Dimanche Dimanche 4 septembre 2005



M’écrire pour obtenir cette chronique


 

Samedi Samedi 3 septembre 2005

J’ai trouvé cette image dans la rue parterre. Je n’en pense pas grand chose d’ailleurs. Il était un temps je ramassais tellement de choses dans la rue, à vrai dire plus ces choses étaient infimes et plus elles avaient le droit d’une part à mon regard et même à ma ceuillette, j’étais alors obsédé par cette archéologie du minuscule et de l’infime, comme de me mettre en devoir d’être le sauveur de ce qui était dérisoire dans un naufrage. Aujourd’hui je dirais que cette préoccupation était, c’est vraiment de la psychologie de comptoir, une façon détournée et investie de tenter, vainement, de racheter l’âme de mon frère, si tant elle qu’elle fût à vendre ou même rachettable et même encore dans mes moyens, je lui prêtais volontiers une existence peut-être pas de misérable, mais une existence de peu de choses comme celles décrites dans les vies minuscules de Pierre Michon et il m’importait d’en être le légataire et comment pouvais-je m’acquitter autrement de cette responsabilité qu’en collectionnant des lambeaux du désastre. Je crois que j’ai arrêté cette manie — de retour de Portsmouth, il y avait pourtant des cartons entiers de cette rouille disparate — quand j’ai rencontré Anne et qu’en quelque sorte mon existence a commencé à prendre une forme qui est devenue autonome et non plus dans le seul éclairage blafard de ce deuil que je portais en solitaire. Il me semble que désormais lorsque je ramasse un objet que je trouve dans le caniveau, je suis davantage déterminé sur son sort, cet objet a une silhouette intéressante dont j’imagine que je vais pouvoir tirer parti ou au contraire une matière que je vais pouvoir stocker dans un répertoire rempli de ces improbables papiers peints, motifs et matière que je garde de côté au cas où. Mais cette image, ce fragment d’image pourquoi l’avoir ramassé, d’autant que je ne sais toujours pas ce que je vais en faire.

Pour le décrire, je suppose que je pourrais écrire qu’il s’agit de la moitié d’un tirage de petit format, de facture commerciale, déchiré sans soin en son centre à peu près, il n’est pas possible de penser que cette déchirure ait été faite dans la volonté de se séparer d’une partie de l’image qui représenterait une personne dont on n’aimerait plus garder la trace, une ancienne femme ou un ancien mari désormais haïs, parce qu’il ne semble pas que la déchirure ait été faite en tentant d’épargner le visage de l’enfant puisque la joue droite de cet enfant est manquante, et que la déchirure intervient dans le blanc de son oeil droit. Et puis si quelqu’un avait déchiré cette image dans ce but, ce n’est pas cette moitié, celle de l’enfant, que j’aurais trouvé dans le caniveau, mais au contraire celle de la personne dont on ne voudrait plus entendre parler.

Ecrivant ceci je pense à deux choses. Un épisode d’il y a longtemps. J’avais fait le portrait de deux Hell’s angels dans un bar de Division Street à Chicago, le Czar bar, près de la table de billard, d’ailleurs l’un d’eux, je m’en souviens très bien tenait sa queue de billard derrière sa nuque et l’autre comme un pieu fiché en terre. Une semaine ou deux plus tard, j’étais retourné dans le bar avec un tirage très soigné que j’avais fait pour eux, un pouce de marge tout autour de l’image, traitement archival de l’image et pourquoi pas ?, un virement au sélénium sur du portriga pour obtenir un de ces délicats effets de split tones — séparation des tons — les ombres dans les tons chauds et les hautes lumières dans les tons froids, le grand art en somme, j’ai extrait avec mille soins le tirage et je leur ai donné, ils l’ont regardé, ils avaient l’air très content, puis l’un d’eux a déchiré le tirage dans son centre et a remis sa moitié à son copain, et tous deux ont plié, chacun sa moitié, en quatre pour la ranger dans la poche arrière de leur jean crasseux. Anecdote donc. La deuxième chose. Une idée. La collection de toutes les moitiés rejetées des photographies dont on a déchiré une partie pour ne plus voir la personne représentée, une collection de personnes aimées un temps, puis haïes. L’écrivant je me demande si cela n’a pas déjà été fait. En tout cas cela pourrait prendre assez longtemps de réunir une telle collection d’autant qu’à l’ère du numérique de tels articles deviennent rares sur les trottoirs. J’imagine que maintenant on recadre les photos sur l’ordinateur et c’est marre.

Mais revenons à l’image de ce bébé d’une dizaine de mois, blond comme les blés — à image bâteau, formule éculée — les yeux bleus, la bouche légèrement ouverte qui laisse voir les premières dents de lait. Très médiocre image au demeurant, elle est floue, entièrement floue, c’est-à-dire que ni son sujet, l’enfant, ni l’arrière-plan, ne sont nets. Le fond des pupilles est rouge vif, ses yeux comme des cocardes de la Royal Air Force, photographie donc prise au flash, mais aucune résolution, piètre photographe. Le sujet est bêtement centré, le visage du bébé est inintéressant, sans aspérité, son attitude est neutre, cette photographie ne raconte rien ou si médiocrement que même pour l’enfant représenté de retrouver une telle image de lui des années plus tard ne lui apporterait rien. La déchirure n’induit pas un contour nécessairement plus intéressant ou intrigant, l’image est un peu abimée mais pas d’une façon aussi violente qu’une image de Joel-Peter Witkin.

Il ne faut pas, je ne crois pas, prêter du sens systématiquement à nos plus petits gestes, comme celui de ramasser un morceau de ferraille rouillé et tordu parce que sa forme accidentelle nous ravit, comme pourrait le faire un caillou, pour les mêmes raisons, on trouve que c’est une belle pierre et par ailleurs elle nous raconte tous les accidents géologiques qui l’ont vue naître, et puis rien ne nous empêche de jeter à notre tour ce qui a insuffisamment retenu notre attention. Mais tout de même qu’est-ce que je peux trouver à cette image d’enfant ratée et bousillée ?

Je ne sais pas. Je ne peux pas dire que je trouve à cette image, dans son état actuel quelque chose d’aussi surprenant qu’un authentique tirage vintage de Robert Frank par exemple, non, tout de même pas, n’exagérons pas. Non ce n’est pas cela.

Il me semble que c’est cette persistence propre à la photographie pour moi. Pour singer le titre de cette très belle nouvelle de Jean Genet, Ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes, qu’est-ce qu’il reste d’une photographie exécrable et inintéressante au possible, déchirée en deux, puis jetée dans le caniveau, piétinée, rayée et piquetée par endroits ? Il n’en reste pas grand chose, mais toujours et encore, malgré tout une photographie, et de me dire, comme toujours en pareil cas, est-ce que Niepce et Daguerre ou encore Talbot ne seraient pas étonnamment surpris de voir cela, ce bout de photographie déchirée et en pâle état ? Manière de dire qu’ils se retourneraient dans leur tombe sans doute. C’est donc cela que nous avons fait de la plus lumineuse des inventions du XIXème siècle ?

Et qu’est-ce que je vais faire de cette image ? Je me le demande bien. Et l’ayant scannée et en faisant avec elle ma journée dans mon journal, dans le bloc-notes, ne suis-je pas en train de lui conférer une survie, terriblement disproportionnée ?


J’ai oublié, comme on me le fait remarquer, de mentionner une adresse de site qui fait pourtant partie des liens du site, qui collectionne les photos trouvées, d’ailleurs je m’en vais leur envoyer celle-là.

10 septembre 2005 : Je ne comprends pas toujours ce que l’on me veut. Ainsi le fait d’avoir baptisé mon fichier-image detritus20050903.jpg me vaut un commentaire dans le blog de Cyrille Auber (d’ailleurs il m’en avertit aimablement). Effectivement cela fait plusieurs jours de suite que l’on me reproche de ne pas faire en sorte d’accueillir les commentaires dans mon bloc-notes. Ce dont il n’est pas question d’ailleurs. Et j’ai beau m’y efforcer, je ne comprends pas, dans le cas présent la réaction de Cyrille Cauber, et, en général, ce que l’on m’écrit, car bien souvent ce sont des mises au point ou des reproches, et toujours on regrette que je ne permette pas le commentaire. C’est certainement un effet méfiant de ma part, mais j’y vois presque des repoches à propos de ma façon de mener mon existence. Si j’écrivais dans ces lignes que je bois du thé d’assez mauvaise qualité, plutôt léger, et que j’y mets deux sucrettes, je suis certain que je recevrais des mails pour me dire que ce n’est pas une façon de boire du thé. Et pourtant cela fait des années que je bois des litres de cet ersatz. Oui, c’est cela, je ne comprends pas ce que l’on me veut. Et oui, je sais que ce n’est pas comme cela que l’on fait le thé.

 

Vendredi Vendredi 2 septembre 2005

Drôle d’exercice d’attention et de concentration aujourd’hui, et qui monopolisa la journée entière. Lorsque j’ai commencé la construction du site, que tout cela me paraît lointain dans le temps !, si reculé et si rudimentaire dans la façon de faire de l’époque — le logiciel que j’utilisais alors pour composer les pages était celui incorporé à une suite bureautique, en tant que tel, le programme n’était pas mauvais, mais ses possibilités n’étaient pas souples, loin de là, et tant de soirées passées à faire décoller d’une douzaine de pixels le texte des images qu’elles bordaient, j’étais loin en ces temps enfouis de me douter que j’aurais aussi vite fait d’imposer des paramètres directement dans le code de la page, et à des années-lumière de savoir qu’un peu de style css me rendrait plus tard ce genre de services — donc en ces temps reculés et incertains, j’avais résolu que la navigation à l’intérieur se ferait selon le modèle d’une visite d’atelier — ce dont j’ai horreur dans la réalité, je veux dire déjà en tant que visiteur, puisqu’il serait hors de question par ailleurs que je me joigne à une initiative de portes ouvertes, comme j’aurais du mal en effet à m’imaginer des gens, que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, rentrer dans le garage et constater son aménagement à la façon d’un sous-marin et comment les choses y sont rangées dans le même sous-marin mais après une attaque à la grenade sous-marine, façon Das Bot, oui, je me demande si je ne préférerais pas me retrouver tout nu sur la place publique — visite d’atelier virtuelle donc, dans laquelle le visiteur aurait le loisir irréel et fictif de regarder ce qui se trouve dans les tiroirs ou dans les boîtes ou même sur le bureau de mon ordinateur et c’était là le concept même du site, d’où son nom tant je compris rapidement que de truffer les pages de liens hypertextes renvoyant les pages les unes aux autres sans hiérarchie rendait la navigation au mieux confuse, si ce n’est illogique, et donc contribuaient à une impression générale de désordre. Or donc vaillant petit soldat que j’étais, je sortis la chambre 4’X5’ de sa grande malle noire et j’entrepris un recensement méticuleux du bureau exigu qui était le mien au début de notre vie dans le grande maison de Puiseux. Oui, à l’époque j’étais dans l’ignorance complète qu’il existait des appareils photo numériques, dont je ne voulais pas entendre parler, aurais-je était croyant j’aurais brandi mon crucifix de bois si on m’avait parlé de photographie numérique, donc puisqu’il était question de faire un panoramique du bureau, je n’imaginais pas faire les choses autrement que comme je faisais alors : en grand. J’ai donc dûment cramé deux boîtes de films, dont j’ai peaufiné l’exposition et le développement avec une petite correction de deux tiers de diaph’. Un collègue d’Anne me fit de très bons tirages de petit format et j’entrepris de les scanner. Ce qui est comique et risible c’est que je ne savais pas du tout me servir d’un scanner, je fis donc d’épouvantables scans de ces très bons tirages, et pire encore, je les transformais en fichiers incroyablement pesants qui rendaient l’affichage des toutes premières pages du site extrêmement longues même en haut débit, en bas débit, il était impossible de déceler qu’un fichier allait finalement s’afficher sur l’écran. On mesure à quel point il était donc urgent de réaliser ces vues à la chambre 4’X5’ pour en faire un massacre par la suite. Béotien mais opiniâtre. Un an plus tard le site était mal an bon an en ligne, il comptait 1200 et quelques fichiers qui étaient tous logés à la racine du site, donc dans un imprescriptible désordre. Et puis avec de l’acharnement j’ai commencé à faire des progrès, grâce soit rendue notamment à mon ami Le Lièvre de Mars qui lorsqu’il aspira le site pour en faire sa propre version, réalisa comment les choses vues de l’intérieur étaient exécrablement conçues et quelques explications compétentes et compréhensibles plus tard, m’avait enfin appris les rudiments de la construction d’un site internet, connaissance qui devenait mienne six mois après avoir reçu le prix Multimédia de la Société des Gens de Lettres, pour un objet dont je vous avoue aujourd’hui que c’était un très vilain crapaud. Et puis mon ami Julien a commencé à mettre un peu son nez dans mes petites affaires et à faire sinon un peu de rangement du moins un sérieux tri, puisqu’en dépit des explications éclairantes du Lièvre de Mars je continuais de concevoir des usines à gaz de la taille de cathédrales, ainsi un petit script élégamment rédigé par Julien permit de bazarder par dessus bord pas loin de 2500 fichiers rendus inutiles. Il y a un an et demi, me sentant épaulé sans doute, je décidai de reprendre entièrement le site. L’ambition avouée de cette refonte était de rendre le site plus dense et plus labyrinthique encore, en s’appuyant notamment sur des scripts aléatoires qui permettraient de rendre la navigation mouvante, la même page s’affichant différemment à chaque passage et pour chaque visiteur, et de coupler de la sorte ces différentes aiguillages aléatoires entre eux, ou encore, ce qui n’est qu’à l’état de projet en ce moment, d’obturer l’accès à certaines pages en faisant passer le visiteur par un stade de résolution d’un jeu de taquin. Pendant toute une période cruciale de la reconstruction du site j’avais construit une page d’accueil qui faisait figure d’oxymore tellement elle était idéalement rangée, permettant dès la page d’accueil d’atteindre pratiquement tous les coins du site. Grâce à cette page, je pouvais, caché par elle, déplacer le contenu et le réorganiser différemment, cette page a fait long feu, elle est amenée à laisser sa place à une page d’accueil plus touffue, qui est pourtant le plan du site, là aussi avec la volonté de faire dans la contradiction, "avec ce plan du site, on est certain de se perdre rapidement". Il reste une étape importante à franchir pour que cette refonte soit complète, c’est celle qui reprend le principe ancien de la visite d’atelier — d’ailleurs, il faut savoir que la pièce qui était représentée aux tout débuts du site, n’a plus été la pièce où je travaillais effectivement quelques temps seulement après que le site était en ligne — et donc de donner à voir l’atelier, donc le garage, d’une part mais aussi de permettre de le visiter en donnant à visiter le site. Lorsque j’ai repris les pages de la bibliothèque, j’ai du refaire des photographies des livres — celles que j’avais faites de la bibliothèque à Puiseux étaient vraiment épouvantables — et je ne sais pas pourquoi mais toutes les photographies que je fais dans la pièce du haut sous les toits avec l’appareil photo numérique donnent des résultats très laids avec notamment des dominantes cyan verts qui sont difficiles à reprendre même avec Photoshop, alors dans les mêmes conditions lumineuses, le film Kodak Portra fait des miracles de couleurs légèrement chaudes, j’ai donc repris les photographies des livres avec le 6X6, ce qui m’a permis de faire des images auxquelles je pensais depuis longtemps, des photographies de livres ouverts. Anne m’a fait de très beaux tirages. Du coup, je me suis dit que contrairement à ce que je pensais ce ne serait peut-être pas la croix et la bannière de prendre les photos du garage en argentique, au 6X6, des images carrées se prêteraient volontiers au script de répartition aléatoire de frames écrit par Julien, ne restait plus qu’à prendre ces photographies. Cela fait deux mois que je repousse de le faire. Sans doute parce que j’avais besoin d’y réfléchir. Parce que ce n’est pas si simple. Je ne peux pas juste prendre des photographies du garage, comme cela, un jour comme un autre et puis en fonction de ces photographies tisser les liens qui emmèneront le visiteur dans les différents espaces du site. C’est pourtant comme cela que j’avais fait la première fois et puis, au fur et à mesure de la construction de la page des photos du bureau je construisais les pages auxquelles le visiteur devait accéder en cliquant sur un tiroir ou une boîte. Je ne peux plus faire comme cela, juste prendre des photos du garage tel quel, parce que le site a grandi et s’est étendu et qu’il faut que j’envisage que presque toutes les pages du site soient atteignables depuis les photos du garage — contrainte que je respecte pour garder l’esprit du début, celui de la visite d’atelier — et que j’imagine même, dans une certaine mesure, quels seront les développements futurs du site pour leur réserver des "places" dans le garage. Je suis donc obligé de faire des listes des différents liens que je ne dois surtout pas oublier, comme de faire en sorte que le petit labyrinthe rouge soit bien en vue, justement parce qu’il donne accès à la page des je me souviens qui fut l’une des toutes premières pages du site et dont le contenu s’enrichit petit à petit avec les contributions des visiteurs, elle est aujourd’hui cinq fois plus longue qu’elle n’était le premier jour quand elle ne comptait que mes propres je me souviens. Or ce jeu n’est pas en temps ordinaire posé sur l’étagère juste au dessus de l’ordinateur. Il s’agit donc d’une mise en scène. Et voilà à quoi j’ai occupé le plus clair de mon temps aujourd’hui, déplacer les différents composants du garage, pour en faire une image plausible, mais néanmoins fictive, les choses ne sont pas ainsi rangées d’habitude, d’autant que le rangement est une notion mouvante dans le garage, chaque chose a sa place mais il n’y a pas une place pour chaque chose, donc les choses changent souvent de place, vous me suivez ?, une image donc, de ce qui n’est pas, mais qui, malgré tout sera l’image du garage et comment j’y travaille. Suivant les listes que j’ai rédigées dans la matinée en écoutant du Duke Ellington, j’ai par exemple changé l’image de mon fond d’écran, qui était jusque là une photographie très floue et sombre du côté d’Anne, un vieux polaroid qui date du temps où nous habitions rue Charlot et je l’ai remplacée donc par celle d’un rayogramme d’une carte perforée. J’ai pris une photographie de l’écran, photographie que j’ai installée en fond d’écran, puis j’ai à nouveau pris une photographie de l’écran, photographie que j’ai installée en fond d’écran, puis j’ai à nouveau pris une photographie de l’écran, photographie que j’ai installée en fond d’écran, puis j’ai à nouveau pris une photographie de l’écran, photographie que j’ai installée en fond d’écran, puis j’ai à nouveau pris une photographie de l’écran, photographie que j’ai installée en fond d’écran, puis j’ai à nouveau pris une photographie de l’écran, photographie que j’ai installée en fond d’écran, puis j’ai à nouveau pris une photographie de l’écran, photographie que j’ai installée en fond d’écran, puis j’ai à nouveau pris une photographie de l’écran, huit fois, de telle sorte que l’image de la carte perforée disparaisse au fin fond de l’écran dans l’écran dans l’écran dans l’écran dans l’écran dans l’écran dans l’écran dans l’écran dans l’écran, huit fois donc et qu’on puisse y accéder en passant par ces huit fonds d’écran. Et j’ai fait quelque chose de tout à fait comparable avec l’imprimante, une image de l’imprimante recrachant un tirage de l’imprimante recrachant un tirage l’imprimante recrachant un tirage l’imprimante recrachant un tirage l’imprimante recrachant un tirage l’imprimante recrachant un tirage l’imprimante recrachant un tirage, sept fois, recrachant un tirage d’un dessin de l’imprimante, comme je l’écrivais hier, si on me donne une feuille et qu’on me demande de faire un dessin, la première et la seule idée qui me vienne en tête est de faire un dessin de cette feuille posée sur la table, feuille sur laquelle on voit un dessin de la feuille posée sur la table, feuille sur laquelle on voit un dessin de la feuille posée sur la table, feuille sur laquelle on voit un dessin de la feuille posée sur la table, feuille sur laquelle on voit un dessin de la feuille posée sur la table, feuille sur laquelle on voit un dessin de la feuille posée sur la table, feuille sur laquelle on voit un dessin de la feuille posée sur la table, feuille sur laquelle on voit un dessin de la feuille posée sur la table n fois, n étant le nombre de fois que j’arrive à représenter la feuille dans le feuille. Sur ma liste j’avais aussi noté de laisser apparent le livre du Peter Pan de James Matthew Barrie dont je lis un chapitre tous les soirs aux enfants, et quel plaisir je prends à la lecture de ce conte ! Mais je crois bien avoir oublié de le faire. Et je ne pourrais m’en assurer que la semaine prochaine quand Anne me rapportera les planches-contacts, parce que c’est là une difficulté supplémentaire que de réaliser cette vue exhaustive du garage en argentique, ne rien oublier, ou le moins possible, ne pouvant pas, comme j’ai tellement pris l’habitude de le faire en numérique, m’assurer que telle ou telle photographie que je viens de prendre est "bonne". J’ai donc passé la journée à cette mise en scène singulière d’un décor fictif contenu dans lui-même et quand il a fait nuit le soir, j’ai allumé les trois projecteurs de 500 watts chacun, ce qui a produit une lumière irréelle de clarté dans cet endroit habituellement baigné d’obscurité, et cela pour m’assurer un minimum de profondeur de champ. Anne ayant pris son café est descendue, abasourdie de voir le remue-ménage que j’avais fait dans le garage, elle est même remontée chercher sa caméra pour filmer un peu cela. Vous verrez, sur les photographies du garage, j’ai laissé les projecteurs apparents, non pas par désir d’être hérétique, encore que ce fut longtemps une astuce très à la mode, non, c’est un peu une façon de contredire le mensonge du rangement de ce désordre pour un autre.

Trois heures plus tard, j’étais collant de sueur, 1500 watts dans un espace aussi exigu c’est peut-être un peu excessif et quand j’ai éteint les projecteurs et ouvert un peu la porte du garage, j’étais à la fois exténué et soulagé d’avoir, si je ne me suis pas trompé dans l’exposition, réussi ces photographies, j’étais soulagé un peu comme mon ami Laurent Grisel m’avait dit être étrangement soulagé lorsque je lui ai écrit que j’avais fini tous les scans de l’autoportrait en carrés, et que de fait le vieux scanner avait tenu le coup. Les trois projecteurs éteints, ne restaient plus que les trois lampes de bureau allumées qui donnaient la lumière rare et reposante de coutume, j’ai écouté les Haïkus de piano de Pascal Comelade, soulagé, mais aussi, sentiment devenu étranger ces derniers temps, heureux.

 

Jeudi Jeudi premier septembre 2005



Dernier jour de vacances pour les enfants, et il ne fait pas beau dehors, du coup cela ressemble pour eux à une véritable punition. J’ai beau me dire que pour moi le fait que ce soit le dernier jour des vacances soit au contraire annociateur de journées plus tranquilles et plus calmes pendant lesquelles il va m’être possible d’envisager d’avoir plus de temps et donc peut-être donner un peu de forme à ces projets écrits qui m’occupent l’esprit ces derniers temps, oui, j’ai beau me réjouir presque, je plains tout de même un peu ma marmaille d’un jour aussi gris.

Ils sont d’ailleurs fatigués ce matin et nous sommes tous les trois aglutinés les uns aux autres sur le canapé, je carresse doucement le front de Nathan et nous écoutons un disque de Satie pour piano seul, tout est calme. Ce qui d’ailleurs n’est pas fait pour durer dans leur esprit, j’aurais bien écouter tout le disque comme cela, Nathan aussi peut-être, mais Madeleine est fille d’action qui se lève finalement du canapé pour dire qu’elle voudrait faire autre chose. Non, décidément le temps est gris dehors qui n’encourage aucune initiatve de la sorte. Je propose donc à Madeleine de faire des dessins ce qu’elle accueille plutôt avec enthousiasme, je sors quelques feuilles de format A3 et je vais chercher dans le garage un de ces pots de confiture qui contient désormais des crayons. Comme je pouvais m’y attendre Nathan me demande des ciseaux, lui est davantage dans le découpage en ce moment, le cut-up très abstrait à vrai dire. Je change de disque, du Coltrane pour libérer le trait, et nous voilà tous les trois attablés devant nos feuilles de format A3. Madeleine me demande ce que je dessine et le croirez-vous je suis en train de dessiner la feuille sur laquelle je suis en train de dessiner et ainsi de suite. Je réponds donc à Madeleine que je dessine ce que j’ai devant les yeux. A elle aussi cela paraît un bon sujet mais elle agrandit son angle de vision, là voilà qui dessine littéralement tous les objets qui sont sous ses yeux, la cafetière à piston, un chapeau tressé de lianes, le tableau de Martin dans le fond de la pièce, figuration ultra rapide du tableau en question un peu à la manière de Frédéric Bazille représentant ses propres toiles dans l’atelier de la rue Condamine et puis aussi elle-même, moi, et aussi ce qui n’est plus tout à fait devant ses yeux, Adèle qui fait la sieste dans son petit lit avec ses nounours et notamment celui qui s’appelle Sarah.

Comme d’habitude je me lasse de mes tours habituels, faites l’expérience vous-même dessinez ce que vous êtes en train de dessiner, au début c’est amusant, mais cela lasse vite. Pour plaisanter je dis à Madeleine que je ne sais pas quoi dessiner ce qui est davantage sa plainte à elle, elle me sourit et me dit que je n’ai qu’à dessiner ce que j’ai dans la tête. Je m’exécute et Madeleine de commenter que c’est un peu du griboullage que j’ai dans la tête. Elle n’a pas tort.

 

Mercredi Mercredi 31 août 2005



Hanno

Avons bien reçu carte. D’ailleurs tu serais étonné de voir l’état exceptionnellement bien conservé de ton tirage, qui est intact, remise en mains propres par Madeleine, elle-même l’ayant reçue, la carte, de la postière qui, je crois, a un faible pour Madeleine et Nathan, pour ma part, j’aurais bien un faible pour sa façon de se baisser, le chemisier très légèrement échancré, pour passer le courrier aux enfants par le portillon. Et dire que d’aucuns s’enquiquinent et s’échinent, vraiment !, à emballer leurs images avec force emballage protecteur à pH neutre et rembourré aux bulles d’air, sur lesquelles on se passe, faute d’autre chose, volontiers les nerfs.

Magnifique vue de la rue principale de Termes, ils sont du faire de sérieux travaux depuis le dernière fois que j’y étais parce que je ne reconnais pas bien. Mais non, je fais le pitre, j’ai bien remarqué dans cette photographie - carte postale, qui, si elle avait était postée de Montoumet, France, ne se départissait pas de son contexte hispanique, ni de ses allures robert-frankiennes, une photographie de ton dernier voyage en Argentine sans doute — ce qui est comique d’ailleurs c’est qu’il n’y a pas si longtemps nous étions entourés de tes mêmes images, cette fois-ci en couleur, séchant étalées sur les tables dans le garage, après un soigneux lavage par Anne.

Et moi qui néglige le vrai courrier, celui qui n’emprunte pas le chemin des fils souterrains et des airs saturés d’ondes, voilà bien une source d’émerveillement aujourd’hui que de recevoir ta carte, image et texte, aujourd’hui même donc tandis que pour des raisons restées obscures de moi, la connexion aux fils souterrains déjà mentionnés refuse obstinément de m’ouvrir l’autre boîte aux lettres, celle qui d’ordinaire fait ma joie puisque je vante souvent d’y trouver à la fois du texte mais aussi des images, tu viens de faire nettement mieux avec un tirage original même pas corné aux coins — c’est à peine croyable l’état intact de ce tirage réellement — et parfois aussi, mais plus rarement du son &#15& mais cela aussi il me semble que nous l’avons déjà pratiqué avec des cassettes et des CDs en d’autres temps, mais aujourd’hui donc, jour sans pour la connexion, je me dis que le vrai courrier, les vraies lettres, c’est quand même autre chose.

Quelles sont les nouvelles seras-tu en droit de demander ? La rentrée approche qui rend Nathan extrêmement nerveux parce qu’il sait qu’il ne sera, pas cette année, dans la classe de son institutrice des deux dernières années, du coup il reproduit des comportement d’auto-protection qui sont usants, d’autant que nous avions perdu un peu leur habitude. Madeleine fait du vélo à toute berzingue selon son expression dans le bois de Vincennes et Adèle circule toujours à dos de Phil. Anne, elle, vit dans l’ombre toute la sainte journée. Grosses journées de reprise apparemment. Achim et Elyane sont venus dîner l’autre soir, Achim s’est admirablement, pour lui, comporté, Elyane était contente de fumer des cigarettes avec Anne.

Dans le monde cela ne va pas fort. Deux immeubles vétustes ont brûlé à Paris faisant des morts nombreux, ils étaient tous Noirs, le gouvernement de droite fait la morale et la municipalité soit-disante de gauche trouve soudain des logements en une heure de temps à des gens qui en font la demande depuis plus de dix ans. En Irak plus de 800 personnes parmi des pèlerins sont mortes dans une terrible bousculade et l’effondrement d’un pont, parce que quelques irresponsables ont fait courir le bruit que des kamikazes se trouvaient parmi les pèlerins, étrange chose tout de même, la rumeur du danger fait plus de morts que le danger quand il est avéré. Le prix du baril de pétrole flambe, accidentellement le gouvernement d’extrême droite trouve une bonne idée qui consiste à diminuer la vitesse autorisée sur les autoroutes mais se reprend immédiatement réalisant les effets néfastes d’une telle loi pour des élections lointaines de deux années pleines. Cela ressemble à la chanson Sick of you de Lou Reed. Le soir la connexion fonctionnant à nouveau, je vais t’en chercher les paroles.

Enfin, tout ceci m’apparaît un peu brumeux parce que mes médicaments atténuent tellement de choses.

C’est agréable (si, si, je t’assure) d’imaginer ta trompette faisant des gammes dans la montagne, à quand des solos en soufflant simultanément dans le trombone et la trompette (façon Roland Kirk) pour le Surnatural Orchestra ?

Je te dis à bientôt, prends le temps de revenir.

Phil







Sick Of You

I was up in the morning with the TV blarin’
brush my teeth sittin’ watchin’ the news
All the beaches were closed the ocean was a Red Sea
but there was no one there to part in two
There was no fresh salad because there’s hypos in the cabbage
Staten Island disappeared at noon
And they say the midwest is in great distress
and NASA blew up the moon
The ozone layer has no ozone anymore
and you’re gonna leave me for the guy next door
I’m Sick of You
I’m Sick of You
They arrested the Mayor for an illegal favor
sold the Empire State to Japan
And Oliver North married William Secord
and gave birth to a little Teheran
And the Ayatollah bought a nuclear warship
if he dies he wants to go out in style
And there’s nothing to eat that don’t carry the stink
of some human waste dumped in the Nile
Well one thing is certainly true
no one here knows what to do
And I’m Sick of You
I’m Sick of You
The radio said there were 400 dead
in some small town in Arkansas
Some whacked out trucker drove into a nuclear reactor
and killed everybody he saw
Now he’s on Morton Downey and he’s glowing and shining
doctors say this is a medical advance
They say the bad makes the good and there’s something to be learned
in every human experience
Well I know one thing that really is true
this is the zoo and the keeper ain’t you
And I’m sick of it
I’m Sick of You
They ordained the Trumps and then he got the mumps
and died being treated at Mt. Sinaï
And my best friend Bill died from a poison pill
some wired doctor prescribed for stress
My arms and legs are shrunk the food all has lumps
they discovered some animal no one’s ever seen
It was an inside trader eating a rubber tire
after running over Rudy Giuliani
They say the President’s dead but no one can find his head
it’s been missing now for weeks
But no one noticed it he had seemed so fit
and I’m Sick of it
I’m Sick of You
I’m so Sick of You, bye, bye, bye
Bye, bye, bye


Lou Reed  

Mardi Mardi 30 août 2005

Et Saint-Simon, il faisait comment ? Avant de poursuivre, je tiens tout de suite à préciser, pitié !, que je ne me mesure nullement à cette écriture quotidiennement lumineuse, du peu que j’en ai lu, mais que les questions que je me pose ce soir sont bien plus techniques, voire matérielles.

Et donc Saint-Simon, le soir, il faisait comment ? Ecrivait-il comme moi avant d’aller se coucher ? Se disait-il, comme souvent moi, juste avant d’éteindre son ordinateur, que zut, il faut écrire le bloc-notes — qu’est-ce qui est le plus anachronique, Saint-Simon se servant d’un traitement de texte ?, disant Zut ?, ou parlant de bloc-notes pour qualifier cette oeuvre quotidienne qui était le sienne ? Je sous assure ce sont des questions que je me pose vraiment. Etait-il perclus de fatigue comme je le suis tous les soirs ?, avait-il comme moi courru toute la journée pour prévenir ou réparer toutes les catastrophes engendrées par ses enfants en bas-âge ? Avait-il eu un peu le temps, juste un peu de temps pour prendre les informations, picorait-il comme moi entre quelques extraits des programmes d’informations radio diffusées le matin et puis plus tard dans la journée en prenant le thé et en écoutant l’Art Ensemble of Chicago, consultait-il à la va vite sa dizaine de fils RSS, dont un qui l’informait que la veille son journal avait été lu par une bonne centaine de personnes tout de même ? Non peut-être pas, enfin je n’imagine pas Saint-Simon faisant face à tout cela.

Peut-être avait-il écrit quelques mails dans la matinée comme c’était semble-t-il, à la lecture de Sur la lecture de Proust, l’usage, de décliner l’invitation à une promenade apéritive en prétextant que l’on avait à "checker ses mails" — je crois que cela est dit différemment dans Proust. Peut-être avait-il lu la dépêche, dans l’après-midi, y trouvant le sujet même de son journal quand viendrait le soir, je crois qu’il était effectivement plus porté que je ne le suis à commenter son époque, la mienne, à l’exclusion de cette invention géniale qu’est internet, ne donnant que médiocrement prise au commantaire tant elle est fade et gouvernée entièrement par le dogmatique, entendez l’économique.

Mais ce que je me demande surtout c’est s’il lui arrivait parfois de se dire, comme je me le dis sous vos yeux ce soir, mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ce soir ? ou autre variante souvent éprouvée, ne faire que noter sur un morceau de papier ou dans un fichier de bloc-notes, une ligne, quelques ligens de brouillon ou même seulement un mot — le mot sacs en plastique pour la journée du 4 juin 2005 — dont la lecture le lendemain lui rendrait certaines des sensations d’une journée dont il aimerait rendre compte et à propos desquelles il se sentirait assez inspiré pour écrire quelques lignes, et ainsi repousser au lendemain ce qui justement devrait être écrit le soir-même ?

Non décidément, je ne sais pas comment Saint Simon faisait, le soir, fatigué de s’être occupé des enfants toute la journée, et quel programme de traitement de texte il utilisait pour écrire, directement en html, simplifié son journal.

 

Lundi Lundi 29 août 2005

Première séance pour Nathan chez la psychologue depuis deux mois. Nous arrivons de bonne heure aussi ai-je le temps de faire deux ou trois tours de toboggan dans la rue Robineau avec la voiture en descendant à fond les manettes selon l’expression de Madeleine ce qui n’amuse plus autant les deux grands ravit, au contraire, Adèle qui est ivre de joie, ce qui, par ricochet, fait la joie des deux grands.

De même nous avons le temps d’une grenadine et d’un café mais Monsieur Grenadine n’est pas là, Nathan semble déçu.

Nous montons pour trouver une psychologue, je dirais rayonnante, en fait je crois que c’est la première année que je remarque que les vacances ont l’air de faire du bien aux gens, ainsi ce matin encore je remarquais le mine absolument transformée d’une collègue aux allures souvent sombres le reste de l’année, j’en déduis une fois de plus que le travail et la routine ne valent rien de bon aux gens. Curieusement, Nathan qui se faisait une joie littéralement de revoir sa Léa, nous tanne-t-il suffisamment ces derniers temps pour que nous lui passions, en boucles presque Léa de Louise Attaque, étonnamment donc, voyant la visage de sa Léa s’encadrer dans la porte ouverte, il se voile le regard derrière ses mains, dans un accès de timidité dont nous n’avons pas l’habitude. Et alors la psychologue comme moi de constater que c’est une excellente chose, que c’est sûrement un rapport modifié à l’autre, ce qui fait tant défaut à Nathan. Et comme la psychologue dit son étonnement favorable, je lui dis que cela ne sera sûrement pas la seule amélioration qu’elle constatera tant Nathan a passé des vacances qui lui ont fait du bien.

Nous redescendons avec Madeleine et Adèle et allons au square de la rue Saint Maur où Madeleine est désolée de voir qu’ils n’ont toujours pas réparé le grand toboggan qui justement est l’attraction majeure de ce parc-là. Elle fait contre mauvaise fortune bon coeur et décide de jouer avec Adèle qu’elle traîne aux quatre coins du square, quand elle est finalement prise à partie par une fillette de son âge qui lui propose un jeu de ballon selon des règles que Madeleine ne connaît pas et la petite fille de garder le score qui lui est très favorable, elle mène déjà 4-0, Madeleine se tourne vers moi interrogative et en haussant les épaules, me fait comprendre qu’elle s’ennuie déjà.

De mon côté j’entends la conversation tripartite de trois jeunes femmes à la chair abondante et ferme mais aux cerveaux plutôt mous et rabougris, et qui devisent donc des films d’horreur qu’elles vont voir au cinéma avec leur petit copain, je suis exaspéré par la bêtise de ce qu’elle dise et le vocabulaire incroyablement limité qui est le leur, un corbeau, je crois, est capable produire quatre cents cris différents, ce qui doit être un peu plus que le nombre de mots dont ces jeunes femmes connaissent la signification.

Nous remontons chercher Nathan qui a étonné sa psychologue par l’étendue des nouvelles pièces de son répertoire, en revanche je trouve Nathan éteint, justement comme je ne l’ai pas vu depuis le début de l’été. Cette tendance, propice à l’agitation soudaine, se confirme puisque le soir Nathan ne trouve pas le sommeil avant minuit et déambule sans but dans les pièces enténébrées de la maison. Serait-ce possible que pour que la thérapie de Nathan lui fasse du bien il faille lui faire du mal ? C’est sûrement très crûment demandé, mais nous avions presque perdu l’habitude d’une telle agitation.

 

Dimanche Dimanche 28 août 2005

Vous avez sans doute comme moi déjà téléchargé le logiciel gratuit de Google, google earth et sans doute comme moi aussi vous vous êtes émerveillé de survoler notre planète, dans la beauté abstraite de ces images aériennes, ainsi la tâche bleu de prusse sur toile de vert bouteille dans l’article précédent n’est autre que le Lac de Tanzanie (vu en utilisant Google Earth), ou comment les choses aperçues d’aussi loin ne laissent évidemment rien transparaître de leur laideur locale, cette misère indicible et ce désastre humain qui se produit chaque jour dans la plus complète des indifférences. Sans doute vous vous êtes déjà précipité sur ces endroits fétiches que nous avons tous, et même avez-vous utilisé cette fonction qui permet d’envoyer à vos correspondants une location exacte, si ces derniers ont également téléchargé et installé le logiciel de Google, il seront transportés d’un double-clic à cet endroit par vous choisi. Et peut-être comme moi vous vous êtes dit que ça y est nous étions effectivement rentré de plain pied dans l’an 2000. De même avez-vous fait quelques promenades dans le désert de Mongolie, dans les chaînes vertigineuses de l’Himalaya et suivi le cours sinueux de l’Amazone ou du Nil, sans doute avez-vous été déçu par l’absence d’images significatives des deux pôles qui ressemblent à des trous blancs — comme il existe des trous noirs — dans lesquels il n’est pas difficile de s’imaginer aspiré. Le survol de la Cité Interdite à Pékin est enfin possible mais je ne dirais pas que son mystère ait beaucoup perdu de son opacité, mais par manque de ténacité, vous n’avez pas trouvé la trace de la grande muraille de Chine, mais vous avez fini par survoler les pyramides d’Egypte et le trou béant qui a remplacé les deux tours jumelles du sud de Manhattan, des heures plus tard vous aviez visité avec émotion tous ces recoins du monde dans lesquels vous aviez laissé quelques souvenirs émus, une terrasse de café, à peine devinée dans un désordre de pixels survitaminés, quelque part dans le sud du Burkina-Fasso, des coins de rues dans les villes américaines taillées au carré, les collines ondulées traversées maintes fois en voiture en allant vers l’Est, vers Saint-Dizier ou au contraire des endroits inconnus de vous, mais dans lesquels vous avez des correspondants, l’île de Vanuatu où je n’irai probablement jamais, ce mélange donc de survol de lieux connus et inconnus, et peut-être encore comme moi vous vous êtes dit que l’expression populaire qui dit que le monde est petit est absolument vide de sens, mais qu’en revanche la probabilité qui veuille que vous croisiez à l’étranger une personne de votre connaissance était tellement faible et pourtant cela s’était déjà produit. Connaissons-nous autant de monde que cela ?

Bref j’en étais là de mes réflexions après quelques survols virtuels certes, mais dont l’émotion était bien réelle.

Comme vous le savez, je suis un enthousiaste des possibilités uniques de l’internet et je pensais déjà à l’ébahissement que je ne manquerais pas de faire naître, la prochaine fois qu’ils viendraient à la maison, en montrant la terre vue de haut à mes parents, grands amateurs de voyages et de géographie, mais néanmoins absolument indoctes de ce qu’est internet. J’admirais l’ingénueuse construction de programmation que je devinais sous-jacente au logiciel et ce principe apparent de gratuité de l’accès aux connaissances.

Bien sûr je me dégrisais un peu lors d’une deuxième visite du programme, remarquant derechef que le chargement du programme et de l’image de la terre se faisait par son centre, c’est-à-dire, les Etats-Unis d’Amérique avec un effet de distorsion qui permettait de faire paraître le Canada plus petit que les Etats-Unis. Récemment l’hebdomadaire Courrier Internationnal avait sorti un hors série absolument remarquable, l’atlas des atlas dans lequel on apprenait comment la cartographie était avant toute chose une science politique, le monde vu de l’Europe place le vieux continent au centre de la carte, le monde vu de l’Asie place l’Orient au centre de la carte et du coup produit une vision étonnante de la terre, une planète avec deux continents américains. Le monde vu du Japon plus spécifiquement fait la part belle à l’Océan Pacifique parce que justement la préoccupation des séismes et raz de marée vient des failles enfouies dans le Pacifique, de même certaines cartes australiennes sont assez facétieuses pour décréter qu’au haut de la planisphère doit être placé le sud. Puis localement les cartes régionales censées représenter les mêmes terrains ne situent pas les limites des frontières tout à fait au même endroit, ainsi le Sahara Occidental est diversement représenté suivant qu’il figure sur une carte marocaine ou mauritanienne, inutile de vous dire que les représentations de l’ancienne Yougoslavie et du Moyen Orient sont plutôt diversifiées.

Google est une société américaine, il est donc sans doute attendu qu’au centre du monde vue par Google, figurent les Etats-Unis d’Amérique. On ne sera pas surpris non plus de découvrir que les vues de la géographie américaine sont généralement bien plus détaillées que celles du reste de la planète — pourtant la lecture de Kerouac nous a enseigné qu’entre New York et Denver il n’y a rien, vraiment rien, si ce n’est le report d’un quadrillage totalitaire sur des plaines aux dimensions de continent. Et enfin la carricature est atteinte lorsque l’on considére que dans la petite vingtaine de points prémarqués par le programme pour la Terre entière — le logiciel permet effectivement à son utilisateur de punaiser des repères dans ces vues du ciel en leur attribuant des noms, il existe, à titre d’exemples une vingtaine de ces petites punaises sur la totalité du globe, il appartient à chacun d’en ajouter d’autres par la suite — certes cinq repères sur la carte des Etats-Unis, Manhattan, la rivière de Chicago, le mont Saint-Hélène, le Grand Canyon et le campus de Google — entendez par là le siège principal de l’entreprise, seul endroit du globe où il serait effectivement possible, parce qu’il est suffisamment détaillé, de voir un être humain, d’ailleurs la photo du site a du êre prise un dimanche au mois d’août parce qu’il n’y a personne, le parking est vide, j’y ai trouvé, en fouillant méticuleusement, deux cyclistes, qui doivent être, c’est tout de même effarant quand on y pense, les deux seules personnes visibles de toute la planète qui compte pourtant plus de 6 milliards d’habitants, le logo de google est également visible du ciel, je ne parle pas du logo omniprésent en bas à droite de l’image, mais bien du logo de la société peint sur le toit d’un des immeubles de la société, je veux dire, du campus — il existe malgré tout un sixième point américain sur le globe : il s’agit de l’ancien palais républicain de Bagdad ! Pour donner l’ordre de grandeur de cette disproportion l’Europe compte quatre punaises, respectivement Londres, Paris, Rome et Berlin, l’Asie compte elle deux punaises, New Dehli et Pékin, l’Europe et l’Asie se partagent sans doute la punaise de Moscou, une punaise pour Sydney, quant à l’Amérique du Sud, pas une seule punaise, mais donc une punaise pour l’ancien palais de Saddam Hussein le félon.

Je crois que je comprends rétrospectivement l’ignorance crasse de la géographie des Américains en général, ainsi Reagan avait parlé de la Jamaïque comme d’une île de la Méditérannée et Dan Quayle, vice président du père Bush avait une fois déclaré à son retour d’une tournée en Amérique du Sud, qu’il regrettait de ne pas parler la langue locale et qu’une prochaine fois il se promettait d’apprendre le latin. Authentiques.

De même que les villes américaines dont les clubs remportent les championnats de base- ball ou de football américains sont sacrées championnes du monde, étant donné le côté américanissime de ces sports on peut (presque) le comprendre, mais il en va de même pour le basket ball, pourtant pratiqué dans de nombreux autres pays.

Il s’agit là bien d’une hégémonie de fait.

Par ailleurs l’annonce du lancement de la google earth a été monumentale et planétaire — pour preuve même les médias traditionnels en ont fait mention, c’est même en lisant le journal en papier que j’ai appris l’existence de ce programme ! — et le discours de marketing de google, tout comme pour le projet de numérisation de tous les écrits de monde, a été présenté comme une oeuvre de philanthropie. Une fois de plus google nous faisait don d’un très bel outil de recherche. Mention n’était pas faite de l’opération publicitaire gigantesque, que constituait ce lancement, en faveur de la société-mère. Et pourtant essayant les différents options sur la gauche de l’écran, j’ai pu dans un quartier que je connassais bien à Chicago — Division street entre Ashland avenue et Damen avenue et j’ai choisi une ville américaine parce qu’apparemment l’engouffrement dans cet espace publicitaire n’est pour le moment pas (encore) pratiqué ailleurs qu’aux Etats-Unis — retrouver tous les commerces dont j’avais vaguement le souvenir et ceux aussi dont j’avais un peu oublié l’existence. Google vient donc d’inventer un nouvel espace publicitaire tout comme Google a inventé le commerce des mots. J’imagine donc que dans peu de temps l’instrument cartographique par excellence (la référence même) sera Google Earth, mais qu’il sera aussi entièrement pollué par de la réclame, comme le sont par exemple les maillots des joueurs de football ou pire encore les combinaisons des pilotes de voitures de course. Je pourrais lutter toute ma vie contre l’implantation d’un panneau publicitaire à la Garde de Dieu dans les Cévennes, d’ailleurs je n’aurais probablement pas à lutter tant le passage à cet endroit est faible et donc sans visibilité quel est l’intérêt d’une publicité ?, mais si un nouveau concept publicitaire tordu aboutissant justement à l’implantation d’une installation publicitaire géante précisément à cet endroit, j’aurais encore le loisir d’aller la tailler en pièce à la tronçonneuse ou bien d’apprendre sur internet à fabriquer une bombe, en revanche je ne pourrais jamais empêcher ce qu’il n’est pas difficile de deviner comme un avenir proche, la vente d’espaces publicitaires infographiés (parce que je n’aurais jamais accès aux puissantes databases qui contiennent les images de notre monde) à même les images photographiques de cette terre désormais malade de l’âpreté au gain.

Vous me pensez sans doute à moitié fou et tout à fait ivre de paranoïa, si d’aventure vous empruntez l’autoroute qui joint Paris à Lyon, au tiers de votre parcours sur votre gauche, remarquez cette colline un peu plus accentuée que les autres, à flanc de côteau, oui, vous lisez bien, à la taille du champ entier, en lettres verdâtres sur fond de champ de blé ou d’orge, vous lisez bien donc, CLIQUEZ WWW.DITRIX.COM . La société Ditrix n’existe plus depuis longtemps, sans doute une de ces sociétés éphémères de la nouvelle économie, je me demande cependant combien de temps il faudra pour que cette trace publicitaire disparaisse du paysage*.


Petite correction, ma mémoire du court terme en ce moment laisse à désirer, ce n’est pas WWW.DITRIX.COM, mais WWW.DISTRIMIX.COM et de fait cette société existe toujours, cliquez sur le lien et voyez ce qu’ils ont à vendre.

Le bloc-notes du désordre