Dimanche Dimanche 31 juillet 2005

Les parents sont venus chercher Madeleine qui va passer deux ou trois jours à Garches, pour que je puisse me reposer. Nathan, lui, était parti des Cévennes avec les cousins, à Albi, pour une semaine ou plus, Sophie avait proposé ce séjour au début des vacances, du coup on fait comme on a dit.

Ne reste plus qu’Adèle.

Je suis seul à la maison avec Anne et Adèle, mais Adèle dort souvent dans la journée. Et nous la couchons tôt. Du coup cela nous laisse du répit.

Je me repose donc. Anne aussi qui en a bien besoin.

Je me repose. Je prends mes médicaments. Un calmant le matin, un au déjeuner et ensuite il me reste quatre prises possibles dans la journée. Que je peux échelonner quand cela monte. Dès que je sens que cela monte. Je me dis que je fais un bon patient. Que je reconnais bien les nuages qui annoncent l’orage. Et je suis prompt à avaler la pillule salvatrice. Et je peux sentir presque que ça reflue, que l’orage s’éloigne. que cela se dissipe.

Je pars de la maison avec Adèle sur le dos pour faire un tour. Je dis bien à Anne où je vais. Je lui dis que j’en ai pour une heure et je pense à prendre ma montre, je ne m’éloigne pas de trop. Je fais attention à Anne. Je la rassure. Je suis calme, je lui dis. Je lui dis que les médicaments fonctionnent bien. Que je me sens calme.

Et marchant dans les rues de Fontenay, en direction du bois, Adèle toujours aussi tranquille dans le sac à puce sur mes épaules, je me demande : "Comment se fait-il que cette femme soit toujours à mes côtés ?" qu’est-ce qu’elle doit m’aimer. Elle est là. On dit être là pour quelqu’un. Oui, Anne est là pour moi.

Anne, moi je n’ai pas toujours été là pour toi et je le regrette. Reste près de moi j’ai besoin de toi. Et j’ai peur.

 

Samedi Samedi 30 juillet 2005



Ces médicaments font de l’effet. Ce sont des calmants. C’est idiot, mais ils me calment. Ce qui d’ailleurs me rassure. Je peux donc être calmé. Du coup je suis plus calme. Je peine d’ailleurs à croire à ces images du désespoir qui étaient tout autour de moi, il y deux jours seulement. Je suis calme, de ce calme d’après la tempête, en mer, nulle trace de naufrage, l’horizon, c’est tout, et une mer d’huile. Beau temps pour les sardines.

Mais non, je ne suis pas tranquille. Je veux dire que la peur subsiste. La peur de moi-même. Je peine tout de même à croire que des médicaments puissent avoir raison de ce que je connais de ce feu là. Et d’ailleurs ils sont tout petits ces médicaments, ils tiennent dans le creux de ma main d’hypermétrope, je serais presque obligé de faire attention, j’ai vraiment du mal à croire que de si petites choses aient le pouvoir de calmer une grosse bête comme moi. C’est l’éléphant qui a peur de la souris.

Avant de partir en vacances Anne et moi avions fait du ménage, et j’avais même rangé dans le garage. Je retrouve mon bureau, ma chaise, et pas un papier qui traîne. Cela aussi m’appaise. Chaque fois que je démarre l’ordinateur, je suis suspicieux, je sais la vie qu’il y a dans cette bestiole, qu’une partie diabolique de moi se trouve dans les entrailles même de ce tas de ferraille. Le médecin m’a recommandé de ne pas gamberger en ce moment, tout en m’indiquant que les médicaments allaient m’aider à cela. Bon patient, je me suis dit que de ne pas gamberger cela ne voulait pas dire arrêter de penser. C’est souvent que l’on entend cette formule, on dit si facilement à quelqu’un qui ne va pas bien qu’il faut arrêter d’y penser, arrêter de penser tout court, et chaque fois que j’entends cette formule, arrêter de penser, j’ai le sentiment que l’on demande à cette personne de se rendre. D’accepter sa capture.

Ne pas gamberger donc. C’est vrai que les médicament aident à cela. Ma concentration n’est pas là, d’ailleurs d’habitude j’en prendrais ombrage, je m’exhorterais à davantage d’attention, mais là, non, je ne sens rien, je n’entends pas cette voix. Je suis calme et je ne m’impatiente pas de ne pas parvenir à réfléchir très bien. Je suis calme.

D’un calme qui me fait un peu peur.

Je ne suis pas tranquille.  

Vendredi Vendredi 29 juillet 2005

 

Jeudi Jeudi 28 juillet 2005

Une fois de plus, hier soir, j’aurais, par une de mes colères homériques, terrorisé la maison entière, un mot pris pour un autre, une lenteur à répondre, ou je ne sais quoi d’autre d’insignifiant et cette maladie qui est la mienne, colère douloureuse d’elle-même, en profite pour me torturer et avec moi, ceux que j’aime, Anne, les enfants, Sophie, les cousins d’Albi, que j’aime tendrement.

Je sens bien comment la faille aujourd’hui, cette année, cette fin de juillet, est plus profondément ouverte que d’habitude, les courants mauvais font surgir des images qui me font souffrir et avec elles, le désespoir de ne jamais avoir le dessus sur ces peurs. Cette peur ancestrale de la nuit par exemple, je finis par avoir peur de cette peur, la peur de la mort, j’ai peur aussi de cette peur-là, j’ai à ce point peur de la mort, d’être face à elle, que je me pousserais volontiers vers elle volontairement, une manière de libre arbitre en somme, j’ai peur de cette pulsion, de ce désir parfois de ne plus souffrir, j’ai peur de la douleur et je souffre d’avoir peur. Chaque matin fut-il pluvieux ou brumeux ou même crasseux, est pour moi une délivrance, je n’ai plus peur, je suis momentanément délivré de ma peur de la nuit, je peux même parfois sombrer, enfin, dans le sommeil, même s’il n’est plus l’heure. Je suis un homme des cavernes réfugié dans sa grotte, et n’affrontant pas les ténèbres de la forêt alentour, le sommeil sert à cela j’en suis certain, à ne pas affronter la nuit. Celui qui a tellement peur de la nuit qu’il ne peut fermer l’oeil devient fou.

Ce matin, je suis là, l’aube rentre par les fenêtres de la cuisine et je lui tourne le dos, je suis effrondré sur la table de la cuisine, je pleure à même la toile cirée. Je hoquette, je suis vidé, je pleure comme un petit animal apeuré, je voudrais qu’on vienne me chercher. Mais de même qu’on peut avoir peur de s’approcher d’une bête blessée, Anne peine à s’avancer vers moi, je lui fais peur. Je fais peur aux enfants. Le poids de cette journée m’assome, je voudrais l’avoir finie avant de l’avoir vécue.

Il faut rentrer.





Plus tard, à la fin du jour, avec Anne nous essuierons un orage violent en passant au large de Clermont-Ferrand, dans la nuit sous des trombes d’eau, Adèle ne voudra jamais s’endormir, Madeleine aura peur mais finira par s’endormir, je parlerais tranquillement avec Anne, dans la nuit. Sage décision que d’être rentré à Paris. J’ai rendez-vous demain matin avec le médecin. J’ai promis à Anne que j’allais me soigner. Je dois me soigner.




Une autre façon de l’écrire :

Une fois de plus, hier soir.
Une fois de plus une de ces colères à en trembler, j’aurai terrorisé la maison entière. Un mot pris pour un autre, une lenteur à répondre, je ne sais quoi d’insignifiant et cette maladie qui est la mienne, colère douloureuse d’elle-même, en profite pour me torturer et avec moi ceux que j’aime, que j’aime tendrement.
Je sens bien comment la faille aujourd’hui, cette année, ce mois, est plus profondément ouverte que d’habitude, les courants mauvais font surgir des images qui me font souffrir et avec elles ce désespoir, ne jamais avoir le dessus sur ces peurs : cette peur ancestrale, cette peur de la nuit par exemple, je finis par avoir peur de cette peur, la peur de la mort j’ai peur aussi de cette peur-là, j’ai à ce point peur de la mort, d’être face à elle, que je me pousserais volontiers vers elle volontairement, une manière de libre arbitre en somme, j’ai peur de cette pulsion, de ce désir parfois de ne plus souffrir, j’ai peur de la douleur et je souffre d’avoir peur. Chaque matin, matin pluvieux matin brumeux ou même matin crasseux, pour moi une délivrance, momentanément délivré de la nuit, sombrer enfin dans le sommeil même s’il n’est plus l’heure. Le sommeil sert à cela j’en suis certain, à ne pas affronter la nuit. Celui qui a tellement peur de la nuit qu’il ne peut fermer l’oeil devient fou. Ce matin je suis là, l’aube rentre par les fenêtres de la cuisine et je lui tourne le dos, je suis effrondré sur la table de la cuisine, je pleure à même la toile cirée. Je hoquette, je suis vidé, je voudrais qu’on vienne me chercher. Mais de même qu’on peut avoir peur de s’approcher d’une bête blessée, elle peine à s’avancer vers moi : en être là ? J’ai pensé (de moi) : un animal apeuré.
Plus tard, à la fin du jour, nous essuierons un orage violent en passant au large de Clermont-Ferrand, dans la nuit sous des trombes d’eau. Nous parlerons, dans la nuit. Sage décision que d’être rentré : j’ai rendez-vous demain avec le médecin. J’ai promis que j’allais me soigner. Je dois me soigner.
 

Mercredi Mercredi 27 juillet 2005

La photographie se trouve à un carrefour important de son évolution. Il ne s’agit pas là d’une porte ouverte enfoncée, mais du constat le plus flagrant que l’on puisse faire après la visite des expositions des Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles — notez que je vous donne le lien uniquement pour des raisons pratiques, ce qui est d’ailleurs un peu paradoxal tant ce site semble cumuler tous les défauts possibles en matière de navigation mal fichue, et je ne m’attarde pas à vous parler de son graphisme, si ce n’est cette explication éclairante qu’une touriste anglaise au français délicieux a obtenue à l’accueil des recontres, à la question pourquoi une aubergine ?, je vous assure le mot aubergine dans cette bouche anglaise était un délice, oui, pourquoi une aubergine ?, parce que c’est comme ça, qu’il n’y a pas de raison, que l’année dernière c’était un citron, l’année d’avant des petits pois, moi je trouve que c’est merveilleux ce graphisme sans raison, tiens là coco il nous faut une image, qu’est-ce qu’on va mettre, je ne sais pas moi, un appareil-photo ?, tu ne crois pas que cela fait un peu premier degré pour les RIP, oui, tu as raison, on n’a qu’à mettre n’importe quoi, tiens un courgette par exemple, ah ouais super la courgette, allez on met une courgette et puis l’année prochaine on aura qu’à mettre une tomate, ou un poivron, ouais super, ça fait hyper décalé, on a quelque chose là, mais je m’égare, d’autant que j’avais dit que je ne dirais pas ce que je pense de ce graphisme d’amateurs, mais là je crois que j’ai quand même un peu vendu la mêche, à se demander tout de même si ce n’est pas la même boîte de graphisme que celle qui avait pondu le logo de l’ANPE (admirez cette troublante ressemblance d’avec le logo de la société Symantec) et dont on vantait toute la symbolique (toute personne capable d’écrire quelques lignes sur l’adéquation d’une même figure géométrique, pour à la fois l’Agence Nationale Pour l’Emploi et une société informatique spécalisée dans la sécurité, est la bienvenue) promis, je me tais sur le sujet.

Donc la photographie est à une sorte de carrefour, disons depuis une quinzaine d’années, disons depuis que Photoshop existe. Il y a des photographes qui le savent, comme Joyce Neimanas — là aussi je vous donne le lien davantage pour les informations contenues dans le site que pour la beauté du site — dont je retiens surtout qu’à la rentrée universitaire de septembre 1989, à the School of the Art Institute of Chicago, elle avait exhorté ses étudiants en photographie à sortir de leurs ornières et qu’elle préférait ne pas les voir dans le labo noir et blanc, et que s’il n’y avait qu’elle, ce labo serait détruit. Et puis d’autres photographes qui inlassablement continuent de nous fourguer les mêmes sempiternelles images, visions compassées du monde et dont les seules recettes de composition ou de traitement de la lumière ont en fait peu varié depuis un certain Cartier-Bresson, avec peut-être tout de même, deux nouvelles recettes dans cette cuisine rance, le hors-champ, importé sans doute des premières images de William Klein et la couleur, parce que oui, certains d’entre eux se sont tout de même aperçus de cette nouveauté vieille de plus d’un siècle. Le photo-journalisme est le lieu des plus beaux mensonges de notre temps, mais de mensonges et de manipulation il sera question plus bas. Du temps de mes études à Chicago donc, cette marge un peu réactionnaire de la photographie était appelée straight photography — photographie raide — et j’avais participé à une exposition avec mon ami Greg intitulée This is no straight photography — ceci n’est pas de la photographie raide — imprimé en lettres grasses sur le haut d’une image célèbre d’Ansel Adams représentant les méandres d’un fleuve de montagne.

Donc autant l’admettre tout de suite je ne suis pas allé voir ces expositions d’une photographie qui m’ennuie au plus haut point — tout comme il ne me viendrait jamais à l’esprit d’aller à Perpignan pour le sommet annuel des menteurs — en revanche cette année, était-ce volontaire de la part des organisateurs des rencontres ?, j’en doute tout de même un peu quand on connait leur attachement singulier pour cette photographie rétrograde, mais cette année donc, il était loisible de regarder ces images dites informatives dans la lumière particulièrement éclairante d’autres expositions qui justement s’acharnaient à démontrer le mensonge constant des images.

La première de ces expositions était celle de Joan Fontcuberta, Miracles et compagnie sur deux étages. Les images aux murs sont accompagnés d’artefacts de tous genres exposés dans des vitrines comme ils le seraient dans un musée de l’Homme ou n’importe quel autre musée d’histoire, des reliques en somme, qui sont les preuves de ce que les photographies montrent. Il s’agit d’un reportage à propos d’un surprenant monastère aux allures orthoxes mais qui se trouverait au milieu d’une région de lacs et de fjords qui rappeleraient davantage la Scandinavie. Habitué du travail de Fontcuberta, on comprend dès cette superposition de deux mondes que tout ce qui est montré ici est ouvertement manipulé, d’ailleurs ce portrait de moine orthodoxe montrant une relique du monastère est en fait un autoportrait de Joan Fontcuberta, oui, c’est lui sur la photo, qui quelques images plus loin, toujours déguisé en cénobite orthodoxe, teste la surdité de la chouette d’Harry Potter à l’aide d’une trompette — il est à noter que l’exposition est ainsi faite qui dévoile lentement ses mensonges, la vérité du mensonge éclatant aux yeux du visiteur suivant son degré de crédulité ou de connaissances, l’image mettant en scène Harry Potter agissant comme le dernier rempart à cette crédulité, on ne peut pas croire à cette image, dès lors toutes les autres images de l’exposition sont fausses ce que l’on réalise à la fois rétroactivement et pour les images suivantes — et finalement le mensonge étant désormais patent, le reste de l’exposition est à l’avenant, dans ce monastère, les moines sont spécialisés dans tout un arsenal de miracles, tous photographiés pour preuves, la description écrite des miracles ne laissant aucun doute sur le sérieux de l’entreprise. Toutes les photographies en noir et blanc sont à peine réhaussées de couleurs trés désaturées aux endroits de la manipulation de leur image, après avoir vu cette exposition il est impossible de regarder d’autres photographies sans les soupçonner des pires traquenards de manipulation et de mensonges.

Aux entrepots d’autres expositions d’autres photographes mettent à mal ces mensonges, les photographies faussement publicitaires de Maurice Schletens ou les modifications ouvertement numériques de l’école de Düsseldorf — de jeunes photographes allemands se préoccupent des dictats documentalistes de la photographie comme d’une guigne et réalisant des images qui ont, soit davantage à voir avec la sérigraphie, ou soit encore avec l’infographie mais qui sont en tout cas débarrassées de leur contingence temporelle et avec elle de cette notion d’information documentaire que l’on ne parvient pas à départir de l’acte même de photographier. Une photographe britannique, Gillian Wearing, présente des autoportraits très dérangeants dans lesquels elle prend tour à tour les traits de sa mère, de son père, de son frère, de sa soeur, de son oncle et les siens propres à l’âge de trois ans. Ce sont des images terriblement conventionnelles, le portrait que l’on se fait tirer chez le photographe ou encore, le frère, la photographie candide et domestique, mais qui ne cache cependant pas son apparente supercherie, la découpe du contours des yeux laisse une ombre sous le regard, conférant à chaque personnage de la famille un masque.

La photographe japonaise Yuji Ono, elle, s’intéresse à l’acte d’exposer des images, aussi bien en terme d’exposer le support photosensible, que d’accrocher ses travaux, photographiant des toiles de maîtres dans les grands musées du monde dans des éclairages incidents qui révélent ou occultent suivant les ombres et les reflets des images plus astraites, images d’images, qui elles-mêmes deviennent soumises à cette même perception encombrée de l’ombre du visiteur et des jeux de brillance légère des tirages.

Les descriptions des procédés telles que l’on peut les lire sur les cartels sont parfois énigmatiques, ainsi quel procédé sournois cache la destruction des colorants dans le travail, par ailleurs sublime de Fabian Miller, on accueille bien volontiers que les fameux tirages aux sels d’argent fassent de la place à toutes sortes d’autres techniques numériques justement parce que les images ici produites ont une intelligence autonome, lumineuse, qui s’interrogent sur leurs conditions d’apparition et de production, ou encore regarde à la marge comme Joël Denot agrandissant dans des proportions miraculeuses les perforations d’un film 35m/m, crapaud qui se prendrait volontiers pour un boeuf dans cet effort de ressemblance d’avec la peinture de Mark Rothko, si dans l’ombre de ces images n’étaient cachés des corps sombres qui se confondent justement avec celui du spectateur se reflétant dans l’oeuvre. La photographie en abordant courageusement le virage numérique se préoccupe sans doute davantage d’elle-même et moins du surcroît de mensonge des images du monde, ce faisant elle enrichit davantage son spectateur plutôt que de lui imposer un regarde de cyclope.

Anachronisme complet au milieu des grands tirages colorés, les photograhies incroyablement sommaires de Miroslav Tichy, érotomane tchèque à la poursuite de l’image de femmes à l’aide d’appareils de fabrication domestique et à la conception particulièrement rudimentaire, images sans définition, dont on peut d’ailleurs se demander quel niveau de satisfaction elle donnait à leur auteur, qui à force d’être évanescentes finissent par cerner au plus près le mystère du regard de l’homme sur la féminité. Toute une vie à cette quête avec les moyens du bord.

Les rencontres d’Arles sont ainsi organisées que sont toujours comprises dans le programme principal une foule d’expositions hétéroclites qui n’ont justement rien à voir avec le thèmes généralement développés chaque année. Ainsi sont présentés deux photographes brésiliens, au motif que c’est cette année l’année du Brésil — jamais très bien compris le principe de ces commémorations à tour de rôle, mais j’attends avec impatience l’année de L’Ouzbékistan, parce que je dois reconnaître que je ne connais aucun photographe ouzbékistanais — aucun de ces deux photographes d’ailleurs ne nous montrant des images très novatrices, Mario Cravo Neto faisant étalage d’images s’inspirant de celles de l’esthétique déjà redoutable de bêtise de technique léchée de Robert Mappelthorpe, n’ayant jamais saisi l’intérêt des photographies de Mappelthorpe, imaginez ce que je pense d’un de ses médiocres suiveurs au début du XXIème siècle, et Miguel Rio Branco à qui on a confié toute l’église des frères prêcheurs à lui tout seul, et qui nous "offre" ici une exposition d’étudiant en fin de cycle d’études d’arts plastiques, pleine à craquer de lourds symboles morbides, c’est vrai ça tout de même, l’église, c’est la religion, la religion, c’est la vie après la mort, la vie après la mort, c’est la mort, je vais donc faire une faire une exposition dont le thème sera la mort dans une église, ça va être sublime. Un luxe inoui d’installations vidéo pour accoucher de travaux d’étudiants ! L’exposition des photographies des expositions universelles à Paris à la fin du XIXème siècle est émouvante, d’abord parce qu’on y voit les travaux de fondaisons de la tour Eiffel, qui au même titre que ces grandes halles et villages reconstitués ne devait être qu’une contruction éphémère, mais aussi parce que s’inscrit dans ces efforts photographiques une heureuse volonté de sauvegarde, photographies d’architecture de très grande qualité, faites à la chambre, les applombs sont parfaitement verticaux, la photographie était un luxe, on ne photographiait que ce qui en valait la peine — on est ici très éloigné des grands formats grandiloquents de Gareth Mac Ginley, non-moments d’une adolescence sinitre, comme si Nan Goldin et Larry Clark avant elle, avaient à jamais conditionné non seulement le regard de la jeunesse sur elle-même, mais sa façon d’être au monde, c’est-à-dire fidèle à ces images d’elle-même ; lorsqu’une des images de Mac ginley est plus remarquable que les autres, l’image du plongeon, par exemple, sa composition miraculeusement déséquilibrée, on a le sentiment que c’est purement accidentel. Sarah Moon touche au ridicule avec des images surfaites pour illustrer un conte à la très grande mièvrerie. Comme chaque année à Arles, une certaine désinvolture conduit à faire se cotoyer beaucoup d’images qui n’ont pas toujours à gagner à ces voisinages et une tendance amorcée déjà l’année dernière, c’est surtout aux entrepots que cela se passe, dans la ville même, ce sont pêle-mêle, toutes les autres expositions.

 

Mardi Mardi 26 juillet 2005

Je crois que cette année j’ai la gorde serrée comme jamais, en ce jour de l’année que je déteste par dessus tous les autres, celui où la tristesse me tombe toujours dessus soudainement, parce que vers midi, ce jour-là, il y a aujourd’hui douze ans donc, mon frère Alain se suicidait en se défénestrant.

Mais cette année est différente des autres parce qu’un sentiment nouveau est en train de naître à son égard, ce n’est pas un sentiment d’ailleurs mais c’est du ressentiment. Oui, j’ai du ressentiment à l’égard de mon frère Alain, parce qu’en se tuant, il a tué une partie de moi — et de ses parents aussi, mais eux j’en suis certain ne conçoivent aucun ressentiment, de la douleur seulement, de la douleur uniquement — vous vous doutez bien que je ne suis pas genre à parler aux morts, n’empêche si je pouvais, je crois que le temps serait venu pour une explication.

Mais non, c’est idiot. Bien sûr. Et pourtant. Pourtant je lui en veux terriblement. Cela fait douze ans que je vis dans cette mort-là. Cela fait douze ans que je mesure ce que je vis à l’aulne de cette mort-là. Cela fait douze ans que j’ai mauvaise conscience lorsque je réussis quelque chose ou lorsque j’accède un temps au bonheur. Je trouve cela injuste, je trouve injuste d’y parvenir quand lui a échoué, si terriblement. Je n’ai pas le droit de réussir. Je n’ai pas le droit d’être heureux. Je n’ai pas le droit de ne pas être seul. Je n’ai aucun droit en regard de cette douleur qui fut la sienne.

Est-ce à ce point, que lorsque Madeleine est née, l’une de mes premières pensées tandis que je la lavais et que la sage-femme libérait Anne du placenta, j’ai eu cette pensée étouffante, qu’elle ne connaîtrait pas cet oncle que j’aimais tant.

Oui, pourquoi as-tu fait une chose pareille ? Tu t’es tué. Tu nous as tués. Je te déteste.

Mais non Alonzo, je t’aime encore. Mais si je ne vais pas bien aujourd’hui c’est quand même beaucoup de ta faute. Et ça il faut que je le dise, il faut que je me le dise.

 

Lundi Lundi 25 juillet 2005

Les moutons donc ont largement abimé le jardin. D’ailleurs il me fait rire Thierry, le propriétaire des moutons, parce qu’il dit que ses bêtes ont le vice et qu’il est certain que dans quelques générations les moutons auront des ailes. If pigs can fly.

La semaine dernière nous avons replanté des hortensias avec Anne, c’était le plus pressé en somme. Ce matin, je remonte les murets sur lesquels les sales bêtes ont du déraper dans leur gloutonnerie. Pour tout vous dire j’ai horreur de faire cela. Et d’ailleurs, je ne le fais pas bien. Mon père est nettement plus fort que moi à ce jeu là. Mais voilà je suis bien décidé à lui épargner cela, non pas qu’il n’aime pas le faire, je crois même qu’il aime bien reconstruire des murs de pierre, mais les pierres sont lourdes, c’est tout de même à moi de le faire. Remonter les murets, cela fait intrinséquemment partie des Cévennes, des vacances dans les Cévennes.

Les Cévennes sont des terres pentues, et longtemps y fut pratiquée une agriculture de terrasses. Les anciens nivellaient le terrain par franges soutenues par des murs de pierre. J’ai le souvenir enfant d’avoir vu encore quelques champs en terrasses cultivées, essentiellement pour de l’herbe à fourrage, mais je dois dire qu’il s’agit là d’un souvenir ancien. Je ne crois pas avoir vu ces dernières années de terrasses cultivées. A vrai dire, les cultivateurs sont de moins en moins nombreux sur cette terre, parce que c’est une terre difficile, justement parce qu’elle est très pentue et puis les hivers sont rigoureux. Des terrasses, il y en a bien encore quelques unes, mais elles aussi tendent à disparaître, parce que les murets s’écroulent, justement sous la poussée des terrasses et de leur alluvions après les pluies torentielles d’automne, et comme les terrasses ne sont plus cultivées, il n’y a plus personne pour remonter les murets. De ces murets, on en trouve partout dans les Cévennes, au milieu des forêts parfois, preuve sans doute, que les châtaigniers ont gagné du terrain sur les terres cultivées. A la garde de Dieu, subsistent encore quelques abris de bergers faits de ces lourdes pierres que les gens d’ici appellent des lauzes. Il arrive aussi de temps en temps de trouver dans les forêts, ou dans des endroits très reculés, de petites enceintes faites de ces murets, ce sont d’anciens cimetières de Camisards, je me souviens avoir dormi à la belle étoile sur le Bousquillou à l’abri du vent d’un de ces murets et de comprendre seulement le matin avec mon ami que ce muret était en fait l’enceinte d’un cimetière sauvage. Dormir dans un cimetière.

Monter ou remonter ces murets de lauzes est un travail harrassant et qui demande aussi à la fois de la patience, celle de chercher la bonne pierre, pour le bon emplacement, celle, dans un tas de pierres qui se ressemblent toutes, celle donc, dont la silhouette correspond au mieux avec les contours externes du vide à combler. Si vous vous contentez d’une pierre qui aille seulement à peu près, deux ou trois rangs de pierres plus haut votre muret s’écroule et vous maudissez votre amateurisme et vos approximations paresseuses. Tout ceci demande une ingéniosité et une précision de castor. Et je me sens, chaque fois que je dois remonter un muret, et que je fais un épouvantable travail de cette corvée, je me sens donc, minuscule devant le souvenir de ces hommes-castors qu’étaient les Cévennols, et dont les constructions perdurent, notamment à la Garde de Dieu.

 

Dimanche Dimanche 24 juillet 2005

C’était un piège à cons et nous sommes tombés dedans. Un grand vide-grenier à l’échelle du village de Malons et Elze, à onze heures, on pourrait même subir volontairement la dictée et le problème du brevet du début du XXème siècle dans l’église, de quoi se réjouir vraiment. Nous devions y aller avec Micheline et nous nous promettions de rivaliser à cette dictée comme à une de nos parties de scrabble. Et quand nous arrivons sur les lieux ce ne sont que tréteaux et tables pour commerçants itinérants du coin, "vins de pays" (l’Hérault c’est quand même pas la porte à côté) en dégustation, lavandes et autres soit-disantes spécialités locales, bien sûr deux gros amplis diffusent de la soupe, je sens bien le regard déçu des enfants qui m’interroge, Madeleine même de dire à voix un peu haute que c’est vraiment raté.

En redescendant du village, nous sommes en plus les témoins d’une altercation minable entre une Belge et trois babas qui s’engueulent à gorges déployées, la Belge est venue au village pour faire du scandale parce qu’on lui avait rempli sa piscine nuitamment de terreau, elle n’a apparemment pas de preuves, mais j’ai quand même le sentiment qu’elle ne doit pas se tromper beaucoup en s’en prenant à ces trois hippies crasseux qui exposent des peintures terrifiantes de laideur et de petits objets artisanaux ni faits ni à faire fabriqués en Chine, cette mention n’est pas toujours parfaitement grattée. Elle se fait conspuer, elle est seule contre ces trois glandeurs, mais elle ne se demonte pas, la xénophobie fait rapidement surface on lui demande de retourner en Flandre, à son accent wallon, cela doit lui faire chaud au coeur, je donne les clefs à Anatole et lui demande de faire monter les enfants dans la voiture, parce que je ne peux pas la laisser se faire harceller comme ça, mais d’autres gens sont plus rapides qui séparent les deux parties. C’est vraiment pitoyable. Je repars furieux. Je ne sais pas pourquoi mais cela me met durablement en colère. Les bribes que j’ai saisies de ce conflit ne m’informent pas suffisamment des tenants et des aboutissants de cette dipuste, remplir la piscine aurait asséché une source, c’est ce qui a été dit, la remplir de terreau est lâche. Ces gens-là, les babas comme cette Belge aiment ce pays, par ailleurs désert, mais les babas aimeraient sûrement que tout le monde ici continue de vivre comme au XIXème siècle — d’ailleurs je ne suis pas certain qu’il existe encore des hommes et des femmes qui soient encore capables de vivre dans les Cévennes come on y vivait au XIXème siècle, c’étaient de telles conditions de non-vie, lorsque nous sommes arrivées dans les Cévennes, à la ferme, toutes les ressouces comptaient, Madame Masseboeuf et sa fille Antoinette, avaient passé l’hiver à éplucher des châtaignes pour les revendre un franc du kilo, je me souviens qu’enfants, allant à la fête à Malons avec elle, elle avait tenu à nous donner à chacun une pièce de dix francs, la honte quand j’ai compris plus tard que ces deux pièces de dix francs avaient sans doute équivalu à une vingtaine de kilos de châtaignes épluchées, qui pourrait encore passer de tels hivers ? — alors ils se sentent insultés par une piscine ou une parabole, parce que c’est cela vraiment. Ceci dit, c’est vrai madame, si vous aimez ce pays, est-ce que vous avez vraiment besoin d’une piscine quand l’eau de la Cèze ou de descendre de Malons à Bournavette vous tend les bras ? Mais sachez tout de même que si vous n’êtes pas capables de vous entendre cette terre va mourrir, qu’elle agonise depuis longtemps déjà, les gens d’ici le savent d’ailleurs qui jamais n’ont tiqué sur nos accents du nord, ont souvent offert d’aider, avant la débrouissailleuse, nous avions appris de Lousteau, l’ouvrier agricole de la ferme, à se servir d’une faux et d’un passe-partout. Cette montagne est assez grande pour tous. Entendez-vous sur l’essentiel, la beauté du pays, le reste ce sont des détails.

J’ai quand même fini par décolérer.

L’après-midi, baignade au bord de la Cèze en amont du pont de Souillas. Les enfants s’ébattent dans l’eau gentiment, Anatole et Grégoire s’emploient à éclabousser abondamment leur mère qui nage près du rocher, je lève le nez de ma lecture, je viens de finir Fuir de Jean-Philippe Toussaint — étonnant tout de même cette persistance des romans de Jean-Philippe Toussaint, que je lis si souvent dans des circonstances analogues à celles traversées par les personnages du roman, j’ai donc commencé Fuir dans le train, et je le finis après m’être baigné à la fin de la journée, comparablement, j’avais finis Monsieur dans la train me ramenant chez moi après le travail, pour découvrir que mon immeuble rue des Lyanes était plongé dans l’obscurité complète d’une panne d’électricité, coïncidant avec cette autre coupure électrique générale dans un quartier entier de la fin du livre — et je remarque tout d’un coup la lumière un peu mordorée de cette fin d’après-midi, l’éclairage un peu plus rasant filtré par les feuilles de la végétation alentour, elle est aujourd’hui rigoureusement la même que celle de mon souvenir des diapositives du père, et d’une photographie en particulier, celle d’Alain lisant, âgé de huit ou neuf ans, allongé sur le rocher. Nous vantions de concert avec le père la qualité du nouvel appareil-photo, un Minolta SRT100 — qui naturellement est devenu mon premier appareil-photo — puisqu’aggrandie sur le mur dans le salon à Garches, sur l’image on pouvait (presque) compter les pages du livre. Depuis que je connais Anne, elle se moque souvent de ma propension à demander à ce que les couleurs des tirages soient réchauffés et depuis que je me sers de Photoshop de me voir régulièrement rajouter quelques points de jaune et de rouge. Et c’est aujourd’hui en levant le nez de mon livre, en voyant Rébecca allongée sur ce même rocher que je viens de comprendre que cette lumière un peu chaude que je recherche dans toutes mes photographies en couleur. Que cette lumière de fin de jour sur le bord de la Cèze en été, est une manière d’étalon de lumière pour moi.

Le bloc-notes du désordre