Dimanche Dimanche 25 décembre 2005

Le matin, le réveil, comme dans un rêve, des enfants, Nathan parti en éclaireur revient chercher Anne en lui annonçant qu’il s’était passé quelque chose, leur joie à déballer les cadeaux tant attendus, devant nos regards embués et endormis, Anne, Clémence et Ludo couchés trop tard, et moi qui n’ai toujours pas dormi. Ils ont tant attendu, je tentais désespérément de tempérer Madeleine mais on sentait bien qu’à l’école il n’y avait qu’une seule chose dans les têtes.

Je fais ici un aparté, il y a deux ou trois semaines nous étudions avec la psychologue de Nathan la possibilité de décaler une séance dans le temps, ce que, finalement, nous ne sommes pas parvenus à faire, parce que, justement, l’emploi du temps de la psychologue ne le permettait pas, chargé qu’il était ; elle m’expliqua que c’était souvent le cas en décembre, que ses patients avaient davantage besoin d’elle en cette période de l’année, résistant mal, finalement à cette pression purement mercantile de "bien" réussir Noël, et comment j’avais ressenti de cette douteuse impression à la sortie de l’école. Madeleine n’était pas indemne, et si un médecin m’expliquait que sa pneumonie du moment était une façon de manifester un trop plein d’attente et d’énergies mauvaises, je ne serais pas très surpris, c’est peu dire que je n’aime pas beaucoup Noël.

Dans l’après-midi, j’avais dormi quelques heures dans la petite chambre du garage, avec cette impression de dormir sous le volcan et quand je refis surface, il était temps de passer à table. Et de se régaler. Nathan et Madeleine découvrent leur trempoline et Nathan son vélo. Après les exploits d’il y a deux semaines.

La nuit tombe, curieux comment les jours de Noël, la nuit tombe sur le jour, comme à regret, manière de dire que décidément nous n’avons pas fait grand chose de ce jour et que la nuit peut aussi bien tomber, mais est-ce seulement une impression ?, après tout le jour de Noël, c’est, normalement, le jour le plus court de l’année.

Il est temps de retourner au travail, les pieds de plomb. Il me semble, mais je ne suis vraiment pas très sûr, que c’est Dans America, America d’Elia Kazan qu’un personnage dit en partant à son travail de nuit (graveyard shift) : "I am tired and I have to go to work, this is America" (je suis fatigué et pourtant je dois aller travailler, c’est cela l’Amérique). C’est Noël.

 

Samedi Samedi 24 décembre 2005

Je ne sais pas si c’est moi qui lui ait refilée, mais Madeleine a une pneumonie, oh pas une pneumonie de celles dont on meurt, non en fait ce n’est même pas une pneumonie à part entière, ce n’est qu’un point penumonique, que l’on voit d’ailleurs assez clairement sur la radio.

Ce n’est pas la seule chose que l’on voit sur la radio. Sur la radio de Madeleine on voit ses petites clavicules qui ont l’épaisseur d’un bréchet de poulet, ce petit os que l’on casse en deux d’un geste sec en espérant garder pour soi le bon bout, un petit os de rien du tout, et des cotes d’une finesse !, et aussi, c’est sans doute cela le plus beau, le plus joli, des poumons d’une très belle transparence, n’était-ce, donc, ce petit point penumonique, petit ilot blanc dans un océan bleuté. Et ce point blanc est en fait marqué dans une encre indélélébile. C’est-à-dire que plus tard, dans toutes ses radios pulmonaires Madeleine aura cette petite tache blanche dont elle sera toujours obligée de dire qu’enfant, elle a eu une petite pneumonie. Et si d’aventure, plus tard Madeleine n’est pas fumeuse, qu’elle est en bonne santé, toujours elle aura ce petit blanc assez disgrâcieux finalement.

C’est idiot à dire, mais c’est comme si pour Madeleine s’était enclenché une manière de processus irréversible et mortel, la première tâche, la première souillure. Habituellement je regarde avec plaisir les radios des enfants — la toute première radiographie pulmonaire d’Adèle est un chef d’oeuvre — on y voit la finesse des os de ses enfants, dont on sait si bien comment leur chair que l’on aime tant tenir dans ses bras s’accroche sur ses os si fins, si fragiles. Mais aujourd’hui cette tâche blanche me rend triste.

Le soir, je remarque une tache de sang dans l’oeil de Madeleine, et là je commence à me faire un sang d’encre. On se concerte et puis ond décide d’aller aux urgences de Saint-Camille, là où j’avais accompagné mon collègue hongrois — étonnant de voir comment justement les cinq heures d’attente lors de cet épisode ont laissé une mémoire parfaite des lieux — mais finalement non, ce n’est rien, un petit vaisseau sanguin qui a éclaté par la force de la toux de Madeleine.

Non, décidément je n’aime pas ces traces d’usure sur le corps de Madeleine. Madeleine est au contraire très fière, d’une part de son point de pneumonie sur sa radio des poumons mais aussi de sa tâche de sang dans l’oeil. C’est sûrement elle qui a raison. Ne pas non plus s’inquiéter pour rien. Ou pour pas grand chose. Ne pas voir la mort partout. Ne pas l’épier sans cesse.

 

Jeudi Jeudi 22 décembre 2005

La droite n’est plus la droite ou encore la droite n’est plus au pouvoir. Désormais on peut dire sans trop se tromper que le Parti socialiste c’est la droite modérée et la droite c’est vraiment l’extrême droite. Parce que vraiment on sent bien comment ils ne parviennent dorénavant plus à se contenir. Ca leur sort de la tête comme cela déborderait d’une citerne troip pleine : "Quand j’entends parler de culture je sors mon flash-ball".

Leur grand chef encanaille son vocable, il parle de racaille et de karsher — même pas sûr de comment cela s’écrit ce truc-là — et les petits sbires, les petits couteaux sentent que comme cela vient d’en haut, ils peuvent aussi, enfin, donner libre cours à cette pensée mauvaise et rance qui est la leur. Après la faute à la polygamie, dans laquelle, ce n’était pourtant pas difficile de voir que venant d’une aussi vieille et aussi bête créature, Helène Carrère-Machin — c’est vrai quoi à la fin quand Hélène Carrère d’Encausse tique, faut-il la suivre ? — il n’était peut-être pas urgent de reprendre, il y a eu aussi les effets hautement bénéfiques de la colonisation, et comme ils braillaient tous ces fachos de droite, la république ceci, la république cela, qu’on lisait dans leur tête, qu’heuresement la France — voix chevrotante à la De Gaulle — avait été là pour la sortir de leur cambrousse tous ces sales nègres — dans peu de temps nous devrions avoir un couplet sur la transparence de l’armée française en Algérie et la réabilitation de Maurice Paponn, laissez délirer comme cela encore quelques années, et attendez de voir un peu — donc aujourd’hui la palme de la bonne grosse balourdise de droite revient dûment à Eric Raoult pour "Clichy-sous-bois est la honte de la France" — voix chevrotante à la De Gaulle — et que c’en est tellement une honte que la ville devrait être mise sous "tutelle". Le voilà bien le fantasme de droite à la petite semaine, karsher et tutelle.

Ma naïveté m’écoeure parce que pensant ce matin en entendant cette grosse connerie, pleine d’une finesse exquise de droite, je me suis dit que c’était bien là le fait d’un second couteau, d’un type qui fait du zèle pour se faire remarquer, dans l’espoir qu’un jour il lui soit donnée l’occasion de serrer la main de Sarkozy, mais en fait pas du tout, puisque je lis également ceci : l’affiche d’Act-up, "Votez le Pen" en lettres grasses pour encadrer un portrait de Sarkozy vient d’être censurée au motif que la photo est protégée.

Je me demande si John Heartfield payait les droits des photos de la propagnade nazie qu’il détournait si brillamment. Amusant de voir comme le droit vole tant au secours de la canaille en ce moment. En 1974 quand il fut élu Giscrad d’Estaing déclara, altier, que pendant sa magistrature il ne poursuivrait pas les carricaturistes s’en prenant à son image, Wolisnki le prit au mot et dessina un Giscard nu avec une carotte dans le cul, et, de fait, Giscard l’ignora. Vous allez voir que la droite d’aujourd’hui va nous faire regretter Giscard. Bref il n’est pas né le dessinateur qui se risquera à un Sarkozy avec un concombre dans le fion. Et pourtant cela lui irait bien.

Je me souviens avec quelle opiniâtreté, adolescent, je dessinais des moustaches sur toutes les affiches de la campagne du RPR pour les élections législatives de 1986, dans tous les départements les candidats à la députation s’étaient faits photographier bras dessus bras dessous avec Chirac, des moustaches et des mèches pour tous ces salopards. Ce soir ma colère adolescente est intacte.


Il paraît que cette affiche d’Act-up est interdite, il paraît...

 

Mercredi Mercredi 21 décembre 2005



Lorsque je bute, comme cela, dans mon analyse, que je ne sais plus où regarder, que les souvenirs s’obscurcissent, que les buissons au devant de moi se font plus touffus, je pourrais désespérer que ce soit si difficile, de fouiller les bribes enfouies de la mémoire, de faire parler cette mémoire comme sous la torture. J’en sors épuisé. Mais aussi, comme c’est difficile, à chaque fois, pour moi de me dire que ce que je recherche s’est produit, ou a été dit, il y a presque quarante ans. Je sors du cabinet de ma psychanalyste, étonné d’être en 2005, oui, en 1967 ou 1968, est-ce que la Croix de Chavaux à Montreuil ressemblait exactement à ce qu’elle est aujourd’hui ? Sans doute pas.

Toute cette distance, tout cet épais brouillard m’exaspèrent ; si je mécoutais, je rentrerais à la maison, je téléphonerais à mes parents et je leur demanderais, comme cela, tout de go : "c’était quoi le problème il y a quarante ans ?". Mais y avait-il seulement un problème ?

Je rentre, et de fait il faut que je téléphone à mes parents, pour un détail, et je suis désarmé par leur gentillesse, alors je pleure en me demandant bien ce que je peux leur reprocher, ce que je peux bien être en train de chercher. C’est vrai cela à la fin, c’est quoi le problème ?

Ecouter sa propre voix, tandis qu’elle est enrouée, secouée même par des quintes de toux facilitées par la position allongée.  

Mardi Mardi 20 décembre 2005



Dois-je à chaque fois que j’écris un article à propos d’un livre de LL de Mars, préciser que nous sommes amis, que je l’aime beaucoup et que j’ai une profonde admiration pour son travail, l’ensemble de son travail, et que j’apprécie tout particulièrement l’engagement rageur qui est le sien sur internet ? Oui, ce serait sans doute plus honnête.

Les éditions Six pieds sous terre ont le courage de sortir le nouvel album de LL de Mars, Plusieurs lièvres à la fois. Pourquoi est-ce si courageux ? Et bien vous aurez toujours du mal à trouver des éditeurs en particulier, mais aussi des responsables de galeries ou des programmateurs de radio, qui veulent bien considérer qu’un artiste n’est le dessinateur d’un seul trait, le photographe d’une seule lumière ou encore le musicien d’une seule corde. Et que justement le dernier petit livre du Lièvre de Mars ne s’intitule pas Plusieurs lièvres à la fois tout à fait par hasard.

En effet, il y a presque autant de graphismes que de bandes dans Plusieurs lièvres à la fois. Et pourtant aucun qui ne pourrait être l’oeuvre d’un autre auteur que Le Lièvre de Mars. De même qu’il y a des films cinéphiles qui ne manquent pas de faire de nombreuses citations de leurs dettes, Plusieurs lièvres à la fois est une bande dessinée bédéphile, qui fourmille de citations, qui montre qu’à la différence de l’auteur de ces lignes, Le Lièvre de Mars n’ignore rien de la bande dessinée et qu’il est capable d’épouser un grand nombre de styles pour mieux se moquer justement de ce qui fait habituellement la bande dessinée : le style. Car avant Le Lièvre de Mars était-il envisageable par un auteur de bandes dessinées de s’éloigner de quelques cases seulement de son style ? En cela la démarche de Plusieurs lièvres à la fois fait penser aux pantalonades de Frank Zappa qui n’avait pas son pareil pour singer les grands noms du rock, manière de montrer que vraiment, tous les Bob Dylan, Lou Reed, Genesis ne se foulaient pas des masses pour produire de nouvelles sonorités, une fois acquise celle qui avait fait leur notoriété, étaient-ils à ce point incapables de se sortir de ce son justement ? Il y a autant de styles dans Plusieurs lièvres à la fois qu’il y a de strips.

Cette hauteur affectée par l’auteur de Plusieurs lièvres à la fois fait entrer dans la bande dessinées des références qui lui sont habituellement étrangères, c’est-à-dire précisément celles qui ne sont pas issues de la bandes dessinées. C’est un peu comme si les auteurs de bandes dessinées d’aujourd’hui ignoraient encore tout de le peinture de Roy Lichtenstein et comment ce dernier avait justement puisé ses sources dans l’univers de la bande dessinées, avec Le Lièvre de Mars c’est le voyage inverse qui se produit, c’est le retour de Roy Lichtenstein vers la bande dessinée, et avec lui, le second degré, des références, de l’ironie, un commentaire social, bref une culture plus profondément enracinée.

Singulièement cette disparité des sources et des styles fait de Plusieurs lièvres à la fois un univers cohérent dans lequel le non-sens règne sans partage, dans lequel les signes sont trompeurs et qui exigent de son lecteur un minimum vital de connaissances et de culture pour saisir les différents versants d’un humour à la fois déjanté et très second degré, bref c’est un bande dessinée aussi éxigeante qu’un livre, un vrai livre, non pas que l’auteur de ces lignes considère nécessairement qu’il existe des vrais livres et des sous-livres, section floue dans laquelle un art mineur comme celui de la bande dessinée serait efficacement rancardé, non, prêtez-moi au moins de ne pas être si simpliste, surtout si vous êtes vous-même amateur de bandes dessinées ou pire auteur de ces même bandes dessinées, parce que justement le peu d’ambition qui caractérise habituellement la bande dessinée montre bien que les auteurs éxigent peu de leurs lecteurs et les lecteurs attendent peu des auteurs. Aucun danger d’un si médiocre commerce avec Le Lièvre de Mars, l’éclectisme de l’homme est une garantie pour qu’un ouvrage de bandes dessinées puisse être tout autant un poème, un traité de philosophie, un commentaire éclairé de notre société, un objet d’érudition et sans doute d’autres facettes encore qui m’auront échappé parce que, je dois bien l’avouer, je ne connais rien à la bande dessinée, je n’en lis jamais. Pour les raisons déjà expliquées plus haut. Mais celle-là, si, je veux bien la lire. Et la relire. C’est tout à fait mon genre de livres. Une somme. Un objet autonome.  

Lundi Lundi 19 décembre 2005

Dans la voiture, nous sommes garés, Nathan est venu s’assoir à côté de moi, et nous jouons en attendant l’heure de son rendez-vous chez le psychomotricien. Je commence : "Nathan et si on se regardait ?", Nathan ne répond pas mais abaisse le miroir de vanité derrière le pare-soleil, pui se penche de mon côté et fait de même, abaisse le mien. Compréhension littérale habituelle de Nathan. Alors je fais mine de me regarder attentivement, lui aussi, se regarde. Je lui demande : "Nathan tu te trouves beau ?

— Oui Papa je suis beau, et toi Papa tu es beau ?"

Je sui souris et lui réponds : "Oui Nathan je suis beau, c’est toi qui me rends beau.

— Papa ?

— Oui Nathan ?

— C’est toi qui me rends beau.

Et là encore je ne suis pas certain de profiter entièrement de la tendresse de mon petit garçon, tant en arrière-pensée, je me dis que ces répliques de Nathan vont combler sa psychologue et son orthophoniste, des fois ce serait plus simple de pouvoir profiter de Nathan juste pour qui il est et non pour ce dont il souffre. N’empêche en revenant de chez le psychomotricien, je m’empresse de retranscrire ce dialogue pour qu’Anne en profite.

 

Dimanche Dimanche 18 décembre 2005



Toute la journée, malade, incapable du moinde effort. Au travail, vissé sur ma chaise, devant mon ordinateur, mais rechignant au moindre mouvement à produire sur le clavier, donc pas de bloc-notes pour aujourd’hui, cela tombe bien, LL de Mars a écrit une lettre ouverte à Nicolas Seydoux, suite à son invraisemblable heure de propagande libérale sur France Culture il y a quelques semaines, vraiment sur ce coup-là L me retire les mots de la bouche. Donc le bloc-notes aujourd’hui c’est lui — si cela pouvait lui mettre le pied à l’étrier d’avoir un tel espace de publication au fil du temps. Et puis cela donne malgré tout une idée de ce dont il fut question, le soir, dans la conversation avec Emmanuelle, qui en a marre d’en avoir marre, quel engagement politique ?, en dehors de l’étatisme des partis politiques, et certainement pas du côté de la déconnection sociale qui semble être le trouble le plus profond du Parti Socialiste aujourd’hui. LL de Mars donc, dans ses oeuvres.

Monsieur Seydoux,

J’ai eu le déplaisir de vous entendre sur France Culture le 29 novembre 2005 étaler votre inaptitude arrogante à propos du projet de loi DADVSI ; par charité, je passerai sous silence les détails de votre vertigineuse inculture numérique (ah, le passage sur la bande passante pour nous fourguer un avenir improbable de compatibilité, un poème en hommage à la confusion...) pour me consacrer ici à un domaine sur lequel je suis plus inquiet encore qu’on vous laisse la parole avec autant de complaisance, à savoir la production des oeuvres d’art.

Vous êtes prétendument bienveillant — ce que, pour ma part, je ne crois pas — mais en tout cas rigoureusement incompétent pour ce qui est d’établir ce qui ressortirait, ou pas, au domaine de l’art. Non seulement les critères économiques que vous brandissez sont une insulte à tous les artistes qui, depuis la scission de la production artistique avec le pouvoir exclusif des commanditaires, ont produit des oeuvres sans l’argent ni la complicité des parasites de votre espèce, mais vous êtes un menteur en vassalisant toutes les formes d’art à la seule qui vous concerne vaguement (je parle du profit qu’on peut en tirer, pas de la jouissance à voir Roublev), le cinéma, en feignant de croire que leur genèse à toutes est placée sous les mêmes contraintes économiques (une petite lecture du désormais classique « La jouissance-cinéma » de Claudine Eizykman serait bienvenue, je pense) ; hé bien non seulement il est possible de faire de l’excellent cinéma dans un garage sans aucun producteur dans les environs (vous ferai-je l’offense d’une petite filmographie sur un sujet que vous prétendez connaître ?), mais l’intégralité des oeuvres composant ce qu’on appelle l’histoire de la littérature peut se produire avec un stylo à bille ; si vous me répondiez que pour produire des livres il faut du pognon, vous retomberiez dans les mêmes ornières navrantes qui vous font croire que ce n’est pas Hitchcock qui fait des films mais le producteur de Hitchcock. Pouvez-vous comprendre cette nuance ? Si vous ne le pouvez pas, cessez de parler au nom d’une partie de la population dont vous ignorez tout, à savoir les artistes. Que certains soient assez crédules pour vous écouter (vous écouter dire, par exemple « Je représente les auteurs »), arrivistes pour vous suivre ou menteurs pour s’enrichir en votre compagnie ne vous autorise pas à nous entraîner tous sans notre consentement sous votre bannière tape-à-l’oeil et de mauvais goût. J’ai même tort d’insister sur l’éventuelle coupure qui persisterait entre la production d’une oeuvre et ses conditions d’apparition sociale (diffusion, publication, exposition etc.), parce que ça fait belle lurette que les artistes les ont prises en main ; on ne vous a pas prévenu ? Vous ne sauriez imaginer le nombre d’oeuvres majeures dont vous ignorez tout - persuadé que le dernier état de l’art est celui qui arrive trop tard jusqu’à vous par des médias à la traîne, vendus à votre modélisation du monde étriquée et balourde - et qui circulent librement selon la volonté de leurs propres auteurs ; films, partitions, mp3, livres etc. Parlons un peu d’économie, vous voulez bien ? Vous prétendez que sans les producteurs les artistes sont foutus. C’est faux ; ou plutôt, ça n’est vrai que pour une certaine catégorie d’artistes dont, étrangement, la chute me navre d’emblée un peu moins que celle d’une feuille en automne.

En effet, lorsqu’un éditeur concède avec des mines de bienfaiteur la publication d’un jeune auteur dont les livres sont un peu plus difficiles que ce que Télérama fait passer pour de la littérature, il lui promet des ventes inférieures à celles que j’obtiens seul en auto-publication. Pour la plupart des musiciens que je connais, avec lesquels je travaille depuis vingt ans, attendre qu’un producteur accepte de les prendre en charge reviendrait à attendre patiemment la mort. Pourquoi à votre avis ? Hé bien si j’ai vent si régulièrement des chiffres de vente de la musique contemporaine, ça signifie qu’il y a toujours des porcs pour faire les comptes. Et s’il y a des porcs pour compter, c’est que nous ne sommes pas en train de parler de musique. Ça vous démange de changer de sujet, non ? Je me trompe ? Allez, me faites pas croire que ça vous a pas effleuré quand je parlais de musique contemporaine : « Qui ça intéresse la musique contemporaine » ? How much ? Des petits chiffres, l’audience, ça vaut le coup, ça vaut pas le coup ? Non ? Vous n’étiez pas déjà en train de compter ? Pourtant votre monologue sur France Culture ne laisse planer aucun doute sur ce que vous pensez être le cinéma contemporain. Non seulement les échanges de disques et les copies constantes sont depuis que j’en écoute (plus d’une vingtaine d’année) monnaie courante et n’ont jamais affaibli la moindre vente des petits labels (je me fous éperdument des autres ventes, celles de vos semblables qui pignent à l’idée de voir disparaître leurs vaches à lait, vous l’avez déjà compris), mais c’est la condition même de leur survie, c’est le meilleur organe de leur publicité. Quant au minable pourcentage que vos producteurs concèdent aux artistes qui ont la candeur de leur concéder leur travail, il sera toujours risiblement inférieur à ce que rapportent les concerts pour les uns et la prise en charge de leurs propres production pour les moins domestiqués.

On pourrait continuer, égrener : peinture exposée par les artistes eux-mêmes, bédés auto-produites etc. Les producteurs, ils arrivent quand le boulot est déjà fait, quand nous nous sommes crevés à faire - bien avant leur apparition dans notre paysage - une vie entière d’artiste, c’est-à-dire tout entier faisant corps avec ce qui se joue bien au-delà de la petite question de l’argent ; encore un truc qu’on vous a pas dit, mais toute oeuvre d’art digne de ce nom est une critique de la valeur ; elle en fonde une nouvelle. Autant vous dire que vous ne sauriez pas la reconnaître pour ce qu’elle est avec un parcours flêché au néon devant le pif, tant qu’elle ne se sera pas dévaluée dans la seule monnaie computable par vous.

Ah, et le partage... Gros morceau, ça, le partage. Vos producteurs chéris sont infoutus d’assurer le dixième du travail que le partage permet ; pendant des années je suis allé pleurnicher chez le loueur de vidéos de mon bled pour lui demander si quelqu’un avait pris en charge la publication de « la foule » de Vidor (idem à l’époque pour « The servant » de Losey, toute la filmo de Duras, la plupart des Ruiz etc.). Je rêvais de montrer à ma compagne ce film sublime vu une fois dans une cinémathèque. Rien. J’ai abandonné, usé. Hé bien voilà qui grâce au peer to peer est enfin fait, elle l’a vu. Sans les échanges en peer to peer, comment aurais-je pu enfin voir le « Funeral parade of roses » de Matsumoto, découvrir le cinéma de Buttgereit, faire découvrir autour de moi les films expérimentaux du début du siècle précédent ? Comment diffuserais-je mes propres films, d’ailleurs ? S’il fallait compter sur les éditeurs, comment pourrait-on aujourd’hui lire les textes de Vachey mis à disposition sur mon site ? Vous croyez vraiment que les producteurs de disques ont pris en main le pressage de tous les vinyles en CD ? Des clous : la moitié de ma discothèque serait considérée comme perdue corps et bien avec vos aigrefins, adieu les chants de travail et d’amour de Taïwan, adieu la collection Prospective du XXIe siècle, adieu les petits pressages de l’extraordinaire collection de Illusion Productions, adieu les interprétations exceptionnelles comme cette version de la K546 de Mozart par I Musici... Etc. Vous savez quelle est la chance de ces musiques de continuer à exister ? Le peer to peer.

La bande dessinée est, selon ses historiens mêmes, un médium sans histoire. On ne republie pas, ou presque pas les classiques. Martine Van et François Mutterer ont formé une génération de scénaristes avec leur « Carpet Baazar » ? Et bien ils seront condamnés à en parler avec les yeux qui brillent à des générations qui n’auront aucune chance de comprendre de quoi ils parlent. À moins qu’ils ne copient leur exemplaire, évidemment. Hé bien je viens de découvrir avec bonheur qu’a été inventé un logiciel de consultation de bédés numérisées, qui fait que circulent actuellement des centaines de titres jusqu’ici introuvables. J’aurai moins de scrupules à évoquer à mes amis des livres dont je craignais qu’il ne puissent jamais satisfaire l’appétit que je leur en avais donné.

Vous pourriez aujourd’hui sans rougir, par exemple, déclarer « Le photocopillage tue le livre » ? (c’est purement rhétorique, évidemment, cette question. Bien sûr, que vous pourriez, on a assez entendu sur France Culture que vous ne reculiez devant aucune énormité), allez, essayez après-moi, et venez regarder ma bibliothèque, celle de mes proches, ou allez simplement faire un saut dans une librairie : « Le photocopillage tue le livre ». Je ne vois pas de morts, moi. Vous en voyez, vous ? Ils sont où, les cadavres ? Il y a un moment où il faut se calmer un peu sur les déclarations frappantes, les slogans du genre « Le photocopillage tue le livre », parce que tôt ou tard, quelqu’un vous demandera des comptes sur le sens de ces métaphores. Continuons sur la métaphore : un détail assez éclairant, par exemple, sur votre mode de pensée, ce sont vos métaphores bouchères : que vous soyez assez épais pour penser réellement qu’il y a déperdition d’oeuvre quand elle est partagée est déjà confondant (c’est le contraire, vous l’ignoriez ? Une oeuvre est grandie par tous ceux qui se donnent à elle) ; j’ignorais en effet qu’on manquait de film quand on était plus de dix dans la salle, qu’on manquait de livre quand on se le passait de main en main après l’avoir lu. Mais que pour étayer cette niaiserie vous compariez les oeuvres d’art à du boeuf à débiter, voilà qui est réellement offensant.

j’ai la réputation d’être grossier,
donc,
veuillez agréer mes couilles,

L.L. de Mars





Sans compter que j’avais commencé la journée avec l’intention de faire la chronique de Plusieurs lièvres à la fois de LL de Mars et que justement la fièvre m’en a écarté.
Le bloc-notes du désordre