Dimanche Dimanche premier janvier 2006

La première chose vue cette année : l’heure qu’il était sur mon réveil, cinq heures un quart, voulant éteindre sa sonnerie, j’ai allumé son faible éclairage qui pourtant m’a aveuglé, et réveillé.

Le premier geste de l’année : décapsuler l’un de mes antidépresseurs

La première parole de l’année : Merde en faisant tomber le minuscule comprimé

Mon premier déplaisir de l’année : en cherchant une paire de chaussettes dans le tiroir près du lit d’Adèle, dans la pénombre pour ne pas la réveiller, j’ai fini par prendre une paire de chaussettes d’Anne, qui sont trop petites pour moi, j’ai passé la première journée de l’année avec des chaussettes qui m’arrivaient à peine à la cheville.

La première musique entendue de l’année : L’Art Ensemble of Chicago plein volume sur l’autoradio, dès que j’ai démarré le moteur, c’était si fort que j’avais l’impression de conduire avec Lester Bowie et Roscoe Mitchell à l’arrière.

La première parole échangée de l’année : "Bonne Année Jean-Marie !" avec mon collègue de l’équipe du matin.

Mon premier email de l’année : il commençait par Dobry Den, envoyé par mon collègue tchèque, Josef.

Mon premier repas de l’année : des croissants rapportés par ma collègue Sandra qui arrive plus tard dans la matinée.

Mon premier plaisir de l’année : m’endormir le soir, sans crainte, en l’absence d’Anne, partie à l’hôpital, la peur de la nuit, c’est fini, je n’ai plus besoin de quelqu’un pour me protéger la nuit. Me protéger contre les égorgeurs nocturnes. Me protéger de moi-même. Me protéger des cris et des pleurs de mon frère quand nous étions enfants.

Cette première nuit de l’année, Anne est à l’hôpital.

Cette année commence étrangement.

 

Samedi Samedi 31 décembre 2005

Dernier jour de l’année, sans doute un bon jour pour revenir sur ce qui fut finalement l’événement majeur de cette année, le colloque de Cerisy, d’autant que le texte pour les actes est en fait attendu pour très bientôt.

Le livre de sable électronique.

Le site desordre.net depuis qu’il existe s’attache à perdre ses visiteurs (ce qui paradoxalement lui vaut un succès croissant). Usant du lien hypertexte mais aussi de quelques commandes de programmations simples (javascript) une visite du désordre finit souvent par remplir l’écran de son visiteur, créant des dédales, des fausses pistes et généralement du désordre dans les plis duquel il est attendu que le visiteur s’engouffre, sans grande chance de s’y orienter fiablement, le chemin du retour se refermant bien souvent derrière lui comme une route de nuit retourne à l’obscurité après avoir été défrichée par les phares d’une automobile, ou encore tel l’infortuné lecteur du Livre de sable dans la nouvelle de Borges

Les textes du désordre reprennent différentes formes de narration connues en les augmentant de spécificités inhérentes à l’outil Internet, ainsi Chinois (ma vie), un roman hypertexte, est construit sur le mode déambulatoire de Marelle de Cortázar, se complique d’une navigation tantôt aléatoire tantôt labyrinthique et infinie dans son nombre de combinaisons, et donne aussi à ses visiteurs la possibilité de reproduire les figures du livre à l’aide d’un jeu de Tangram. De même la Cible, roman feuilletonné fut envoyé, un épisode chaque jour, par mail à ses lecteurs et repris ensuite sous le forme d’un blog. L’évocation d’un souvenir d’enfance, le jeu de memory, ou jeu des paires, donne lieu à une tentative graphique doublée d’un défi de programmation. Les pages à propos du photographe Robert Frank sont issues d’un mémoire de fin d’études qui s’agrémente, dans sa version électronique, d’illustrations en images du texte. Hommage est aussi rendu en divers endroits à Georges Perec, et en particulier sous la forme d’une collecte participative de je me souviens ou d’une ballade hypertexte à partir de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.

Le site affiche depuis peu une volonté éditoriale modeste en publiant des textes et des images qui lui sont confiés, ainsi la version électronique de Libre comme le Plomb de Jacky Chriqui, Machine, ta Chine, un juke-box botanique aléatoire d’Emmanuelle Anquetil, la lecture d’un extrait de Berlin île sans mur de François Bon croisée avec un parcours photographique dans le Berlin de 1988.

Le désordre s’interroge aussi à propos des possibilités de l’outil Internet en matière de construction de labyrinthe et de méandres et son auteur n’aime rien tant que de donner à voir comment les pages du site sont construites ce qui devient alors une nouvelle dimension de lecture du site, de même que les coulisses, les archives et parfois aussi de laisser entrevoir les développements futurs du site, comme autant de possibilités dont il est régulièrement fait usage pour agrandir sans cesse les proportions du labyrinthe.




Dans le grand auditorium, les fauteuils sont profonds et rouges, à l’arrière de la scène, dans les cintres, l’écran de projection est immense et le petit écran des sites que nous y démultiplions remplit cet écran entièrement, curieuse impression tout de même de retrouver dans d’aussi vastes dimensions, ce qui d’habitude n’occupe qu’une transversale d’une vingtaine de pouces. Et cela fonctionne. Toute cette technique dont je sais pourtant la fragilité de par mon travail, cette technique sensible ne faillit pas, les pages répondent présent et s’affichent donc dans les dimensions gigantesques de l’écran derrière nous sur la scène.

Vient mon tour. Je m’installe derrière le petit écran et je pianote l’adresse du site. S’affiche l’image de perfection de la petite Satoko et les menus déroulants. Comme me l’avait demandé Alain, je commence par les origines, par le début.

Ma toute première confrontation avec internet date de 1987. Oui, cela paraît curieux, mais en ces temps "reculés", j’étais étudiant aux Arts Décos et nous suivions les cours enthousiastes d’un professeur de vidéo qui s’appelait Don Foresta. Son optimisme était contagieux, lui qui développait cette idée que la technologie naissante allait révolutionner le monde de demain et qu’il était important que les artistes s’embarquent dans cette aventure sans quoi, prévoyait-il, les formes du futur seraient disgrâcieuses. Don avait une fois organisé un échange triangulaire avec une université du Japon, les Arts Décos à Paris donc, et une école de New York, Cooper Union peut-être, je n’en suis plus très sûr. A l’aide, donc, d’un modem qui prenait l’apparence d’une très grosse boîte rudimentaire, reliée par un dédale de câbles eux aussi très grossiers, nous avions reçu, après un chargement interminable, et donc patient, une image envoyée par les étudiants japonais. Il s’agissait d’une vignette de trois cents ou quatre cents pixels de large représentant un paysage japonisant au lever du soleil. Nous devions altérer cette image pour l’envoyer aux étudiants américains et nous fûmes quelqu’uns prompts à suggérer la solution graphique évidente de modifier la position du soleil dans l’image pour l’envoyer aux Américains qui firent de même, et couchèrent, eux, le soleil, pour renvoyer l’image à l’envoyeur, au Japon, pays du soleil levant, la course du soleil sur ce paysage de l’Epinal japonais, ayant épousé, à rebours, celle du soleil, au travers des trois fuseaux horaires. Je me souviens de l’ambiance électrique qui régnait lors de cet échange sommaire, j’avais littéralement le sentiment de vivre dans un monde futur, à ce point futur d’ailleurs que j’imaginais sans mal que ce qui nous en séparait vraiment était une bonne trentaine d’années, que ce serait là en somme le monde tel qu’il existerait quand j’approcherais de l’âge de la retraite, et d’ailleurs je mis très longtemps à m’intéresser aux ordinateurs et à leurs possibilités de traitement de l’image, notamment photographique.

Dans les années 90 je me souviens avoir lu de nombreux articles dans le Monde diplomatique à propos des "autoroutes de l’information", terme dont je comprenais difficilement ce qu’il recouvrait mais dont je devinais que tout ceci appartenait à un monde encore très éloigné de nous dans le temps. En 1996, à la mort de François Mitterrand, est sorti le livre du professeur Gubler, le Le Grand Secret dont je n’aurais jamais très bien compris l’intérêt si ce livre n’avait pas été frappé par la censure, et comme je lus que cette tentative de censure était désormais inefficace parce qu’elle fût tout de suite contrecarrée par la publication en ligne du livre in extenso. Avec un collègue, au travail, nous parvîmnes à "télécharger" — terme qui demeurait très abstrait pour moi — ce texte, et j’eus le plaisir de le lire, quasi-religieusement, tant javais le sentiment de vivre une expérience très à la marge.

Plus tard ce que je retins de mes premiers pas sur internet, c’était la grande difficulté de trouver du contenu. Combien de sites alors qui clamaient que telle ou telle partie du site était en travaux, et qui disparaissaient en fait avant d’avoir eu la chance de faire partager ce qui promettait d’être un contenu digne d’intérêt. Et comme aussi ma démarche peu assurée de débutant dans mes recherches me faisait souvent trouver ce que je ne cherchais pas mais me faisait continuer de rechercher, de façon toujours aussi infructueuse, l’objet initial de ma recherche. Cette frustration émerveillée m’a conduit, lorsqu’il fut temps de construire mon propre site, de concevoir un site qui fut à l’image de ces recherches infructueuses.

Pour atteindre cet objectif de perdition de son visiteur il a beaucoup fallu se reposer sur de vastes dimensions du site. Aujourd’hui le site pèse presque deux giga-octets, ce sont ces dimensions imposantes qui permettent encore d’égarer les visiteurs du site, même ceux qui sont habitués à ses pitreries depuis ses début.

Plutôt que de faire semblant, devant vous, de visiter le site, en feignant de tomber dans mes propres chausse-trappes, je préferais vous montrer comment le site va évoluer et où en est sa refonte actuelle.

Un des paradoxes du travail qui est le mien sur le site, c’est que je sois confronté à une interface graphique que je trouve très laide. Travaillant au site, ce que je vois à l’écran est en général moche et laid. Et pourtant c’est au travers de ce filtre insatisfaisant au regard que je tente de créer de nouvelles formes, elles plaisantes visuellement, du moins s’y échine-t-on. Pour lutter contre cet ennui visuel, j’ai fini par choisir de montrer au visiteur du site ce que justement je vois quand je travaille aux pages du site.

Un autre paradoxe du site veut que pour perdre efficacement mon visiteur il soit important pour moi au contraire de m’y retrouver notamment à cause du très grand nombre de fichiers qui composent le site ; aussi pour faire désordre, il est primodial que le rangement de ces fichiers soit dans l’arborescence du site d’une rigueur maniaque. J’ai également décidé de donner à voir cet ordre contradictoire qui ne l’est pas tant que cela, puisque ce qui est rangé à mes yeux peut relever de la cacophonie à un tiers.

Parmi les nombreux ressorts qui sont utilisés dans le site pour fourvoyer ou tromper le visiteur des scripts aléatoires (la plupart écrits et conçus par mon ami Julien Kirch depuis plus de deux ans maintenant m’aide de sa très grande science de la programmation) permettent de rendre à la fois l’apparence et le contenu du site très mobile.

Pour compléter cette intranquillité d’aspect, le site utilise de nombreux scripts d’ouvertures superposées de nouvelles fenêtres, les chemins de navigation qui appelent cet entassement de fenêtres n’étant pas tous prévisibles, une impression tridimensionnelle est ici recherchée.

Enfin, pas le biais croisé d’une page d’archives qui rend compte des différentes étapes de la construction du site et d’un site dans le site dans lequel sont exposées les prochaines étapes de la constructionn, une dimension temporelle contribue à agrandir les limites du labyrinthe.

Et ils étaient tout juste une demi-douzaine les personnes disséminées dans les fauteuils cossus de l’espace Franquin d’Angoulême pour entendre cet exposé. Mon ami Alain François s’agissant d’internet parle volontiers de l’éléphant dans le couloir que nul ne semble voir, je crois qu’il n’a pas tort, tous les jours me sont données les preuves de cette méconnaissance à la fois d’internet et de ses possibilités pourtant invraissembables. C’est un peu comme si, toujours pour paraphraser Alain, Guthenberg ayant fini sa journée de travail, ayant tiré son premier texte, soit allé boire une choppe dans l’auberge voisine, se soit vanté d’avoir tout juste révolutionné le monde nul ne l’aurait cru et pourtant, avec les textes imprimés fut fondée notre civilisation de l’écrit. Il n’est pas impossible que l’invention d’internet soit pour notre monde un phénomène de plus grande ampleur encore, mais nous feignons tous de l’ignorer, parce que c’est beaucoup plus grand que nous.




Commencer l’exposé en ouvrant un fichier de bloc-notes dans lequel j’écris ces lignes <font size=7>Et tout s'enchevêtra dans un <a href="http://www.desordre.net"><a href="http://www.desordre.net"><b>désordre</b></a></a> impeccable </font> Puis enregistrer ce fichier de bloc-notes au format html sur le bureau et l’ouvrir ensuite avec le navigateur, cliquer que le lien et démarrer la visite, en insitant que le désordre ce n’est rien de plus que cette ligne de code html simple, je ne fais que m’appuyer sur la possibilité des liens hypertextes.




Dévoiler une nouvelle page index le jour du colloque en transmettant le fichier contenu sur une clé USB par ftp.




Envoyer une carte postale à Anne devant le public.




S’arranger pour terminer la présentation en retombant sur cette page (et donc commencer en faisant un copié collé de cette page — <font size=7><font size=7>Grand est le <a href="http://www.desordre.net/plan.htm"><a href="http://www.desordre.net"><b>désordre</b></a></a> sous le ciel, la situation est donc excellente (K Marx) </font>




Faire un article du bloc-notes sous SPIP devant le public de même qu’une page du wiki




Me reste à faire le texte pour les actes du colloque






Ma petite Madeleine chérie

J’ai été réveillé ce matin par les petits cris de tyranosaurette d’Adèle, qui, je crois, trouvait le temps long dans son lit parapluie au dessous du mien dans la chambre de Léonnie. Je me suis levé rapidement, je lui ai donné son biberon matinal et j’ai entendu Pascal descendre, nous avons pris un thé rapide, Pascal n’était pas bien réveillé, et puis je suis parti au colloque.

En fait la route était longue, trois heures de toutes petites routes, c’était long, d’ailleurs je pensais à toi, je me disais que tu n’aurais pas aimé être aussi longtemps dans la voiture. Et en pensant à toi je me disais que tu me manquais, je m’ennuyais un peu au volant, alors j’ai regardé si je ne pouvais pas mettre une cassette, il y avait vos cassettes d’histoires qui me cassent habituellement les oreilles et j’ai bien failli en mettre une juste pour me donner l’impression que tu étais avec moi, et puis finalement je me suis dit que non, j’allais au contraire en profiter pour écouter une des miennes, j’ai donc écouté Charles Mingus.

Quand je suis arrivé au château du colloque (oui, j’ai oublié de te dire que cela se passait dans un château, ça, au contraire cela t’aurait bien plu), dans la salle à manger, j’ai vu des photographies de précédents colloques et notamment des photographies de gens très célèbres, j’ai failli avoir peur en me disant qu’on avait du se tromper en m’invitant. Pour ton papa de parler devant du public ce n’est déjà pas facile mais parler au même endroit où des gens comme Gilles Deleuze et Jacques Derrida ont parlé avant lui, je me demande si je ne préférerais pas me retrouver sur un terrain de rugby devant les All Blacks (surtout quand ils font leur drôle de danse pour faire peur à leur adversaire), alors je suis parti en courrant ! Non, ce n’est pas vrai je suis quand même resté.

Et je crois que cela s’est bien passé, je n’ai pas trop dit " euh ", ni " comment dirais-je " ou toutes sortes de bafouillages. On m’a applaudi à la fin, tu te rends compte ? En fait j’étais très fier.

Et puis il a fallu rentrer et reprendre la même route sinueuse, ce n’était pas les Cévennes, mais tout de même cela tournait pas mal. La lumière de fin de jour était très belle, donc j’ai fait quelques photographies, et en fait je pensais beaucoup à toi, je me demandais bien ce que j’allais t’écrire en rentrant, comment j’allais te parler de cette journée qui était importante pour moi, mais te l’expliquer à toi qui n’a que six ans et qui ne sait pas encore qui sont ni les All Blacks ni Deleuze et Derrida. Cela m’a fait un peu rire.

Il faisait nuit quand je suis arrivé aux Rigaudières, Pascal m’a fait à manger, j’étais en fait très fatigué. Nathan ne dormait pas encore je suis allé l’embrasser et lui faire un câlin. En allant me coucher plus tard, j’ai caressé doucement les cheveux d’Adèle et je me suis vite endormi.

Je t’embrasse fort ma petite Madeleine chérie qui lira peut-être Derrida et Deleuze, mais plus tard.



Ton gros papa qui t’aime.







Philippe De Jonckheere

Né le 28 décembre 1964 à Paris, le jour de la 1964ème commémoration du massacre des innoncents.
Entrée en 1986 à L’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris où je perds un peu de temps faute de recevoir l’enseignement que j’étais venu y chercher. Les professeurs de photographie sont des photographes c’est dire.
En 1988, deux ans d’études à The School of the Art Institute of Chicago, où je reçois notamment l’enseignement de Barbara Crane, Joyce Neimanas, Ken Josephson, Karen Savage et Bart Parker, je rattrape amplement le temps perdu aux Arts Décos.
En 1990, je suis l’assistant de Robert Heineken, j’assiste à des miracles tous les jours.
En 1991, retour en France, les choses vont mal.
En 1993, à la suite d’un deuil, je commence à écrire, force est de constater que je ne sais pas écrire, mais je m’obstine, comme en toutes choses.
1995, Mai de la Photo à Reims, seule exposition d’envergure, l’exposition est censurée. Ça foire, comme en toutes choses.
En 1995, je pars à Portsmouth en exil, où je ne connais personne, et où je ne rencontrerais personne en trois ans de vie. Je fais les trois huit, travail alimentaire, sommeil, travail dans l’atelier ou travail alimentaire, travail dans l’atelier, sommeil, ou travail dans l’atelier, travail alimentaire, sommeil, suivant que je sois dans l’équipe du matin , du soir ou de la nuit à mon travail.
En 1998, retour en France, je vis désormais dans une famille avec ma compagne et ses deux enfants. Nous allons avoir trois autres enfants. Je ne fais plus de photographie, presque plus, je continue d’essayer d’écrire, je fais des petits progrès. Nous habitons à la campagne.
En1999, j’achète un ordinateur, j’apprends à m’en servir en apprenant à écrire, de même que j’apprends à écrire en apprenant à me servir de mon ordinateur.
En 2001, je construis un site Internet, le désordre. C’est très long. Je me couche souvent très tard. Ça foire pas mal, mais je m’entête.
En 2002, je reçois le prix multimédia de la Société des Gens de Lettres, ça ne foire pas tout le temps.
En 2003, je tiens un feuilleton quotidien sur Internet, la Cible.
En 2004, je reçois des lettres encourageantes d’éditeurs mais qui ne proposent pas de projet d’édition. Ça foire encore un peu.
Finalement, Adèle est née le 9 avril.



 

Vendredi Vendredi 30 décembre 2005

Je dépose Clémence et Ludo pour leur train. Ce dernier part à 15 heures pile pour Angers, une heure un quart plus tard ils seront à Angers ! J’ai deux ou trois autres courses à faire, passer à la librairie, prendre un livre pour Anne, du moins le croyais-je, en fait il m’était destiné — il s’agit du catalogue de l’exposition de Joan Fontcuberta que nous avions vue à Arles cet été et dont j’avais rouspété que - pour - une - fois - qu’il - y - avait - une - exposition - d’envergure - à - Arles, - il - n’y - avait - pas - de - catalogue, justement aussi parce que cette exposition donnait tant de texte à lire qu’il était vraiment dommage de ne pouvoir emmener cette lecture à la maison, bref, rentrant à la maison, plus tard, j’ai gloussé comme une dinde, avec Anne-Pauline, pouffant de concert, en lisant quelques-uns des miracles de cette curieuse abbaye orthodoxe du fin fond finois — passer chez le réparateur de matériel hi-fi, un peu honteux tout de même de l’agression de Nathan ou d’Adèle qu’avait subie l’enceinte gauche, puis passer à la banque — se promettre de consigner plus tard le laius commercial relatif au compte freezbee, charabia de notre époque et qui me donne le vertige, comment une banque propose de faire "travailler" nX1400 euros à 4% de l’an (n étant le nombre d’enfants mineurs dont vous disposez) et en plus, eux, les enfants reçoivent une peluche par nombre de compte ouvert, j’avoue que j’aimerais énormément avoir une conversation sérieuse avec l’expert en marketing qui mise sur l’attrait d’une peluche, pas très jolie en plus la peluche, pour faire ouvrir des comptes d’épargne avec un plafond de 1400 euros, ce qui d’ailleurs condamne les conseillers banquiers à avoir une peluche en plus qui trône sur leur écran, bref — puis revenir à la maison, sur l’autoroute, se rendre compte qu’il est un peu plus de 16H30 — regarder l’heure parce que prenant des photos du pont d’Ivry en passant, trouver que la lumière est déjà bien sombre — et sourrire qu’effectivement Clémence et Ludo sont déjà chez eux à Angers quand je ne suis pas encore tout à fait rendu au pont de Nogent. Plaisante spéculation en somme, mais rendue tout à fait ridicule en poussant la porte de la maison et de constater que Clémence et Ludo en fait viennent de revenir chez nous, à Fontenay, parce que tout le traffic féroviaire vers l’ouest est très pertubé suite à la chute d’un pylône sur une voie. Evoquer le Hasard de Kristof Kieslowski, où il est précisément question de manquer son train, ou de ne pas le manquer, et de spéculer derechef, que serait aujourd’hui la vie de Clémence et Ludo, si leur train les avaient effectivement déposés à Angers comme prévu entre 16H15 et 16H30 le 30 décembre 2005 ? Clémence n’aurait pas eu à téléphoner à son employeur, un supermarché, pour s’excuser de ne pouvoir être à sa caisse, et travaillant, elle aurait été prise en otage par deux petites frappes qui auraient tenté un casse qui aurait mal tourné dans ce supermarché, ce casse vous n’en trouverez pas trace dans la presse, parce qu’il n’a pas eu lieu, les auteurs prospectifs du casse, ayant initialement prévu de prendre la fuite par le train, auraient reporté leur casse à la semaine suivante, mais gagnant, entre-temps, une somme coquette au jeu, auraient tout à fait abandonné leur projet de casse, la routine du hasard en somme.

Je repense aussi à l’introduction de l’Infra-ordinaire de Georges Perec, dans laquelle il explique comment les trains n’ont en fait d’existence dans la presse que quand ils déraillent.

 

Jeudi Jeudi 29 décembre 2005

Madeleine s’ennuie, elle est malade, elle passe ses journées en pyjama, elle va de pièce en pièce dans la maison et considère jouets et jeux avec le même regard blasé, elle sait que tous lui donneront un peu d’amusement, mais aucun une longue après-midi délivrée de l’ennui. Des téléchargements récents — oui, oui, je sais c’est mal — m’ont permis de mettre la main sur les deux premiers films de Wallace et Gromit, Princes et Princesses et d’autres films pour nains pas tous niais, et Madeleine s’installe alors dans mon grand siège, devant mon ordinateur, parce qu’elle préfère regarder en bas, elle ne saurait dire pourquoi, j’essaye de lui faire dire pourquoi, mais non, décidément elle ne parvient à mettre le doigt dessus, je lui demande si elle trouve que l’écran est plus grand, mieux défini, non non, elle voit bien que ce n’est pas ça — en fait c’est la qualité sonore qui est bien meilleure, je voudrais bien qu’elle trouve d’elle-même — elle refuse systématiquement le chale que je lui offre pour qu’elle n’ait pas froid, et se réjouit secrétement d’être dans le bureau de son papa. Immense privilège que je lui concède en sa qualité de grande malade. Mais tout de même ce n’est pas drôle de rester comme cela à l’intérieur, de ne jamais sortir — et en plus, comme dirait Madeleine, Anne-Pauline est partie faire de la tortinette dans le bois de Vincennes avec Nathan, j’aime comme Nathan et Anne-Pauline ont cette relation autonome — d’ailleurs ces derniers jours, elle a refusé mes propositions de rester en pyjama toute la journée, passé dix heures elle tient à être habillée correctement, comme elle dit. Quand le film est fini, et que Nathan et Anne-Pauline ne sont toujours pas rentrés du bois, j’accepte de jouer avec elle à sa ferme, nous organisons un concours hippique qui est souvent remporté par le favori de Madeleine, un percheron trappu qui vole au dessus des obstacles, comme mon étalon noir et racé est maladroit et renverse tout sur son passage. Je ne suis pas toujours aussi patient avec Madeleine, c’est rare que je passe autant de temps que cela avec elle, à jouer, aux dames, à lui apprendre à jouer au labyrinthe, à l’aider à la résolution du mots croisés envoyé par son grand-père, mais Madeleine ne goûte pas toujours le sel de son grand-père, pour ma part, je suis un peu médusé d’un tel effort de sa part pour désennuyer Madeleine à distance, tendresse qui m’atteint indirectement en sautant une génération. Tant je me souviens, au contraire, que malade et ne pouvant pas sortir, seul à la maison, j’avais découvert une reprographie d’une petite gravure dans les tons bistres dans un numéro de l’Express qui faisait la part belle à la mort de Mao-Tsé-Toung, sur cette image, des condamnés à mort étaient agenouillés en ligne et étaient passés au sabre les uns à la suite des autres. Au premier plan de cette image, la tête du précédent condamné avait roulé, on distinguait les traits de son visage tirés par la douleur et son cou était sommairement représenté tel un tuyau creux et noir. Ce jour-là sans doute aurais-je aimé que l’on me tienne compagnie, et même, même, que l’on m’aide à construire cette maquette de Wellington qui me donnait tant de mal, pour l’équilibre périlleux de l’avion sur ses trois trains d’atterrisage. Dans une semaine ou deux, quand Madeleine sera tout à fait guérie, j’aimerais bien qu’il me reste encore un peu de patience pour jouer avec elle, peut-être pas autant qu’elle voudrait, mais assez pour qu’elle apprenne vite à jouer aux dames et pourquoi pas aux échecs. En tout cas ces derniers jours, j’ai aimé qu’elle me demande une partie de memory.

 

Mercredi Mercredi 28 décembre 2005

2005 ème commémoration du massacre des Innocents.

Je suis né un jour de commémoration de massacre. Celui des innocents.

Ce qui m’étonnera toujours c’est la puissance de cette évocation. Lorsque Marie enfante Jésus, court la rumeur dans le royaume de Palestine de la naissance du Sauveur, et avec elle, la lueur d’espoir d’une Palestine occupée par les Romains. Une lecture un peu littérale des prophètes plaçait de nombreux espoirs dans la venue du Messie qui devait libérer la Palestine du joug romain. Nul n’aurait alors pensé que le Messie fut davantage un philosophe plutôt qu’un surhomme — encore que ce dernier allait réussir quelques tours de prestidigitation qu’il tenait de son père et qui contribueraient beaucoup à sa légende racontée en quatre exemplaires. Mais pour l’heure le Messie n’est qu’un nouveau-né. Hérode le gouverneur romain de la Palestine a connaissance de cette rumeur, et comme il partage la superstition avec les Palestiniens, il prend peur de cette arrivée du pseudo-divin dans sa province, et tout Romain qu’il est, c’est-à-dire occupant brutal, ordonne le massacre de tous les nouveaux nés du pays — pour faire bonne mesure, tous les enfants âgés de moins d’un an — on imagine un peu le désordre dans les maternités.

Joseph et Marie n’ont certes pas encore le haut débit chez eux, mais doivent être abonnés à une liste de discussion particulièrement bien informée, parce qu’ils ont vent du massacre programmé par les Romains, et partent à dos d’âne en Egypte. Ce qui les sauvera.

Parmi les nombreux thèmes bibliques en peinture et en sculpture celui de la Fuite en Egypte a donné lieu à des représentations extrêmement variées, ce qui est essentiellement dû à la difficulté de se représenter effectivement la traversée d’un désert à dos d’âne par un jeune couple et son nouveau-né, les représentations allant de l’intimiste, tout le tableau est resserré sur cette petite famille en détresse et le décor est très allusif, ou au contraire c’est l’immensité du décor qui frappe l’artiste, dans lequel il jette ce petit ilôt familial en fuite.

Parmi la très belle collection de chapiteaux de la cathédrale d’Autun se trouve celui de la Fuite en Egypte, dans lequel le visage de Marie est quasiment extatique, en contraste frappant avec un Joseph grimaçant et tirant l’âne vers l’avant. J’ai eu à dessiner ce chapiteau en trois occasions, une première fois au lycée en classe de dessin, une seconde fois en atelier préparatoire et une troisième fois aux Arts Décos, les trois fois depuis des reproductions en plâtre. Et ce n’est que l’année dernière, rendant visite à Martin et Isa, à Autun que j’ai pu voir, pour la première fois ce chapiteau.

L’année dernière, écrivant mon roman alors intitulé Veuvage, vers la fin de son écriture, je l’avais soumis à la lecture critique de François, qui n’en aimait ni le titre ni la fin. Et d’autres choses encore dont nous eumes à discuter pleinement par mails. J’étais facilement d’accord avec lui pour le titre, mais n’en trouvais pas d’autre. Je fus très surpris de voir quels étaient les rouages de François pour trouver un titre, et combien sa façon semblait s’éloigner absolument du texte pour trouver ces titres et comment ceux-ci finissaient par recoller au texte. Parmi ses idées, il y avait Puiseux-en-Bray, titre avec lequel j’avais du mal tant il était proche de nous — mais je retins l’idée de Puiseux-en-Bray comme titre et c’est celui que je donnai au film du champ — et Une fuite en Egypte, un détail insignifiant en apparence dans le roman. En effet, une bonne partie du livre veillait à reprendre au moins une fois, dans un contexte différent, tous les éléments du roman, principe dont je voulais qu’il souligne le côté associatif des pensées du personnage. J’avais pour cela une liste, et chaque fois que je parvenais à reprendre un de ces éléments, je le cochais. A la cinquième ou sixième relecture, je considérais la liste des éléments que je n’étais pas parvenu à reprendre d’une façon ou d’une autre, aussi, j’eus l’idée d’une description méticuleuse du désordre du garage (avant que ce dernier ne fut aménagé comme il l’est aujourd’hui et viable comme espace de travail) et dans cette longue énumération des différents objets que l’on trouvait en désordre, je prenais soin d’inclure à la description effective du désordre, les éléments de ma liste que je n’étais pas parvenu à joindre autrement. Chemin faisant j’inclus dans cette description des éléments qui ne figuraient pas sur ma liste et qui n’étaient pas non plus dans le désordre du garage. Parmi eux, un carton à dessin contenant plusieurs esquisses de la Fuite en Egypte d’Autun. Et c’était ce détail, qui était arrivé dans le livre, comme par le plus grand des hasards irraisonnés, que François avait décidé de mettre en avant. L’idée de ce décalage me plut beaucoup et j’adoptais une Fuite en Egypte comme le titre de mon roman.

Et ce n’est que quelques semaines plus tard, à Nancy, au Musée des Beaux-Arts, avec Anne-Pauline et Madeleine, expliquant à Anne-Pauline le thème biblique de la Fuite en Egypte que je compris, rétrospectivement, la congruence entre une Fuite en Egypte et ma date d’anniversaire. Le 28 décembre, c’est-à-dire, trois jours après Noël, le jour du massacre des Innocents.

 

Mardi Mardi 27 décembre 2005



Dans le fond de mon chariot une liste de courses, celle de la personne qui sans doute a utilisé ce chariot avant moi. Une écriture parfaitement lisible, une feuille arrachée à un grand cahier de comptabilité, la page est intitulée récapitulatif du mois d’août. Le sentiment de gestes anciens, beaucoup de légumes sur cette liste, c’est la liste d’une personne qui se fait à manger, qui cuisine, souvent la même chose, et qui a ses habitudes.

Ne pas se fier à sa propre liste de courses, la froisser et la remettre dans sa poche même, et, au contraire, suivre cette liste de courses trouvée au fond du chariot, et vivre un extrait d’une autre vie. Adapter les quantités suggérées par la liste de cette personne vivant manifestement seule, aux besoins d’une petite famille nombreuse.  

Lundi Lundi 26 décembre 2005

La nuit dernière, intense échange de mails avec François.

C’est vrai cela à la fin, pourquoi on fait des photographies, pourquoi on fait telles photographies plutôt que telles autres et qu’est-ce qu’on espère au juste ?

Je t’avais amusé en te disant qu’un jour j’avais calculé que je devais statistiquement prendre une photographie toutes les 18 minutes, parce que désormais avec le numérique on peut savoir ces choses-là, on sait que le fichier DSNC4079.jpg (image plus haut) a été créé — entendre la photographie prise — le 22 décembre 2005 à 16 heures 31 minutes et deux secondes — et avec un peu d’adresse on peut rechercher le dernier fichier DSNC0001.jpg (image plus bas) en date été pris le 8 août 2005 à 14 heures 11 minutes et quatorze secondes, on calcule alors le delta entre ces deux dates : 136 jours, multiplier par 24 pour avoir le nombre d’heures, puis par soixante pour avoir le nombre de minutes, soit un total de 74840 minutes, divisées par 4079 et cela fait encore un peu plus de 18 minutes, ma moyenne d’il y a deux ans n’a pas varié. Je continue de faire une photographie toutes les 18 minutes.

Et je suis bien incapable de dire ce qu’il se passe dans mon esprit, toutes les 18 minutes, quand je cherche du regard, ou de la main, mon appareil-photo, que je l’allume et que je capture ce qu’il se passe sur son petit écran.

Lorsque je fais des photos des enfants, je n’ai pas l’impression de faire autrement que quiconque ferait aussi des photos de ses enfants, sans doute un peu de savoir-faire fait que mes photographies d’enfants sont un peu plus vivantes que celles de monsieur-tout-le-monde — encore que je ne sois pas certain de cela, lorsque je consulte le site de Look at me, je me dis que les photographies de monsieur-tout-le-monde touchent, peut-être accidentellement, plus souvent au sublime que les miennes, mais cela non plus n’est pas mesurable.

Je fais des photos comme les Croisés sont partis dans l’espoir de rapporter des morceaux de la vraie croix, des reliques. Je fais des photos pour garder des reliques de ce qui justement ne laisse pas de traces, le passage de la lumière selon un angle très précis en automne pour arriver dans le fond du garage autrement déserté toute l’année par ce chatoiement des rayons du soleil qui y pénètre enfin.

Je fais des photos pour isoler des éléments dont mes yeux voient bien l’heureux voisinage, mais ne sauraient autrement les montrer à d’autres, cela s’appelle cadrer, et en traitant la lumière je parviens à souligner ou à atténuer les lignes de ces collages imaginaires.

Je fais des photos dans l’espoir de retenir un peu de ce qui justement retourne toujours très vite à la masse indifférenciée et qui, par empilement successif, fait la masse de toute une vie, mais le poids d’un seul jour, nul ne saurait le peser vraiment, et surtout pas à distance.

Je fais des photos pour racheter certains moments de nos vies, de ces endroits où notre regard fait tout pour gommer, parce que c’est trop banal, ce n’est pas ce que l’on voudrait retenir, qui essaierait de mémoriser le motif du carrelage d’un bureau de poste en faisant la queue, ou la couleur des sièges dans la salle de repos de son travail un soir de Noël. D’ailleurs c’est sûrement idiot de ma part de vouloir retenir de telles choses, parce qu’aucune vérité, rien de supérieur, n’en est jamais vraiment ressorti, alors s’être interposé à ce que tout cela retourne à la masse indifférencié était plutôt sot et sans objet.

Je fais des photos pour faire des images. Je fais des images pour éduquer mon regard, pour l’éduquer à faire de nouvelles images, mais ces images, vraiment, ne servent à rien, je ne crois pas.

Je fais des photos parce que je peux le faire. Je me doute bien que ce n’est pas aussi inoffensif que cela, mais cela ne me fait pas peur. Faisant cela, je pense, ému, à mes ancêtres dont j’ai si peu de photographies, faire des photographies coûtait cher et toute une vie était volontiers résumée dans une dizaine d’images et c’était déjà beau. Anne ne doit pas avoir plus d’une demi-douzaine de photographies de son enfance. Sa fille Adèle était à peine née qu’il existait bien une centaine de photographies d’elle.

Tous les jours, j’assemble mes photographies — je ne prends que les "meilleures" — dans un collage quotidien et cela constitue la Vie. Je conserve tous ces collages sur des DVDs dans leur définition maximale, chaque fichier fait aux alentours d’une centaine de mega-octets. Mais sur internet, chaque image ne pèse guère plus de 100 kilo-octets. De temps en temps Anne me fait des tirages des collages en question, mais je ne dois pas posséder plus d’une vingtaine de tirages de ces collages, donc c’est un travail que même moi je ne vois jamais dans son entier.

Depuis que je fais des photographies elles s’entassent dans des boîtes, certaines, un peu anciennes, pour cause de difficultés de rangement, sont à peine accessibles, il faudrait tout démonter pour les atteindre, et si je devais me demander pourquoi, alors, j’avais pris ces photographies, pourquoi cela m’avait, alors, paru important de prendre ces photographies, à distance je trouverais cela risible. Maintenant que je ne peux les regarder sans démonter une bonne partie de mon bureau. Pourtant, alors, je suis certain que je répondais, en prenant ces photographies à une manière de désir impérieux. Dont il reste peu d’envie aujourd’hui.

Il y a deux ans mon amie E était enceinte. Elle m’a demandé de la prendre en photo pour garder une trace visuelle de cette grossesse. Lorsque j’ai levé mon appareil-photo et que j’ai trouvé dans son viseur le visage familier d’E, j’ai revu en songe dans mon viseur toutes les nombreuses photographies que j’avais faites d’elle plus de quinze ans auparavant. En dépit de cela, la photographie que j’ai fini par donner à E ce jour-là était une photographie plutôt médiocre et qui ne contenait aucune de toutes les photographies anciennes que j’avais vues dans mon viseur.

Des lieux que j’ai photographiés, je n’ai aucune mémoire autre que celles des images que j’ai produites en photographiant ces lieux, je me souviens des photographies que j’ai prises de ces lieux, pas des lieux en eux-mêmes. Des lieux que je n’ai pas photographiés j’ai une excellente mémoire et sur laquelle se superpose sans heurt l’image même de ces lieux quand je les revisite. Au contraire des lieux que j’ai photographiés, que je visite à nouveau, et qui ne ressemblent pas du tout aux photographies que j’en avais pris.

lorsque je recherche un souvenir dans une photographie, elle ne me livre jamais ce que j’y recherchais, au contraire des détails auxquels je ne pensais plus du tout, je les retrouve, très vifs dans cette photographie. Ainsi dans une photographie de moi le 28 décembre 1989, je voulais revoir le dessin que j’avais fait à l’encre de Chine à même le miroir dans lequel je me regardais, le jour de mes 25 ans, et ce que je remarque le plus sur cette photographie, ce sont les volets intérieurs aux fenêtres et la forme de notre petit téléviseur en noir et blanc et son bouton de contact en piteux état, il fallait une fourchette pour changer de chaîne. Ce que j’avais oublié.

Il m’est arrivé de prendre des photographies que j’ai trouvées très impudiques, ce n’était pas tant ce qui était représenté qui était la source de cette impudeur, mais la façon de photographier. Ce n’était pas ce que je regardais qui était impudique, mais ma façon de le regarder. Dans la photographie c’est le regard du photographe qui est impudique.

Il m’est arrivé de nombreuses fois de partir en promenade avec un autre photographe, notamment mon ami Hanno, et j’ai toujours été étonné de voir ensuite nos photographies côte à côte, c’était, immanquablement, comme si nous avions rapporté des photographies de deux pays différents. Et pourtant c’était dans les mêmes chemins que nous avions marché, ensemble.

Et pourquoi, toi tu prends ces photographies ? Et pourquoi je préfères souvent tes photographies aux miennes ?

Sans doute parce que photographiant, j’épuise mon regard. Regardant tes photographies, tu me prêtes un autre regard. Le tien.

 

Dimanche Dimanche 25 décembre 2005

Le matin, le réveil, comme dans un rêve, des enfants, Nathan parti en éclaireur revient chercher Anne en lui annonçant qu’il s’était passé quelque chose, leur joie à déballer les cadeaux tant attendus, devant nos regards embués et endormis, Anne, Clémence et Ludo couchés trop tard, et moi qui n’ai toujours pas dormi. Ils ont tant attendu, je tentais désespérément de tempérer Madeleine mais on sentait bien qu’à l’école il n’y avait qu’une seule chose dans les têtes.

Je fais ici un aparté, il y a deux ou trois semaines nous étudions avec la psychologue de Nathan la possibilité de décaler une séance dans le temps, ce que, finalement, nous ne sommes pas parvenus à faire, parce que, justement, l’emploi du temps de la psychologue ne le permettait pas, chargé qu’il était ; elle m’expliqua que c’était souvent le cas en décembre, que ses patients avaient davantage besoin d’elle en cette période de l’année, résistant mal, finalement à cette pression purement mercantile de "bien" réussir Noël, et comment j’avais ressenti de cette douteuse impression à la sortie de l’école. Madeleine n’était pas indemne, et si un médecin m’expliquait que sa pneumonie du moment était une façon de manifester un trop plein d’attente et d’énergies mauvaises, je ne serais pas très surpris, c’est peu dire que je n’aime pas beaucoup Noël.

Dans l’après-midi, j’avais dormi quelques heures dans la petite chambre du garage, avec cette impression de dormir sous le volcan et quand je refis surface, il était temps de passer à table. Et de se régaler. Nathan et Madeleine découvrent leur trempoline et Nathan son vélo. Après les exploits d’il y a deux semaines.

La nuit tombe, curieux comment les jours de Noël, la nuit tombe sur le jour, comme à regret, manière de dire que décidément nous n’avons pas fait grand chose de ce jour et que la nuit peut aussi bien tomber, mais est-ce seulement une impression ?, après tout le jour de Noël, c’est, normalement, le jour le plus court de l’année.

Il est temps de retourner au travail, les pieds de plomb. Il me semble, mais je ne suis vraiment pas très sûr, que c’est Dans America, America d’Elia Kazan qu’un personnage dit en partant à son travail de nuit (graveyard shift) : "I am tired and I have to go to work, this is America" (je suis fatigué et pourtant je dois aller travailler, c’est cela l’Amérique). C’est Noël.

Le bloc-notes du désordre