est comme cela que j’ai su que contrairement à ce que je croyais elle les avais bien ses 80 ans, ce dont je n’étais plus très sûr.



Mon amie Joëlle connaît ma passion pour
Bartok. Elle connaît aussi mon admiration pour Boulez, deux goûts qu’elle partage volontiers avec moi. D’ailleurs je crois que mon plus grand souvenir de musique demeure encore à ce jour le concert en hommage à Gilles Deleuze donné par Boulez au cours duquel il dirigea la
Musique pour cordes, celesta et percussions de Bartok. C’est donc tout naturellement qu’elle m’a offert de passer l’après-midi à écouter et voir Boulez diriger la répétition générale de
Barbe bleue de Bartok. Ce qui est cocasse c’est qu’elle avait même oublié, sachant me faire plaisir avec Bartok et Boulez, de me dire que le rôle de Judith était tenu par Jesse Norman, ce qui fait que quand elle est montée sur scène, Jesse Norman, après quelques réglages de l’orchestre, j’ai même cru que c’était une blague.
Imaginez un peu ma chance, j’étais pour ainsi dire seul dans l’immense théâtre musical de la ville, théâtre à l’italienne sur quatre étages, assis aux premiers rangs de la corbeille, admirablement placé d’ailleurs pour recevoir le déluge de cuivres du final, d’autant que Boulez qui n’a pas son pareil pour ne jouer que ce qui se trouve sur la partition, n’en ai pas moins capable d’astuces géniales comme de loger une partie des cuivres, trombonnes et trompettes, dans le dernier étage des loges de telle sorte que ce soit un véritable orage qui tombe sur la salle, lorsque Judith découvre qu’elle aussi, comme les femmes précédentes de Barbe
bleue va passer à la casserole derrière la septième porte et que telle est la façon d’aimer de Barbe
bleue, en une seule fois.
Après un filage qui m’a paru de très bonne qualité, je me suis ensuite rapproché pour assister aux corrections. J’avais déjà assisté à une répétition de Boulez dans laquelle il reprenait toutes sortes de points de détail dans la partition du
concerto pour orchestre de Bartok encore, mais c’était dans
un documentaire télévisé, j’imagine que ce que je n’avais pas compris jusque là c’était que Boulez après un filage est capable, apparemment sans notes, de dire que dans
trois mesures avant 68, les altos, encore eux, décidément, ne marquent pas suffisamment de disctinctions entre les
mezzo forte, les
forte et les
fortissimo et que justement dans ces mesures cette graduation de l’intensité est importante, il y tient.
Passionnant aussi de se trouver si près de la puissance de l’orchestre place que je ne vous recommande pas pour le concert, mais pour une répétition, c’est assez idéal on sent alors toute la fragilité des choses, comme quoi cela tient à si peu.
J’ai invité Joëlle à la pause dans une petit cantine japonaise pas très loin. Et c’était bien agréable de l’entendre m’expliquer comment tel passage très lumineux ou tel autre au contraire très sombre sont construits. Elle me redit qu’elle s’amuse de
l’enregistrement que j’ai fait de Messiaen bousillé par Adèle et sa poupée animée. Je lui fais remarquer que la petite musique d’ambiance jazz que nous entendons dans le restaurant ce n’est pas exactement de la petite bière mais
Bill Evans en trio avec Scott la Faro et Paul Motian. Je n’ai pas le temps de mentionner
La Haine de la musique de Pascal Quignard et comment la musique à force de sollicitation permanente devient du bruit, et un bruit qui fait souffrir, qu’elle me parle de deux conceptions de la musique qui s’affrontent, celle historique du plaisir de découvrir un nouveau morceau, une nouvelle symphonie, et c’était là la recherche du plaisir des mélomanes d’avant le temps des enregistrements, et cet autre plaisir plus contemporain de reconnaître un morceau, une sonate, un trio ou une oeuvre symphonique. Il est plus que temps de retourner à la répétition, pour rire je trouve que c’est dommage que nous soyons en retard puisque si nous avions eu un peu d’avance au contraire, nous aurions pu nous amuser à intervertir tous les violons et les altos dans leurs étuis puisque Joëlle a la clef des grandes caisses aux nombreux logements de tous ces précieux instruments. Joëlle me répond que je suis mûr pour travailler dans un orchestre parce que ce genre de farce est assez typique. Ce qui à son tour me fait penser au
Portsmouth Symphonia, formation très aventureuse dans laquelle les musiciens s’efforcent de jouer d’instruments qui ne sont pas naturellement les leurs je vous recommande tout particulièrement cette interprétation un peu stridente d’
Ainsi parlait Sarathoustra de Richard Strauss.
La répétition du soir est davantage une répétition de travail, mais j’ai quand même le plaisir de voir et d’entendre Boulez régler l’ouverture de
Daphnis et Chloé de Maurice Ravel. D’ailleurs je dois dire que je suis obligé de reconsidérer
mon manque de goût pour Ravel tant il semble que lorsque ce dernier est interprété en suivant strictement la partition, c’est-à-dire notamment en fuyant les effets faciles d’impressionisme, en rendant la partition molle, la musique de Ravel d’une part garde sa féérie impressioniste mais d’autre part gagne surtout en nerf et en composition. Bref confiez n’importe quelle partition à Boulez, il en fera de l’or.
Et je me sens bien sot quand je repars du théâtre parce que j’ai complétement oublié de donner à Joëlle la copie du disque de Charlie Haden que je lui destinais.
Il y a une chose que j’aime tout particulièrement dans les concerts symphoniques c’est le brouhaha que font les musiciens juste avant le concert, ce tour de chauffe cacophonique au possible, qui s’estompe quand les uns et les autres réalisent chacun à leur tour que le chef est monté sur son estrade, et puis léger tapotement de la baguette sur le lutrin, le silence se fait, et ce qui n’était que désordre et cacophonie devient ordre et harmonie. Chaque fois je me dis que les chefs sont de puissants magiciens pour réussir une pareille transformation.
Journée passée en compagnie de Julien. Julien et moi vivons dans un drôle d’endroit, le wiki, le brouillon du site :
Et Julien est toujours amusé de se retrouver
dans le garage. Et d’y voir le site dans son écrin naturel.
Ce soir j’apprends la mort de ma tante Marie-Thérèse. Ma marraine.
La dernière fois que je l’ai vue, c’était il y a deux mois. C’était très peu de temps avant qu’elle ne parte en maison médicalisée. Pour se reposer. Avant de reprendre une chimiothérapie. Je crois que cela c’était un mensonge. Je ne crois pas qu’il y avait d’autre traitement possible pour elle. La maladie avait agné trop de terrain. D’ailleurs c’est qu’un premier médecin lui avait dit, mais tout de suite contredit par un autre sans doute partisan du mensonge thérapeutique, en tout cas dans la famille nous avions stygmatisé le médecin qui donnait les mauvaises nouvelles. Ma tante elle elle voulait bien croire à cette idée de repos avant de reprendre un nouveau traitement. Sauf que sur la fin je crois qu’elle n’y a plus cru, elle souffrait beaucoup, les cachets de morphine ne suffisaient plus alors on est passé aux piqûres. Mais cela n’a pas duré très longtemps. Dix jours plus tard elle était morte.
Hier nous en avions parlé avec mes parents. Ils m’avaient annoncé que c’était la fin. Une affaire de deux semaines tout au plus. Vraiment la fin. Mais ils me disaient aussi qu’elle ne voulait plus voir personne qu’elle avait refusé de recevoir ma cousine. Qu’elle ne voulait pas que nous les jeunes, ceux qui s’approchent tous de la cinquantaine, on ne puisse la voir pareillement diminuée.
D’ailleurs il y a deux mois quand j’étais venu la voir dans la rue du Sergent Bauchat, je l’avais trouvée plutôt bien. D’ailleurs je l’ai toujours trouvée plutôt bien. J’avais beau savoir qu’elle s’y employait pour moi, je croyais volontiers à ce mensonge bénin des apparences.
Dans la rue du Sergent Bauchat dont elle m’avait appris que le sergent Bauchat était un pompier mort au feu. Lorsque j’habitais avenue Daumesnil, je n’habitais pas loin, d’ailleurs c’était souvent que j’allais dîner chez elle et qu’elle me faisait notamment de la galette de pommes de terre selon la recette de sa mère Madeleine, mon arrière Grand-Mère, qui faisait divinement la cuisine. Boulevard Morland. au 7. A l’apéritif, il y avait toujours du Pineau des Charentes qui venait de l’île de Ré, selon un arrivage bien à elle. Pendant que le dîner cuisait, elle me donnait souvent à réparer des choses haut-perchées. Elle avait des outils magnifiques notamment un petit marteau de cordonnier, tout en acier noir et dont j’aimais particulièrement sentir le poids dans ma main. C’étaient les outils de son père. Edouard Courtois. D’ailleurs la dernière fois que je suis allé chez elle, elle m’a demandé de lui refixer un clou qui maintenait la fin d’une tringle. Et puis nous dînions en tête à tête dans l’étroite cuisine. Elle me gardait les meilleurs morceaux naturellement.
Il se trouve que ces dîners en tête à tête souvent avant que je ne parte travailler de nuit ont joué un rôle décisif lors de ma première analyse. A l’âge de deux et demi lorsque mes parents sont rentrés en catastrophe de Côte d’Ivoire, parce que mon père était malade, nous avons vécu pas loin de trois mois Boulevard Morland chez mon arrière grand-mère. Qui vivait avec sa fille, Marie-Thérèse. Tati. Ma tante. Ma grand tante en fait. Mais nous avons toujours dit notre tante. Parce qu’en âge elle n’était guère séparée de ma mère et de ses soeurs. Pour des raisons qui justement comptent, c’est souvent ma Tante qui s’est occupée de moi à cette époque. Ce que j’ai longtemps ignoré. Et c’est dans cette méconnaissance que se tenaient tapis des faits qui précisément éclairaient ce qui nuisait dans l’ombre.
J’ai bien du mal à me dire qu’elle s’est éteinte, parce que ce que je porte en moi, je le tiens beaucoup d’elle.

Il a une bonne tête le petit Tom. Il a la tête de son père au même âge. Et je suis bien placé pour le dire parce que justement c’est à cet âge que j’ai rencontré son père. A l’âge de Nathan. D’ailleurs Tom et Nathan ont l’air de s’entendre assez naturellement sur l’essentiel. Ils jouent dans le jardin à Garches, ils sont partis avec les raquettes et le ballon de rugby sous le bras. A Pierre, le père de Tom et moi cela fait tout drôle. On se regarde, on a pas besoin de dire. C’était il y a longtemps. Les maquettes d’avion. Les matchs de rugby improvisés dans une connaissance très imparfaite des règles sur la grande pelouse. La piscine nuitamment. Les razias de cerises dans la grande propiété d’â côté, celle de Poniatovsky, depuis divisé en parcelles luxueuses, il n’y avait jamais personne, une fois on s’était même aventurés à l’intérieur de l’immense maison, on se serait perdu dedans, d’ailleurs on a vite pris peur, les courses de vélo dans les couloirs des sous-sols, sales gosses tout de même de jouer dans les sous-sols quand la pelouse était immense. Tout cela nous n’avions pas besoin de nous le dire, nous y pensions au même moment.
Quand je suis reparti, Tom m’a demandé si je voulais bien faire des passes avec lui, je lui ai lancé le ballon deux ou trois fois, marrant comme ce geste que je n’ai plus produit depuis des lustres est encore inscrit dans le corps, la main du dessous qui repasse sur le dessus pour visser le ballon.
Et de regarder Nathan dans ce décor familier, Nathan qui a l’âge que j’avais quand nous sommes arrivés ici. C’est rien de dire que Nathan me ressemble. Aussi.