Dimanche Dimanche 19 juin 2005

Je vous vois. Oui, vous, non, inutile de regarder par dessus vos épaules, derrière vous, de singer la chouette, et vous seriez drôlement fort de le faire, 240° de rotation cervicale, je vous envie, non non, c’est bien à vous que je parle, vous qui me lisez. Oui, j’ai découvert que je pouvais vous voir. Qu’il y avait un dispositif qui permettait exactement cela, vous voir, voir qui vous êtes. Vous ne pouvez plus vous cacher.

Vous avez peur ? Non ? Vous avez raison. Et non, évidemment pas, je ne vous vois pas vraiment, et pourtant c’est ce que vante mon nouvel hébergeur et un de ses partenaires qui lui fournit un outil de statistiques très poussées.

Vous dire exactement comment tout cela fonctionne, je ne pourrais pas le faire. Le mieux si vraiment vous voulez comprendre, c’est de vous adresser à Julien, lui comprend ces choses-là, et il est plein de patience pour les expliquer à des esprits moins cartésiens et moins brillants que le sien, comme le mien par exemple. Non ce que je voulais vous dire, c’est qu’avec le changement d’hébergeur, apparemment je dispose de nouveaux outils pour mieux cerner mes visiteurs.

Alors je me suis pris par la main et voilà ce que j’ai trouvé :

1/ D’abord j’ai été incrédule de découvrir que vous étiez entre 1000 et 1500 visiteurs par jour, sur le coup je me suis pris pour le Orson Welles de l’internet et je me frottais déjà les mains de me demander quel genre de tranquenard j’allais ourdir à vos nombreux dépens.

2/ Cette première découverte enthousiasmante fut immédiatement suivie par un correctif, vous êtes seulement 5% de ces très nombreux lecteurs qui visitez plus de vingt pages et 90% des visiteurs viennent sur le site moins d’une minute, ça m’a fait un peu sourrire tout de même, je me suis dit que cela ressemblait, toutes proportions gardées, à la visite du Louvre en courant dans Bande à part de Jean-Luc Godard.

3/ Je me suis demandé quelle pouvait bien être la raison d’un tel manque d’appétit (je ressemblais alors à Anne très déçue que ses convives ne se soient resservis "que" trois fois de son plat indien), j’ai alors découvert que cette écrasante majorité de visiteurs était attirée par quatre éléments du désordre, donc dans l’ordre d’attirance, L’origine du Monde de Gustave Courbet, une photographie de la série Anne, le fichier-son à la très faible qualité de Wee Three de Patti Smith, sur le coup je me suis même demandé si je ne commettais pas là une faute irréparable du point de vue de sa maison de disques et aussi, oui, la page même que vous êtes en train de lire, le bloc-notes du désordre (pour 10% d’entre vous).

4/ J’en ai déduit que le désordre cela restait tout de même une petite entreprise familiale, qu’il ne fallait pas un seul instant s’imaginer que nous étions tous les soirs un bon millier dans le garage, ce qui compte tenu de son exiguité, était plutôt une bonne nouvelle.

Et puis j’ai découvert comment les visiteurs arrivaient dans le désordre, voici de fait la liste des recherches qui ont débouché sur le site, pour vous éviter des allers retours vers un moteur de recherche, je vous ai tissé les liens (je vous dois bien ça), ce qui vous permettra de juger de l’à propos des pages du désordre.

1. azertyuiopqsdfghjklmwxcvbn 77 5.7%
2. snuff movie 26 1.9% (si c’est effectivement ce que vous recherchez dans ma petite boutique, allez vous faire foutre)
3. perte blanche 21 1.6% (c’est Hervé que cela va faire rire)
4. pubis 14 1% (j’ai eu un moment l’incroyable privilège d’être la première image de pubis dans le monde référencée par Google, ce n’est plus le cas apparemment)
5. robert frank 13 1% (On n’est pas peu fier).
6. kandinski 11 0.8%
7. agneau mystique 10 0.7%
8. other 10 0.7% ?
9. tanque verde swap meet 9 0.7% ?????????????????
10. supplice chinois 9 0.7%
11. nudité 8 0.6% (ce n’est sûrement pas ce que vous êtes venus chercher, j’en suis désolé.
12. histoire de loeil 8 0.6%
13. snuff 8 0.6% (allez vous faire voir je vous ai dit).
14. bloc notes 8 0.6% (Ca ne cesse de m’étonner).
15. ubu roi 7 0.5%
16. desordre 7 0.5%
17. bostryche 7 0.5% (pas sûr que cela réponde à vos questions, mais peut-être en rirez-vous ?)
18. impedimenta 7 0.5% (idem)
19. ondinisme 6 0.4% (le Tangram, un jeu magnifique)
20. nudite 6 0.4% (et les accents alors !)
21. lb 6 0.4% (je suis content d’aiguiller des lecteurs de Ludovic Bablon)
22. ubiquiste 5 0.4%
23. pictionnary 5 0.4%
24. hébéphrénie 5 0.4% (j’espère ne l’avoir pas aggravée avec mes modestes blagues)
25. georges bataille 5 0.4%
26. heure a chicago 5 0.4% (j’ai du mal à me dire que c’est effectivement ce que vous cherchiez, mais je vais quand même vous renseigner utilement, il est sept heures plus tôt à chicago qu’à Paris)
27. sperme 5 0.4% (Décidément Hervé m’attire de drôles de clients).
28. estomac 5 0.4% (Hum !)
29. aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa 5 0.4% Ah !
30. clown 5 0.4% (C’est Julien que cela va faire rire)
31. tueur a gage 4 0.3%
32. snuffmovie 4 0.3% (Go fuck yourself !)
33. les larmes deros 4 0.3%
34. je me souviens memory 4 0.3% (Si telle était effectivement votre recherche, je crois que je dois vous faire rudement plaisir et j’en suis très heureux)
35. blogge 4 0.3% (considérations qui datent un peu)
36. duodenum 4 0.3% (Jamais été très fort en biologie, je m’excuse)
37. le grand cahier 4 0.3%
38. l5 L4 0.3% (I know how you feel)
39. jalousie 4 0.3%
40. klismaphilie 4 0.3% (vous aussi, vous aimez bien jouer au tangram ?)
41. la route des flandres 4 0.3%
42. chattes humides 3 0.2%
43. hebephrenie 3 0.2%
44. films érotiques 3 0.2% (satisfait ?)
45. cocksucker blues 3 0.2% (donnez-moi encore un peu de temps et je vais m’arranger pour rendre ce film téléchargeable)
46. saint sebastien 3 0.2%
47. bloc-notes 3 0.2%
48. scutigère 3 0.2% (moi aussi j’ai cherché sur internet pour savoir ce qu’était cette bestiole)
49. pendu 3 0.2% (pas de blague hein ?)
50. scutigere 3 0.2%
51. je me souviens perec 3 0.2% (Content de vous savoir passé par là, c’est l’une des toutes premières pages du site)
52. anaclitisme 3 0.2% (Décidément vous aimez bien ça le Tangram !)
53. jeu de memory 3 0.2% (j’espère que vous êtes content)
54. hanno baumfelder 3 0.2% (Hanno ne va pas en revenir !)
55. la cible 3 0.2%
56. peinture alimentaire 3 0.2%
57. gicleur 3 0.2% (Je doute que ce soit des dessins de Benoît Jacques que vous soyez venu chercher ici, désolé)
58. furtling 3 0.2% (On s’amuse bien avec son petit jeu de Tangram ?)
59. le bloc note 3 0.2% (LE bloc-notes tout de même !)
60. anost 3 0.2% (peut-être pas les les plus enchanteresques vues d’Anost, par ailleurs charmant village de Bourgogne)
61. pornography 3 0.2% (I don’t suppose that this is what you are looking for, we are aiming hard to please but not hard enough obviously !)
62. barbara bouchet 3 0.2% (je préfère vous aiguiller vers le site de Barbara que vers des photographies du Bouchet de la Lauze, mais nul doute que vous cherchez une autre Barbara.)
63. l5 s1 3 0.2% (Mal au dos peut-être ?)
64. facealamort 3 0.2% (En espérant que ce très beau livre vous aide)
65. perec je me souviens 2 0.1%
66. giuseppe penone 2 0.1%
67. photo maton 2 0.1% (Je peux peut-être vous suggérer de visiter ce site de photo-matons)
68. deltoïde 2 0.1%
69. xylophage 2 0.1%
70. kafkaien 2 0.1%
71. fucker 2 0.1% (I wonder how they call his mother ?)
72. introductions anales 2 0.1% (Vous ne feriez pas mieux de prendre un peu l’air ?)
73. le désordre 2 0.1%
74. make love 2 0.1% (Surely not what you are looking for, but at least this is a splendid image, don’t you think ?)
75. giacometti 2 0.1%
76. ci-all 2 0.1% ?
77. molloy 2 0.1%
78. collants 2 0.1% (ça colle ?)
79. mappelthorpe 2 0.1% (fff, Mapple syrup)
80. erotisme 2 0.1%
81. vache qui rit 2 0.1% (peiné que je suis moi-même d’apprendre que mon grand père Oscar ait perdu ce procès avec sa vache sérieuse et qu’il se soit rabattu sur la Vache Gros-Jean)
82. jack kerouac 2 0.1%
83. taxi pour tobrouck 2 0.1% (ça c’est curieux, il va en fait falloir que j’écrive quelque part dans le bloc-notes que je suis un grand amateur de ce film, mais pour le moment je ne trouve pas trace de la moindre mention de ce film dans le site)
84. préservatif 2 0.1%
85. mairie de loos 2 0.1% (et si vous connaissez quelqu’un qui y travaille dites-lui bien que si cela se trouve son bureau est au beau milieu de l’empire céleste de mon Oncle Michel)
86. behemoth 2 0.1%
87. debout les zouzous 2 0.1% (vous aussi vous aimez bien la chanson de Clifford le grand chien rouge ?)
88. cenobite 2 0.1% (les Cénobites tranquilles)
89. foutre 2 0.1%
90. chagall sarrebourg 2 0.1%
91. pertesblanches 2 0.1%
92. bagages qui ralentissent arme 2 0.1%
93. soeurs poliakoff 2 0.1%
94. lhistoire de loeil 2 0.1%
95. claude simon 2 0.1%
96. cullote 2 0.1%
97. porte de clignancourt 2 0.1%
98. tatouage beckham 2 0.1% (là je vous dis vraiment tout ce que je sais de David Beckham)
99. contrat tueur a gage 2 0.1%
100. oxymores 2 0.1%


Et au vu de toutes ces recherches, je me suis dit que nous avions de nombreux centres d’intérêt communs, une certaine fascination pour le graveleux, la littérature, la photographie, l’aléatoire, les souvenirs d’enfance, le Nord, les mots étranges et compliqués, davantage pour leur sonorité que pour leur signification et les oxymores, ce dont j’aurais pu me douter sans avoir à passer par d’aussi savants calculs et de doctes analyses statistiques : ben oui, si vous venez dans le désordre, c’est que vous aimez un peu ce que j’aime.

Je crois que j’ai fait le tour de cette question de statistiques. Je n’ai pas besoin de savoir qui vous êtes, quel est votre budget mensuel pour les cotons-tiges ou la liste de vos 2500 disques de jazz préférés. Je ne suis pas marchand de vent. Encore un mot de passe que je vais m’empresser d’oublier.

 

Samedi Samedi 18 juin 2005, concert de Ryôan Ji

Les concerts de l’ensemble Ryôan Ji sont pour moi l’expérience même de la beauté, ou tout du moins de cet idéal de beauté et d’advention vers lequel je m’efforce d’orienter mon travail, sans jamais y parvenir tout à fait, sans jamais cette complète satisfaction qui s’apparente à la félicité.

Les membres de l’ensemble Ryôan Ji semblent atteindre — ils n’en sont cependant peut-être pas conscients, ou bien encore en disconviendraient-ils, leur absolu ne pouvant coïncider exactement avec le mien — cet état de grâce, à tel point que je ressors de ces concerts dans un état mental, de concentration notamment, qui me permet justement d’envisager sous un jour insoupçonné à la fois le monde qui m’entoure, mais également qui je suis et ce que je m’efforce de faire.

Je ne tiens pas à élucider à tout prix les raisons de ce que je suis tenté d’appeler de la réussite — cette réussite s’apparente à celle des Anglais le vendredi soir au pub, ils boivent des ales à la recherche de l’ivresse, ils l’atteignent sans mal, en cela ils ont réussi, ils ont atteint un état d’eux-mêmes qu’ils recherchaient, une différence cependant s’insinue pour moi dans cette comparaison, je ne vais pas aux concerts de l’Ensemble Ryôan Ji dans la quête d’un état second, ou même d’un état autre, j’y vais généralement dans le but d’écrire une chronique, l’"ivresse" vient en chemin, qui d’ailleurs influe sur la rédaction de la chronique, alors je finis par ressembler au critique œnologue qui aurait goûté à de trop nombreux vins — sans doute parce que j’entretiens un rapport étonnamment supersticieux avec l’inspiration, tant je redoute toujours d’en manquer, et que je vis dans la certitude que sa recherche la fait fuir et disparaître sans délai. Quand bien même je ne vais donc pas aux concerts de l’ensemble Ryôan Ji en quête donc d’inspiration, je suis obligé de constater, qu’elle m’est souvent offerte en sus de ce que j’étais venu y chercher — quelques notes pour écrire une chronique — d’ailleurs je ne prends pas ces notes, la musique jouée par l’ensemble m’emmenant prestement à la périphérie de moi-même, transport que je goûte assez pour ne surtout pas m’arrimer à une prise de notes — je prends, certes, de nombreuses photographies, mais à dire vrai, je n’y mets pas la concentration nécessaire, ce qui s’est avéré, l’hiver dernier, catastrophique d’un point de vue pûrement techncien de la photographie, mes images étaient terriblement médiocres, non, lors des concerts de Ryôan Ji, je dois avouer cet état étrange d’être traversé par l’acte de photographier — et qui me détourne sûrement de mon but avoué, écrire une chronique à propos d’un concert de l’ensemble Ryôan Ji. Ce manque de rigueur m’est souvent reproché par le commanditaire de ces chroniques, qui invariablement doit attendre un mois ou deux avant que je ne parvienne à m’extraire du piège de pensées dans lequel je me suis engouffré en me laissant prendre par la main dans la rêverie éveillée que signifie pour moi un concert de Ryôan Ji.

Tout de même. Je peux ne pas vouloir connaître le secret de cette recette, j’ai cependant l’intuition que le jeu manifeste avec le hasard, l’indétermination et l’accidentel qui est celui de toutes les oeuvres interprétées par Ryôan Ji, et comment cette interprétation se situe toujours dans la plus grande des fidélités à ces oeuvres, le spectacle manifeste du hasard au travail donc, doit sans doute être pour beaucoup dans ma fascination pour la musique jouée par l’ensemble Ryôan Ji. Il me semble même entendre dans cette musique une évocation de très haute fidélité des entretiens de travail que j’ai eus avec la photographe Barbara Crane lors de l’hiver 1988-89 au cours desquels sans cesse je recevais des exhortations de Barbara à confier davantage et davantage dans mes photographies au hasard. Cet enseignement est lointain, mais incroyablement vivace, il fait corps avec moi, et la musique lorsqu’elle naît du hasard résonne en moi d’un écho particulier.

Il m’est impossible désormais, dans l’écriture d’une chronique à propos d’un concert de Ryôan Ji, de ne pas inclure dans l’écriture-même certains des éléments disparates qui ont jalonné le parcours incertain de ma pensée pendant le concert, ni même de ne pas rattacher le sentiment de beauté éprouvé à l’écoute de cette musique fragile et instable à certaines préoccupations plus personnelles tant elles se trouvent parfois corroborées, soulignées ou même éclairées par la musique de l’ensemble Ryôan Ji. J’espère que ces rapprochements ne sont pas insupportablement impudiques pour les musiciens.


La chronique de ce concert n’est pas encore tout à fait achevée, des imperfections subsistent, mais dans un souci de ne pas faire prendre trop de retard au bloc-notes, j’en donne déjà le lien

 

Vendredi Vendredi 17 juin 2005

Concert du Surnatural Orchestra dans une chaleur d’étuve, des musiciens feignaient l’évanouissement tandis que le batteur éventait les solistes en brassant l’air à l’aide d’une cymbale. Pendant le chorus d’alto a capella les cuivres faisaient la distribution d’eau minérale au public.

Peut-être pas le meilleur des concerts de Surnatural Orchestra à mon avis, mais la fête tout de même, je ne cesserai cependant jamais de leur en vouloir de jouer dans des conditions aussi sombres, les photographier à l’Ermitage est décidément une gageure, la sensibilité artificelle de l’appareil poussée à son maximum, sous expositions de deux valeurs et mesure systématique des hautes lumières : dans les moments les plus lumineux, je suis au huitième de seconde, ce qui compte tenu de leur indicipline de rigueur apporte un surcroît d’empirisme, miraculeusement, dans la centaine d’images que je fais chaque fois, je finis toujours par obtenir une dizaine d’images dans lesquelles quelques plages nettes subsistent.

Mais que j’aime ce désordre ! (en dépit des conditions de lumière exécrables)

 

Jeudi Jeudi 16 juin 2005

M’écrire pour obtenir cette chronique

 

Mercredi Mercredi 15 juin 2005

Séance de Nathan chez la psychologue. Avec Anne nous nous faisons cette réflexion que nous sommes obnubilés par les difficultés de Nathan que certains soirs, cela devient notre seul sujet de conversation, tous les deux, dînant, après avoir couché les enfants ou les avoir simplement congédié dans leur chambre, pour avoir un peu la paix, les soirs où il n’y a pas école le lendemain. Et comme cette obsession est en fait douloureuse pour son omniprésence, comme elle remplit l’espace de nos vies ! Comme c’est douloureux de constater par la parole l’encombrement qui est celui de Nathan, en essayant d’être les plus attentifs possible aux menus progrès, aux avancées minuscules ! Et je découvre comment le fait de l’énoncer est en fait douloureux, l’écho de nos voix porte, c’est en fait douloureux de simplement dire les difficultés psychologiques de Nathan, de l’entendre aussi, dans la bouche d’Anne. C’est chaque fois douloureux. Parfois cela fait du bien, après avoir causé de la peine. Que ce soit entre nous ou avec des amis. On dit les difficultés psychologiques de Nathan les larmes aux yeux, et puis d’autres paroles viennent et nous délivrent un peu en déserrant momentanément l’étau.

Mais je m’aperçois aussi que de dire les difficultés psychologiques de Nathan résonne avec douleur, l’écrire, pareillement, que c’est une recension, pas tous les soirs, parce que toutes les pages du bloc-notes ne sont pas concernées par cette douleur, mais tout de même la fréquence de ces notes est une indication de la douleur qu’elle nous cause.

Alors cet écho de la journée, de ce qui a déjà fait mal dans la journée est-il vraiment nécessaire ? Et a-t-il vraiment sa place dans ce qu’il est convenu d’appeler mon travail ? Est-ce que je ne devrais pas aussi créer un répertoire secret pour cette prise de notes, comme je le fais pour les notes qui concernent mon travail rémunéré ? Et qu’est-ce qui rend une chronique à propos de mon travail plus secrète qu’une autre qui concernerait les difficultés psychologiques de Nathan ?

La vérité est que je n’ai pas de réponse très sûre à ces questions. Que je me fie à une manière d’intuition, mais que je pourrais très bien me tromper. Je le sais.

 

Mardi Mardi 14 juin 2005

Ca y est, je me suis lancé dans le téléchargement. Je suis vraiment un papy de l’internet, mes petits enfants viennent d’installer un modem sur mon ordinateur et voilà que j’inonde la planète entière par mail avec de luxueux fichiers images, 1 à 2 megs, en fichiers attachés, des photos des roses du jardin ou de cette courgette magnifique qui pousse hors de proportion dans le potager. C’est presque ça. En fait Anne-Pauline m’a offert il y a quelques temps un livre dont je viens d’entammer la lecture, il s’agit de Fêtes sanglantes et mauvais goût, une anthologie des chroniques d’un certain Lester Bangs, critique de rock qui fit couler de l’encre outre-Atlantique dans les années 70 notamment. Je crois qu’Anne-Pauline aime cette écriture outrancière, pour la charier un peu je lui ai dit qu’elle n’avait pas lu tous les mois Rock’n’Folk et ses critiques de disques et de concert dans lequelles les chroniqueurs rivalisaient de métaphores boîteuses et ce que nous appelions à l’époque de délires, moments où l’écriture se laissait aller à une improvisation comme hallucinée, cependant rarement touchée par la grâce, mais adolescents boutonneux, cela nous impressionnait fort. N’empêche j’aime bien relire ces critiques d’un autre temps, dans lesquels il est question de noms de groupe dont j’avais tout oublié, et plus entendu depuis, les MC5, les New York Dolls , les Stooges, les Dead Kennedys, les Violent Femmes, etc...

Et comme hier soir Pierre à qui j’avais demandé un coup de main pour l’installation d’un mini réseau, avait du télécharger un programme, surpris qu’il fut que je ne fasse pas de téléchargement de partenaire à partenaire, il m’a installé deux programmes de téléchargement concurrenciels et donné quelques conseils, je me suis alors dit que je devrais essayer de télécharger des fichiers-sons de ces groupes antédiluviens, mais pour tout vous dire je n’y croyais pas trop. Quelle ne fut pas ma surprise ce matin en découvrant que le fichier de Back in the jungle des New York Dolls était arrivé à bon port et en lançant sa lecture, cette émotion très forte, entendant à nouveau cette alternance, qui faisait mon bonheur alors, entre les deux chansons comprises dans le même morceau.

A tout hasard j’avais aussi lancé une recherche sur le Modern Jazz Quartet parce que cela fait des années que je suis à la recherche d’un disque d’eux dont je ne connais ni le titre ni la pochette, et ce matin je constate, très ému aussi, que le premier fichier sur lequel j’avais cliqué à tout hasard est effetivement celui de l’enregistrement tant convoîté.

Ce soir avant d’aller me coucher, je prends soin de charger la machine de demandes de fichiers, comme on remplit à bloc le poële à bois en hiver pour la nuit.

 

Lundi Lundi 13 juin 2005

On est facilement crédule lorsqu’on vous annonce une bonne nouvelle. Je pense que je surprendrais personne en disant le peu de crédit que je peux accorder aux horoscopes. Et pourtant ce soir, la visite de Pierre et Sabrina, ferait presque surgir en moi une personnalité de midinette qui se ruerait, dans son hebdomadaire de mode préféré, sur les pages d’horoscope pour vérifier ses chances de rencontre du prince charmant dans la semaine à venir. Je ne sais plus comment la conversation a été amenée sur le sujet, mais gentiment Sabrina nous a révélé quels étaient nos signes d’astrologie chinoise, ce qui nous a permis d’apprendre un fait tout à fait remarquable, notre famille est une famille à trois dragons — Anne (1964), Nathan (2000) et moi (1964) sommes les trois dragons — ce qui touche naturellement à la félicité, augmentée, vraiment nous sommes en veine, cette maison abrite le feu sacré c’est certain, par le fait que Madeleine soit un tigre, seul signe à même de rivaliser avec le dragon et Adèle un singe ce qui est naturellement le signe de l’intelligence et de la ruse. Du coup, on se plaît évidemment à trouver dans les minuscules frasques d’Adèle, bébé de 14 mois, les preuves d’un esprit malin, ou encore de la félinité et de la majesté dans cette tigresse de Madeleine, immodestes on verrait très bien comment Anne, Nathan et moi sont ces êtres d’exception, dragons personnifiés que nous sommes.

Je me demande quel crédit nous aurions donné à ces histoires d’astrologie chinoise, et combien nous aurions écouté les explications savantes de Sabrina, si elle nous avait appris que nous étions des rats et des cochons.

 

Dimanche Dimanche 12 juin 2005

L’homme moderne survit très bien quelques jours en dehors de chez lui les mains dans les poches.

Si l’homme moderne a faim, il se rend dans un restaurant, dont il règle l’addition à l’aide de sa carte de crédit.

L’homme moderne, dans une ville qui lui est étrangère, trouve refuge le soir dans un hôtel dont toutes les chambres se ressemblent, à vrai dire toutes les chambres de tous les hôtels dans lesquels l’homme moderne se rend se ressemblent, elles comportent toutes un lit deux fois trop large pour une seule personne, même corpulente, le lit est cerné de deux tablettes de nuit au dessus desquels deux petites lampes éclairent sa lecture, une volée d’interrupteurs de chaque côté du lit lui permet d’actionner tous les éclairages de sa chambre et généralement lorsque l’homme moderne pénètre dans sa chambre d’hôtel, la chambre 246, dont il sait immédiatement, on ne le lui précise pas, mais cela va sans dire, que le 2 de 246 est une indication d’étage et que 46 est en fait le numéro de sa chambre, l’homme moderne donc trouve la télécommande d’un téléviseur préallumé posée sur une des deux tablettes de nuit.

Invariablement l’homme moderne trouvera des serviettes de bain blanches, immenses et sans doute neuves pour être pareillement immaculées et voluminueses, d’ailleurs l’homme moderne considère souvent que ces serviettes ne sont pas un prêt, mais une offre qu’il est en droit ou non de faire sienne.

Depuis quelques temps déjà, l’homme moderne trouvera dans la plinthe de la petite table à sa disposition dans la chambre un petit orifice dont il reconnaîtra immédiatement la nature, une prise femelle RJ45 dans laquelle il pourra ficher sans mal un cordon qu’il reliera à son ordinateur portable, ce qui lui permettra, première chose qu’il fera en faisant couler son bain, de consulter sa messagerie électronique, d’ailleurs les hommes modernes appellent cela souvent checker leurs mails

L’homme moderne réglera le loyer de cette seconde maison de quelques jours à l’aide de sa carte de crédit.

Si le commerce de l’homme moderne le retient plus longtemps qu’il ne l’avait prévu dans cette ville étrangère, l’homme moderne n’aura aucun mal à trouver une galerie commerciale, dans laquelle, à l’aide de sa carte de crédit il achétera quelques vêtements de rechange, chemise, caleçon chaussettes. L’homme moderne confiera ses chaussures à cirer à un service spécialisé de l’hôtel ou le repassage d’un mauvais pli de son costume dont il s’acquittera avec la note de l’hôtel à l’aide de sa carte de crédit, et il laissera parfois un pourboire en liquide pour les petites mains de l’hôtel, argent liquide qu’il se sera procuré à l’aide de sa carte de crédit.

L’homme moderne avertira sa famille du retard pris dans son négoce à l’aide de son téléphone portable.

S’ennuyant le soir à l’hôtel, l’homme moderne accueillera avec plaisir une retransmission à la télévision d’un match de rugby, en l’absence duquel l’homme moderne aurait tout aussi bien pu s’offrir un des films payants de la chaîne de l’hôtel, en réglant avec sa carte de crédit.

Le dernier jour, l’homme moderne pourra modifier l’horaire de son billet de train de retour en réglant le supplément à l’aide de sa carte de crédit. Le soir en rentrant chez lui, l’homme moderne se connectera à l’intranet de son entreprise et établira une demande de remboursement de frais professionnels en bonne et due forme. Le remboursement de cette note de frais interviendra avant le débit de ses réglements à l’aide de la carte de crédit.

Le bloc-notes du désordre